← Table of contents
Sésame et les lys

Note 62 — JOHN RUSKIN (continued 2)

Marcel Proust translation

Quand deux triangles ont un angle égal compris entre deux côtes égaux, les deux autres angles et le troisième côté coïncident aussi. De même quand on a pu faire coïncider certains points générateurs de deux esprits, d'autres coïncidences en découleront: on pourra ne les observer qu'ensuite, mais elles étaient enfermées dans la vérité première. Quand après cela nous faisons le tour des deux esprits nous les apercevons qui nous ont devancés et sont allées se ranger d'elles-mêmes à la place que nous leur avions assignée. (C'est ainsi qu'un astronome voit pour la première fois, quand il a un télescope assez puissant, une étoile dont il avait préalablement démontré l'existence et la place par le simple calcul). Plus modestement (!), j'avais, dans la Préface de la Bible d'Amiens, comparé à Ruskin un moderne idolâtre dont je prise infiniment le talent et l'esprit, et j'avais relevé entre eux quelques points de coïncidence, d'ailleurs bien faciles à apercevoir. Voici que Ruskin m'en offre de nouveaux, qui vérifient mon dire, et en me montrant qu'ils passent par les mêmes points, confirme qu'ils suivent (un peu, et pas longtemps, les esprits ne sont pas si géométriques) la même ligne. Oui «un Évêque signifie une personne qui voit», voilà une phrase que tous ceux de mes amis qui connaissent le poète et l'essayiste idolâtre dont je veux parler, diront presque involontairement de la voix forte, avec l'accent qui souligne et qui martèle, qui chez lui sont si originaux: «Un évêque est une personne qui voit». On l'entend dire cela, car, comme Ruskin (trahit sua quemque voluptas) il s'enivre de trouver au fond de chaque mot son sens caché, antique et savoureux. Un mot est pour lui la gourde pleine de souvenirs dont parle Baudelaire. En dehors même de la beauté de la phrase où il est placé (et c'est là que pourrait commencer le danger), il le vénère. Et si on méconnaît ce qu'il contient (en l'employant à faux) il crie au sacrilège (et en cela il a raison). Il s'étonne de la vertu secrète qu'il y a dans un mot, il s'en émerveille; en prononçant ce mot dans la conversation la plus familière, il le remarque, le fait remarquer, le répète, se récrie. Par là il donne aux choses les plus simples une dignité, une grâce, un intérêt, une vie, qui font que ceux qui l'ont approché préfèrent à presque toutes les autres sa conversation. Mais au point de vue de l'art on voit que serait le danger pour un écrivain moins doué que lui; les mots sont en effet beaux en eux-mêmes, mais nous ne sommes pour rien dans leur beauté. Il n'y a pas plus de mérite pour un musicien à employer un mi qu'un sol; or, quand nous écrivons nous devons considérer les mots à la fois comme des œuvres d'art, dont il faut que nous comprenions la signification profonde et respections le passé glorieux, et comme de simples notes qui ne prendront de valeur. (par rapport à nous) que par la place que nous leur donnerons et par les rapports de raison ou de sentiment que nous mettrons entre elles. (Note du traducteur.)

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings