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Roi de Camargue

VIII

Reading edition

Des Saintes, où il allait demander combien il devrait amener de taureaux pour sa part, le jour de la fête, Renaud regagna tout de suite le Château d’Avignon.

Il avait hâte de revoir Livette, d’oublier près d’elle la scène de la journée, à laquelle, malgré lui, son esprit revenait toujours.

Quatre ou cinq lieues, et il fut rendu.

Livette et ses parents étaient tous trois, près de leur ferme, à prendre le frais sur le banc de pierre qui est là contre la façade du château, à côté des vieux rosiers grimpants qui, au-dessus, encadrent les fenêtres de leurs touffes vertes piquées de fleurs.

C’était aussi une des places favorites de nos amoureux, tout contents d’avoir sur leurs têtes ce feuillage parfumé, dans l’épaisseur duquel venait souvent chanter un des rossignols du parc.

—Eh! bonsoir, Jacques.

—Eh! bonsoir à tous!

—Qui t’amène si tard? as-tu dîné, au moins?

—J’ai mangé, aux Saintes, une anchoïade....

—Cela n’est que pour mettre en train l’appétit. Veux-tu autre chose? tu n’as qu’à parler.

—Merci, maître Audiffret.... Je vais soigner Blanchet à l’écurie, et je reviens. Je n’irai pas au «jass» ce soir. Je coucherai dans la fénière, près des bêtes.

Maître Audiffret, sa pipe entre les doigts, se leva et suivit Renaud jusqu’à la porte de l’écurie, d’où il le regarda bouchonner son cheval.

—Quand il vous plaira, maître Audiffret, reprendre Blanchet pour Livette.... Je ne lui trouve point de défauts; au contraire. C’est un bon cheval, et très doux.

—Il t’est soumis parce que tu le fatigues, toi, vois-tu, mais comme il ne lui fait pas service tous les jours, tant s’en faut,—j’ai toujours peur pour elle. S’il lui prend fantaisie de le monter parfois, tu le lui prêteras, et alors tu prendras, toi, le premier venu.... Puis, tu vas, j’espère, ravoir ton Cabri. On a vu Rampal, hier, en Crau. Il montait ta bête; il est donc sûr qu’il ne l’a pas vendue. Il va te la ramener, c’est à croire.

—Oh! mais, j’irai, dit Jacques, à sa rencontre, car de penser qu’il me la ramènera, non; ce serait fait déjà.... Pouvez-vous me dire, Audiffret, où on l’a vu aujourd’hui, ce Rampal?

—Entre le mas Tibert et le mas d’Icard, en Crau. Il y a par là, tu sais bien, en plein mitan d’un marais de bourbe, une cabane à laquelle on ne peut arriver que par un sentier caché sous l’eau, établi sur pilotis, et qu’on reconnaît,—avec l’habitude,—à quelques piquets plantés, de loin en loin, tout le long. J’ai idée qu’il s’y veut retirer, le gueux, à la manière de ce déserteur qui vint y passer son temps de service....

—Ah! ah! il s’est retiré à la Cabane du Conscrit? Eh bien, j’irai l’y voir, dit Renaud, soyez tranquille!

Blanchet, bien bouchonné, faisait creniller sous ses dents la bonne luzerne. Renaud sortit de l’étable, et, avec Audiffret, ils vinrent s’asseoir près de Livette et de la grand’mère.

Tous quatre gardèrent le silence un long moment. On n’entendait que le triste fracas continu que faisaient les grenouilles, et sous lequel il y avait, sans qu’on pût cependant les distinguer, les rumeurs sourdes des deux Rhônes et de la mer.

Le ciel était un fourmillement d’étoiles menues, innombrables, qui semblait répondre aux palpitations des bruits de la lande; et, comme le Rhône qui, après s’être élancé dans la mer toute bleue, y court longtemps sans s’y mêler, sans perdre sa couleur de terre,—le chemin de Saint-Jacques, fait d’une poussière d’astres, marchait, distinct, dans l’océan des étoiles.

Renaud se sentait gêné.

En retrouvant sa fiancée, il n’avait pas éprouvé tout ce qu’il sentait d’ordinaire, un mouvement joyeux vers elle, comme une pression au creux de l’estomac, un sursaut brusque et doux du sang dans le cœur qui chavire!—Et déjà Livette, de son côté, éprouvait au profond de son cœur un vague malaise, qu’elle ne s’expliquait pas. Quelque chose était entre eux.... Il avait, en effet, pour la première fois, quelque chose à lui cacher; et, pensant que cela pouvait, devait se sentir:

—Je ne suis pas bien ce soir, dit-il tout à coup.

—Prends garde aux fièvres!... fit Audiffret. Je sais bien qu’elles ne sont pas fréquentes comme autrefois, ni si dangereuses, mais enfin, il se faut méfier! Méfie-toi! et prends le remède. Tiens, il y a là-haut, dans la pharmacie du château, les registres de la première exploitation,—du temps où les gens du Château d’Avignon gagnaient tous les jours sur le marécage un peu de terrain maniable. Eh bien, c’est par quinze, par vingt chaque jour, que les hommes allaient à l’infirmerie. Et quelles doses de quinine, mes enfants!... Tout cela est écrit là-haut, dans le Livre de Raison. Autrefois, toutes les fermes d’ici avaient un livre pareil, appelé de même, comme les marins ont un livre de bord. C’était le temps de l’ordre et de la vaillantise. Les paysannes, en ce temps-là, n’est-ce pas, grand’mère? ne cherchaient pas à copier les bourgeoises de Paris en se mettant des robes qui leur vont mal, au lieu du costume des anciennes, qui les rend avenantes parce qu’il est bien à elles....

—Oui, soupira la mère-grand, nous sommes au siècle d’orgueil, et mon siècle à moi est fini.

C’est le mot familier de tous nos vieux paysans.

—On lisait moins de journaux, au temps passé, reprit Audiffret, on s’occupait moins des affaires du monde entier, et beaucoup plus chacun des siennes. Les choses n’allaient que mieux. Les propriétaires vivaient sur leurs terres, faisaient des familles, au lieu d’aller vivre à Paris et d’y périr, par orgueil, de dettes ou d’autre chose. Le Livre de Raison est là-haut, qui explique les batailles de nos pères contre le marais et la fièvre.... La pharmacie est encore en ordre, avec les balances et les pots dans les casiers, sous la poussière. Et le livre raconte tout, les maladies et les morts.... Aujourd’hui, de la fièvre, on ne meurt plus guère chez nous. Elle s’en va. Les digues, les roubines, tout fait un bon service, et cette Cochinchine de France, comme me dit ce matelot que j’avais mené voir les rizières de Giraud, la voilà tout à l’heure, notre Camargue, aussi saine que la Crau!—Cependant, je te dis, méfie-toi, et prends le remède! n’attends pas à demain; Livette te donnera ce qu’il faut. Or çà, je vais me coucher.... Restez encore un peu, les jeunes, si cela vous convient.... Venez-vous, grand’mère?

—Non, je demeure, moi, dit la vieille,—un petit moment encore, avec cette jeunesse.

Audiffret tapota, sur l’angle du banc, le bord de sa pipe renversée,—et l’ayant mise en poche, monta se coucher.

Et sur le banc, le silence se fit.

La grand’mère, lasse, somnolait, relevant de temps à autre sa tête molle, d’un mouvement de réveil brusque,—puis recommençait à baisser le cou lentement....

—Il tombe bien de l’humide, dit tout à coup Livette.

—Oui, demoiselle.

—Voyez! dit-elle ingénûment en tendant son bras pour qu’il touchât l’humidité sur sa manche de laine. Mais lui, ne tendit pas la main. Il n’était pas, ce soir-là, à Livette tout entier, comme à l’ordinaire. Chose bien drôle, elle ne l’intimidait pas, ce soir. Il n’était pas, comme d’habitude, tout saisi, devant elle. Elle ne le dominait plus. Et il s’en voulait. Il souffrait.

Il reconnaissait en lui-même que sa pensée était bien plus au souvenir de la journée, qu’avec sa fiancée qui était là, si près de lui.

—A quoi pensez-vous? fit Livette, qui, depuis un moment, quoiqu’on fût dans l’ombre, fixait son regard sur lui comme si elle eût pu voir distinctement son visage. Décidément, elle le sentait ailleurs. Rien de plus subtil que ces divinations d’amoureuse.

—Je pense, dit Renaud un bon moment après la question,—à mon cheval que je reprendrai demain à Rampal, s’il est en Camargue ou en Crau.

—Et puis?

—Et puis? dit-il... je pense à la Cabane du Conscrit où il est peut-être à cette heure,—caché.

—Et puis encore? insista Livette.

—Eh! que sais-je, moi! à la fièvre,—à tout ce que nous venons de dire....

—Hélas! fit la mignonnette, et à moi, Renaud, pas du tout? on n’y pense plus?

Elle avait la voix triste.

Il eut un tressaillement qui n’échappa point à la petite. Il avait cru revoir à ce reproche de Livette, la bohémienne telle qu’il l’avait vue dans la journée, debout devant lui, tout près, nue et si brune! brune comme si, ayant coutume de vivre nue au soleil, elle était, des pieds à la tête, noircie par les rayons. Et comme elle était souple, et nerveuse, cette sauvage! Une vraie bête, une petite cavale arabe, bien plus fine que les aigues de Camargue. Hélas! depuis trop longtemps, par fidélité à sa fiancée, il était sage comme une fille, le rude garçon, et maintenant cette sagesse se vengeait, prenait sa sourde revanche, l’agitait de folles envies amoureuses qui n’étaient pas pour Livette. Ainsi le respect même qu’il avait pour elle—pauvre mignonne!—c’est cela qui tournait contre elle!

—Jacques? fit Livette, de cette voix à peine expirée que donne aux amants l’émotion de l’amour, voix suave, voilée, qu’entend le cœur plus que l’oreille.

Renaud ne l’entendit pas. Il voyait.—Il voyait la bohémienne comme si elle eût été là, bien mieux même. Dans le noir de la nuit, son corps, pourtant brun, lui apparaissait en clair, comme une substance opaque qui laisserait s’exhaler par transparence une très pâle lumière. Cette forme nue, obscure à la fois et comme éclairante, était là immobile sous ses yeux... puis elle s’animait... et il croyait voir la bohémienne se baigner dans une de ces mers phosphorescentes des mois d’été, où les nageurs agitent dans l’eau sombre une lumière liquide, froide, qui suit, dessine et montre leurs contours, d’où elle semble rayonner.... «Est-ce que j’ai la fièvre?» se disait-il.

Comme pour lui répondre, Livette lui prit la main. Elle tâtait la sécheresse de cette main, du poignet.

—Oui, dit-elle, prenez garde; mon père a raison, il y a un peu de fièvre.... Venez là-haut chercher le remède.

Heureux de cette diversion:

—Allons! dit-il.

—Venez donc, répéta-t-elle, et faites doucement: grand’mère dort!

La vieille Audiffrette dormait en effet. Adossée au mur, elle ne remuait plus du tout. Le mouchoir blanc, noué à l’arlésienne, au lieu de ne prendre que son chignon, lui enserrait presque toute la tête, laissant échapper, en brouillard, de chaque côté de son visage, deux touffes de cheveux rudes, blanchissants, et tout tortillés.

Elle dormait, la bouche un peu entr’ouverte, une étincelle sur ses dents qu’elle avait belles encore.

Ils la laissèrent.

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