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Rob-Roy

Front matter (continued 8)

A.-J.-B. (Auguste-Jean-Baptiste) Defauconpret translation

Quoi qu'il en soit, le Forth, autant que j'en pus juger à la clarté imparfaite de la lune, me parut mériter le tribut d'admiration que lui accordent ceux qui habitent non loin de ses bords. Une belle éminence de la forme sphérique la plus régulière, couverte d'un taillis de coudriers, de frênes et de chênes nains, mêlés de quelques vieux arbres qui élevaient au-dessus leur tête majestueuse, semblait protéger le berceau où cette rivière prenait naissance. Mon digne compagnon me fit part à ce sujet d'une opinion répandue dans le voisinage; et, tout en m'assurant qu'il n'en croyait pas un mot, le ton bas et mystérieux avec lequel il en parlait prouvait que son incrédulité n'était pas bien affermie. Cette montagne si belle et si régulière, couronnée d'une telle variété d'arbres et de taillis, passait pour renfermer dans ses invisibles cavernes les palais des fées, êtres qui tenaient le milieu entre l'homme et les démons, et qui, sans être positivement malveillants pour le genre humain, devaient pourtant être soigneusement évités, à cause de leur caractère capricieux, irritable et vindicatif.

— On les appelle, continua M. Jarvie en baissant encore davantage la voix, _Daoine Schie _ce qui veut dire, comme on me l'a expliqué, hommes de paix. C'est sans doute pour gagner leur bienveillance qu'on les a nommés ainsi, et je ne vois pas pourquoi nous ne leur donnerions pas aussi ce nom, M. Osbaldistone, car il n'est pas sage de mal parler du laird dans ses domaines. Apercevant alors de loin quelques lumières: — Après tout, continua-t-il d'un ton plus ferme, ce sont autant d'illusions de l'esprit de mensonge, et je ne crains pas de le dire… car voilà les lumières du clachan d'Aberfoil, et nous sommes près du terme de notre voyage.

Cette nouvelle me fit grand plaisir, moins parce qu'elle rendait à mon digne ami la liberté d'exprimer sans risque ses véritables sentiments sur les _Daoine Schie _que parce qu'elle nous promettait quelques heures de repos, dont nous et nos montures avions grand besoin après avoir fait plus de cinquante milles.

Nous traversâmes le Forth à sa source sur un vieux pont de pierre très élevé et très étroit.[103] Mon conducteur m'apprit cependant que, pour franchir cette rivière et toutes ses eaux tributaires, le passage général des Highlands du côté du sud avait lieu par ce qu'on appelait les gués de Frew, toujours très profonds et très difficiles, souvent même impraticables. Au-dessous de ces gués, on ne peut le traverser qu'en remontant à l'est jusqu'au pont de Stirling, de sorte que le Forth forme une barrière naturelle entre les Highlands et les Lowlands d'Écosse, depuis sa source jusqu'au _frith _ou golfe par lequel il se perd dans l'Océan. Les événements que je vais rapporter, et dont nous fûmes témoins, m'engagent à citer l'expression énergique et proverbiale du bailli Jarvie, qui me dit que le Forth était la bride des montagnards.

Environ un mille après avoir passé le pont, nous nous trouvâmes à la porte de l'auberge où nous devions passer la nuit. C'était une hutte plus misérable encore que celle où nous avions dîné: mais on voyait briller de la lumière à travers les petites croisées, on entendait différentes voix dans l'intérieur, et tout nous faisait espérer que nous y trouverions un gîte et un souper, ce qui ne nous était nullement indifférent.

André fut le premier à nous faire remarquer une branche de saule dépouillée de son écorce, placée sur le seuil de la porte entrouverte. Il fit un pas en arrière: — N'entrez pas, nous dit- il, n'entrez pas. Cette branche annonce qu'il se trouve là quelques-uns de leurs chefs ou grands hommes, qui sont à boire l'usquebaugh[104] et qui ne veulent pas être interrompus. Le moins qui puisse nous arriver, si nous y montrons notre nez, c'est d'attraper quelques coups sur la tête, à moins que quelqu'un d'eux n'ait la fantaisie de réchauffer dans notre chair la lame de son dirk, ce qui est possible.

— Je crois, me dit M. Jarvie à voix basse, en réponse à un regard que je lui adressai, que le coucou a raison de chanter une fois l'an.

Deux ou trois filles à demi vêtues parurent à la porte du cabaret et de deux ou trois chaumières voisines en entendant le bruit de nos chevaux, et ouvrirent de grands yeux en nous voyant; mais pas une ne s'approcha de nous pour nous offrir ses services, et, à chaque question que nous fîmes, on nous répondit constamment: — _Ha niel sassenach.[105] _M. Jarvie, qui avait de l'expérience, trouva pourtant bientôt le moyen de leur faire parler anglais. Prenant par le bras un enfant de dix à onze ans, qui n'avait pour tout vêtement qu'un lambeau de vieux plaid, et lui montrant un bawbie[106]:

— Si je vous donne cela, lui dit-il, entendrez-vous le sassenach?

— Oui, oui! répondit le marmot en bon anglais, très certainement.

— Eh bien! mon enfant, allez dire à votre maman qu'il y a ici deux messieurs qui désirent lui parler.

L'hôtesse arriva sur-le-champ, tenant en main un morceau de bois de sapin allumé. La térébenthine de cette espèce de torche qu'on tire généralement des fondrières à tourbe lui donne un éclat pétillant qui fait qu'on l'emploie fréquemment dans les Highlands au lieu de chandelle. La lumière éclairait les traits inquiets et sauvages d'une femme pâle, maigre, et d'une taille plus qu'ordinaire, dont les vêtements malpropres et en haillons atteignaient tout au plus le but que se propose la décence, à l'aide d'un plaid ou mantelet de tartan, et ne pouvaient lui être d'aucune autre utilité. Ses cheveux noirs s'échappant en désordre de sa coiffe, l'air étrange et embarrassé avec lequel elle nous regardait, tout en un mot donnait en la voyant l'idée d'une sorcière interrompue au milieu de ses coupables rites.

Elle refusa positivement de nous recevoir. Nous insistâmes, nous fîmes valoir le long voyage que nous venions de faire, le besoin que nous éprouvions de repos et de nourriture, nous et nos chevaux, et l'impossibilité de trouver un autre gîte avant d'arriver à Callender, village qui, d'après M. Jarvie, était encore éloigné de sept milles d'Écosse. Je n'ai jamais pu savoir bien au juste combien cette distance produit en milles d'Angleterre; mais je crois qu'on peut la calculer au double sans courir le risque de se tromper beaucoup. L'hôtesse obstinée n'eut aucun égard à mes remontrances. — Il vaut mieux aller plus loin que de vous attirer malheur, nous dit-elle en se servant du dialecte écossais des Lowlands, car elle était native du comté de Lennox; ma maison est occupée par des gens qui ne verraient pas de bon oeil des étrangers. Ils attendent du monde, peut-être des Habits-Rouges de la garnison. Elle appuya sur ces derniers mots avec emphase, tout en baissant la voix pour les prononcer. — La nuit est belle, ajouta-t-elle; une nuit passée dans la plaine vous rafraîchira le sang. Vous pouvez bien dormir sous vos manteaux comme une lame dans son fourreau. — Il n'y a guère de fondrières, si vous choisissez bien votre gîte, et vous pouvez attacher vos chevaux à quelque arbre des hauteurs, personne ne leur dira rien.

— Mais, ma bonne femme, lui dis-je pendant que le bailli soupirait et restait dans l'indécision, il y a six heures que nous avons dîné; nous n'avons rien pris depuis ce temps, je meurs véritablement de faim et je n'ai pas envie d'aller me coucher sans souper dans vos montagnes. Il faut absolument que j'entre; faites vos excuses à vos hôtes pour introduire deux étrangers dans leur compagnie. André, conduisez nos chevaux dans l'écurie, et venez nous rejoindre.

L'Hécate de ce lieu me regarda d'un air de surprise en s'écriant:

— On ne peut pas empêcher un entêté de faire ce qui lui plaît: que ceux qui veulent aller à Cupar y aillent[107]. Voyez ces gourmands d'Anglais! en voilà un qui convient qu'il a déjà fait un bon repas dans la journée, et il risquerait sa vie plutôt que de se passer de souper! Mettez du rostbeef et du pudding de l'autre côté du précipice de Tophet, et un Anglais sautera par-dessus pour y arriver; mais je m'en lave les mains! — Suivez-moi, monsieur, dit-elle à André, je vais vous montrer l'écurie.

Je l'avoue, les expressions de l'hôtesse ne me plaisaient guère: elles semblaient annoncer quelque danger; mais je ne voulus pas reculer après avoir déclaré ma résolution, et j'entrai hardiment dans la maison. Après avoir risqué de me rompre les jambes contre un baquet qui se trouvait dans un étroit vestibule, j'ouvris une mauvaise porte en joncs, et je me trouvai, ainsi que M. Jarvie qui me suivait, dans le principal appartement de ce caravansérail écossais.

L'intérieur présentait un aspect singulier pour des yeux anglais. Le feu, alimenté par des tourbes et des branches de bois sec, brûlait au milieu de la salle, et la fumée, n'ayant d'autre issue qu'un trou pratiqué à la toiture, tournoyait autour des solives de la hutte, suspendue en noirs flocons à cinq pieds au-dessus du plancher. L'espace inférieur était tenu assez libre par d'innombrables courants d'air qui arrivaient sur le feu par les fentes du panneau d'osier servant de porte; par deux trous carrés servant de fenêtres et bouchés seulement l'un avec un plaid, l'autre avec les haillons d'une capote, et surtout par les crevasses des murs, construits en cailloux et en tourbe cimentés avec de la boue.

Devant une vieille table de chêne, placée près du feu, étaient assis trois hommes qu'il était impossible de regarder d'un oeil indifférent. Deux d'entre eux avaient le costume des Highlands. L'un, de petite taille, le teint basané, l'oeil vif, les traits animés, l'air irritable, portait des _trews, _pantalons serrés, en une espèce de tricot de diverses couleurs. Le bailli me dit à l'oreille que c'était bien certainement un personnage de quelque importance, car les seuls Duinhewassels[108] portaient des _trews, _et il était même très difficile de les fabriquer au goût highlandais.

L'autre était un homme grand et vigoureux, ayant des cheveux roux, la figure bourgeonnée, les pommettes saillantes et le menton à angle aigu, — espèce de caricature des traits nationaux de l'Écosse. Le _tartan _de ses vêtements différait de celui de son compagnon par une plus grande quantité de carreaux rouges, tandis que le noir et le vert foncé dominaient dans le tissu de l'autre.

Le troisième avait le costume des Lowlands. Il avait le regard fier et hardi, des membres robustes et la tournure militaire. Sa redingote était couverte d'une profusion de galons, et son chapeau à cornes avait des dimensions énormes. Son sabre court et ses pistolets étaient sur la table devant lui. Les deux Highlanders avaient aussi devant eux leurs dirks nus, la pointe enfoncée dans la table. J'appris ensuite que c'était un signe qu'il fallait qu'aucune querelle n'interrompît ou troublât leurs libations. Un grand pot d'étain placé au milieu de la table pouvait contenir quatre pintes d'_usquebaugh, _liqueur presque aussi forte que l'eau-de-vie, que les Highlanders distillent de la drêche, et dont ils boivent une quantité excessive. Un verre cassé et monté sur un pied de bois servait de coupe et circulait avec une rapidité merveilleuse. Ces hommes parlaient tous ensemble et très haut, tantôt en anglais, tantôt en gaélique.

Un autre Highlander, enveloppé dans son plaid, était couché sur le plancher, la tête appuyée sur une pierre avec une botte de paille pour oreiller. Il dormait ou semblait dormir, sans faire attention à ce qui se passait autour de lui. Il paraissait aussi être étranger, car il portait l'épée et le bouclier, armes ordinaires de ses compatriotes quand ils voyagent. Le long des murs on voyait des lits ou crèches de différentes formes, les uns faits avec de vieilles planches, les autres avec des claies en osier; et c'était là que dormait toute la famille, hommes, femmes et enfants, sans autres rideaux que l'épaisse fumée qui s'élevait de tous côtés.

Nous avions fait si peu de bruit en entrant, et les buveurs que j'ai décrits étaient si animés à leur discussion, qu'ils furent quelques minutes sans s'apercevoir de notre arrivée; mais je remarquai que le Highlander couché près du feu se souleva sur le coude, écarta le plaid qui lui couvrait le visage, et, nous ayant regardés un instant, reprit sa première attitude comme pour se livrer de nouveau au sommeil que nous avions interrompu.

Nous nous approchâmes du feu, qui ne nous était pas indifférent après avoir voyagé pendant une soirée très froide, au milieu des montagnes, et ce fut en appelant l'hôtesse que j'attirai sur nous l'attention de la compagnie. Elle s'approcha, jeta des regards inquiets tantôt sur nous, tantôt sur ses autres hôtes, et lorsque je lui dis de nous servir à manger, elle nous répondit en hésitant et avec un air d'embarras qu'elle ne savait pas… qu'elle ne croyait pas… qu'il y eût rien chez elle… rien qui pût nous convenir.

Je l'assurai que nous étions fort indifférents sur la qualité des mets qu'elle pourrait nous offrir, mais qu'il nous fallait quelque chose. Renversant un baquet et une cage à poulets vide, j'en fis deux sièges pour M. Jarvie et pour moi, et André, qui entra en ce moment, se tint debout en silence derrière nous. Les naturels du pays, comme je puis bien les appeler, nous regardaient d'un air qui exprimait qu'ils étaient confondus de notre assurance, et nous cachâmes de notre mieux, sous un air d'indifférence, l'inquiétude que nous avions en secret sur l'accueil que nous feraient ceux qui nous avaient précédés en ce lieu.

Enfin le moins grand des Highlanders, s'adressant à moi, me dit en bon anglais et d'un air de hauteur:

— Vous vous mettez à votre aise comme chez vous, monsieur!

— C'est ce que je fais toujours, répondis-je, quand je me trouve dans une maison ouverte au public.

— Et vous n'avez pas vu, dit le plus grand, par la branche placée à la porte, que des gentlemen ont pris la maison publique pour s'y occuper de leurs affaires privées?

— Je ne suis pas obligé de connaître les usages de ce pays, mais il me reste à apprendre comment trois personnes peuvent avoir le droit d'exclure tous les voyageurs de la seule auberge qui se trouve à plusieurs milles à la ronde.

— Cela n'est pas raisonnable, messieurs, dit M. Jarvie; nous ne voulons pas vous offenser, mais en conscience cela n'est pas raisonnable ni autorisé par la loi. Mais pour établir la bonne intelligence, si vous voulez partager avec nous un pot d'eau-de- vie, gens paisibles que nous sommes…

— Au diable votre eau-de-vie, monsieur, dit le Lowlander en enfonçant fièrement son chapeau sur sa tête; nous ne voulons ni de votre eau-de-vie ni de votre compagnie. En parlant ainsi il se leva: ses compagnons en firent autant et se parlèrent à mots entrecoupés, ajustant leurs plaids, et reniflant l'air comme font leurs compatriotes quand ils veulent se mettre en colère.

— Je vous ai prévenus de ce qui arriverait, messieurs, nous dit l'hôtesse avec humeur, et je devais vous le dire. Sortez de ma maison. Il ne sera pas dit que des gentilshommes seront troublés chez Jeannie Mac-Alpine si elle peut l'empêcher. Des rôdeurs anglais qui courent le pays pendant la nuit viendront déranger d'honnêtes gentilshommes qui boivent tranquillement au coin du feu!

Dans tout autre moment j'aurais pensé au proverbe latin:

Dat veniam carvis, vexat censura columbas.[109]

Mais ce n'était pas l'instant de faire une citation classique, car il me paraissait évident qu'on allait nous chercher querelle. Je m'en inquiétais peu pour moi-même, tant j'étais indigné de l'insolence de ces gens inhospitaliers, mais j'en étais fâché à cause de mon compagnon, dont les qualités physiques et morales n'étaient guère propres à mettre à fin une pareille aventure. Je me levai pourtant quand je vis les autres se lever, je me débarrassai de mon manteau pour être prêt à me mettre plus aisément sur la défensive.

— Nous sommes trois contre trois, dit le moins grand des deux Highlanders en jetant les yeux sur nous; si vous êtes des hommes, dégainons. En parlant ainsi il tira sa claymore et s'avança contre moi. Je me mis en défense sans craindre beaucoup l'issue de ce combat, comptant sur la supériorité de mon arme et sur ma science en escrime.

Le bailli m'imita avec plus de résolution que je ne l'en aurais cru capable.

Voyant le géant highlandais s'avancer contre lui l'arme haute, il secoua une ou deux fois la poignée de sa lame qu'il appelait sa _shabble[110], _et, la trouvant paresseuse à quitter le fourreau où la rouille la fixait depuis longtemps, il saisit un soc de charrue dont on s'était servi en guise de poker[111], et qui était complètement rouge. Il le fit brandir avec tant d'effet qu'il accrocha le plaid de son adversaire et le jeta sur le brasier. Celui-ci le ramassa aussitôt, et donna quelques instants de répit au bailli tandis qu'il s'occupait à éteindre le feu qui en consumait déjà une partie.

André, au contraire, qui aurait dû faire face au champion des Lowlands, je le dis à regret, avait trouvé le moyen de disparaître dès le commencement de la querelle. Mais son antagoniste, l'ayant vu s'enfuir, s'écria: — Partie égale! partie égale! et se contenta avec courtoisie de rester spectateur du combat.

Mon but était de désarmer mon ennemi; mais je n'osais en approcher de trop près, de crainte du dirk qu'il tenait de la main gauche et dont il se servait pour parer les coups que je lui portais, tandis qu'il m'attaquait de la droite. Cependant le bailli, malgré son premier succès, ne se défendait qu'avec beaucoup de peine. Le poids de l'arme dont il se servait, son embonpoint, et même sa colère, avaient déjà épuisé ses forces; il allait se trouver à la merci de son adversaire quand le dormeur, éveillé par le bruit des armes, se leva tout à coup, et, ayant porté les yeux sur lui, se jeta, l'épée nue d'une main et la targe de l'autre, entre le magistrat hors d'haleine et son assaillant:

— _Elle _a mangé le pain de la ville de Glascow, s'écria-t-il, et sur sa foi c'est elle qui se battra pour le bailli Sharvie dans le clachan d'Aberfoil. — Et joignant les actions aux paroles, cet auxiliaire inattendu fit siffler sa lame aux oreilles de son compatriote à la haute taille, qui lui rendit ses coups avec usure. Mais étant tous deux armés de targes, boucliers de bois doublés de cuivre et couverts de peau, qu'ils opposaient avec succès à leurs coups réciproques, il résultait de ce combat plus de bruit que de danger véritable. Il paraît au surplus que nos agresseurs nous avaient attaqués par bravade plutôt que dans le dessein sérieux de nous blesser; car l'habitant des Lowlands qui n'avait joué jusque-là que le rôle de spectateur commença alors à se charger de celui de médiateur.

— Allons, retenez vos bras! retenez vos bras! en voilà assez, en voilà bien assez! Ce n'est pas une querelle à s'ensuivre mort d'homme. Les étrangers se sont montrés hommes d'honneur, ils nous ont donné satisfaction. Je suis aussi chatouilleux que personne sur l'honneur, mais je n'aime pas à voir répandre le sang sans nécessité.

Je n'avais nul désir de prolonger la querelle, et mon adversaire paraissait également disposé à remettre son épée dans le fourreau. Le bailli haletant pouvait être regardé comme _hors de combat, _et nos deux autres champions du bouclier et de la claymore finirent le leur avec autant d'indifférence qu'ils l'avaient commencé.

— Maintenant, dit notre pacificateur, buvons de bon accord comme de braves compagnons. La maison est assez grande pour que nous y tenions tous, il me semble. Je propose que le gros petit homme qui a l'air essoufflé dans cette querelle paie un pot d'eau-de-vie, j'en paierai un autre par représailles, et pour le surplus nous ferons sonner chacun nos _bawbies _comme des frères.

— Et qui me paiera mon beau plaid tout neuf, où le feu a fait un trou par lequel une marmite passerait? dit le grand Highlander. A- t-on jamais vu un homme de bon sens prendre une pareille arme pour se battre?

— Que ce ne soit pas un obstacle à la paix, s'écria le magistrat qui avait enfin repris haleine et qui semblait disposé à jouir du triomphe de s'être conduit avec bravoure et à éviter la nécessité de recourir à une médiation douteuse. — Puisque j'ai fait la blessure, je saurai bien y appliquer l'emplâtre. Vous aurez un autre plaid, un des plus beaux, aux couleurs de votre clan. Dites- moi seulement où je dois vous l'envoyer de Glascow.

— Je n'ai pas besoin de vous nommer mon clan. Je suis du clan du roi, c'est une chose connue: mais vous n'avez qu'à prendre un échantillon de mon plaid… fi! fi! il sent comme une tête de mouton cuite à la fumée. Vous verrez par là l'espèce qu'il faut choisir. Un de mes cousins, un gentilhomme de Glascow qui doit aller vendre des oeufs à la Saint-Martin, ira le chercher chez vous. Mais, brave homme, la première fois que vous vous battrez, si vous avez quelque égard pour votre adversaire, que ce soit avec votre épée, puisque vous en portez une, et non pas avec des tisons et des ferrements rougis au feu, comme un Indien sauvage.

— En conscience, répondit M. Jarvie, chacun fait ce qu'il peut. Ma rapière n'a pas vu le jour depuis la bataille du pont de Bothwell. C'est feu mon père qui la portait alors, et je ne sais même pas trop s'il la mit au grand air, car le combat ne fut pas long. Quoi qu'il en soit, la lame a pris tant d'amitié pour le fourreau qu'il n'a pas été en mon pouvoir de l'en séparer; et voyant que vous m'attaquiez à l'improviste, j'ai saisi pour me défendre le premier outil qui m'est tombé sous la main. De bonne foi, le temps de se battre commence à passer pour moi, et cependant il ne faudrait pas qu'on me marchât sur le pied. Mais où est donc le brave garçon qui a pris si chaudement ma défense? Il faut qu'il boive un verre d'eau-de-vie avec nous, quand ce serait le dernier que je devrais boire de ma vie.

Le champion qu'il cherchait était devenu invisible. Il avait disparu, sans être observé de personne, à la fin de la querelle; mais à sa chevelure rousse et à ses traits sauvages j'avais déjà reconnu en lui notre ami Dougal, le porte-clefs fugitif de la prison de Glascow. J'en fis part à voix basse au bailli, qui me répondit sur le même ton: — Fort bien, fort bien! Je vois que celui que vous savez bien a eu raison de nous dire l'autre jour que ce Dougal a des éclairs de bon sens. Il faudra que je pense à quelque moyen de lui être utile.

Il s'assit alors sur la cage à poulets, et, respirant enfin plus librement: — La mère, dit-il à l'hôtesse, maintenant que je vois que mon sac n'est pas troué, comme j'avais d'assez bonnes raisons pour le craindre, je voudrais avoir quelque chose à y mettre.

Dès que la dame avait vu la querelle apaisée, son humeur avait fait place à la complaisance la plus empressée, et elle se mit sur-le-champ à nous préparer à souper. Rien ne me surprit davantage dans cette affaire que le calme avec lequel elle et toute sa famille en furent témoins. Elle cria seulement à une servante: — Fermez la porte! fermez la porte! blessé ou tué, que personne ne sorte avant que l'écot soit payé. Quant à ceux qui dormaient dans les lits placés le long des murs, ils ne firent que soulever un instant leur corps sans chemise, nous regardèrent et crièrent: _Oigh! oigh! _du ton proportionné à leur âge et à leur sexe, et se rendormirent, je crois, avant que les lames fussent remises dans le fourreau.

Cependant notre hôtesse ne perdit pas de temps pour nous préparer des aliments, et, à mon grand étonnement, elle nous servit un peu après un plat de venaison apprêté dans la poêle à frire de manière à satisfaire sinon des épicuriens, au moins des estomacs affamés. En attendant, on plaça l'eau-de-vie sur la table, et nos montagnards, malgré leur partialité pour l'_usquebaugh, _la fêtèrent convenablement. L'habitant des Lowlands, quand le verre eut fait la ronde une première fois, parut désirer de connaître notre profession et le motif de notre voyage.

— Nous sommes des citoyens de Glascow, dit le bailli d'un air d'humilité; nous nous rendons à Stirling pour y toucher quelque peu d'argent qui nous est dû.

Je fus assez sot, mon cher Tresham, pour me trouver humilié du compte que rendait M. Jarvie de notre prétendue situation; mais je me souvins que je lui avais promis de garder le silence et de le laisser conduire nos affaires comme il le jugerait à propos. Et de bonne foi, c'était bien le moins que je pusse faire pour un homme de son âge, qui, pour me rendre service, avait entrepris un voyage long, pénible, voyage qui, comme vous venez de le voir, n'était pas sans danger.

— Vous autres gens de Glascow, répondit son interlocuteur d'un air de dérision, vous ne faites que parcourir l'Écosse d'un bout à l'autre pour tourmenter de pauvres gens qui peuvent se trouver un peu en retard, comme moi.

— Si nos débiteurs vous ressemblaient, Garschattachin, en conscience, ils nous épargneraient cette peine, car je suis sûr qu'ils viendraient nous apporter eux-mêmes ce qu'ils nous doivent.

— Comment! vous savez mon nom! vous me connaissez!… Eh mais… eh oui! je ne me trompe pas: c'est mon ancien ami Nicol Jarvie, le plus brave homme qui ait jamais compté des couronnes sur une table, et qui en a prêté à plus d'un gentilhomme dans l'embarras. Et veniez-vous chez moi, par hasard? Alliez-vous passer le mont Endrick pour vous rendre à Garschattachin?

— Non, en vérité. Non, M. Galbraith, j'ai d'autres oeufs à cuire… Je sais bien que nous avons un petit compte à régler pour la rente que vous me…

— Au diable le compte et la rente! je ne songe pas aux affaires quand j'ai le plaisir de revoir un ami… Mais comme un _trot- cosey _et un joseph[112] changent un homme!… N'avoir pas reconnu mon ancien ami le diacre!

— Dites le bailli, s'il vous plaît. Mais je sais ce qui vous trompe: c'est feu mon père, de digne mémoire, qui était diacre; il se nommait Nicol, comme moi. Je ne me souviens pas que vous m'ayez payé les arrérages de la rente depuis son décès, et c'est là sans doute ce qui cause votre erreur.

— Eh bien, que le diable emporte l'erreur avec les arrérages! reprit Galbraith… Je suis enchanté que vous soyez bailli. Messieurs, attention! je porte la santé de mon excellent ami, du bailli Nicol Jarvie. Il y a vingt ans que je le connais ainsi que son père. Eh bien, avez-vous bu? Allons, une autre santé. Je bois à la prochaine nomination de Nicol Jarvie à la place de prévôt de Glascow. Entendez-vous? Je porte la santé du lord prévôt Nicol Jarvie. Et si quelqu'un me dit qu'il trouve dans toute la ville de Glascow un seul homme plus en état de remplir cette place, c'est à moi qu'il aura affaire; à moi, Duncan Galbraith de Garschattachin, et voilà tout. Et en parlant ainsi, il enfonça son chapeau de côté sur sa tête, d'un air de bravade.

L'eau-de-vie qu'il s'agissait de boire était probablement ce qui plaisait davantage aux deux Highlanders dans les santés qu'on venait de porter. Ils commencèrent une conversation dans leur langue avec M. Galbraith, qui la parlait couramment, son habitation étant voisine des Highlands.

— Je l'ai parfaitement reconnu en entrant, me dit tout bas M. Jarvie, mais dans le premier moment je ne savais pas trop comment il voudrait s'y prendre pour payer ses dettes: il se passera encore du temps avant qu'il le fasse sans y être forcé. Mais au fond c'est un brave homme, qui a un bon coeur. Il ne vient pas souvent au marché de Glascow, mais il m'envoie de temps en temps un daim avec des coqs de bruyère, et au bout du compte je puis me passer de cet argent. Mon père le diacre avait beaucoup d'égards pour la famille Galbraith.

Le souper étant prêt, je ne pensais alors qu'à André, mais personne n'avait vu ce fidèle et vaillant serviteur depuis son départ précipité. L'hôtesse me dit pourtant qu'elle croyait qu'il était dans l'écurie, mais qu'elle et ses enfants l'avaient appelé inutilement, sans en pouvoir obtenir de réponse. Elle m'offrit de m'éclairer si je voulais y aller, me disant que pour elle, elle ne se souciait pas d'y aller à une pareille heure. Elle était seule, et on savait bien comment le brownie de Ben-Ey-Gask avait égaré la bonne femme d'Ardnagowan.[113] Son écurie passait pour être hantée par un brownie, et c'est ce qui faisait qu'elle n'avait jamais pu conserver un garçon d'écurie.

Cependant elle prit une torche et me conduisit vers la misérable hutte sous laquelle nos pauvres chevaux se régalaient d'un foin dont chaque brin était plus dur que le tuyau d'une plume. Mais elle me prouva bientôt qu'elle avait eu, pour me faire quitter la compagnie, un autre motif qu'elle n'avait pas voulu faire connaître. — Lisez ceci, me dit-elle en arrivant à la porte de l'écurie et me mettant en mains un morceau de papier plié. Dieu soit loué! m'en voilà débarrassée! Ce que c'est pourtant que de vivre entre des soldats et des Saxons, entre des catérans et des voleurs de bestiaux! Une honnête femme vivrait plus tranquille dans l'enfer qu'aux frontières des Highlands.

En parlant ainsi, elle me remit sa torche et rentra dans la maison.

Chapitre XXIX.

La cornemuse et non la lyre Réveille l'écho de nos monts: Mac-Lean et Gregor, ce sont là les seuls noms Dont chaque montagnard s'inspire.

Réponse de John Cooper à Allan Ramsay.

Je m'arrêtai à l'entrée de l'écurie, si l'on peut donner ce nom à un endroit où les chevaux étaient avec les chèvres, les vaches, les poules et les cochons, sous le même toit que le reste de la maison, quoique, par un raffinement inconnu dans le reste du hameau, et qui, comme je l'appris plus tard, faisait accuser d'orgueil notre hôtesse Jeannie Mac-Alpine, cette division de l'appartement eût une autre entrée que celle des pratiques bipèdes. À la lueur de ma torche, je dépliai mon billet qui était écrit sur un chiffon de papier sale et humide et qui portait pour adresse: — Pour être remis à l'honorable F.-O., jeune gentilhomme anglais. — Il contenait ce qui suit:

«Monsieur,

Il y a aujourd'hui beaucoup d'oiseaux de proie nocturnes dans les champs, ce qui m'empêche de vous aller joindre ainsi que mon estimable parent B. N. J., au clachan d'Aberfoil, comme je me le proposais. Je vous engage à n'avoir avec les gens que vous y trouverez que les communications indispensables. La personne qui vous remettra ce billet est fidèle, et vous conduira dans un endroit où, avec la grâce de Dieu, je pourrai vous voir sans danger. Vous pouvez vous y fier. J'espère que mon parent et vous viendrez visiter ma pauvre maison: je vous y ferai faire aussi bonne chère qu'il est possible à un Highlander, et nous porterons solennellement la santé d'une certaine D. V.; nous parlerons aussi de certaines affaires dans lesquelles je me flatte de pouvoir vous être utile. En attendant je suis, comme c'est l'usage entre gentilshommes, votre humble serviteur,

R. M. C.»

Je ne fus pas très satisfait de cette lettre, qui ajournait à un temps plus reculé et à un lieu plus éloigné un service que je comptais recevoir sans plus de retard et dans le lieu où j'étais. C'était pourtant une consolation pour moi d'y lire l'assurance que celui qui m'écrivait conservait toujours le désir de m'être utile, car sans lui je n'avais pas la moindre espérance de retrouver les papiers de mon père. Je résolus donc de suivre ses instructions, de me conduire avec précaution devant les étrangers, et de saisir la première occasion favorable pour demander à l'hôtesse comment je pourrais arriver jusqu'à ce mystérieux personnage.

J'appelai alors André à haute voix sans recevoir aucune réponse. Je le cherchai dans tous les coins de l'écurie, la torche à la main, non sans courir le risque d'y mettre le feu, si la quantité de fumier humide n'avait été un préservatif suffisant pour quatre ou cinq bottes de foin que les animaux se disputaient. Enfin, ma patience étant à bout, je l'appelai de nouveau en lui prodiguant toutes les épithètes que la colère put me suggérer. André Fairservice, André, imbécile! âne! où êtes-vous? J'entendis en ce moment une sorte de gémissement lugubre qu'on aurait pu attribuer au brownie lui-même. Guidé par le son, j'avançai vers l'endroit d'où ce bruit m'avait semblé partir, et je trouvai l'intrépide André blotti entre le mur et deux immenses tonneaux remplis de plumes de volailles immolées au bien public et à l'intérêt de l'hôtesse depuis quelques mois. Il fallut joindre la force aux exhortations pour le tirer de sa retraite et le conduire au grand jour.

— Monsieur, monsieur, me dit-il tandis que je l'entraînais, je suis un honnête garçon.

— Qui diable met votre honnêteté en doute? Mais nous allons souper, et il faut que vous veniez nous servir.

— Oui, répéta-t-il sans paraître avoir entendu ce que je venais de lui dire, je suis un honnête garçon, quoi qu'en puisse dire M. Jarvie. Je conviens que le monde et les biens du monde me tiennent au coeur, et bien certainement il y en a plus d'un qui pense comme moi. Mais je suis un honnête garçon; et, quoique j'aie parlé de vous quitter en chemin, Dieu sait que cela était bien loin de ma pensée, et je le disais comme tout ce qu'on dit dans l'occasion pour tâcher de faire pencher la balance de son côté. Oui, je suis attaché à Votre Honneur, quoique vous soyez bien jeune, et je ne vous quitterais pas pour de légères raisons.

— Où diable en voulez-vous venir? Tout n'a-t-il pas été réglé à votre satisfaction? Avez-vous dessein de me parler de me quitter à chaque instant du jour sans rime ni raison?

— Oh! mais jusqu'à présent je ne faisais que semblant, mais en ce moment c'est tout de bon. En un mot, perte ou gain, je n'oserais accompagner Votre Honneur plus avant. Si vous voulez suivre le conseil d'un pauvre homme, contentez-vous d'un rendez-vous manqué sans vous aventurer davantage. J'ai une sincère affection pour vous, et je suis sûr que vos parents m'en sauront gré s'ils vous voient jeter votre gourme et devenir sensé et raisonnable. Mais je ne puis vous suivre plus loin, quand vous devriez périr en chemin faute de guide et de bons avis. C'est tenter la Providence que de vouloir aller dans le pays de Rob-Roy.

— Rob-Roy! m'écriai-je avec surprise; je ne connais personne de ce nom. Que veut dire cette nouvelle invention, André?

— Il est dur, dit André, il est bien dur qu'un honnête homme ne puisse être cru quand il dit la vérité, uniquement parce qu'il ment par-ci par-là quand il y a nécessité de le faire… Vous n'avez pas besoin de me demander qui est Rob-Roy, le voleur qu'il est!… Dieu me préserve! j'espère que personne ne m'entend… puisque vous avez une lettre de lui dans votre poche. J'ai entendu un de ses gens dire à notre grande dégingandée d'hôtesse de vous la remettre. Ils croyaient que je n'entendais pas leur jargon; mais j'en sais plus long qu'on ne pense. Je ne comptais pas vous en parler; c'est la peur… c'est l'intérêt que je vous porte qui me tire les paroles du gosier. Ah! M. Frank, toutes les folies de votre oncle, toutes les frasques de vos cousins ne sont rien en comparaison de ce que vous allez faire! Buvez du vin comme sir Hildebrand; commencez la sainte journée en vidant une bouteille d'eau-de-vie comme squire Percy; cherchez dispute à tout le monde comme squire Thorncliff; courez les filles comme squire John; jouez et pariez comme squire Richard; gagnez les âmes au pape et au diable comme Rashleigh; jurez, volez, n'observez point le sabbat, enfin soyez papiste autant que tous vos cousins ensemble; mais pour l'amour du ciel, ayez pitié de vous-même, et tenez-vous le plus loin possible de Rob-Roy.

Les alarmes d'André étaient exprimées trop naturellement pour que je pusse les regarder comme une feinte. Je me contentai de lui dire que je comptais passer la nuit dans cette auberge, et qu'il eût bien soin de nos chevaux. Quant au reste, je lui ordonnai de garder le plus profond silence sur ses craintes, en l'assurant qu'il pouvait compter que je ne m'exposerais pas imprudemment à aucun danger. Il me suivit dans la maison d'un air consterné, murmurant entre ses dents: — Il faut songer aux hommes avant d'avoir soin des bêtes. De toute cette bienheureuse journée je n'ai mis sous ma dent que les deux cuisses de ce vieux coq de bruyère.

L'harmonie de la compagnie paraissait avoir souffert une interruption depuis mon départ, car je trouvai M. Galbraith et mon ami M. Jarvie se querellant et fort échauffés.

— Je ne puis entendre parler ainsi, disait le banquier lorsque j'entrai, ni du duc d'Argyle ni du nom de Campbell. Le duc est un digne seigneur, plein d'esprit, l'ami et le bienfaiteur du commerce de Glascow.

— Je ne dirai rien contre Mac-Callum-More ni contre Slioch-nan- Diarmid[114], dit le moins grand des deux Highlanders. Je ne suis pas de ce côté de Glencroe où l'on peut chercher querelle à Inverrara.

— Jamais notre loch ne vit les Lymphades[115] des Campbell, dit le plus grand. Je puis lever la tête et parler sans rien craindre. Je ne me soucie pas plus des Cawmil que des Cowan, et vous pouvez dire à Mac-Callum-More que c'est Allan Iverach qui l'a dit: il y a loin d'ici à Lochow[116].

M. Galbraith, dont l'eau-de-vie qu'il avait bue coup sur coup avait échauffé la tête, frappa du poing sur la table avec violence et s'écria: — Cette famille doit un compte de sang, et il faudra qu'elle le rende. Les os du brave, du loyal Grahame s'agitent et crient vengeance au fond du cercueil contre ce duc et tout son clan. Jamais il n'y a eu de trahison en Écosse que quelque Cawmil ne s'en soit mêlé. Et maintenant que les méchants ont le dessus, ce sont encore les Cawmil qui les soutiennent. Mais cela ne durera plus longtemps; il sera temps d'aiguiser la Pucelle[117] pour raser les têtes sur les épaules. Oui, oui, nous verrons la vieille fille se dérouiller par une moisson sanglante.

— Fi donc, Galbraith! s'écria le bailli, fi donc, monsieur! Pouvez-vous parler ainsi devant un magistrat et risquer de vous attirer de mauvaises affaires? Comment pouvez-vous soutenir votre famille et satisfaire vos créanciers (moi et les autres), si vous agissez de manière à attirer sur vous la rigueur des lois au grand préjudice de tous ceux qui ont des liaisons avec vous?

— Au diable mes créanciers, et vous tout le premier si vous êtes du nombre! Je vous dis que nous aurons bientôt du changement. Les Cawmil ne mettront plus leur chapeau si fièrement sur leur tête; ils n'enverront plus leurs chiens où ils n'oseraient se montrer eux-mêmes; ils ne protégeront plus les brigands, les meurtriers, les oppresseurs; ils ne les exciteront plus à piller et à attaquer des gens qui valent mieux qu'eux, des clans plus loyaux que le leur.

M. Jarvie ne semblait pas vouloir renoncer à la discussion; mais le fumet d'un plat de venaison, que l'hôtesse mit en ce moment sur la table, opéra une diversion heureuse. S'armant d'un couteau tranchant, il dirigea une nouvelle attaque de ce côté, et laissa aux étrangers le soin de continuer le débat.

— Et cela est vrai, dit le plus grand des deux Highlanders, qui s'appelait Stuart, comme je l'appris ensuite. Nous ne serions pas ici aux aguets pour nous saisir de Rob-Roy si les Cawmil ne lui avaient donné retraite. J'avais un jour avec moi trente hommes de mon nom, les uns venant de Glenfinlas, les autres d'Appine. Nous chassâmes les Mac-Gregor, comme on chasse un daim, jusqu'à ce que nous arrivâmes dans la contrée de Glenfalloch. Là, les Cawmil nous arrêtèrent par ordre de Mac-Callum-more, et nous empêchèrent de les poursuivre plus loin, de sorte que nos pas furent perdus. Mais je donnerais bien quelque chose pour être aussi près de Rob-Roy que je l'étais ce jour-là.

Il semblait par malheur que chaque nouveau discours dût contenir quelque chose d'offensant pour mon ami le bailli. — Vous m'excuserez de vous dire ce que je pense, monsieur, répliqua-t-il; mais vous pourriez bien donner votre meilleure toque pour être toujours aussi loin de Rob-Roy que vous l'êtes en ce moment. — Certes! mon fer rouge n'est rien auprès de sa claymore!

— Elle[118] ferait mieux de ne plus parler de son soc[119], ou, par Dieu, je lui ferais rentrer les paroles dans le gosier avec deux doigts de cet acier, dit le plus grand des deux Highlanders en portant la main à sa dague d'un air sinistre et menaçant.

— Non, non, dit le plus petit, pas de querelles, Allan! Si l'homme de Glascow prend intérêt à Rob-Roy, il pourra bien avoir le plaisir de le voir ce soir lié et garrotté, et demain matin faisant des gambades au bout d'une corde. Ce pays en a été assez tourmenté; sa course est finie… Mais il est temps d'aller rejoindre nos gens.

— Un moment, un moment, Inverashalloch, s'écria Galbraith, souvenez-vous du vieux proverbe, ami. — C'est une fière lune, dit Bennygask; une autre pinte, dit Lesley, nous ne partirons pas sans une autre chopine.[120]

— J'ai eu assez de chopines, répondit Inverashalloch; je ne recule jamais pour boire avec un ami ma pinte d_'usquebaugh _ou d'eau-de-vie; mais du diable si je bois un coup de trop quand j'ai une affaire pour le lendemain matin. Et à mon avis, major Galbraith, vous feriez mieux de songer à faire entrer de nuit votre troupe dans le clachan, afin d'être tous prêts à partir.

— Et pourquoi diable tant se presser? bons mets et bonne boisson n'ont jamais nui à la besogne. Et si l'on m'avait écouté, du diable si l'on vous eût fait descendre de vos montagnes pour nous aider. La garnison et notre cavalerie auraient bien suffi pour arrêter Rob-Roy. Voilà le bras qui l'étendra par terre, ajouta-t- il en levant la main, et il n'a pas besoin pour cela de l'aide d'un Highlander.

— Il fallait donc nous laisser où nous étions, dit Inverashalloch: je ne suis pas venu de soixante milles sans en avoir reçu l'ordre. Mais, si vous voulez savoir mon opinion, vous devriez moins jaser si vous avez dessein de réussir. Un homme averti en vaut deux, et c'est ce qui peut arriver à l'égard de celui que vous savez. Le moyen d'attraper un oiseau n'est pas de lui jeter votre chapeau. Ces messieurs ont entendu des choses qu'ils n'auraient pas dû entendre si vous n'aviez dans la tête quelques coups d'eau-de-vie de trop. Vous n'avez besoin de mettre votre chapeau sur l'oreille, major Galbraith; il ne faut pas croire que vous me fassiez peur.

— J'ai dit que je ne me querellerais plus d'aujourd'hui, dit le major avec cet air de gravité solennelle que prend quelquefois un ivrogne, et je tiendrai ma parole. Quand je ne serai pas de service, je ne crains ni vous ni personne dans les Highlands ou les Lowlands; mais je respecte le service. Je voudrais bien voir arriver ces Habits-Rouges. S'il s'agissait de faire quelque chose contre le roi Jacques, ils seraient ici depuis longtemps, mais, quand il n'est question que de maintenir la tranquillité du pays, ils dorment sur les deux oreilles.

Il parlait encore lorsque nous entendîmes la marche mesurée d'une troupe d'infanterie, et un officier suivi de deux ou trois soldats entra dans la chambre où nous étions. Sa voix me fit entendre l'accent anglais, qui me fut agréable après le mélange du jargon des Highlands et des Lowlands dont je venais d'être fatigué.

— Je présume, monsieur, que vous êtes M. Galbraith; major de la milice du comté de Lennox, et que ces messieurs sont les deux gentilshommes des Highlands que je dois trouver ici?

On lui répondit qu'il ne se trompait pas, et on lui proposa de prendre quelques rafraîchissements, ce qu'il refusa.

— Je me trouve un peu en retard, messieurs, leur dit-il, et il faut réparer le temps perdu. J'ai ordre de chercher et d'arrêter deux personnes coupables de trahison.

— Je lave mes mains de cela, dit Inverashalloch; je suis venu ici avec mon clan, pour me battre contre Rob-Roy Mac-Gregor, qui a tué, à Invernenty, Duncan Maclaren, mon cousin au septième degré; quant à ce que vous pouvez avoir à faire contre d'honnêtes gentilshommes qui peuvent parcourir le pays pour leurs affaires, je ne m'en mêle point.

— Ni moi non plus, dit Iverach.

Le major Galbraith prit la chose plus sérieusement, et après avoir fait un hoquet pour exorde, il prononça le discours suivant:

— Je ne dirai rien contre le roi George, capitaine, parce que, comme le fait est, ma commission est en son nom. Mais si ma commission est bonne, capitaine, ce n'est pas à dire que les autres soient mauvaises; et, au dire de bien des gens, le nom de Jacques est tout aussi bon que celui de George. D'un côté, c'est le roi… le roi qui est roi de fait; de l'autre, c'est celui qui devrait l'être par le droit; et je dis qu'on peut être loyal envers l'un et l'autre, capitaine. Ce n'est pas que je ne sois de votre avis pour le moment, capitaine, comme cela convient à un major de milice. Mais quant à la trahison et tout ce qui s'ensuit, c'est du temps perdu que d'en parler: moins on en dit, mieux cela vaut.

— Je vois avec regret, messieurs, dit le capitaine, la manière dont vous avez employé votre temps. Les raisonnements du major se ressentent de la liqueur qu'il a bue, et j'aurais désiré que, dans une occasion de cette importance, vous eussiez agi autrement. Vous feriez bien de vous jeter sur un lit pendant une heure. Ces messieurs sont sans doute de votre compagnie? ajouta-t-il en jetant un coup d'oeil sur M. Jarvie et sur moi, qui, encore occupés de notre souper, n'avions pas fait attention à l'officier.

— Ce sont des voyageurs, capitaine, dit Galbraith, des voyageurs légitimés par mer et par terre, comme dit le livre de prières.

Le capitaine s'approcha de nous avec une lumière pour nous mieux voir. — Je suis chargé, dit-il, par mes instructions, d'arrêter un jeune homme et un homme plus âgé; or, ces deux messieurs me paraissent répondre au signalement donné.

— Prenez garde à ce que vous dites, monsieur, s'écria M. Jarvie: ne croyez pas que votre habit rouge et votre chapeau galonné puissent vous protéger. J'intenterai contre vous une action en diffamation, en détention arbitraire. Je suis bourgeois de Glascow, monsieur… magistrat, monsieur… mon nom est Nicol Jarvie; c'était celui de mon père avant moi. Je suis bailli, et mon père, Dieu veuille avoir son âme! était diacre.

— C'était un chien aux oreilles coupées[121], dit le major Galbraith, et il s'est bravement battu contre le roi à Bothwell- Brigg.

— Il payait ce qu'il devait, M. Galbraith, dit M. Jarvie, et il payait ce qu'il achetait: c'était un plus honnête homme que celui qui se trouve sur vos jambes.

— Je n'ai pas le temps d'écouter tout cela, dit l'officier. Messieurs, vous êtes mes prisonniers, à moins que vous ne me présentiez des personnes respectables qui me répondent que vous êtes des sujets loyaux.

— Conduisez-moi devant un magistrat civil, répliqua le bailli, devant le shériff ou le juge de ce canton. Je ne suis pas obligé de répondre à chaque Habit-Rouge qui voudra me faire des questions.

— Fort bien! monsieur, je sais comment il faut se conduire avec les gens qui ne veulent point parler. Se tournant alors vers moi: — Et vous, monsieur, me dit-il, vous plaira-t-il de me répondre? quel est votre nom?

— Frank Osbaldistone, monsieur.

— Quoi! fils de sir Hildebrand Osbaldistone, du Northumberland?

— Non, monsieur, interrompit M. Jarvie, fils de William Osbaldistone, chef de la grande maison de commerce Osbaldistone et Tresham de Crane-Alley, à Londres.

— J'en suis fâché, monsieur; mais ce nom augmente les soupçons que j'avais déjà conçus, et me met dans la nécessité de vous prier de me remettre tous les papiers que vous pouvez avoir.

Je remarquai qu'à ces mots les deux Highlanders se regardèrent d'un air d'inquiétude. — Je n'en ai aucun, lui répondis-je.

L'officier ordonna qu'on me désarmât et qu'on me fouillât; la résistance aurait été un acte de folie: je remis donc mes armes, et je me soumis à la recherche, qui fut faite avec autant de politesse qu'on peut en mettre dans une semblable opération. On ne trouva sur moi que le billet que je venais de recevoir.

— Ce n'est pas à cela que je m'attendais, dit l'officier, mais j'y trouve un motif pour vous retenir prisonnier; car je vois que vous entretenez une correspondance par écrit avec ce brigand proscrit, Robert Mac-Gregor Campbell, communément nommé Rob-Roy, qui est depuis si longtemps le fléau de ce district. Qu'avez-vous à dire à cela, monsieur?

— Des espions de Rob! s'écria Inverashalloch: si l'on veut leur rendre justice, il faut les accrocher au premier arbre.

— Nous sommes partis de Glascow, dit M. Jarvie, pour aller toucher de l'argent qui nous est dû. Je ne connais pas de loi qui défende à un homme de toucher ce qui lui est dû. Quant à ce billet, il est tombé par accident entre les mains de mon ami.

— Comment cette lettre s'est-elle trouvée dans votre poche? me demanda l'officier.

Je ne pouvais me résoudre à trahir la confiance de la bonne femme qui me l'avait remise, de sorte que je gardai le silence.

— Pourriez-vous m'en rendre compte, mon camarade? dit l'officier à André, qui était debout derrière nous, et dont les dents claquaient comme des castagnettes depuis qu'il avait entendu la menace des Highlanders.

— Oh! sans doute, général, sans doute, je puis vous dire tout. C'est un homme des Highlands qui a remis cette lettre à cette rusée de bonne femme. Je puis jurer que mon maître n'en savait rien…

— Moi! dit l'hôtesse: on m'a remis une lettre pour un homme qui était chez moi; il a bien fallu que je la rendisse. Dieu merci, je ne sais ni lire ni écrire, et…

— Personne ne vous accuse, bonne femme, taisez-vous. Continuez, mon ami.

— J'ai tout dit, monsieur l'Habit-Rouge, si ce n'est que, comme je sais que mon maître a envie d'aller voir ce damné de Rob-Roy, vous feriez un acte de charité de l'en empêcher et de le renvoyer à Glascow, bon gré mal gré. Quant à M. Jarvie, vous pouvez le garder aussi longtemps que vous le voudrez: Il est assez riche pour payer toutes les amendes auxquelles vous le condamnerez, et mon maître aussi. Pour moi, Dieu me préserve! je ne suis qu'un pauvre jardinier, et je ne vaux pas le pain que vous me feriez manger en prison.

— Ce que j'ai de mieux à faire, dit l'officier, c'est d'envoyer ces trois messieurs au quartier général sous bonne escorte. Ils paraissent en correspondance directe avec l'ennemi, et je me trouverais responsable si je les laissais en liberté. Messieurs, vous voudrez bien vous regarder comme mes prisonniers. Dès que le jour paraîtra, je vous ferai conduire en lieu de sûreté. Si vous êtes réellement ce que vous prétendez être, on en aura bientôt la preuve, et un jour ou deux de détention ne seront pas un grand malheur. Je n'écouterai aucune remontrance, ajouta-t-il en tournant le dos au bailli, dont il voyait la bouche s'ouvrir pour lui répondre; le service dont je suis chargé ne me permet pas d'entrer dans des discussions inutiles.

— Fort bien, monsieur, fort bien! dit M. Jarvie: vous pouvez jouer maintenant de votre violon tant qu'il vous plaira, mais je vous réponds que je saurai vous faire danser avant qu'il soit peu.

L'officier et les Highlanders tinrent alors une espèce de conseil privé, mais ils parlèrent si bas qu'il me fut impossible de rien entendre de ce qu'ils disaient. Quelques instants après ils sortirent tous, ayant l'attention de nous laisser à la porte une garde d'honneur.

— Ces montagnards, me dit le bailli quand ils furent partis, sont des clans de l'ouest. Si ce qu'on en dit est vrai, ils ne valent pas mieux que leurs voisins; s'ils viennent se battre contre Rob, c'est pour satisfaire quelque ancienne animosité, et c'est pour la même raison que Galbraith vient ici avec les Grahame et les Buchanan du comté de Lennox. Je ne les blâme pas trop. Personne n'aime à perdre ses vaches. Et puis voilà une troupe de soldats, pauvres diables! qui sont obligés de tourner à droite ou à gauche, comme on le leur commande, sans savoir pourquoi. Le pauvre Rob aura joliment du fil à retordre au point du jour. Il ne convient pas à un magistrat de rien désirer contre le cours de la justice, mais il me serait bien difficile d'être fâché d'apprendre qu'il leur ait donné à tous sur les oreilles.

Chapitre XXX.

Écoute, général, et regarde-moi bien; Je ne suis qu'une femme, et tu penses peut-être Pouvoir m'intimider. Apprends à me connaître: Vois si, dans mon malheur, je tremble devant toi, Si je laisse échapper quelque marque d'effroi. Crains plutôt la fureur qui déchire mon âme.

BONDUCA.

Nous nous arrangeâmes pour passer la nuit aussi bien que le permettait la misérable chambre où nous nous trouvions. Le bailli, fatigué de son voyage et des scènes qui venaient de se passer, et moins intéressé au résultat de notre détention qui ne pouvait avoir pour lui d'autre inconvénient qu'une très courte retraite, d'ailleurs moins difficile sur la bonté ou la propreté de son lit, se jeta sur une des crèches qu'on voyait le long des murs et m'annonça bientôt par un ronflement sonore qu'il dormait profondément. Pour moi, je restai assis près de la table, et, appuyant la tête sur mes bras, je ne goûtai qu'un sommeil interrompu. Je compris, aux discours du sergent et du piquet en station à la porte, qu'il y avait du doute et de l'hésitation dans les mouvements des troupes. On faisait partir des détachements pour obtenir des informations, et ils revenaient sans avoir pu s'en procurer. Le capitaine paraissait inquiet, il faisait partir de nouvelles escouades, et quelques-unes ne revenaient pas au clachan ou village.

Dès les premiers rayons du jour, un caporal et deux soldats entrèrent d'un air de triomphe, traînant après eux un montagnard qu'ils avaient arrêté et qu'ils amenaient au capitaine. Je le reconnus sur-le-champ pour Dougal, notre ci-devant porte-clefs. M. Jarvie, que le bruit qu'ils firent en entrant éveilla, se frotta les yeux, le reconnut aussi et s'écria:

— Que Dieu me pardonne, c'est ce pauvre Dougal qu'ils ont arrêté! Capitaine, je vous donne mon cautionnement, un cautionnement suffisant pour Dougal.

Cette offre généreuse était certainement dictée par la reconnaissance que conservait le bon magistrat du zèle avec lequel Dougal avait embrassé sa querelle dans le combat qu'il avait soutenu contre Inverashalloch. Mais le capitaine ne lui répondit qu'en le priant de ne se mêler que des affaires qui le regardaient et de songer qu'il était lui-même prisonnier en ce moment.

— M. Osbaldistone, s'écria le bailli qui connaissait mieux les formes des lois civiles que celles de la jurisprudence militaire, je vous prends à témoin qu'il a refusé un cautionnement suffisant. Il est indubitable que Dougal aura contre lui une action en dommages et intérêts pour détention arbitraire, et bien certainement j'aurai soin que justice lui soit rendue.

L'officier, dont j'appris alors que le nom était Thornton, ne prêta aucune attention aux discours et aux menaces de M. Jarvie, et, faisant subir un interrogatoire très sévère à son prisonnier, parvint à en tirer successivement, quoique en apparence malgré lui, l'aveu qu'il connaissait Rob-Roy, qu'il l'avait vu l'année dernière… il y avait trois mois… la semaine dernière… la veille… enfin qu'il n'y avait qu'une heure qu'il l'avait quitté. Tous ces aveux échappaient l'un après l'autre à Dougal et ne semblaient arrachés que par la vue d'une corde que le capitaine Thornton jurait de faire servir pour le pendre à une branche d'arbre, s'il ne répondait catégoriquement à toutes ses questions.

— Maintenant, dit l'officier, dites-moi combien d'hommes votre maître a avec lui en ce moment.

Dougal, en promenant ses regards de tous côtés, excepté celui où se trouvait le capitaine, répondit qu'elle ne pouvait être sûre de cela.

— Regardez-moi, chien de Highlander, et souvenez-vous que votre vie dépend de votre réponse. Combien de coquins ce misérable proscrit avait-il avec lui quand vous l'avez quitté?

— Ah! il n'en avait que six sans me compter.

— Et qu'a-t-il fait du reste de ses bandits?

— Ils sont allés avec le lieutenant faire une expédition contre les clans de l'ouest.

— Contre les clans de l'ouest? Hé! cela est assez probable! et que veniez-vous faire dans ces environs?

— Moi, Votre Honneur! ah! je venais en me promenant voir ce que Votre Honneur faisait dans le clachan avec les Habits-Rouges.

— Je crois, me dit M. Jarvie, qui était venu se placer derrière moi, je crois que ce coquin va se montrer faux frère. Je suis bien aise de ne pas m'être mis plus en frais pour lui.

— Maintenant, mon cher ami, dit le capitaine, entendons-nous bien. Vous venez d'avouer que vous êtes venu ici comme espion, et par conséquent vous méritez d'être pendu au premier arbre. Mais si vous voulez me rendre un service, je vous en rendrai un autre. J'ai deux mots à dire à votre chef pour une affaire sérieuse; conduisez-moi avec ma troupe à l'endroit où vous l'avez laissé, et alors je vous rendrai la liberté et vous donnerai cinq guinées par-dessus le marché.

— Oh! s'écria Dougal en se tordant les bras d'un air de détresse, je ne puis faire cela. J'aime mieux être pendu.

— Eh bien, vous le serez, mon cher ami. Que votre sang retombe sur votre tête! Caporal Cramp, soyez le grand prévôt du camp, et expédiez-moi ce coquin.

Le caporal s'était placé depuis quelques instants en face de Dougal, tenant en mains une corde qu'il avait trouvée dans un coin de la chambre et qu'il lui montrait avec affectation en y formant un noeud coulant. Dès que l'ordre fatal fut donné, il la lui jeta autour du cou, et à l'aide de deux soldats se mit en devoir de l'entraîner hors de la chambre.

Dougal, effrayé de voir la mort de si près, s'écria comme il se trouvait déjà sur le seuil de la porte: — Un moment, messieurs, un moment… Mais arrêtez donc! elle consent à faire ce que Son Honneur exige.

— Emmenez cette créature, s'écria le bailli, il mérite vingt fois d'être pendu! Emmenez-le donc, caporal! pourquoi ne l'emmenez-vous pas?

— Brave homme, répondit le caporal, c'est mon avis et mon opinion que si j'étais chargé de vous conduire à la potence, du diable si vous seriez si pressé!

Cet _aparté _m'empêcha de faire attention à ce qui se passa entre le capitaine et son prisonnier. Mais j'entendis alors celui-ci dire d'un ton tout à fait subjugué: — Et vous me laisserez aller dès que je vous aurai conduit où est Rob-Roy, sur votre conscience?

— Je vous en donne ma parole, vous serez libre à l'instant. Caporal, que la troupe se range en ordre de bataille. Et vous, messieurs, vous nous suivrez; j'ai besoin de tout mon monde, je ne puis laisser personne pour vous garder.

En un clin d'oeil la troupe fut sous les armes et prête à marcher. On nous emmena comme prisonniers avec Dougal. En sortant du cabaret, j'entendis notre nouveau compagnon de captivité rappeler au capitaine la promesse qu'il lui avait faite de lui donner cinq guinées.

— Les voici, répondit l'officier en lui mettant dans la main cinq pièces d'or: mais songez bien, misérable, que, si vous essayez de me tromper, je vous fais sauter le crâne de ma propre main.

— Ce vaurien, me dit M. Jarvie, est cent fois pire que je l'avais jugé. C'est un traître, une perfide créature! Oh! cette soif du lucre! cette soif du lucre! que de choses elle fait faire! feu le diacre, mon digne père, avait coutume de dire que l'argent perdait plus d'âmes que le fer ne tuait de corps.

L'hôtesse s'avança alors, et demanda le paiement de l'écot en y comprenant tout ce qu'avaient bu le major Galbraith et les deux montagnards. Le capitaine dit que cela ne le regardait point. Mais mistress Mac-Alpine lui répliqua que si elle n'avait su qu'ils attendaient Son Honneur, elle ne leur aurait pas fait crédit; qu'elle ne reverrait peut-être jamais M. Galbraith, ou que si elle le revoyait elle n'en serait pas plus riche; qu'elle était une pauvre veuve, et qu'elle n'avait pour vivre que le produit de son auberge.

Le capitaine Thornton coupa court à ses lamentations en lui payant le mémoire, qui ne montait qu'à quelques shillings d'Angleterre, quoiqu'il présentât un total formidable en monnaie du pays. Il voulait même généreusement payer la portion qui était à la charge de M. Jarvie et à la mienne; mais le bailli, sans égard pour l'avis de l'hôtesse qui lui disait tout bas: — Laissez-le faire, laissez-le faire, laissez payer les chiens d'Anglais, ils nous tourmentent assez! demanda qu'on fit la distraction de la portion de la dette qui nous concernait et l'acquitta sur-le-champ. Le capitaine saisit cette occasion pour nous faire avec civilité quelques excuses de notre détention. — Si vous êtes, comme je l'espère, nous dit-il, des sujets du roi loyaux et paisibles, vous ne regretterez pas un jour perdu quand le bien de son service l'exige: dans le cas contraire, je ne fais que mon devoir.

Il fallut bien nous contenter de cette apologie, et nous le suivîmes, quoique fort à contre-coeur.

Je n'oublierai jamais la sensation délicieuse que j'éprouvai quand, en sortant de l'atmosphère épaisse, étouffante et enfumée de la hutte des Highlands où nous avions si désagréablement passé la nuit, je pus respirer l'air frais du matin et voir les rayons brillants du soleil levant, qui, sortant d'un tabernacle de nuages d'or et de pourpre, éclairait le paysage le plus pittoresque qui eût jamais ravi mes yeux. À gauche était la vallée dans laquelle le Forth serpentait vers l'orient et entourait une belle colline de la guirlande formée par les arbres de ses bords. À droite, au milieu d'une profusion de taillis, de monticules et de roches sauvages, s'étendait le lit d'un grand lac que l'haleine de la brise du matin soulevait doucement en petites vagues dont chacune étincelait à son tour par le reflet des rayons du soleil. De hautes montagnes, des rocs escarpés et des rives sur lesquelles se balançaient les branches mobiles du bouleau et du chêne servaient de limites à cette ravissante nappe d'eau; le frémissement harmonieux du feuillage de ces arbres brillant au soleil donnait aussi à cette solitude une espèce de vie et de mouvement. L'homme seul semblait dans un état d'infériorité au milieu d'une scène où tous les traits de la nature étaient pleins de grandeur et de majesté. Les misérables huttes, appelées _bourochs _par le bailli, au nombre de douze environ, qui composaient le village ou le clachan d'Aberfoil, étaient construites de pierres jointes ensemble avec de la terre au lieu de mortier, et couvertes de gazon jeté sans soin sur des branches d'arbres coupées dans les forêts voisines. Les toits en descendaient presque à terre, de sorte qu'André nous dit qu'il aurait été possible, la nuit précédente, que nous eussions pris ces cabanes pour de petits monticules et que nous ne nous fussions aperçus que nous étions sur des maisons que lorsque les jambes de nos chevaux auraient passé au travers du toit.

D'après tout ce que nous vîmes, nous pûmes juger que la maison de mistress Mac-Alpine, qui nous avait paru si misérable, était comparativement la plus belle du hameau; et si ma description, mon cher Tresham, vous donne envie d'en juger par vos yeux, je présume que vous trouverez encore les choses à peu près dans le même état, car les Écossais sont un peuple qui ne se livre pas facilement aux innovations, même quand elles ont pour but d'améliorer leur sort.[122]

Notre départ donna l'éveil aux habitants de ces tristes demeures, et plus d'une vieille femme vint faire une reconnaissance sur sa porte entrouverte. En voyant ces sibylles, la tête couverte d'un bonnet de laine d'où s'échappaient quelques mèches de cheveux gris, leur visage ridé, leurs longs bras, en les entendant s'adresser les unes aux autres, en gaélique, des paroles accompagnées de gestes qui ne peignaient pas la bienveillance, mon imagination me représenta les sorcières de Macbeth, et je crus lire dans les traits de ces vieilles toute la malice des fatales soeurs. Les enfants même qui sortaient des maisons, les uns tout à fait nus, les autres imparfaitement couverts de quelques lambeaux de tartan, faisaient des grimaces aux soldats anglais avec une expression de haine nationale et de méchanceté qui semblait au- dessus de leur âge. Je remarquai particulièrement que, quoique la population de ce village parût assez considérable en raison du nombre de femmes et d'enfants que nous apercevions, pas un homme, pas un garçon au-dessus de douze ans ne s'offrait à nos regards. J'en conclus qu'il était probable que nous recevrions d'eux dans le cours de notre expédition quelques témoignages d'amitié encore plus expressifs que ceux dont nous avaient assurés toutes les figures que nous avions rencontrées.

Ce ne fut qu'à notre sortie du village que nous pûmes bien juger de toute l'étendue de l'affection qu'on nous portait. À peine l'arrière-garde avait-elle passé les dernières maisons pour entrer dans un petit sentier qui conduisait dans les bois qu'on voyait de l'autre côté du lac que nous entendîmes un bruit confus de cris de femmes et d'enfants, et de ces battements de mains dont les matrones des Highlands accompagnent toujours les exclamations que leur arrachent la haine et la colère.

— Que signifie ce tapage? demandai-je à André qui était pâle comme la mort.

— Je crois que nous ne le saurons que trop tôt. Cela signifie que les femmes des Highlanders vomissent des imprécations et des malédictions contre les Habits-Rouges et contre tout ce qui parle la langue saxonne. J'ai bien entendu des femmes anglaises et écossaises proférer des imprécations; ce n'est une merveille dans aucun pays; mais, Dieu me préserve! jamais de semblables à celles de ces langues montagnardes. Savez-vous ce qu'elles disent? qu'elles voudraient voir tous les Habits-Rouges égorgés comme des moutons, se laver les mains jusqu'au coude dans leur sang, les voir couper en si menus morceaux que le plus gros ne pût suffire pour le dîner d'un chien comme il advint à Walter Cuming de Guiyock, et je ne sais combien d'autres choses semblables qui n'ont pas passé par d'autres gosiers que les leurs. Enfin, à moins que le diable ne vienne lui-même leur donner des leçons, je ne crois pas qu'elles puissent se perfectionner dans la science de jurer et de maudire. Mais le pire de tout, c'est qu'elles nous disent de continuer notre route vers le lac, et de prendre garde où nous aborderons.

Les observations que j'avais faites, et ce qu'André venait de me dire, ne me laissaient guère de doute qu'on n'eût projeté une attaque contre nous. La route semblait de plus en plus faciliter cette interruption désagréable. Elle s'écartait d'abord du lac, pour traverser un terrain marécageux couvert de bois taillis, et dans lequel il se trouvait d'épais buissons ou touffes d'arbres qu'on aurait dit plantés exprès pour favoriser une embuscade. Nous avions quelquefois à traverser des torrents qui descendaient des montagnes, et dont le cours était si rapide que les soldats, dans l'eau jusqu'au-dessus des genoux, ne pouvaient résister à sa violence qu'en se tenant trois ou quatre par le bras. Je n'avais aucune expérience dans l'art militaire; mais il me semblait que des guerriers à demi sauvages, tels qu'on m'avait représenté les Highlanders, pouvaient, dans de telles circonstances, faire avec avantage une attaque contre des troupes régulières. Le bon sens du bailli lui avait fait faire les mêmes remarques, et il en avait tiré les mêmes conséquences. Il demanda à parler à l'officier commandant, ce qu'il fit à peu près en ces termes:

— Capitaine, lui dit-il, ce n'est pas pour vous demander quelque faveur que je désire vous parler; je les méprise, et je commence même par faire toutes mes protestations et réserves de vous poursuivre pour cause d'oppression et de détention arbitraire; mais, étant sincèrement attaché au roi George et à son armée, je prends la liberté de vous demander si vous ne pensez pas que vous pourriez choisir un moment plus favorable, et prendre des forces plus considérables, pour gravir ce glen? Si vous cherchez Rob-Roy, on sait qu'il n'a jamais été à la tête d'une troupe de moins de cinquante hommes déterminés; et, s'il y joint les gens de Glengyle, de Glenfinlas et de Balquiddar, il peut servir à votre détachement un plat qui ne serait pas à son goût. Mon sincère avis, comme ami du roi, serait donc que vous retournassiez au clachan, car ces femmes d'Aberfoil sont comme les cormorans et les goëlands de Cumries, qui ne chantent jamais que pour annoncer une tempête.

— Soyez tranquille, monsieur, répliqua le capitaine Thornton: je dois exécuter mes ordres. Mais puisque vous dites que vous êtes ami du roi George, vous serez charmé d'apprendre qu'il est impossible que le rassemblement de bandits dont les brigandages désolent le pays depuis si longtemps échappe aux mesures qui viennent d'être prises pour les détruire. L'escadron de milice commandé par le major Galbraith, et auquel deux compagnies de cavalerie ont dû se joindre, s'empare en ce moment des défilés inférieurs de cette contrée sauvage, et trois cents Highlanders, sous les ordres des deux chefs que vous avez vus à l'auberge, doivent garder la partie supérieure. Enfin différents détachements de troupes régulières occupent l'entrée de tous les glens et toutes les montagnes. Les informations que nous avons reçues sur Rob-Roy sont d'accord avec les aveux que ce coquin vient de nous faire, et il paraît certain qu'ayant appris qu'il est cerné de toutes parts, il a congédié la plus grande partie de ses gens dans l'espoir de se cacher plus facilement, ou de s'évader, grâce à sa connaissance des lieux.

— Je crois, reprit M. Jarvie, qu'il y a ce matin plus d'eau-de- vie que de bon sens dans la tête de M. Galbraith; et, quant à vos trois cents montagnards, si j'étais à votre place, je ne m'y fierais point. Les faucons n'arrachent pas les yeux aux faucons. Ils peuvent se quereller entre eux, jurer les uns contre les autres, se battre, se tuer, mais ils se réuniront toujours contre ceux qui portent des culottes et qui ont une bourse dans leur gousset.

Il paraît que cet avis ne fut pas tout à fait perdu. Le capitaine ordonna à ses soldats de former leurs rangs, d'armer leurs mousquets et de mettre la baïonnette au bout du fusil. Il forma une avant-garde et une arrière-garde, chacune sous les ordres d'un sergent, et leur ordonna de se tenir sur le _qui vive, _Dougal subit un interrogatoire, dans lequel il persista dans toutes les déclarations qu'il avait déjà faites. Le capitaine lui ayant reproché de le conduire par un chemin qui paraissait suspect et dangereux, — Ce n'est pas _elle _qui l'avait fait, répondit-il avec une brusquerie qui semblait accompagnée de naïveté: si vous aimez les grandes routes, il fallait prendre celle qui conduit à Glascow!

Cette réponse passa, et nous nous remîmes en marche.

Quoique notre route nous eût conduits vers le lac, il était tellement ombragé que nous n'avions pu jusque-là qu'entrevoir cette belle nappe d'eau à travers quelques percées; mais alors le chemin le côtoyait tout à coup au sortir du bois, et nous pûmes en contempler toute l'étendue, miroir spacieux qui dans un calme profond réfléchissait avec magnificence les sombres et hautes montagnes parées de bruyères, les vieux rocs à la tête chenue, et la verdure d'une certaine partie de ses rives. Les montagnes étaient en cet endroit si près du lac, si hautes et si escarpées, qu'il était impossible de trouver un autre passage que l'étroit sentier que nous suivions, dominé par des rochers, d'où il aurait suffi de rouler des pierres pour nous écraser sans que nous eussions pu faire la moindre résistance. Ajoutez à cela que la route faisait des coudes à chaque instant, en suivant les baies et les promontoires du lac, de sorte qu'il était rare que la vue pût s'étendre à cent pas devant et derrière nous. Notre position parut causer quelque inquiétude à l'officier commandant. Il donna de nouveau l'ordre à ses soldats d'avoir l'oeil au guet et de se tenir sur leurs gardes, et il réitéra à Dougal la menace de le faire périr à l'instant s'il l'avait conduit dans quelque embuscade.

Celui-ci écouta ses menaces d'un air de stupidité impénétrable, qu'on pouvait attribuer également à une conscience qui n'a rien à se reprocher, ou à une résolution bien ferme de trahir ceux qu'il s'était chargé de guider.

— Si les gentilshommes cherchaient les Gregarach, dit-il, à coup sûr ils ne devaient pas s'attendre à les trouver sans courir quelques petits dangers.

Comme il prononçait ces mots, le sergent qui commandait l'avant- garde cria: Halte! et envoya un de ses hommes annoncer au capitaine qu'il avait aperçu un parti de Highlanders sur un rocher qui dominait le sentier par où nous allions passer. Presque au même instant un soldat de l'arrière-garde vint l'avertir qu'on entendait dans le bois, sur les derrières, le son d'une cornemuse.

Le capitaine Thornton, qui avait autant de courage que d'habileté, résolut de forcer le passage en avant, sans attendre qu'il fût attaqué par-derrière; pour rassurer ses soldats, il leur dit que la cornemuse qu'ils avaient entendue appartenait sans doute au corps de montagnards qui s'avançait sous les ordres d'Iverach et d'Inverashalloch, et il leur fit sentir qu'il était important pour eux de tâcher de s'emparer de la personne de Rob-Roy avant l'arrivée de ces auxiliaires, afin de n'avoir à partager avec personne ni l'honneur du succès ni la récompense promise pour sa tête. Il ordonna à l'arrière-garde de rejoindre le centre, rapprocha son corps d'armée de l'avant-garde et déploya ses forces de manière à présenter un front aussi étendu que le permettait l'étroit sentier sur lequel nous nous trouvions. Il fit placer Dougal au centre, en lui renouvelant la promesse de le faire pendre s'il arrivait qu'il l'eût trompé. On nous assigna le même poste, comme celui où il y avait le moins de danger; et le capitaine Thornton, prenant sa demi-pique des mains d'un soldat qui la portait, se mit à la tête de son corps, et donna l'ordre de marcher en avant.

La troupe s'avança avec la bravoure naturelle aux soldats anglais. La frayeur avait presque fait perdre l'esprit à André; et, s'il faut dire la vérité, ni M. Jarvie ni moi n'étions fort tranquilles. Nous ne pouvions voir avec une indifférence stoïque notre vie hasardée dans une querelle qui nous était étrangère. Mais il fallait faire de nécessité vertu.

Nous avançâmes jusqu'à vingt pas de l'endroit où l'avant-garde avait aperçu des montagnards. C'était un petit promontoire qui s'avançait dans le lac, et autour de la base duquel le sentier tournait, comme je l'ai déjà annoncé. Mais en cet endroit, au lieu de suivre le bord de l'eau, il montait en zigzag sur le rocher, qui, sans cela, aurait été inaccessible. Le sergent nous fit dire qu'il apercevait sur le sommet les toques et les fusils de plusieurs montagnards couchés ventre à terre comme pour nous surprendre, et couverts par des bruyères qui croissaient sur ce rocher. Le capitaine lui ordonna de marcher en avant, de déloger l'ennemi, et lui-même avança avec le reste de sa troupe pour le soutenir.

L'attaque qu'il méditait fut suspendue par l'apparition inattendue d'une femme qui se montra tout à coup sur le haut du rocher.

— Arrêtez! s'écria-t-elle d'un ton d'autorité, et dites-moi ce que vous cherchez dans le pays de Mac-Gregor.

J'ai rarement vu une figure plus noble et plus imposante que celle de cette femme. Elle pouvait avoir de quarante à cinquante ans, et sa physionomie devait avoir autrefois offert des traits frappants d'une beauté mâle, quoique ses traits eussent plutôt un air de dureté et d'expression farouche, et qu'on y remarquât déjà des rides formées, soit par suite de la vie errante qu'elle menait depuis plusieurs années, couchant souvent sur la dure et exposée à toutes les intempéries de l'air, soit par l'influence des chagrins qu'elle avait essuyés et des passions qui l'agitaient. Elle ne portait pas son plaid sur la tête et les épaules, comme c'est l'usage des femmes d'Écosse, mais elle en entourait son corps, suivant la coutume des soldats highlandais. Elle avait sur la tête une toque d'homme surmontée d'une plume, tenait à la main une épée nue et portait à sa ceinture une paire de pistolets.

— C'est Hélène Campbell, la femme de Rob, me dit très bas M. Jarvie d'un air fort alarmé. Il y aura parmi nous plus d'une côte brisée avant qu'il soit longtemps.

— Que cherchez-vous ici? demanda-t-elle une seconde fois au capitaine Thornton qui s'avançait.

— Nous cherchons le proscrit Rob-Roy Mac-Gregor Campbell, répondit l'officier. Nous ne faisons pas la guerre aux femmes; ne tentez donc pas de vous opposer au passage des troupes du roi, et vous n'éprouverez de nous que de bons traitements.

— Oui! répliqua l'amazone, je connais depuis longtemps vos bons traitements! Vous ne m'avez laissé ni nom ni réputation. Les ossements de ma mère se soulèveront dans le tombeau quand les miens iront l'y rejoindre. Vous n'avez laissé à moi et aux miens ni maison, ni lit, ni couvertures, ni bestiaux pour nous nourrir, ni toisons pour nous couvrir. Vous nous avez tout enlevé, tout, jusqu'au nom de nos ancêtres, et maintenant vous venez pour nous enlever la vie.

— Je n'en veux à la vie de personne, dit le capitaine, mais je dois exécuter mes ordres. Si vous êtes seule, vous n'avez rien à craindre: s'il se trouve avec vous des gens assez insensés pour nous opposer une résistance inutile, ils n'auront à accuser qu'eux-mêmes du sort qui les attend. Sergent, en avant!

— En avant, marche! cria le sergent. Hourra! mes enfants! une bourse pleine d'or pour la tête de Rob-Roy!

Il s'avança au pas de charge, suivi de six soldats, et monta l'étroit sentier qui conduisait sur le promontoire; mais à peine étaient-ils arrivés au premier tournant de ce défilé qu'une décharge d'une douzaine de coups de fusil se fit entendre. Le sergent, atteint d'une balle à la poitrine, chercha à se maintenir quelques instants; il s'accrocha aux aspérités du roc pour monter plus avant, mais ses forces l'abandonnèrent, et après un dernier effort il tomba de rocher en rocher jusque dans le lac, où il disparut. Trois soldats restèrent morts sur la place, et les trois autres, blessés plus ou moins dangereusement, se replièrent sur le corps d'armée.

— Grenadiers, en avant! cria le capitaine. — Il faut vous rappeler qu'à cette époque les grenadiers portaient cette arme destructive d'où ils ont tiré leur nom. Les quatre soldats ainsi armés se mirent donc en tête de la colonne, et Thornton les suivit avec toute sa troupe pour les soutenir. — Messieurs, nous dit-il alors, vous êtes libres, pourvoyez à votre sûreté. Grenadiers, ouvrez la giberne! grenade en main!

Le détachement s'avança en poussant de grands cris; les grenadiers jetèrent leurs grenades dans les buissons où l'ennemi se tenait caché, et la troupe monta au pas de charge pour déloger l'ennemi. Dougal, oublié dans le tumulte, s'enfonça prudemment dans les broussailles qui croissaient sur le roc, et y monta avec la rapidité du chat-pard. J'imitai son exemple, pensant bien que tout ce qui suivrait le sentier tracé se trouverait exposé au feu des montagnards. J'étais hors d'haleine, car un feu roulant répété par mille échos, l'explosion des grenades, les cris des soldats, les hurlements de leurs ennemis ne pouvaient qu'exciter de plus en plus mon désir d'atteindre un lieu de sûreté. Il me fut pourtant impossible de rejoindre Dougal, qui sautait d'une pointe de rocher sur une autre aussi lestement qu'un écureuil, et je finis par le perdre de vue.

Me trouvant alors assez éloigné des combattants pour n'avoir rien à craindre, au moins pour le moment, je m'arrêtai pour chercher à découvrir ce qu'étaient devenus mes compagnons, et je les aperçus tous les deux, chacun dans une situation fort désagréable.

M. Jarvie, à qui la peur avait sans doute donné un degré d'agilité qui ne lui était pas ordinaire, était parvenu à monter jusqu'à la hauteur d'environ trente pieds sur le roc; quand il voulut passer d'une pointe sur une autre, le pied lui glissa malheureusement, et de telle manière qu'il aurait été bien certainement rejoindre feu son père, le digne diacre, dont il aimait tant à citer les faits et gestes, si, par hasard, une grosse épine n'eût accroché le pan de sa redingote et ne l'eût retenu; nouveau danger qui n'eût pas été moindre s'il n'avait trouvé le moyen de conserver une position à peu près horizontale, en saisissant de la main droite une autre branche voisine, mais plus basse que la première. On aurait pu croire qu'il voltigeait entre le ciel et la terre, et il ne ressemblait pas mal à l'enseigne de la _Toison d'or _qu'on voit à Londres sur la porte d'une boutique de mercier dans Ludgate-Hill.

André n'avait pas pris le même chemin que Dougal: chemin que M. Jarvie et moi avions suivi, mais non avec le même succès. Il en avait choisi un autre pour une double raison: d'abord parce que la montée en était moins rapide, et ensuite parce qu'il s'en trouvait plus voisin. Il monta effectivement assez rapidement jusqu'à une petite plate-forme qu'il rencontra, et qui était à peu près de niveau avec l'endroit où le bailli était suspendu. Là il se trouva arrêté par des rochers perpendiculaires qu'il était impossible de gravir, et il ne pouvait changer de position que pour redescendre dans le défilé d'où il était parti, ce qui n'était nullement de son goût. Il avait sous ses pieds le détachement du capitaine Thornton, au-dessus de lui des montagnards, de manière que le sifflement des balles qui se croisaient sur sa tête semblait lui annoncer à chaque instant sa dernière heure. Il courait de tous côtés sur son étroite plate-forme, poussant des cris affreux, et implorant la merci des deux partis, en anglais et en écossais, suivant le côté vers lequel la victoire semblait incliner. M. Jarvie seul répondait à ses exclamations par des gémissements que lui arrachait autant la peur que sa situation précaire.

Ma première idée fut de courir à son secours. Mais, de l'endroit où je me trouvais, il m'était physiquement impossible d'arriver à lui, en étant séparé par le précipice au-dessus duquel il était suspendu. André, qui n'en était éloigné que d'environ cinquante pas, aurait pu facilement lui rendre ce service; mais ni mes signes, ni mes prières, ni mes ordres, ni mes menaces ne purent le décider à se rapprocher du lieu du combat; et, après avoir couru encore quelque temps comme un homme privé de raison, il finit par se jeter le ventre contre terre, et ne se releva que lorsque le feu eut entièrement cessé.

Tout cela fut l'affaire de quelques minutes; et, n'entendant plus le bruit de la fusillade, j'en conclus que la victoire s'était déclarée pour l'un des partis. Ne pouvant voir le champ de bataille du lieu où j'étais, je gagnai une éminence voisine qui le dominait, afin d'implorer la compassion des vainqueurs, quels qu'ils fussent, en faveur du pauvre bailli, bien convaincu qu'on ne le verrait pas suspendu au milieu des airs, comme le tombeau de Mahomet, sans lui prêter une main secourable.

Dès que je fus sur cette hauteur, je vis que le combat avait fini, comme je le prévoyais, par la défaite totale du capitaine Thornton. Une troupe de Highlanders le désarmait, lui et une douzaine d'hommes qui lui restaient, et qui presque tous étaient couverts de blessures. La troupe avait été exposée à un feu meurtrier dont elle ne pouvait se garantir et qui l'extermina presque entièrement, tandis que les montagnards, protégés par leur position, n'eurent qu'un homme tué et deux blessés par les grenades, comme je l'appris ensuite; car en ce moment je ne pus connaître que le résultat de l'affaire, en voyant le capitaine et le peu d'hommes qui lui restaient environnés d'une horde de sauvages trépignant d'une joie féroce et soumettant leurs ennemis vaincus à toutes les conséquences des lois de la guerre.

Chapitre XXXI.

Oui, malheur aux vaincus! telle fut la menace Que répéta jadis d'une terrible voix Le belliqueux Brennus dont la bouillante audace Fit céder la balance aux glaives des Gaulois, Lorsque Rome orgueilleuse et cependant soumise Apportait sa rançon à ses fiers ennemis. Oui, malheur aux vaincus! c'est encor la devise Que portent nos drapeaux dans les pays conquis.

La Gauliade.

Mon premier soin fut alors de chercher des yeux Dougal parmi les vainqueurs. Je ne doutais plus que le rôle qu'il avait joué ne fût concerté d'avance pour amener dans ce défilé dangereux l'officier anglais et sa troupe, et je ne pus m'empêcher d'admirer l'adresse avec laquelle ce demi-sauvage, en apparence si naïf, avait caché son dessein et s'était fait arracher, comme de force et par crainte, les fausses informations que son but était de donner. Je sentais que nous ne pouvions sans danger approcher des vainqueurs dans le premier moment d'une victoire qui était souillée par des actes de cruauté; car je vis les montagnards, ou, pour mieux dire, des enfants qui les avaient suivis, poignarder quelques soldats mourants qui cherchaient encore à se relever. J'en conclus qu'il ne serait pas prudent de nous présenter à eux sans quelque médiateur; et comme je ne voyais pas Campbell, en qui je devais reconnaître alors le fameux Rob-Roy, j'avais résolu de réclamer la protection de son émissaire Dougal.

Après l'avoir inutilement cherché, je retournai à l'endroit que je venais de quitter, pour réfléchir de nouveau sur les moyens d'aller au secours de l'honnête banquier. Mais, à ma grande satisfaction, je vis qu'il avait abandonné son poste aérien et qu'il était assis au pied du roc au haut duquel il était naguère suspendu. Je me hâtai d'aller le joindre et de lui offrir mes félicitations sur sa délivrance. Il n'était pas d'abord très disposé à les recevoir avec la même cordialité que je les lui offrais, et une forte quinte de toux interrompit à plusieurs reprises les doutes qu'il exprimait sur leur sincérité.

— Hem! hem! hem!… On dit qu'un ami!… hem!… qu'un ami vaut mieux qu'un frère… hem!… Pourquoi suis-je venu ici, M. Osbaldistone, dans ce pays maudit de Dieu et des hommes?… Hem! hem! hem!… Que Dieu me pardonne de jurer!… Hem!… Ce n'était que pour vous. Pensez-vous donc qu'il soit bien beau… hem! hem! bien beau de m'avoir laissé suspendu comme un archange entre le ciel et la terre, sans même essayer… hem!… sans essayer de venir à mon secours?

Je n'épargnai pas les apologies, et je lui fis voir l'endroit où je me trouvais lorsque cet accident lui était arrivé; il se convainquit par ses propres yeux qu'il m'eût été impossible d'aller le joindre; et, comme il avait dans le coeur autant de justice et de bonté que de vivacité dans l'esprit, il me tendit la main et me rendit ses bonnes grâces. Je profitai de ma rentrée en faveur pour lui demander comment il était parvenu à se tirer d'embarras.

— À me tirer d'embarras! Je serais resté suspendu jusqu'au jour du jugement dernier plutôt que de m'en tirer moi-même, ayant la tête pendante d'un côté, et les pieds de l'autre. C'est la créature Dougal qui m'a tiré d'embarras, comme il l'avait fait hier. Il est venu à moi avec un autre Highlander, a bravement coupé d'un coup de dirk les deux pans de ma redingote, et ils m'ont replanté sur mes jambes, aussi sain que s'il ne m'était rien arrivé. Voyez pourtant comme il est utile d'avoir des habits de bon drap! Si la redingote eût été de vos camelots ou de vos draps légers de France, elle se serait déchirée cent fois sous un poids comme celui de mon corps. Dieu bénisse l'ouvrier qui en a fabriqué le tissu! J'étais là-haut, nageant dans l'air comme le poisson dans l'eau, aussi en sûreté qu'une gabarre attachée au rivage par un triple câble à Broomielaw.

Je lui demandai alors ce qu'était devenu son libérateur.

— La créature, répondit-il en continuant à l'appeler ainsi, la créature m'a dit qu'il ne serait pas trop sage de me montrer à la dame en ce moment, et il m'a conseillé de rester ici jusqu'à ce qu'il revînt, ce que je ne manquerai pas de faire. J'ai dans l'idée qu'il vous cherche. C'est un garçon plein de bon sens. Je crois qu'il ne se trompe pas relativement à la dame. Hélène Campbell, étant fille, ne brillait point par la douceur, et elle n'a pas changé de caractère en se mariant. Bien des gens disent que Rob-Roy lui-même en a une sorte de crainte respectueuse. Je crois qu'elle ne me reconnaîtrait pas, car il y a bien des années que nous ne nous sommes vus. Bien décidément, j'attendrai Dougal avant de me montrer à elle.

Je lui dis que ce parti me paraissait le plus prudent. Mais le destin avait décidé que pour cette fois la prudence du bailli ne lui serait d'aucune utilité.

Lorsque la fusillade avait cessé, André s'était relevé, et n'osant encore descendre de sa plate-forme, il y restait appuyé contre un roc, position qui le découvrit aux yeux de lynx des montagnards quelques instants après que la victoire se fut déclarée en leur faveur. Aussitôt ils poussèrent un grand cri, et cinq ou six d'entre eux, le couchant en joue, lui signifièrent, par des gestes auxquels il était impossible de se méprendre, qu'il fallait qu'il vînt les trouver sur-le-champ, ou qu'ils prendraient un moyen plus prompt pour le faire descendre.

André n'était pas homme à se refuser à une pareille invitation. La crainte du danger le plus imminent lui ferma les yeux sur celui qui paraissait inévitable. Il descendit donc sur-le-champ à reculons, par la route la plus courte, quoique la moins facile, marchant sur ses genoux, rampant à plat ventre suivant les occasions, s'accrochant aux fentes du rocher, à ses aspérités et aux arbrisseaux qu'il rencontrait, et n'oubliant jamais, chaque fois qu'il avait une main libre, de la tendre vers ceux qui le menaçaient, comme pour implorer leur merci. Les montagnards semblaient s'amuser de la terreur d'André, et ils tirèrent par- dessus sa tête deux ou trois coups de fusil, plutôt pour se divertir de sa frayeur que dans l'intention de le blesser, et afin de le voir redoubler d'efforts pour arriver au bout d'une course périlleuse que la crainte pouvait seule lui avoir donné le courage d'entreprendre.

Enfin il arriva au pied de la montagne, ou pour mieux dire il y tomba; car, ayant glissé lorsqu'il n'en était plus qu'à huit ou dix pieds, il roula jusqu'au bas, sans se faire aucun mal. Quelques montagnards l'aidèrent à se relever, et, avant qu'il fût bien affermi sur ses jambes, ils l'avaient déjà débarrassé de son chapeau, de son gilet, de sa cravate, de ses bas; enfin, ils mirent une telle célérité à le dépouiller qu'on pouvait dire qu'il était tombé complètement habillé, et qu'il s'était relevé au même instant, effrayant par sa nudité presque absolue. Dans cet état, ils le traînèrent, sans égards pour ses pieds nus, à travers les broussailles et les pointes aiguës des rochers, jusqu'à l'endroit où s'était livré le combat et où toute la troupe était encore rassemblée.

Ce fut tandis qu'ils l'emmenaient ainsi qu'en passant vis-à-vis l'espèce de gorge où nous étions assis ils nous découvrirent malheureusement. À l'instant cinq à six Highlanders armés accoururent à nous, en nous menaçant de leurs claymores, de leurs poignards et de leurs pistolets. Vouloir opposer quelque résistance eût été folie, d'autant plus que nous étions sans armes. Nous nous soumîmes donc à notre destin; et ce fut avec quelque rudesse que ceux qui s'occupèrent de notre toilette se préparaient à nous réduire à l'état de nature[123] (pour me servir de la phrase du roi Lear), comme le bipède _déplumé _André Fairservice, qui était à quelques pas de nous, transi autant de crainte que de froid. Un heureux hasard nous préserva de cet excès d'outrage; car, au moment où je venais d'être débarrassé de ma cravate, vraie batiste, garnie en dentelles, par parenthèse, et que le bailli venait de céder les restes de sa redingote, Dougal parut, et la scène changea. Il cria, menaça, jura, autant que j'en pus juger par ses gestes et par le ton dont il s'exprimait, et força les pillards non seulement à nous laisser ce qu'ils s'apprêtaient à prendre, mais à nous rendre ce qu'ils nous avaient pris. Il arracha ma cravate au montagnard qui s'en était emparé; et, dans le zèle qu'il mit à m'en faire la restitution, il la serra autour de mon cou avec assez de force pour me faire croire qu'il avait, pendant son séjour à Glascow, non seulement servi de substitut de geôlier de la prison, mais pris quelques leçons de l'exécuteur des hautes-oeuvres. Il replaça de même sur les épaules de M. Jarvie les lambeaux de sa redingote écourtée, et, se mettant en marche avec nous, il sembla ordonner aux autres montagnards d'avoir pour nous et pour le bailli surtout respect et attention. André aurait bien désiré que la protection que nous accordait Dougal s'étendît jusqu'à lui, mais ce fut en vain qu'il l'implora; il ne put même obtenir que ses souliers lui fussent rendus.

— Non, non, lui répondit Dougal, vous n'êtes pas un gentilhomme, vous, et il y en a ici plus d'un qui vaut mieux que vous et qui marche nu-pieds. Et, laissant à André le soin de nous suivre, ou plutôt laissant aux montagnards qui l'entouraient le soin de presser sa marche, il nous fit rentrer dans le défilé où le combat avait eu lieu pour nous conduire comme prisonniers devant la femme-chef de la bande, grondant, repoussant, frappant même ceux qui semblaient vouloir s'approcher de nous de trop près, comme s'il était plus menacé que nous-mêmes par ceux qui semblaient vouloir prendre à notre capture plus d'intérêt qu'à lui.

Enfin nous parûmes devant l'héroïne du jour, dont les traits farouches, comme ceux des figures martiales et sauvages qui nous environnaient, me frappèrent, je l'avoue, d'une véritable crainte. Je ne sais si Hélène avait pris une part active au combat, mais les taches de sang qu'on voyait sur ses mains, sur ses bras, sur ses vêtements, sur la lame de son épée qu'elle tenait aussi à la main, son teint enflammé, le désordre de ses cheveux, dont une partie s'était échappée de dessous la toque rouge surmontée d'une plume qui formait sa coiffure, tout semblait prouver qu'elle n'en était pas restée simple spectatrice. Ses yeux noirs et vifs et toute sa physionomie annonçaient l'orgueil de la victoire et le plaisir de la vengeance satisfaite. Elle n'avait pourtant l'air ni cruel ni sanguinaire, elle me rappelait plutôt quelques portraits des héroïnes de l'Ancien Testament, que j'avais vus dans les églises catholiques de France. Elle n'avait pas la beauté d'une Judith, ni les traits inspirés d'une Débora, ni ceux de la femme d'Héber le Cinéen, aux pieds de laquelle l'oppresseur d'Israël qui demeurait dans l'Haroseth des Gentils baissa la tête, tomba et ne se releva plus[124]; mais l'enthousiasme peint sur sa figure, une sorte de dignité farouche auraient pu donner quelques idées aux artistes qui ont traité des sujets sacrés.

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