TROISIÈME PARTIE SOUS LES MURS DE BAGDAD… (continued 3)
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Alors, comme cette nuit de Paris où il était venu me chercher pour un long voyage, Williams, protecteur, posa une main décidée sur mon épaule :
— Allons, mon vieux, prépare-toi de nouveau. Tiens ! elle t’a laissé son chien…
Patham venait d’arriver, le nez rasant le sol. Il fit le tour de la tente et ressortit aussitôt.
— Vous avez toujours été camarades, Patham et toi, conclut Williams avec une amertume qui me fit sourire.
— Nous allons retrouver Christiane à Bassorah ou à Port-Saïd.
— Non. Les chemins de l’Égypte sont nombreux. Par voie ferrée, de la station Kantara, sur la ligne de Suez à Port-Saïd, nous irons en deux ou trois jours jusqu’à Beyrouth où nous embarquerons. Ce n’est pas le moment de flâner.
Soudain la sirène d’un bateau attaqua le silence. Comme j’interrogeais Williams du regard, il répondit :
— Christiane Dallène est partie…
« Ce n’est pas la peine de courir, tu ne verrais rien, pas même le bateau plat à bord duquel elle a pris passage et qui descend le Tigre. Le fleuve est loin d’ici et les palmiers nous en cachent la vue. Cela valait mieux pour elle et pour tout le monde. Prénonne l’a compris tout de suite, et le nécessaire a été fait sur-le-champ. On a prévenu un des petits courriers anglais…
Williams m’exposa les démarches que Prénonne avait entreprises aussitôt après la mort de Henne pour permettre à Christiane de partir. Mais je ne l’écoutais guère. J’étais loin de lui. Je me voyais sur ce bateau qui s’en allait à la mer, avec cette étrange Christiane…
— Ne regrette rien, dit Williams qui lisait en moi. Elle t’a laissé son chien… Elle n’y tenait pas…
Patham, désespéré de n’avoir pu retrouver la piste de la disparue, et qui était las de courir de la tente jusqu’à l’endroit où Christiane monta à cheval pour gagner le fleuve aux eaux jaunes, s’était assis sur son arrière-train et me regardait.
— Elle a aussi oublié son bâton… le bâton sur quoi elle s’appuyait pour marcher dans les sables, à côté de son cheval. Décidément, elle abandonne tout en partant.
Williams n’achevait pas, mais il aurait ajouté, si on l’avait pressé un peu : « Elle n’a pas de cœur… »
Mais les adieux de Christiane, ses dernières confidences, et puis ces deux cadavres sur notre chemin, cela seulement retenait mon attention. Ces deux morts surtout, dont l’un…
— Tout de même, j’ai tué un homme, dis-je tout haut.
— Eh oui ! reconnut Williams. Ce sont toujours ceux qui ne veulent pas aller jusqu’à la seule fin logique, que le jeu des circonstances oblige à donner la mort violente. Cette décision-là, nous en parlions, mais tu redoutais de l’exécuter. A moi aussi, elle me répugnait. Nous nous en étions remis au hasard. Tu sais quelle main il a choisi…
Pour me réconforter, Williams se mettait presque au niveau de mes hésitations. Je savais bien que cette fin logique lui paraissait toute naturelle ; aussi ma défaillance ne l’étonnait point après l’acte que j’avais accompli. Williams me considérait et je reconstituais ce qui se passait en lui : « Évidemment, se disait-il, ce garçon est un faible, plus faible que je ne l’aurais cru. Son geste le dépasse et son secret l’épouvante. J’aurais dû opérer moi-même. On ne choisit pas de subalternes pour des missions de cette envergure. Du moins me le suis-je attaché. Il aura toujours besoin de moi pour me parler de son crime et s’en distraire : Et moi, n’aurai-je pas encore besoin de lui ? »
Ces pensées intérieures, il me les traduisit d’une manière courtoise :
— Rassure-toi. Pour nous deux, c’est un drame passionnel, comme disent les gazettes. Pour tous les autres, c’est un suicide ou un meurtre commis par des indigènes. Peu importe.
— En somme, qu’es-tu venu faire ici ? dis-je, suffoqué par son air supérieur et dégagé.
Williams hésita avant de répondre. Qui, à sa place, n’eût hésité ? Enfin, lâchant ses mots, comme un avare des pièces d’argent :
— L’Égypte, la Mésopotamie, les Anglais… Tout cela à examiner.
— Oui, mais pourquoi étais-tu si pressé ?
— Parce que… Parce qu’il fallait « le » rejoindre. Et puis « le » surveiller. On savait qu’« il » se livrait à un double jeu. Or, nous avons mieux fait que de le surveiller ; nous rentrons pour affirmer que Constantin de Henne a été tué. Mais il est temps d’oublier tout cela, de quitter ce pays, ce sable et ces pierres, et de nous remettre à la besogne. Car nous n’avons pas fini. Nous voyagerons encore… Rives-Ribière viendra peut-être avec nous. Sartigues, que tu tenais pour un casanier fonctionnaire, ne pense qu’à repartir. Et toi-même ?… Tu as un chien qui aimes les péripéties et un bâton magique pour suivre à pied les caravanes.
Je me taisais. Williams ne continua pas les plaisanteries qu’il essayait. Il en vint alors à ce qu’il n’osait aborder :
— Tu la regrettes donc beaucoup !… Je te comprends bien. J’ai été comme toi, moi aussi. Je n’en montrais rien, il est vrai, mais… Je suis responsable aussi.
Je relevai les yeux et je regardai bien en face Williams au visage dur.
— Toi aussi, tu fus ?… c’était donc une femme terrible ?
— Oui, parce qu’elle était la seule de son genre parmi nous, ricana-t-il.
— Tu dissimulais convenablement. On ne s’en doutait pas, assurai-je encore dans mon étonnement.
— L’état de combat, expliqua-t-il. Et c’est bien naturel. J’ai connu ces angoisses. Il nous faut détruire pour vivre. Que de fois, n’est-ce pas ? nous avons voué aux enfers, un être qui nous déplaisait ? Souhaiter sa mort, en premier lieu. Et puis, qu’est-ce qui nous retenait ? La crainte d’être pris, le jugement, les ennuis d’une histoire, la peur, simplement une certaine timidité devant l’acte. La bonne éducation, quoi ? Mais, comme le meurtre longuement, patiemment prémédité, accompli à la minute voulue, avec précaution, requiert toutes nos indulgences de civilisés alors que nous avons horreur du crime de la brute qui tue dans un moment de folie, aveuglé par la force d’un sang dont il n’est plus le maître.
« A présent, ajouta-t-il de ce ton bas et pénétré qu’il savait prendre, à cause de nos souffrances et de l’enfer de jalousie que nous avons enduré dans la prison de nos âmes, que Celui qui voit le fond des cœurs et nous juge, nous pardonne ce que nous avons accompli.
Ali-Rhem vint, à ce moment, nous annoncer que tout était fini : Henne enseveli, nous allions partir. Mais, nous voyant, l’un et l’autre, étonnés et sans voix, il nous salua du salut de paix, selon les rites de sa religion et l’usage de son pays :
— Koudâfiz !
Oui. Que la paix soit avec nous.
Bagdad, 1918. — Paris, 1922.