PREMIÈRE PARTIE UN ÉTRANGE COMPAGNON (continued 2)
Reading edition
— Quels autres ? Mais tout le monde, poursuivait Christian. Il y a M. de Prénonne. Il y a M. de Henne…
— Apparences… Et ces messieurs qui jugent sur des apparences voulaient se distraire.
— Ils ont d’autres amusements. D’ailleurs, n’avez-vous pas déclaré que l’on juge toujours sur les apparences… C’est ce qu’il y a peut-être de plus solide…
— N’ai-je pas ajouté encore que l’on doit se réserver la faculté de se contredire ? Il y avait une fois quelqu’un que l’on prenait pour un jeune homme très jeune, très instruit, très intelligent… Il l’était, certes… Écoutez mon histoire, Christian. Pour se conformer à l’opinion générale de son entourage, ce jeune homme se promenait souvent, et il portait un livre encastré dans une belle reliure mobile… On ne savait pas quel était ce livre ; mais…
— Comment dois-je entendre cette parabole ?
— Écoutez encore, ô Christian… Je me suis laissé dire, autrefois, que Stendhal, à Civita-Vecchia, avait eu l’occasion de pénétrer dans la bibliothèque d’un Anglais exilé également dans cette petite ville italienne. Des bibles des formats les plus divers encombraient les rayons de la bibliothèque. Elles étaient soigneusement reliées et Henri Beyle eut la curiosité, pour passer le temps, d’ouvrir un de ces volumes. Le texte qu’il put lire, tout différent de celui qu’il était en droit d’attendre, n’avait aucun rapport avec l’Ancien et le Nouveau Testament. Stendhal, réprimant sa surprise, saisit aussitôt un second volume qui lui procura un étonnement plus profond encore. Notre consul prit un troisième, puis un quatrième exemplaire, puis d’autres encore, et il allait ainsi de découvertes en découvertes, toutes plus extraordinaires les unes que les autres.
— Qu’y avait-il dans ces fausses reliures ?
— Imaginez ce qu’il vous plaira ; mon rôle n’est pas de vous l’apprendre… Mais Stendhal admirait que, sous des dehors austères et puritains, se cachât ainsi la plus méthodique, la plus calme hypocrisie.
— Est-ce pour me conseiller d’aller au fond des choses que vous me contez cela ? ou bien voulez-vous insinuer que le jeune diplômé, si savant, si intelligent que je… que mes amis vous ont présenté…
— Oh ! cette rage de découvrir partout des allusions personnelles. Tenez, vous êtes comme les femmes. Vous rapportez tout à vous-même et ce que vous n’expliquez pas aisément, vous le prenez pour une injure.
Je n’eus pas l’air de remarquer l’impatience de Dallène et je poursuivis :
— Henri Beyle ne vit dans cette fausse bibliothèque qu’une pruderie toute britannique ou, peut-être encore, le souci de vouloir donner de soi une opinion différente de la véritable, ce qui est une préoccupation très humaine. Certes, il est facile d’en conclure que bien des gens se griment ainsi ou plus simplement, tâchent à se conformer à la haute opinion qu’ils savent que les autres ont d’eux-mêmes, mais cette préoccupation est tout à leur honneur. Et on peut encore en conclure que si notre « Milanese » n’était pas allé à la découverte, il s’en serait tenu à la première impression, celle de tout le monde.
— Vous qui êtes un diplomate, que veut donc, en fin de compte, signifier tout cela ?
— Vous croyez que cela doit forcément avoir une signification ? Mettez que je ne suis pas un diplomate, puisque vous l’avez pensé à première vue, de même que M. de Prénonne n’est pas un chef, ni notre chef, bien qu’il s’en donne les manières, et que M. de Henne…
— Je vois où vous allez en venir… Mais alors, à qui en veut-on ici ? Quelle étrange atmosphère de suspicion règne sur ce bateau ! Et cela sous des dehors polis. Les voilà bien, les apparences !… Vous ne trouvez pas ? Vous parliez tout à l’heure, mais c’était pour mieux cacher votre trouble. Oui, vous semblez me fuir, ne pas me reconnaître de la journée. Votre ami Williams ne daigne pas même dire bonjour, un bonjour de politesse, à M. de Henne qu’il a bien connu autrefois. Juchet de Prénonne se tient à l’écart pour ne point compromettre sa chancelante autorité. Et Rives-Ribière ? Et Pierre Sartigues que l’on ne voit que le soir, enfouis dans leurs couvertures, quels jeux préparent-ils en silence, je vous le demande ?
— Je n’en sais rien, et je crois que vous exagérez toutes choses, répondis-je, mais permettez que je trouve étrange que Christian Dallène me vienne reprocher la bouderie prolongée où il s’est complu depuis hier.
J’aurais peut-être continué longtemps sur ce ton et marqué à Dallène, avec une insistance maladroite, combien j’étais peu dupe de ses manières, lorsque je fus interrompu par des cris :
— Stromboli ! Stromboli !
— Qu’est-ce que c’est ?…
— Un volcan…
Au large, en effet, dans le ciel sombre, sur la mer couleur d’encre, la masse isolée du Stromboli fumant se détachait, plus noire que le reste de l’horizon. Les éternels nuages autour du cratère rouge formaient tout un monde fantastique, au-dessus de l’île fabuleuse.
— J’ai toujours eu envie, déclara Dallène, indifférent à ce spectacle, d’aller voir de près les matelots japonais, lorsqu’ils se retirent chez eux, à l’avant, leur travail fini. Vous n’y êtes jamais allé ? Ils rejettent leurs effets européens, chaussent les sandales de bois et se promènent en grande tunique de couleur. Voulez-vous venir avec moi ?
— Merci. Pour deux raisons, je ne puis pas : A cette heure-ci, vos Japs sont endormis. Et puis je tiens à finir cette cigarette avant de me coucher.
— Vous me boudez toujours ? C’est pourtant après le dîner qu’il faut aller voir les Japs.
Mais je ne crus pas nécessaire de répondre, et Christian n’insista point. Il se pencha sur la lisse. Des « moutons » blancs d’écume se poursuivaient sur la crête des vagues et, près du navire, on voyait onduler de larges entonnoirs qui se creusaient en s’élargissant, puis s’éloignaient…
— Oh ! J’ai oublié !… dit soudain Dallène en se relevant. Je reviendrai…
Il partit aussitôt.
— Vous avez oublié ?…
— Dans dix minutes, je serai de retour, me cria-t-il en riant.
Il marcha dans la direction de l’avant, et seul de nouveau, sur le pont, je restai un moment, l’esprit tendu, pour écouter décroître les accents de son rire léger et le bruit de ses pas dans le fond de la nuit.
XI HENNE REPARAIT…
Une immense gerbe rouge jaillissait à intervalles réguliers du cratère évasé, puis tout semblait s’apaiser : une flamme veillait seule sur le Stromboli fumant ; tout d’un coup, le feu se rallumait.
Depuis dix minutes je surveillais cet incendie renaissant, observé au cours des âges, dans des nuits pareilles, par d’autres navigateurs, lorsque j’entendis les planches du pont gémir derrière moi ; quelqu’un marchait et ce ne pouvait être que Christian. Je pris sur moi de ne pas me retourner ; cette attention lui aurait prouvé qu’en son absence le temps m’avait paru long. A quoi bon, d’ailleurs ? La nuit était très épaisse et le matelot de service avait négligé d’allumer la lanterne que l’on accrochait au-dessus de l’escalier pour éclairer cette partie du pont toujours obscure.
— Nous allons entrer dans le détroit de Messine, dis-je. Nous ne verrons pas la ville, ni Reggio, ni l’Etna. Demain, quand il fera jour, nous serons en haute mer…
Je parlais pour rompre un silence qui menaçait de durer, car je devinais près de moi, sur le parapet, une forme accoudée et qui semblait attendre… Cette forme parut se redresser :
— Monsieur Blaze Romerdy, commença-t-elle, j’ai beaucoup de sympathie pour vous. C’est pourquoi j’ai cru qu’il était de mon devoir de faire d’abord cette démarche.
Je ne reconnaissais pas cette voix qui affectait un léger accent britannique, et puis, je me souvins brusquement. A coup sûr, ce n’était point Christian qui se tenait au bastingage, mais le gentleman qui m’aborda à Marseille, après mon essai de querelle avec Prénonne : M. Constantin de Henne.
— Je suis donc venu vous prier de ne plus vous occuper de la personne que vous attendez en ce moment.
— Monsieur, je ne comprends pas…
— Vous comprenez fort bien, au contraire, interrompit Constantin de Henne. Et vous savez de qui je veux parler. Pensez-vous que vos assiduités n’ont pas assez duré ? Croyez-moi, elles sont absolument ridicules. Tous les passagers en ont fait la remarque. Je vous l’exprime en face, à haute voix.
Les sentiments les plus divers me bouleversaient. Je me sentais pâlir de colère contenue et de confusion. Ainsi, ma bonne camaraderie avec Christian prêtait aux commentaires les plus sots et les plus grossiers.
— Je n’ai pas de conseils à recevoir de vous, monsieur de Henne, surtout de vous !
— Puisque vous le prenez sur ce ton, laissez-moi vous prévenir : ce n’est point un conseil que je suis venu vous apporter, bien que vous n’ayez pas eu encore occasion de vous plaindre pour m’avoir écouté, le jour de votre embarquement à Marseille.
— Ce n’est pas la même chose. Ce jour-là, vous étiez d’accord avec Prénonne pour me faire revenir sur le cargo.
— Où avez-vous pris ça ?
J’avais parlé un peu au hasard. Je fus stupéfait de l’étonnement de Henne et ma conviction s’échafaudait : je ne m’étais pas trompé ; Henne avait agi sur le désir de Prénonne.
— Et pourquoi serais-je allé vous chercher ?
— Pour éviter un scandale.
Henne se mit à rire. Il reprenait assurance :
— Vous avez raison, somme toute, monsieur Blaze Romerdy. Ce n’est pas la même chose aujourd’hui. — Pour Marseille, croyez ce qu’il vous plaira, mais, pour aujourd’hui, soyez persuadé que c’est un ordre.
— Je ne vous répondrai plus.
— Je ne vous y obligerai pas. Faites seulement ce que je vous demande, bien gentiment, sans vous fâcher. Et, pour tout le reste, croyez-moi toujours à votre service.
— Mais enfin, m’expliquerez-vous ce que cela signifie ? m’écriai-je, impatienté.
Je compris, car il convient de marquer les coups, que je venais de commettre une première faute en posant une question qui engageait une controverse où je risquais de ne pas avoir le dernier mot.
— A quoi bon ? Imaginez… ce qu’il vous plaira… Cependant s’il vous fallait absolument une explication…
— J’y tiendrais assez.
— Eh bien, soyez certain que cela doit être ainsi parce que cela me plaît ainsi, voilà.
— Je vous répète, monsieur, que je n’ai ni ordre ni conseil à recevoir de vous, affirmai-je, m’efforçant de conserver tout mon calme.
Puis, sans doute parce que l’on se doit de commettre une seconde sottise aussitôt que la première est devenue irréparable, j’ajoutai :
— J’agirai comme il me conviendra.
Phrase malheureuse, superflue encore, puisqu’elle ouvrait de nouveau une discussion finissante, mais j’avais tant de choses sur le cœur.
— C’est ce que nous verrons, assura Henne en s’approchant de moi.
— Quant à votre insolence, monsieur de Henne, elle ne se terminera pas comme vous l’espérez.
— Je vous l’ai dit : tout à votre service…
Il se recula soudain de trois pas parce que je m’étais avancé sur lui, à le toucher des épaules, mais il s’arc-bouta contre les cloisons du rouf, et la main tendue, m’avertit ironiquement :
— Je vous assure que je ne puis aller plus loin… Calmez-vous donc, monsieur. Écoutez mon conseil, qui est bon.
— Gardez vos conseils pour vous…
— Non, repartit cet homme entêté ; vous réfléchirez. Vous êtes un garçon intelligent, pondéré…
Il me parlait maintenant d’une voix sourde. Il semblait m’implorer.
— Vous ne ferez pas ça, poursuivait Henne. Comme ce serait imprudent ! Je suis si bien renseigné sur vous et vos amis…
— Je me moque des rapports inventés par vos espions.
— Ne vous calomniez pas. Vous avez la mémoire courte… Rappelez-vous ce que vous m’avez confié sur le pont du cargo, à Marseille. Vous ne m’avez pas tout dit ; mais j’ai tout reconstitué. Pas malin, du reste. Les gens qui s’embarquent comme géographes, explorateurs, égyptologues occupés de fouilles futures… ne sont pas difficiles à identifier… Non, faites ce que je vous dis, ce sera plus simple, et moins dangereux.
Je me taisais. L’étrange personnage continua :
— Réfléchissez, cher monsieur Romerdy. Sachez que lorsque je veux une chose, je la veux fortement. Ne vous mettez pas sur mon chemin — c’est un conseil, cela, un bon conseil… — car je serais aux regrets d’être obligé…
— S’il ne vous manque qu’un témoin, je suis là, dit quelqu’un que nous n’avions pas entendu lorsqu’il approchait.
J’exultais de joie ; j’avais reconnu la voix de Williams qui, profitant de la surprise de Henne, s’était avancé jusqu’à lui :
— Doucement, monsieur Einapopoulos, autrement dit Constantin de Henne, on n’assassine pas les gens en pleine nuit, pour le plaisir de tenir un serment qu’on leur a fait.
— Monsieur, vous me payerez ces injures-là.
— Je n’ai pas de chance avec vous, remarqua Williams conciliant. Vous vous plaignez partout — je le sais — de ma discrétion à votre endroit. Et voilà comment vous accueillez les premières paroles que je vous adresse.
Puis, sans se soucier d’Einapopoulos, Williams me prit par le bras.
— L’air de la mer ne te vaut rien.
De la chambre des machines et des escaliers montait l’odeur écœurante de l’huile chauffée qui soulève l’estomac de l’homme le plus solide. Nous nous dirigions sur l’arrière… Sitôt que nous fûmes seuls et certains de ne pas être espionnés, Williams souffla :
— Pourquoi vas-tu choir dans le premier piège tendu ?
— Ça m’a l’air, en effet, machiné à souhait…
— Bien sûr. D’ailleurs, je suis aussi bête que toi, puisque j’ai laissé entendre à ce fils naturel d’une Grecque et d’un Anglais anonyme, que je le connaissais. C’est beaucoup trop tôt pour abattre notre jeu ! Tu vois bien que j’avais raison de me méfier. Allons nous coucher. Tu verras que nous serons forcés d’obtenir le silence de ce garçon, comme je te le disais…
XII RÉVÉLATION
— En attendant mieux, voici une tempête qui s’annonce pour cette nuit, continuait Williams de sa même voix paisible. Heureusement que les toiles de notre tente sont solidement amarrées. A propos, tu n’as pas commis d’autres imprudences ? Avec Prénonne, par exemple ?
— C’est un ours, dis-je.
— Oui, j’en conviens. Et avec Sartigues ?
— Le petit bureaucrate ?
— Comment ? Ah ! c’est ton opinion. Eh bien, il faudra t’en choisir une autre.
— C’est cependant Sartigues lui-même qui me l’a donnée.
— Ça ne me surprend pas de Sartigues, il s’est moqué de toi. Mon bon Romerdy, ne t’avise pas de croire tout ce que l’on te raconte.
— J’ai eu l’impression que Sartigues était un fonctionnaire travaillant dans un bureau. Je l’ai répété à Constantin de Henne…
Williams acheva mes explications, mais d’une façon différente de celle que je me proposais d’apporter :
— Naturellement, Henne l’a rapporté à Sartigues qui en est à son cinquième voyage. Et Sartigues s’est diverti à te confirmer dans tes erreurs, comme j’avais le plaisir de le dire.
Williams, tout en parlant, m’avait entraîné sur l’arrière. Le vent parfois rabattait sur nos visages la fumée des cheminées, d’un grand coup, cependant que le steamer piquait de la proue, et l’on entendait alors le souffle puissant des machines et le ronflement de l’hélice. La sirène criait brusquement, la nuit était absolue ; cependant Williams, me retenant par le bras, me fit remarquer :
— Tiens, voici quelqu’un qui te cherche.
Il me désignait, à quelques mètres de moi, Christian qui attendait. Lorsque je me retournai, Williams s’était déjà retiré.
— Vous saviez où j’étais ?
— Non. Pas plus que vous ne m’avez attendu tout à l’heure.
Mais je ne fis guère attention au ton agressif de cette réponse. Résolu désormais à me méfier, je me demandais : « A-t-il revu Constantin de Henne ? Sait-il ce qui vient de se passer ? Quel jeu vient-il jouer ici ? »
Je répondis d’un air innocent :
— Williams est venu. Je suis parti avec lui.
— Je ne vous reproche rien, je ne vous demande pas d’excuses.
— Qu’allez-vous faire maintenant ? demandai-je.
— Je vais profiter de ce mauvais temps pour voir les petits Japs, à l’arrière.
— Vous êtes fou ? C’est une idée fixe ? Vous y êtes déjà allé ?
— Comment ?
De petits paquets de mer commençait à pleuvoir sur le pont.
— Je disais : vous êtes fou.
— Qu’est-ce que cela peut vous faire ? J’ai oublié un livre là-bas et je ne veux point qu’il s’en aille à l’eau. Je ne vous demande pas de m’accompagner.
Déjà Christian semblait prêt à partir, et cependant, on le voyait bien, il hésitait. Le bateau, du reste, avec un grand fracas, s’inclinait sur la droite, puis sur la gauche, et la ligne des eaux se trouvait subitement sur le même horizon que nous-mêmes.
Dallène se dirigea sur la passerelle. Je ne croyais pas alors qu’il mettrait son projet à exécution et je songeais à la brusque sympathie, tempérée néanmoins par une sourde méfiance inexplicable, qui m’avait entraîné vers ce garçon fantasque. Les conseils et les reproches d’un bonhomme rageur, comme Constantin de Henne, étaient-ils fondés ? Somme toute, je devais l’avouer, je me sentais un peu mécontent de l’intérêt, de l’étrange affection si l’on veut, que j’avais témoigné jusqu’ici — que je témoignais encore, malgré que j’en aie, — à ce capricieux Christian dont le charme ne laissait pas d’être équivoque.
Cependant Dallène, après avoir enfoncé son chapeau sur ses yeux, s’apprêtait à descendre dans l’entrepont. Et, brusquement il dut se décider, car je ne le vis plus. Mais lorsque je parvins à l’échelle de fer je vis Christian arrêté sur l’avant-dernier échelon De grosses nappes d’eau tombaient avec un choc mou.
— Restez ici ! criai-je. J’y vais…
Mais il était déjà descendu. D’ailleurs, il ne pouvait guère m’entendre. Il fit trois pas au moment où le cargo s’abattait sur bâbord, se penchant d’une façon terrible sur la fosse noire de la mer, juste le temps de ramasser une grande vague qui courut aussitôt sur les planches, puis, le bâtiment se redressa.
— Revenez donc !
Mais Christian s’était rejeté sur l’échelle glissante, et s’accrochait au garde-fou. Le choc fut si fort que moi-même qui m’y attendais, cramponné à la balustrade, je sentis mes pieds manquer sous moi.
— Remontez ! criai-je encore…
Mais les clameurs combinées du vent et des eaux, le grincement du navire, tout s’accordait pour couvrir ma voix.
Un énorme paquet de mer, au moment où la proue se penchait affreusement, s’abattit avec un bruit de tonnerre, roula sur le parquet, et, en bondissant, coula pour se heurter à l’autre bord.
— Attention !
Nous nous rejetâmes, Christian sur son échelle, moi sur des barreaux de fer, cependant que l’eau revenait et que le roulis du bateau la rejetait en partie à la mer.
— On ne peut plus rester ici.
Christian qui avait sans doute, par hasard, relevé la tête, m’avait peut-être aperçu ; mais il était trop entêté pour rebrousser chemin. Un matelot japonais, qui prenait quelque intérêt à cette scène, me communiqua ses impressions, dans un anglais qui lui appartenait :
— No good the Lady to walk.
D’abord je ne comprenais pas, je croyais à une plaisanterie indéchiffrable, mais l’homme répéta, en secouant la tête :
— No good the Lady to walk.
— Miss ?… demandai-je, stupéfait de saisir quelque chose au langage d’un Nippon.
— Yes, Miss.
Et il m’indiqua Christian.
Je vis alors, et je le vis réellement pour la première fois, avec des yeux tout neufs, mon ami Dallène qui courait dans l’entrepont, hésitant dans sa démarche comme s’il était gêné par d’invisibles robes. Où donc avais-je aperçu déjà ces petits pas précipités, cette course presque sur place, ces genoux en avant ?
Par une rapide association d’idées, je pensai tout de suite à certaines actrices spécialisées dans des rôles de travestis.
Sans s’attarder sur la convention du costume, les yeux non prévenus du Japonais avaient reconnu le subterfuge. Aussitôt se posa pour moi l’habituelle question : Pourquoi n’y avais-je pas encore pensé ?
Je descendis l’escalier de fer. J’avais hâte de savoir, j’étais anxieux aussi, plein de crainte et de curiosité. Je rejoignis Christian, puis je le perdis de vue. N’apercevant plus personne, je m’arrêtai près des cages à poules, suffoqué par leur piquante odeur de ménagerie. J’appelai sans élever la voix. Nul ne répondit. Soudain, je ne sais quel démon me poussant, je criai :
— Christiane ! Revenez donc, Christiane !
Alors, près de moi, quelqu’un répliqua :
— Qu’est-ce que vous dites ? Je vous défends, vous entendez, je vous défends de m’appeler comme ça ! Pourquoi ne faites-vous pas comme tout le monde ?
— Alors, parlez-moi vous-même comme quelqu’un maître de ses nerfs.
— Retirez-vous. Je n’ai pas besoin de vos services.
J’aurais dû, somme toute, ne pas insister. Je n’étais ni son père, ni son mari, on ne m’avait point chargé de surveiller ni de protéger cette jeune fille. Mais, avant de m’éloigner, je pataugeais avec emphase dans mes maladresses :
— Parlez donc comme un homme, et non comme une fillette qui a envie de pleurer.
— J’ai envie de pleurer, moi !
Je vis, à ce moment-là, une forme qui traversait l’entrepont, gagnait l’échelle de fer.
— Christiane, dis-je, vous me gardez rancune ? Comment voulez-vous que je vous appelle ?…
— Laissez-moi ! Vous me fatiguez. Oh ! vous me fatiguez… comme les autres…