← Table of contents
Roi de Camargue

X

Reading edition

... Il savait bien, lui aussi, qu’il n’avait pas besoin du remède qu’on donne aux fiévreux, et que la fièvre qu’il avait ne lui venait pas du marécage.

Elle ne parla plus de la drogue, mais comme, sur le palier, il s’apprêtait à descendre:

—... Si nous allions, dit-elle, sur la terrasse?

Livette voulait prolonger le tête-à-tête, voir si elle retrouverait, après la prière, son Renaud.

Il déposa sa lampe en haut de l’escalier; et, poussant la porte qui s’ouvrait au-dessus de la dernière marche, tous deux se trouvèrent sur la terrasse qui domine tout le Château.

Terrasse carrée, au milieu de laquelle dormait, gisante à terre, renversée sur le flanc avec sa cage de fer, la grosse cloche, de trois pieds de diamètre, qui, autrefois, commandait le travail aussi bien que la prière, et qui, sonnant l’angélus, faisait s’agenouiller, au bord des marais pleins de miasmes, les fiévreux travailleurs du domaine.

Du bout de leur pied, machinalement, tous deux, tour à tour, frappèrent la grosse cloche couchée sur le flanc. Elle rendit une plainte courte, vite étouffée par le contact avec les dalles. Ce fut comme le soupir d’un cœur mystérieux.

Le cœur plaintif comme cette cloche, ils s’accoudèrent aux parapets de pierre, devant la nuit.

Livette et Renaud s’aimaient, mais, à lui, la tendresse ne suffisait plus. La sève du printemps, qui bouillait en désirs dans ses veines, fleurissait, au cœur de Livette, en douces fleurs de songerie.

Au-dessus de leur tête, le fourmillement des étoiles était magique. Il y en avait comme il y a des mouïssales et des grenouilles dans le désert, comme il y a des vagues dans la mer. Elles semblaient s’ouvrir et se fermer à demi, comme les fleurs d’un pré qu’agite un petit souffle rapide; comme des paupières qui font un signe.

Elles semblaient avoir quelque chose à dire.... Elles remuaient comme des lèvres qui parlent une langue vive, qui disent une chose très pressée, qu’il faut qu’on sache, mais nul bruit venant d’elles ne frappe les oreilles des hommes, car l’ouïe des hommes n’est pas assez fine. Et, de même, leur regard n’est pas assez subtil pour voir que les poussières (pâles comme des pollens) du chemin de Saint-Jacques,—sont aussi des étoiles. Ils l’ont vu avec un autre regard que s’est fait leur esprit, mais ce regard-là est encore impuissant à pénétrer plus loin, plus profond,—à tout connaître.

Et puis,—et Renaud lui-même avait entendu dire ces choses par des gardeurs de moutons, de ceux qui passent l’hiver en Camargue et en Crau, et qui, l’été, sur les sommets des Alpes, passent leurs nuits à compter les étoiles,—il y a, dans le ciel,—par delà les ciels visibles,—des feux allumés si loin de nous, si loin, que leur lumière, en train de venir vers notre terre, n’y parviendra que dans des siècles. Les hommes sortis de nous, après des siècles, verront scintiller des étoiles qui, de notre temps, allumées déjà, faisaient des signes perdus pour nous. Et, en ce temps-là, des idées, qui sont déjà allumées dans des âmes d’hommes, et qui aujourd’hui sont vues uniquement de ceux-là même en qui elles brillent,—brilleront pour tous, et l’une d’elles sera, dans chacun, l’amour et la pitié du monde.

Et ni Livette, non certes, ni Renaud, ne pouvaient approfondir ces infinis, mais, de l’immensité de ce ciel, fourmillant de fines lumières, il leur venait au cœur une émotion innomée, faite de toutes les espérances à naître.

Des mondes futurs, plus beaux, rêvaient en eux, avec eux.

En eux aussi, parce qu’ils étaient jeunes et créatures humaines, il y avait une part d’avenir. En eux aussi était le dépôt des vies futures. En eux aussi s’agitait sourdement l’inconnu des générations à naître, auxquelles un couple suffirait, sur les ruines du monde aboli, pour qu’elles eussent le désir de vivre et qu’elles en eussent le pouvoir.

Une étincelle, c’est tout le feu. Un couple, c’est tout l’amour. Le nombre infini n’est pas plus grand que le nombre deux. Et c’est pourquoi les grands savants qui calculent comme Barrême, n’en savent pas plus long sur la vie et sur le cœur, que Livette et Renaud,—qui ne savent rien.

Ils savaient seulement qu’ils vivaient, qu’ils voulaient aimer, qu’ils se cherchaient et se fuyaient en même temps,—mais ils ne se demandaient pas pourquoi. Ils ne se disaient rien. Ils éprouvaient. Ils ne pouvaient pas se dire que les rivalités et les jalousies, c’est-à-dire la douleur, servent le dessein de la nature qui veut sans doute, en les provoquant, exaspérer le désir, afin que la création soit assurée par les paroxysmes, et l’avenir universel par l’impérieux besoin de la joie.

Qu’importe à la loi, le faible, le vaincu? c’est le fort, dit-on, qu’elle veut reproduire, seul.

La pitié et la justice sont l’invention de l’homme et n’auront de triomphe que quand elles auront été lentement mêlées par l’esprit humain à la matière dont il est fait.

Ils souffraient, ils aspiraient à jouir,—sous l’inconnu d’un ciel de printemps. Ils attendaient leur joie, ils appelaient toute l’espérance, et ils regardaient l’horizon obscur, le désert où miroitaient les sables parmi les enganes sombres, et (entre les lignes noires des tamaris) les étangs scintillants de sel. Ils regardaient cette immensité où ils semblaient perdus, et où pourtant ils sentaient bien qu’à eux seuls ils étaient tout; et ils écoutaient, sans l’entendre, le bruissement éternel de l’île, murmures d’eaux, froissements de roseaux, de feuilles remuées, rumeurs de bêtes errantes, grondements éloignés de deux fleuves en route, de mer tressautante;—et cette voix de toute l’île accompagnait avec justesse, par l’étendue et le nombre des sonorités qui la composaient, ce pétillement muet des étoiles que personne n’entend.

Il y avait dans le parc, invisible pour eux à cette heure, un arbre étranger dont on voyait, dans le jour, les fleurs s’ouvrir avec un bruit doux. Ils s’amusaient quelquefois à regarder cet arbre, venu de Syrie, disait-on. Une détonation légère, comme étouffée, et voilà qu’un petit nuage très odorant sort de la cellule qui éclate. Cet arbre continuait, dans la nuit, à jeter sa poussière de désirs en quête, et vers les fiancés montait son odeur sauvage.

Rien qu’à se frôler, ils tremblaient de joie.... Ah! si elle avait pu lui donner, par ce beau soir de mai, tout ce qu’il appelait d’amour avec sa jeunesse! s’il avait pu sentir, sous ses lèvres chaudes, les lèvres de la jeune vierge se fondre amollies, là, sur cette haute terrasse qui dominait les cimes rondes des grands arbres du parc, sous ce ciel noir, magnifique d’étoiles, sans doute elle fût restée seule maîtresse de lui, la petite fiancée!...

Mais entre Livette et Renaud, il y avait trop d’obstacles; et comme il s’efforçait sagement de ne plus aller à elle, c’est vers l’autre qu’il allait en pensée.

Et Livette se sentait déjà la détresse des abandonnées. Tout ce grand pays plat, que ses yeux connaissaient bien et qu’elle devinait dans la nuit tout autour d’elle, lui paraissait tout à coup vide, vraiment un désert, et tout semblable par là à son cœur même. Et doucement, en silence, elle s’était mise à pleurer,—ce que voyant, l’un des deux grands chiens de la ferme, son favori, qui la cherchait partout depuis un moment, vint lécher sa main pendante.

Et là-bas, tout là-bas, au-dessus de cette barre sombre qui était la mer, Renaud, pendant ce temps, croyait voir monter, droite, comme suspendue dans l’espace, ou portée par les vagues, une forme de femme nue, qui l’attendait.

—Livette! Livette!

C’était la grand’mère qui appelait.

Ils redescendirent sans échanger une parole.

—Bonsoir, monsieur Jacques, dit la jeune fille.

—Bonne nuit, demoiselle, répondit Renaud.

Ainsi, ils s’appelèrent, ce soir-là, monsieur et mademoiselle, et, un instant après qu’ils se furent quittés, Renaud, dans le plus grand silence, prit son cheval à l’écurie et s’éloigna.

Il ne sentait pas que Livette, à sa fenêtre, le regardait partir avec des yeux où remontaient les larmes.

—Où s’en va-t-il?

Elle suivit un moment du regard le point brillant, un reflet d’étoile, qui, allumé au bout de la pique du gardian, dansait dans l’ombre, à travers les arbres, comme un feu follet,—et quand l’étincelle s’éteignit, elle ne vit plus les étoiles.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings