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Sésame et les lys

Note 56 — JOHN RUSKIN (continued 2)

Marcel Proust translation

Ruskin, qui a si bien et si souvent montré que l'artiste, dans ce qu'il écrit ou dans ce qu'il peint, révèle infailliblement ses faiblesses, ses affectations, ses défauts (et en effet l'œuvre d'art n'est-elle pas pour le rythme caché—d'autant plus vital que nous ne le percevons pas nous-mêmes—de notre âme, semblable à ces tracés sphygmographiques où s'inscrivent automatiquement les pulsations de notre sang?) Ruskin aurait dû voir que si l'écrivain obéit dans le choix de ses mots à un souci d'érudition (qui fera bientôt place à une ostentation d'érudition vulgaire et à l'affectation la plus banale et la plus insupportable, comme il arrive chez nos plus médiocres chroniqueurs qui, dans le moindre conte, croient devoir montrer qu'ils savent qu'au XVIIe siècle le mot étonné avait une grande force et qu'ému veut dire remué), ce sera ce souci d'érudition—si intéressant qu'il puisse être, mais d'ailleurs jamais plus qu'intéressant—qui sera reflété, qui s'inscrira dans son livre. Un écrivain curieux cesse par cela même d'être un grand écrivain. Chez un Sainte-Beuve le perpétuel déraillement de l'expression, qui sort à tout moment de la voie directe et de l'acception courante, est charmant, mais donne tout de suite la mesure—si étendue d'ailleurs qu'elle soit—d'un talent malgré tout de second ordre. Mais que dire du simple rajeunissement du mot, en le ramenant à sa signification ancienne. Il s'apprend si facilement qu'il devient vite un procédé mécanique et le régal de tous ceux qui ne savent pas écrire. Certaines «distinctions» de ce genre sont aussi ridicules, étant aussi peu personnelles, que certaines vulgarités. Employer tel mot dans son sens ancien devient, dans le genre sérieux, la marque d'un esprit sans invention et sans goût aussi bien que dans le genre plaisant faire suivre une locution d'argot des mots: «comme parle Mgr d'Hulst.» Tout cela est du mécanisme, c'est-à-dire le contraire de l'art. Un écrivain d'un grand talent se plaît en ce moment à employer constamment «par quoi» au lieu de par lesquelles, et cela est juste, mais ce qui ne l'est pas, c'est de croire qu'il y a du mérite et du charme à cela. Et cette croyance, naïvement étalée dans la complaisance avec quoi il en use, risque de faire bientôt dater impitoyablement ses livres du millésime où l'on s'est avisé de cette rénovation grammaticale et de les démoder assez vite. Cela n'empêche pas naturellement qu'un grand écrivain, et ici Ruskin a bien raison, doit savoir à fond son dictionnaire, et pouvoir suivre un mot à travers les âges chez tous les grands écrivains qui l'ont employé. Un jour qu'à l'Académie Cousin lisait un essai envoyé pour le concours d'éloquence, il se rebiffa devant un mot: « Qu'est-ce que ce néologisme? La voilà bien l'affreuse langue de notre époque. Voilà un mot que jamais un écrivain du XVIIe siècle n'eût employé.» Tout le monde se taisait quand Victor Hugo, se retournant avec calme vers l'appariteur: «Mon ami, veuillez aller chercher dans la bibliothèque le Voyage en Laponie de Regnard, tome III de ses œuvres complètes.» Et Victor Hugo, l'ouvrant tout droit à une certaine page, y montre l'expression contestée. (Je lis cette anecdote dans le Victor Hugo à Guernesey de M. Stapfer, Revue de Paris, du 15 septembre 1904). Ce qui montre qu'un homme de génie peut être érudit (et ce qui vient du reste, d'un tout autre côté, rejoindre l'idée si intéressante de Fernand Gregh dans son beau livre sur Victor Hugo, que le génie de Victor Hugo n'était que le grandissement de son talent par le travail). D'ailleurs la simple lecture de l'œuvre de Victor Hugo donne bien cette impression d'un écrivain connaissant admirablement sa langue. À tout moment les termes techniques de chaque art sont pris dans leur sens exact. Dans la seule pièce: à l'Arc de Triomphe, je me rappelle:

«Sur les monuments qu'on révère Le temps jette un charme sévère De leur façade à leur chevet... C'est le temps qui creuse une ride Dans un claveau trop indigent... Quand ma pensée ainsi vieillissant ton attique ... Se refuse enfin lasse à porter l'archivolte.»

Quant aux expressions employées dans toute leur force antique, entourées de toute leur gloire latine, le vers qui termine une des plus belles pièces des Contemplations: «Ni l'importunité des sinistres oiseaux» peut s'enorgueillir de l'ancêtre glorieux dont il descend en droite ligne («importunique volucres»). Si je me suis attardé à cet exemple d'Hugo c'est pour montrer qu'en effet un grand écrivain sait son dictionnaire et ses grands écrivains avant d'écrire. Mais en écrivant il ne pense plus à eux, mais à ce qu'il veut exprimer et choisit les mots qui l'expriment le mieux, avec le plus de force, de couleur et d'harmonie. Il les choisit dans un vocabulaire excellent, parce que c'est celui qui, dans sa mémoire, est à sa disposition, ses études ayant solidement établi la propriété de chaque terme. Mais il n'y pense pas quand il écrit. Son érudition se subordonne à son génie. Il ne s'arrête pas avec complaisance à:

«C'est le temps qui creuse une ride Dans un claveau trop indigent.» Car déjà il s'élance vers une pensée plus belle: «Qui sur l'angle d'un marbre aride Passe son pouce intelligent.»

et l'on sait qu'emporté toujours vers des beautés plus hautes il arrivera bientôt à:

«Rêve à l'artiste grec qui versa de sa main Quelque chose de beau comme un sourire humain Sur le profil des propylées.»

Sa langue, si savante et si riche qu'elle soit, n'est que le clavier sur lequel il improvise. Et comme il ne pense pas à la rareté du terme pendant qu'il écrit, son œuvre ne porte pas la trace, la tare, d'une affectation.—Quant aux manières de dire qui ne nous appartiennent pas en propre, elles ne sont encore une fois, chez les disciples mêmes de l'écrivain qui les mit à la mode, que la preuve de l'absence d'originalité. Et au bout de quelques années, aucun littérateur même médiocre n'en voulant plus, elles rebondissent de chronique en chronique jusqu'à ne plus servir qu'à donner un «vernis littéraire» à des couplets de revues ou à des réclames de fabricants. Ainsi des «si j'ose dire» de M. Jules Lemaître, des «oh combien!» de M. Paul Bourget qui purent avoir et peuvent garder dans leurs œuvres personnelles et comme prises à la source, leur saveur et leur vertu passagère, mais qui suffisent à rendre écœurant chez tout autre même un article de politique, et si retardataires que soient généralement les directeurs de journaux en fait de modes littéraires, à le faire refuser. (Note du traducteur.)

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