Front matter (continued 11)
A.-J.-B. (Auguste-Jean-Baptiste) Defauconpret translation
Étant parvenu à imposer silence au bavard, j'expliquai à Syddall la nature de mes droits, et lui dis de m'ouvrir le château, qui était maintenant ma propriété. Le vieillard parut fort agité, et, quoique d'une manière humble et soumise, montra beaucoup de répugnance à m'obéir. J'en attribuai la cause à son attachement pour ses anciens maîtres; ce sentiment l'excusait, et lui faisait honneur à mes yeux.
J'insistai cependant pour qu'il m'ouvrît, et je lui dis que son refus m'obligerait à recourir au warrant du juge Inglewood, et à demander l'assistance d'un constable.
— Nous étions ce matin chez M. Inglewood, dit André pour appuyer sur ma menace, et nous avons rencontré en chemin Archie Rudledge le constable. Le pays est maintenant soumis aux lois, M. Syddall; les papistes et les rebelles n'y sont plus les maîtres comme autrefois.
La menace de recourir à une autorité légale parut formidable à un vieillard qui sentait que la religion qu'il professait et son attachement à sir Hildebrand et à ses enfants pouvaient le rendre suspect lui-même. Il ouvrit donc avec une sorte de tremblement une porte garnie de verrous et de barres de fer, et me dit qu'il espérait que je ne lui saurais pas mauvais gré de la fidélité avec laquelle il cherchait à s'acquitter de ses devoirs. Je le rassurai, et lui répondis qu'il n'en était que plus estimable à mes yeux.
— Je ne pense pas de même, dit André; Syddall est un vieux routier. Il ne serait point pâle comme un linceul, Dieu me préserve! et les dents qui lui restent ne claqueraient pas les unes contre les autres s'il n'y en avait pas plus qu'il ne veut nous en dire.
— Que Dieu vous pardonne, M. Fairservice, reprit le vieux sommelier, de parler ainsi d'un ancien camarade! Où voulez-vous que j'allume du feu pour Votre Honneur? me dit-il du ton le plus humble. Je crains que vous ne trouviez le château bien triste, bien sombre. Mais peut-être retournerez-vous dîner à Inglewood- Place?
— Allumez-moi du feu dans la bibliothèque.
— Dans la bibliothèque! Il y a bien longtemps que personne n'y est entré… La cheminée fume… Les pigeons y ont fait leur nid le printemps dernier; et je n'avais ici personne pour la faire nettoyer.
— Notre fumée vaut mieux que le feu des autres, dit André. Son Honneur aime la bibliothèque. Ce n'est pas un de vos papistes qui se complaisent dans l'aveugle ignorance, M. Syddall.
Le sommelier me conduisit à la bibliothèque d'un air qui annonçait clairement qu'il agissait contre son gré. Il m'en ouvrit la porte, et, contre mon attente, je trouvai cet appartement plus propre et mieux en ordre que je ne l'avais jamais vu.
Un excellent feu brûlait dans la cheminée, sans la moindre apparence de fumée. Syddall prit les pincettes pour arranger les tisons, ou plutôt pour cacher sa confusion.
— C'est singulier, dit-il, il brûle bien maintenant, et il a fumé toute la matinée. Désirant être seul jusqu'à ce que j'eusse pu maîtriser les diverses émotions que faisait naître en moi la vue de tout ce qui m'entourait, je dis au vieux sommelier d'avertir la personne chargée de recevoir le revenu des terres de venir me parler. Sa demeure était à environ un demi-mille de distance, et je remarquai encore qu'il ne se disposait à m'obéir qu'avec une sorte de regret. J'ordonnai ensuite à André de chercher dans le voisinage une couple de jeunes gens vigoureux sur qui il pût compter, sachant à quelles extrémités était capable de se porter Rashleigh, qui était dans les environs. André se chargea de cette mission avec empressement et me dit qu'il me trouverait à Trinlay- Knowe deux bons presbytériens comme lui, en état de faire face au pape, au diable et au Prétendant. Je ne serai point fâché moi- même, ajouta-t-il, d'avoir ici de la compagnie: car vous souvenez- vous que je vous ai dit, le jour que nous sommes partis, que j'avais été tourmenté par un esprit la nuit précédente? C'était dans le jardin, au clair de lune. Vous n'avez pas voulu me croire: eh bien, que le tonnerre tombe sur toutes les fleurs du jardin si cet esprit ne ressemblait pas à ce portrait. — Et il me montrait un tableau qui représentait, à ce qu'on m'avait dit, l'aïeul de miss Vernon. — J'avais toujours pensé, continua-t-il, qu'il y avait de la sorcellerie et de la diablerie parmi les papistes; mais jusqu'alors je n'avais jamais vu d'esprit.
— Allons, partez! amenez-moi les gens dont vous parlez, tâchez qu'ils aient plus de bon sens que vous, et qu'ils n'aient point peur de leur ombre.
— Ah! dit André d'un air d'importance, tous les voisins savent que je suis aussi brave qu'un autre; mais, Dieu me préserve! je ne prétends pas me battre contre des esprits.
Il sortait à peine, que M. Wardlaw, qui remplissait les fonctions d'agent du domaine, entra dans la bibliothèque.
C'était un homme plein d'honneur et de probité, et sans son intégrité il aurait été difficile à mon oncle de se maintenir si longtemps dans la possession d'Osbaldistone-Hall. Je lui montrai le testament de sir Hildebrand, et il en reconnut la validité. Pour tout autre que moi, cette succession aurait été peu profitable, attendu le grand nombre de dettes et d'hypothèques dont elle était grevée. Mais il ne faut pas oublier que mon père avait déjà remboursé en mon nom une partie des créances, et qu'il s'occupait d'en acheter le surplus.
Je causai d'affaires assez longtemps avec M. Wardlaw, et je le retins à dîner. Je me fis servir dans la bibliothèque, malgré les instances que me fit Syddall pour que je descendisse dans la salle à manger, qu'il avait, me dit-il, préparée pour me recevoir. Pendant que nous dînions, André arriva avec sa recrue de deux vrais bleus.[146] Il m'en fit l'éloge dans les termes les plus chauds, me les annonçant comme des hommes sobres, honnêtes, d'une saine doctrine, et, par-dessus tout, braves comme des lions. Je donnai ordre qu'on les fit dîner, et ils se retirèrent tous trois. Le vieux Syddall branlait la tête en s'apprêtant à les suivre; je lui dis de rester et de m'expliquer ce que signifiait le geste qu'il venait de faire.
— Je ne puis m'attendre, dit-il, que Votre Honneur ajoute foi à ce que je vais lui dire, et cependant c'est la vérité de Dieu. Antoine Wingfield est un honnête garçon, aussi honnête que personne au monde; mais s'il y a un mauvais coquin dans les environs, c'est son frère Lancy. Tout le pays sait qu'il sert d'espion au clerc Jobson. Il lui a dénoncé bien des braves gens qui se sont mis dans l'embarras dans ces derniers temps. Mais il n'est pas catholique, et il n'en faut pas plus aujourd'hui.
Je fis peu d'attention à ce propos, que j'attribuai à l'esprit de parti et aux différences d'opinions religieuses, et le vieillard, ayant mis le vin sur la table, se retira d'un air peu satisfait.
M. Wardlaw resta avec moi jusqu'à ce que le jour commençât à baisser. Alors, ramassant ses papiers, il prit congé de moi, et me laissa dans cet état d'esprit où l'on ne sait trop si l'on voudrait avoir de la compagnie ou rester dans la solitude. Au surplus, je n'avais pas la liberté du choix, et je me trouvais dans l'appartement du château le plus propre à m'inspirer des réflexions mélancoliques. C'était là que j'avais passé tant de moments heureux près de Diana, et je pensais avec amertume que je ne la verrais plus.
Comme le jour commençait à disparaître, je vis la tête d'André se montrer à la porte de la chambre, non pour me demander si je voulais de la lumière, mais pour me conseiller d'en prendre par mesure de précaution pour écarter les esprits. Je lui dis avec assez d'humeur de se retirer, et, m'asseyant dans un fauteuil en face de la grande cheminée gothique, je me mis machinalement à tisonner le feu; et suivant des yeux le bois qui se changeait en charbons et les charbons qui se réduisaient en cendres:
— Voilà bien, m'écriai-je, voilà bien l'image et le résultat des désirs de l'homme! un rien les allume, l'espoir les nourrit, et bientôt l'homme, avec ses passions et ses espérances, n'est plus qu'un vil amas de cendres.
Comme j'achevais de parler, j'entendis à l'autre bout de la bibliothèque un soupir qui semblait répondre à mes réflexions. Je me retournai précipitamment… Diana Vernon était devant mes yeux. Elle s'appuyait sur le bras d'un homme si ressemblant au portrait dont André m'avait parlé le matin que je jetai les yeux sur le cadre, comme s'il avait dû être vide. Ma première idée fut que l'agitation de mon esprit causait cette illusion, ou que je voyais deux ombres sorties de la nuit du tombeau. Un second coup d'oeil me convainquit pourtant que je n'étais pas hors de mes sens, et que j'avais devant moi deux substances corporelle. C'était bien Diana elle-même, quoique plus pâle et plus maigre que je ne l'avais encore vue, et son compagnon n'était autre que le P. Vaughan, ou, pour mieux dire, sir Frédéric Vernon, qui, par hasard, portait un habit de même couleur et presque de même forme que celui du personnage peint dans le portrait en question. Il fut le premier qui rompit le silence: Diana avait les yeux baissés et j'étais muet d'étonnement.
— Vous voyez devant vous, M. Osbaldistone, me dit-il, des suppliants qui vous demandent asile et protection, jusqu'à ce qu'ils puissent continuer un voyage où je risque de trouver à chaque pas des cachots et la mort.
— Bien certainement, lui répondis-je en faisant un effort pour recouvrer la parole, miss Vernon ne peut croire… vous ne pouvez supposer, monsieur, que j'aie oublié les services que vous m'avez rendus, ou que je sois capable de trahir qui que ce soit, et vous moins que personne.
— Je le sais, dit sir Frédéric, et cependant c'est avec une répugnance inexprimable que je vous demande un service peut-être désagréable, mais à coup sûr dangereux. Je voudrais pouvoir le réclamer de tout autre. Mais le destin qui m'a conduit à travers une vie agitée et pleine de dangers me presse tellement en cet instant que je n'ai pas d'autre alternative.
En ce moment j'entendis du bruit sur l'escalier, et l'officieux André, en ouvrant la porte, s'écria: — Je vous apporte des chandelles; vous les allumerez quand vous voudrez.
Je me précipitai vers la porte, espérant arriver à temps pour l'empêcher de voir que je n'étais pas seul. Je le repoussai avec violence, fermai la porte et poussai le verrou. Mais, me rappelant aussitôt son bavardage habituel et les deux compagnons qu'il avait dans la cuisine; me souvenant aussi de l'observation faite par Syddall que l'un d'eux passait pour un espion de Jobson, je descendis sur-le-champ, et les trouvai tous trois réunis. André parlait très haut quand j'arrivai; mais il se tut dès qu'il m'aperçut.
— Qu'avez-vous donc, imbécile? lui dis-je; vous avez l'air effaré comme si vous aviez vu un esprit.
— Non, non, répondit-il: non, il n'y a pas d'esprit là-dedans. Mais vous m'avez poussé bien rudement, Dieu me préserve!
— Parce que vous m'avez dérangé d'un profond sommeil, idiot. Syddall vient de me dire qu'il n'a pas de lits préparés pour ces braves gens, et M. Wardlaw pense qu'il est inutile de les déranger de leurs affaires. Tenez, mes amis, voici une demi-guinée pour boire à ma santé. Je vous remercie de votre complaisance, et vous pouvez vous retirer.
Ils me firent leurs remerciements, prirent l'argent, et s'en allèrent sans montrer ni soupçons ni mécontentement; je restai jusqu'à ce qu'ils fussent partis, afin d'être bien sûr qu'ils ne pourraient avoir aucune autre communication avec l'honnête André. Je l'avais suivi de si près que je croyais qu'il n'avait pas eu le temps de leur dire deux mots avant mon arrivée; mais il ne faut souvent que deux mots pour causer bien des malheurs, et l'on verra qu'en cette occasion ils coûtèrent la vie à deux personnes.
Ayant fait cette expédition, je ne songeai plus qu'à prendre les mesures nécessaires pour la sûreté de mes hôtes. Présumant bien, d'après ce qui s'était passé, que Syddall n'était pas étranger à leur séjour au château, je le chargeai de monter lui-même à la bibliothèque chaque fois que je sonnerais, et j'y retournai ensuite pour rendre compte aux deux fugitifs de tout ce que je venais de faire.
Les yeux de Diana me remercièrent des précautions que j'avais prises. — Maintenant, me dit-elle, vous connaissez tous mes mystères. Vous savez sans doute par quels liens étroits le sang et la tendresse m'unissent à l'infortuné qui trouva ici une retraite, et vous ne serez plus surpris que Rashleigh, ayant pénétré ce secret, osât me gouverner avec une verge de fer.
Son père ajouta que leur intention était de m'être à charge le moins longtemps possible.
Je les suppliai de ne songer qu'à ce qui pouvait contribuer le plus à leur sûreté, et je les assurai que tous mes efforts seraient dirigés vers le même but; ce qui conduisit sir Frédéric à m'expliquer les circonstances où il se trouvait.
— J'avais toujours eu des soupçons contre Rashleigh, me dit-il; mais sa conduite à l'égard de ma fille, conduite dont elle ne me fit l'aveu que par obéissance, et l'abus de confiance dont il se rendit coupable à l'égard de votre père, m'inspirèrent pour lui de l'aversion et du mépris. Dans notre dernière entrevue, je ne lui cachai pas mes sentiments, quoique la prudence eût dû m'engager à le faire. Il ajouta alors la trahison et l'apostasie à la somme de ses crimes; mais j'espérais que sa défection n'aurait aucune suite fâcheuse pour notre cause. Le comte de Marr était en Écosse à la tête d'une armée pleine d'enthousiasme; lord Derwentwater, Kenmore, Forster, Winterton et autres avaient pris les armes dans le Northumberland: et je devais accompagner les Highlanders qui, sous les ordres du brigadier-général Mac-Intosh de Borlum, passèrent le Forth, traversèrent les Lowlands, et se réunirent aux insurgés anglais. Ma fille partagea les dangers et les fatigues de ce voyage…
— Et jamais elle ne quittera un père tendrement aimé, s'écria miss Vernon en s'appuyant sur son bras.
— J'avais à peine rejoint mes amis que je désespérai du succès de notre entreprise. Nos forces n'augmentaient point, notre parti n'était composé que de ceux qui partageaient nos opinions religieuses, et les tories protestants restaient dans l'indécision, attendant pour se déclarer le résultat des premiers événements. Enfin nous nous trouvâmes investis par une force supérieure dans la petite ville de Preston. Nous nous défendîmes avec courage le premier jour, mais dès le second les chefs regardèrent toute résistance comme inutile et résolurent de se rendre à discrétion. Consentir à de pareilles conditions c'eût été porter ma tête sur l'échafaud. Une trentaine de braves gens pensèrent comme moi qu'il valait mieux mourir que de se rendre. Mac-Gregor, que vous connaissez, était de ce nombre. Nous montâmes à cheval, nous plaçâmes au milieu de nous ma fille, qui ne voulut pas consentir à me quitter, et mes compagnons, frappés d'admiration pour son courage et pour sa piété filiale, jurèrent de périr plutôt que de l'abandonner. Nous sortîmes en corps au grand galop, par une rue nommée Fishergate; elle conduisait dans un marais que l'ennemi n'avait pas occupé parce qu'il le jugeait impraticable et qu'il était bordé par la rivière de Ribble sur laquelle il n'existait aucun pont. Nous ne rencontrâmes donc qu'un faible détachement des dragons d'Honeywood, qui soutint à peine notre premier choc; et Mac-Gregor, qui connaissait un gué de la rivière, nous y guida et nous la fit traverser sans danger. Tournant alors du côté de Liverpool, nous nous séparâmes; et chacun de nous chercha une retraite. J'ignore ce que devinrent mes compagnons. Quant à moi, je me rendis avec ma fille dans le pays de Galles, où je connaissais beaucoup de personnes qui partageaient mes opinions politiques et religieuses. J'espérais y trouver les moyens de passer sur le continent, mais je fus trompé dans mon attente, et les recherches que le gouvernement anglais faisait faire dans le pays de Galles, où il soupçonnait plusieurs chefs de l'insurrection de s'être retirés, me forcèrent à fuir de nouveau vers le nord. Comme je savais qu'Osbaldistone-Hall était inhabité en ce moment et qu'il ne s'y trouvait que le vieux Syddall, de qui j'étais connu, et sur qui je pouvais compter, je résolus de m'y rendre, et d'y rester jusqu'à ce qu'un ami sûr m'eût fait équiper, dans un petit port du Solway, une chaloupe qui doit me conduire en France pour toujours. Syddall n'hésita point à nous recevoir, et nous attendions qu'on nous fit avertir que les dispositions pour notre départ étaient terminées, quand votre arrivée imprévue en ce château et le choix que vous avez fait de cet appartement nous ont mis dans la nécessité de recourir à toute votre générosité.
Ce fut ainsi que Sir Frédéric termina un récit que j'avais écouté comme celui d'un rêve. J'avais peine à me figurer que c'était bien sa fille que j'avais devant les yeux; le chagrin et les fatigues lui avaient fait perdre quelques-uns de ses attraits. L'air d'enjouement et de vivacité que je lui avais vu autrefois avait fait place à un caractère de soumission mélancolique et de résignation mêlée de fermeté. Quoique son père craignit l'effet que pourraient produire sur mon esprit les louanges qu'il donnerait à sa fille, il ne put résister à la tendresse paternelle qui le portait à faire son éloge.
— Elle a subi, me dit-il, des épreuves qui feraient honneur à la constance d'un martyr. Elle a bravé tous les dangers, elle a vu de près la mort sous tous les aspects. Elle a enduré des fatigues et des privations qui auraient épuisé le courage des hommes les plus déterminés. Elle a passé les journées dans les ténèbres et les nuits dans les veilles, et n'a jamais fait entendre un murmure de faiblesse. En un mot, M. Osbaldistone, ma fille est une offrande digne du dieu auquel je vais la consacrer, comme tout ce qui reste de plus cher et de plus précieux à Frédéric Vernon.
Il s'arrêta à ces mots, en jetant sur moi un regard que je ne compris que trop bien: son but était de détruire toutes les espérances que j'aurais pu concevoir, et il voulait, comme en Écosse, prévenir toute nouvelle liaison entre sa fille et moi.
— Maintenant, dit-il à sa fille, nous n'abuserons pas plus longtemps des moments de M. Osbaldistone, puisque le voilà instruit de la situation des infortunés qui réclament sa protection.
Je les suppliai de rester, et leur offris de changer moi-même d'appartement.
— N'en faites rien, me dit-il, vous éveilleriez peut-être des soupçons; d'ailleurs rien ne nous manque dans l'appartement secret que nous occupons, et dont on ne peut soupçonner l'existence que lorsqu'on en est instruit: nous aurions probablement pu y rester sans que vous vous en doutassiez, si je n'avais regardé comme un devoir de vous prouver ma confiance en votre honneur.
— Vous m'avez rendu justice, sir Frédéric. Vous me connaissez bien, mais je suis sûr que miss Vernon vous dira…
— Je n'ai pas besoin du témoignage de ma fille, me dit-il d'un air poli, mais de manière à m'empêcher de m'adresser directement à elle; je suis très disposé à concevoir la meilleure opinion de M. Frank Osbaldistone. Mais permettez-nous de nous retirer, le repos nous est nécessaire, nous en jouissons rarement, et d'un moment à l'autre nous pouvons être obligés de continuer un dangereux voyage.
En parlant ainsi, il prit le bras de sa fille, et m'ayant salué, sortit avec elle par la porte que cachait la tapisserie.
Chapitre XXXIX.
Mais la main du destin soulève le rideau, Et sur la scène il porte le flambeau.
DRYDEN, Don Sébastien.
Je me sentis comme étourdi et glacé en les voyant se retirer. Quand l'imagination nous représente un objet chéri dont nous regrettons l'absence, elle le peint non seulement sous le jour qui lui est le plus avantageux, mais avec les traits sous lesquels nous désirons le voir. Avant l'apparition si surprenante de Diana, j'étais plein de l'idée que les larmes qu'elle avait versées en me faisant ses adieux en Écosse et la bague qu'elle m'avait fait remettre par Hélène Mac-Gregor étaient une preuve qu'elle emporterait mon souvenir dans son exil et jusque dans la solitude du cloître: je venais de la voir, et son air froid et contraint, ses yeux où je n'avais remarqué qu'une mélancolie tranquille m'avaient trompé dans mes espérances, m'avaient presque offensé. J'osai l'accuser d'indifférence et d'insensibilité; je reprochai à son père son orgueil, son fanatisme, sa cruauté; j'oubliai qu'ils sacrifiaient tous deux leurs intérêts, et Diana son inclination à un devoir.
Sir Frédéric Vernon était un catholique rigide, qui croyait le sentier du salut trop étroit pour qu'on pût y admettre un hérétique. Et Diana, pour qui la sûreté de son père avait été depuis quelques années l'unique mobile de toutes ses actions, le seul but de ses pensées et de ses espérances, regardait comme un devoir pour elle de se soumettre en tout à sa volonté et de lui faire le sacrifice de ses plus chères affections. J'aurais pu dès lors faire ces réflexions si j'avais été de sang-froid; mais dans l'agitation que j'éprouvais, et au milieu du tumulte de mes passions, il m'était impossible d'apprécier en ce moment ces sentiments honorables.
_— _Je suis donc méprisé! m'écriai-je; méprisé et jugé indigne même d'avoir un court entretien avec elle! Soit, je n'en veillerai pas moins à leur sûreté. Je me tiendrai dans cette chambre comme à un poste avancé; et du moins, tant qu'ils resteront chez moi, nul danger ne pourra les atteindre si le bras d'un homme déterminé peut le détourner.
Je fis venir Syddall dans la bibliothèque; il y arriva suivi de l'éternel André, qui, faisant des rêves brillants pour lui-même d'après ma prise de possession du château et des terres qui en dépendaient, semblait avoir juré de ne pas laisser échapper une occasion de se mettre en évidence et de se rappeler à mon souvenir. Aussi, comme cela arrive souvent à ceux qui n'agissent que pas égoïsme, André allait-il au-delà du but qu'il se proposait sans l'atteindre, et ne m'inspirait que le dégoût et l'ennui par ses importunités.
Sa présence m'empêcha de parler librement à Syddall, comme je me le proposais, et je n'osai le renvoyer, de peur d'augmenter les soupçons qu'il pouvait déjà avoir conçus, d'après la manière brusque dont je l'avais poussé hors de la bibliothèque une heure auparavant. — Syddall, lui dis-je, je passerai la nuit ici; j'ai beaucoup à travailler, et je me reposerai quelques heures sur ce canapé.
À la manière dont je le regardais, il parut comprendre que j'étais instruit. Il m'offrit de me préparer un lit de camp dans la bibliothèque, et il s'en occupa avec André. Les renvoyant ensuite, je donnai ordre qu'on ne me troublât plus jusqu'au lendemain à sept heures.
Lorsqu'ils se furent retirés, je me trouvai libre de me livrer à mes réflexions, sans craindre que le cours en pût être interrompu, jusqu'à ce que la nature fatiguée exigeât quelque repos.
Je travaillai pourtant à écarter de mon esprit le sujet pénible qui m'occupait uniquement, mais tous mes efforts furent inutiles. Les sentiments que j'avais combattus avec courage quand l'objet qui les inspirait était éloigné de moi, renaissaient avec plus de force que jamais, maintenant que je n'en étais séparé que par quelques pas et que j'étais à la veille d'en être privé pour toujours. Si je prenais un livre, le nom de Diana me semblait écrit à chaque ligne; et, sur quelque sujet que je cherchasse à fixer mes pensées, elles ne me présentaient jamais que son image. Elles étaient comme cette esclave empressée du Salomon de Prior:
Ma bouche à peine a prononcé son nom Qu'Abra survient, toujours pleine de zèle: C'est vainement une autre que j'appelle, Abra toujours accourt et me répond.
Tour à tour je m'abandonnais à ces pensées, et je cherchais à m'en défendre, tantôt cédant à une émotion et à une tristesse qui ne m'étaient guère naturelles, tantôt appelant à mon secours ma fierté blessée par un injuste outrage que je croyais avoir reçu. Enfin, après avoir longtemps parcouru la bibliothèque à grands pas, je me jetai tout habillé sur mon lit dans une sorte de délire fiévreux. Mais ce fut en vain que je cherchai tous les moyens de me livrer au sommeil, que je ne me permis pas plus de mouvement que n'en aurait un corps privé de vie, que j'essayai de donner un autre cours à mes idées, tantôt en récitant des vers de mémoire, tantôt en m'occupant de la solution d'un problème d'algèbre; mes artères battaient avec une force et une rapidité qui m'étonnaient, et je croyais sentir un feu liquide circuler dans mes veines au lieu de sang, et y produire des pulsations dont le son retentissait à mon oreille comme le bruit régulier d'un moulin à foulon que j'aurais entendu de loin.
Je me levai, j'ouvris la fenêtre, j'y restai quelques instants; l'air de la nuit me rafraîchit un peu et calma en partie le désordre de mes sens. Je me remis sur mon lit, et peu de temps après le sommeil s'empara de moi; mais ce sommeil était loin d'être paisible, et il fut troublé par des rêves épouvantables.
Il en est un entre autres que je me rappelle encore en ce moment. Il me semblait que Diana et moi nous étions au pouvoir d'Hélène Mac-Gregor, et qu'elle avait donné ordre de nous précipiter du haut d'un rocher dans le lac. Le signal de notre supplice devait être un coup de canon tiré par sir Frédéric Vernon qui présidait à la cérémonie, revêtu du costume de cardinal. Je ne saurais peindre l'impression que me fit éprouver cette scène imaginaire. Je pourrais encore aujourd'hui retracer l'expression de courage et de résignation que je voyais sur les traits de Diana; les figures sauvages et hideuses qui nous environnaient et semblaient jouir d'avance de notre supplice; enfin, le fanatisme rigide et inflexible gravé sur la physionomie de sir Frédéric. Je le vis la mèche allumée, j'entendis le signal de notre mort que les échos répétèrent d'une manière effrayante. Je m'éveillai en sursaut, et, me soulevant sur mon lit, l'esprit encore plein de ce rêve, il me sembla entendre de nouveau la répétition de ce funeste signal.
Une minute me suffit pour me rappeler à moi-même, et j'entendis distinctement frapper à grands coups à la porte. Saisi de crainte pour mes hôtes, je me levai précipitamment, je pris mon épée sous mon bras, et je me hâtai de descendre pour donner ordre de ne pas ouvrir la porte. Malheureusement j'étais obligé de faire un circuit, parce que la bibliothèque donnait sur un escalier dérobé qu'il fallait parcourir pour regagner celui qui servait à l'usage général de toute la maison. J'entendais cependant tout ce qui se passait. Le vieux Syddall répondait d'une voix faible et timide aux cris tumultueux des gens qui demandaient à entrer de par le roi, d'après les ordres du juge Stradish, et qui faisaient au vieux domestique les plus horribles menaces s'il n'obéissait à l'instant même.
À mon grand déplaisir, j'entendis alors la voix aigre d'André crier à Syddall de se retirer et de lui laisser ouvrir la porte.
— S'ils viennent par ordre du roi George, disait-il, nous n'avons rien à craindre. Nous avons versé notre sang et dépensé notre argent pour lui. Nous n'avons pas besoin de nous cacher comme certaines gens, M. Syddall. Nous ne sommes, Dieu me préserve! ni papistes ni jacobites, que je sache.
J'entendis l'officieux coquin tirer verrou sur verrou, tout en proclamant son affection et celle de son maître pour le roi George, et je calculai qu'il m'était impossible d'arriver à temps pour m'opposer à l'entrée des gens qui arrivaient. Dévouant au bâton le dos de M. Fairservice, et me promettant de ne pas le manquer dès que j'aurais le temps de lui payer mes dettes, je courus me barricader dans la bibliothèque; je fermai la porte à clef et au verrou, et frappant vite à la porte secrète qui conduisait à l'appartement de mes hôtes, je demandai à entrer sur- le-champ. Diana m'ouvrit elle-même: elle était tout habillée, et son visage n'annonçait ni crainte ni émotion.
— Le danger nous est si familier, me dit-elle, que nous y sommes toujours préparés. Nous avons entendu tout ce bruit, et nous nous sommes disposés à fuir. Nous allons descendre dans le jardin, nous sortirons par la porte de derrière, dont Syddall nous a donné la clef, à tout événement, et de là nous gagnerons le bois qui n'en est qu'à deux pas. J'en connais tous les détours mieux que qui que ce soit, et j'espère que nous pourrons leur échapper. Tâchez seulement de les arrêter quelques instants. Adieu, cher Frank, adieu encore une fois.
Elle disparut comme un météore, et elle avait à peine pu rejoindre son père, quand j'entendis frapper à grands coups à la porte de bibliothèque.
— Vous êtes des voleurs, m'écriai-je, feignant de me méprendre sur le motif de cette visite, et, si vous ne vous retirez à l'instant, je n'ouvrirai que pour faire feu sur vous de ma carabine.
— Pas de folie! s'écria André, pas de folie! ce ne sont pas des voleurs, Dieu me préserve! c'est M. le clerc Jobson qui vient avec un mandat.
— Pour chercher, saisir et appréhender, dit une voix que je reconnus pour celle de ce détestable praticien, différentes personnes dénommées au mandat dont je suis porteur, et accusées de haute trahison, aux termes du chapitre III de la loi rendue dans la treizième année du règne de Guillaume.
En même temps les coups à la porte redoublèrent avec une telle violence que je vis qu'elle n'y résisterait pas longtemps.
— Un instant, messieurs, un instant, leur dis-je pour tâcher de gagner quelques minutes. Point de voies de fait. Laissez-moi le temps de me lever, je vais vous ouvrir, et, si vous êtes porteur d'un mandat légal, vous n'éprouverez aucune résistance.
— Dieu conserve le grand George, notre digne roi! s'écria André: je vous ai bien dit que vous ne trouveriez ici ni papistes ni jacobites.
Quelques minutes s'écoulèrent en silence. Enfin, on recommença à battre la porte, et je fus obligé de l'ouvrir de peur qu'elle ne fût enfoncée.
M. Jobson entra suivi de plusieurs aides, parmi lesquels je reconnus Lancy Wingfield, porteur sans doute de l'avis charitable qui l'avait mis en mouvement. Il exhiba le mandat qu'il était chargé d'exécuter contre Frédéric Vernon et Diana Vernon sa fille, et m'en montra un second dirigé contre Frank Osbaldistone, comme leur fauteur et complice. C'eût été une folie que de vouloir résister. Je feignis de discuter encore quelques instants pour gagner du temps, et me rendis ensuite prisonnier.
J'eus alors la mortification de voir Jobson marcher directement et sans hésiter vers l'endroit qui conduisait à l'appartement secret, lever la tapisserie, ouvrir la porte et y entrer. Il n'y resta qu'un instant. Le gîte est encore chaud, dit-il en rentrant, mais les lièvres sont partis. Au surplus, s'ils ont échappé aux chasseurs, ils seront pris par les lévriers.
Des cris que j'entendis en ce moment dans le jardin me firent penser que sa prophétie ne s'était que trop réalisée. Au bout de quelques minutes, Rashleigh entra dans la bibliothèque, accompagné de quelques satellites, et amenant sir Frédéric Vernon et sa fille.
— Le vieux renard connaissait son terrier, dit-il, mais il ne pensait pas qu'un bon chasseur en gardait l'entrée. Je n'avais pas oublié la porte du jardin, sir Frédéric Vernon, ou noble lord Beauchamp.
— Rashleigh, s'écria sir Frédéric, vous êtes un abominable scélérat!
— Je méritais ce nom, monsieur… ou milord, quand, sous la direction d'un maître habile, je cherchais à déchirer par la guerre civile le sein d'un pays paisible. Mais j'ai fait tous mes efforts, ajouta-t-il en levant les yeux au ciel, pour réparer mes erreurs et mériter mon pardon.
Je ne pus garder le silence plus longtemps, malgré la résolution que j'en avais formée. Il fallait parler ou étouffer.
— Les traits les plus hideux que l'enfer puisse produire, m'écriai-je, ce sont ceux de l'hypocrisie couvrant la scélératesse.
— Ah! c'est vous, mon aimable cousin, dit Rashleigh en approchant de moi une lumière, et me regardant de la tête aux pieds. Soyez le bienvenu à Osbaldistone-Hall. Je vous pardonne votre humeur. Il est dur de perdre en une nuit une maîtresse et un beau domaine; car nous allons prendre possession de ce château au nom de l'héritier légitime, sir Rashleigh Osbaldistone.
Tandis qu'il me parlait de ce ton ironique, je voyais l'effort qu'il faisait pour cacher la honte et la colère qui l'agitaient tour à tour. Mais il y réussit moins bien quand Diana lui adressa la parole.
— Rashleigh, lui dit-elle, j'ai pitié de vous, car malgré tout le mal que vous avez voulu me faire et que vous m'avez fait, je ne puis encore vous haïr autant que je vous méprise. Ce que vous venez de faire est peut-être l'ouvrage d'une heure, mais vous y trouverez de quoi réfléchir pendant toute votre vie. — De quelle nature seront ces réflexions? C'est ce que votre conscience vous dira. Vous entendrez sans doute son cri quelque jour.
Rashleigh ne lui répondit point; il fit deux ou trois tours dans la chambre, s'approcha d'une table sur laquelle il était resté la veille un flacon de vin, s'en versa un grand verre bord à bord, d'une main tremblante, et quand il vit que son tremblement ne nous avait pas échappé, il fixa les yeux sur nous d'un air calme, et faisant un violent effort sur lui-même il vida le verre sans en répandre une seule goutte.
— C'est, ma foi, du vieux bourgogne de mon père! s'écria-t-il. Je suis charmé qu'il en reste encore. Lancy, restez dans le château pour en prendre soin en mon nom, tandis que Jobson et moi nous allons conduire tous ces braves gens en lieu de sûreté. Quant à ce vieux fou, et à cette espèce d'imbécile, ajouta-t-il en montrant Syddall et André, il ne s'agit que de les mettre à la porte. Maintenant, partons, dit-il en se tournant vers nous. J'ai fait préparer le vieux carrosse de famille pour vous conduire, quoique je n'ignore pas que cette jeune dame pourrait braver le serein de la nuit à pied et à cheval, si le voyage était de son goût.
André se tordait les mains de désespoir. — J'ai seulement dit, s'écriait-il, que mon maître parlait sûrement à quelque esprit dans la bibliothèque. Ce misérable Lancy! trahir un ancien ami qui, pendant vingt ans, a chanté avec lui les mêmes psaumes dans le même livre!
On le chassa de la maison ainsi que Syddall, sans lui laisser le temps de finir ses lamentations. Son expulsion eut pourtant des suites assez extraordinaires, comme je l'appris ensuite, mais je dois en parler ici pour ne pas interrompre l'ordre et l'enchaînement des faits.
Ayant résolu d'aller passer le reste de la nuit chez une ancienne connaissance qui demeurait à environ un mille, il venait de sortir de l'avenue du château, et se trouvait dans un endroit qu'on nommait encore le vieux bois, quoiqu'il servît de pâturage et qu'il ne s'y trouvât plus que quelques arbres. Il y rencontra un troupeau de boeufs d'Écosse qui y étaient couchés et qui paraissaient y avoir passé la nuit. Il n'en fut nullement surpris. Il savait que la coutume de ses compatriotes, en conduisant des bestiaux, était de choisir à la fin de chaque journée quelque bon pâturage où leurs boeufs pussent faire un bon souper à peu de frais, et d'en partir avant le lever du soleil pour éviter toute querelle avec le propriétaire de la prairie. Il passait tranquillement au milieu du troupeau; mais il fut saisi d'une peur soudaine lorsqu'un Highlander, se levant, l'accusa de troubler ses bêtes et refusa de le laisser passer avant de l'avoir amené à son maître. Le montagnard conduisit André vers un buisson, derrière lequel il trouva quatre ou cinq autres de ses compatriotes. Je m'aperçus bien vite, me dit André en me racontant cette aventure, qu'ils étaient en plus grand nombre qu'il n'est nécessaire pour conduire un troupeau de bétail, et je me doutai bien qu'ils avaient d'autre chanvre à leur quenouille.
Ils le questionnèrent sur tout ce qui s'était passé à Osbaldistone-Hall, et parurent écouter ses réponses avec surprise et intérêt.
— Vous jugez bien, me dit André, que je leur dis tout ce que je savais: car il n'est point de réponse au monde que je refuse de faire à des dirks et à des pistolets.
Ils conférèrent ensemble à voix basse, et enfin réunirent leurs boeufs qu'ils firent marcher vers le bout de l'avenue, qui avait environ un demi-mille de longueur. Là ils se mirent à traîner quelques troncs d'arbres coupés dans le voisinage, qu'ils disposèrent de façon à former une sorte de barricade en travers de la route, à quinze toises environ plus loin que l'avenue. Le jour commençait à poindre, et aux dernières clartés de la lune se mêlait un pâle rayon de l'aube matinale qui permettait de distinguer assez bien les objets. On entendit le bruit sourd d'une voiture à quatre chevaux qui roulait dans l'avenue, escortée par six hommes à cheval. Les Highlanders écoutèrent attentivement. La voiture contenait M. Jobson et ses malheureux prisonniers. L'escorte se composait de Rashleigh, des officiers de paix et des agents de police à cheval.
À peine eûmes-nous franchi la porte qu'elle fut fermée derrière la cavalcade par un Highlander posté là à dessein. Au même instant la voiture fut arrêtée par les boeufs à droite et à gauche, et par la barricade. Deux hommes de l'escorte mirent pied à terre pour pousser de côté les troncs d'arbres qu'ils pouvaient croire laissés là par hasard ou négligence. Les autres commencèrent à fouetter les boeufs pour les éloigner de la route.
— Qui ose frapper nos bêtes? s'écria une voix forte. Feu sur lui, Angus!
Rashleigh s'écria à l'instant: — Au secours! au secours! et il blessa d'un coup de pistolet celui qui avait parlé.
— _Claymore! _cria le chef des Highlanders, et un combat s'engagea. Les officiers de justice, surpris de cette soudaine attaque, et qui ne sont pas ordinairement doués d'une grande bravoure, ne firent qu'une faible défense eu égard à la supériorité de leur nombre; quelques-uns voulurent retourner au château, mais un coup de pistolet tiré de derrière la porte leur fit croire qu'ils étaient entourés, et ils finirent par s'enfuir de différents côtés. Rashleigh cependant était descendu de cheval et soutenait à pied, corps à corps, un combat désespéré contre le chef des assaillants, que je pouvais voir de la portière de la voiture. Enfin Rashleigh tomba.
— Demandez-vous pardon, pour l'amour de Dieu, du roi Jacques et de notre ancienne liaison? lui cria une voix que je reconnus bien.
— Non, jamais! répondit Rashleigh avec fermeté.
— Eh bien, meurs donc, traître! s'écria Mac-Gregor: et il lui passa son épée au travers du corps.
Au même instant il ouvrit la portière de la voiture, offrit la main à miss Vernon, nous aida, sir Frédéric Vernon et moi, à en descendre, et en arrachant Jobson qui y restait blotti dans un coin, il le précipita sous les roues.
— M. Osbaldistone, me dit-il tout bas, vous pouvez rester, vous n'avez rien à craindre; mais il faut que je songe à ceux qui ne seraient pas en sûreté ici. Soyez tranquille pour vos amis. Adieu. N'oubliez pas Mac-Gregor.
Il fit entendre un coup de sifflet, toute sa troupe se rassembla à l'instant autour de lui. Il fit placer au centre sir Frédéric et sa fille, et je les vis s'enfoncer dans la forêt. Le cocher et le postillon avaient abandonné leurs chevaux au premier feu; mais ces animaux, arrêtés par les barricades, étaient restés immobiles, fort heureusement pour Jobson qui aurait été écrasé sous les roues de la voiture si elle avait fait le moindre mouvement. Mon premier soin fut de le tirer de cette situation dangereuse, et c'était un service important, car le coquin était tellement anéanti par la frayeur qu'il serait mort plutôt que de se relever sans aide. Je lui recommandai de faire attention que je n'avais eu aucune part à ce qui venait de se passer, que je n'en profitais pas pour m'échapper, et j'ajoutai que je me regardais toujours comme son prisonnier. Je lui conseillai de retourner au château et de faire venir Lancy et quelques-uns de ses gens qui étaient restés avec lui, et qui nous étaient nécessaires pour donner du secours aux blessés. Mais il était paralysé par la terreur, il ne pouvait se soutenir sur ses jambes, et à peine eut-il la force de me conjurer d'y aller moi-même. Je me déterminai à m'y rendre, mais à quelques pas je trébuchai contre un corps que je pris pour un cadavre. Le prétendu mort se leva pourtant sur ses jambes en parfaite santé, et je reconnus André Fairservice, qui avait pris cette posture pour mieux se garantir des coups de claymore et des balles qui, pendant un moment, avaient sifflé de toutes parts. Je fus si charmé de le trouver en ce moment que je ne m'arrêtai pas à lui demander par quel hasard il y était, et je lui ordonnai de me suivre.
Je m'occupai d'abord de Rashleigh. Il poussa, lorsque je m'approchai de lui, une espèce de gémissement qui semblait autant un cri de rage qu'une exclamation de douleur, et il ferma les yeux, comme si, semblable à Iago[147], il était résolu à ne plus dire une parole. Il se laissa porter dans la voiture, et nous rendîmes le même service à deux autres blessés étendus sur le champ de bataille; je fis comprendre à Jobson, non sans peine, qu'il fallait qu'il y montât aussi pour soutenir sir Rashleigh pendant la route. Il m'obéit de l'air d'un homme qui ne conçoit qu'à moitié ce qu'on lui dit. André ouvrit la porte de l'avenue, fit tourner les chevaux, et les conduisit au pas par la bride jusqu'à Osbaldistone-Hall.
Quelques-uns des fuyards y étaient déjà arrivés par différents détours et y avaient répandu l'alarme, en disant que sir Rashleigh, le greffier Jobson et toute l'escorte, excepté eux qui en apportaient la nouvelle, avaient été attaqués et taillés en pièces par un régiment de féroces Highlanders. Aussi, lorsque nous y arrivâmes, entendîmes-nous un bruit semblable au bourdonnement d'une ruche quand elle se prépare au combat. M. Jobson, qui commençait à reprendre ses sens, trouva pourtant assez de force dans ses poumons pour appeler de façon à se faire reconnaître. Il était d'autant plus empressé de sortir de la voiture qu'il était écrasé sous le poids d'un de ses compagnons de voyage qui avait rendu le dernier soupir pendant ce court trajet, et que le voisinage d'un cadavre ajoutait encore à sa terreur.
Sir Rashleigh Osbaldistone vivait encore, mais il avait reçu une blessure si terrible que le fond de la voiture était littéralement rempli de son sang, et qu'on en pouvait suivre la trace depuis le péristyle jusqu'à la salle où on le plaça dans un grand fauteuil, tandis que les uns s'efforçaient d'arrêter l'hémorragie par des bandages, que les autres criaient qu'il fallait faire venir un chirurgien, et que personne ne bougeait pour l'aller chercher.
— Qu'on ne me tourmente point! dit le blessé. Je sens qu'aucun secours ne peut me sauver. Je suis un homme mort.
Il se releva dans le fauteuil, se tourna vers moi, et quoique la pâleur du trépas fût déjà répandue sur son visage, il me dit avec une fermeté qui semblait au-dessus des forces qui devaient lui rester: — Cousin Francis, approchez-vous.
Je m'approchai.
— Je ne veux que vous dire que les approches de la mort ne changent rien à mes sentiments pour vous. Je vous hais maintenant que je meurs devant vous, je vous hais autant que je le ferais si vous étiez à ma place, et que j'eusse le pied sur votre poitrine.
Tandis qu'il parlait ainsi, on voyait encore la rage étinceler dans ses yeux qui bientôt allaient se fermer pour toujours.
— Je ne vous ai jamais donné aucun sujet de me haïr, monsieur, et je désirerais pour vous qu'en un pareil moment…
— Vous ne m'en avez donné que trop de sujets. En amour, en intérêt, en ambition, partout je vous ai trouvé sur mon chemin. J'étais né pour être l'honneur de la maison de mon père. J'en ai été l'opprobre, et vous seul en êtes cause. Mon patrimoine est devenu le vôtre. Jouissez-en. Puisse la malédiction d'un homme mourant s'y attacher!
Un moment après avoir proféré cette terrible imprécation, il retomba dans le fauteuil, ses yeux devinrent ternes et vitreux, ses membres se raidirent, mais la sinistre expression de la haine survécut encore dans ses traits à son dernier soupir[148].
Je ne m'appesantirai pas plus longtemps sur ce tableau hideux. Il me suffira de dire que le mort de Rashleigh me laissa en possession paisible de la succession de mon oncle. Jobson lui-même se vit forcé de convenir que le ridicule mandat décerné contre moi comme coupable de haute trahison n'avait été tracé que pour favoriser Rashleigh dans ses vues et m'écarter d'Osbaldistone- Hall. Le nom du coquin fut effacé du tableau des procureurs, et il mourut réduit à l'indigence et au mépris.
Après avoir mis en ordre mes affaires à Osbaldistone-Hall, où je rétablis le vieux Syddall dans sa place et M. Fairservice dans son jardin, je repartis pour Londres, heureux de quitter un séjour qui ne m'offrait que des souvenirs pénibles. Je désirais vivement avoir des nouvelles de Diana et de son père. Environ deux mois après, un Français, qui était venu en Angleterre pour affaires de commerce, m'apporta une lettre de miss Vernon qui mit fin à mes inquiétudes en m'apprenant qu'ils étaient tous deux en sûreté.
Elle m'expliquait dans cette lettre que ce n'était pas le hasard qui avait fait paraître si à propos Mac-Gregor et sa troupe. La noblesse d'Écosse qui avait pris une part plus ou moins directe à la dernier insurrection désirait vivement favoriser la fuite de sir Frédéric Vernon, parce qu'en sa qualité d'agent confidentiel de la maison de Stuart il pouvait être nanti de pièces capables de compromettre la sûreté de la moitié des grandes familles d'Écosse; et pour favoriser son évasion on avait jeté les yeux sur Rob-Roy, dont on connaissait le courage et l'adresse. Le rendez-vous était fixé à Osbaldistone-Hall. Vous avez vu comme son plan avait failli être déconcerté par le malheureux Rashleigh: il réussit cependant; car, lorsque sir Frédéric et sa fille furent délivrés, ils trouvèrent des chevaux préparés pour eux, et Rob-Roy, à qui tous les chemins du nord de l'Angleterre étaient familiers, les conduisit à la côte occidentale, où ils parvinrent à s'embarquer pour la France.
Le même Français m'apprit que sir Frédéric ne pouvait survivre longtemps à une maladie de langueur, suite des privations et des fatigues multipliées qu'il avait subies dernièrement encore; sa fille était dans un couvent, et c'était toujours l'intention de son père qu'elle prît le voile.
Je me décidai aussitôt à faire connaître franchement à mon père les secrets sentiments de mon coeur. Il parut d'abord un peu effrayé de l'idée de me voir épouser une catholique romaine; mais il désirait me voir établi dans le monde comme il le disait. Il sentait qu'en m'occupant uniquement de ses affaires de commerce, comme je l'avais fait depuis près d'un an, je lui avais sacrifié mes inclinations et mes goûts. Après avoir hésité, après m'avoir fait quelques questions auxquelles mes réponses lui parurent satisfaisantes, il finit par me dire: — Je n'aurais guère pensé que mon fils pût jamais devenir le seigneur du domaine d'Osbaldistone; encore moins qu'il allât chercher une épouse dans un couvent de France: mais celle qui a été fille si soumise doit être bonne épouse. Vous avez _consulté _mes goûts en travaillant au comptoir, Frank; il est juste que vous consultiez le vôtre pour vous marier.
Je n'ai pas besoin de vous dire, Will Tresham, comme j'allai vite en affaire d'amour. Vous savez aussi combien j'ai longtemps vécu heureux avec Diana, vous savez combien je l'ai pleurée; — mais vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir combien elle était digne des regrets de son époux.
Il ne me reste plus d'aventures romanesques à vous raconter; je n'ai même plus rien à vous apprendre, vous connaissez mieux que personne le peu d'incidents qui ont marqué ma vie: comme celle des autres hommes, elle a été semée de plaisirs et de chagrins, et vous les avez tous partagés avec moi. J'ai fait plusieurs voyages en Écosse; mais je n'ai jamais revu l'intrépide Highlander qui a eu tant d'influence sur les événements de la partie de mes aventures dont je viens de vous tracer le récit. J'ai appris de temps en temps qu'il continuait à se maintenir dans les montagnes voisines du lac Lomond, en dépit de tous ses ennemis; que même le gouvernement avait fini par fermer les yeux sur l'audace avec laquelle il s'était érigé en protecteur du comté de Lennox, et qu'en conséquence il y levait toujours son _black-mail, _avec autant de régularité qu'un propriétaire exige le paiement de ses fermages. On aurait cru impossible qu'il ne terminât pas ses jours d'une manière violente; il mourut pourtant paisiblement vers l'an 1736, mais son souvenir vit encore dans tous les environs de ses montagnes, comme celui de Robin-Hood en Angleterre, surnommé la terreur du riche et l'ami du pauvre. Il est certain qu'il possédait des qualités de coeur et d'esprit qui auraient fait honneur à une profession moins équivoque que celle à laquelle son destin semblait l'avoir condamné.
Le vieux André Fairservice, que vous devez vous rappeler avoir vu comme jardinier à Osbaldistone-Hall, disait souvent qu'il y avait maintes choses extrêmes dans le bien et extrêmes dans le mal, telles que ROB-ROY.
(Ici finit brusquement le manuscrit. J'ai quelque raison de penser que ce qui suivait avait rapport à des affaires particulières.)[149]
[1] Personnage de Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare. Un stratagème comique parvient à décider Benedict au mariage. [2] C'en est fait de. - Tr. [3] Celle de 1688. - Éd. [4] Ces divers noms indiquent sans doute des variétés de morue dont le nom français ne nous est pas connu. - Éd. [5] Phrase proverbiale pour remercier les acteurs des _masques _de Noël. Les officiers inférieurs de l'Église venaient aussi demander l'aumône avec des rimes. - Éd. [6] Westminster et Eton sont ce que nous appelons en France des pensions et des collèges; les collèges des universités ne sont fréquentés que par des jeunes gens qui ont fini leurs classes à Eton et à Westminster. - Lilly, auteur d'un rudiment. - Éd. [7] C'est-à-dire au moins cent mille liv. sterling. - Éd. [8] Allusion à l'histoire du lord-maire Whittington. - Éd. [9] Dans cet opéra, comme on sait, Gray a pris pour ses héros des mauvais sujets de toutes les écoles. - Éd. [10] Un de ces hôtels de Londres surnommés enfers (maisons de jeu décentes). - Éd. [11] Antoine Wood, auteur d'Athenae oxonienses, antiquaire d'Oxford. - Éd. [12] The Beaux's stratagem, comédie de G. Farquhar. - Éd. [13] Stock-Alley ou Exchange-Alley est le quartier de la Bourse, et signifie la Bourse elle-même. - _Bear _et bull, ours et taureau, sont des termes de l'argot des agioteurs. On appelle l'Ours celui qui, sans rien posséder dans les fonds, s'engage à livrer une quantité de rentes à un taux convenu et à une époque fixée, comme la fin du mois par exemple. Le Taureau est celui qui achète ces mêmes rentes, quoiqu'il n'ait pas d'argent pour les payer. Au terme arrivé, l'un ou l'autre paie la différence, suivant la hausse ou la baisse. On dit de celui qui ne peut payer qu'il devient un canard boiteux, et qu'il sort en canard de la Bourse. Peut-être le mot d'ours fait-il allusion à la fable des chasseurs qui vendaient la peau de l'ours avant de l'avoir tué. - Éd. [14] C'est en Angleterre qu'on reçoit dans les universités le diplôme de docteur en musique. Les Italiens disent simplement il maestro. - Éd. [15] Il y a dans le texte year old hogs; ce que nous remarquons pour avertir ceux qui lisent l'anglais de sir Walter Scott que hog, dans le dialecte du nord, ne veut pas dire pourceau, mais agneau. D'où l'on a remarqué que le berger-poète _Hog _avait un nom qui lui allait à merveille. Nous avons déjà dit dans les notes de Waverley que les pourceaux avaient longtemps été rares en Écosse. - Éd. [16] Ce passage semble avoir été écrit du temps de Wilkes et la liberté! (Cette note de l'auteur nous désigne l'époque de 1761, où le ministère de lord Bute mit en jeu toute l'antipathie des Anglais contre les Écossais. - Éd.) [17] Surnom anglais du renard, dont le nom commun est fox. - Éd. [18] La salle du bruit: sans doute à cause du tumulte et des joyeuses orgies dont nous allons être témoins. - Éd. [19] L'action du vieux poème-ballade de Chevy-Chase se passe sur cette partie des frontières anglaises (English border). - Éd. [20] Pièce qu'on joue aujourd'hui sous le titre de Don Juan. (Nous remarquerons qu'en citant le titre de la pièce française, Francis met pierre sans capitale, conformément à la vraie étymologie espagnole, le Convié de pierre, ou la Statue conviée (Il conbitado de piedra). - Éd. [21] Hounslow est situé à environ dix milles de Londres. Il y a des traces d'un camp plus ancien que celui de 1686, auquel il est ici fait allusion. Le camp d'Hounslow avait pour objet de rassembler une armée contre le duc de Monmouth. - Éd. [22] Le monument de Stone-Henge est dans la plaine de Salisbury (Wiltshire). Il consiste en quatre pierres énormes, placées les unes dans les autres: les deux extérieures sont circulaires, et les inférieures ovales. On n'a pas encore décidé si c'était un monument druidique. - Éd. [23] Le Spectateur d'Addison. - Éd. [24] C'est un troisième service, qui, avec la salade, précède immédiatement le dessert en Angleterre. - Éd. [25] Scoth bonnet, le béret ou toque bleue, avec bordure ou bandes bariolées. - Éd. [26] Sans doute du français justaucorps. - Éd. [27] Le Bélisaire venait en effet de paraître à l'époque supposée. - Éd. [28] Prologue de Gil Blas. - Éd. [29] Qu'il chante. - Tr. [30] Nous avons donné dans les notes de _Guy Mannering _une note détaillée sur les juges de paix du Quorum, c'est-à-dire ceux qu'une ordonnance spéciale investit de certains pouvoirs plus étendus. Custos Rotulorum, garde des archives, est le titre du chef de la commission des juges de paix. - Éd. [31] Jurisconsulte qui a laissé des commentaires estimés. - Éd. [32] C'est-à-dire des partisans écossais des Stuarts, indigents et avides. On appelle vulgairement une bassinoire d'Écosse une femme d'Écosse, parce qu'on prétend que dans les maisons où un hôte avait besoin de faire chauffer son lit, la servante ou même la maîtresse de la maison allait s'y coucher pendant le temps nécessaire pour suppléer au manque de bassinoire, ustensile inconnu en Écosse. - Éd. [33] Sans doute à cause des deux sens que présente cette devise latine: Vernon semper viret, Vernon est toujours vert (ou toujours fort); et Ver non semper viret, Le printemps n'est pas toujours vert. On aimait dans le blason les jeux de mots de ce genre. - Éd. [34] Le mot figure seul en anglais signifie chiffre. - Éd. [35] C'est notre jeu du bouchon. On place des pièces de monnaie sur un liège ou une espèce de quille, que l'on vise avec des palets ou des sous, et qu'on renverse. Chacun gagne les pièces qui sont le plus près de son palet ou de son sou. - Éd. [36] Qui est le président de la chambre des lords. - Éd. [37] Personnage de la tragédie d'Othello. - Éd. [38] Les nouveaux navets sont peut-être un trope comme les rats; car on appelle rats au figuré les convertis politiques peu sincères dans leur nouvelle croyance. - Éd. [39] Abréviation de Rasleigh. - Tr. [40] Othello. - Éd. [41] Le narrateur nous a déjà appris que Rasleigh avait été élevé à Saint-Omer chez les Jésuites. - Éd. [42] Le traducteur laisse ici ces mots du texte pour faire sentir la difficulté de traduire ce patois d'Écosse, que le héros du roman est obligé lui-même de se faire expliquer. Francis croit que ces mots clean wud signifient bois clair, et Fairservice veut dire que les gens de Londres ont perdu la tête. Le reste du dialogue n'est pas moins difficile pour les Anglais eux-mêmes. - Éd. [43] Fairservice aime à exagérer l'importance de son pays. - Éd. [44] Édifice où se tenaient les séances du parlement d'Écosse. - Éd. [45] Il y a dans le texte un calembourg intraduisible sur robbed et _rabbit, _volé et lapin. C'est ici qu'on peut pardonner à la traduction quelques équivalents. - Éd. [46] 1 2400 fr. - Éd. [47] Un de ces livres mystiques sortis du cerveau malade des presbytériens fanatiques. - Éd. [48] L'auteur se sert du vieux mot over-crawed. - Éd. [49] Pied léger. - Éd. [50] Les frontières les plus centrales. [51] Le bouillant André. Hostpur, personnage historique de Shakespeare, dont le nom peut se traduire par éperon chaud. - Éd. [52] 1 240 fr. [53] C'est à ce saint que les chroniques attribuent la civilisation des premiers habitants du Strathclyde. Son nom était Kentigern, fils d'Owain, surnommé Mungo, c'est-à- dire le Courtois. La cathédrale lui était dédiée avant la réforme. - Éd. [54] C'est notre mot hôtelière. - Éd. [55] On comprend par ce mot, que nous traduisons le plus chastement possible, combien le bon presbytérien en veut à la Prostituée de Rome, dont il parle dans le style des prédicateurs du temps. - Éd. [56] Ruisseau qui passe à Glascow. - Éd. [57] André, espèce de Sancho Pança presbytérien, prodigue dans son discours la conjonction copulative et pour singer les saintes écritures. - Éd. [58] La rue (ruta) est une plante qui dans sa verdeur a une saveur amère et âcre. - Éd. [59] J'ai vainement cherché le nom de cet ecclésiastique. Je ne désespère pas cependant de voir ce point, et quelques autres qui échappent à ma sagacité, éclairés par une des publications périodiques qui ont consacré leurs pages à commenter ces volumes, et dont les recherches et les bonnes intentions méritent ma gratitude particulière, comme ayant découvert plusieurs personnes et plusieurs faits liés à mes récits, et auxquels je n'avais même pas songé*. *L'auteur cherche ici querelle à ceux qui ont voulu donner la clef de ses personnages: nous prendrons notre part du reproche pour nos notes et notre notice. - Éd. [60] Carton qu'on admire encore à Hampton-court. - Éd. [61] Par quel mandat judiciaire, mandat d'arrêt? - Éd. [62] Un huissier. - Éd. [63] C'est une locution toute particulière aux Highlands que cet elle qu'emploie Dougal en parlant de lui-même. Le mot créature est sous-entendu, comme on dirait en style de syntaxe. - Éd. [64] M. Châtiebien, en estropiant le nom de Dougal. - Éd. [65] Quartier marchand de Londres dans la Cité, comme est notre rue Saint-Denis. - Éd. [66] Le même usage existe en Angleterre en certains cas. - Tr. [67] Un liard. - Tr. [68] Il y a dans tout ce langage entrecoupé des exclamations écossaises intraduisibles. O hon-a-ri signifie hélas, mon chef! - Éd. [69] Old Nick, nom familier que les Anglais donnent au diable: le vieux Nick. [70] Il est bon que le lecteur sache que ce titre ajouté si volontiers par le bailli au nom de son père, n'est nullement le titre d'une dignité ecclésiastique. Un diacre à Glascow est un chef de la corporation des métiers. La ville est administrée par un lord-prevôt, trois baillis-marchands, deux baillis des métiers, le _doyen des marchands (dean of the guild), _le diacre convocateur (deacon-convener) avec les conseillers (municipaux). - Éd. [71] Pillard des Highlands. - Éd. [72] Tolbooth, prison. - Éd. [73] On appelle en Écosse Stentmasters les agents du fisc chargés d'établir la quotité de l'impôt personnel, ou capitation. - Éd. [74] Proverbe écossais pour dire que le sang des proches est un sang précieux. - Éd. [75] La poche du philibeg, dans le costume des Highlanders. - Éd. [76] Le _theft-boot _est le recélage d'un vol; le blachmail, l'impôt des catérans des Highlands; le spreagh, une excursion de maraudeur; le gill-ravaging, le vol des bestiaux, etc. - Éd. [77] Highlander armé pour une incursion. - Éd. [78] Kernes, soldats; ancien mot celte. - Éd. [79] Brochan, bouillie de farine d'avoine. - Le bailli désigne ironiquement les soldats de Macbeth (les Highlanders) par leur costume de guerre; - les brogues sont les brodequins des montagnards. - Éd. [80] Dans un sens figuré, le brogue, chaussure des Celtes irlandais et des Highlanders, désigne aussi leur accent national. - Éd. [81] Les bandes roulées autour de la jambe nue dans le costume des Highlanders. - Éd. [82] Nom que les montagnards donnent à leurs villages. - Éd. [83] Nous dirions en français: Voilà ma main pour gage. [84] Les Highlanders étaient-ils ainsi appelés à cause des bandes rouges dont nous parlions dans une des deux notes précédentes, ou simplement à cause de leur nudité? L'étymologie est douteuse: on dit aussi que red-shanks est un mot corrompu de _raugh shanks, _jambes rudes, jambes fortes. Enfin d'autres appliquent l'épithète à leur chaussure faite dans l'origine de peau non tannée. - Éd. [85] Pendu, supplicié. - Éd. [86] Nous dirions jusqu'au dernier liard. - Éd. [87] Une des îles du Loch Lomond où les Mac-Gregors avaient leur sépulture. - Éd. [88] Sur la route de Glascow à Aberfoil. - Éd. [89] Le jardin ou parc de l'université. - Éd. [90] Proverbe écossais dont nous ignorons l'origine. - Éd. [91] _Dourlach, _mot gaélique qui signifie faisceau, fagot; soit qu'ici par dourlach le bailli entende un bâton comme arme, ou un fagot pour mettre le feu. - Éd. [92] Domestiques. - Éd. [93] Nous avons donné dans Waverley l'étymologie de ce mot, qui signifie l'impôt du déprédateur, etc. - Éd. [94] D'Écossais montagnards. - Éd. [95] En confidence. [96] 1689. Ce fut le dernier combat de Dundee. - Éd. [97] Poche. - Éd. [98] Peat-bogs, fondrières à tourbes. - Éd. [99] La ménagère. - Éd. [100] Le mari. - Éd. [101] À deux sous. - Tr. [102] Hameau entre Drymen et Aberfoil. - Éd. [103] L'auteur s'accuse lui-même dans sa préface d'avoir mis ce pont sur le Forth trente ans trop tôt. Pictoribus atque peetis Hanc veniam plerumque damus petimusque vicissim. [104] Le Whiskey, eau-de-vie de grain. - Éd. [105] C'est-à-dire: Je ne sais pas l'anglais. - Éd. [106] Un demi-penny anglais, ou un sou de notre livre tournois; du français basse-pièce selon les étymologistes. - Éd. [107] Proverbe expliqué par la phrase précédente. - Éd. [108] Gentilhomme. Les notes de Waverley nous dispensent d'expliquer ici plus longuement ce mot et quelques autres de l'idiome des Highlands, avec lesquels le lecteur de Walter Scott doit déjà être familier. - Éd. [109] Dame censure, indulgente aux corbeaux, Vexe à plaisir les pauvres tourtereaux. - Éd. [110] Expression familière qui revient à notre mot de rapière ou flamberge. - Éd. [111] Poker, fer à tisonner. - Éd. [112] Un trot-cosey est une espèce de grand collet de drap de laine; un joseph est une redingote de voyage, et quelquefois une amazone pour les dames qui montent à cheval. - Éd. [113] Tradition populaire sur un lutin domestique de la famille du joli Trilby de Charles Nodier, mais moins amoureux que malicieux. - Éd. [114] Les enfants de Diarmid ou le clan de Diarmid, fils de Duina, était un titre du clan Campbell, qui faisait remonter son origine à Diarmid, un des héros Fingaliens. - Éd. [115] Limphades: la galère que la famille d'Argyle et les autres familles du clan Campbell portent dans leurs armes. - Tr. [116] Lochow et les cantons adjacents formaient l'ancien patrimoine des Campbells. L'expression far cry to Lochow était proverbiale: c'était une allusion à un combat qui eut lieu entre le clan Gordon et le clan Campbell dans le comté d'Aberdeen, où il était difficile que les Campbells appelassent les leurs au secours. - Éd. [117] On appelle ainsi en écossais (maiden) un instrument qui a une grande ressemblance avec le couteau de notre guillotine. - Éd. [118] Nous avons déjà fait remarquer ce pronom féminin substitué au pronom masculin dans la conversation écossaise. - Éd. [119] Nous avons vu que c'était d'un vieux soc que le bailli s'était armé. - Tr. [120] Ce sont des citations locales dont le sens est fort clair, mais difficiles à commenter. - Éd. [121] Une Tête-Ronde. - Éd. [122] J'ignore comment les choses pouvaient être du temps de M. Osbaldistone; mais je puis assurer au lecteur que la curiosité pourrait amener sur le théâtre de ces aventures romanesques, que le clachan d'Aberfoil offre aujourd'hui une petite auberge très confortable. S'il est antiquaire écossais, il apprendra avec d'autant plus de plaisir qu'il s'y trouvera dans le voisinage du révérend docteur Grahame, ministre de l'Évangile à Aberfoil, dont l'obligeance aimable pour communiquer ses recherches sur les antiquités nationales, n'est guère moins inépuisable que ses trésors en ce genre*. (Note de l'auteur.) * Qu'il soit permis à l'éditeur de joindre sa note à celle-ci, pour payer aussi son tribut au révérend docteur Grahame, auteur d'un excellent commentaire descriptif sur la Dame du Lac. C'est sous ses auspices que nous avons herborisé sur les bords élyséens du Loch-Ard. - Éd. [123] Induced to an unsophisticated state; réduit à l'état le plus dénué d'ornement; car l'épithète un peu affectée de cette phrase motive seule la parenthèse. - Éd. [124] De peur que quelques-uns de nos lecteurs soient moins familiers avec la Bible que les lecteurs écossais, nous ajouterons qu'il est ici question du meurtre de Sisara par Jael, qui lui enfonça un clou dans la tête pendant son sommeil. - Éd. [125] Chieftainess, la commandante, la femme-chef. - Éd. [126] Le jaugeur, le rat-de-cave. - Éd. [127] And the unit of that life for which he had pleade so strongly, was for ever withdrawn from the sum of human existence. Le traducteur a compris parfaitement que le goût français se révolterait contre la traduction littérale de cette phrase figurée qui termine un passage si tragique d'ailleurs par son éloquente simplicité. Mais la langue anglaise est plus librement figurée que la nôtre, et le texte n'a point choqué ici les critiques qui ont cité ce chapitre dans les Revues littéraires. Voici la phrase traduite littéralement: - « L'unité de cette vie, qu'il avait demandée avec tant d'instances, fut à jamais soustraite de la somme de l'existence humaine. » Cette phrase revient à celle que nos auteurs emploient fréquemment dans le style le plus familier: être rayé du livre de vie, - ou du nombre des humains. L'habitude ôte à tous ces tropes leur étrangeté; la langue latine a une foule de ces figures romantiques, qui passent inaperçues, et que nos classiques traducteurs éludent à merveille en prose comme en vers. - Éd. [128] Ici le trope est entièrement dans le caractère et le langage du bailli, véritable industriel de son époque. - Éd. [129] Le duc, que l'auteur ne nomme pas, était le duc de Montrose. - Éd. [130] Le marquis de Montrose. - Éd. [131] On comprend aisément les allusions jacobites de cette phrase. - Éd. [132] Aux quatre coins. - Éd. [133] C'est à ce personnage de l'Henry V de Shakespeare que Diana emprunte sa citation. - Éd. [134] The_ historica passio_ of poor Lear. Les mots latins sont empruntés à Shakespeare. - Éd. [135] Personnage de Shakespeare dans la Soirée des rois. - Éd. [136] The Children of the Myst, que nous retrouverons dans la légende de Montrose. - Éd. [137] On appelle cairns ces monuments grossiers qui s'offrent souvent aux regards du voyageur dans les montagnes d'Écosse, et qui consistent en pierres amoncelées sous une forme conique. On croit que ce sont des monuments funèbres formées par les passants, qui, en signe de respect pour la mort, ramassaient une pierre et l'ajoutaient aux autres. Un proverbe gaélique dit: - Malheur à qui passe devant un cairn sans y déposer la pierre du dernier salut. - Éd. [138] Barde du clan de Mac-Leod, dont le chant a été imité par sir Walter Scott dans les ballades. - Éd. [139] Cette complainte est venue jusqu'à nous, ce qui doit servir à donner une certaine authenticité à ces mémoires. (Note de l'éditeur écossais*.) * Sir Walter Scott a aussi composé pour l'anthologie écossaise le chant de guerre de Rob-Roy sur un air de tradition dont les paroles étaient perdues. - Éd. [140] Sonnez, cornemuses! - Éd. [141] Le lecteur a déjà remarqué sans doute comme nous qu'en plaçant ses héros dans la même contrée où sir Walter Scott avait déjà placé la _Dame du Lac, _l'auteur de _Rob- Roy _reproduit malgré lui dans sa prose la couleur du style et quelquefois les pensées légèrement modifiées du poète. - Éd. [142] L'auteur mystique du Voyage du pèlerin. - Éd. [143] L'auteur oublie ici par distraction que Francis Osbaldistone est censé ne s'adresser qu'à Tresham. - Éd. [144] Nom donné aux Torys. - Tr. [145] C'est l'idée des deux vers du Dante: Nessum maggior dolore che ricordarsi Del tempo felice nella miseria. INFERNO. - Éd. [146] True-bleue, deux vrais ennemis des jacobites. - Éd. [147] Othello, acte V. - Éd. [148] Le Giaour, parlant de son ennemi mort: Each feature of the sullen corse Betray'd his rage, but no remorse. "Chaque trait de ce sombre cadavre exprimait sa rage, mais aucun remords." Il est plusieurs autres passage de Rob-Roy qui semblent inspirés par l'énergique pensée de lord Byron. Voyez la Notice. - Éd. [149] Rob-Roy Mac-Gregor est un des héros dont le nom est le plus souvent cité par le peuple d'Écosse. La tradition conserve fidèlement les détails de la guerre de partisan qu'il fit si longtemps et avec tant d'audace, au duc de Montrose. Chaque habitant des environs du Loch-Lomond a sa petite anecdote à vous raconter sur les exploits et les ruses de ce redoutable proscrit. Nous nous contenterons d'indiquer au lecteur les pages que le colonel Hewart lui a consacrées dans son ouvrage un peu diffus sur les Highlanders, et principalement sur les régiments réguliers d'Écosse. Le Rob-Roy de Walter Scott est fidèle au portrait qu'en ont laissé tous ceux qui l'avaient connu; mais on admire surtout en Écosse cet ouvrage comme un second point de vue du tableau des Highlands, si admirable dans Waverley. La Légende de Montrose achève de nous familiariser avec ces contrées, également pittoresques sous le rapport du paysage comme sous celui des moeurs et des coutumes locales. Il y a aussi une opposition très heureuse entre le caractère sauvage, mais poétique, de Rob-Roy, et l'industrialisme tout positif, mais singulièrement original, de son prosaïque cousin le bailli Nicol Jarvie. Ce personnage constamment comique, qui est tout d'invention, a reçu une sorte d'existence réalisée par le talent d'un acteur d'Edimbourg, nommé Mackray. On a vu plus d'une fois sir Walter Scott, à couvert sous son incognito, rire aux larmes des lazzis du FILS de mon père le diacre. - Éd.