JOHN RUSKIN (continued 3)
Marcel Proust translation
De sorte que toujours, avec Scott comme avec Shakespeare, c'est la femme qui protège, enseigne et guide le jeune homme; et jamais, en aucun cas, ce n'est le jeune homme qui protège ou instruit sa maîtresse.
60. Prenez maintenant, quoique plus brièvement, de plus graves témoignages—ceux des grands Italiens et des Grecs. Vous connaissez bien le plan du grand poème de Dante—c'est un poème d'amour qu'il adresse à sa Dame morte;—un chant de bénédiction à celle qui a veillé sur son âme. S'inclinant seulement jusqu'à la pitié, jamais à l'amour, elle le sauve pourtant de la destruction,—le sauve de l'enfer. Il va se perdre, pour l'éternité, dans son désespoir; elle descend du ciel à son aide, et, pendant toute la durée de l'ascension au Paradis, est son maître, se faisant pour lui l'interprète des vérités les plus ardues, divines et humaines; et, en ajoutant les réprimandes aux réprimandes, le conduit d'étoile en étoile[171].
Je n'insisterai pas sur la conception de Dante; si je commençais, je ne pourrais finir; d'ailleurs vous pourriez penser qu'elle n'est que le rêve arbitraire—et isolé—d'un cœur de poète. Aussi je veux plutôt vous lire quelques vers d'un ouvrage sûrement composé par un chevalier de Pise en l'honneur de sa dame vivante, pleinement caractéristiques de la sensibilité des hommes les plus nobles du XIIIe siècle ou du commencement du XIVe, conservé entre tant d'autres semblables témoignages de l'honneur et de l'amour chevaleresques que Dante Rossetti a recueillis pour nous chez les anciens poètes italiens:
«Car voyez! ta loi ordonne Que mon amour soit manifestement De te servir et honorer: Et ainsi fais-je; et ma joie est parfaite, D'être accepté pour le serviteur de ta règle[172]. À peine reçu, je suis dans le ravissement Depuis que ma volonté est ainsi dressée À servir, ô fleur de joie, ton excellence. Ni jamais, semble-t-il, rien ne pourra plus éveiller Une peine ou un regret. Mais en toi prend son appui chacune de mes pensées et de mes sensations Parce que de toi toutes les vertus jaillissent Comme d'une fontaine. Ce qu'il y a dans les dons que tu fais, c'est la meilleure et la plus profitable sagesse Avec l'honneur sans défaillance. En toi chaque souverain bien habite séparément Remplissant la perfection de ton empire. Dame, depuis que j'ai reçu ta plaisante image dans mon cœur, Ma vie s'est isolée Dans une brillante lumière, au pays de vérité. Elle qui jusqu'alors, à vrai dire, Avait tâtonné au milieu des ombres d'un lieu obscur Et pendant tant d'heures et de jours Avait à peine gardé le souvenir du bien. Mais maintenant mon servage T'appartient, et je suis plein de joie et de repos. C'est un homme que de la bête sauvage Tu as tiré, depuis que par ton amour je vis.»
61. Vous pensez peut-être qu'un chevalier grec n'aurait pas placé la femme aussi haut que cet amant chrétien. Sa soumission spirituelle à ses lois n'aurait pas été sans doute aussi absolue; mais pour ce qui est de leurs caractères, c'est seulement parce que vous n'auriez pu me suivre aussi aisément, que je n'ai pas pris les femmes de l'antiquité grecque au lieu de celles de Shakespeare; et par exemple comme suprême idéal, comme type de la beauté et de la foi humaines, le simple cœur de mère et d'épouse, d'Andromaque; la sagesse divine et pourtant rejetée de Cassandre; la bonté enjouée et la simplicité d'une existence de princesse, chez l'heureuse Nausicaa; la calme vie de ménagère de Pénélope pendant qu'elle épie au loin la mer; la piété patiente, intrépide et le dévouement sans espoir de la sœur et de la fille chez Antigone; la tête inclinée d'Iphigénie silencieuse comme un agneau; et enfin l'attente de la résurrection[173] rendue sensible à l'âme grecque quand revint de son propre tombeau cette Alceste qui, pour sauver son époux, traversa sereinement l'amertume de la mort.
62. Maintenant je pourrais accumuler devant vous témoignages sur témoignages, si j'en avais le temps. Je prendrais Chaucer et je vous montrerais pourquoi il écrivit une légende des Bonnes Femmes[174]; mais non une légende de Bons Hommes. Je prendrais Spencer et vous montrerais comment ses féeriques[175] chevaliers sont quelquefois trompés, et quelquefois vaincus; mais l'âme d'Una n'est jamais obscurcie et l'épée de Brintomart n'est jamais brisée. Bien plus, je pourrais remonter en arrière jusqu'à l'enseignement mythique des plus anciens âges et vous montrer comment le grand peuple—dont il avait été écrit que c'est par une de ses Princesses que serait élevé le Législateur de toute la terre[176], et non par une femme de sa race,—comment ce grand peuple Égyptien, le plus sage de tous les peuples[177], donna à l'Esprit de la Sagesse la forme d'une Femme; et dans sa main, comme symbole, la navette de la fileuse; et comment le nom et la forme de cet esprit, adopté, adoré et obéi par les Grecs, devint cette Athèna au rameau d'olivier et au bouclier de nuages, à la foi en qui vous devez, en descendant jusqu'à ce jour, tout ce que vous tenez pour le plus précieux en art, en littérature, ou en modèles de vertu nationale.
63. Mais je ne veux pas m'égarer dans ces régions lointaines et mythiques; je veux seulement vous demander d'accorder sa légitime valeur au témoignage de ces grands poètes et des grands hommes du monde entier, d'accord, comme vous le voyez, sur ce sujet. Je veux vous demander si l'on peut supposer que ces hommes, dans les œuvres capitales de leurs vies, n'ont fait que jouer avec des idées purement fictives et fausses sur les relations de l'homme et de la femme; que dis-je? bien pires que fictives ou fausses; car une chose peut être imaginaire et cependant désirable, si toutefois elle est possible, mais cela, leur idéal de la femme, n'est, d'après notre habituelle conception des relations du mariage, rien moins que désirable. La femme, disons-nous, ne doit ni nous guider, ni seulement penser par elle-même. L'homme doit être toujours le plus sage; c'est à lui d'être la pensée, la loi, c'est lui qui l'emporte par la connaissance, et par la sagesse, comme par la puissance.
64. N'est-il pas de quelque importance de nous faire une opinion sur cette question? Sont-ce tous ces grands hommes qui se trompent ou nous? Shakespeare et Eschyle, Dante et Homère ne font-ils qu'habiller des poupées pour nous; ou, pire que des poupées, des visions hors nature dont la réalisation, si elle était possible, amènerait l'anarchie dans tous les foyers et ruinerait l'affection dans tous les cœurs? Mais, si vous pouvez supposer cela, consultez enfin l'évidence des faits, telle que nous la fournit le cœur humain lui-même. Dans tous les âges chrétiens qui ont été remarquables par la pureté ou par le progrès, il y eut l'absolue dévotion d'une fanatique obéissance vouée par l'amant à sa maîtresse, Je dis obéissance; non pas seulement un enthousiasme et un culte purement imaginatifs; mais une entière soumission, recevant de la femme aimée, si jeune soit-elle, non seulement l'encouragement, la louange et la récompense du labeur, mais, dans tout choix difficile à faire ou toute question ardue à trancher, la direction de tout labeur. Cette chevalerie aux abus et à la dégradation de laquelle nous pouvons faire remonter la responsabilité de tout ce qui s'est produit depuis de cruel dans la guerre, d'injuste dans la paix, de corrompu et de bas dans les relations domestiques; dont l'originale pureté et la puissance organisèrent la défense de la foi, de la loi et de l'amour; cette chevalerie, dis-je, donnait comme base à sa conception d'une vie d'honneur la soumission du jeune chevalier aux ordres—même si ces ordres étaient dictés par un caprice—de sa dame. Et cela, parce que ceux qui la fondèrent savaient que la première et indispensable impulsion d'un cœur vraiment instruit et chevaleresque se trouve dans une aveugle obéissance à sa dame; que là où cette vraie foi et cet esclavage ne sont pas, seront toutes les passions perverses et malfaisantes; et que dans cette obéissance ravie à l'unique amour de sa jeunesse est pour tout homme la sanctification de sa force et la continuité de ses desseins. Et cela non qu'une telle obéissance reste tutélaire ou honorable, si elle est rendue à celle qui en est indigne; mais parce qu'il devrait être impossible à un jeune homme vraiment noble—et qu'il lui est, de fait, impossible s'il a été formé au bien—d'aimer une femme aux doux avis de qui il ne pourrait se fier, ou dont les ordres suppliants pourraient le laisser hésitant à leur obéir.
65. Je n'argumenterai pas davantage là-dessus, car j'estime que c'est à la fois à votre expérience qu'il faut laissera connaître de ce qui fut et à votre cœur, de ce qui doit être. Vous ne pensez certainement pas que la coutume pour le chevalier de se faire agrafer son armure par la main même de sa dame était le simple caprice d'une mode romanesque. C'est le symbole d'une vérité éternelle—que l'armure de l'âme ne tient jamais bien au cœur si ce n'est pas une main de femme qui l'a attachée. Et c'est seulement si elle l'a attaché trop lâche que l'honneur de l'homme fléchit.
Ne connaissez-vous pas ces vers charmants? Je voudrais les voir sus par toutes les jeunes femmes d'Angleterre:
«Ah! la femme prodigue—elle qui pouvait À sa douce personne mettre son prix Sachant qu'il n'avait pas à choisir, mais à payer, Comment a-t-elle vendu au rabais le Paradis! Comment a-t-elle donné pour rien son présent sans prix, Comment a-t-elle pillé le pain et gaspillé le vin, Qui, consommés l'un et l'autre avec une sage économie, De brutes auraient fait des hommes, et d'hommes des dieux[178].»
66. Tout ceci, concernant les relations des amants, je crois que vous l'accepterez volontiers. Mais ce dont nous doutons trop souvent, c'est qu'il soit bon de continuer ces relations pendant toute la durée de la vie. Nous pensons qu'elles conviennent entre amant et maîtresse, non entre mari et femme. Cela revient à dire que nous pensons qu'un respectueux et tendre hommage est dû à celle de l'affection de qui nous ne sommes pas encore sûrs, et dont nous ne discernons que partiellement et vaguement le caractère; et que le respect et l'hommage doit disparaître quand l'affection, tout entière, sans restriction est devenue nôtre, et quand le caractère a été par nous si bien pénétré et éprouvé que nous ne craignons pas de lui confier le bonheur de notre vie. Ne voyez-vous pas ce que ce raisonnement a de vil autant que d'absurde? Ne sentez-vous pas que le mariage, partout où il y a vraiment mariage, n'est rien que le sceau et la consécration du passage d'un éphémère à un indestructible dévouement et d'un inconstant à un éternel amour?
67. Mais comment, demanderez-vous, l'idée d'un rôle de guide pour la femme est-elle conciliable avec l'entière soumission féminine? Simplement en ce que ce rôle est de guider vers le but et non de le déterminer. Laissez-moi vous montrer comment ces deux pouvoirs me paraissent devoir être distingués l'un de l'autre. Nous sommes absurdes et d'une absurdité sans excuse quand nous parlons de «la supériorité» d'un sexe sur l'autre, comme s'ils pouvaient être comparés en des choses similaires. Chacun possède ce que l'autre n'a pas; chacun complète l'autre et est complété par lui; en rien ils ne sont semblables, et le bonheur et la perfection de chacun a pour condition que l'un réclame et reçoive de l'autre ce que seul il peut lui donner.
68. Voici maintenant leurs caractères distinctifs. Le pouvoir de l'homme consiste à agir, à aller de l'avant, à protéger. Il est essentiellement l'être d'action, de progrès, le créateur, le découvreur, le défenseur. Son intelligence est tournée à la spéculation et à l'invention, son énergie aux aventures, à la guerre et à la conquête, partout où la guerre est juste et la conquête nécessaire. Mais la puissance de la femme est de régner, non de combattre, et son intelligence n'est ni inventive ni créatrice, mais tout entière d'aimable ordonnance, d'arrangement et de décision. Elle perçoit les qualités des choses, leurs aspirations, leur juste place. Sa grande fonction est la louange. Elle reste en dehors de la lutte, mais avec une justice infaillible décerne la couronne de la lutte. Par son office et sa place, elle est protégée du danger et de la tentation. L'homme, dans son rude labeur en plein monde, trouve sur son chemin les périls et les épreuves de toute sorte; à lui donc les défaillances, les fautes, l'inévitable erreur, à lui d'être blessé ou vaincu, souvent égaré, et toujours endurci. Mais il garde la femme de tout cela. Au dedans de sa maison qu'elle gouverne, à moins qu'elle n'aille les chercher, il n'y a pas de raison qu'entre ni danger, ni tentation, ni cause d'erreur ou de faute. En ceci consiste essentiellement le foyer qu'il est le lieu de la paix, le refuge non seulement contre toute injustice, mais contre tout effroi, doute et désunion. Pour autant qu'il n'est pas tout cela, il n'est pas le foyer; si les anxiétés de la vie du dehors pénètrent jusqu'à lui, si la société frivole du dehors, composée d'inconnus, d'indifférents ou d'ennemis, reçoit du mari ou de la femme la permission de franchir son seuil, il cesse d'être le foyer. Il n'est plus alors qu'une partie de ce monde du dehors que vous avez couverte d'un toit, et où vous avez allumé un feu. Mais dans la mesure où il est une place sacrée, un temple vestalien, un temple du cœur sur qui veillent les Dieux Domestiques devant la face desquels ne peuvent paraître que ceux qu'ils peuvent recevoir avec amour, pour autant qu'il est cela, que le toit et le feu ne sont que les emblèmes d'une ombre et d'une flamme plus nobles, l'ombre du rocher sur une terre aride[179] et la lumière du phare sur une mer démontée; pour autant il justifie son nom et mérite sa gloire de Foyer.
Et partout où va une vraie épouse, le foyer est toujours autour d'elle. Il peut n'y avoir au-dessus de sa tête que les étoiles; il peut n'y avoir à ses pieds d'autre feu que le ver luisant dans l'herbe humide de la nuit; le foyer n'en est pas moins partout où elle est; et pour une femme noble il s'étend loin autour d'elle, plus précieux que s'il était lambrissé de cèdre[180] ou peint de vermillon, répandent au loin sa calme lumière, pour ceux qui sans lui n'auraient pas de foyer.
69. Telle, donc, je crois être, et ne voulez-vous pas reconnaître qu'elle l'est en effet, la vraie place et le vrai rôle de la femme. Mais ne voyez-vous pas que, pour les remplir, elle doit—autant qu'on peut user d'un pareil terme pour une créature humaine,—être incapable d'erreur? Aussi loin qu'elle règne, tout doit être juste, ou rien ne l'est. Elle doit être patiemment, incorruptiblement bonne; instinctivement, infailliblement sage—sage non en vue du développement d'elle-même, mais du renoncement à elle-même: sage, non pour se mettre au-dessus de son mari, mais pour ne jamais faiblir à son coté; sage non avec l'étroitesse d'un orgueil insolent et sec, mais avec la douceur passionnée d'un dévouement modeste, infiniment variable parce qu'il peut s'appliquer à tout—la vraie mobilité de la femme. Dans son sens profond «La Donna e mobile[181]», mais non pas «Qual piùm'al vento»; elle n'est pas non plus «variable comme l'ombre faite par le tremble léger et frissonnant[182]», mais variable comme la lumière, que multiplie sa pure et sereine réfraction afin qu'elle puisse s'emparer de la couleur de tout ce qu'elle touche et l'exalter.
70. J'ai essayé jusqu'ici de vous montrer quelle devrait être la place et quel le rôle de la femme. Nous devons maintenant aborder un second point: quel est le genre d'éducation qui la rendra capable de les remplir. Et si vous trouvez vraie la conception de son office et de sa dignité que je vous ai exposée, il ne sera pas difficile de tracer le plan de l'éducation qui la préparera à l'un et l'élèvera jusqu'à l'autre.
Le premier de nos devoirs envers elle,—aucune personne raisonnable ne peut en douter—est de lui assurer une éducation et des exercices physiques qui affermissent sa santé et perfectionnent sa beauté; le type le plus élevé de cette beauté étant impossible à atteindre sans la splendeur de l'activité physique et d'une force délicate. Perfectionner sa beauté, dis-je, et en accroître le pouvoir; elle ne peut être trop puissante ni répandre trop loin sa lumière sacrée; seulement rappelez-vous que la liberté des mouvements du corps est impuissante à produire la beauté sans une liberté correspondante du cœur. Il est deux passages d'un poète[183] qui se distingue, il me semble, entre tous—non par sa puissance, mais par son exquise vérité, et qui vous montreront la source et vous décriront en peu de mots tout l'accomplissement de la beauté féminine. Je vais vous lire les strophes introductrices, mais la dernière est la seule sur laquelle je tienne à appeler spécialement votre attention:
«Trois ans elle crût sous le soleil et l'ondée. Alors Nature dit: «Une plus aimable fleur Sur terre ne fut jamais semée; Cette enfant pour moi-même je prendrai; Elle sera mienne, et je formerai Une dame issue de moi seule. Moi-même pour ma chérie je serai À la fois la loi et l'impulsion; et avec moi La fillette, dans le rocher et dans la plaine, Dans la terre et le ciel, dans la clairière et le bocage, Sentira à veiller sur elle un pouvoir Tantôt excitateur et tantôt réprimant. Les flottants nuages leur majesté prêteront À elle, pour elle le saule se courbe; Ni elle ne manquera de discerner Même dans le mouvement de la tempête La grâce qui moulera ses formes de jeune fille Par une silencieuse sympathie; Et des sentiments vitaux de joie Élèveront sa forme jusqu'à une royale stature, Gonfleront son sein virginal; De telles pensées à Lucie je donnerai Pendant qu'elle et moi ensemble nous vivrons Ici dans cet heureux vallon.»
«Des sentiments vitaux de joie», remarquez-le. Il y a de mortels sentiments de joie; mais ceux qui sont naturels sont vitaux, nécessaires à la vraie vie.
Et ils seront des sentiments de joie, s'ils sont vitaux. Ne croyez pas pouvoir rendre une jeune fille gracieuse, si vous ne la rendez pas heureuse. Il n'y a pas une contrainte imposée aux bons sentiments naturels d'une jeune fille—il n'y a pas d'obstacle mis à ses instincts d'amour ou d'effort—qui ne reste indélébilement écrit sur ses traits, avec une dureté qui est d'autant plus pénible qu'elle ôte leur éclat aux yeux de l'innocence et son charme au front de la vertu.
71. Voilà pour les moyens; maintenant notez bien la fin. Empruntez au même poète une parfaite description de la beauté de la femme.
«Une contenance en laquelle se rencontrent De doux souvenirs, des promesses aussi douces.»
Le charme parfait d'une contenance de femme peut consister seulement en cette paix majestueuse qui est fondée sur le souvenir des années heureuses et utiles, pleines de doux souvenirs; et de son union avec cette jeunesse peut-être plus émouvante qui contient encore le germe de tant de renouvellements et de tant de promesses, au cœur toujours ouvert, modeste à la fois et brillante de l'espoir de choses meilleures à acquérir et à donner. Il n'y a pas de vieillesse tant que subsistent ces promesses.
72. Ainsi donc, vous avez premièrement à modeler son enveloppe physique, et ensuite, quand la force qu'elle acquerra vous le permettra, à remplir et pétrir son esprit avec toutes les connaissances et toutes les pensées qui pourront tendre à affermir son instinct naturel de la justice et affiner son sens inné de l'amour.
Toutes les connaissances devront lui être données qui la rendront plus capable de comprendre l'œuvre de l'homme et même d'y aider; et cependant elles devront lui être données non en tant que connaissances—non comme si cela lui était ou pouvait lui être un but que de connaître; il n'en est d'autre pour elle que sentir et juger; il n'est aucunement important en tant que ce pourrait être une raison d'orgueil ou d'une plus grande perfection en elle, qu'elle sache plusieurs langues ou une seule; mais il l'est infiniment, qu'elle soit capable de montrer de la bonté à un étranger, et de comprendre la douceur des paroles d'un étranger. Il n'est aucunement important pour sa propre valeur ou dignité qu'elle soit versée dans telle ou telle science; mais il l'est infiniment qu'elle puisse être élevée dans des habitudes de pensée exactes; qu'elle puisse comprendre la signification, la nécessité et la beauté des lois naturelles; et suivre au moins un des sentiers des recherches scientifiques jusqu'au seuil de cette amère Vallée d'Humiliation[184], dans laquelle seuls les plus sages et les plus courageux des hommes peuvent descendre, se tenant eux-mêmes pour d'éternels enfants, ramassent des galets sur une grève infinie[185]. Il est de peu de conséquence qu'elle sache la situation géographique d'un plus ou moins grand nombre de villes, ou la date de plus ou moins d'événements, ou les noms de plus ou moins de personnages célèbres;—ce n'est pas le but de l'éducation de convertir la femme en dictionnaire; mais il est profondément nécessaire qu'on lui ait appris à pénétrer avec sa personnalité entière dans l'histoire qu'elle lit; à garder de ses passages une peinture vraiment vivante, dans sa brillante imagination; à saisir avec sa finesse instinctive le pathétique des faits eux-mêmes et le tragique de leur enchaînement que l'historien fait disparaître trop souvent sous des raisonnements qui les éclipsent et par la manière dont il prend soin de les disposer;—c'est son rôle à elle de suivre à la trace l'équité voilée des divines récompenses et de débrouiller du regard, à travers les ténèbres, l'écheveau du fil de feu qui unit la faute au châtiment. Mais par-dessus tout, on devra lui apprendre à étendre les limites de sa sympathie à cette histoire qui se fait pour toujours tandis que s'écoulent les moments où paisiblement elle respire; et aux malheurs de notre temps qui, s'ils n'étaient pas, comme il le faut, pleures par elle, ne pourraient plus revivre un jour. Elle doit s'exercer elle-même à imaginer quel en serait l'effet sur son âme et sur sa conduite, si elle était chaque jour mise en présence de la souffrance qui n'est pas moins réelle parce qu'elle est cachée à sa vue. On devra lui apprendre à mesurer un peu le néant du petit monde où elle vit et aime, par rapport au monde où Dieu vit et aime[186]; et solennellement on devra lui apprendre à s'efforcer que ses pensées religieuses ne s'affaiblissent pas en proportion du nombre de ceux qu'elles embrassent et que sa prière ne soit pas moins ardente que si elle implorait le soulagement d'un mal immédiat pour son mari ou son enfant, quand elle la dit pour les multitudes de ceux qui n'ont personne pour les aimer, quand c'est la prière «pour ceux qui sont désolés et accablés[187]».
73. Jusqu'ici, je le crois, j'ai rencontré votre assentiment; peut-être ne serez-vous plus avec moi dans ce que je crois d'une impérieuse nécessité de vous dire. Il est une science dangereuse pour les femmes—une science qu'on doit les mettre en garde de toucher d'une main profane—celle de la théologie. Étrange, et lamentablement étrange! que pendant qu'elles sont assez modestes pour douter de leurs capacités et s'arrêter sur le seuil de sciences où chaque pas est assuré et s'appuie sur des démonstrations, elles plongent la tête la première, et sans un soupçon de leur incompétence, dans cette science devant laquelle les plus grands hommes ont tremblé, où se sont égarés les plus sages. Étrange, de les voir complaisamment et orgueilleusement entasser tout ce qu'il y a de vices et de sottise en elles, d'arrogance, d'impertinence et d'aveugle incompréhension, pour en faire un seul amer paquet de myrrhe sacrée. Étrange, pour des créatures nées pour être l'Amour visible, que, là où elles peuvent le moins connaître, elles commencent avant tout par condamner et pensent se recommander elles-mêmes auprès de leur Maître, en se hissant sur les degrés de Son trône de Juge pour le partager avec Lui. Plus étrange que tout, qu'elles se croient guidées par l'Esprit du Consolateur dans des habitudes d'esprit devenues chez elles de purs éléments de désolation pour leur foyer et qu'elles osent convertir les Dieux hospitaliers du Christianisme en de vilaines idoles de leur fabrication; poupées spirituelles qu'elles attiferont selon leur caprice, et desquelles leurs maris se détourneront avec une méprisante tristesse de peur d'être couverts d'imprécations s'ils les brisaient.
74. Je crois donc, à part cette exception, qu'une éducation de jeune fille comporte, comme classes et comme programmes, à peu près les mêmes études qu'une éducation de jeune homme, mais dirigées dans un esprit entièrement différent. Une femme, quel que soit son rang dans la vie, devrait savoir tout ce que son mari aura vraisemblablement à savoir, mais elle doit le savoir d'une autre manière. Lui doit posséder les principes, et pouvoir approfondir sans cesse, là ou elle n'aura que des notions générales et d'un usage quotidien et pratique. Non qu'il ne puisse être souvent plus sage pour les hommes d'apprendre les choses selon cette méthode en quelque sorte féminine, pour les besoins de chaque jour, et d'aller chercher de préférence les instruments de discipline et de formation de leurs esprits dans les études spéciales qui, plus tard, pourront leur servir dans leur profession. Mais d'une manière générale un homme devrait savoir toute langue ou toute science qu'il apprend, à fond;—tandis qu'une femme devrait savoir de la même langue ou science seulement ce qu'il lui faut pour être capable de sympathiser avec les joies de son mari et avec celles de ses meilleurs amis.
75. Cependant, remarquez-le, elle ne doit toucher à aucune étude qu'avec une exactitude exquise. Il y a une immense différence entre des connaissances élémentaires et des connaissances superficielles, entre un ferme commencement et un infirme essai de tout embrasser. Une femme aidera toujours son mari par ce qu'elle sait, si peu de chose qu'elle sache; mais par ce qu'elle sait à moitié ou de travers, elle ne fera que l'agacer. Et en réalité s'il devait y avoir quelque différence entre une éducation de fille et une de garçon, je dirais que des deux la jeune fille devrait être dirigée plus tôt, comme son intelligence mûrit plus vite, vers les sujets profonds et graves; que le genre de littérature qui lui convient est non pas plus frivole, mais au contraire moins déterminé en vue d'ajouter des qualités de patience et de sérieux à ses dons naturels de piquante pénétration de pensée et de vivacité d'esprit; et aussi de la maintenir à une altitude et dans une pureté de pensée très grandes. Je n'entre maintenant dans aucune question de choix de livres. Assurons-nous seulement qu'ils ne tombent pas en tas sur ses genoux du paquet du cabinet de lecture, humides encore de la dernière et légère écume de la fontaine de la folie.
76. Ni même de la fontaine de l'esprit; car, pour ce qui concerne cette tentation maladive de lire des romans, ce n'est pas tant ce qu'il y a de mauvais dans le roman lui-même que nous devons craindre que l'intérêt qu'il excite. Le roman le plus faible n'est pas aussi malsain pour le cerveau que les basses formes de la littérature religieuse exaltée, et le plus mauvais roman est moins corrupteur que la fausse histoire, la fausse philosophie et les faux écrits politiques. Mais le meilleur roman devient dangereux, si, par l'excitation qu'il provoque, il rend inintéressant le cours ordinaire de la vie, et développe la soif morbide de connaître sans profit pour nous des scènes dans lesquelles nous ne serons jamais appelés à jouer un rôle.
77. Je parle des bons romans seulement; et notre moderne littérature est particulièrement riche en de tels romans, dans tous les genres. Bien lus, en effet, ces livres sont d'une utilité réelle, n'étant rien moins que des traités d'anatomie et de chimie morales; des études de la nature humaine considérée dans ses éléments. Mais j'attache une mince importance à cette fonction; ils ne sont presque jamais lus assez sérieusement pour qu'il leur soit permis de la remplir. Le plus qu'ils puissent faire habituellement pour leurs lectrices est d'accroître quelque peu la douceur chez les charitables et l'amertume chez les envieuses; car chacune trouvera dans un roman un aliment pour ses dispositions innées. Celles qui sont naturellement orgueilleuses et jalouses apprendront de Thackeray à mépriser l'humanité; celles qui sont naturellement bonnes, à la plaindre; et celles qui sont naturellement légères, à en rire. De même les romans peuvent nous rendre un très grand service spirituel, en faisant vivre devant nous une vérité humaine que nous avions jusque-là obscurément conçue; mais la tentation du pittoresque dans la composition est si grande que, souvent, les meilleurs auteurs de fictions ne peuvent y résister; et le tableau qu'ils nous donnent des choses est si forcé, ne montre tellement qu'un côté des choses que sa vivacité même est plutôt un mal qu'un bien.
78. Sans pour cela prétendre le moins du monde à essayer ici de déterminer à quel point la lecture des romans doit être permise, laissez-moi du moins vous affirmer très clairement ceci, que,—quels que soient les ouvrages qu'on lise, que ce soit des romans, de la poésie ou de l'histoire—ils devront être choisis non parce qu'on n'y trouve rien de mal, mais pour ce qu'ils contiennent de bien. Le mal que le hasard a pu éparpiller, çà et là, ou cacher dans un livre puissant ne fera jamais de mal à une noble fille[188]; mais le vide d'un auteur l'oppresse et son aimable nullité l'abaisse. Mais si elle peut avoir accès dans une bonne bibliothèque de livres anciens et classiques, il n'y a plus besoin de choix du tout. Mettez la revue et le roman du jour hors du chemin de votre fille; lâchez-la en liberté dans la vieille bibliothèque les jours de pluie, et laissez-l'y seule. Elle saura trouver ce qui est bon pour elle; vous ne le pourriez pas: car c'est précisément la différence entre la formation d'un caractère de fille et de garçon.—Vous pouvez tailler un garçon et lui donner la forme que vous voulez[189], comme vous feriez d'une rose, ou le forger avec le marteau, s'il est d'une meilleure sorte, comme vous feriez pour une pièce de bronze. Mais vous ne pouvez jamais donner par le marteau à une jeune fille quelque forme que ce soit. Elle croît comme fait une fleur—sans soleil, elle se fanera; elle déclinera sur sa tige, comme un narcisse, si vous ne lui donnez pas assez d'air; elle peut tomber et souiller sa tête dans la poussière si vous la laissez sans appui à certains moments de sa vie; mais vous ne l'enchaînerez jamais; il faut qu'elle prenne sa gracieuse forme à elle, son chemin à elle, si elle doit en prendre aucun, et d'âme et de corps, il faut qu'elle ait toujours:
«Son allure légère et libre de femme d'intérieur Et ses pas d'une liberté virginale[190].»
Lâchez-la, dis-je, dans la bibliothèque comme vous feriez d'un faon dans la campagne. Il connaît les herbes nuisibles vingt fois mieux que vous, et les bonnes aussi; et broutera quelques herbes amères et piquantes, bonnes pour lui (ce dont vous n'auriez pas eu le plus léger soupçon).
79. Pour ce qui est de l'art, mettez les plus beaux modèles sous ses yeux, et faites en sorte que, dans tous les arts auxquels elle se livrera, son savoir soit si exact et si approfondi qu'elle soit encore plus capable de comprendre que d'exécuter. Les plus beaux modèles, ai-je dit; j'entends par là les plus vrais, les plus simples et les plus utiles. Faites attention à ces épithètes: elles conviennent à tous les arts. Faites-en l'épreuve pour la musique, où vous devez penser qu'elles s'appliquent le moins. J'ai dit les plus vrais, ceux où les notes serrent de plus près et expriment le plus fidèlement la signification des paroles, ou le caractère de l'émotion voulue; les plus simples aussi, ceux où le sens et l'intention mélodique sont rendus avec aussi peu de notes et aussi significatives que possibles; les plus utiles enfin: cette musique qui fait les fortes paroles plus belles, qui les fait chanter dans nos mémoires chacune dans la gloire unique de sa sonorité, et qui nous les appuie le plus près du cœur pour l'heure où nous aurons besoin d'elles.
80. Et ce n'est pas seulement pour les programmes et le plan, mais c'est surtout pour l'esprit des études, qu'il faut vous appliquer à rendre l'éducation d'une fille aussi sérieuse que celle d'un garçon. Vous élevez vos filles comme si elles étaient destinées à être des objets d'étagères, et ensuite vous vous plaignez de leur frivolité. Ne les traitez pas moins bien que leurs frères; faites appel chez elles aux mêmes grands instincts vertueux; à elles aussi apprenez que le courage et la vérité sont les piliers de leur être; pensez-vous qu'elles ne répondront pas à cet appel, braves et vraies comme elles sont, même à cette heure où vous savez qu'il n'est guère d'école de filles dans ce royaume chrétien où le courage et la sincérité des enfants ne soit tenue pour une chose moitié moins importante que leur manière d'entrer dans une chambre, et où toutes les idées de la société touchant le mode de leur établissement dans la vie n'est qu'une peste contagieuse de couardise et d'imposture—de couardise parce que vous n'osez pas les laisser vivre, ou aimer, autrement qu'au gré de leurs voisins, et d'imposture, parce que vous mettez pour servir les fins de votre orgueil à vous, tout l'éclat des pires vanités de ce monde sous les yeux de vos filles, au moment même où tout le bonheur de leur existence à venir dépend de leur force de résistance à se laisser éblouir.
81. Et donnez-leur enfin non seulement de nobles préceptes, mais de nobles précepteurs. Vous prenez quelque peu garde avant d'envoyer votre fils au collège à l'espèce d'homme que peut être son professeur, et quelque espèce d'homme qu'il soit, vous lui donnez du moins pleine autorité sur votre fils et lui témoignez vous-même certain respect; s'il vient dîner chez vous, vous ne le mettez pas à une petite table; vous savez aussi que, au collège, le maître immédiat de votre enfant est sous la direction d'un plus haut maître, pour lequel vous avez le plus entier respect. Vous ne traitez pas le doyen de Christ Church ou le Directeur de la Trinité comme vos inférieurs.
Mais quels maîtres donnez-vous à vos filles et quel respect témoignez-vous à ces maîtres que vous avez choisis? Pensez-vous qu'une fillette estimera que sa conduite personnelle, et le développement de son esprit soient choses d'une grande importance quand vous confiez l'entière formation de son être moral et intellectuel à une personne que vous laissez traiter par vos domestiques avec moins d'égards que votre femme de charge (comme si le soin de l'âme de votre enfant était une charge moins importante que celui des confitures et de l'épicerie) et à qui vous-même pensez conférer un honneur en lui permettant quelquefois le soir de venir s'asseoir au salon[191]?
82. Tel est donc le rôle de la littérature, considérée en tant qu'elle peut être une aide pour elle,—tel le rôle de l'art. Mais il est encore une autre aide sans laquelle elle ne peut rien, une aide, qui, à elle seule, a fait quelquefois plus que toutes les autres influences—l'aide de la sauvage et belle nature. Écoutez ceci, sur l'éducation de Jeanne d'Arc.
«L'éducation de cette pauvre fille fut humble au regard de l'esprit du jour; fut ineffablement haute au regard d'une philosophie plus pure et mauvaise pour notre époque, seulement parce qu'elle est trop élevée pour elle...
«Après ses avantages spirituels, elle fut redevable surtout aux avantages de sa situation. La fontaine de Domrémy était à l'orée d'une immense forêt, et celle-ci était hantée à un tel point par les fées que le curé était obligé d'aller dire la messe là une fois l'an, à seules fins de les contenir dans de décentes bornes...
«Mais les forêts de Domrémy—elles étaient les gloires de la contrée, parce qu'en elles séjournaient de mystérieux pouvoirs et d'antiques secrets qui planaient sur elle en une puissance tragique; il y avait là des abbayes avec leurs verrières «semblables aux temples mauresques des Hindous» qui exerçaient leurs prérogatives princières jusqu'en Touraine et dans les diètes germaniques. Elles avaient leurs douces sonneries de cloches qui perçaient les forêts à bien des lieues le matin et le soir et chacune avait sa rêveuse légende.
«Assez peu nombreuses et assez disséminées étaient ces abbayes, pour ne troubler à aucun degré la profonde solitude de la région; pourtant assez nombreuses pour déployer un réseau ou une tente de chrétienne sainteté sur ce qui eût paru sans cela un désert païen[192].»
Maintenant, vous ne pouvez pas, il est vrai, avoir ici, en Angleterre, des bois de dix-huit milles de rayon du centre à la lisière; mais vous pourriez peut-être tout de même garder une fée ou deux pour vos enfants, si vous aviez envie d'en garder. Mais en avez-vous réellement envie? Supposez que vous eussiez chacun, derrière votre maison, un jardin assez grand pour y faire jouer vos enfants, avec juste assez de pelouse pour avoir la place de courir—pas davantage; supposez que vous ne puissiez pas changer d'habitation, mais que, si vous le vouliez, vous puissiez doubler votre revenu, ou le quadrupler, en creusant un puits à charbon au milieu de la pelouse, et en convertissant les corbeilles de fleurs en monceaux de coke. Le feriez-vous? J'espère que non. Je peux vous dire que vous auriez grand tort si vous le faisiez, même si cela augmentait votre revenu dans la proportion de quatre à soixante.
83. Et pourtant c'est cela que vous êtes en train de faire de toute l'Angleterre. Le pays entier n'est qu'un petit jardin, pas plus grand qu'il ne faut pour que vos enfants courent sur ses pelouses, si vous voulez les laisser tous y courir. Et ce petit jardin vous en ferez un haut fourneau, et le remplirez de monceaux de cendres, si vous pouvez, et ce seront vos enfants, non pas vous, qui souffriront de cela. Car toutes les fées ne seront point bannies; il y a des fées de la fournaise aussi bien que des fées des bois, et leurs premiers présents semblent être «les flèches aiguës des puissants», mais leurs derniers présents sont «des charbons de genièvre[193]».
84. Et cependant je ne puis pas—bien qu'il n'y ait aucune partie de mon sujet que je sente plus profondément—imprimer ceci en vous; car nous faisons si peu usage du pouvoir de la nature pendant que nous l'avons que nous sentirons à peine ce que nous aurons perdu. Tenez, sur l'autre rive de la Mersey, vous avez votre Snowdon, et votre Menai Straits, et ce puissant roc de granit derrière les landes d'Anglesey, splendide avec sa crête couronnée de bruyères, et son pied planté dans la mer profonde, jadis considéré comme sacré—divin promontoire, regardant l'Occident; le Holy Head ou Head land, capable encore de nous inspirer une crainte religieuse quand ses phares dardent les premiers leurs feux rouges à travers la tempête. Voilà les montagnes, voilà les baies et les îles bleues qui, chez les Grecs, eussent été toujours chéries, toujours puissantes dans leur influence sur la destinée de l'esprit national. Ce Snowdon est votre Parnasse; mais où sont ses Muses? Cette montagne de Holy head est votre île d'Égine; mais où est son temple de Minerve?
85. Vous dirai-je ce que la Minerve chrétienne a accompli à l'ombre du Parnasse jusqu'en l'an 1848? Voici une petite notice sur une école galloise à la page 261 du rapport sur le pays de Galles, publié par le Comité du Conseil de l'Instruction publique. Il s'agit d'une école située auprès d'une ville de 5.000 habitants: «J'examinai alors une classe plus nombreuse, dont la plupart des élèves étaient entrées récemment à l'école. Trois fillettes déclarèrent, à plusieurs reprises, qu'elles n'avaient jamais entendu parler de Dieu (deux sur six pensaient que le Christ était actuellement sur terre); trois ne savaient rien de la Crucifixion. Quatre sur sept ne connaissaient pas les noms des mois, ni le nombre des jours de l'année. Elles n'avaient encore aucune notion de l'addition passé deux et deux, ou trois et trois, leurs esprits étaient absolument vides.» Oh! vous, femmes d'Angleterre! depuis la princesse de ce pays de Galles jusqu'à la plus simple d'entre vous, ne croyez pas que vos propres enfants pourront entrer en possession de leur part dans le vrai Bercail de repos tant que ceux-ci seront dispersés sur les montagnes comme des brebis qui n'ont point de berger[194]. Et ne croyez pas que vos filles pourront être élevées à la connaissance véritable de leur propre beauté humaine, tant que les lieux charmants que Dieu fit à la fois pour être leurs salles d'études et leurs cours de récréation resteront désolés et souillés. Vous ne pourrez pas les baptiser efficacement dans vos fonts baptismaux profonds d'un pouce, si vous ne les baptisez aussi dans les douces eaux que le grand Législateur[195] a fait jaillir à jamais des rochers de votre pays natal,—ces eaux qu'un païen eût adorées pour leur pureté, et que vous n'adorez que quand vous les avez polluées. Vous ne pouvez pas conduire vos enfants aux pieds de vos étroits autels taillés à la hache dans vos églises, tandis que les autels de sombre azur qui s'élèvent jusque dans le ciel, ces montagnes où un païen aurait vu les pouvoirs du ciel reposer sur chaque nuage qui les couronne, restent pour vous sans dédicace, autels élevés non à, mais par un Dieu inconnu[196].
86. Voilà donc ce qui est de la nature, ce qui est de l'enseignement de la femme, voilà pour ses fonctions domestiques et pour son caractère de reine. Nous arrivons maintenant à notre dernière et plus importante question. En quoi consiste son rôle de reine à l'égard de l'État? Généralement nous vivons sous cette impression que les devoirs de l'homme sont publics et ceux de la femme privés. Mais il n'en est pas tout à fait ainsi. Tout homme a à remplir une tâche—ou une obligation—personnelle, qui concerne son propre home, et une tâche ou obligation, publique, qui n'est que l'expansion de l'autre, et qui concerne l'État. De même toute femme a sa tâche, ou obligation, personnelle, qui concerne son propre home, et une tâche, ou obligation publique, qui n'est que l'expansion de celle-ci.
Or, la tâche de l'homme, relativement à son propre home, est, comme nous l'avons dit, d'en assurer le maintien, le progrès, la défense, celle de la femme d'en assurer l'ordre, le charme confortable et la beauté.
Élargissons ces deux fonctions. Le devoir de l'homme comme membre de la communauté est d'aider au maintien de l'État, à sa grandeur, à sa défense.
Le devoir de la femme comme membre de la communauté est d'aider à une sorte d'ordre dans l'État, de douceur confortable et à lui donner une parure de beauté.
Ce que l'homme est à sa propre porte, la défendant, s'il est besoin, contre l'insulte et le pillage, cela aussi, et s'y dévouant non dans une moindre mais dans une plus large mesure, il doit l'être aux portes de son pays, abandonnant son home, s'il est besoin, même au pillard, pour aller accomplir le devoir plus haut qui lui incombe.
Et de même, ce que la femme est à l'intérieur, derrière ses portes, c'est-à-dire le centre d'harmonie, le baume de détresse et le miroir de beauté: cela elle doit l'être aussi en dehors de ses portes, quand l'harmonie est plus difficile, la détresse plus immédiate, la beauté plus rare.
Et de même qu'au cœur de l'homme est toujours caché un instinct pour tous ses vrais devoirs, un instinct qui ne peut être étouffé, mais seulement faussé et corrompu si vous le détournez de son but véritable:—de même qu'il y a cet instinct profond de l'amour, qui, justement discipliné, maintient toutes les saintetés de la vie, et, faussement dirigé, les mine toutes; et doit faire l'un ou l'autre;—ainsi est-il dans le cœur humain un inextinguible instinct, l'amour du pouvoir, qui, justement dirigé, maintient toute la majesté de la loi et de la vie, et, mal dirigé, les détruit.
87. Profondément enraciné dans la plus intime vie du cœur de l'homme, et du cœur de la femme, Dieu l'a mis là et l'y garde. Vainement autant qu'à tort, vous blâmez et rebutez le désir du pouvoir! La volonté céleste et l'intérêt humain sont que vous le désiriez de toutes vos forces. Mais quel pouvoir[197]? Ceci est toute la question.
Pouvoir de détruire? la force du lion et l'haleine du dragon? Non certes. Pouvoir de guérir de racheter, de guider, de protéger. Pouvoir du sceptre et du bouclier; le pouvoir de la main royale qui guérit en touchant, qui enchaîne l'ennemi et délivre le captif; le trône qui est fondé sur le roc de Justice, et qu'on descend seulement par les marches de la Pitié[198]. Ne convoiterez-vous pas un tel pouvoir, n'aspirerez-vous pas à un trône comme celui-là et à ne plus être seulement des ménagères, mais des reines?
88. Il y a déjà longtemps que les femmes d'Angleterre se sont arrogé, dans toutes les classes, un titre qui jadis n'appartenait qu'à la noblesse, et ayant une fois pris l'habitude de se faire donner le simple titre de gentille femme (gentlewoman), qui correspond à celui de gentilhomme (gentleman), insistèrent pour avoir le privilège de prendre le titre de Dame (Lady)[199], qui exactement correspond au seul titre de Seigneur (Lord).
Je ne les blâme pas de cela[200]; mais seulement des motifs étroits qui les poussent à cela. Je voudrais qu'elles désirent et revendiquent le titre de Lady, pourvu qu'elles revendiquent non pas simplement le titre, mais la charge et les devoirs qui sont signifiés par lui. Lady vent dire: «Qui donne du pain» ou «qui donne des pains»[201] et Lord signifie «qui assure le maintien des lois» et les deux titres se réfèrent, non à la loi qui est maintenue dans la maison, non au pain qui est donné dans la maison mais à la loi qui est maintenue pour les multitudes; et au pain qui est rompu pour les multitudes. Si bien qu'un «Seigneur» (Lord) n'a droit légalement à son titre qu'autant qu'il maintient la justice du Seigneur des Seigneurs; et une dame (Lady) n'a droit légalement à son titre qu'autant qu'elle prête aux pauvres, représentants de son Maître, cette aide qu'un jour des femmes, qui L'assistèrent de leurs biens, reçurent la permission d'étendre à ce Maître Lui-même—et autant qu'elle se fait connaître comme Lui-même, en rompant le pain[202].
89. Et cette bienfaisante et légale Domination, le pouvoir du Dominus, du Seigneur de la Maison, et de la Domina, ou Dame de la maison, est grand et vénérable, non par le nombre de ceux qui l'ont transmis en ligne directe, mais par le nombre de ceux sur lesquels il étend son empire; il est toujours l'objet d'une vénération religieuse partout où sa dynastie est fondée sur ses services et son ambition proportionnée à ses bienfaits. Votre imagination se plaît à la pensée que vous soyez de nobles dames, avec une suite de vassaux. Qu'il en soit ainsi; vous ne sauriez être trop noble, et votre suite ne saurait être trop nombreuse; mais voyez à ce que cette suite soit de vassaux que vous serviez et nourrissiez, pas seulement d'esclaves qui vous servent et nourrissent, et à ce que la multitude qui vous obéit soit la multitude de ceux que vous avez délivrés, et non réduits en captivité.
90. Et ceci, qui est vrai d'une humble domination, de la domination domestique, est également vrai de la domination de la reine; cette très haute dignité vous est accessible, si vous voulez accepter aussi ces très hauts devoirs. Rex et Regina—Roi et Reine—«Bien-Faisants», (Right-doers)[203]; ils diffèrent seulement de Lady et de Lord en ceci que leur pouvoir est le plus haut aussi bien sur l'esprit que sur le corps; qu'ils ne font pas que nourrir et vêtir, mais dirigent et enseignent. Hé bien, que vous en ayez ou non conscience, vous avez toutes, dans plus d'un cœur, des trônes, avec une couronne qu'on ne dépose pas; reines vous devez toujours être[204], reines pour vos fiancés, reines pour vos maris et vos fils; reines d'un plus haut mystère pour le monde plus distant de vous qui s'incline et s'inclinera toujours devant la couronne de myrte et le sceptre sans tache de la Femme. Mais, hélas! trop souvent vous êtes de paresseuses et insouciantes reines, jalouses de votre majesté dans les plus petites choses, pendant que vous l'abdiquez dans les grandes; et laissant le désordre et la violence faire librement leur œuvre parmi les hommes, au mépris de ce pouvoir que vous avez reçu directement en présent du Prince de toute Paix et que celles d'entre vous qui sont mauvaises trahissent, pendant que celles qui sont bonnes l'oublient.
91. «Prince de la Paix[205]». Pensez à ce nom. Quand les rois gouvernent en ce nom, et les nobles, et les juges de la terre, eux aussi, dans leur étroit domaine et leur humaine mesure, en reçoivent le pouvoir. Il n'est pas d'autres monarques que ceux-là; toute autre monarchie que la leur est anarchie[206]. Ceux qui gouvernent vraiment «Dei gratia» sont tous princes, oui, princes et princesses de la Paix. Il n'y a pas une guerre dans le monde, non, pas une injustice, dont vous, femmes, ne soyez responsables; responsables non de l'avoir provoquée, mais de ne pas l'avoir empêchée. Les hommes, par nature, sont enclins à combattre; ils combattront pour n'importe quelle cause ou pour aucune. C'est à vous de choisir leur cause pour eux, et de les retenir quand il n'y a pas de cause à défendre. Il n'y a pas de souffrance, pas d'injustice, pas de misère sur la terre, dont vous ne soyez coupables. Les hommes peuvent supporter la vue de ces choses, mais vous ne devriez pas pouvoir la supporter. Les hommes peuvent fouler tout cela aux pieds sans rien ressentir, car la lutte est leur lot, et l'homme est pauvre de sympathie et avare d'espérance; vous seules pouvez sentir la profondeur de la peine et deviner le chemin de la guérison.
Au lieu de vous efforcer à cette tâche, vous vous en détournez; vous vous enfermez derrière les murs de vos parcs et les portes de vos jardins; et vous vous contentez de savoir qu'au delà il y a tout un monde inculte; un monde dont vous n'osez pas pénétrer les secrets, et dont vous n'osez pas concevoir la souffrance.
92. Je vous avoue que c'est là, pour moi, le plus confondant de tous les phénomènes que nous présente l'humanité. Je ne suis pas surpris des abîmes, où, quand elle est détournée de ce qui fait son honneur, peut tomber l'humanité. Je ne m'étonne pas de la mort de l'avare, dont les mains, en se relâchant, laissent pleuvoir l'or. Je ne m'étonne pas de la vie du débauché, un linceul enroulé autour de ses pieds. Je ne m'étonne pas du meurtre commis par un seul bras sur une seule victime, dans l'obscurité du chemin de fer, ou à l'ombre des roseaux du marais. Je ne m'étonne même pas du meurtre aux myriades de mains, du meurtre des multitudes, accompli comme une action d'éclat, en plein jour, par la frénésie des nations, ni des incalculables et inimaginables forfaits amoncelés de l'enfer au ciel par leurs prêtres et leurs rois. Mais ce qui m'étonne toujours—oh! combien cela m'étonne!—c'est de voir parmi vous la femme tendre et délicate, son enfant sur son sein, douée d'un pouvoir—si seulement elle voulait l'exercer, sur l'enfant et sur le père,—plus pur que les souffles du ciel et plus fort que les vagues de la mer—que dis-je, d'un infini de bénédiction que son époux ne voudrait pas céder contre la terre elle-même, quand même elle serait faite d'une seule topaze massive et parfaite[207]—de voir cette femme abdiquer une telle majesté pour jouer à la préséance avec la voisine de la porte en face. Oui cela m'étonne—oh! m'étonne—de la voir le matin, dans toute la fraîcheur de son âme innocente, descendre dans son jardin, jouer avec la frange de ses fleurs protégées, et relever leurs têtes penchées, un sourire heureux au visage et sans nuage au front, parce qu'un petit mur entoure sa place de paix, et cependant elle sait, dans son cœur, si elle voulait seulement chercher à savoir, qu'au delà de ce petit mur couvert de roses, l'herbe inculte, jusqu'à l'horizon, est arrachée jusqu'à la racine par l'agonie des hommes et qu'elle est battue par les flots montants de leur sang répandu.
93. Avez-vous jamais songé au sens profond qui est caché, ou du moins que nous pouvons lire, si nous le voulons faire, dans notre coutume de jeter des fleurs devant ceux que nous estimons les plus heureux? Pensez-vous que ce soit seulement pour les abuser de l'espérance que toujours le bonheur tombera ainsi en pluie à leurs pieds? Que partout où ils passeront, ils fouleront une herbe au suave parfum, et que le sol rude s'adoucira pour eux, sous l'épaisseur des roses? Dans la mesure où ils croiront cela, ils auront à marcher sur des herbes amères et sur des épines, et la seule douceur sous leurs pas sera celle de la neige. Mais ce n'est pas ce qu'on se proposait de leur dire; cette vieille coutume comportait un sens meilleur. Le sentier que suit une femme bonne est certes jonché de fleurs; mais elles viendront derrière ses pas, non devant eux: «Ses pieds ont touché les prairies et les marguerites en sont restées roses[208].»
94. Vous pensez que c'est là seulement une rêverie d'amant;—fausse et vaine[209]! Et si elle était vraie? Peut-être pensez-vous que ceci aussi est une rêverie de poète:
Même la légère campanule relève sa tête Qui rebondit sous ses pas aériens[210].
Mais c'est peu de dire d'une femme qu'elle ne détruit pas là où elle pose le pied. Il faut qu'elle ranime; les campanules doivent fleurir et non s'affaisser quand elle passe. Vous pensez que je me jette dans de folles hyperboles. Pardon; pas le moins du monde et je veux vraiment dire ce que je dis ici en un anglais tranquille, parlant résolument et sincèrement. Vous avez entendu dire (et je crois qu'il y a plus qu'une fiction dans ces paroles, mais admettons qu'elles ne soient qu'une fiction) que les fleurs ne fleurissent bien que dans le jardin de celui qui les aime. Je sais que vous aimeriez que ce fût vrai; vous penseriez que c'est une plaisante magie que de pouvoir épanouir plus richement la floraison de vos fleurs rien qu'en laissant tomber sur elles un regard de bonté; mieux encore, si votre regard avait le pouvoir non seulement de les réjouir, mais de les protéger; si vous pouviez ordonner à la noire nielle de rebrousser chemin et à la chenille annelée d'épargner,—si vous pouviez ordonner à la rosée de tomber pendant la sécheresse, et dire au vent du sud au temps des frimas: « Viens, Vent du sud, et souffle sur mon jardin, que tous ses parfums d'aromates s'exhalent[211],» ce serait une grande chose, pensez-vous? Et ne pensez-vous pas que ce serait une chose plus grande encore, que tout cela (et beaucoup plus que tout cela) vous puissiez le faire pour des fleurs plus belles que celles-là—des fleurs qui pourraient vous bénir de les avoir bénies, et qui vous aimeraient de les avoir aimées; des fleurs qui ont des pensées comme les vôtres, des vies comme les vôtres, et qui, sauvées une fois, seraient sauvées pour toujours. Est-ce là un faible pouvoir? Au loin, parmi les landes et les rochers,—au loin dans l'obscurité des rues terribles, gisent ces faibles fleurettes, leurs fraîches feuilles déchirées, leurs tiges brisées; ne descendrez vous jamais auprès d'elles pour les bien arranger dans leurs petites corbeilles odorantes, pour les abriter, toutes tremblantes, du vent cruel? Les matins succéderont-ils aux matins, pour nous, mais non pour elles? L'aube se lèvera-t-elle seulement pour regarder au loin les frénétiques Danses de la mort[212]; et ne se lèvera-t-elle jamais pour rafraîchir de son souffle ces touffes vivantes de violette sauvage, et de chèvrefeuille, et de rose; ni pour vous appeler, par la fenêtre (ne vous donnant pas le nom de la Dame du poète anglais, mais le nom de la grande Mathilde de Dante[213], qui, sur le bord de l'heureux Léthé, se tenait debout, tressant les fleurs avec les fleurs en guirlandes), disant:
Viens dans le jardin, Maud, Car cette noire chauve-souris, la nuit, s'est envolée Et les parfums du chèvrefeuille flottent au loin Et le musc des roses s'exhale[214].
Ne descendrez-vous pas parmi elles? parmi ces douces choses vivantes, dont le jeune courage, jailli de la terre avec, sur lui, la couleur profonde du ciel, s'élance, dans la vigueur des épis joyeux[215], et dont la pureté, lavée de la poussière, va s'ouvrant, bouton par bouton, en la fleur de promesse;—et encore elles se tournent vers vous, et pour vous «le pied d'alouette chuchote: J'entends, j'entends!—et le lys soupire: J'attends[216]».
95. Avez-vous remarqué que j'ai passé deux lignes quand je vous ai lu la première stance et pensez-vous que je les aie oubliées? Écoutez-les maintenant:
Viens dans le jardin, Maud, Car cette noire chauve-souris, la nuit, s'est envolée, Viens dans le jardin, Maud, Je suis sur la porte, tout seul.
Qui est-ce, pensez-vous, qui se tient ainsi sur la porte de ce si doux jardin, seul, et vous attendant? Avez-vous jamais entendu parler non d'une Maud, mais d'une Madeleine, qui, descendant à son jardin, à l'aurore, trouva quelqu'un qui attendait sur la porte, quelqu'un qu'elle supposa être le jardinier[217]? Ne l'avez-vous pas cherché souvent, Lui, cherché en vain, toute la nuit, cherché en vain à la porte de cet ancien jardin où l'Épée flamboyante est plantée[218]?
Là Il n'est jamais; mais à la porte de ce jardin-ci Il attend toujours—il attend de vous prendre par la main, prêt à descendre voir avec vous les fruits de la vallée, voir si la vigne a fleuri, et si la grenade a bourgeonné.
Là vous verrez avec Lui les petites vrilles de la vigne que sa main conduit; là vous verrez[219] éclater les grenades où sa main a caché la graine couleur de sang, et plus encore: vous verrez les troupes des anges gardiens, en remuant leurs ailes, écarter les oiseaux affamés des sentiers où Il a semé, et, s'appelant l'un l'autre à travers les rangées des vignes, dire: «Emparons-nous des renards[220], des petits renards qui pillent nos vignes, parce que nos vignes ont de tendres grappes de raisins.»
Oh! reines que vous êtes,—ô reines!—dans les collines et les calmes forêts vertes de ce pays qui est le vôtre, les renards auront-ils des tanières et les oiseaux de l'air des nids; et dans vos cités faudra-t-il que les pierres aient à crier contre vous qu'elles sont les seuls oreillers où le Fils de l'Homme peut reposer sa tête?