JOHN RUSKIN (continued 2)
Marcel Proust translation
16. Et ceci est juste, mais c'est dommage que l'exactitude sur laquelle on insiste ne soit pas plus importante, et requise pour un but plus sérieux. Il est bien qu'une fausse mesure latine excite un sourire à la chambre des Communes; mais il est mal qu'une fausse acception anglaise n'y excite pas un froncement de sourcils.
Veillez à l'accent des mots et de près: veillez de plus près encore à leur signification, et un plus petit nombre fera le travail. Quelques mots bien choisis et avec discernement[51] feront le travail qu'un millier ne peut faire quand chacun dans un emploi équivoque fait fonction d'un autre. Oui; et les mots, s'ils ne sont surveillés, feront quelquefois une besogne mortelle[52]. Il y a des mots masqués, bourdonnant et rôdant en ce moment autour de nous en Europe (il n'y en a jamais eu tant, grâce à l'expansion d'une «information» superficielle, malpropre, brouillonne, infectieuse, ou plutôt d'une déformation s'étendant à tout, grâce à ce qu'on apprend dans les écoles des leçons de catéchisme et des mots, au lieu de pensées humaines); il y a, dis-je, çà et là tout autour de nous, des mots masqués que personne ne comprend, mais que chacun emploie; bien plus, la plupart des gens sont prêts à se battre pour eux, vivront pour eux, ou même mourront pour eux, s'imaginant qu'ils signifient telle, ou telle, ou encore telle autre, des choses qui leur sont chères, car de tels mots portent des manteaux de caméléons—des manteaux de lions du sol[53] de la couleur qu'a chez tous les hommes le sol même de leur imagination, ils s'embusquent sur ce sol, et, d'un bond, déchirent leur homme. Il n'y eut jamais créatures de proie si malfaisantes, ni diplomates si rusés, ni empoisonneurs si mortels, que ces mots masqués: ils sont les injustes intendants des idées de tous les hommes: quelque fantaisie ou instinct favori que choisisse un homme, il le donne à son mot masqué préféré pour en prendre soin; le mot à la fin arrive à prendre sur lui un pouvoir infini, vous ne pouvez arriver à lui sans avoir recours à son ministère.
17. Et dans des langues aussi mêlées dans leur origine que l'anglais il y a une fatale puissance d'équivoque mise entre les mains des hommes, qu'ils le veuillent ou non, par le fait qu'ils ont licence d'employer des mots grecs ou latins pour une idée quand ils veulent la rendre imposante et des mots saxons ou des mots communs d'une autre dérivation quand ils veulent qu'elle soit vulgaire. Quel effet singulier et salutaire, par exemple, nous produirions sur les esprits de gens qui ont l'habitude de prendre la forme du mot duquel ils vivent pour la vertu cachée qu'il exprime, si nous gardions, ou rejetions, une fois pour toutes, la forme grecque «biblos» ou «biblion», comme l'expression juste pour «livre», au lieu de l'employer seulement dans le cas particulier ou nous désirons donner de la dignité à l'idée, et de la traduire en anglais partout ailleurs. Combien il serait salutaire pour bien des personnes simples, si, dans des passages, pour prendre un exemple, comme Actes XIX, nous conservions l'expression grecque au lieu de la traduire, et si elles avaient à lire: «Beaucoup de ceux aussi qui exerçaient des arts étranges réunirent leurs bibles et les brûlèrent devant tout le monde; ils en comptèrent le prix et le trouvèrent de cinquante mille pièces d'argent.» Ou bien au contraire si nous la traduisions là où nous avons l'habitude de la conserver et si nous parlions du «Saint Livre» au lieu de la «Sainte Bible», il pourrait entrer dans un plus grand nombre de têtes qu'aujourd'hui que la Parole de Dieu, par laquelle les cieux furent créés jadis et par laquelle ils sont maintenant tenus en réserve[54], ne peut pas être donnée comme présent à tout le monde, dans une reliure de maroquin[55], ni semée sur toutes les routes à l'aide de la charrue à vapeur ou de la presse à vapeur; mais est néanmoins offerte à nous journellement et est par nous refusée avec mépris; et, semée en nous journellement, est, par nous, aussi immédiatement que possible, étouffée.
18. Et de même, considérez quel effet a été produit sur l'esprit du peuple en Angleterre par l'habitude d'user de l'éclat bruyant de la forme latine «Damno» pour traduire le grec ϰαταϰρινω toutes les fois que charitablement on désire lui donner toute sa violence et d'y substituer le modéré «condamner» quand on préfère lui garder quelque douceur; et quels remarquables sermons ont été prêchés par des clergymen illettrés sur: «celui qui croit ne sera pas damné», lesquels auraient reculé d'horreur à traduire (Heb., XI, 7) «le salut de sa maison par lequel il damna le monde» ou (Jean, VIII, 10-11): «Femme, est-ce qu'aucun homme ne t'a damnée[56]? Elle dit: «Aucun homme Seigneur.» Jésus lui répondit: «Moi non plus, je ne te damne pas. Va et ne pèche plus.» Et si des schismes ont divisé l'esprit de l'Europe, qui ont coûté des mers de sang, et dans la défense desquels les plus nobles âmes des hommes ont été réduites à néant dans un désespoir frénétique et jetées innombrables comme les feuilles des forêts,—ces schismes, quoique en réalité fondés sur des causes plus profondes, ont été néanmoins rendus pratiquement possibles surtout par l'adoption en Europe du mot grec qui signifie une réunion publique (ecclesia), pour donner quelque chose de particulièrement respectable à de telles réunions toutes les fois qu'elles étaient tenues dans des buts religieux; et d'autres équivoques collatérales telles que l'habituelle équivoque anglaise qui consiste à employer le mot «priest» comme contraction de «presbyter».
19. Maintenant de façon à vous comporter correctement vis-à-vis des mots, voici l'habitude que vous devez prendre. À peu près chaque mot de votre langue a été d'abord un mot d'une autre langue, saxon, allemand, français, latin ou grec (pour ne pas parler des dialectes orientaux et primitifs). Et beaucoup de mots ont été tout cela; c'est-à-dire ont été d'abord grecs, puis latins, français ou allemands ensuite, et anglais enfin; subissant un certain changement de sens et d'usage sur les lèvres de chaque nation; mais conservant une même signification vitale profonde, que tous les bons lettrés sentent encore aujourd'hui quand ils l'emploient. Si vous ne savez pas l'alphabet grec, apprenez-le, jeune ou vieux, fille ou garçon, qui que vous puissiez être[57]; si vous avez l'intention de lire sérieusement (ce qui naturellement implique que vous ayez quelque loisir à votre disposition), apprenez votre alphabet grec, ayez ensuite de bons dictionnaires de toutes ces langues et si jamais vous avez des doutes sur un mot, allez à sa recherche avec une patience de chasseur. Lisez à fond les cours de Max Muller pour commencer; et après cela ne laissez jamais échapper un mot qui vous semble suspect. C'est un travail sévère; mais vous le trouverez, même au commencement, intéressant, et à la fin inépuisablement amusant. Et ce que votre esprit gagnera, en fin de compte, en force et en précision sera tout à fait incalculable. Notez que ceci n'implique pas la connaissance, ou seulement l'essai de connaître le grec, le latin ou le français. Il faut toute une vie pour apprendre à fond une langue. Mais vous pouvez facilement connaître les sens par lesquels un mot anglais a passé, et ceux qu'il doit encore avoir dans les ouvrages d'un bon écrivain.
20. Et maintenant simplement pour l'amour de l'exemple, je veux, avec votre permission, lire avec vous quelques lignes d'un vrai livre, soigneusement: et voir ce que nous pourrons en tirer. Je prendrai un livre connu de vous tous. Rien, en anglais, ne nous est plus familier, mais très peu de choses peut-être ont été lues avec moins d'attention sincère. Je prendrai les quelques vers suivants de Lycidas:
Le dernier vint, et le dernier partit, Le Pilote du Lac Galiléen. Il portait deux clefs massives, chacune d'un métal différent (L'une d'or ouvre, l'autre d'airain ferme solidement); Il secoua sa chevelure mitrée et parla sévèrement ainsi: «Avec quel plaisir, jeune rustre, j'aurais pris à ta place Tant de ceux qui pour grossir leur ventre Se glissent et se faufilent et grimpent dans le troupeau! D'autres soucis ils ne se mettent guère en peine Que de savoir comment se pousser jusqu'au festin des tondeurs de brebis, Et en écarter le digne, le véritable invité; Aveugles bouches! à peine si eux-mêmes savent comment tenir Une houlette, ou ont appris quelque chose d'autre, si peu que ce soit, Qui ressortisse à l'art du pasteur fidèle! Que leur importe? De qui ont-ils besoin? Ils font leur chemin Et à leur gré leurs chants minces et vains Grincent contre la triste paille de leurs grêles pipeaux. Les brebis affamées tournent les yeux vers eux et ne sont pas nourries, Mais, enflées de vent et des brouillards pestilentiels qu'elles respirent, Elles se corrompent intérieurement et répandent des émanations impures et contagieuses, Outre celles que l'horrible loup à la patte sournoise Chaque jour dévore avidement, sans qu'aucun compte en soit rendu.»
Réfléchissons un peu sur ce passage et examinons-le mot à mot.
Premièrement, n'est-il pas singulier de voir Milton assigner à saint Pierre non seulement sa pleine fonction épiscopale, mais précisément ceux de ses insignes que les Protestants lui refusent d'ordinaire le plus passionnément? Sa chevelure «mitrée»! Milton n'était pas un «ami des Évêques»; comment saint Pierre arrive-t-il à être «mitré»? «Il porte deux clefs massives.» Ce dont il est question ici est-ce donc le privilège revendiqué par les Évêques de Rome? et est-il reconnu ici par Milton seulement par licence poétique, à cause de son pittoresque, afin qu'il puisse avoir l'éclat des clefs d'or pour ajouter à l'effet?
Ne croyez pas cela. Les grands hommes ne jouent pas de tours de tréteaux avec les doctrines de la vie et de la mort. Il n'y a que de petits hommes qui fassent cela. Milton veut dire ce qu'il dit; et le veut dire avec sa puissance; aussi il va mettre toute la force de son esprit à l'exprimer, car quoiqu'il ne fût pas un ami des faux évêques, il fut un ami des vrais; et le pilote du Lac est ici, dans sa pensée, le type et le chef du vrai pouvoir épiscopal. Car Milton lit ce texte: «Je te donnerai les clefs du royaume des cieux[58]» tout à fait honnêtement[59]? Quoiqu'il soit puritain il ne voudrait pas l'effacer du livre parce qu'il y eut de mauvais évêques; bien plus, si nous voulons le comprendre, nous devrons comprendre ce vers tout d'abord; il ne sera pas convenable de le regarder de travers ou de le marmotter entre nos dents, comme s'il était l'arme d'une secte ennemie: c'est une assertion solennelle, universelle, qui doit être gravée profondément dans l'esprit de toutes les sectes. Mais peut-être serons-nous plus aptes à en raisonner si nous allons un peu plus loin et y revenons ensuite. Car certainement cette insistance marquée sur le pouvoir du véritable épiscopat a pour but de nous faire sentir avec plus de force ce qu'il y a à reprocher à ceux qui prétendent, sans y avoir des droits, à l'Épiscopat, ou d'une manière générale à ceux qui prétendent sans y avoir de droits à un pouvoir et à un rang dans le corps du clergé: tous ceux qui, «pour l'amour de leurs ventres, rampent, se faufilent et grimpent dans le troupeau».
21. N'ayez jamais la pensée que Milton emploie ces trois mots pour remplir son vers, comme le ferait un mauvais écrivain[60]. Il a besoin de tous les trois, de ces trois-là en particulier, et de pas un de plus que ceux-là—«ramper», et «se faufiler», et «grimper»; aucun autre mot ne pourrait faire l'office de ceux-ci, aucun ne pourrait leur être ajouté, car ils contiennent et ils épuisent les trois catégories, correspondant aux caractères d'hommes qui recherchent malhonnêtement le pouvoir ecclésiastique. Premièrement, ceux qui s'insinuent en «rampant» dans le troupeau, ceux qui ne se soucient ni de la fonction ni du titre, mais de l'influence secrète et font toutes choses d'une manière occulte et astucieuse, se pliant à toute servilité de besogne ou de conduite, de manière seulement qu'ils puissent voir jusqu'au fond, sans être vus,—et diriger—les esprits des hommes. Puis ceux qui «s'introduisent» (c'est-à-dire se jettent) dans le troupeau, qui, par une naturelle insolence du cœur et une vigoureuse éloquence de la langue, et une persévérante et intrépide confiance en eux-mêmes, gagnent l'oreille de la foule et l'ascendant sur elle.
Enfin ceux qui grimpent, qui par leur travail et leur science qui tous deux peuvent être puissants et sains, mais qui sont mis égoïstement au service de leur ambition personnelle, obtiennent d'autres dignités, une grande influence, et deviennent des «Maîtres de l'héritage» sans être des «Exemples pour le troupeau[61]».
22. Maintenant continuez:
D'autres soucis ils ne se mettent pas en peine Que de savoir comment se pousser jusqu'au festin des tondeurs de brebis, Aveugles Bouches!
Je m'arrête de nouveau, car ceci est une étrange expression: la métaphore sans suite, pourrait-on croire, d'un auteur négligent et illettré.
Il n'en est pas ainsi. Son audace même et sa vigueur ont pour but de nous faire regarder de près à la phrase et de nous en faire souvenir. Ces deux monosyllabes expriment les deux contraires, exactement, du vrai caractère des deux grandes fonctions de l'Église, celles d'évêque et de pasteur.
Un «Évêque» signifie «une personne qui voit[62]». Un «pasteur» signifie «une personne qui nourrit[63]». Le caractère le plus inépiscopal qu'un homme puisse avoir est par conséquent d'être aveugle. Le plus impastoral est, au lieu de nourrir, d'avoir besoin d'être nourri, d'être une bouche. Mettez les contraires ensemble et vous avez «Aveugles bouches». Nous pourrons trouver quelque utilité à poursuivre un peu cette idée. À peu près tous les maux sont venus à l'Église d'Évêques qui désiraient le pouvoir plus que la lumière. Ils souhaitent l'autorité, non la vigilance. Tandis que leur fonction réelle n'est pas de gouverner; elle peut être d'exhorter et de réprimander vigoureusement, mais c'est la fonction du Roi de gouverner: la fonction de l'Évêque est de surveiller son troupeau; de le numéroter brebis par brebis, d'être toujours prêt à rendre un compte complet. Maintenant il est clair qu'il ne peut as donner un compte des âmes autant qu'il n'a pas numéroté les corps. La première chose, donc, qu'un évêque ait à faire est au moins de se placer dans une situation où à n'importe quel moment il puisse obtenir l'histoire, depuis l'enfance, de chaque âme vivant dans son diocèse et de sa situation présente.
Là-bas, tout au fond de cette petite rue, Bill et Nancy se cassent les dents mutuellement.
L'évêque sait-il tout là-dessus? A t-il l'œil sur eux? A-t-il eu l'œil sur eux? Peut-il en détail nous expliquer comment Bill a pris l'habitude de frapper Nancy sur la tête? S'il ne le peut pas, il n'est pas un évêque, eût-il une mitre aussi haute que le clocher de Salisbury; il n'est pas un évêque; il a cherché à être à la barre au lieu d'être à la hune; il n'a pas la vue des choses. «Mais non», dites-vous, «ce n'est pas son devoir de veiller sur Bill dans la rue.» Quoi! les grosses brebis qui ont de riches toisons, vous pensez que c'est seulement après celles-là qu'il doit regarder, tandis que (retournez à votre Milton) «les brebis affamées tournent les yeux vers eux et ne sont pas nourries, outre que l'horrible loup à la patte sournoise (l'évêque ne sachant rien de cela) chaque jour dévore avidement, sans qu'aucun compte en soit rendu»?
«Mais ceci n'est pas notre conception d'un Évêque[64].» Peut-être que non; mais c'était celle de saint Paul[65], et c'était celle de Milton. Ils peuvent avoir raison, ou il se peut que ce soit nous; mais nous ne devons pas espérer pouvoir lire l'un ou l'autre en mettant notre pensée sous leurs mots.
23. Je continue: «Mais, enflées de vent et des brouillards pestilentiels qu'elles respirent.» Ceci répond au lieu commun: «si les pauvres ne sont pas surveillés dans leurs corps, ils le sont dans leurs âmes; ils ont la nourriture spirituelle.»
Et Milton dit: «Ils n'ont rien qui ressemble à la nourriture spirituelle, ils sont seulement enflés de vent.» Tout d'abord, vous pouvez croire que ceci est un symbole grossier et obscur. Mais, je le répète, c'en est un tout à fait exact et littéral.
Prenez vos dictionnaires grec et latin et trouvez le sens de «Spirit». Ce n'est qu'une contraction du mot latin «souffle» et une traduction vague du mot grec qui veut dire «Vent». (C'est le même mot qui est employé, dans le texte: «Le vent souffle où il lui plaît[66]» et dans cet autre: «Ainsi en est-il de tout homme qui est né de l'esprit»[67], ce qui signifie né du souffle, c'est-à-dire du souffle de Dieu,—âme et corps. Nous en avons le vrai sens dans nos mots «inspiration» et «expirer». Maintenant il y a deux sortes de souffles dont le troupeau peut être rempli, le souffle de Dieu et celui de l'homme. Le souffle de Dieu est la santé et la vie et la paix pour les troupeaux, comme l'air du ciel aux troupeaux sur les collines; mais le souffle de l'homme (le mot que lui appelle spirituel) est la maladie et la contagion pour eux comme le brouillard du marais. Ils en sont corrompus intérieurement, ils en sont bouffis comme un cadavre l'est par les miasmes de sa propre décomposition. Ceci est littéralement vrai de tout faux enseignement religieux; le premier et le dernier, et le plus fatal indice en est cette «bouffissure[68]». Vos enfants convertis qui enseignent leurs parents; vos forçats convertis qui enseignent les honnêtes gens; vos sots convertis qui, ayant vécu la moitié de leur vie dans une stupéfaction crétine et s'éveillant tout à coup au fait qu'il y un Dieu, s'imaginent en conséquence être son peuple spécial[69] et son messager; vos sectes de toute espèce, petites et grandes, catholiques et protestantes, d'Église haute ou basse, autant qu'elles se croient seules dans le vrai et les autres dans le faux; et avant tout dans chaque secte ceux qui tiennent que l'homme peut être sauvé en pensant bien au lieu d'agir bien, par la parole au lieu de l'acte[70], et par la foi au lieu des œuvres[71], ceux-là sont les vrais enfants du brouillard[72], des nuages, ceux-là, sans eau[73], des corps, ceux-là, de vapeur putrescente et de peau, n'ayant ni sang ni chair, des cornemuses gonflées pour être cornées par les démons, corrompues et corruptrices, «gonflées de vent et des brouillards pestilentiels qu'elles respirent».
24. Enfin revenons aux lignes relatives au droit de porter les clefs, car maintenant nous pouvons les comprendre. Remarquez la différence entre Milton et Dante dans leur interprétation de ce droit; pour une fois c'est chez ce dernier que la pensée est la plus faible; il suppose que les deux clefs sont celles de la porte du ciel; l'une est d'or, l'autre d'argent; elles sont données par saint Pierre à l'Ange Sentinelle et il n'est pas facile de déterminer ce que symbolisent les différentes substances des trois marches de la porte, ni des deux clefs; mais Milton fait de l'une, celle d'or, la clef du Ciel, l'autre, de fer, est la clef de la prison dans laquelle les maîtres malfaisants devront être enchaînés, qui «ont emporté la clef du savoir et cependant n'y sont pas entrés eux-mêmes[74]». Nous avons vu que les devoirs de l'évêque et du pasteur sont de voir et de nourrir; et de tous ceux qui font ainsi, il est dit: «Celui qui arrose, sera arrosé aussi lui-même[75]». Mais l'inverse est vrai aussi. Celui qui n'arrose pas sera lui-même desséché et celui qui ne voit sera lui-même privé de la lumière, enfermé dans une prison perpétuelle. Et cette prison vous reçoit ici-bas aussi bien que dans la vie à venir; celui qui devra être au Ciel chargé de chaînes le sera d'abord sur la terre. Cet ordre aux anges forts dont l'apôtre Pierre est l'image: «Prenez-le, liez-lui les mains et les pieds et jetez-le dehors[76]» est en réalité donné contre le maître, pour chaque appui non accordé, pour chaque vérité refusée, pour chaque mensonge inculqué; de sorte que plus il enchaîne, plus il est étroitement enchaîné, et rejeté d'autant plus loin qu'il égare davantage, jusqu'à ce que à la fin les barreaux de la cage de fer se referment sur lui et, comme « celle d'or s'ouvre, celle de fer se referme».
25. Nous avons retiré quelque chose de ces lignes, je crois, et il y a beaucoup plus à y trouver, mais nous nous sommes suffisamment livrés (pour en donner un exemple) à la sorte d'examen mot à mot d'un auteur qui se nomme à juste titre lecture, attentifs à chaque nuance et expression, et nous mettant toujours à la place de l'auteur; annihilant notre propre personnalité et cherchant à entrer dans la sienne, de façon à pouvoir dire avec certitude: «ainsi pensait Milton», non: «ainsi pensais-je en lisant mal Milton». Et en suivant cette méthode vous arriverez graduellement à attacher moins de valeur dans d'autres occasions à votre propre «je pensais ainsi». Vous commencerez à vous apercevoir que ce que vous pensiez était une chose de peu d'importance; que vos pensées sur n'importe quel sujet ne sont peut-être pas les plus claires et les plus sages auxquelles on puisse arriver là-dessus; en fait, que, à moins que vous ne soyez une personne remarquable, on ne peut pas dire que vous ayez de pensée du tout; que vous n'avez pas de matériaux pour cela, en aucun sujet important[77], ni de raisons de «penser», seulement d'essayer d'apprendre davantage. Bien plus, il est probable que de toute votre vie (à moins, comme je l'ai dit, que vous ne soyez une personne remarquable), vous n'aurez le droit d'avoir d'«opinions» sur quoi que ce soit, excepté sur ce qui est immédiatement à votre portée. Ce qui doit de toute nécessité être fait, il n'est pas de doute que vous pouvez toujours décider comment le faire. Avez-vous une maison à tenir en ordre, une marchandise à vendre, un champ à labourer, un fossé à curer? Il n'y a pas besoin d'avoir deux opinions sur la manière de faire cela, et ce sera à vos risques et périls si vous n'avez rien de plus qu'une opinion sur la manière de procéder dans ces cas-là. Et de même, en dehors de vos propres affaires, il y a un ou deux sujets sur lesquels vous êtes tenus de n'avoir qu'une opinion. Que la friponnerie et le mensonge sont coupables[78] et doivent être sur-le-champ chassés à coups de fouet, toutes les fois qu'ils sont découverts, que la convoitise et l'amour de se quereller sont des dispositions dangereuses même chez les enfants et des dispositions mortelles chez les hommes et les nations; que, en fin de compte, le Dieu du Ciel et de la terre aime les gens actifs, modestes et bons, et déteste les paresseux, les querelleurs, les orgueilleux, les avares et les cruels; sur ces faits généraux vous êtes tenus de n'avoir qu'une opinion, et celle-là très forte. Pour le reste, concernant religions, gouvernements, sciences, arts, vous trouverez en général que vous ne pouvez savoir RIEN, rien juger; que le mieux que vous puissiez faire, quand même vous seriez une personne instruite, est de garder le silence, de vous efforcer d'être plus éclairé chaque jour, de comprendre un petit peu plus des pensées des autres, et dès que vous essayerez de le faire honnêtement vous découvrirez que les pensées, même des plus sages, ne sont guère plus que des questions bien posées. Mettre un point difficile en lumière et vous exposer les raisons qu'il y a de ne pas avoir d'opinion, c'est tout ce que, généralement, ils peuvent faire pour vous; et tant mieux pour eux et pour nous si en fait ils sont capables de «mêler de la musique à nos pensées et de nous attrister de doutes célestes[79]». L'auteur dont je vous ai lu un passage n'est pas parmi les plus grands ou les plus sages. Il voit clairement aussi loin qu'il voit, et par conséquent il est facile de découvrir tout ce qu'il veut dire; mais avec de plus grands hommes vous ne pouvez pas aller au fond de leur pensée; ils ne la mesurent pas complètement eux-mêmes: elle est si vaste! Supposez que je vous aie demandé par exemple de chercher quelle est la pensée de Shakespeare au lieu de celle de Milton, sur cette question de l'autorité de l'Église? ou celle de Dante? Est-ce qu'aucun de vous en ce moment a la moindre idée de ce que l'un ou l'autre pensait là-dessus? Avez-vous jamais mis en regard la scène des Évêques dans Richard III et le caractère de Cranmer[80]? Le portrait de saint François et de saint Dominique, et le portrait de celui que Virgile contemplait avec étonnement: «Disteso, tanto vilmente, nell'eterno esilio»[81], ou de celui auprès duquel se tenait Dante, «Come'l frate—che confessa lo perfido assassin»[82]? Shakespeare et Alighieri connaissaient les hommes mieux que la plupart de nous, je présume. Ils vécurent tous deux au plus fort de la lutte entre les pouvoirs temporel et spirituel, ils avaient une opinion là-dessus, nous pouvons le penser. Mais où se trouve-t-elle? Produisez-la devant la Cour. Énoncez sous forme de propositions la croyance de Shakespeare ou de Dante et envoyez-la juger près les Cours Ecclésiastiques.
26. Vous ne serez pas capable, je vous le répète, avant bien et bien des jours, d'arriver à la pensée véritable, à l'enseignement donné par ces grands hommes, mais en les étudiant un tant soit peu de façon honnête, vous vous rendrez capable d'apercevoir que ce que vous avez pris pour votre propre «jugement» était un simple préjugé apporté par le hasard, et les algues flottantes, inertes et mêlées, d'une pensée à la dérive; bien plus, vous verrez que l'esprit de la plupart des hommes n'est en réalité guère mieux qu'une lande de bruyères sauvage, négligée et rebelle, en partie stérile, en partie recouverte des broussailles malfaisantes et des herbes vénéneuses, semées par le vent, d'une croyance perverse; que la première chose que vous ayez à faire pour eux et pour vous-même est de mettre promptement et dédaigneusement le feu à ceci; de réduire toute la jungle en de salutaires amas de cendres, puis alors de labourer et de semer. Tout le vrai travail littéraire qui s'étend devant vous pour la vie doit commencer par l'obéissance à cet ordre: «défrichez votre champ et ne semez pas parmi les épines[83].»
27.[84] Ayant ainsi écouté les grands maîtres de façon à ce que vous puissiez entrer dans leur pensée, vous avez à monter plus haut encore, vous avez à entrer dans leur cœur. De même que vous allez à eux d'abord pour avoir une vision claire, de même vous devez demeurer avec eux afin que vous puissiez partager à la fin leur juste et puissante passion. Passion ou «sensation». Je ne suis pas effrayé du mot, encore moins de la chose[85]. Vous avez entendu beaucoup de clameurs entre les sensations, récemment; mais, je puis vous le dire, ce n'est pas moins de sensations qu'il nous faut, mais plus. La différence anoblissante entre un homme et un autre, entre un animal et un autre, consiste précisément en ceci que l'un sent plus que l'autre. Si nous étions des éponges, peut-être n'acquerrions nous pas facilement de sensations; si nous étions des vers de terre exposés à chaque instant à être coupés en deux par la bêche, peut-être que trop de sensations ne nous serait pas bon. Mais étant des créatures humaines, cela est une bonne chose pour nous, bien plus, nous ne sommes des créatures humaines qu'autant que nous sommes sensitifs et notre dignité[86] est précisément en proportions de notre Passion[87].
28. Vous savez que j'ai dit de cette grande et pure société des Morts qu'elle ne permettrait à «aucune personne vaine ou vulgaire d'entrer là». Que pensez-vous que j'aie voulu dire par une personne vulgaire? Qu'attendez-vous vous-mêmes par vulgarité? Voilà une question sur laquelle vous trouverez profit à réfléchir; disons seulement pour l'instant que l'essence de la vulgarité réside dans l'absence de sensations. La simple et innocente vulgarité est simplement la rudesse inéduquée et incorrigée du corps et de l'esprit; mais, dans la vraie vulgarité innée, il y a un terrible endurcissement, qui à son point extrême devient capable de toute espèce d'habitudes bestiales et de crime, sans crainte, sans plaisir, sans horreur, et sans pitié[88]. C'est par la main rude et le cœur mort, par l'habitude malsaine, par la conscience endurcie, que les hommes deviennent vulgaires. Ils sont pour toujours vulgaires précisément dans la proportion où ils sont incapables de sympathie, de vive compréhension, de tout ce qui, en pressant le sens et en allant jusqu'au fond d'un terme banal mais exact, peut s'appeler le «tact», ou le «sens du toucher», du corps et de l'âme; ce tact que le Mimosa possède entre tous les arbustes, que la femme pure possède par-dessus toutes les créatures, l'affinement et la plénitude de la sensation qui va plus loin que la raison, guide et sanctificateur de la raison elle-même. La Raison ne peut que déterminer ce qui est vrai, c'est la passion donnée par Dieu à l'humanité qui seule peut reconnaître ce que Dieu a fait de bon.
29. Nous recherchons donc cette grande assemblée des morts, non pas seulement pour apprendre d'eux ce qui est vrai, mais surtout pour sentir avec eux ce qui est juste. Maintenant, pour sentir avec eux nous devons être pareils à eux, et aucun de nous ne peut devenir cela sans peine. Comme la vraie connaissance est une connaissance disciplinée et éprouvée, non la première pensée qui nous vient, de même la vraie passion est une passion disciplinée et éprouvée—non la première passion qui vient. Les premières qui viennent sont les vaines, les fausses, les trompeuses; si vous leur cédez, elles vous entraînent capricieusement et loin, en poursuites vaines, en enthousiasmes creux, jusqu'à ce qu'il ne vous reste ni vrai but ni vraie passion. Non qu'aucun des sentiments que peut éprouver l'humanité soit mauvais en lui-même, il est mauvais seulement quand il est indiscipliné. Sa noblesse réside dans sa force et sa justice; il est mauvais quand il est faible et ressenti pour une cause chétive. Il y a une admiration médiocre, comme celle de l'enfant qui voit un jongleur lancer des balles d'or, et ceci est bas si vous voulez. Mais croyez-vous que l'admiration soit sans noblesse ou la sensation moindre, avec laquelle chaque âme humaine est appelée à suivre les balles d'or du ciel lancées à travers la nuit par la Main qui les fit? Il y a une curiosité médiocre, comme est celle d'un enfant ouvrant une porte défendue, ou d'un domestique fouillant dans les affaires de son maître; et une noble curiosité explorant au prix des dangers la source du grand fleuve au delà du sable—la place du grand continent au delà de la mer; une plus noble curiosité encore qui explore la source du fleuve de la vie, et l'étendue du continent du Ciel—les choses «jusqu'au fond desquelles les anges désirent voir[89]». De même l'intérêt est sans noblesse qui vous rive aux péripéties et à l'intrigue de quelque conte futile; mais pensez-vous que l'anxiété soit moindre, ou plus grande, avec laquelle vous observez ou devriez observer comment se comportent le Sort et la Destinée avec la vie d'une nation agonisante? Hélas! c'est l'étroitesse, l'égoïsme, la petitesse de votre sensation que vous avez à déplorer en Angleterre aujourd'hui; sensation qui se dépense en bouquets et en discours; en divertissements et en parties fines, en combats simulés et en gais spectacles de marionnettes, pendant que vous pourriez tourner les yeux et voir de nobles nations massacrées, homme par homme, sans un secours ni une larme[90].
30. J'ai dit «petitesse» et «égoïsme» de sensation, mais il eût suffi de dire «injustice» ou «injustesse» de sensation. Car si rien ne peut mieux distinguer un gentleman d'un homme vulgaire, rien ne peut mieux distinguer une nation noble (il y a eu de telles nations) d'une foule, que ceci: à savoir que ses sentiments sont constants et réglés, résultant d'une contemplation exacte et d'une réflexion impartiale. Vous pouvez persuader une foule de n'importe quoi; ses sentiments peuvent être, sont généralement, dans l'ensemble, généreux et droits, mais elle ne leur offre aucune base et n'en est pas maîtresse; vous pouvez l'amener en la taquinant ou en la flattant à n'importe lequel d'entre eux, à votre gré; elle pense par contagion, généralement, attrapant une opinion comme un rhume, et il n'y a rien de si petit qui ne la fasse rugir quand l'accès a lieu; rien de si grand qu'elle n'oublie en une heure quand l'accès est passé. Mais les passions d'un gentleman ou d'une nation noble sont réglées, mesurées et continues. Une grande nation, par exemple, ne dépense pas toutes ses facultés nationales pendant une couple de mois à peser les témoignages d'un malfaiteur isolé (ayant accompli un meurtre isolé)[91] et, pendant, une couple d'années, ne voit pas ses propres enfants se massacrer les uns les autres par mille ou par dix mille chaque jour, en considérant seulement quel en sera vraisemblablement l'effet sur le prix du coton, et sans se soucier en aucune façon de savoir de quel côté de la bataille est le droit[92]. Une grande nation n'envoie pas non plus ses petits garçons pauvres en prison pour avoir volé six noix quand elle permet à ses banqueroutiers de voler avec grâce leurs centaines de mille livres, et à ses banquiers, riches des épargnes des pauvres gens, de suspendre leurs paiements «par la force de circonstances auxquelles ils ne peuvent commander», non sans ajouter: «avec votre agrément»; et quand elle permet que de grandes terres soient achetées par des hommes qui ont gagné leur argent en parcourant en tous sens les mers de Chine sur des vapeurs de guerre, vendant de l'opium à la bouche du canon[93] et changeant au bénéfice d'une nation étrangère la demande ordinaire du voleur de grand chemin: «Votre argent ou votre vie» en celle de: «Votre argent et votre vie!» Une grande nation ne permet pas non plus que les vies de ses pauvres qui n'ont rien fait de mal leur soient enlevées, brûlées par la fièvre des brouillards ou pourries par la peste des fumiers, pour l'amour d'une rente supplémentaire de six pences par semaine à servir à leurs propriétaires[94]; ni qu'on discute alors, avec d'hypocrites larmes et de diaboliques sympathies, si elle ne devrait pas préserver pieusement et nourrir tendrement les vies de leurs meurtriers. Et encore une grande nation, ayant décidé que pendre est le procédé le plus salutaire pour ses homicides en général, peut toutefois distinguer avec pitié entre les degrés de culpabilité dans l'homicide, et n'aboie pas[95] comme une meute de louveteaux transis et mordus par le froid sur le sillage de sang d'un malheureux garçon fou ou d'un Othello balourd à cheveux gris «embarrassé à l'extrême» au moment même ou elle envoie un ministre de la Couronne[96] adresser des speeches courtois à un homme qui est en train de passer à la baïonnette des jeunes filles sous les yeux de leur père, et de tuer de sang-froid de nobles jeunes gens plus rapidement qu'un boucher de campagne ne tue les agneaux au printemps. Et finalement une grande nation ne se moque pas du Ciel et de ses Puissances, en affectant la croyance en une révélation qui déclare que l'amour de l'argent est la source de tout mal[97], et en proclamant en même temps qu'elle n'est mue et ne veut être mue dans tous ses actes importants et décisions nationales par aucun autre amour.
31. Mes amis, je ne sais pas pourquoi aucun de nous parlerait sur la lecture. Nous avons besoin d'une discipline plus serrée que celle de la lecture; en tous cas soyez certain que nous ne pouvons pas lire. Aucune lecture n'est possible pour un peuple dont l'esprit est dans cet état. Il n'y a pas une ligne d'un grand écrivain qui lui soit intelligible. Il est simplement et rigoureusement impossible à un public anglais, en ce moment, de comprendre un livre ou il y ait quelque pensée tant il est devenu incapable de penser lui-même dans la folie de sa rapacité. Heureusement votre maladie n'est pas jusqu'à présent beaucoup plus grave que cette incapacité de penser; elle n'est pas la corruption de la nature intérieure, nous résonnons encore juste quand quelque chose vient nous frapper au plus intime de nous-mêmes; et quoique l'idée que chaque chose doit «rapporter» ait infecté si profondément le but de toutes nos actions, que même si nous voulions jouer au bon Samaritain[98] nous ne sortirions jamais nos deux pences pour les donner à l'hôte sans dire: «Quand je reviendrai tu me donneras quatre pence», il'y a encore quelque capacité de nobles passions restée au plus profond de notre cœur. Elle se montre dans notre travail, dans notre guerre, et jusque dans les excès de ces affections domestiques qui nous mettent en fureur pour une légère injustice privée, alors que nous supportons poliment une énorme injustice publique; nous travaillons encore jusqu'à la dernière heure du jour bien qu'à la patience du laboureur nous ajoutions la frénésie du joueur, nous sommes encore braves jusqu'à la mort, bien qu'incapables de discerner ce qui vaut la peine de se battre, nous sommes encore fidèles dans notre affection pour notre propre chair, jusqu'à la mort, comme sont les monstres marins et les aigles des rochers. Et il reste de l'espoir à une nation tant que ces choses peuvent être dites d'elle. Aussi longtemps qu'elle tient sa vie dans sa main, prête à la donner pour son honneur (bien qu'honneur insensé), pour son amour (bien qu'amour égoïste) et pour ses affaires (bien qu'affaires viles), il y a de l'espoir pour elle, mais de l'espoir seulement, car cette vertu instinctive, insouciante, ne peut pas durer. Aucune nation ne peut durer qui a fait d'elle-même une simple foule, quoique restée généreuse de cœur. Il faut qu'elle commande à ses passions et les dirige, ou ce sont elles qui lui commanderont, un jour, avec des fouets de scorpions[99]. Par-dessus tout, une nation ne peut pas durer si elle n'est qu'une foule qui ne s'occupe que d'argent, elle ne peut pas, sans être punie, elle ne peut pas, sans cesser d'être, continuer à mépriser la littérature, à mépriser la science, à mépriser l'art, à mépriser la nature, à mépriser la compassion, et à concentrer son âme sur les Pence. Croyez-vous que ce soient là des paroles dures ou irréfléchies? Ayez seulement encore un peu de patience et je vous prouverai leur vérité point par point.
32. Je dis d'abord que nous avons méprisé la littérature. En quoi, comme nation, avons-nous souci des livres? Combien croyez-vous que nous tous réunis nous dépensions pour nos bibliothèques publiques ou privées, comparativement à ce que nous dépensons pour nos chevaux[100]? Si un homme fait des prodigalités pour sa bibliothèque, vous le traiterez de fou, de bibliomane; mais vous n'appelez jamais personne hippomane, bien que des hommes se ruinent chaque jour pour leurs chevaux et que vous n'entendiez jamais parler de gens qui se ruinent pour leurs livres. Ou pour descendre plus bas encore, combien croyez-vous que le contenu des bibliothèques du Royaume Uni, publiques et privées, rapporterait, relativement à ses caves? Quel rang occuperait sa dépense pour la littérature comparée à sa dépense pour une alimentation luxueuse? Nous parlons de la nourriture de l'esprit comme de celle du corps; or, un bon livre contient une telle nourriture, inépuisablement; c'est une provision pour la vie, et pour la meilleure partie de nous-mêmes. Eh bien, combien de temps la plupart des gens resteront-ils devant le meilleur livre avant de se décider à en donner le prix d'un beau turbot! Sans doute, il y a eu des hommes qui ont serré leur ventre et laissé leur dos à découvert pour pouvoir acheter un livre, à qui leur bibliothèque coûta, je pense, en fin de compte, moins cher que ne reviennent la plupart des dîners. Peu de nous sont soumis à cette épreuve, et c'est tant pis[[101], car une chose précieuse nous l'est d'autant plus qu'elle a été acquise au prix du travail et de l'économie et si les bibliothèques publiques étaient moitié aussi coûteuses que les banquets officiels, ou si les livres coûtaient la dixième partie de ce que coûtent les bracelets, même des hommes et des femmes frivoles pourraient quelquefois soupçonner qu'il peut y avoir autant d'utilité à lire qu'à grignoter et à briller. Tandis que précisément le bon marché de la littérature fait oublier même aux gens sages, que si un livre vaut d'être lu il vaut d'être acheter. Un livre ne vaut quelque chose que s'il vaut beaucoup et n'est profitable qu'une fois qu'il a été lu, et relu, et aimé, et aimé encore, et marqué de telle façon que vous puissiez vous référer au passage dont vous avez besoin comme un soldat peut prendre l'arme qu'il lui faut dans son arsenal ou comme une maîtresse de maison sort de sa réserve l'épice dont elle a besoin. Le pain de farine est bon, mais il y a du pain doux comme du miel, si vous vouliez y goûter, dans un bon livre; il faut que la famille soit en réalité bien pauvre qui ne peut, une fois dans sa vie, payer pour des pains si multipliables[102] la note de leur boulanger[103]. Nous nous appelons une nation riche et nous sommes assez sordides et insensés pour feuilleter les uns après les autres un même livre sale de cabinet de lecture!
33. Je dis que nous avons méprisé la science. «Quoi!» vous écriez-vous, «ne marchons-nous pas en avant dans toutes les découvertes[104]; est-ce que le monde entier n'est pas étourdi par l'ingéniosité ou la folie de nos inventions?» Oui, mais croyez-vous que ce soit là une œuvre nationale? L'œuvre se fait entièrement malgré la nation, grâce à des initiatives, à des ressources individuelles. Nous sommes assez contents, en effet, de faire notre profit de la science; nous happons n'importe quoi, en fait d'os scientifique après lequel il y a de la viande, avec assez d'avidité; mais si l'homme scientifique s'adresse à nous pour avoir un os ou une croûte, ceci est une autre affaire. Qu'avons-nous fait, comme nation, pour la science? Nous sommes forcés pour la sûreté de nos vaisseaux de savoir quelle heure il est, et à cause de cela nous payons pour un observatoire; et nous permettons, sous les espèces de notre parlement, qu'on nous tourmente annuellement pour faire avec négligence quelque chose pour le British Museum que nous supposons avec assez de mauvaise humeur un endroit destiné à conserver des oiseaux empaillés pour amuser nos enfants.
Si un particulier s'achète un télescope et découvre une nouvelle nébuleuse, vous poussez autant de cris pour cette découverte que si c'était vous qui l'aviez faite; si, dans la proportion de un ou dix mille, un de nos hobereaux chasseurs s'avise un beau jour que la terre doit être quelque chose d'autre que le lot des renards[105], et y creuse lui-même son terrier et nous fait savoir où gît l'or, et où le charbon, vous comprenez qu'il y a en ceci quelque utilité; mais cet accident d'un homme découvrant comment il peut s'employer lui-même utilement est-il le moins du monde à votre honneur? (Qu'aucune telle découverte n'ait été faite par ses frères hobereaux est peut-être à votre déshonneur si vous voulez y songer.)
Mais si ces généralités vous laissent sceptiques, il y a un fait à méditer pour vous tous, illustratif de votre amour de la science. Il y a deux ans, une collection de fossiles de Solenhofen était à vendre en Bavière; la plus belle qui existât, contenant de nombreux spécimens d'une beauté unique, dont l'un unique en outre comme exemple d'espèce (un règne entier de créatures vivantes était révélé par ce fossile)[106]. Cette collection, dont la simple valeur marchande, si les acheteurs eussent été des particuliers, était probablement de quelque dix ou douze cents livres, fut offerte à la nation anglaise pour sept cents; et toute la collection serait au musée de Munich si le professeur Owen[107], en donnant son temps et en tourmentant sans se lasser le public anglais dans la personne de ses représentants, n'avait obtenu le versement immédiat de quatre cents livres et n'avait répondu lui-même des trois cents autres! que le dit public lui paiera sans doute en fin de compte, mais en rechignant, et pendant tout ce temps ne se souciant en rien de la chose en elle-même. Seulement toujours prêt à se rengorger s'il y a quelque honneur à tirer de là. Considérez, je vous le demande, arithmétiquement ce que ce fait signifie. Vos dépenses annuelles pour les services publics (dont un tiers pour les armements) sont pour le moins de 50 millions. Or, 700 livres sont à 50 millions comme sept pence à deux mille livres. Supposez donc qu'un gentleman dont le revenu est inconnu, mais dont vous pouvez conjecturer la fortune par ce fait qu'il dépense deux mille livres par an rien que pour les murs de son parc et pour ses valets de pied, fasse profession d'aimer la science. Et qu'un de ses domestiques vienne précipitamment lui dire qu'une collection unique de fossiles qui nous servira de fil à travers une nouvelle ère de la création est à vendre pour la somme de sept pence sterling; et que le gentleman qui aime la science, et dépense deux mille livres par au pour son parc, réponde, après avoir laissé son domestique attendre plusieurs mois: «Bien! je vous donnerai quatre pence pour cela, si vous voulez répondre vous-même des pences de surplus, jusqu'à l'année prochaine.»
34. III. Je dis que vous avez méprisé l'art[108]. «Quoi, répondez-vous, n'avons-nous pas nos expositions d'art qui ont des milles de longueur, est-ce que nous n'avons pas consacré des milliers de livres à l'achat de simples peintures? N'avons-nous pas des écoles et des instituts d'art, plus que n'avait eu jamais aucune nation?» Oui, certainement, mais tout cela est affaire de boutique. Vous voudriez bien vendre des toiles aussi bien que vous vendez du charbon, et de la faïence comme du fer; vous voudriez retirer à toutes les autres nations le pain de la bouche, si vous le pouviez[109]. Comme vous ne le pouvez pas, votre idéal de vie est de vous tenir à tous les carrefours de l'univers comme les apprentis de Ludgate criant à chaque passant: «De quoi avez-vous besoin[110]?»
Vous ne savez rien de vos dons naturels ni de l'influence du milieu; vous vous figurez que, dans vos champs de glaise, humides, plats et gras, vous pouvez avoir la vive imagination artistique qu'ont les Français au milieu de leurs vignes bronzées ou les Italiens au pied de leurs rochers volcaniques; que l'art peut s'apprendre comme tenir des livres, et, quand on l'a appris, vous donne plus de livres à tenir. Vous vous souciez de peintures en réalité pas plus que des affiches collées sur les murs. Il y a toujours de la place sur les murs pour les affiches à lire, jamais pour les peintures à regarder. Vous ne savez pas (même par ouï dire) quelles peintures vous avez dans votre pays, ni si elles sont vraies ou fausses, ni si on en prend soin ou non. Dans les pays étrangers vous voyez avec calme les plus nobles peintures qui existent dans le monde pourrir dans un abandon d'épave[111] (à Venise vous avez vu les canons autrichiens pointés sur les palais qui les contenaient)[112] et, si vous appreniez que des plus beaux tableaux qui soient en Europe[113] on fera demain des sacs pour les forts Autrichiens, cela vous ennuierait moins que le risque de trouver une pièce ou deux de moins dans votre gibecière après une journée de chasse. Tel est, en tant que nation, votre amour de l'art.
35. IV. Vous avez méprisé la nature, c'est-à-dire toutes les sensations profondes et sacrées des spectacles naturels. Les révolutionnaires français ont fait des écuries des cathédrales de France; vous avez fait des champs de courses avec les cathédrales de la terre. Votre unique conception du plaisir est de rouler dans des wagons de chemins de fer autour de leurs nefs et de prendre vos repas sur leurs autels[114].
Vous avez été placer un pont de chemin de fer sur les chutes de Shaffhouse. Vous avez fait passer un tunnel à travers les rochers de Lucerne près de la chapelle de Tell. Vous avez détruit le rivage de Clarens, au lac de Genève. Il n'y a pas une paisible vallée en Angleterre que vous n'ayez remplie de feu mugissant; il n'y a pas un coin abandonné de campagne anglaise où vous n'ayez imprimé des traces de suie[115]; pas une cité étrangère, où l'extension de votre présence n'ait été marquée sur ses jolies vieilles rues et ses jardins heureux par une dévorante lèpre blanche d'hôtels neufs et de boutiques de parfumeurs. Les Alpes elles-mêmes[116] à qui vos propres poètes ont voué un amour si révérent, vous les regardez comme des mâts de cocagne dans un jardin d'ours après lesquels vous vous mettez à grimper pour vous laisser glisser jusqu'en bas, avec «des cris de joie». Quand vous ne pouvez plus crier, n'ayant plus la force d'articuler des sons humains pour dire que vous êtes heureux, vous remplissez la quiétude de leurs vallées de détonations de pétards et vous rentrez précipitamment chez vous, rouges d'une éruption cutanée d'amour-propre et secoués d'un hoquet de contentement de vous-mêmes. Je pense que peut-être les deux spectacles les plus douloureux que m'ait jamais offerts l'Humanité, portant en eux la plus profonde leçon de ces choses, sont les foules d'Anglais dans la vallée de Chamonix s'amusant à mettre le feu à des obusiers rouillés; et les vignerons suisses de Zurich rendant grâce comme chrétiens pour le don de la vigne en s'assemblant par groupes dans les «tours des vignobles[117]», chargeant lentement et faisant partir des pistolets d'arçon du matin au soir[118]. Il est triste de n'avoir que d'obscures conceptions de devoir, plus triste, il me semble, d'avoir des conceptions pareilles de la joie[119].
Enfin. Vous méprisez la compassion. Il n'est pas besoin de mes paroles comme preuve de ceci. Il me suffira de transcrire un des entrefilets de journaux qu'il est dans mes habitudes de découper et de mettre dans mes tiroirs. En voici un pris dans un vieux Daily Telegraph de cette année. J'ai eu la négligence de ne pas prendre note de la date, mais elle est facile à retrouver, car, au dos de la coupure, on annonce que «hier le septième des services spéciaux de cette année a été célébré par l'évêque de Ripon à Saint-Paul». Il ne fait que relater un de ces faits comme il s'en produit maintenant tous les jours, celui-ci par hasard ayant pris une forme qui lui a permis de venir devant le coroner. J'imprimerai l'entrefilet en rouge[120]. Soyez assuré que les faits eux-mêmes sont écrits en rouge dans un livre dont nous tous, lettrés ou illettrés, aurons notre page à lire un jour[121].
M. Richards, adjoint du coroner, a procédé vendredi à la Taverne du Cheval Blanc, Christ Church, Spitalfields, à une enquête relative à la mort de Michel Collins, âgé de 58 ans. Mary Collins, femme d'un aspect misérable, dit qu'elle habitait avec le défunt et son fils une chambre située 2, Cobb's Court, Christ Church. Le défunt était rapetasseur de chaussures. Le témoin sortait et achetait les vieilles bottes; le défunt et son fils les remettaient à neuf et le témoin les vendait pour ce qu'elle pouvait en obtenir dans les magasins, ce qui, en fait, était très peu de chose. Le défunt et son fils avaient coutume de travailler nuit et jour pour tâcher d'arriver à avoir un peu de pain et de thé, à payer la chambre (2 shillings par semaine) de manière à vivre en famille à la maison. Vendredi soir, le défunt se leva de son banc et commença à frissonner. Il jeta à terre ses bottes en disant: «Il faudra qu'un autre les finisse quand je serai mort, car je n'en peux plus.» Il n'y avait pas de feu et il dit: «J'irais mieux si j'avais chaud.» Le témoin prit donc deux paires de bottes remises à neuf[122] pour les vendre au magasin, mais il ne put avoir que 14 pence des deux paires, car on lui dit au magasin: «Il faut que nous ayons notre bénéfice.» Le témoin acheta 14 livres de charbon, un peu de thé et de pain; son fils resta debout toute la nuit pour faire les «raccommodages» afin d'avoir de l'argent, mais le défunt mourut le samedi matin. La famille n'a jamais eu suffisamment à manger. Le coroner: «Il me paraît déplorable que vous ne soyez pas entrés à l'hospice.» Le témoin: «Nous avions besoin des conforts de notre petit chez nous.» Un juré demanda ce qu'étaient les conforts, car il voyait seulement un peu de paille dans l'angle de la chambre dont les fenêtres étaient brisées. Le témoin se mit à pleurer, et dit qu'ils avaient un couvre-pieds, et d'autres petites choses. Le défunt disait qu'il ne voudrait jamais entrer à l'hospice. En été quand la saison était bonne ils avaient quelquefois jusqu'à 10 shillings de bénéfice en une semaine, en ce cas, ils économisèrent toujours pour leur semaine suivante qui était généralement mauvaise. L'hiver ils ne se faisaient pas moitié autant. Depuis 3 ans ils avaient été de mal en pire. Cornelius Collins dit qu'il avait aidé son père depuis 1847. Ils avaient l'habitude de travailler si avant dans la nuit que tous deux avaient perdu la vue. Le témoin avait maintenant un voile sur les yeux. Il y a 3 ans, le défunt demanda des secours à la paroisse. Le commissaire des pauvres lui donna un pain de 4 livres et lui dit que s'il revenait il aurait des pierres. Cela dégoûta le défunt et il ne voulut plus rien avoir à faire avec eux depuis lors[123].
Ils allèrent de pire en pire jusqu'à la semaine de ce dernier vendredi où ils n'avaient plus même un demi-penny pour acheter une chandelle. Le défunt s'étendit alors sur la paille et dit qu'il ne pourrait pas vivre jusqu'au matin.
Un juré: «Vous mourrez d'inanition vous-même, vous devriez aller à l'hospice jusqu'à l'été.» Le témoin: «Si nous entrions, nous mourrions. Quand nous en sortirions l'été, nous serions comme des gens tombés du ciel. Personne ne nous connaîtrait et nous n'aurions pas même une chambre. Je pourrais travailler à présent si j'avais de la nourriture, car ma vue s'améliorerait.»
Le docteur G. P. Walker dit que le défunt a succombé à une syncope venue de l'épuisement dû au manque de nourriture. Le défunt n'avait pas de couvertures. Depuis quatre mois, il n'avait plus rien d'autre à manger que du pain. Il n'existait pas dans le corps une parcelle de graisse. Il n'avait pas de maladie, mais s'il avait en le secours d'un médecin, il eût pu survivre à la syncope ou à l'évanouissement. Le coroner ayant insisté sur le caractère pénible de ce cas, le jury rendit le verdict suivant: «Que le défunt était mort d'épuisement provenant du manque de nourriture et des nécessités ordinaires de la vie; et aussi faute d'assistance médicale.»
37. Pourquoi le témoin n'a-t-il pas voulu aller à l'asile? demandez-vous. Eh bien les pauvres paraissent avoir contre l'asile un préjugé que n'ont pas les riches, puisqu'en effet toute personne qui reçoit une pension du Gouvernement entre à l'asile sur une grande échelle[124].
Seulement les asiles de riches n'impliquent pas l'idée du travail et devraient s'appeler des lieux de plaisir. Mais les pauvres aiment à mourir indépendants, paraît-il; peut-être si nous leur faisions leurs lieux de plaisir assez jolis et plaisants ou si nous leur donnions leurs pensions chez eux, et leur constituions préalablement un petit pécule pris sur le budget, leurs esprits pourraient se réconcilier avec ces institutions.
En attendant voici les faits: nous leur rendons notre aide ou si blessante ou si pénible, qu'ils aiment mieux mourir que la prendre de nos mains; ou, pour troisième alternative, nous les laissons si incultes et ignorants qu'ils se laissent mourir silencieusement comme des bêtes sauvages, ne sachant que faire ni que demander. Je dis que vous méprisez la compassion. Si non un tel entrefilet de journal ne serait pas plus possible dans un pays chrétien qu'un assassinat prémédité n'y serait permis dans la rue[125].
«Chrétien», ai-je dit? Hélas! si seulement nous étions sainement non-chrétiens, de telles choses seraient impossibles: c'est notre christianisme d'imagination qui nous aide à commettre ces crimes, parce que nous nous complaisons aux somptuosités de notre foi pour y trouver une sensation voluptueuse; parce que nous la revêtons, comme toutes choses, de fictions. Le Christianisme dramatique de l'orgue et de la nef, des matines de l'aube et des saluts du crépuscule—le christianisme dont nous ne craignons pas d'introduire la parodie comme un élément décoratif dans les pièces ou nous mettons le diable en scène, dans nos Satanella[126], nos Robert le Diable, nos Faust; chantant des hymnes au travers des vitraux en ogive pour un effet de fond et modulant artistiquement le «Dio» de variations en variations, en contrefaisant les offices: (le lendemain nous distribuons des brochures, pour la conversion des pécheurs ignorants sur ce que nous croyons être la signification du 3e commandement;)—ce christianisme éclairé au gaz, inspiré au gaz, nous rend triomphants et nous retirons le bord de nos vêtements de la main des hérétiques qui se le disputent. Mais arriver à accomplir un peu de simple justice chrétienne, avec une sincère parole ou action anglaise[127], faire de la loi chrétienne une règle de vie et baser sur elle une réforme sociale ou un désir de réforme—nous savons trop bien ce que vaut notre foi pour cela! vous pourriez plutôt extraire un éclair de la fumée de l'encens qu'une vraie action ou passion de votre moderne religion anglaise. Vous ferez bien de vous débarrasser de la fumée et des tuyaux d'orgue aussi: Laissez-les, avec les fenêtres gothiques et les vitraux peints, au metteur en scène; rendez votre âme d'hydrogène carburé en une saine expiration, et occupez-vous de Lazare qui est sur le seuil[128]. Parce qu'il y a une vraie église partout où une main vient secourable à une autre, et c'est là la seule vraiment «Sainte Église» ou «notre Mère l'Église» qui jamais fut, et jamais sera.
38. Tous ces plaisirs donc et toutes ces vertus, je le répète, vous les méprisez en tant que nation. Vous comptez, sans doute, parmi vous, des hommes qui ne les méprisent pas; du travail de qui, de la force, de la vie, et de la mort de qui vous vivez, sans jamais leur dire merci[129]. Votre santé, votre amusement, votre orgueil, seraient tous également impossibles, sans ceux-là que vous méprisez ou oubliez. Le sergent de ville qui arpente toute la nuit la ruelle sombre pour épier le crime que vous y avez créé, et peut se faire casser la tête et estropier pour la vie à n'importe quel moment et n'est jamais remercié; le matelot luttant contre la rage de l'Océan, l'étudiant silencieux, penché sur ses livres ou ses fioles; le simple ouvrier sans gloire et presque sans pain, accomplissant sa tâche comme vos chevaux traînent vos charrettes, sans espoir et dédaigné de tous. Voilà les hommes par lesquels l'Angleterre vit, mais ce n'est pas eux la nation; ils n'en sont que le corps et la force nerveuse, agissant encore en vertu d'une vieille habitude dans une survie convulsive, après que l'âme a fui. Notre désir, notre but de nation ne sont que d'être amusés, notre religion, en tant que nation, c'est la représentation de cérémonies ecclésiastiques, et la prédication de somnifères vérités (ou plutôt contre-vérités), capables de tenir le peuple tranquille à son travail, pendant que nous nous amusons; et la nécessité de ces amusements nous tient comme un malaise fébrile où la gorge est desséchée et où les yeux sont égarés,—déraisonnant, pervers, impitoyable. Combien littéralement ce mot mal-aise, la négation et impossibilité de toute aise, exprime l'état moral de la vie anglaise et de ses amusements!
39. Quand les hommes sont occupés comme ils doivent l'être, leur plaisir naît de leur travail[130], comme les pétales colorés d'une fleur féconde; quand ils sont fidèlement serviables et compatissants, toutes leurs émotions deviennent fortes, profondes, durables et vivifiantes à l'âme, comme un pouls normal au corps. Mais maintenant n'ayant pas de véritables occupations, nous versons toute notre énergie virile dans la fausse occupation de faire de l'argent; et n'ayant pas de vraies émotions, il nous faut attifer de fausses émotions pour jouer avec, non pas innocemment, comme des enfants avec des poupées, mais criminellement et ténébreusement comme les Juifs idolâtres avec leurs images sur les murs des caveaux que les hommes ne pouvaient découvrir sans creuser[131]. La justice que nous ne pratiquons pas, nous l'imitons dans le roman et sur la scène; à la beauté que nous détruisons dans la nature nous substituons les changements à vue des féeries et (la nature humaine réclamant impérieusement au fond de nous une terreur et une tristesse, de quelque genre que ce soit), pour remplacer le noble chagrin que nous aurions dû supporter avec nos frères, et les pures larmes que nous aurions dû verser avec eux, nous dévorons le pathétique de la cour d'assises, et recueillons la rosée nocturne du tombeau.
Il est difficile d'apprécier la vraie signification de ces choses; les faits sont en eux-mêmes assez atroces; la mesure de la faute nationale qui y est impliquée est peut-être moins grande qu'elle ne pourrait paraître d'abord. Nous permettons ou causons chaque jour des milliers de morts, mais nous n'avons pas l'intention de faire le mal; nous mettons le feu aux maisons et nous ravageons les champs des paysans, cependant nous serions fâchés d'apprendre que nous avons nul à quelqu'un. Nous sommes encore bons dans notre cœur, encore capables de vertu, mais seulement comme le sont les enfants. Chalmers, à la fin de sa longue vie, ayant eu une grande influence sur le public, était agacé que sur un sujet d'importance on fît appel devant lui à l'opinion publique; il laissa échapper cette exclamation impatiente: «Le public n'est rien de plus qu'un grand bébé!» Et la raison pourquoi j'ai laissé tous ces graves sujets de réflexion se mêler à une enquête sur la manière de lire est que, plus je vois nos fautes et misères nationales, plus elles se résolvent pour moi en états d'inculture enfantine et d'ignorance des plus ordinaires habitudes de pensée. Ce n'est, je le répète, ni vice, ni égoïsme, ni lenteur de cerveau qu'il nous faut déplorer, mais une insouciance incorrigible d'écoliers différant seulement de celle du véritable écolier par son incapacité à être aidée qui vient de ce qu'elle ne reconnaît pas de maître.
41. Un curieux symbole de ce que nous sommes nous est offert dans une des œuvres charmantes et dédaignées du dernier de nos grands peintres[132]. C'est un dessin qui représente le cimetière de Kirkby Lonsdale, son ruisseau, sa vallée, ses collines, et au delà le ciel enveloppé du matin. Et également insoucieux de ces choses et des morts qui les ont quittées pour d'autres vallées et pour d'autres cieux, un groupe d'écoliers a empilé ses petits livres sur une tombe, pour les jeter par terre avec des pierres. Ainsi pareillement, nous jouons avec les paroles des morts, qui pourraient nous instruire, et les jetons loin de nous, au gré de notre volonté amère et insouciante, sans guère songer que ces feuilles que le vent éparpille furent amoncelées non seulement sur une pierre funéraire, mais sur les scellés d'un caveau enchanté,—que dis-je? sur la porte d'une grande cité de rois endormis qui s'éveilleraient pour nous et viendraient avec nous, si seulement nous savions les appeler par leur nom. Combien de fois, même si nous levons la dalle de marbre, ne faisons-nous qu'errer parmi ces vieux rois qui reposent et toucher les vêtements dans lesquels ils sont couchés et soulever les couronnes de leurs fronts; et eux cependant gardent leur silence à notre endroit et ne semblent que de poussiéreuses images; parce que nous ne savons pas l'incantation du cœur qui les éveillerait; par qui, si une fois ils l'eussent entendue, ils se redresseraient pour aller à notre rencontre dans leur puissance de jadis, pour nous regarder attentivement et nous considérer. Et comme les rois qui sont descendus dans l'Hadès y accueillent les nouveaux arrivants en disant:« Êtes-vous aussi devenus faibles comme nous? Êtes-vous aussi devenu un des nôtres[133]?» ainsi ces rois avec leur diadème que rien n'a terni, n'a ébranlé, nous aborderaient en disant: «Êtes-vous, aussi, devenu pur et grand de cœur comme nous? Êtes-vous aussi devenu un des nôtres?»
42. Grand de cœur et grand d'esprit—«magnanime», être cela c'est bien en effet être grand dans la vie; le devenir de plus en plus, c'est bien «avancer dans la vie»—dans la vie elle-même—non dans ses atours[134]. Mes amis, vous rappelez-vous cette vieille coutume scythe, lorsque mourait le chef d'une maison? Comment il était revêtu de ses plus beaux habits, déposé dans son char et porté dans les maisons de ses amis; et chacun d'eux le plaçait au haut bout de la table et tous festoyaient en sa présence. Supposez qu'il vous fût offert en termes explicites, comme cela vous est offert par les tristes réalités de la vie, d'obtenir cet honneur scythe, graduellement, pendant que vous croyez être encore en vie. Supposez que l'offre fût celle-ci: «Vous allez mourir lentement; votre sang deviendra de jour en jour plus froid, votre chair se pétrifiera, votre cœur ne battra plus a la fin que comme un système rouillé de soupapes de fer[135]. Votre vie s'effacera de vous et s'enfoncera à travers la terre dans les glaces de la Caïne[136]. Mais jour par jour votre corps sera plus brillamment vêtu, assis dans des chars plus élevés et sur la poitrine portera de plus en plus d'insignes honorifiques—des couronnes sur la tête, si vous voulez. Les hommes s'inclineront devant lui, auront les yeux fixés sur lui et l'acclameront, se presseront en foule à sa suite du haut en bas des rues; on lui élèvera des palais, on festoiera avec lui au haut bout de la table, toute la nuit; votre âme l'habitera assez pour savoir qu'on fait tout cela, et sentir le poids de la robe d'or sur ses épaules et le sillon du cercle coupant de la couronne sur le crâne; pas plus. Accepteriez-vous l'offre ainsi faite verbalement par l'ange de la mort? Le plus humble d'entre nous, l'accepterait-il, croyez-vous? Cependant, de fait, dans la pratique, nous essayons de la saisir au vol, chacun de nous dans une certaine mesure, beaucoup parmi nous la saisissent dans sa plénitude d'horreur. Chaque homme l'accepte qui désire faire son chemin dans la vie, sans savoir ce que c'est que la vie; qui comprend seulement qu'il lui faut acquérir plus de chevaux et plus de valets, et plus de fortune, et plus d'honneurs et non pas plus d'âme personnelle. Celui-là seul avance dans la vie dont le cœur devient plus tendre, le sang plus chaud, le cerveau plus vif, et dont l'esprit s'en va entrant dans la vivante paix[137]. Et les hommes qui ont cette vie en eux sont les vrais maîtres ou rois de la terre, eux et eux seuls. Toutes les autres royautés pour autant qu'elles sont vraies ne sont que le résultat et la traduction des leurs dans la réalité. Si moins que cela, elles sont ou des royautés de théâtre, de coûteuses parades, ornées à vrai dire de joyaux véritables, et non de clinquants, mais quand même pas autre chose que les joujoux des nations; ou bien alors elles ne sont pas des royautés du tout, mais des tyrannies ou rien que la résultante concrète et effective de la folie nationale; pour laquelle raison j'ai dit d'elles ailleurs[138]: «Les gouvernements visibles sont le jouet de certaines nations, la maladie d'autres, le harnais de certaines, et le fardeau du plus grand nombre.»
43. Mais je n'ai pas de mots pour l'étonnement que j'éprouve quand j'entends encore parler de Royauté, même par des hommes réfléchis, comme si les nations gouvernées étaient une propriété individuelle et pouvaient se vendre et s'acheter, ou être acquises autrement, comme des moutons de la chair desquels le roi doit se nourrir, et dont il doit recueillir la toison; comme si l'épithète indignée d'Achille pour les mauvais rois: «Mangeurs de peuple[139]»—était le titre éternel et approprié de tous les monarques, et si l'extension du territoire d'un roi signifiait la même chose que l'agrandissement des terres d'un particulier. Les rois qui pensent ainsi, aussi puissants qu'ils soient, ne peuvent pas plus être les vrais rois de la nation que les taons ne sont les rois d'un cheval; ils le sucent, et peuvent le rendre furieux, mais ne le conduisent pas. Eux et leurs cours, et leurs armées, sont seulement, si on pouvait voir clair, une grande espèce de moustiques de marais avec une trompe à baïonnettes et une fanfare mélodieuse et bien stylée dans l'air de l'été; le crépuscule pouvant d'ailleurs être parfois embelli, mais difficilement assaini, par ces nuages étincelants de bataillons d'insectes. Les vrais rois, pendant ce temps-là, gouvernent tranquillement, si du tout ils gouvernent, et détestent gouverner; un trop grand nombre d'entre eux font «il gran rifiuto[140]»; et s'ils ne le font pas, la foule, sitôt qu'ils paraissent lui devenir utiles, est assez sûre de faire d'eux son gran rifiuto.
44. Cependant le roi visible peut aussi en être un véritable, si jamais vient le jour où il veuille estimer son royaume d'après sa force vraie et non d'après ses limites géographiques. Il importe peu que la Trent vous arrache un chanteau ici ou que le Rhin vous enveloppe un château de moins là[141]. Mais il importe à vous, roi des hommes, que vous puissiez vraiment dire à cet homme: «Va» et qu'il aille, et à cet autre: «Viens» et qu'il vienne[142]. Que vous puissiez diriger votre peuple, comme vous le pouvez pour les eaux de la Trent, et il importe que vous sachiez bien pourquoi vous leur dites d'aller ici ou là. Il vous importe, roi des hommes, de savoir si votre peuple vous hait et meurt par vous, ou vous aime et vit par vous. Vous pouvez mieux mesurer votre royaume par multitudes que par milles et compter des degrés de latitude d'amour non pas partant mais se rapprochant d'un équateur merveilleusement chaud et infini[143].
45. Mesurer!—que dis-je; vous ne pouvez pas mesurer. Qui mesurera la distance entre le pouvoir de ceux qui «font et enseignent[144]», et sont les plus grands dans les royaumes de la terre comme du ciel, et le pouvoir de ceux qui défont et consument, dont le pouvoir dans sa plénitude n'est rien que le pouvoir du ver et de la rouille.
Étrange! de penser comment les Rois-Vers amassent des trésors pour le ver et les Rois-Rouille qui sont à la force de leurs peuples comme la rouille à l'armure, entassent des trésors pour la rouille, et les Rois-Voleurs des trésors pour le voleur[145]; mais combien peu de rois ont jamais entassé des trésors qui n'avaient pas besoin d'être gardés, des trésors tels que plus ils auraient de voleurs, mieux cela serait. Vêtements brodés, seulement pour être déchirés; casque et glaive faits pour être ternis, joyaux et or pour être dissipés:—il y a trois sortes de rois qui ont amassé ces trésors-là. Supposez qu'un jour survînt une quatrième sorte de roi qui aurait lu dans quelque obscur écrit de jadis, qu'il existe une quatrième sorte de trésors que les joyaux et les richesses ne peuvent égaler et qui ne peuvent non plus être estimés au poids de l'or. Une toile devenue belle pour avoir été tissée par la navette d'Athéna, une armure forgée dans un feu divin par une force vulcanienne, un or qu'on ne peut extraire que du rouge cœur du soleil même quand il se couche derrière les rochers de Delphes;—étoffe pleine d'images brodées au cœur de son tissu; impénétrable armure; or potable[146]!—les trois grands anges[147] de la Conduite, du Travail et de la Pensée, nous appelant encore et attendant au seuil de nos portes, pour nous mener par leur pouvoir ailé, et nous guider avec leurs yeux infaillibles, à travers le chemin qu'aucun oiseau ne connaît et que l'œil du vautour n'a pas vu[148]. Supposez qu'un jour surviennent des rois qui auraient entendu et cru cette parole et à la fin ramassé et découvert des trésors de—Sagesse—pour leurs peuples.
46. Songez quelle chose surprenante cela serait, étant donné l'état présent de la sagesse publique! Que nous conduisions nos paysans à l'exercice du livre au lieu de l'exercice de la baïonnette! Que nous recrutions, instruisions, entretenions en leur assurant leur solde, sous un haut commandement capable, des armées de penseurs au lieu d'armées de meurtriers! donner son divertissement à la nation dans les salles de lectures, aussi bien que sur les champs de tir, donner aussi bien des prix pour avoir visé juste une idée que pour avoir mis de plomb dans une cible. Quelle idée absurde cela paraît, si toutefois on a le courage de l'exprimer, que la fortune des capitalistes des nations civilisées doive un jour venir en aide à la littérature et non à la guerre. Donnez-moi un peu de patience, le temps que je vous lise une seule phrase du seul livre qui puisse vraiment être appelé un livre que j'aie encore écrit jusqu'ici, celui qui restera (si quoi que ce soit en reste) le plus sûrement et le plus longtemps, de toute mon œuvre[149].
«Une forme terrible de l'action de la richesse en Europe consiste en ceci que c'est uniquement l'argent des capitalistes qui soutient les guerres injustes. Les guerres justes ne demandent pas tant d'argent, parce que la plupart des hommes qui les font les font gratis, mais pour une guerre injuste il faut acheter les âmes et les corps des hommes, et en plus leur fournir l'outillage de guerre le plus perfectionné, ce qui fait qu'une telle guerre exige le maximum de dépenses; sans parler de ce que coûtent la peur basse, les soupçons et les colères entre nations qui ne trouvent pas dans toute leurs multitudes assez de douceur et de loyauté pour s'acheter une heure de tranquillité d'esprit. Ainsi à l'heure qu'il est, la France et l'Angleterre s'achètent l'une à l'autre dix millions de livres sterlings de consternation par an[150], une moisson remarquablement légère, moitié épines, moitié feuilles de tremble, semée, récoltée et engrangée par la science des modernes économistes, qui enseignent la convoitise au lieu de la vérité. Les frais de toute guerre injuste étant couverts, sinon par le pillage de l'ennemi, au moins par les prêts des capitalistes, ces prêts sont ensuite remboursés par les impôts qui frappent le peuple, lequel, semble-t-il, n'avait pas d'intérêts dans l'affaire puisque c'est l'intérêt des capitalistes qui est la cause primordiale de la guerre; toutefois la cause véritable est la convoitise de la nation qui la rend incapable de fidélité, de franchise et de justice et cause ainsi en temps voulu se propre perte et le châtiment des individus[151].»
48. Notez-le, la France et l'Angleterre s'achètent littéralement de la terreur panique, l'une à l'autre; elles achètent chacune pour dix millions de livres de terreur par an. Maintenant supposez qu'au lieu d'acheter chaque année ces dix millions de panique elles se décident a vivre en paix toutes deux et à acheter annuellement pour dix millions d'instruction; et que chacune d'elles emploie ces dix millions de livres annuels à fonder des bibliothèques royales, des musées royaux, des jardins et des lieux de repos royaux. Cela ne serait-il pas quelque peu mieux pour la France et l'Angleterre?
Il se passera encore longtemps avant que cela n'arrive. Cependant j'espère qu'il ne se passera pas longtemps avant que des bibliothèques royales ou nationales soient fondées dans chaque ville importante, contenant une collection royale de livres. La même collection dans chacune d'elles de livres choisis, les meilleurs en chaque genre, édités pour cette collection nationale avec le plus de soin possible; le texte imprimé toujours sur des pages de mêmes dimensions, à grandes marges, et divisés en volumes agréables, légers à la main, beaux et solides et irréprochables comme modèles du travail du relieur; et ces grandes bibliothèques seront accessibles à toute personne propre et rangée, à toutes les heures du jour et du soir, des prescriptions sévères étant édictées pour faire observer scrupuleusement ces conditions de propreté et de bon ordre.
50. Je pourrais faire avec vous d'autres plans pour des galeries artistiques, et pour des musées d'histoire naturelle, et pour beaucoup de choses précieuses, de choses, à mon avis, nécessaires.—Mais ce projet de bibliothèques est le plus simple et le plus urgent et fera ses preuves comme tonique de premier ordre pour ce que nous appelons notre constitution britannique, qui est depuis peu devenue hydropique et a une mauvaise soif et une mauvaise faim et a grand besoin d'une nourriture plus saine. Vous avez réussi à faire rapporter dans ce but ses lois sur les grains; voyez si vous ne pourriez pas dans le même but encore faire voter des lois sur les grains, qui nous donneraient un pain meilleur; pain fait avec cette vieille graine arabe magique, le Sésame, qui ouvre les portes;—les portes non des trésors des voleurs, mais des trésors des Rois[152].
APPENDICE
(Note du § 30.)
Pour ce qui est de ce fait que le loyer augmente par la mort des pauvres, vous pouvez en trouver la preuve dans la préface du rapport adressé au Conseil Privé par l'inspecteur des Services sanitaires, rapport qui vient de paraître; cette préface contient des propositions de nature, il me semble, à causer quelque émoi, et relativement auxquelles vous me permettrez de noter les points suivants:
Il y a aujourd'hui au sujet de la propriété du terrain deux théories courantes et en conflit: toutes deux fausses.
La première consiste à dire que, d'institution divine, a toujours existé et doit continuer à exister un certain nombre de personnes héréditairement sacrées, auxquelles toute la terre, l'air et l'eau du monde appartiennent à titre de propriété personnelle; desquelles terre, air et eau ces personnes peuvent, à leur gré, permettre ou défendre au reste du genre humain d'user pour se nourrir, pour respirer et pour boire. Cette théorie ne sera plus très longtemps soutenable. La théorie opposée est qu'un partage de toutes les terres de l'univers entre tous les prolétaires de l'univers élèverait immédiatement les dits prolétaires au rang de personnages sacrés, qu'alors les maisons se bâtiraient d'elles-mêmes et le blé pousserait tout seul et que chacun pourrait vivre sans avoir à faire aucun travail pour gagner sa vie. Cette théorie paraîtrait également insoutenable le jour où elle serait mise en pratique.
Il faudra cependant de rudes expériences et de plus rudes catastrophes, avant que l'opinion publique soit convaincue qu'aucune loi, quoi qu'elle concerne, moins que toute autre une loi concernant la terre (qu'elle prétende maintenir la propriété ou procéder au partage, la louer cher ou à bon marché) ne serait, en fin de compte, de la moindre utilité au peuple, aussi longtemps que la lutte générale pour la vie, et pour les moyens de vivre, restera une lutte de concurrence brutale. Cette lutte dans une nation sans principes prendra une forme ou une autre, mais toujours implacable, quelles que soient les lois que vous lui opposiez. Ainsi, par exemple, ce serait une réforme tout à fait bienfaisante pour l'Angleterre, si on pouvait la faire accepter, que des limites maxima soient assignées aux revenus, selon les classes; et que le revenu de chaque seigneur lui soit versé comme un salaire fixe ou une pension que lui ferait la nation, au lieu d'être arrachée en sommes variables à ses tenanciers pressurés à sa discrétion. Mais si vous pouviez faire passer demain une telle loi, et si, ce qui en serait le complément nécessaire, vous pouviez prendre, comme unité de ces revenus fixés par la loi, un certain poids de pain de bonne qualité qui correspondrait à une certaine somme d'argent, douze mois ne s'écouleraient pas sans qu'un autre cours se fût tacitement établi, et que le pouvoir reformé de la richesse accumulée ait fait de nouveau valoir ses droits, en quelque autre article ou quelque autre valeur fictive. Il n'y a qu'un remède à la misère du peuple, c'est l'éducation du peuple, dirigée de manière à rendre l'homme réfléchi, pitoyable et juste. On peut en effet concevoir beaucoup de lois qui peu à peu amélioreraient et fortifieraient le tempérament de la nation, mais, pour la plupart, elles sont telles qu'il faudrait que le tempérament de la nation pût être amélioré avant d'être en état de les supporter. Un peuple pendant sa jeunesse peut très bien recevoir quelque secours des lois, ainsi qu'un enfant faible d'une gouttière, mais une fois vieux il ne peut plus par ce moyen remédier à la déviation de son épine dorsale. D'ailleurs la question foncière, si grave qu'elle soit devenue, n'est que secondaire; distribuez la terre comme vous voudrez, la question principale reste entière: Qui la bêchera? Qui de nous, en un mot, devra faire pour les autres la besogne rude et sale, et à quel prix? Et qui devra faire la besogne agréable et facile et à quel prix? Qui ne devra faire aucune besogne du tout et à quel prix? Et d'étranges questions de morale et de religion se lient à celles-là. Dans quelle mesure est-il permis de sucer une partie de l'âme d'un grand nombre de personnes pour unir les quantités psychiques ainsi extraites et en faire une âme très belle ou idéale? Si nous avions à faire à du sang au lieu d'âme (et la chose pourrait à la lettre se faire comme cela a déjà été essayé sur des enfants) de façon qu'il fût possible, en retirant une certaine quantité de sang des bras d'un nombre donné d'hommes du peuple, et en l'introduisant tout en une seule personne, de faire un gentilhomme au sang plus azuré, la chose se pratiquerait certainement, mais en cachette, je crois. Mais aujourd'hui, parce que c'est du cerveau et de l'âme que nous enlevons, et non du sang visible, nous pouvons nous livrer à cette opération tout à fait ouvertement, et nous nous nourrissons, nous les gentilshommes, à la façon des belettes, de la proie la plus délicate; c'est-à-dire que nous gardons un certain nombre de manants à bêcher et à bûcher, abrutis sous tous les rapports, de façon que nous, nourris gratis, puissions avoir toute la vie spirituelle et sentimentale pour nous. Sans doute il y a beaucoup à dire en faveur de ceci. Un gentleman anglais, autrichien, ou italien, bien né et bien élevé (et à plus forte raison une dame) est un beau produit, supérieur à la plupart des statues; étant beau de couleur aussi bien que de forme et ayant une cervelle en plus; c'est un glorieux spectacle que le contempler, une merveille que s'entretenir avec lui et vous ne pouvez l'obtenir, ainsi qu'une pyramide ou qu'une église, que par le sacrifice d'une grande cotisation de vies. Et il est peut-être mieux d'élever une belle créature humaine qu'un beau dôme ou un beau clocher et plus délicieux de lever respectueusement les yeux vers un être si au-dessus de nous que vers un mur; seulement la belle créature humaine aura quelques devoirs à remplir en retour, devoirs de beffroi et de rempart vivants dont nous allons parler dans un instant[153].
IIe CONFÉRENCE
LES LYS
DES JARDINS DES REINES
À Mademoiselle Suzette Lemaire cette traduction est offerte, comme un respectueux hommage, par son admirateur et son ami.
M. P.
IIe CONFÉRENCE
LES LYS
DES JARDINS DES REINES
«Sois heureux, ô désert altéré; que la solitude se réjouisse et fleurisse comme le lys; et des lieux arides du Jourdain jailliront des forêts sauvages.» (Isaïe, XXXV, 1, Version des Septante)[154].
51. Il sera peut-être bon comme cette conférence est la suite d'une autre donnée précédemment, que je vous expose rapidement quelle a été, dans les deux, mon intention générale. Les questions qui ont été spécialement proposées à votre attention dans la première, à savoir: «Comment et Ce que il faut lire», découlent d'une autre beaucoup plus profonde, que c'était mon but d'arriver à vous faire vous poser à vous-mêmes: «Pourquoi il faut lire.» Je voudrais que vous arriviez à sentir avec moi que, quelques avantages que nous donne aujourd'hui la diffusion de l'éducation et du livre, nous n'en pourrons faire un usage utile que quand nous aurons clairement saisi où l'instruction doit nous conduire et ce que la lecture doit nous enseigner. Je voudrais que vous vissiez qu'une éducation morale bien dirigée et tout à la fois des lectures bien choisies mènent à la possession d'un pouvoir sur les mal-élevés et sur les illettrés, lequel pouvoir est, dans sa mesure, au véritable sens du mot, royal; conférant en effet la plus pure royauté qui puisse exister chez les hommes: trop d'autres royautés (qu'elles soient reconnaissables à des insignes visibles ou à un pouvoir matériel) n'étant que spectrales ou tyranniques; spectrales, c'est-à-dire de simples aspects et ombres de royauté, creux comme la mort, et qui «ne portent que l'apparence d'une couronne royale»[155]; ou encore tyranniques, c'est-à-dire substituant leur propre vouloir à la loi de justice et d'amour par laquelle gouvernent tous les vrais rois.
52. Il n'y a donc, je le répète—et comme je désire laisser cette idée en vous, je commence par elle, et je finirai par elle—qu'une seule vraie sorte de royauté; une sorte nécessaire et éternelle, qu'elle soit couronnée ou non: à savoir, la royauté qui consiste dans un état de moralité plus puissante, dans un état de réflexion plus vraie que ceux des autres; vous rendant capable, par là, de les diriger, ou de les élever. Notez ce mot «état», nous avons pris l'habitude de l'employer d'une manière trop lâche. Il signifie littéralement la station (action de se tenir debout) et la stabilité d'une chose et vous avez sa pleine force dans son dérivé: «statue»—(la chose immuable). La majesté d'un roi[156] et le droit de son royaume a être appelé un État reposent donc sur leur immuabilité à tous deux: sans frémissement, sans oscillation d'équilibre; établis et trônant sur les fondations d'une loi éternelle que rien ne peut altérer ni renverser.
53. Convaincu que toute littérature et toute éducation est profitable seulement dans la mesure où elles tendent à affermir ce pouvoir calme, bienfaisant et, à cause de cela, royal, sur nous-mêmes d'abord, et à travers nous, sur tout ce qui nous entoure—je vais maintenant vous demander de me suivre un peu plus loin et de considérer quelle part (ou quelle sorte spéciale) de cette autorité royale découlant d'une noble éducation peut à juste titre être possédée par les femmes; et dans quelle mesure elles sont, elles aussi, appelées à un véritable pouvoir de reines—non pas dans leur foyer seulement, mais sur tout ce qui est dans leur sphère. Et dans quel sens, si elles comprenaient et exerçaient comme il le faut cette royale ou gracieuse influence, l'ordre et la beauté produits par un pouvoir aussi bienfaisant nous justifieraient de dire en parlant des territoires sur lesquels chacune d'elles régnerait: «les Jardins des Reines».
54. Et ici, dès le début, nous rencontrons une question beaucoup plus profonde qui, si étrange que cela puisse paraître, demeure pourtant incertaine pour beaucoup d'entre nous, en dépit de son importance infinie.
Nous ne pouvons pas déterminer ce que doit être le pouvoir de reine des femmes avant de nous être mis d'accord sur ce que doit être leur pouvoir ordinaire. Nous ne pouvons pas nous demander comment l'éducation pourra les rendre capables de remplir des devoirs plus étendus avant de nous être mis d'accord sur ce que peut être leur vrai devoir de tous les jours. Et il n'y a jamais eu d'époque où l'on ait tenu de plus absurdes propos et laissé passer plus de songes creux sur cette question—question vitale pour le bonheur de toute société. Les rapports de la nature féminine avec la masculine, leur capacité différente d'intelligence et de vertu, voilà un sujet sur lequel les opinions semblent loin d'être d'accord. Nous entendons parler de la «mission» et des «droits» de la femme, comme s'ils pouvaient jamais être séparés de la mission et des droits de l'homme—comme si elle et son seigneur étaient des créatures dont la nature fût entièrement distincte et les revendications inconciliables. Ce qui est au moins faux. Mais peut-être plus absurdement fausse (car je veux anticiper par là sur ce que j'espère prouver plus loin) est l'idée que la femme est seulement l'ombre et le reflet docile de son seigneur, lui devant une irraisonnée et servile obéissance, et dont la faiblesse s'appuie à la supériorité de sa force d'âme.
Ceci, dis-je, est la plus absurde de toutes les erreurs concernant celle qui a été créée pour venir en aide à l'homme. Comme s'il pouvait être aidé efficacement par une ombre, ou dignement par une esclave!
55. Voyons maintenant si nous ne pouvons pas arriver à une idée claire et harmonieuse (elle sera harmonieuse si elle est vraie) de ce que l'intelligence et la vertu féminines sont, dans leur essence et dans leur rôle, par rapport à celles de l'homme; et comment les relations où elles se trouvent, franchement acceptées, aident et accroissent la vigueur et l'honneur et l'autorité des deux.
Et ici je dois répéter une chose que j'ai dite dans la précédente conférence: à savoir que le premier bénéfice de l'instruction était de nous mettre en état de consulter les hommes les plus sages et les plus grands sur tous les points difficiles et qui méritent réflexion. Que faire un usage raisonnable des livres, c'était aller à eux pour leur demander assistance; leur faire appel quand notre propre connaissance et puissance de pensée nous trahit; pour être amenés par eux jusqu'à une plus large vue—une conception plus pure—que la nôtre propre, et, pour recevoir d'eux la jurisprudence des tribunaux et cours de tous les temps au lieu de notre solitaire et inconsistante opinion.
Faisons cela maintenant. Voyons si les plus grands, les plus sages, les plus purs de cœur des hommes de toutes les époques sont tombés d'accord dans une certaine mesure sur le point qui nous intéresse. Écoutons le témoignage qu'ils ont laissé sur ce qu'ils ont tenu pour la vraie dignité de la femme, et pour le genre de secours dont elle doit être à l'homme.
56. Et d'abord prenons Shakespeare.
Notons d'abord, pour commencer, que, d'une manière générale, Shakespeare n'a pas de héros; il n'a que des héroïnes. Je ne vois pas, dans toutes ses pièces, un seul caractère complètement héroïque, excepté l'esquisse assez sommaire de Henri V, exagérée pour les besoins de la scène; et celle plus sommaire encore de Valentine dans les Deux Gentilshommes de Vérone. Dans les pièces travaillées et parfaites vous n'avez pas de héros. Othello aurait pu en être un, si sa simplicité n'avait été si grande que de se laisser devenir la proie des plus basses machinations qui se trament autour de lui; mais il est le seul caractère qui du moins approche de l'héroïsme. Coriolan, César, Antoine se tiennent debout dans leur force fêlée et tombent entraînés par leurs vanités;—Hamlet est indolent et s'endort dans la spéculation[157]; Roméo est un enfant sans patience; le Marchand de Venise se soumet languissamment à la fortune adverse; Kent, dans le roi Lear, est entièrement noble de cœur, mais trop rude et trop primitif pour être d'une utilité véritable au moment critique et il tombe au rang d'un simple domestique. Orlando, non moins noble, est toutefois dans son désespoir le jouet du hasard, et il est conduit, réconforte, sauvé par Rosalinde. Tandis qu'il n'y a guère de pièce dans laquelle nous ne voyions une femme parfaite, inébranlable dans un grave espoir et un infaillible dessein; Cordelia, Desdemone, Isabelle, Hermione, Imogène, la reine Catherine, Perdita, Sylvia, Viola, Rosalinde, Hélène et la dernière et peut-être la plus aimable, Virgilie, sont sans défauts; conçues sur le plus haut modèle héroïque d'humanité.
57. Puis en second lieu observez ceci. Les catastrophes[158], dans chaque pièce, ont toujours pour cause la folie d'un homme; elles ne sont rachetées, si elles le sont, que par la sagesse et la vertu d'une femme, et si celle-ci fait défaut, elles ne sont pas rachetées. La catastrophe où sombre le Roi Lear est due à son propre manque de jugement, à son impatiente vanité, à sa méprise sur les caractères de ses enfants. La vertu de sa seule vraie fille l'aurait sauvé des outrages des autres, s'il ne l'avait lui-même chassée loin de lui. Et, cela étant, elle le sauve presque.
D'Othello[159] je n'ai pas besoin de vous retracer l'histoire;—ni l'unique faiblesse de si puissant amour; ni l'infériorité de son sens critique à celui même du personnage féminin de second plan dans la pièce, cette Émilie qui meurt en lançant contre son erreur cette déclaration sauvage: «Oh la brute homicide! Qu'est-ce qu'un tel fou avait à faire d'une si bonne femme?»
Dans Roméo et Juliette, l'habile et courageux stratagème de la femme aboutit à une issue désastreuse par l'insoucieuse impatience de son mari. Dans le Conte d'Hiver, et dans Cymbeline, le bonheur et l'existence de deux maisons princières, le premier perdu depuis de longues années, la seconde mise en péril de mort par la folie et l'entêtement des maris, sont rachetés à la fin par la royale patience et la sagesse des femmes. Dans Mesure pour Mesure, la honteuse injustice du juge et la honteuse lâcheté du frère sont opposées à la victorieuse véracité et à l'adamantine pureté d'une femme. Dans Coriolan le conseil de la mère, mis en pratique à temps, eût sauvé son fils de tout mal; l'oubli momentané où il le laisse est sa perte; la prière de sa mère, exaucée à la fin, le sauve, non, à vrai dire, de la mort, mais de la malédiction de vivre en destructeur de son pays.
Et que dirais-je de Julia, fidèle malgré l'inconstance d'un amant qui n'est qu'un enfant méchant?—d'Hélène, fidèle aussi malgré l'impertinence et les injures d'un jeune fou?—de la patience d'Héro, de l'amour de Béatrice et de la sagesse paisiblement dévouée de «l'ignorante enfant[160]» qui apparaît au milieu de l'impuissance, de l'aveuglement et de la soif de vengeance des hommes, comme un doux ange, apportant le courage et le salut par sa présence et déjouant les pires ruses du crime par ce qu'on s'imagine le plus manquer aux femmes, la précision et l'exactitude de pensée.
58. Observez, ensuite, que, parmi toutes les principales figures des pièces de Shakespeare, il n'y a qu'une femme faible—Ophélie; et c'est parce qu'elle manque à Hamlet au moment critique et n'est pas, et ne peut pas être, par sa nature, un guide pour lui quand il en a besoin, que survient l'amère catastrophe. Enfin, bien qu'il y ait trois types méchants parmi les principales figures de femmes—Lady Macbeth, Regan et Goneril—nous sentons tout de suite qu'elles sont de terribles exceptions aux lois ordinaires de la vie; et, là encore, néfastes dans leur influence en proportion même de ce qu'elles ont abandonné du pouvoir d'action bienfaisante de la femme. Tel est, à grands traits, le témoignage de Shakespeare sur la place et le caractère des femmes dans la vie humaine. Il les représente comme des conseillères infailliblement fidèles et sages—comme des exemples incorruptiblement justes et purs—toujours puissants pour sanctifier, même quand elles ne peuvent pas sauver.
59. Non pas qu'il lui soit, en aucune manière, comparable dans la connaissance de la nature de l'homme,—encore moins dans l'intelligence des causes et du cours de la destinée,—mais seulement parce qu'il est l'écrivain qui nous a ouvert le plus large aperçu sur les conditions et la mentalité moyenne de la société moderne, je vous demande de recevoir maintenant le témoignage de Walter Scott[161].
Je mets de côté ses premiers écrits purement romantiques en prose comme sans valeur; et quoique ses premières poésies romantiques soient très belles, leur témoignage n'a pas plus de poids que l'idéal d'un enfant. Mais ses vraies œuvres, qui sont des études prises sur la vie écossaise, portent en elles un témoignage véridique; et dans toute la série de celles-là il y a seulement trois caractères d'hommes qui atteignent au type héroïque[162].—Dandie Dinmont[163], Bob Boy[164] et Claverhouse; de ceux-ci, l'un est un fermier des frontières; l'autre un maraudeur; le troisième, le soldat d'une mauvaise cause. Et ils n'atteignent au type idéal de l'héroïsme que par leur courage et leur foi, unis à une puissance intellectuelle vigoureuse mais inculte ou qu'ils appliquent de travers; tandis que ses caractères de jeunes gens sont les nobles jouets d'un sort fantasque et c'est seulement grâce à l'aide (ou aux hasards) de ce sort qu'ils survivent, sans les vaincre, aux épreuves qu'ils endurent passivement. D'un caractère discipliné, ou constant, ardemment attaché à un dessein sagement conçu, ou en lutte contre les manifestations du mal ennemi, nettement défié et résolument vaincu, il n'y a pas trace dans ses créations de jeunes hommes. Tandis que dans ses types de femmes, dans les caractères d'Ellen Douglas, de Flora Mac Ivor, de Rose Bradwardine[165], de Catherine Seyton[166], de Diane Vernon[167], de Lilia Redgauntlet[168], d'Alice Bridgenorth[169], d'Alice Lee et de Jeanie Deans[170], avec d'infinies variétés de grâce, de tendresse et de puissance intellectuelle, nous trouvons toujours un sens infaillible de dignité et de justice; un esprit de sacrifice inaccessible à la crainte, prompt, infatigable, se dévouant à la simple apparence du devoir, à plus forte raison à l'appel d'un devoir véritable; et, enfin, la patiente sagesse des affections longtemps contenues qui fait infiniment plus que protéger leurs objets contre une erreur passagère; peu à peu elle façonne, anime et exalte les caractères des amants indignes, si bien qu'à la fin de l'histoire nous sommes tout juste capables, et pas plus, d'avoir la patience d'écouter leurs succès immérités.