VII
Reading edition
Ce fut la bohémienne qu’il rencontra d’abord.
Renaud, à cheval sur Blanchet, allait le long de la plage, vers les Saintes.
Il avait la mer à sa droite; à sa gauche, le désert. Il marchait dans le sable; et la lame, de moment en moment, venait s’étaler sous les jambes de son cheval, entourant d’écume gaie les sabots roses vite relevés.
Renaud pensait à Livette.
Il regardait devant lui, et voyait l’église des Saintes, ses hauts murs droits, crénelés, et il se demandait si ce serait là ou à Saint-Trophime en Arles qu’il conduirait, vêtue de blanc, couronne en tête, sa petite reine.
Il regardait la mer et se demandait si rien ne lui viendrait par là; si son oncle, le capitaine au long cours, parti depuis tant d’années, ne débarquerait pas quelque jour avec une cargaison de choses vagues et merveilleuses, un million fait d’objets précieux, d’étoffes et de pierreries? Dans son imagination de pauvre et d’ignorant, l’idée de la fortune était une vision de trésors légendaires, comme ceux qui sont dans les cavernes des contes arabes.
Un instant, il voyait cela, de ses yeux, le voyait en réalisation dans l’éclat papillottant de la vaste mer qui étincelait à l’infini, par scintillements vifs et brusques, comme un miroir cassé en étroits morceaux irréguliers et mobiles. C’était une nappe ondulante de diamants et de saphirs. Le soleil, à mesure qu’il baissait sur l’horizon, jetait des feux de plus en plus roux sur les miroitements moins rapides, et toute l’eau fut bientôt semblable à du vieil or bruni, qui se mouvait avec lenteur; on eût dit, sous des luisants polis de vitrine, un immense trésor fondu! De très loin en très loin une vague haute se gonflait, ronde, pesante, un nuage passait; et dans l’épaisseur de la vague chaperonnée d’or, dans l’ombre lente du nuage s’approfondissait un bleu noir, puissant. Le soleil s’abaissait toujours et de grandes bandes d’un rouge vif se mettaient à dominer les bandes d’ocre, d’améthyste, de vert citronné, d’azur pâle, qui s’étageaient sur la ligne d’horizon.... La mer changeante était maintenant semblable à un manteau de pourpre royale à franges d’azur, d’argent et d’or.
Sur le désert, les marais aussi se transformaient en draperies éclatantes, en broderies étalées. Tout n’était qu’étincellement, les sables, les eaux, le sel.... Par moments, un flamant rose se soulevait du milieu des enganes, volait, lourd, semblait emporter à son flanc un peu du rouge de l’eau et du ciel,—puis se reposait au bord des eaux luisantes.
Les goélands étaient comme les blancs oiseaux de rêve de ce pays d’enchantement. Ils s’asseyaient par bandes, pareils à des colombes couveuses, sur les vagues de la mer au large, ou sur les sables chauds, ou sur les étangs.
Et là-bas, dans le nord-ouest, Renaud cherchait de l’œil la haute terrasse carrée du Château d’Avignon, où montait quelquefois Livette pour voir si, dans la plaine, elle n’apercevait pas Blanchet et la lance droite de son bon ami Renaud.
Renaud, tout à coup, arrêta son cheval et regarda fixement un point noir qui se mouvait sur la mer, s’abaissant, s’élevant avec les courbes des vagues, à deux cents pas du rivage.
Il crut reconnaître une tête de femme; une tête aux cheveux noirs ruisselants d’eau, couronnés d’un cercle de cuivre, où luisaient, en pendeloques, des médailles d’Orient....
La gitane nageait, s’ébattait dans les vagues, qui, venues du fond de la mer, se soulevaient, rares, lentes. Elle y glissait comme un congre, heureuse de sentir sa peau caressée par les souplesses de l’eau salée. Elle avait des ondulements pareils à ceux de la mer elle-même; elle serpentait comme ces algues que fait ondoyer la force des houles. De loin en loin, la vague plus lourde et plus haute arrivait contre elle. Elle lui faisait face, étendait, à la manière des plongeurs, au-dessus de sa tête baissée, ses mains rapprochées en pointe, et entrait horizontalement sous la lame large qu’elle traversait de part en part.
Du haut de son cheval, Renaud voyait la tête brune émerger de l’autre côté de la lame bombée qui, en arrivant le long du rivage, se contournait en volute blanchissante, s’écroulait aussitôt en neige d’écume, s’étalait enfin sous lui, sur le sable, en minces nappes transparentes qui se surmontaient l’une l’autre, toutes pailletées d’étincelles. Il ne voyait pas distinctement le corps de la nageuse. A peine, sous les transparences de l’eau limpide, en apercevait-on les contours fuyants, qu’ils se voilaient aussitôt d’ondoiements et de reflets.
Tout à coup, la nageuse se dirigea vers la terre, parut prendre pied, et, élevant un bras hors de l’eau, fit à Renaud signe de s’en aller, avec des cris:
—Passe ton chemin!
Mais lui qui, jusque-là, regardait avec curiosité, sans colère aucune, fut, à ce mot, pris d’irritation. Il n’avait rien oublié, certes, des plaintes de Livette contre la bohémienne. Il n’y avait pas huit jours que la tzigane avait rendu au Château d’Avignon sa visite menaçante. Seulement, dans cette lumière, dans cette beauté du soir, Renaud s’était senti le cœur paisible, et il avait reconnu la reine bohême sans émotion. Peut-être une curiosité dominait-elle en lui, qui le poussait vers cet être étranger, mystérieux, surpris au bain, dans la grande solitude du désert et du soir; une curiosité de voyageur pour un animal inattendu et de chrétien pour une femme païenne. «Passe ton chemin!» Cette injonction qu’une voix de femme lui lançait de loin, le blessa tout à coup, à l’endroit de son cœur où était le souvenir de Livette menacée par la tzigane.
—Ah! c’est toi, cria-t-il, c’est toi qui vas au seuil des portes faire peur aux filles qui restent seules! qui fais des menteries et des singeries pour les forcer à te donner ce qu’elles te refusent! Que cela ne t’arrive plus, voleuse! ou tu sentiras le bois des fourches à foin et celui des tridents à vaches!
La reine, insultée, eut dans tout son être un sursaut de rage folle.... Si elle eût été près du gardian, elle eût sauté à sa gorge tout droit, comme un serpent qui se détend en flèche et se fixe à sa proie. Elle se sentit pâlir, eut un redressement de tout son corps, et, cambrée, comme la couleuvre qui menace, la tête un peu en arrière, elle avança vers le cavalier... mais qu’elle en était loin!
—Ah! ah! lui cria-t-il, tu t’approches pour mieux entendre! Viens donc, païenne, viens! on s’expliquera! Au souvenir de Livette menacée par cette femme, la colère le prenait.... Ce n’étaient pas des chrétiens, ces gens de Bohême, mais tous des voleurs, des bandits.... On raconte qu’aussi bien ils mangent de la chair humaine, de la chair d’enfant, lorsqu’ils n’en trouvent point d’autre. Comment auraient-ils, si souvent, sans cela, des quartiers de chair saignante dans la marmite?... Ah! race de loups! race de renards maudits!
—Avance! cria-t-il encore.
Elle avançait en effet, mais péniblement, ayant à repousser l’eau pesante devant elle, à chaque pas. Elle n’avait pas encore les épaules hors de l’eau; et—sous l’eau—elle aidait sa marche en ramant des deux bras. Si elle se fût mise à la nage, elle eût fait plus vite le même chemin, mais elle n’y pensait même pas. Elle songeait à bien autre chose!
Renaud, machinalement, jeta un coup d’œil sur le rivage, derrière lui, et aperçut à quelques pas, hors des atteintes de la vague, en tas,—et son tambour de basque jeté dessus,—les hardes de la bohémienne; puis il reporta ses regards vers la femme qui s’avançait contre lui. Elle avait maintenant de l’eau jusqu’aux aisselles, et il vit, alors seulement, qu’elle se baignait toute nue.
Son buste, lentement, émergeait. A cent pas du rivage, elle n’eut plus de l’eau que jusqu’aux genoux. Elle était belle. Son corps, ferme et svelte, était bien jeune. Très cambrée, elle semblait marcher au combat sans aucune idée de pudeur. On l’attaquait: elle courait à l’agresseur, voilà tout. Ses poings étaient fermés, ses bras légèrement repliés, sa tête toujours un peu en arrière. Toute sa démarche était menaçante. L’eau roulait en perles brillantes de sa nuque à ses pieds, sur tout son corps bronzé, d’un fauve sombre. Sa poitrine, bombée, tendue en avant et comme offerte, semblait prête à recevoir, telle qu’un bouclier magique, des coups qui resteraient impuissants.
Le gardian demeurait immobile d’étonnement. Il regardait venir à lui cette femme qui, ainsi vue, jaillissant hors de l’eau, entourée de blancheurs d’écume, avec sa couleur étrange, lui paraissait un être surnaturel.
Que venait-elle faire? Elle avançait, hardiment agressive, et, dans son esprit de sorcière, il y avait sans doute bien des ruses méchantes.
Ne s’était-elle pas courbée un instant, comme pour ramasser, au fond de l’eau, des cailloux à lapider son ennemi? En avait-elle dans ses deux poings qu’elle tenait crispés? Non, les sables de la Camargue vont très loin sous l’eau, s’abaissant en pentes très douces, sans que le pied nu du nageur y puisse rencontrer le moindre galet.
Que venait-elle faire alors?
Et voici qu’elle était tout près du cavalier, toujours plus curieux. Cependant le gardian ne s’interrogeait plus. Il la regardait, stupide et ravi.
Fasciné, il la suivait du regard, oubliant sa pique posée sur l’étrier, oubliant son cheval, oubliant tout....
Et bien droite maintenant, à trois pas devant lui, insolente dans toute son attitude, dans tous les contours de son corps, elle le regardait en face, avec cet œil d’où sortait une flamme acérée et dans lequel ne pouvait pénétrer aucun regard. Et comme elle lui présenta, une seconde, son visage de profil, il eut le sentiment rapide, à peine conscient, d’une ressemblance du bas de ce visage (du dessous des narines au-dessous du menton),—avec la tête du lézard des sables et celle des tortues et des couleuvres du marais. C’était la même coupe verticale, fendue d’une bouche mince, un peu retombante, d’où il s’attendit, comme en un rêve du diable, à voir sortir une langue fourchue, vibrante.
Puis, cette impression vite effacée, il ne vit plus que la femme, jeune, belle, nue, comme offerte d’elle-même à son désir de sauvage, dans la liberté de ce rivage désert, au bruit des vagues, dans l’air qui venait du grand large, au soleil du soir, qui ruisselait sur tout ce beau corps avec l’eau marine.
Et il allait, ébloui, ivre, aveuglé par le flot de son sang qui,—du cœur où il avait couru d’abord, l’oppressant, le faisant chanceler sur sa selle,—maintenant lui bondissait au cerveau, rougissant sa face et son cou de taureau, il allait sauter à bas de sa bête, ou peut-être se baisser seulement, enlever de terre, à la force du poignet, la créature légère pour lui, l’emporter sur sa croupe de centaure,—quand, plus prompte, elle s’élança, les deux bras en avant, et de sa main gauche, prit et serra de tout son poids la double bride du cheval qui, à demi cabré, recula. Et de sa main droite, elle souffletait la figure de la bête!
—Va dire, chien! va dire à tes pareils qu’une femme s’est vengée de toi, et que, sur la figure du cheval, elle a souffleté le cavalier! Tiens, lâche! Tiens, bouvier de malheur! Va conter cela à ta fiancée! Va lui dire que, battu par moi, tu n’as su que dire ni que faire!
Il n’y avait plus beaucoup de colère dans Renaud; il n’y avait plus que de la peur, mêlée à l’étonnement. L’action de cette femme lui paraissait vraiment surprenante, diabolique. De couleur, d’attitude, de regard, d’audace, elle était bien sorcière. Une terreur étrange était en lui. Peut-être eût-il gaiement, sans remords, commis le péché avec toute autre que cette gitane de malheur, qui le terrifia. Il craignit surtout pour Livette. Il la sentit, et lui avec elle, sous la menace d’un malheur compliqué, obscur; et l’idée de lui être infidèle l’épouvanta comme le commencement de la catastrophe. Il avait peur pour lui-même, peur pour Livette, de l’être inattendu, inexplicable, qui surgissait devant lui, le provoquant à quelles luttes?... Ainsi, la méchanceté et la haine lui apportaient cette femme comme n’eût pas fait l’amour! Il était éperdu. Il n’attendait, prêt à enlever sa bête au galop, que d’être lâché, n’ayant pas la colère qu’il aurait fallu pour renverser, pour fouler aux pieds de son cheval une femme, fût-elle sorcière, au risque de la tuer.
Mais pourquoi n’avait-il plus assez de colère? C’est que ses yeux, malgré lui, s’attachaient à tous les mouvements de ce corps, étrangement beau, qui était celui d’une ennemie.
—Tu voudrais fuir comme un lâche, lui criait-elle à présent. Tu ne partiras que quand je voudrai!
Profitant de la stupeur curieuse du cavalier, elle avait saisi avec les dents un long bout du séden qui pendait déroulé au cou du cheval, et, à l’aide d’une seule main (l’autre serrant toujours la bride), elle avait prestement, dans un nœud barbare, pris, serré les naseaux.... D’une pesée féroce sur ce nœud de torture, elle maintenait la bête, là, à l’endroit où elle voulait.
—Il faudrait, dit-elle encore, que tes camarades vinssent à passer! Il faudrait qu’on vît un dompteur de bœufs, pris par une femme!
«En effet, songea Renaud, ce serait là une chose, comme elle le dit, bien risible!» Et il fit reculer un peu son cheval, croyant le dégager, mais, comme s’il eût été amarré à un mur, le cheval, la tête et le cou tendus, tirant au renard, infléchit les quatre jambes, portant sa croupe, abaissée, en arrière. La bohémienne ne lâchait pas pied. Elle riait, montrant des dents blanches, fines, jolies, nombreuses, terribles.
—Prends garde! dit enfin Renaud, je vais me pousser contre toi, du poitrail de ma bête!
—Je t’en défie, répondit-elle avec tranquillité.
Elle voyait de son œil sûr, dans les yeux du gardian, un trouble: le charme opérait! C’était maintenant à travers un brouillard qu’il regardait cette femme dont il était, par curiosité ardente, déjà voisine d’amour, l’étrange captif. Elle souriait.
Cela dura quelque temps.... Renaud, à la fin, se sentait stupide. Pour demeurer fidèle à Livette, qu’il ne pouvait trahir cependant avec celle-là même dont il s’était promis de la venger, il devait ne pas descendre de cheval, car, en mettant pied à terre, il fût devenu le plus fort! Pour rester fidèle, il devait courageusement rester le vaincu, dans cette lutte de la beauté contre la force. Et il attendait.
Elle surprit le regard du gardian, un instant détourné vers la plaine.
—Ah! ah! tu as peur qu’on te voie, lâche!... mais sois tranquille! On saura toujours ce qui t’arrive.... J’y prendrai peine! Tu viendras me conter quelque jour ce que t’en aura dit ta blonde pâle, à sang de neige!
Humilié d’être ainsi forcé d’obéir à une femme, mais rendu indécis et faible par la joie physique qu’elle lui donnait, il restait donc là! Sa bête, qu’il excitait sans la violenter, plusieurs fois chercha à se faire libre, sans y parvenir. Renaud regardait.... Légère, souple comme un petit chat-tigre, agile et forte,—habile à lutter avec un cheval,—la bohémienne, dont la main gauche ne lâchait pas la corde cruelle, avait entortillé la longue crinière, saisie d’abord à pleine poignée, autour de l’autre main, et quand le cheval se dressait,—ainsi agrippée à lui, elle se laissait soulever de terre, toute droite, la pointe des orteils tendue et crispée, ou bien, obliquement, elle accrochait ses pieds à la jambe du cavalier, s’attachant à lui comme un poulpe, avec ses lanières, se colle au rocher, et riant toujours, d’un air obstiné, méchant et triomphateur.
—Tu ne te délivreras plus de moi!
A la longue, de plus en plus inquiet, il eut horreur d’elle comme d’un insecte malfaisant, vu en rêve, araignée ou mouche à poison, qui se mettrait à vous suivre opiniâtrément, ou comme d’une couleuvre qui, prise de haine intelligente, étrange, s’obstinerait sur vos traces, implacablement patiente, et deviendrait épouvantable, malgré la petitesse inoffensive, par le surnaturel acharnement.
Et en vérité, la fermeté rageuse, la persévérance maligne, l’entêtement démoniaque de cette femme, protégée par sa beauté et par sa faiblesse, étaient effrayants.
Mais le jeu des muscles, qui faisait ondoyer cette peau féminine, luisante, humide maintenant de sueur, intéressait l’homme, malgré tout, lui plaisait toujours davantage. Le désir, en lui, se réveilla. Et, tout aussitôt, il n’accepta plus sa défaite, eut une révolte.
—Prends garde!... cria-t-il alors, et il poussa son cheval, l’éperonnant; mais, pincée aux naseaux, la bête ne fit que trois bonds et demeura immobile, soufflant du feu.... Pauvre Blanchet, qui avait connu les caresses et les gâteries de la jeune fille! il apprenait maintenant à connaître la femme.
Enfin, la bohémienne lâcha sa double proie.
—Pars! tu m’as assez vue! dit-elle tout à coup.
Renaud la regarda encore un instant sans rien dire et sans bouger. La force et le chaos de ses tentations l’arrêtaient une seconde encore, le fixaient là.... Cette chose extraordinaire (qu’il ne retrouverait pas) était donc finie!...—Des idées violentes, nette chacune, confuses par le nombre, se heurtaient dans sa tête. Comment n’avait-il pas mis fin plus tôt à ce combat? Que dirait-on de lui quand on le saurait? Comment avait-il pu, lui qui était le roi de la lande, ne pas se baisser pour ramasser cette joie? Mais Livette!... Ah oui! Livette!
Il enfonça brusquement ses deux éperons dans le ventre de Blanchet qui vola vers les Saintes.
La bohémienne, debout sur le rivage, regarda son fuyard longtemps. Elle souriait. Elle repassait en elle-même les péripéties de la lutte, et mesurait sa victoire. Elle rappelait une à une, pour en bien jouir, les idées qui avaient passé par son esprit lorsqu’elle avait marché vers le rivage.
Elle n’avait pas prémédité son agression, et sa première pensée avait bien été de ramasser quelques pierres pour les lancer, y étant adroite, à la tête de Renaud.... Mais elle n’en avait pas trouvé. Alors elle avait continué sa marche en avant, sans savoir ce qu’elle allait faire, mais certaine d’avoir à faire quelque chose contre ce chrétien insolent.
Puis, dès qu’elle avait senti fraîchir hors de l’eau sa belle poitrine nue, elle s’était dit à elle-même, en sa langue mystérieuse, pleine d’images et de mots cabalistiques, que si une sainte avait pu payer, rien qu’en lui montrant sa beauté toute nue, un batelier son ami,—une païenne pouvait bien, par un moyen pareil, châtier un bouvier brutal, car l’amour, c’est l’herbe à sorcier, c’est la douce-amère, la plante aux deux saveurs, baume et poison à la fois; et la femme est amère comme l’eau salée de la mer, effroyable comme la mort, et ses mains sont des chaînes plus fortes que le fer, et tout son être est redoutable comme une armée!
Elle qui était brune, presque noire de peau à côté de la blancheur des blondes, ne pourrait-elle pas commander, si elle le voulait bien, à cet amoureux de la pâle Livette? En vérité, pour qu’il fût infidèle à sa blonde fiancée, que fallait-il autre chose que se montrer à lui, et ne pouvait-elle pas le faire sans avoir l’air d’y songer? Assurément, insultée par ce chrétien, elle pouvait feindre d’en oublier, de colère, sa nudité, et l’attaquer avec cette nudité même!... Non, non, il n’était pas besoin de philtres, de paroles magiques, de flammes allumées la nuit, à la lune nouvelle, sous les trépieds où bouillonne l’eau du marécage, pleine de couleuvres, pour ensorceler celui-ci!... Elle sortirait de l’eau, nue et belle comme elle était, et le démon, à son ordre, ferait le reste!... Qu’était-ce que des cailloux lancés contre un homme jeune, à côté de la puissance qui s’échappait d’elle-même?... Oui, c’était là le charme des charmes. Elle le savait,—étant sorcière tout comme une autre, la femme! C’est le désir de son corps qu’elle allait jeter en lui comme un mauvais sort; dont elle allait l’empoisonner... et ensuite, tranquille, elle regarderait les ravages du poison.
Elle s’était donc avancée, petite et formidable, la reine! Elle savait aussi qu’autrefois, au temps des païens d’Europe, une déesse, une immortelle, était sortie de la mer, en avait jailli, blonde et nue, comme une fleur merveilleuse, et que, debout sur les eaux bleues, ses pieds dans une coquille de nacre, elle avait longtemps commandé aux hommes,—avant le règne du Christ Jésus.
Renaud, se retournant sur sa selle, vit la bohémienne, toujours toute nue et debout, qui étirait ses bras au soleil, comme si elle eût voulu, de loin encore, étonner et fasciner de sa beauté, le fiancé de Livette.
Le soleil avait disparu derrière la ligne d’horizon, et c’est sur un ciel de cuivre rouge que se profilait en noir la silhouette de la femme nue, plus mystérieuse dans le crépuscule.