VI
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Ce Rampal, qui avait emprunté le cheval de Jacques Renaud, n’était plus revenu.
Renaud ne montait plus maintenant d’autre cheval que Blanchet.
Rampal était un mauvais gueux, joueur, coureur de cabarets, bien connu à Arles dans toutes les maisons louches tapies le long du Rhône.
Chassé par plusieurs maîtres, gardian sans manade, il passait sa vie maintenant à courir à cheval d’une ville à l’autre, d’Aigues-Mortes à Nîmes, de Nîmes à Arles, d’Arles aux Martigues, et, dans chacune de ces villes, exerçait quelque métier douteux, trichait un peu aux cartes, gagnant de quoi vivre une semaine sans rien faire, et repartant, cette semaine-là, pour la Camargue qu’il aimait, où il avait, dans deux ou trois fermes, des femmes à qui plaisait son existence de forban mystérieux.
Pour cette vie, il fallait un cheval. Gardian à pied, Rampal avait d’abord volé un cheval à une manade, mais celui-là, la seconde nuit, rompant son entrave, l’avait quitté, avait traversé le Rhône à la nage et rejoint son troupeau. C’est alors que le gueux, ayant en effet des affaires pressées, avait dit à Renaud:
—Je prends ton cheval Cabri, j’ai besoin d’aller aux Saintes.
—Prends mon cheval, avait dit Renaud.
Il ne lui était pas venu à l’esprit que Rampal ne reviendrait pas. Sûr de sa réputation de force et de vaillantise, Jacques ne croyait pas qu’on pût s’exposer à sa colère.
Et puis, il avait pour Rampal une sorte de pitié mêlée d’un peu d’admiration. C’était un hardi cavalier que Rampal, et sans les femmes et les cartes, avec Renaud ou après lui, il eût été, lui aussi, un roi des gardians! En sorte que si Rampal faisait pitié à Renaud, Renaud faisait envie à Rampal.
Quant aux fredaines de ce «marrias», de ce mauvais chenapan, c’étaient jeux d’homme libre. Ni marié, ni fiancé, orphelin de père et de mère, n’ayant à nourrir, à aider personne, à complaire à personne, il avait bien raison de vivre à sa guise! Ainsi, du moins, pensaient la plupart des gens.
Renaud, d’ailleurs, quoique honnête, avait des goûts de vagabond.
Avant d’avoir au cœur, pour Livette, son étrange amitié, dont il se sentait comme attaché, lié aux pieds et aux mains, il avait, à la vérité, souvent couru avec Rampal de singulières aventures.
Plus d’une fois ils avaient galopé côte à côte, portant chacun en croupe, vers la libre plaine, une fille au rire facile qui, au sortir d’une course de taureaux à Aigues-Mortes ou en Arles, avait consenti à les suivre pour une nuit.
Seulement, en ces aventures, Renaud toujours avait joué franc jeu, ne promettant jamais ni mariage ni rien, offrant aux belles un cadeau, un souvenir, bague de laiton ou foulard,—fichu à plisser suivant la mode arlésienne, ou large ruban de velours à former coiffure, tandis que Rampal avait des trahisons, promettait beaucoup, sans tenir, bref n’était qu’un «féna», un vaurien.
Rampal avait donc emprunté le cheval de Renaud avec l’intention de le ramener le soir même, mais, ce soir-là, on lui avait annoncé une fête aux Martigues, et il était parti, sans se soucier de Renaud. «Il prendra, s’était-il dit, un cheval de sa manade»... Or, Audiffret, le père de Livette, l’intendant du château, avait voulu que Renaud prît Blanchet.
—Prends Blanchet, lui avait-il dit. Il me fait peur pour notre fille. C’est un maître cheval, mais ombrageux, des fois. Achève de nous le dresser. Je veux qu’il coure cette année aux fêtes de Béziers. Entraîne-le.
Et, heureuse que Blanchet fût à «son ami», car déjà elle appelait ainsi Renaud, dans le silence de son cœur,—Livette, qui aimait Blanchet, avait simplement dit:
—Je vous le recommande.
Il y avait plus de six mois de cela.
Rampal, qui avait fait parler de lui cependant, et dont Renaud avait eu plusieurs fois des nouvelles, n’avait pas ramené le cheval.
Renaud patientait. Plusieurs fois, informé que Rampal était ici ou là, il avait essayé de le joindre sans y parvenir.
—Je l’attraperai quelque jour! disait Renaud; il ne perd rien pour attendre.
Il espérait bien que la fête des Saintes-Maries ramènerait ce coquin.
—Avec les bohémiens voleurs, celui-là reviendra! répétait-il, et il ne se trompait pas.
Rampal, pour un empire, n’aurait pas manqué une fois de venir au pèlerinage des Saintes. Le gueux se serait cru damné. C’était pour lui habitude d’enfance de venir demander pardon de ses fautes aux deux Maries et à Sara la servante, dont il ne faisait que rire par fanfaronnade, ne pouvant s’assurer à lui-même s’il croyait en elles ou non.
Cette année-là, affilié aux bohémiens, pour des affaires de maquignonnage (on sait que les bohémiens, hommes et femmes, roms et juwas, comme ils disent, ont une connaissance approfondie de tout ce qui se rapporte au cheval), Rampal leur avait été une excellente source de renseignements.
Par différents moyens, on l’avait fait parler sur ceci, sur cela, sur tous et sur toutes. Il ne savait pas bien lui-même qu’il eût conté tant de choses.
On l’avait interrogé, tantôt nettement, à l’improviste; tantôt d’une façon détournée et lente, et puis pendant l’ivresse, et même pendant le sommeil. Et la mémoire infaillible des gitanes avait rigoureusement enregistré ses réponses,—de quoi étonner toute la Camargue.
Rampal n’avait pas même été questionné par la reine bohême qui se méfiait de sa discrétion, et qui tenait de seconde main sa connaissance des secrets du pays.
Une fois seulement il lui avait adressé la parole. C’était un soir où la reine mendiante s’était mise à danser pour elle-même, sur le grand chemin au bruit de son tambour de basque qui ne la quittait guère.
—Tu es belle! lui avait-il dit.
—Tu es laid! avait-elle répondu très vite avec mépris.
—Donne-moi, fit Rampal, la bague de ton doigt, je t’en donnerai une autre.
Elle avait regardé d’un œil tout plein d’étincelles sa bague barbare, en argent battu au marteau, puis le chrétien insolent, et elle avait dit:
—Un coup de bâton sur les reins, voilà ce que je donnerai, chien! si tu ne me laisses!
Et, laidement, elle avait craché comme par dégoût.
Un peu troublé, Rampal avait quitté la partie.
Cette femme avait une façon de regarder qui troublait les gens. On eût dit qu’il sortait de ses yeux un feu noir, une flamme aiguë. Cela pénétrait, fouillait, et on n’y pouvait rien. Elle entrait dans votre regard, mais on n’entrait pas dans le sien—qui, au contraire, repoussait, s’opposait au vôtre comme une chose solide. Et, dans ces moments, elle était fièrement cambrée, la tête un peu en arrière, tout le corps en arrêt, si onduleux et si rigide à la fois, qu’on eût dit d’une vipère à cornes dressée sur sa queue, fascinante et prête à bondir.
—Je ne peux pas vous expliquer, Jacques, comme cette femme m’a fait peur, avait dit à Renaud Livette. J’en ai encore le sang gelé!... Elle m’a menacée! Et quand cette couronne d’épines est tombée devant moi, j’ai cru que j’allais—Bonne Mère!—m’évanouir!
—Celle-là aussi, avait répondu Renaud, si je la rencontre, elle aura à qui parler!
—Laissez, Jacques, les païens tranquilles! Ce n’est pas bon d’avoir affaire au diable.
Mais le gardian aimait la bataille, et il ne désirait rien tant que rencontrer Rampal et Zinzara, le joueur et la reine des tarots,—«deux bohémiens, deux voleurs ensemble,» pensait Renaud.