XIII
Reading edition
La vie est étrange. Le silence éternel des espaces n’est qu’un bruissement infini de cercles invisibles qui, tournoyant les uns dans les autres, se quittent, se reprennent, se perdent et ne se retrouvent jamais ou s’entrelacent pour toujours. La vie est étrange. On en peut voir un peu le commencement, la fin pas du tout; la signification nous en échappe, mais tous les cercles font la chaîne et quelqu’un sait le reste.
Qu’il y ait deux bouts à l’échelle, cela est certain. Le jour n’est pas la nuit, et l’un n’est pas sans l’autre. Il y a joie et peine, santé et maladie, heur et malheur, vie et mort, pour la bête de chair et d’os, bien et mal en un mot. Et celui-ci est un bon être, et celui-là un mauvais. Les religions et les morales n’y font rien, et n’expliquent rien; mais les petits enfants savent que cela est ainsi, et les gens sans esprit le savent également. Ceux qui raisonnent savamment la chose la perdent. Ceux qui tirent le fil le cassent. Il y a quelqu’un et il y a quelque chose. Rien n’est pas, voyons, bonnes gens, et ce vieil idiot qui bave, assis sur la borne, au pied du calvaire des Saintes, devant l’église, et qui tend la main à Livette, sait mieux que nous les choses, les deux choses: bien et mal. Cet idiot, quand il a, ce matin, passé près des voitures des bohémiens, a parlé amicalement, oui, parlé, durant quelques minutes, avec deux ou trois chiens maigres qui sont sous ces voitures, attachés par des chaînes; mais quand il a vu Zinzara, la reine, le regarder, il a pris peur, l’idiot, et s’est bien vite sauvé. Il a pris peur parce qu’il y a, dans le regard de Zinzara, quelque chose qui n’est pas bon.
Et maintenant Livette, en passant, le regarde, et l’idiot, qui sourit, lui tend, pauvre larve humaine, une perle de verre,—un trésor pour lui—qu’il a trouvée ce matin dans l’ordure du ruisselet voisin. La perle brille. Elle est bleue. L’idiot y voit la beauté, et il l’offre à la belle fille qui passe. Livette lui sourit et, lui, il rit à Livette, l’idiot qui bave, et qui se traîne, estropié. Il rit, et sent son cœur d’homme, en lui, vaguement s’ouvrir... à quoi?—à quelque chose qui est, dans les yeux de Livette, et qui est bon.
Dieu est sur nous, et, sous nous, le diable. Dieu? que voulez-vous dire? L’humanité bonne, celle qui est au-dessus de nous et vers laquelle nous marchons; cet idéal, sorti de nous, qui, à force de s’exprimer et de se faire aimer, se réalisera dans nos enfants. Le diable! que dites-vous? la bête obscure, la larve gloutonne, aveugle, qui fut nous, et dont nous nous éloignons.
Quelque chose est plus près du mystère que l’esprit, c’est l’instinct.
Nous sommes, certes, plus près de notre origine que de nos fins, et l’instinct nous explique presque l’origine parce qu’il s’y traîne encore, mais notre esprit ne peut expliquer la fin parce qu’il en est encore bien loin! D’où venons-nous? La bête, qui rampe, peut s’en douter.—Où allons-nous? Comment le saurait-elle, la bête qui ne vole pas?
Le lien qui fortement nous rattache à la terre n’est pas coupé. L’homme porte à jamais la cicatrice de sa naissance. Il voit donc, là encore, comment il se rattache, en arrière, à l’infini; mais comment, en avant, par la mort, il se rattache à la vie dans l’éternité, il ne le voit pas.
L’instinct, comme un ver luisant, éclaire les fonds d’où sort l’homme; mais l’intelligence n’éclaire pas les profondeurs d’en haut où elle se perd elle-même, au point précis où Dieu s’explique.... Ah! que Dieu est obscur!
Oui, entre l’origine et l’intelligence, il y a l’instinct, comme un pont. Entre l’intelligence et la fin, il y a le vide. Ici la raison ne passe pas. Il faut bondir. L’homme ne peut facilement concevoir que ce qui est en bas. Ce qui est en bas, sa pesanteur l’attire à le comprendre.
Pour comprendre ce qui est en haut, il faudrait une faculté de s’alléger que l’homme n’a pas, une aile qui manque. L’instinct, ici, agit sur l’esprit même, en sens inverse de l’effort spirituel.
A quelques esprits, elle vient parfois, cette faculté de s’enlever; mais l’homme ne conçoit que selon ce qu’il éprouve, et le temps est passé où l’on se fiait aux mages, à ceux qui conçoivent plus et mieux. Peut-être a-t-on raison. Peut-être ne doit-on concevoir que par soi-même, et nul ne saura rien pour toujours avant de l’avoir mérité.
Pour une minute, dans le rêve surtout, dans la veille même, l’homme sait, quelquefois. Il a l’intuition profonde; mais rien n’est plus fugitif pour l’homme que ce vif sentiment de l’éternel.
Les meilleurs de nous sont des aveugles que hante le souvenir d’un éclair.
Qui de nous n’a su, pour l’avoir senti, comment on vole hors de soi? Le sens du mystère, à peine perçu, nous a fui, mais qui n’a-t-il pas pénétré, une seconde?
La vérité, comme l’amour, n’est qu’une seconde en laquelle il faut croire,—à jamais.
Et ces pensées sont en leur lieu, car tout est dans tout. Celui-ci étudie l’hysope; celui-là le chêne; Cuvier le mastodonte et Lubbock la fourmi; mais tous arrivent au même point, à un point qui est tout.
Savez-vous pourquoi les bohémiens, les gitanos, les zincali, les zingari, les zigeuners, les zinganes, les tziganes, les gypsies, les romani, les romichâl (toutes façons diverses de désigner la même race errante) excitent si fort la curiosité des peuples civilisés?
Il y a à cela deux raisons.
La première, c’est que, très sauvage, très primitif, le bohémien apparaît au milieu des civilisés comme l’image d’eux-mêmes dans le passé. Les zingari sont comme les fantômes de nous-mêmes.
En nous revoyant en eux, nous nous plaisons, assis dans la sécurité de notre foyer fixe, au regret de n’avoir plus devant nous l’espace cher à la bête que nous fûmes; de n’être plus en rapport constant avec la terre, la plante et l’animal, qui sont les mères dont nous sortons et que nous aimons pour cela. Ils sont demeurés ce que nous étions au départ, et cela nous touche.
La seconde raison, c’est que, véritablement, ils ont su jadis, du sens de la vie, quelque chose.
Il est certain qu’ils sont sorciers. Ils ont entrevu la source obscure, et vaguement s’en souviennent, en ont gardé le reflet noir dans leur regard.
Le regard! ils en connaissent la puissance endormante et suggestive. Ils savent soumettre, par le regard, l’âme des faibles.
Les moins sorciers d’entre eux croient encore que le «secret» des choses a été caché quelque part, sous une pierre, et, dans leurs courses à travers tous les pays du monde, bien des fois ils soulèvent de lourdes roches dont la forme étrange semble indiquer qu’elles peuvent sceller le mystère.... Ils ne trouvent jamais, sous les pierres soulevées, que des crapauds, des vipères et des scorpions; mais, du sang et du venin de ces bêtes, ils savent composer des philtres redoutables.
Ils connaissent aussi la nature secrète des plantes, et comment, coupées à de certaines époques, à de certaines heures, selon l’influence des saisons et des rayons de la lune, ciguë ou belladone ont des vertus différentes.
Ils sont habiles dans l’art des poisons, les zangui. Hommes et femmes,—roms et juwas—ils excellent dans l’art de donner aux troupeaux des maladies.
Leurs métiers ne sont que des prétextes à se présenter au seuil des maisons. Ils sont chaudronniers parce que l’art de soumettre au feu les métaux fut inventé par le fils de Caïn, père des maudits. Et ils sont selliers parce qu’ils aiment fréquenter les chevaux, chers aux vagabonds.
Les zangui, originairement adorateurs du feu, et qui n’ont plus de religion propre, mais toujours un peu celle du pays qu’ils traversent, sont aux hommes ce que Lucifer est aux anges.
«Nous venons d’Égypte, si l’on veut, disait parfois Zinzara à ceux de sa tribu. C’est là, en effet, que nous avons été puissants et sédentaires, aux temps de Moïse. Alors nos aïeux étaient magiciens des rois de l’Égypte, qui ont vaincu la mort; mais notre origine est plus haute et plus lointaine.
«Nous venons d’un pays où la Puissance secrète du monde a été pénétrée: un dragon en garde le mystère, au sommet d’une haute montagne, dans une caverne, à l’abri des déluges qui viendront.
«Notre aïeul Çoudra avait appris des grands prêtres l’art de se faire obéir par le dragon. Il entra dans la caverne et conçut la science de toutes choses, et il résolut de s’en servir au dehors, pour être à son tour un roi puissant parmi les hommes, car pourquoi était-il pauvre?... Pourquoi la misère et pourquoi la mort?
«A peine eut-il conçu son projet de juste révolte, que le dragon voulut le dévorer. Notre aïeul lui échappa, et crut alors que, au moyen des secrets qu’il avait dérobés, il serait tout-puissant sur la terre, mais il s’aperçut tout à coup qu’il les avait presque tous oubliés, comme par enchantement. Il ne connaissait plus que ceux qui nuisent, ceux qui font les maladies, les douleurs, les misères et la mort, tous les maux dont justement il aurait voulu s’affranchir.
«Et les grands prêtres le maudirent, lui et ses fils. Manou a dit contre eux: Ils habiteront hors du village; ils ne posséderont de vases qu’endommagés; ils n’auront rien à eux, si ce n’est un âne ou un chien. Leurs vêtements seront ceux dont on dépouillera les morts; leurs plats, des plats cassés; leurs bijoux ne seront que de fer. Ils iront sans repos d’un endroit à un autre endroit. Tout homme fidèle à ses devoirs se tiendra éloigné d’eux. Ils n’auront d’affaires qu’entre eux. Et entre eux seulement ils s’épouseront.
«Et les Tchandalas ont pu fuir la patrie mais non pas la sentence.
«Et voilà ce que nous sommes.
«La couronne de Çoudra est un cercle brisé,—armé de pointes, comme le collier des dogues, et son sceptre est une tige de fer, rompue mais redoutable. Car pourquoi la misère, la douleur et la mort! Dieu est mauvais.»
C’est avec ce conte, mis en chansons, que la reine tzigane avait parfois endormi son fils.
Et lorsqu’elle suit d’un long regard méchant, au seuil de quelque château, une jeune mère qui, en l’apercevant, fait rentrer bien vite son petit enfant, voici les pensées que roule en sa tête la Zinzara: «Les secrets, songe-t-elle, que savent nos voïvodes, nos ducs, nos princes et nos rois, peuvent faire trembler sur leur base toutes vos cités, vos trônes et vos églises, car pourquoi la misère, la douleur et la mort? L’heure viendra—nous l’attendons—où vos peuples seront dispersés au vent des colères, à moins que les mages qui nous ont maudits deviennent vos maîtres,—mais vous êtes pour cela trop loin de leur sagesse! Vous serez à nous.
«En attendant, malheur à ceux d’entre vous que nous trouvons seuls! Nous les regardons fixement, et l’âme du mal fait le reste!...»
Et voici ce qu’en arrivant près du campement des bohémiens vit la petite Livette.
Ils étaient là toute une tribu. Leurs voitures, nombreuses, étaient de différentes grandeurs, la plupart construites en forme de maisonnettes oblongues, assez semblables, avec leurs petites fenêtres, aux arches de Noé qu’on fabrique pour les enfants en Allemagne. Les bohémiens avaient aligné leurs voitures côte à côte, à la file, faisant face chacune à une maison du village. La file des maisons roulantes formait ainsi, avec les maisons bâties du village, une véritable rue tournante qui, prolongée, eût entouré les Saintes-Maries comme une ceinture. Ainsi, pour le temps de leur séjour, les zinganes pouvaient avoir l’illusion d’être fixés là, d’être des Saintins, l’un établi en face du boulanger, l’autre en face du cabaretier, mais nul n’oubliait que les maisons bohèmes restent posées sur des roues qui tournent et peuvent faire le tour du monde. «Je plains l’arbre, dit le zangui, il me regarde passer avec envie.... Il est jaloux des pieds de mon âne.» La plupart des voitures étaient rapiécées avec des planchettes multicolores, ramassées, volées un peu partout.
Les voitures des bohémiens étaient établies à la vérité, sur le derrière des maisons du village, en sorte que les habitants de ces maisons, le cabaretier ou le boulanger, occupés sur le devant de leur boutique, pouvaient sans affectation ne pas trop paraître dans la rue zingane.
Les zangui seuls y grouillaient donc à l’aise. Ne demeurant guère à l’intérieur des voitures que lorsqu’ils sont en route et fatigués ou malades, ils passaient leurs journées au plein air, assis dans la poussière, ou sur les degrés des petites échelles qu’ils abaissent du seuil de leurs portes jusqu’à terre; ou bien ils restaient de longues heures couchés sous les charrettes à l’ombre,—fumant des pipes et rêvant.
Pour l’instant, dans la lumière du matin, un certain nombre de femmes çà et là se livraient à la même occupation: chacune d’elles, avec des gestes de singe, cherchait la vermine parmi les cheveux crépus d’un de ses enfants, qu’elle maintenait dans l’étau serré de ses genoux.
Le petit, de temps à autre, poussait un hurlement, quand la mère tirait par mégarde ou arrachait un de ses cheveux, durs et noirs comme du charbon. Il avait alors, pour s’échapper, un ondulement sournois, mais l’étau des genoux le pressait, brusquement resserré, et c’étaient, çà et là, des piaillements de cochons de lait qui ne veulent pas être saignés. Alors les taloches de pleuvoir et les cris de redoubler. Puis tout à coup le plus pleurard de ces gamins cessait de crier, pour suivre, avec un intérêt subit, l’apparition d’une poule du voisinage ou les ébats de quelque chien de chasse égaré par là et bon à chiper.
Quant aux mères, elles accomplissaient leur besogne matinale d’un air automatique qui, très clairement, signifiait: «Ce que nous tentons là est tout à fait inutile, car la vermine pullule et toujours pullulera; mais il faut bien faire quelque chose. C’est toujours un bon moment d’occupé; et puis, sous l’œil des civilisés, cela nous donne une excellente contenance. On voit que nous sommes propres.»
—Achète-moi mon chien, disait l’une d’elles d’un air narquois à un villageois ahuri. Tu seras content de sa fidélité. Il est si fidèle, si fidèle! que j’ai pu le vendre quatre fois.... Il revient toujours!
Toutes ces femmes à peau fauve, bistrée et même noirâtre, avaient des cheveux d’un noir singulier, mat, d’un noir de charbon.—Les unes les portaient relevés en lourd paquet tordu sur le sommet de la tête. Plusieurs, toutes jeunes, les laissaient pendre en longs serpents sinueux sur leur poitrine et sur leur dos. Les yeux aussi étaient d’un noir singulier, très luisant, pareil au noir d’un velours vu sous du verre. La vie y éclatait sourdement, sans expression déterminée. Quelques mères vaquaient à leurs affaires tout en gardant sur leur dos leur nourrisson enveloppé dans une toile qu’elles portaient en bandoulière et dont les bouts nouaient sur leur épaule. La tête du petit sommeillait pendante, ballottée à tout mouvement.
Le rouge, l’orangé, le bleu, dominaient dans leurs haillons, mais ternis, fanés, noyés sous les épaisseurs de poussière sale;—un Orient enfumé.
Beaucoup de ces femmes tenaient entre les dents une pipe courte. Les hommes étendus çà et là, accoudés à terre, fumaient presque tous, placides, leur œil de sylvain fixé devant eux dans le vague. Ils avaient, sous leurs loques, de grands airs de fierté. Quelques-uns dormaient sous les cabanes roulantes.
La file des voitures qui longeait le village était encore dans l’ombre, mais, en tête de la file, le soleil frappait la première de ces cabanes qui dépassait, un peu isolée, la ligne des maisons. Cette première voiture, mieux peinte et plus soignée que les autres, était celle de Zinzara, et, devant, au soleil, quelques Saintins s’étaient rassemblés, attirés par les sons du tambour et de la flûte.
Livette, en approchant du groupe, ne se doutait guère qu’en face de la voiture, dans la maison du cabaretier, derrière le rideau d’une fenêtre du premier étage, s’était posté Renaud, pour voir, de là, à son aise, la bohémienne qui jouait de la flûte et qui, en même temps, dansait, pieds nus et bras nus.
La flûte, une flûte double, aux deux tuyaux légèrement écartés, Zinzara la tenait avec beaucoup de grâce, et, les joues légèrement gonflées, elle y soufflait en soulevant tour à tour et abaissant les doigts, au gré d’un air bizarre, tantôt lent, tantôt furieusement saccadé. Et elle avait la tête rejetée en arrière,—en sorte qu’elle paraissait plus fière et plus agressive que jamais.
Tout en jouant de la flûte, Zinzara dansait une danse mystérieuse comme elle. Ses pieds nus ne faisaient guère que marquer sur place un rythme lent. Sa danse n’était pour ainsi dire qu’un jeu d’attitudes. Elle variait en cadence les ondulations de tout son corps qui, très flexible et vigoureux, s’accusait, à chaque mouvement, sous les étoffes molles. Quand le rythme se faisait rapide, elle piétinait vivement, sur place toujours, comme en hâte d’arriver à un rendez-vous d’amoureux, où recommençaient des langueurs.
Assis à quelques pas de la danseuse, un jeune bohème, au regard noir et vague, frappait du poing, en songeant à autre chose, sur un large tambour de basque, autour duquel tressautaient diverses amulettes suspendues, scarabées d’Égypte, coquilles de nacre, bagues, larges anneaux d’oreilles.
Et le tambour semblait dire à la flûte double: «Sois tranquille: le mâle veille. Je suis là, père ou fiancé, moi, le mâle à la voix forte, et tu peux chanter en liberté ta joie et ta peine, nul ne te troublera: je veille! et c’est pour toi que bat mon cœur, dans ma poitrine large et bien sonore.»
Mais dans les sons du tambour de basque, la bohémienne, elle, entendait de tout autres choses; et, souriante, soufflant dans sa flûte aux deux tuyaux écartés, abaissant et relevant sur les trous ses doigts légers, Zinzara, attirante pour tous, serrée dans ses haillons souples, qui, plaqués sur elle, moulaient tour à tour ses hanches ou sa poitrine;—montrant, sous ses jupes relevées et accrochées à la ceinture, ses mollets nus, de couleur fauve,—Zinzara semblait ne pas voir les spectateurs.
Vingt à trente personnes la regardaient, et elle semblait danser pour elle-même, mais son œil de sorcière suivait, sans en avoir l’air, les moindres mouvements de la tête de Renaud, apparue parfois tout entière dans l’écartement des rideaux de serge, à carreaux rouges, derrière les vitres du cabaret, là, sous le rebord du toit de la maison d’en face.
Quant elle vit venir Livette, la danseuse eut un battement de pieds très vif comme irrité, et de la flûte s’échappa un cri, un cri de guerre, aigu, prolongé, pareil au crissement d’une étoffe de soie rapidement déchirée.
Livette involontairement en tressaillit et, se mêlant au groupe accru de minute en minute, elle regarda.
Zinzara fit un signe et prononça, entre deux temps très forts, une parole gutturale, bizarre, qui était un ordre précis, car un enfant tzigane, qui s’était approché d’elle depuis un moment, se glissa sous la voiture, d’où il ressortit armé d’une longue baguette blanche, avec laquelle il fit signe aux assistants d’avoir à se reculer un peu. Puis, il se plaça en face de Zinzara, au milieu du premier rang des spectateurs, et se retournant vers eux, il leur recommanda le silence, en mettant un doigt sur la bouche. Un mot d’ordre circula, et les assistants, plus silencieux, comprirent que quelque chose allait se passer.
La danse avait fini. Le tambour cessa de résonner à temps égaux. La flûte seule, entre les mains de Zinzara, dont les doigts remuaient lentement, chantait. C’était à présent une voix cristalline, menue comme le prolongement du son d’une goutte d’eau tombant au fond d’une vasque; c’était un appel très doux, insinuant, mélancolique, comme aussi serait le prolongement de l’appel du crapaud, la nuit, au bord d’une mare, dans l’écho d’une vallée rocheuse.
Et, du bout de sa baguette, le petit enfant désigna à l’un des spectateurs quelque chose qui, à terre, sous la voiture, rampait, s’approchant. C’était un serpent, mignon, strié de jaune et de rouge, qui arrivait, attentif au son de la flûte. Un autre suivit, et bientôt il y en eut plusieurs; il y en eut cinq.
Arrivés devant la musicienne, entre elle et l’enfant à la baguette, ils dressèrent leur tête, la balancèrent lentement d’abord, puis plus vite, accompagnés par le rythme de la flûte.... Les serpents dansaient, et, en sa pensée, chaque spectateur, malgré lui, comparait leur danse à celle qu’il avait vue tout à l’heure, à celle de la femme. C’étaient les mêmes ondulements, les mêmes grâces malignes, et chacun éprouvait, à ce spectacle, une inquiétude.
Livette, surprise, troublée d’une émotion singulière, croyait rêver. Ce qu’elle voyait, s’accordait étrangement, tristement, à l’état de son cœur. Elle n’en connaissait pas le rapport secret, profond, avec sa destinée, mais elle en subissait la tristesse maléfique. Le regard de Zinzara, par instants, passait sur la fille et ne s’y arrêtait pas. Au sujet de sa propre influence, Zinzara savait... ce qu’elle savait.
Fins, fins comme de la soie filée, les sons de la flûte se firent très fins, ténus comme des fils qui allèrent s’enrouler au col des petits serpents, et les petits serpents se mirent à suivre les sons de la flûte, qui les attiraient. Zinzara marchait à reculons. Les petits serpents la suivaient comme s’ils eussent été attachés par les fils soyeux qui étaient les sons de la flûte. La tzigane s’arrêta, et les sons s’accourcirent, en quelque sorte, comme des fils qu’on enroule autour d’une bobine.... Alors les serpents se rapprochèrent de la magicienne, et Zinzara, avec lenteur, s’étant accroupie, et, ayant abaissé jusqu’à eux ses mains qui tenaient toujours sa flûte toujours résonnante, les petits serpents s’enroulèrent à ses bras nus. De là l’un d’eux monta se nouer autour du cou, laissant pendre sur la poitrine bombée de la sorcière sa petite tête balancée, la bouche ouverte, la langue vibrante. Et deux autres, quand elle se releva, furent aperçus noués à ses chevilles, au-dessus de ses anneaux de jambes. Alors elle posa sa flûte et se mit à rire. Son rire découvrit ses dents, bien rangées, très blanches.
—A présent, dit-elle, à qui me donnera la main, je dirai la bonne aventure!
Mais, devant sa main tendue, aucune main ne se tendit à cause des petits serpents.
Zinzara rit très fort, et son rire, véritablement, rappelait certains sons de sa flûte double.
Livette fit en cet instant un mouvement pour se retirer.
—Allons, toi, lui dit aussitôt la gitane, tu as une fois refusé de m’entendre, mais aujourd’hui tu dois avoir une grande envie d’apprendre où est ton fiancé, la belle! Donne-moi ta main sans peur, si vraiment tu es digne de devenir la femme d’un cavalier courageux.
Livette rougit vivement. Ses deux compagnes de tout à l’heure arrivaient au même moment et elles avaient entendu. «Ne te laisse pas faire!» lui dit, à voix basse, l’une d’elles, en tirant par derrière la jupe de Livette; mais, provoquée par le regard de la zingane, où elle crut voir un éclair de moquerie, Livette, non sans se recommander intérieurement aux saintes Maries, offrit sa main à la bohémienne. La tzigane prit cette main dans la sienne. Les serpents dardaient leur langue fourchue. Livette était un peu pâle.
Elles étaient très petites toutes deux, la main de la magicienne et celle de la demoiselle.
Renaud, de là-haut, très surpris, un peu inquiet, regardait de tous ses yeux.
La zingane garda un moment dans la sienne la main de Livette, heureuse de sentir palpiter l’oiseau qu’elle fascinait. Elle avait eu l’espoir, du reste, d’intimider Livette, et le courage que montrait la petite l’irritait.
—Ton futur, dit-elle, n’est pas loin d’ici, ma belle, mais non pour toi, sache-le! Pour qui? c’est à deviner!
Livette, déjà pâle un peu, devint toute blanche.
—Cela seul, je pense, t’importe, gente amoureuse? Alors je ne te dis plus rien, sinon pourtant ceci encore: prends garde! le serpent qui est à mon poignet gauche vient de me souffler quelque chose. Veille à ton amour.
Il y eut dans le groupe des spectateurs un petit frémissement qui courut comme un pli de vague sur le marais. L’un des serpents, en effet, sifflait finement.
La bohémienne lâcha la main de Livette qui, en se retournant aussitôt pour s’en aller, reconnut, tout contre elle, Rampal.... Errant dans le village depuis le matin, il venait à peine d’arriver là, sans être aperçu de personne, pas même de Renaud.
Livette eut un instinctif mouvement de recul, tellement marqué que Rampal put le prendre pour un affront. Elle était, par malheur, ayant quitté le premier rang, retenue dans le groupe qui s’était refermé sur elle.
—Oh! oh, demoiselle, fit Rampal, on ne connaît donc plus les amis!
—Bonjour, bonjour, Rampal, répondit Livette, redoublant le salut, comme c’est l’usage du pays; mais laissez-moi passer, donc! Faites-moi place, je vous dis!
—Sur le pont d’Avignon, fredonna la tzigane en riant, tout le monde paye passage!
Renaud, toujours derrière sa vitre, là-haut, venait de reconnaître Rampal. Tumultueux, mais avisé, il se demandait s’il allait descendre contre lui tout de suite, ou s’il attendrait que Livette fût partie.
Il ne fallait pas toujours un prétexte à Rampal pour embrasser les belles filles,—et ici, il en avait un!
—Vous entendez, fit-il, demoiselle? Le péager sera payé de bon cœur, ou, de lui-même, se paiera!
Il tenait par la taille, à pleins bras, la pauvre petite. Elle se pliait en arrière, écartant de lui, le plus qu’elle pouvait, son corsage et sa tête, mais, par deux fois, le gueux, penché, tendu contre elle, le souffle ardent, de force la ramenant un peu à lui, à pleines lèvres l’embrassait.
Un juron formidable éclata derrière eux, en l’air. Tous se retournèrent, et, levant les yeux au bruit, reconnurent Renaud, qui secouait là-haut la vieille fenêtre difficile à ouvrir. Deux secousses encore, et la fenêtre céda, s’ouvrit brusquement avec un grand fracas de vitres qui éclatent, et Renaud, debout sur l’appui, s’élançait... touchait le sol....
—Ah! le gueux! ah! le gueux! où est-il ce gueusas!
Mais Rampal, depuis une minute, avait sauté sur le cheval qui l’attendait, attaché, près de là, aux barres d’une fenêtre basse, et au galop, il fuyait.
Il fuyait, lancé comme en un jour de course, quasi debout sur les étriers, le corps penché, et faisant tournoyer sans cesse et très vite un nerf de bœuf lié à son poignet et qui, sifflant tout contre les oreilles droites de la bête, la rendait folle.
—Lâche! lâche! ne put s’empêcher de crier vers lui un des jeunes hommes de l’assistance.
—Lâche? oh que non! fit Renaud,—voleur seulement! car s’il n’était pas sur un cheval à nous, qu’il compte bien ne jamais nous rendre, je le connais, l’homme, il ne fuirait pas!
Et se tournant vers Livette terrifiée:
—Soyez tranquille, demoiselle, il ne l’emportera pas en paradis, notre cheval!
Renaud, en parlant ainsi, voulait-il donner à penser à la bohémienne qu’il tenait à venger plutôt le vol du cheval que l’injure faite à sa fiancée? Peut-être; mais le diable est si fin que Renaud lui-même ignorait que cette ruse fût en lui.
Quant à la gitane, elle se disait que Renaud, en sautant par la fenêtre, au lieu de descendre sans tapage par l’escalier, avait compromis sa vengeance pour le plaisir de lui montrer, à elle, sa souplesse de bohémien. Et il avait sauté en effet comme un chat sauvage, et rebondi à terre sur des pattes élastiques! Il était souple vraiment comme un vrai zingaro! Il était beau et hardi comme un voleur! Ce sont aussi des bohémiens, ces gardeurs de taures, ces errants meneurs de cavales!
Renaud, qui avait disparu, le temps de «nouer» la sangle de son cheval, repassa, au bout de quelques minutes, montant Leprince, sur le lieu de la scène, où discutaient encore ceux qui y avaient assisté.
—Attrape-le! attrape-le! mange-le, le Roi! lui crièrent en chœur vingt voix de jeunes hommes.
—Avec le Roi et Leprince contre lui, ajouta l’un d’eux en riant, Rampal est un homme tombé!
Renaud déjà était au large. Il n’avait pas regardé la zingane, mais il s’était senti regardé par elle, et il se sentait maintenant, de loin, suivi par son regard; et cela, sur la selle, lui donnait des redressements dont il avait conscience, et qu’il se reprochait vaguement à cause de Livette, mais sans les réprimer. Ma foi, oui, tout en galopant, dans sa colère, il galopait d’une certaine façon, pour qu’on vît bien sa colère même, pour paraître beau et fier cavalier, comme il l’était en effet. Il sentait tous ses mouvements... il croyait se voir et voulait qu’on le vît bien, le Roi!
Le paon, dans la saison de l’amour, a de plus magnifiques plumes et fait la roue. Le rossignol et le rouge-gorge ont des voix plus belles. Chacun se plaît d’être paré pour plaire.
—Où vas-tu, Livette? dirent à la jeune fille ses deux amies.
—Je vais voir M. le curé. Il faut, pauvre moi, que je lui parle! car, d’avoir écouté cette sorcière, voyez-vous, c’est un gros péché!