Front matter (continued 10)
A.-J.-B. (Auguste-Jean-Baptiste) Defauconpret translation
— Cousin, dit Mac-Gregor d'un ton grave et ferme, songez à ne m'adresser sur ma femme que des choses qu'un ami puisse dire et qu'un mari puisse entendre. Quant à ce qui me concerne, parlez tout comme il vous plaira.
— Fort bien, fort bien! dit M. Jarvie un peu déconcerté; laissons ce chapitre de côté. D'ailleurs, je n'aime pas à semer la zizanie dans les familles. J'en viens donc à vos deux fils, Rob et Hamish, ce qui signifie James, à ce que j'ai pu entendre. Je vous dirai en passant que j'espère que vous lui donnerez à l'avenir ce dernier nom, car on ne connaît rien de bon des Hamish, des Eachine et des Angus, si ce n'est que ce sont des noms qu'on retrouve dans toutes les assises de l'Écosse pour des vols de troupeaux et autres délits de même nature. Mais, pour en revenir à vos deux garçons, ils n'ont pas reçu les premiers principes d'une éducation libérale. Ils ne connaissent pas même la table de multiplication, qui est le fondement de toutes les sciences utiles. Ils n'ont fait que rire et se moquer de moi quand je leur ai dit ma façon de penser sur leur ignorance. Je crois vraiment qu'ils ne savent ni lire ni écrire, quoiqu'il soit bien pénible d'avoir à penser ainsi de parents chrétiens.
— S'ils avaient de la science, cousin, dit Mac-Gregor de l'air le plus indifférent, il faudrait qu'elle fût venue les chercher elle- même. Qui diable voulez-vous qui leur en donne? Faut-il que j'affiche sur la porte du collège de Glascow: _On désire un précepteur pour les enfants de _ROB-ROY?
— Non, cousin, mais vous auriez pu mettre ces enfants dans un endroit où ils auraient appris la crainte de Dieu et les usages des hommes civilisés. Ils sont aussi ignorants que les boeufs que vous conduisiez autrefois au marché, ou que les rustres anglais auxquels vous les vendiez, et jamais ils ne pourront faire rien qui vaille.
— Ho! ho! Hamish est en état d'abattre une perdrix au vol d'un coup de fusil chargé d'une seule balle, et Rob perce de son poignard une planche de deux pouces d'épaisseur.
— Tant pis, cousin, tant pis! dit le banquier de Glascow d'un ton tranchant. S'ils ne savent que cela, il vaudrait mieux qu'il ne sussent rien. Dites-moi, Rob, n'êtes-vous pas en état d'en faire tout autant? Eh bien, qu'est-ce que ces beaux talents vous ont valu? N'étiez-vous pas plus heureux quand vous chassiez devant vous votre bétail, faisant un négoce honnête, qu'à présent que vous êtes à la tête de cinq cents enragés montagnards?
Je remarquai que Mac-Gregor, pendant que son parent, animé sans doute par de bonnes intentions, lui adressait cette remontrance, se contraignait péniblement comme un homme qui souffre une vive douleur, mais qui est déterminé à ne pas laisser échapper une plainte. Je désirais trouver une occasion d'interrompre un discours qui, quoique raisonnable en lui-même, me paraissait peu convenable aux circonstances, mais la conversation se termina sans que j'eusse besoin d'y intervenir.
— J'ai donc pensé, Rob, continua M. Jarvie, que votre nom est peut-être écrit en lettres trop noires sur le livre de la justice pour qu'on puisse l'en effacer, et que d'ailleurs vous êtes maintenant trop âgé pour changer de vie, mais que ce serait une pitié que de souffrir que deux garçons de belle espérance comme les vôtres continuassent à faire le même métier que leur père; et je me chargerais volontiers de les prendre pour apprentis au métier de tisserand, comme mon digne père feu le diacre a commencé, comme j'ai commencé moi-même, quoique, Dieu merci, je ne fasse plus maintenant que le commerce en gros, et… et…
Le bailli vit s'amasser sur le front de Rob un nuage qui le détermina à ajouter sur-le-champ, comme palliatif d'une proposition qui semblait lui déplaire, une offre qu'il réservait pour couronner sa générosité, si son projet avait été accueilli.
— Mais pourquoi cet air sombre, Rob? Je ferai tous les frais de l'apprentissage, et… et jamais je ne vous parlerai des mille livres en question.
— _Ceade millia diaoul! _cent mille diables! s'écria Rob-Roy en frappant la table d'un grand coup de poing qui nous fit tressaillir: mes enfants devenir des tisserands! _millia molligheart! _mille morts! j'aimerais mieux voir tous les métiers, tout le fil, tout le coton, toutes les navettes de Glascow au milieu du feu des enfers!
Tandis qu'il se promenait à grands pas dans la salle, je parvins, non sans quelque peine, à faire comprendre au bailli, qui préparait une réponse, qu'il ne convenait pas de presser davantage notre hôte sur un sujet qui lui était évidemment désagréable; et au bout d'une minute Mac-Gregor reprit ou du moins eut l'air de reprendre sa sérénité.
— Au surplus, Nicol, vos intentions sont bonnes; elles sont bonnes. Ainsi, donnez-moi la main. Si jamais je mets mes enfants en apprentissage, je vous donnerai la préférence. Mais, comme vous le dites, nous avons à régler l'affaire des mille livres. Holà, Eachine Mac-Analeister, apportez-moi ma bourse.
Un montagnard grand et vigoureux, qui semblait exercer les fonctions de premier lieutenant de Mac-Gregor, lui présenta une espèce de grand sac de peau de loutre marine garni d'ornements en argent, semblable à ceux que portent les principaux chefs des montagnards quand ils sont en grand costume.
— Je ne conseille à personne d'essayer d'ouvrir cette bourse sans en avoir le secret, dit Rob-Roy: poussant alors et tirant tour à tour quelques boutons et quelques clous, la bourse, dont l'ouverture était garnie d'argent massif, s'ouvrit d'elle-même, et offrit un libre passage à la main. Il me fit remarquer, sans doute pour couper court à la conversation de M. Jarvie, qu'un petit pistolet d'acier était caché dans le travail intérieur de la bourse, et que des ressorts artistement disposés ne pouvaient manquer d'en faire jouer la détente si l'on parvenait à l'ouvrir par tout autre moyen que celui que venait d'employer le propriétaire: de manière que la curiosité, l'indiscrétion ou la friponnerie ne pouvaient manquer de subir à l'instant leur punition.
— Voilà, me dit-il en touchant le pistolet, le trésorier de ma caisse privée. La simplicité de cette invention, destinée à défendre une bourse qui pouvait facilement être ouverte sans qu'on touchât le ressort, me rappela ce passage de _l'Odyssée _où Ulysse, dans un siècle encore plus grossier, se contente de protéger son trésor par les noeuds compliqués des cordes dont il entoure la cassette où il l'a déposé.
Le bailli mit ses lunettes pour examiner le mécanisme, et quand il eut fini, il le rendit en soupirant et en souriant à la fois.
— Ah! Rob, dit-il à son cousin, si la bourse des autres avait été aussi bien gardée, je doute que celle-ci fût aussi bien garnie qu'elle l'est à en juger par le poids.
— Ne vous inquiétez pas, cousin, répondit Rob-Roy en riant; elle s'ouvrira toujours pour aider un ami dans le besoin et pour payer une dette légitime. Voici, ajouta-t-il en tirant un rouleau de pièces d'or, voici vos mille livres. Vérifiez-les, et voyez si vous avez votre compte.
M. Jarvie prit le rouleau en silence, le pesa un instant dans sa main, et, le plaçant sur la table: — Je ne puis prendre cela, Rob, dit-il, je ne le puis, cela ne me porterait pas bonheur. J'ai trop bien vu aujourd'hui comment l'argent vous arrive. Bien mal acquis ne prospère jamais. Non, Rob, je n'y toucherai pas. Il y a des taches de sang sur ces pièces d'or.
— Bah! dit Rob-Roy d'un air d'indifférence qui n'était peut-être qu'affecté. Regardez-y. C'est de l'or de France, de l'or qui n'est jamais entré dans une autre poche écossaise que la mienne. Ce sont des louis d'or, aussi neufs, aussi brillants que le jour où ils ont été frappés.
— Cela n'en est que pire, Rob, cela n'en est que pire, dit le bailli en détournant les yeux du rouleau, tandis que semblable à César aux Lupercales, les doigts lui démangeaient de l'envie d'y toucher. La rébellion est pire que le vol et la sorcellerie; c'est une loi de l'Évangile.
— Laissez vos lois de côté, répondit le chef des montagnes; cet or ne vous arrive-t-il pas d'une manière honnête? Ne vous est-il pas légitimement dû? S'il sort de la poche d'un roi, vous pouvez le faire entrer, si bon vous semble, dans celle de l'autre; ce sera un renfort contre ses ennemis. Ce pauvre roi Jacques! il ne manque ni de coeur ni d'amis, Dieu le sait; mais je crois bien qu'il manque un peu d'argent.
— Il ne faut donc pas qu'il compte beaucoup sur les montagnards, Rob, dit M. Jarvie en mettant ses lunettes sur son nez; et défaisant le rouleau, il se mit à faire le compte des pièces qu'il contenait.
— Ni sur les habitants des Basses-Terres, dit Mac-Gregor en fronçant le sourcil; et jetant les yeux sur moi, il me fit signe de regarder le bailli, qui, par suite d'une ancienne habitude et sans songer au ridicule qu'il se donnait en ce moment, examinait scrupuleusement chaque pièce l'une après l'autre; il compta deux fois la somme, et trouvant qu'elle était égale à ce qui lui était dû en principal et intérêts, il remit à Rob-Roy trois pièces, pour acheter, lui dit-il, une robe à sa cousine, et deux autres pour ses enfants, qui en feraient ce qu'ils voudraient. — Pourvu, ajouta-t-il, qu'ils ne les emploient point à acheter de la poudre à fusil.
Le montagnard ouvrit de grands yeux à cette générosité inattendue; mais il accepta poliment son présent et fit rentrer les cinq pièces dans la place de sûreté d'où elles venaient de sortir.
Le bailli prit alors la reconnaissance qu'il avait de cette somme, et tirant de sa poche une petite écritoire dont il s'était muni à tout hasard, il écrivit la quittance au dos, me pria de la signer comme témoin, et dit à Rob-Roy d'en appeler un autre, les lois d'Écosse en exigeant deux pour la validité d'une quittance.
— Oui-dà! dit Mac-Gregor. Mais vous ne savez donc pas qu'excepté nous trois vous ne trouveriez peut-être pas à trois milles à la ronde un homme qui sache écrire? Mais soyez tranquille, j'arrangerai bien l'affaire sans cela.
En même temps prenant le papier il le jeta au milieu du feu. M. Jarvie ouvrit de grands yeux à son tour.
— C'est ainsi que nous réglons les comptes dans les montagnes, dit Mac-Gregor. Ne voyez-vous donc pas, cousin, que si je gardais des pièces semblables, il pourrait venir un moment où il serait possible que mes amis fussent inquiétés pour m'avoir obligé?
Le bailli n'essaya pas de résister à cet argument, et l'on nous servit un souper où il régnait une abondance et même une recherche que nous ne pouvions guère espérer dans cet endroit. La plupart des provisions étaient froides, ce qui semblait prouver qu'elles avaient été préparées à quelque distance. Plusieurs bouteilles d'excellent vin de France accompagnaient les pâtés de venaison et d'autres mets fort bien apprêtés. Mac-Gregor faisait parfaitement les honneurs de sa table et nous pria de l'excuser si quelques-uns des plats qui paraissaient sur la table avaient été entamés avant de nous avoir été servis. — Il faut que vous sachiez, dit-il à M. Jarvie sans me regarder, que vous n'êtes pas les seuls hôtes que j'ai eu à recevoir ce soir, et vous n'en douterez pas, car sans cette raison ma femme et mes enfants seraient à présent ici par honneur pour vous, comme c'est leur devoir.
M. Jarvie ne parut pas trop fâché que quelque circonstance les eût empêchés de remplir ce devoir, et j'aurais été certainement du même avis si les excuses que Rob-Roy venait de faire ne m'avaient fait penser que les hôtes dont il parlait étaient Diana et son compagnon de voyage, que mon imagination me représentait toujours comme son époux.
Tandis que ces idées désagréables faisaient disparaître l'appétit qu'avaient excité mes courses, une excellente chère et un bon accueil, je remarquai que Rob-Roy avait poussé l'attention jusqu'à nous faire préparer de meilleurs lits que ceux que nous avions eus la nuit précédente. On avait rempli de bruyère fraîche, alors en pleine fleur, les deux mauvais grabats qui étaient le long des murs, et qui offraient ainsi un matelas doux et parfumé; on les avait couverts de draps grossiers mais bien blancs, et des meilleures couvertures qu'on avait pu trouver. M. Jarvie paraissant épuisé de fatigue, je lui dis que je remettrais au lendemain tout ce que j'avais à lui dire; et dès qu'il eut fini de souper, il ne se fit pas prier pour se mettre au lit.
Quoique je fusse moi-même très fatigué, je ne me sentais aucune disposition à dormir. J'étais agité par une espèce de fièvre d'inquiétude, et je restai à table avec Rob-Roy.
Chapitre XXXV.
Je ne la verrai plus; que fais-je sur la terre? Pourquoi rester en proie à des soins superflus? Heureusement bientôt doit finir ma misère: Je dois mourir; je ne la verrai plus.
MISS JOANNA BAILLIE, Basile.
— Je ne sais que faire de vous, M. Osbaldistone, me dit Mac- Gregor en me passant la bouteille: vous ne mangez pas, vous ne paraissez pas avoir envie de dormir, et vous ne buvez point, quoique ce vin de Bordeaux vaille le meilleur qui soit jamais sorti de la cave de sir Hildebrand. Si vous aviez toujours été aussi sobre, vous auriez peut-être évité la haine mortelle de votre cousin Rashleigh.
— Si j'avais toujours été prudent, lui répondis-je en rougissant au souvenir de la scène qu'il me rappelait, j'aurais évité un plus grand malheur encore, les reproches de ma conscience.
Mac-Gregor jeta sur moi un regard fier et pénétrant, comme pour voir si le reproche que je m'adressais ne lui était pas destiné. Il reconnut que je ne pensais qu'à moi en ce moment, et il tourna sa chaise du côté du feu en poussant un profond soupir.
J'en fis autant, et nous restâmes tous deux quelques minutes dans une profonde rêverie. Il rompit le silence le premier, du ton d'un homme qui a pris la résolution d'entamer un sujet d'entretien qui lui est pénible. — Mon cousin Nicol a de bonnes intentions, me dit-il; mais il ne réfléchit pas assez sur le caractère et la situation d'un homme comme moi, considérant ce que j'ai été, ce qu'on m'a forcé de devenir, et par-dessus tout les causes qui m'ont fait ce que je suis.
Il s'arrêta, et quoique je sentisse que la conversation qui paraissait devoir s'engager était d'une nature délicate, je ne pus m'empêcher de lui répondre que je ne pouvais douter que sa situation actuelle ne dût souvent lui déplaire souverainement, que je serais heureux d'apprendre qu'il lui restât quelque chance honorable pour en sortir.
— Vous parlez comme un enfant, répliqua Mac-Gregor d'un ton de voix sourd qui ressemblait au roulement d'un tonnerre éloigné; vous parlez comme un enfant qui croit que le vieux chêne peut se plier aussi facilement qu'un jeune arbrisseau. Puis-je oublier qu'on m'a frappé de proscription, qu'on a mis ma tête à prix comme celle d'un loup, qu'on a traité ma famille en mon absence comme la femelle et les petits d'un renard des montagnes, que chacun peut tourmenter, avilir, dégrader, insulter; que ce nom glorieux de Mac-Gregor, que j'avais reçu d'une longue suite d'ancêtres guerriers, il m'a été défendu à moi et à mon clan de le porter, comme si c'eût été un talisman pour conjurer les malins esprits?
Tandis qu'il parlait ainsi, il me fut aisé de voir qu'il ne faisait l'énumération de ses griefs que pour se monter l'imagination, enflammer sa colère, et justifier à ses yeux le genre de vie dans lequel il avait été entraîné. Il y réussit parfaitement. Ses yeux gris contractant et dilatant alternativement leurs prunelles semblaient lancer des torrents de flammes. Il ferma le poing, grinça des dents, porta la main sur la poignée de sa claymore, et se leva brusquement.
— Et l'on verra, s'écria-t-il d'une voix à demi étouffée par la violence de ses passions, on verra que ce nom qu'on a osé proscrire, le nom de Mac-Gregor, est en effet un talisman pour conjurer les enfers. Ceux qui sourient aujourd'hui au récit des injures qui m'ont été faites frémiront de ma vengeance. Le misérable marchand de boeufs montagnard, banqueroutier, marchant pieds nus, dépouillé de tout, déshonoré, poursuivi comme une bête féroce, fondra sur eux dans un moment terrible, comme le faucon sur sa proie. Ceux qui ont méprisé le ver de terre et qui l'ont foulé aux pieds pousseront des hurlements de désespoir quand ils le verront changé en serpent monstrueux aux yeux étincelants. Mais à quoi bon parler de tout cela? ajouta-t-il en se rasseyant et en prenant un ton plus calme. Vous devez bien penser que la patience d'un homme est à bout quand il se voit chasser comme un loup, un ours ou un sanglier, et cela par des amis et des voisins qui courent sur lui le sabre d'une main et le pistolet de l'autre, comme vous l'avez vu aujourd'hui au gué d'Avondow: la patience d'un saint n'y tiendrait pas, à plus forte raison celle d'un Highlander; car vous pouvez savoir, M. Osbaldistone, que nous ne passons pas pour posséder à un bien haut degré ce beau présent du ciel. Et cependant il y a du vrai dans ce que Nicol me disait. J'ai du chagrin pour mes enfants. Je ne puis penser sans regret que Rob et Hamish mèneront la même vie que leur père. — Et le sort de ses enfants le plongeant dans une affliction que le sien ne lui faisait pas éprouver, il mit les coudes sur la table et appuya sa tête sur ses deux mains.
Je ne puis vous dire, Tresham, combien je me sentis attendri en ce moment. Les chagrins auxquels une âme fière, noble et vigoureuse, est forcée de s'abandonner, m'ont toujours plus profondément ému que ceux des esprits plus faibles. Mais je n'en avais jamais été témoin; et combien n'est-il pas différent d'en lire le récit, ou d'en avoir le tableau sous les yeux! J'éprouvai le plus vif désir de consoler Mac-Gregor, quoique je prévisse que cette tâche serait difficile, et peut-être même impossible.
— Nous avons des liaisons étendues sur le continent, lui dis-je; vos fils ne pourraient-ils pas, avec quelque assistance, et ils ont droit à celle de la maison de mon père, trouver une ressource honorable en prenant du service chez l'étranger?
Je crois que mes traits annonçaient la sincère émotion que j'éprouvais, car mon compagnon parut s'en apercevoir. — Je vous remercie, me dit-il en me serrant fortement la main; je n'aurais pas cru que l'oeil d'un homme aurait vu la paupière de Mac-Gregor se mouiller d'une larme. Et en parlant ainsi il essuyait du dos de sa main celles qui s'échappaient malgré lui à travers les cils épais de ses paupières. Demain matin, continua-t-il, nous en parlerons, et nous causerons aussi de vos affaires; car nous nous levons de bonne heure dans nos montagnes, même quand par hasard nous trouvons un bon lit. Boirez-vous avec moi le coup des grâces?
Je le priai de m'en dispenser.
— Eh bien! par l'âme de saint Maronoch, je le boirai pour nous deux. Et se versant au moins une demi-pinte de vin, il l'avala tout d'un trait.
Je me jetai sur le lit qui m'était destiné, résolu de remettre les questions que je me proposais de lui faire à un moment où son esprit serait plus tranquille. Cet homme extraordinaire s'était si bien emparé de mon imagination qu'après m'être couché il me fut impossible de ne pas suivre tous ses mouvements pendant quelques minutes. Il parcourait toute la chambre à pas lents, faisait de temps en temps le signe de la croix, prononçait à voix basse, en latin, quelques prières de l'Église catholique. Enfin, s'enveloppant de son plaid, il se jeta sur un lit, plaça d'un côté sa claymore nue, de l'autre ses pistolets armés, et se disposa à goûter quelque repos, de manière qu'au moindre bruit il pouvait mettre la main sur ses armes. Au bout de quelques minutes, je le vis dormir profondément. Accablé de fatigue, et cherchant à bannir le souvenir de toutes les scènes dont j'avais été le témoin pendant cette journée mémorable, je ne tardai pas à m'abandonner aussi au sommeil; et, quoique j'eusse plus d'un motif pour m'éveiller de bonne heure, il était assez tard lorsque j'ouvris les yeux le lendemain. Mac-Gregor était déjà parti. J'éveillai M. Jarvie, qui, après avoir bâillé, s'être frotté les yeux et s'être plaint d'avoir encore les os brisés par suite de la fatigue qu'il avait éprouvée la veille, se trouva enfin en état d'entendre l'heureuse nouvelle que les billets enlevés à mon père m'avaient été remis. Il me la fit répéter deux fois pour être certain de m'avoir bien entendu; et, oubliant aussitôt toutes ses souffrances, il s'assit près de la table et s'empressa de comparer les effets qui m'avaient été rendus avec la note que M. Owen lui avait remise.
— Fort bien, fort bien! dit-il en faisant sa vérification. Mais voyons, voyons! Baillie et Wittington, 700 livres 6 shillings 8 pence. Parfaitement exact. Hum! hum! hum! Grub et Grinder, 800 livres. C'est de l'or en barres. Pollock et Peelman, 500 livres 10 shillings. C'est cela même.
Sliperytongue… Ah! ah! il est en faillite, mais c'est une bagatelle. Il manque bien quelques billets qui étaient aussi pour de petites sommes. Allons, allons, Dieu soit loué! Voilà notre affaire finie, bien finie, et rien n'empêche que nous ne fassions nos adieux à ce maudit pays. Quant à moi, jamais je ne songerai au loch Ard sans trembler.
Mac-Gregor entrait en ce moment. — Je suis fâché, cousin, de ne pouvoir vous recevoir aussi bien que je l'aurais désiré. Si cependant vous êtes assez bon pour venir visiter ma pauvre demeure…
— Bien obligé, cousin, s'écria précipitamment M. Jarvie, bien obligé! Mais il faut que nous partions, que nous partions sur-le- champ. M. Osbaldistone et moi nous avons des affaires qui ne peuvent se différer.
— Eh bien! cousin, vous connaissez notre maxime: recevez bien l'hôte qui vous arrive, ouvrez la porte à celui qui veut partir. Mais vous ne pouvez vous en aller par Drymen. Je vous ferai conduire par le lac jusqu'au bac de O'Balloch, et j'aurai soin que vous y trouviez vos chevaux, et c'est une maxime du sage, qu'il ne faut jamais retourner par la même route quand il y en a une autre de libre.
— Oui, oui! c'était une de vos maximes. Quand vous emmeniez des bestiaux, vous aviez pour principe de ne jamais retourner par la même route que vous aviez suivie en venant, et Dieu sait pourquoi. Vous n'aviez pas grande envie de revoir les fermiers dont votre bétail avait mangé les foins chemin faisant. Et j'ai bien peur qu'à présent, Rob, votre route ne soit encore plus mal marquée.
— Raison de plus pour n'y pas repasser trop souvent. Ainsi donc vous trouverez vos chevaux à O'Balloch. Ils seront conduits par Dougal, qui entre pour cela au service du bailli, et qui n'est plus un montagnard, un homme du pays de Rob-Roy. C'est un habitant paisible du comté de Stirling. Et tenez, le voici.
— Jamais je n'aurais reconnu la créature, s'écria M. Jarvie. Et de fait il aurait été difficile de reconnaître le sauvage Highlander en le voyant couvert du chapeau, des bas et de la redingote qui naguère avaient appartenu à André Fairservice. Il était monté sur le cheval du bailli, et conduisait le mien par la bride. Il reçut de son maître ses dernières instructions pour éviter quelques endroits où il aurait pu être suspect, pour prendre diverses informations dans le cours de son voyage, et enfin pour nous attendre au lieu indiqué, près du bac de Balloch.
Mac-Gregor voulut nous accompagner, et comme nous devions faire quelques milles avant de déjeuner, il nous recommanda un verre d'eau-de-vie comme un excellent préparatif de voyage, et sur ce point M. Jarvie se trouva parfaitement d'accord avec lui.
— Mon père le diacre, dit-il, m'a toujours dit que c'était une mauvaise habitude, une habitude pernicieuse, de boire dès le matin des liqueurs spiritueuses, si ce n'est quand on a un voyage à faire, afin de fortifier l'estomac, qui est une partie délicate, et de le garantir contre l'effet du brouillard; et en pareils cas je l'ai vu toujours joindre l'exemple au précepte.
— Il avait raison, cousin, dit Rob-Roy; et c'est pour cela que nous autres qui sommes les Enfants du Brouillard[136], nous avons le droit d'en boire tout le long de la journée.
Le bailli, ayant pris cette précaution salutaire, monta sur un poney montagnard qu'on lui avait amené. On m'en offrit un pareillement, mais je préférai marcher à pied avec notre escorte; elle se composait de Mac-Gregor et de six jeunes montagnards d'une taille athlétique, dispos, vigoureux et bien armés, qui étaient en quelque sorte ses gardes du corps ordinaires.
Lorsque nous approchâmes du défilé dans lequel le combat avait eu lieu, et qui avait été témoin d'une action plus horrible encore, Mac-Gregor se hâta de prendre la parole, comme pour répondre, non à ce que je lui disais, puisque je gardais le silence, mais aux réflexions auxquelles il jugeait avec raison que je me livrais.
— Vous devez nous juger un peu sévèrement, M. Osbaldistone; il n'est pas naturel de penser que cela puisse être autrement. Mais vous ne devez pas oublier que nous avons été provoqués. Nous sommes un peuple ignorant et grossier, peut-être violent et impétueux; mais nous ne sommes pas cruels. Nous vivrions en paix et soumis aux lois si l'on ne nous eût privés de la paix et de la protection des lois. Nous avons été un peuple persécuté…
— Et la persécution, dit le bailli, rend fous les hommes les plus sages.
— Que fallait-il donc que fissent des hommes comme nous, vivant comme vivaient nos pères il y a mille ans, et n'étant guère plus éclairés qu'ils ne l'étaient? Les édits sanguinaires rendus contre nous, la défense qu'on nous a faite de porter un nom ancien et honorable, les échafauds qu'on a dressés pour nous, la manière dont on nous chasse comme des bêtes féroces: tout cela n'appelait- il pas des représailles? Tel que vous me voyez, j'ai assisté à vingt combats comme celui dont vous avez été témoin hier, mais jamais je n'ai ordonné la mort de personne de sang-froid; et cependant on me pendrait volontiers comme un chien enragé, à la porte du premier seigneur qui voudrait parer son château de ce trophée.
Je répondis que la proscription de son nom et de sa famille était, dans mes idées anglaises, une mesure tyrannique et arbitraire; et voyant que ces paroles lui faisaient plaisir, je lui réitérai ma proposition de chercher à obtenir du service pour lui et pour ses fils en pays étranger; il me serra cordialement la main, et, ralentissant un peu le pas pour que M. Jarvie nous précédât, manoeuvre d'autant plus facile que le sentier se rétrécissait en cet endroit, il me dit:
— Vous êtes un bon et honorable jeune homme; vous comprenez certainement ce qui est dû aux sentiments d'un homme d'honneur; mais les bruyères que mes pas ont foulées pendant ma vie doivent me couvrir après ma mort. Tout mon courage m'abandonnerait, mon bras se flétrirait comme la fougère pendant la gelée si je perdais de vue les montagnes qui m'ont vu naître. Le monde entier n'offre rien qui puisse me dédommager de la perte des cairns[137] et des rochers, tout sauvages qu'il sont, que vous voyez autour de nous. Et Hélène, que deviendrait-elle? Resterait-elle ici pour être exposée à de nouveaux outrages, à de nouvelles atrocités? Pourrait-elle consentir à s'éloigner d'une scène où le souvenir des insultes qu'elle a reçues est adouci par la vengeance qu'elle en a tirée, qu'elle en tirera encore? J'ai été une fois tellement serré de près par le duc, par mon grand ennemi, comme je puis bien l'appeler, que je fus obligé de céder à l'orage; j'abandonnai ma demeure du pays natal, avec ma race et ma famille, afin de nous réfugier pour un temps dans le pays de Mac-Callum-More. — Hélène fit sur notre départ un chant de lamentation que Mac-Rimmon[138] lui-même n'aurait pu mieux faire. Ce chant était si piteux et si touchant que nos coeurs étaient brisés en le lui entendant chanter; c'était comme les gémissements d'un fils qui pleure la mère qui l'a porté dans son sein! Les larmes coulaient sur les traits endurcis de nos Highlanders. Non, je ne voudrais pas être témoin d'une pareille scène, pour toutes les terres que les Mac- Gregor ont autrefois possédées[139].
— Mais vos fils, lui dis-je, ils sont encore dans un âge où vos compatriotes eux-mêmes n'ont pas de répugnance à parcourir le monde.
— Aussi serais-je charmé qu'ils tâchassent de faire leur chemin au service de France ou d'Espagne, comme le font tant de bons gentilshommes écossais. Hier soir votre plan me semblait praticable mais j'ai vu ce matin Son Excellence avant que vous fussiez levé, et je ne puis plus y penser à présent.
— Il est donc logé bien près de nous? m'écriai-je vivement.
— Plus près que vous ne le pensez; mais il ne paraissait pas se soucier que vous vissiez la jeune dame, et c'est pour cela que…
— Il n'avait pas besoin d'être inquiet, dis-je avec quelque hauteur: je ne cherche point à voir les gens malgré eux.
— Il ne faut pas vous piquer ainsi, ni prendre l'air d'un chat sauvage dans un vieux if; car vous devez savoir qu'il vous veut du bien, et il vous en a donné des preuves: c'est même ce qui a mis le feu aux bruyères.
— Le feu aux bruyères? Je ne vous comprends pas.
— Quoi! ne savez-vous pas que tout ce qui arrive de mal en ce monde est causé par les femmes et par l'argent? Je me suis toujours méfié de Rashleigh, depuis qu'il a vu qu'il ne pourrait jamais avoir miss Vernon pour femme, et je crois que c'est pour cela qu'il a eu sa première querelle avec Son Excellence. Mais ensuite vint l'affaire de vos papiers; et, dès qu'il se fut trouvé obligé de les rendre, nous avons maintenant la preuve qu'il se rendit en poste à Stirling, et qu'il déclara au gouvernement tout ce qui se passait à petit bruit dans nos montagnes, et même encore plus; c'est ce qui fit qu'on prit sur-le-champ des mesures pour arrêter Son Excellence et la jeune dame, et pour me faire aussi prisonnier; et je ne doute pas que ce soit Rashleigh qui ait déterminé le pauvre diable de Morris, à qui il pouvait faire croire tout ce qu'il voulait, à entrer dans le complot pour m'attirer dans le piège. Mais, quand Rashleigh Osbaldistone serait le dernier et le plus brave de sa race, si jamais nous nous rencontrons, je veux que le diable me combatte lui-même l'épée à la main si mon dirk ne fait connaissance avec le coeur du traître!
Il prononça cette menace en fronçant le sourcil d'un air sinistre et en portant la main sur son poignard.
— Je serais tenté de me réjouir de tout ce qui s'est passé, lui dis-je, si je pouvais espérer que la trahison de Rashleigh fût un moyen d'empêcher l'explosion qu'on croit devoir bientôt éclater, et pût mettre un terme aux intrigues politiques dans lesquelles je ne vous cacherai pas que je vous soupçonne de jouer un des premiers rôles.
— Ne croyez pas cela. La langue d'un traître ne peut nuire à la bonne cause. Il est vrai qu'il connaissait nos secrets, et sans cela les châteaux de Stirling et d'Édimbourg seraient déjà en notre pouvoir. Mais notre entreprise est trop juste, et trop de gens y prennent part pour qu'une trahison puisse la faire avorter, et vous en verrez la suite avant qu'il soit longtemps. Maintenant j'en reviens à vos offres obligeantes pour mes enfants. Je vous en remercie beaucoup; et, comme je vous le disais, j'avais hier soir quelque envie de les accepter. Mais je vois que la perfidie de Rashleigh va obliger tous nos seigneurs à se déclarer sur-le- champ, à moins qu'ils ne veuillent se laisser prendre dans leurs châteaux, enchaîner comme des chiens, et traîner à Londres pour y être justiciés, comme cela est arrivé à tant d'honnêtes nobles et gentilshommes en 1701. La guerre civile est comme le basilic. Nous avions couvé pendant dix ans l'oeuf qui la contient; nous pouvions le couver encore aussi longtemps; mais Rashleigh est venu casser la coquille, et a ainsi accéléré la naissance du serpent. Or, dans une telle crise, j'ai besoin de tout mon monde; sans manquer aux rois de France et d'Espagne, auxquels je souhaite toute sorte de bonheur, je crois que le roi Jacques les vaut bien, et qu'il a des droits aux services de Rob et d'Hamish, puisqu'ils sont nés ses sujets.
Il ne me fut pas difficile de prévoir que ces mots annonçaient une convulsion nationale générale et prochaine; et, comme il aurait été inutile et peut-être dangereux de combattre les opinions politiques de mon guide, dans le lieu et les circonstances où je me trouvais, je me contentai de quelques observations générales sur les malheurs qui seraient la suite de tout ce qu'on pourrait tenter en faveur de la famille royale exilée.
— Eh bien! eh bien! répliqua Mac-Gregor, c'est un moment à passer. Le ciel n'est jamais si beau qu'après un orage: si le monde est tourné sens dessus dessous, les honnêtes gens ont pour eux la chance de n'être plus réduits à mourir de faim.
J'essayai de ramener la conversation sur Diana; mais, quoiqu'il parlât sur d'autres sujets souvent avec plus de liberté que je ne l'aurais désiré, Mac-Gregor gardait toujours une sorte de réserve sur celui que j'avais le plus à coeur d'approfondir. Tout ce qu'il voulut bien me dire fut qu'il espérait que la jeune dame se trouverait bientôt dans un pays plus tranquille que ne le serait probablement le nôtre pendant un certain temps. Je me trouvai obligé de me contenter de cette réponse, sauf à espérer que quelque hasard heureux pourrait encore me favoriser, et me procurer au moins la triste consolation de faire de derniers adieux à l'objet qui régnait dans mon coeur bien plus souverainement que je ne l'aurais cru avant de m'en séparer pour toujours.
Nous suivîmes les bords du lac pendant environ six milles d'Angleterre, par un étroit sentier qui en dessinait toutes les sinuosités et qui nous offrait une foule de beaux points de vue. Nous arrivâmes alors à une espèce de hameau, ou plutôt à un assemblage de chaumières près de la source de cette belle pièce d'eau appelée, si je m'en souviens, le Diard, ou quelque nom à peu près semblable. C'est là qu'une troupe de Highlanders, aux ordres de Mac-Gregor, nous attendait.
Le goût de même que l'éloquence des castes sauvages, ou incivilisées, pour parler d'une manière plus correcte, est ordinairement juste, parce qu'il est dégagé de toute affectation et de tout esprit de système. J'en eus une preuve dans le choix que ces montagnards avaient fait du local où ils se proposaient de recevoir leurs hôtes. On a dit qu'un monarque anglais devrait recevoir l'ambassadeur d'une puissance à bord d'un vaisseau de ligne; de même un chef des Highlands ne pouvait mieux consulter les convenances qu'en choisissant une situation où les traits de grandeur propres à son pays peuvent produire le plus d'effet sur l'esprit de ceux qui viennent le visiter.
Nous remontâmes à environ deux cents pas des bords du lac, en suivant un petit ruisseau, laissant sur la droite quatre à cinq chaumières entourées de petites pièces de terre labourables qui semblaient avoir été défrichées dans le taillis qui les environnait, et encore couvertes de récoltes d'orge et d'avoine. Plus loin la colline devenait plus escarpée, et nous vîmes briller sur le sommet les armes d'environ cinquante des partisans de Mac- Gregor qui y étaient stationnés, bannières déployées, et dans un si bel ordre que je n'y pense encore qu'avec admiration. Le ruisseau qui descendait de la montagne rencontrait en cet endroit une barrière de rochers, opposant à sa course des obstacles qu'il franchissait en formant deux cataractes distinctes.
La première ne tombait que d'environ douze pieds; un vieux chêne l'ombrageait de ses rameaux obliques, comme pour voiler ses sombres flots reçus dans une espèce de bassin de pierre presque aussi régulier que s'il eût été taillé par le ciseau du sculpteur. Les eaux, se resserrant ensuite dans un lit plus étroit, faisaient une seconde chute d'environ cinquante pieds dans une espèce de gouffre formé par des rochers nus et stériles d'où elles s'échappaient ensuite pour porter tranquillement leur tribut dans le lac.
Avec le goût naturel aux montagnards, et surtout aux Écossais, dont l'imagination est souvent poétique et romanesque, la femme de Rob-Roy avait fait préparer notre déjeuner dans un lieu bien choisi pour produire sur des étrangers une impression d'admiration respectueuse. Les Highlanders sont un peuple aussi réfléchi que fier; et, quoique nous le regardions comme grossier, il porte ses idées de cérémonie et de politesse à un point qui pourrait paraître excessif s'il n'avait toujours soin de déployer en même temps une grande supériorité de forces. C'est ainsi que le salut militaire, qui paraîtrait ridicule rendu par un paysan ordinaire, a un caractère martial et imposant quand il est offert par un Highlander complètement armé. Notre réception eut donc lieu avec assez de cérémonie.
Les Highlanders qui étaient dispersés sur le haut de la montagne formèrent leurs rangs dès qu'ils nous aperçurent, et se montrèrent à nous en colonnes serrées, à la tête desquelles se trouvaient trois personnes que je reconnus bientôt pour Hélène et ses deux fils. Mac-Gregor fit alors écarter notre escorte en arrière, et ayant engagé M. Jarvie à descendre de cheval parce que la montée devenait trop rapide, il se plaça entre nous deux, et nous continuâmes notre marche à pas lents. À mesure que nous avancions, nous distinguions le son sauvage et discord des cornemuses, auquel le bruit des cascades faisait perdre une partie de sa rudesse.
Quand nous ne fûmes plus qu'à quelques pas, Hélène Mac-Gregor vint à notre rencontre. Ses vêtements étaient plus soignés que la veille et lui donnaient un air plus féminin; mais ses traits offraient le même caractère de résolution et de fierté inflexibles. Lorsqu'elle ouvrit les bras pour y serrer M. Jarvie, qui était loin d'espérer et surtout de désirer ce tendre embrassement, je vis à l'agitation convulsive de tous les nerfs de mon ami, qu'il éprouvait la même sensation qu'un homme qui, serré entre les pattes d'un ours, ne saurait si l'animal veut le caresser ou l'étouffer.
— Cousin, lui dit-elle tandis qu'il reculait à deux pas pour rajuster sa perruque, soyez le bienvenu; et vous aussi, jeune étranger, ajouta-t-elle en se retournant vers moi; excusez la rudesse de l'accueil que vous avez reçu hier. N'en accusez pas notre coeur, mais les circonstances. Vous êtes arrivés dans notre malheureux pays dans un moment où le sang teignait nos mains et bouillonnait dans nos veines. Elle prononça ce peu de mots avec l'air et le ton qu'aurait pu prendre une princesse au milieu de sa cour. Elle ne se servait pas d'expressions vulgaires, comme on le reproche aux Écossais des Lowlands; elle avait un accent provincial assez marqué; ayant appris l'anglais comme nous apprenons les langues mortes, elle le parlait avec grâce et aisance, mais avec un ton déclamatoire, parce qu'elle ne s'en était jamais servie pour les usages journaliers de la vie. Son mari, qui dans son temps avait fait plus d'un métier, employait un dialecte moins relevé, moins emphatique; et cependant, comme vous avez pu le remarquer si j'ai pu parvenir à rendre fidèlement ses discours, ses expressions devenaient plus pures et plus recherchées et ne manquaient ni de dignité ni d'une certaine noblesse quand il parlait d'une affaire importante ou à laquelle il prenait un vif intérêt. Il me parut aussi que, comme d'autres Highlanders que j'ai connus, il se servait du dialecte écossais des Lowlands dans la conversation familière et enjouée; mais qu'en traitant des sujets graves et sérieux ses idées s'arrangeaient dans sa tête dans sa langue naturelle, et que la traduction qu'il faisait en anglais donnait à son style un caractère d'élévation presque poétique. Dans le fait, le langage de la passion a presque toujours autant de pureté que de force, et il n'est pas extraordinaire d'entendre un Écossais qui ne trouve rien à répliquer aux reproches amers et piquants d'un de ses concitoyens lui dire, comme pour s'excuser: — Vous avez eu recours à votre anglais.
Quoi qu'il en soit, l'épouse de Mac-Gregor nous invita à un déjeuner servi sur le gazon, et qui consistait en tout ce que son pays pouvait offrir de plus recherché. Mais l'air sombre et l'imperturbable gravité de notre hôtesse, et le souvenir du rôle que nous lui avions vu jouer la veille, suffisaient pour rembrunir la plus brillante atmosphère. Le chef fit de vains efforts pour inspirer la gaieté. Il semblait que nous assistions à un repas funèbre; la contrainte et la gêne y régnaient, et nous nous sentîmes soulagés d'un grand poids quand il fut terminé.
— Adieu, cousin, dit-elle à M. Jarvie quand nous nous levâmes pour partir. Le meilleur souhait qu'Hélène Mac-Gregor puisse faire pour ses amis, c'est de ne plus les revoir.
Le bailli commençait à lui balbutier une réponse qui aurait probablement contenu quelque lieu commun de morale; mais l'air grave, le regard sombre et mélancolique de celle à qui il voulait l'adresser le déconcertèrent au point qu'oubliant son importance magistrale il toussa plusieurs fois, la salua, et garda le silence.
— Quant à vous, jeune homme, me dit-elle, j'ai à vous remettre un gage de souvenir de la part d'une personne que vous…
— Hélène! s'écria Mac-Gregor en fronçant le sourcil, que veut dire ceci? Avez-vous oublié?…
— Je n'ai rien oublié de ce dont je dois me souvenir, Mac-Gregor. Ce ne sont pas des mains comme les miennes, ajouta-t-elle en étendant ses bras nus, longs et nerveux, qu'il faudrait employer pour présenter un gage d'amour, si ce gage ne devait être accompagné de misère et de désespoir. Jeune homme, continua-t-elle en me présentant une bague que je me souvins d'avoir vue au doigt de miss Vernon, ceci vous est offert par une personne que vous ne verrez plus. Si c'est un gage de malheur, il ne pouvait mieux vous parvenir que par la main d'une femme à qui tout bonheur est désormais étranger. Les derniers mots qu'elle m'adressa furent ceux-ci:
— Qu'il m'oublie pour toujours!
— Et peut-elle croire que cela soit possible? m'écriai-je presque sans savoir que je parlais.
— Tout peut s'oublier, reprit cette femme extraordinaire; tout, excepté le sentiment du déshonneur et le désir de la vengeance.
— Seid suas[140]! s'écria Mac-Gregor en frappant du pied la terre avec impatience.
Le son discordant de l'instrument favori des montagnards coupa court à la conférence; nous prîmes congé de notre hôtesse en silence, et nous nous remîmes en route, tandis que je réfléchissais sur cette nouvelle preuve qui venait de m'être acquise qu'aimé de Diana, j'en étais séparé pour toujours.
Chapitre XXXVI.
Adieu, contrée où les nuages Comme un vaste linceul s'arrêtent sur les monts; Où l'aigle, roi des airs, mêle ses cris sauvages À la voix du torrent qui creuse les vallons; Adieu, belle contrée où dans un lac limpide La lune aime à baigner son front chaste et timide.
Nous traversions une contrée pittoresque quoique aride; mais absorbé dans mes réflexions je ne pus l'admirer en détail; il me serait donc impossible de la décrire. Le sommet élevé du Ben- Lomond, le monarque de toutes ces montagnes, apparaissait à notre droite, comme une imposante limite. Je ne sortis de mon apathie que lorsque, après une marche longue et fatigante, nous sortîmes d'un défilé des montagnes, et que le lac Lomond se développa devant nous. Je ne chercherai pas à vous peindre ce que vous comprendriez difficilement sans l'avoir vu; mais certainement ce noble lac, semé de tant de charmantes îles dont l'aspect et les formes varient au-delà de tout ce que l'imagination peut se figurer; son extrémité du côté du nord, se rétrécissant jusqu'à ce qu'il se perde au loin entre de sombres montagnes, tandis que s'élargissant de plus en plus vers le sud, il se dessine dans sa plus vaste étendue autour des anses et des promontoires d'un bord fertile. Voilà ce qui forme un des spectacles les plus surprenants, les plus beaux, les plus sublimes de la nature. La rive orientale, particulièrement agreste et sauvage, était celle où le clan de Mac-Gregor faisait alors sa principale résidence. On avait placé une garnison sur un point central entre le lac Lomond et un autre lac, pour défendre le pays limitrophe contre ses incursions; mais les fortifications naturelles du pays avec ses défilés nombreux, ses cavernes, ses rochers et ses marécages, faisaient que la construction du petit fort qu'on y avait établi paraissait un aveu du danger plutôt qu'une mesure pour le prévenir.
Dans plus d'une rencontre semblable à celle dont j'avais été le témoin, la garnison avait souffert de l'esprit entreprenant de l'_outlaw _et de ses gens. Quand Mac-Gregor commandait en personne, la victoire n'était jamais souillée par des actes de férocité. La cruauté ne lui était pas naturelle, et il avait assez de sagacité pour ne pas vouloir exciter contre lui des haines inutiles. J'appris avec plaisir qu'il avait rendu la liberté au capitaine Thornton et aux autres prisonniers faits le jour précédent, et l'on rapporte de cet homme remarquable beaucoup de traits semblables de clémence et même de générosité.
Une barque nous attendait dans une crique abritée par un rocher, et nous y trouvâmes quatre vigoureux rameurs montagnards. Notre hôte prit congé de nous avec tous les signes d'une véritable affection. Il semblait exister entre M. Jarvie et lui une sorte d'attachement réciproque qui formait un contraste frappant avec la différence de leurs caractères et de leur manière de vivre. Après s'être cordialement embrassés, M. Jarvie lui dit, dans la plénitude de son coeur, et d'une voix tremblante d'émotion, que, si un millier de livres lui était jamais utile pour le mettre lui et sa famille dans une bonne voie, il n'avait qu'à écrire un mot dans Salt-Market, et que son messager ne reviendrait pas sans argent; et Rob appuyant une main sur la garde de sa claymore et serrant de l'autre celle de M. Jarvie, l'assura que si jamais son cousin souffrait une insulte et voulait l'en faire avertir, il couperait les oreilles à l'insolent, fût-ce l'homme le plus puissant de Glascow.
Après ces assurances de secours mutuels et de bonne intelligence, nous nous rendîmes à l'extrémité sud-ouest du lac, où il donne naissance à la rivière Leven. Rob-Roy resta quelque temps debout sur le rocher où nous l'avions quitté; et, même quand nous ne pouvions déjà plus distinguer ses traits, il était facile de le reconnaître au long fusil qu'il portait, à son tartan agité par le vent, et à la plume qui couronnait sa toque, emblème qui, à cette époque, désignait le gentilhomme et le guerrier des Highlands. Je remarque qu'aujourd'hui cette toque est décorée d'une quantité de plumes noires, ressemblant à ces panaches dont on se sert pour les funérailles. Enfin, lorsque nous étions sur le point de ne plus l'apercevoir dans l'éloignement, nous le vîmes descendre lentement la montagne, suivi de ses gens, c'est-à-dire de ses affidés ou gardes du corps.
Nous voyageâmes longtemps sans nous parler. Notre silence n'était rompu que par le chant gaélique d'un de nos rameurs, marqué d'une mesure lente et irrégulière, et qui était coupé de temps en temps par le choeur sauvage de ses compagnons.
Quoique je ne fusse occupé que d'idées tristes, il y avait pour moi comme un charme consolateur dans la magnificence du paysage qui m'environnait. Il me semblait, dans l'enthousiasme du moment, que, si j'avais professé la foi de Rome, j'aurais pu consentir à vivre et à mourir ermite dans une des îles pittoresques au milieu desquelles nous voyagions.[141]
M. Jarvie se livrait aussi à ses pensées, mais elles étaient d'un genre tout différent, comme je m'en aperçus lorsque, après avoir passé dans la barque une heure qu'il avait employée à faire de grands calculs, il entreprit de me prouver la possibilité de dessécher ce lac et de rendre à la charrue tant de centaines, tant de milliers d'acres de terre, qui ne produisaient, me dit-il, rien d'utile pour l'homme, si ce n'est de temps en temps un plat de perche ou de brochet.
D'une longue dissertation qu'il faisait entendre à mes oreilles sans que mon esprit y fût très attentif, tout ce que je puis me rappeler, c'est qu'il entrait dans son projet de conserver une partie du lac, en largeur et profondeur suffisante pour former une espèce de canal qui rendrait le transport des charbons aussi facile entre Dunbarton et Glenfalloch qu'il l'est entre Glascow et Greenock.
Enfin nous arrivâmes à l'endroit où nous devions débarquer, près des ruines d'un ancien château, dans l'endroit où le lac décharge le superflu de ses eaux dans le Leven. Nous y trouvâmes Dougal avec nos chevaux. M. Jarvie avait formé un plan relativement à la créature, comme pour le dessèchement du lac, et peut-être dans les deux cas il avait donné plus d'attention à l'utilité de ses projets qu'à la possibilité de les exécuter.
— Dougal, lui dit-il, vous êtes une bonne créature. Vous avez le sentiment et la conscience de ce qui est dû à vos supérieurs. Mais j'ai du chagrin pour vous, Dougal car, avec la vie que vous menez, vous finirez mal un jour ou l'autre, un peu plus tôt ou un peu plus tard. Je puis me flatter qu'attendu mes services comme magistrat, et ceux qu'a rendus avant moi feu mon digne père le diacre, j'ai assez de crédit dans le conseil de la ville pour obtenir qu'on ferme les yeux sur des fautes même plus graves que les vôtres, de manière que j'ai pensé que, si vous voulez nous suivre à Glascow, créature robuste comme vous êtes, je pourrai vous employer dans mon magasin jusqu'à ce que je vous aie trouvé quelque autre occupation.
— Elle est bien obligée à Votre Honneur, répondit Dougal, mais que le diable lui rompe les jambes si elles la conduisent jamais dans une rue pavée, à moins qu'on ne l'y traîne pieds et poings liés, comme cela lui est déjà arrivé.
J'appris en effet que Dougal avait été conduit à Glascow comme accusé de quelques déprédations et condamné à quelques mois de détention; son air de franchise et de simplicité ayant séduit le concierge, celui-ci avait fini, peut-être un peu légèrement, par lui confier les fonctions importantes de porte-clefs. Cependant Dougal avait quelques notions d'honneur, et il avait rempli sa charge avec fidélité, jusqu'à ce que la voix de Rob-Roy eût fait taire en lui tout autre sentiment que celui de l'attachement pour son ancien chef.
Surpris de voir refuser si rondement une proposition si favorable, M. Jarvie se tourna vers moi en me disant: — Certainement la créature est naturellement un idiot.
Je témoignai ma reconnaissance à Dougal d'une manière qui lui plut infiniment davantage, en lui glissant dans la main une couple de guinées. Il n'eût pas plus tôt reconnu qu'il tenait de l'or dans sa main qu'il bondit en l'air avec l'agilité d'un chevreuil, et battant les talons l'un contre l'autre de manière à surprendre un maître de danse français. Il nous fit ses adieux, courut à la barque, et tandis qu'elle prenait le large je le vis montrer aux rameurs ce qu'il devait à ma libéralité, et une portion qu'il leur en distribua excita en eux les mêmes transports. Alors, pour me servir d'une expression favorite du dramatique John Bunyan[142], Il continua son chemin, et je ne le vis plus.
Le bailli et moi nous montâmes sur nos chevaux, et nous reprîmes la route de Glascow. Quand nous eûmes perdu de vue le lac Lomond et son superbe amphithéâtre de montagnes, je ne pus m'empêcher d'exprimer avec enthousiasme les sentiments que ces beautés de la nature m'avaient inspirés, quoique je prévisse bien que le banquier de Glascow n'était pas d'un caractère à les partager.
— Vous êtes jeune, me répondit-il, et vous êtes anglais. Tout cela peut être fort beau pour vous; mais moi qui suis un homme tout simple, et qui connais un peu la différence des terres, je donnerais toutes les montagnes que nous venons de voir pour une acre de terre à un mille de Glascow. Je ne sais si je le reverrai jamais, mais permettez-moi de vous dire, M. Osbaldistone, que ce ne sera pas sans de grands motifs que je perdrai de vue dorénavant le clocher de Saint-Mungo.
Le brave bailli fut bientôt satisfait; car en voyageant longtemps après le soleil couché, nous arrivâmes chez lui cette même nuit, ou plutôt le lendemain matin. Ayant confié mon compagnon de voyage aux soins de l'officieuse et attentive Mattie, je me rendis à mon auberge chez mistress Fleyter; et quoiqu'il fût bien tard, je vis encore au travers d'une croisée briller de la lumière dans une chambre. Je frappai à la porte, et ce fut André lui-même qui vint m'ouvrir. Il poussa un grand cri de joie en m'apercevant, et sans prononcer un seul mot monta l'escalier précipitamment. Je le suivis, présumant qu'il voulait se hâter d'annoncer mon arrivée à M. Owen. Je trouvai effectivement M. Owen, mais il n'était pas seul; il y avait quelqu'un avec lui dans l'appartement: — C'était mon père.
Son premier mouvement fut de conserver sa dignité et son sang- froid habituels. — Je suis bien aise de vous voir, Francis. Le second fut de m'embrasser tendrement. — Mon cher fils! mon pauvre enfant! Owen prit une de mes mains et la mouilla de ses larmes, en me félicitant de mon retour. C'est là de ces scènes qu'on peut voir et comprendre, mais non raconter. Après un intervalle de tant d'années, mes yeux sont encore obscurcis de larmes en me rappelant ce moment, et vous vous le représenterez, mon cher Tresham, beaucoup mieux que je ne pourrais vous le décrire.
Quand les transports tumultueux de notre joie furent calmés, j'appris que mon père était revenu de Hollande et arrivé à Londres deux jours après le départ d'Owen pour l'Écosse. Aussi prompt à former une résolution qu'actif à l'exécuter, il ne resta dans la capitale que le temps nécessaire pour mettre ordre à ses affaires. Ses ressources, son crédit, ses relations étendues lui procurèrent presque à l'instant même la somme que l'infidélité de Rashleigh lui rendait nécessaire, et que son absence avait peut-être seule fait paraître impossible à réunir. Il partit alors pour l'Écosse, tant pour y faire commencer les poursuites judiciaires contre Rashleigh que pour régler les affaires considérables qu'il avait dans ce pays; et voulant complètement rétablir le crédit de sa maison qui pouvait avoir souffert de cette fâcheuse circonstance, il avait apporté les sommes nécessaires pour régler et solder tous ses comptes courants. Son arrivée fut un coup de foudre pour Macvittie, Macfin et compagnie, qui, le voyant paraître dans une situation aussi florissante que jamais, sentirent que son étoile n'était pas éclipsée. Mais mon père était irrité du traitement qu'ils avaient fait essuyer à son premier commis, à l'homme qui avait toute sa confiance; il rejeta leurs basses excuses, solda la balance de leur compte et leur annonça qu'il les avait déjà rayés du nombre de ses correspondants.
Tandis qu'il jouissait de ce petit triomphe sur de faux amis, Owen, qui ne connaissait que les environs de Londres, ne s'était jamais imaginé qu'un voyage de cinquante à soixante milles, qu'on aurait pu faire dans toute l'Angleterre avec aisance et sécurité, pût exposer au moindre danger. Mais l'alarme est un mal contagieux, et Owen même le gagna de mon père, qui connaissait mieux le pays où je m'étais rendu, et le caractère de ses habitants.
Les craintes devinrent encore bien plus vives quelques moments avant mon arrivée. André Fairservice parut à l'auberge et rendit un compte désastreux et exagéré de la situation où je devais me trouver, ne pouvant même dire ce que j'étais devenu. Le duc, qui nous retenait en quelque sorte prisonniers, l'ayant interrogé, lui avait permis de se retirer, et il n'avait pas perdu un instant pour reprendre le chemin de Glascow.
André était un de ces hommes qui ne sont pas fâchés d'obtenir de l'importance et d'attirer l'attention qu'on accorde naturellement au porteur d'une mauvaise nouvelle. Il n'avait donc nullement cherché à affaiblir l'impression que pouvaient produire les divers événements qui nous étaient arrivés, surtout quand il apprit que le riche marchand de Londres était un de ses auditeurs. Il fit un récit détaillé de tous les périls auxquels j'avais échappé, grâce, eut-il soin d'ajouter, à son expérience, à son adresse et à sa fidélité.
Mais qu'allais-je devenir, maintenant que mon ange gardien, en la personne de M. Fairservice, n'était plus à mes côtés? C'est sur quoi, disait-il, on ne peut former que des conjectures aussi tristes qu'incertaines. Quant au bailli, il ne s'en inquiétait pas. C'était un homme qui cherchait toujours à se donner de l'importance, et André n'aimait pas les importants. Mais bien certainement, au milieu des carabines et des pistolets, des cavaliers de milice qui faisaient pleuvoir les balles comme la grêle, des dirks et des claymores des montagnards, on pouvait bien penser qu'il était difficile de savoir quel pouvait être le sort du pauvre jeune homme, et il pouvait même s'être noyé en voulant passer le gué d'Avondow.
Ce récit aurait jeté le désespoir dans l'âme du bon Owen s'il eût été seul. Mais mon père, qui avait une grande connaissance des hommes, apprécia sur-le-champ le caractère d'André à sa juste valeur; néanmoins, en dépouillant de toute exagération le compte qu'il avait rendu, il restait encore de quoi les alarmer. Il résolut donc sur-le-champ de partir en personne pour prendre des informations plus précises, et si j'étais prisonnier, soit des Highlanders, soit de la milice, de chercher à obtenir ma liberté par négociation ou par rançon. Il avait donné à Owen les instructions dont il avait besoin pour suivre ses affaires à Glascow pendant son absence; et c'est pour ce motif que je les avais trouvés encore debout à une pareille heure.
Nous ne nous séparâmes que fort tard pour nous mettre au lit; mais j'étais encore trop agité pour goûter beaucoup de repos, aussi étais-je sur pied de fort bonne heure. André entra dans ma chambre dès qu'il m'entendit marcher, mais je ne reconnus plus l'André dépouillé de tout, la figure d'épouvantail d'Aberfoil. Il était vêtu d'un habit noir complet fort propre, comme s'il avait dû suivre un enterrement dans la matinée; et ce ne fut qu'après plusieurs questions, qu'il feignit le plus longtemps possible de ne pas comprendre, qu'il voulut bien m'apprendre que, n'osant plus espérer de me revoir vivant, il avait cru convenable de prendre le deuil, et que, comme son ami le chantre M. Hammorgaw tenait aussi une boutique de friperie, il avait acheté cet habit chez lui pour mon compte, ajoutant que c'était justice, puisqu'il avait perdu le sien à mon service; et que certainement si la Providence ne m'avait pas conservé, mon honorable père n'aurait pas voulu qu'un pauvre diable, un ancien serviteur de sa famille, fit une si grosse perte. Un habillement complet était peu de chose pour un Osbaldistone (Dieu soit loué!), surtout quand il s'agissait d'un ancien et fidèle serviteur.
Il y avait quelque chose de juste dans ce raisonnement d'André; sa finesse réussit, et il gagna un bon habillement complet, avec un chapeau et les autres accessoires à l'avenant, signes extérieurs du deuil qu'il avait pris pour un maître plein de vie et bien portant.
Le premier soin de mon père en se levant fut d'aller voir M. Jarvie, dont la conduite généreuse et affectionnée lui avait inspiré la plus vive reconnaissance, et il la lui témoigna en peu de mots, mais d'une manière expressive. Il lui expliqua ensuite la situation de ses affaires, et lui offrit de lui confier la suite de celles dont Macvittie et compagnie avaient été chargés jusqu'alors. M. Jarvie félicita mon père d'être sorti si heureusement de l'embarras momentané où son absence avait laissé sa maison, et, sans affecter de rabaisser le mérite de ce qu'il avait entrepris pour le servir, il lui dit qu'il n'avait fait que ce qu'il voudrait qu'on fit pour lui; que, quant aux nouvelles affaires dont il lui proposait de se charger, c'était une offre qu'il acceptait avec plaisir, et qu'il l'en remerciait. Si Macvittie et compagnie se fussent honnêtement conduits, il ne voudrait ni les supplanter, ni aller sur leurs brisées; mais, d'après la manière dont ils avaient agi, ils ne pouvaient que s'accuser eux-mêmes.
Le bailli, me tirant alors par la manche, me dit d'un ton un peu embarrassé: — Je voudrais bien, mon cher M. Francis, qu'on parlât le moins possible de tout ce que nous avons vu là-bas. À quoi bon raconter l'histoire déplorable de ce Morris, à moins que nous ne soyons appelés à en déposer sous serment devant une cour de justice? Et puis les membres du conseil n'apprendraient pas avec plaisir qu'un de leurs confrères s'est battu contre un montagnard, dont il a jeté le plaid dans le feu. Et par-dessus tout, quoique je sois un homme comme un autre quand je me trouve sur mes jambes, certainement le bailli de Glascow faisait une pauvre figure quand il était, sans chapeau et sans perruque, suspendu par le milieu du corps, comme un chat à une corde, ou comme un style de cadran couvert d'un manteau. Le bailli Grahame donnerait beaucoup pour savoir une pareille histoire.
Je ne pus m'empêcher de sourire en me rappelant la situation à laquelle mon digne ami faisait allusion, quoiqu'elle n'eût certainement rien de risible au moment où il s'y était aussi trouvé. Il sourit d'un air un peu confus, et me dit en branlant la tête: — Vous voyez! vous voyez! ainsi donc n'en disons rien, pour ne pas faire rire les autres. Mais surtout tâchez de faire taire cette langue toujours en action que vous avez à votre service, défendez-lui bien de parler. Je ne voudrais pas même que cette petite friponne de Mattie en fût informée, ce serait à n'en plus finir.
Il fut soulagé de la crainte qu'il avait de se trouver exposé au ridicule quand je l'informai que l'intention de mon père était de quitter Glascow dès le lendemain, et que nous comptions emmener André. Effectivement, maintenant que mon père avait recouvré presque tous les effets que Rashleigh avait soustraits de sa caisse, il n'avait pas de motif pour rester plus longtemps en cette ville. Quant à ceux que mon respectable cousin était parvenu à toucher, il fallait en poursuivre le recouvrement par les voies judiciaires, et mon père laissa des pouvoirs à cet effet à un avocat qui lui promit de lui faire rendre bonne et prompte justice.
Nous passâmes la journée avec notre ami M. Jarvie, qui ne négligea rien pour nous traiter dignement. Nous prîmes ensuite congé de lui, comme je vais le faire en cette narration. Il continua à prospérer, vit les richesses et les honneurs s'accumuler sur sa tête, et parvint au premier grade de la magistrature de Glascow. Environ deux ans après l'époque dont je parle, se trouvant fatigué d'un long célibat, il tira Mattie de sa cuisine pour la faire asseoir au haut bout de sa table, en qualité de mistress Jarvie. Le bailli Grahame, les Macvittie et quelques autres (car il n'est personne qui n'ait ses ennemis, surtout dans le conseil d'une ville de province) tournèrent cette métamorphose en ridicule. Mais, disait M. Jarvie, laissons-les jaser; je ne m'en fâcherai pas; je ne perdrai pas le bonheur du reste de mes jours pour une semaine de bavardage. Feu mon père le diacre, honnête homme! avait un dicton:
Sourcil d'ébène, teint de lis, Gaîté, franchise, gentillesse, Taille fine, coeur bien épris, Valent mieux qu'argent et noblesse.
D'ailleurs, Mattie (conclusion favorite du bailli) n'était pas une servante ordinaire. N'était-elle pas petite-cousine du laird de Limmerfield?
Quelques amis du bailli pensèrent qu'un tel mariage était une expérience un peu hasardeuse; mais, soit par un effet du noble sang qui coulait dans ses veines, soit par suite de ses bonnes qualités, ce que je n'entreprends pas de décider, il est certain que Mattie se conduisit parfaitement dans le rang auquel M. Jarvie l'avait élevée, et que jamais il n'eut à s'en repentir.
Chapitre XXXVII.
Approchez tous, mes six enfants… Écoutez-moi; surtout que chacun soit sincère. Vous êtes braves et vaillants; Qui de vous veut défendre et le comte et son père?
Cinq d'entre eux, d'un commun accord, Tandis que dans leurs yeux brille une ardeur guerrière, Répondent: Oui, jusqu'à la mort, Je jure de défendre et le comte et mon père!
L'Insurrection du Nord.
Le lendemain matin, comme nous pensions à partir de Glascow, André se précipita dans ma chambre d'un air effaré, la parcourant à grands pas, gesticulant comme un homme privé de raison, et chantant et criant avec force:
Le four est en flamme, Le four est en flamme! Prenez garde, belle dame! Le four est en flamme.
Ce ne fut pas sans peine que je lui imposai silence et que je parvins à me faire expliquer ce dont il s'agissait. Il m'informa alors, comme si c'eût été la plus belle chose du monde, que les Highlanders étaient sortis en masse de leurs montagnes, tous jusqu'au dernier homme, et que Rob-Roy, à la tête de sa bande d'enragés diables, serait à Glascow avant vingt-quatre heures.
— Taisez-vous, imposteur! lui dis-je; il faut que vous soyez toujours ivre ou en démence, ou bien, si vous dites vrai, y a-t-il là de quoi chanter, imbécile?
— Ivre ou fou, répliqua-t-il. Oh! sans doute; car, Dieu me préserve! on est toujours ivre ou fou quand on annonce aux autres des nouvelles qu'ils ne se soucient pas de savoir. Au surplus, ne me croyez pas: vous verrez ce qui en résultera, quand les clans arriveront dans la ville, si nous sommes assez fous ou assez ivres pour les attendre.
Quoiqu'il fût encore de très bonne heure, je me rendis sur-le- champ dans l'appartement de mon père. Il était déjà debout: Owen était avec lui, et tous deux semblaient fort alarmés.
La nouvelle d'André n'était que trop vraie. La grande rébellion qui déchira la Grande-Bretagne en 1715 venait d'éclater. L'infortuné comte de Marr avait déjà levé l'étendard des Stuarts; fatale rébellion qui causa la ruine de tant d'honorables familles d'Angleterre et d'Écosse! La trahison de quelques agents jacobites, entre autres celle de Rashleigh, et l'arrestation de quelques autres avaient informé le gouvernement de George Ier de l'existence d'une conspiration tramée depuis longtemps, et dont les ramifications étaient bien étendues. Cette découverte accéléra l'explosion, et, quoiqu'elle eût lieu sur un point trop éloigné du centre pour qu'il en pût résulter des suites funestes pour le pays, une partie de l'Écosse et de l'Angleterre n'en devint pas moins un théâtre de confusion.
Ce grand événement me donna l'explication de divers propos que m'avait tenus Mac-Gregor. Je vis aussi bien aisément pourquoi les deux clans de l'ouest qui avaient été rassemblés pour marcher contre lui avaient fini par se retirer. Il était clair qu'ils avaient fait céder leurs ressentiments particuliers à la considération qu'ils allaient incessamment combattre sous les mêmes drapeaux, pour le soutien de la même cause. Enfin, je me rappelai diverses expressions de Galbraith qui m'avaient paru obscures quand il parlait au duc, et que je comprenais maintenant à merveille. Mais la plus cruelle de mes réflexions était de songer que Diana Vernon était alors l'épouse d'un de ces hommes occupés à troubler le repos de ma patrie, et qu'elle allait se trouver elle-même exposée à toutes les privations et à tous les dangers qui devaient accompagner la vie hasardeuse de son mari.
Après une courte consultation sur ce que nous devions faire en cette circonstance, nous adoptâmes le plan de mon père, qui consistait à partir sur-le-champ pour Londres.
Je lui fis part du désir que j'avais d'offrir mes services au gouvernement pour entrer dans un corps de volontaires dont plusieurs se formaient déjà. Il y consentit, car, quoiqu'il fût par principe ennemi de l'état militaire, personne n'aurait plus volontiers exposé sa vie pour la défense de la liberté civile et religieuse.
Nous traversâmes en grande hâte, et non sans courir quelques dangers, le comté de Dumfries et tous les comtés du midi de l'Écosse et du nord de l'Angleterre. Tous les seigneurs de ces environs, du parti des tories, avaient déjà pris les armes et les avaient fait prendre à leurs vassaux, tandis que les whigs, se rassemblant dans les principales villes, en armaient les habitants et se préparaient à la guerre civile. Nous manquâmes plusieurs fois d'être arrêtés, et nous fûmes souvent obligés de choisir des routes détournées pour éviter des points de rassemblement.
Quand nous arrivâmes à Londres, mon père s'associa aux banquiers et aux négociants qui étaient convenus de soutenir le gouvernement et d'empêcher la baisse des fonds publics, sur laquelle les conspirateurs avaient compté pour faire réussir leur entreprise, en obligeant le gouvernement à une sorte de banqueroute. Il fut nommé président de ce corps formidable de capitalistes dont tous les membres étaient pleins de confiance en ses talents, en son zèle et en son activité. Il devint aussi l'organe de leurs communications avec le gouvernement, et trouva le moyen d'acheter, tant avec ses propres fonds qu'avec ceux de la société, l'immense quantité d'effets publics qu'à la première nouvelle de la révolte on eut soin de présenter à la bourse afin de parvenir à les déprécier, ce qui pourtant n'arriva point, grâce à l'heureux effet de l'association dont je viens de parler.
Moi-même je ne restai pas dans l'inaction. J'obtins une commission, je levai deux cents hommes aux dépens de mon père, et je joignis l'armée du général Carpenter.
Cependant la rébellion s'était étendue jusqu'en Angleterre. Le comte de Derwentwater avait pris les armes pour les Stuarts avec le général Foster. Mon pauvre oncle, sir Hildebrand, dont le domaine était réduit presqu'à rien par suite de son insouciance, de l'inconduite de ses enfants et du désordre habituel qui régnait dans sa maison, s'était laissé persuader de joindre ce malheureux étendard; mais, avant de prendre ce parti, il avait eu une précaution que personne ne lui aurait supposée, celle de faire son testament.
Par ce testament, il léguait son domaine d'Osbaldistone-Hall et tous ses biens à tous ses enfants successivement et à leurs héritiers mâles, en commençant par l'aîné, jusqu'à ce qu'il arrivât à Rashleigh, qu'il détestait de toute son âme à cause du changement qui s'était opéré dans ses sentiments politiques. Il lui léguait un shilling à titre de légitime, et me nommait pour son héritier en cas de mort de ses cinq autres enfants sans postérité mâle, directe et légitime. Le bon vieillard avait toujours eu de l'amitié pour moi; il est d'ailleurs probable qu'en voyant autour de lui cinq enfants robustes et bien constitués, il ne croyait pas que ce legs pût jamais avoir d'effet, et qu'il lui avait été principalement inspiré par le désir de laisser une preuve authentique de son mécontentement contre Rashleigh. Par un dernier article il léguait à la nièce de sa défunte femme, Diana Vernon, qu'il nommait lady Diana Vernon Beauchamp, quelques diamants qui avaient appartenu à sa tante, et un grand vase en argent sur lequel étaient gravées les armes des familles Vernon et Osbaldistone.
Mais il était entré dans les décrets du ciel que sa race s'éteindrait plus tôt qu'il ne le présumait. Dès la première revue que les conspirateurs passèrent dans un endroit nommé Green-Rigg, Thorncliff eut une querelle sur la préséance avec un gentilhomme des frontières du Northumberland, aussi farouche et aussi intraitable qu'il l'était lui-même. En dépit de toutes les remontrances, ils donnèrent à leur commandant une preuve de la bonne discipline qui régnait dans son corps en se battant en duel, et Thorncliff fut tué sur la place. Sa mort fut une grande perte pour sir Hildebrand, car, malgré son caractère querelleur, il avait un grain ou deux de bon sens de plus que ses autres frères, en exceptant toujours Rashleigh.
Percy l'ivrogne eut une fin digne de son caractère: il fit un défi à un de ses frères d'armes, fameux par ses exploits en ce genre, et surnommé Brandy-Swaleweel, à qui boirait le plus d'eau-de-vie quand le roi Jacques serait proclamé par les insurgents à Morpeth. J'ai oublié la quantité exacte de cette liqueur pernicieuse que Percy avala, mais elle lui occasionna une fièvre inflammatoire dont il mourut le troisième jour, en criant à chaque instant: — De l'eau! de l'eau!
Dick se cassa le cou près de Warrington-Bridge. Désirant vendre très cher une mauvaise jument à un de ses camarades, il voulut lui prouver qu'elle était en état de faire des prouesses. Il essaya de la faire sauter par-dessus une barrière; l'animal trébucha et renversa son écuyer, qui se brisa la tête contre un arbre voisin.
L'imbécile Wilfred eut, comme cela arrive souvent, la meilleure fortune de toute la famille. Il fut tué à Proud-Preston, dans le Lancashire, le jour où le général Carpenter attaqua les barricades. Il avait combattu avec un grand courage, quoiqu'on m'ait assuré qu'il n'avait jamais pu bien comprendre la cause de la querelle, et qu'il ne se souvenait pas toujours duquel des deux rois il avait embrassé le parti. Son frère John se trouvait à la même affaire; il s'y conduisit avec bravoure, et y reçut plusieurs blessures dangereuses dont il n'eut pas le bonheur de mourir sur le champ de bataille.
L'armée des insurgés se rendit à discrétion le lendemain, et le vieux sir Hildebrand, déjà accablé des malheurs arrivés à sa famille en si peu de temps, fut conduit prisonnier à Newgate avec son fils John.
Dès que je me trouvai déchargé de mes devoirs militaires, je ne perdis pas un instant pour tâcher de porter du secours à ces deux infortunés parents. Le crédit de mon père auprès du gouvernement et la compassion qu'inspirait généralement un vieillard qui avait perdu successivement quatre fils, auraient sauvé mon oncle et mon cousin du danger d'être mis en jugement comme coupables de haute trahison; mais leur arrêt était porté par un tribunal suprême et sans appel. John mourut de ses blessures à Newgate, me recommandant à son dernier soupir une paire de faucons de chasse qu'il avait dressés lui-même, et qu'il avait laissés à Osbaldistone-Hall, et une chienne épagneule nommée Lucy.
Mon pauvre oncle semblait tout à fait abattu sous le poids de ses malheurs domestiques et des circonstances qui les avaient amenés. Il parlait peu, mais il paraissait sensible aux attentions que je me faisais un devoir d'avoir pour lui. Je ne fus pas témoin de sa première entrevue avec mon père, qu'il n'avait pas vu depuis bien des années. Elle dut être pénible pour tous deux, à en juger par l'état où je trouvai mon père après qu'elle eut eu lieu. Sir Hildebrand ne parlait jamais de Rashleigh, le seul fils qui lui restât, qu'avec un sentiment d'amertume. Il l'accusait de la ruine de sa maison et de la mort de ses frères, déclarant que ni lui ni ses enfants n'auraient pris part à toutes ces intrigues politiques si ce n'eût été à l'instigation de ce misérable, qui avait été le premier à les trahir. Il parlait quelquefois de Diana, et toujours avec beaucoup d'affection; il me dit, un jour que j'étais assis près de son lit: — Mon neveu, depuis la mort de Thorncliff et de tous les autres, je suis fâché que vous ne puissiez l'épouser.
Cette expression de _tous les autres _m'affecta vivement, car c'était une phrase dont se servait ordinairement le pauvre baronnet quand il se disposait à partir joyeusement pour la chasse avec ses enfants; il distinguait Thorncliff en l'appelant par son nom, parce qu'il était son favori, et il désignait toujours ses frères d'une manière générale. — Holà! hé! criait-il avec une gaieté bruyante, appelez Thorncliff, appelez tous les autres! Quelle différence avec le ton morne et lugubre dont il venait de prononcer les mêmes mots! Ce fut alors qu'il me parla de son testament. Il m'en communiqua le contenu, m'en remit une copie, et m'apprit que l'original était déposé entre les mains de mon ancienne connaissance le juge Inglewood. Ce magistrat, n'étant craint de personne, était regardé comme une espèce de puissance neutre; les deux partis avaient en lui une égale confiance, et je crois qu'il était à cette même époque dépositaire de la moitié de tous les testaments du Northumberland.
Mon oncle employa ses derniers moments à s'acquitter des devoirs prescrits par la religion qu'il professait, et nous obtînmes du gouvernement, non sans quelque peine, la permission que le chapelain de l'ambassadeur de Sardaigne lui en apportât les consolations. Ni mes propres observations, ni les réponses que les médecins firent à mes questions ne purent m'apprendre le nom de la maladie qui termina ses jours. Son tempérament, usé par ses excès de boisson et par les fatigues de la chasse, à laquelle il se livrait sans ménagement, avait reçu un dernier choc par les chagrins qu'il venait d'éprouver; il s'éteignit plutôt qu'il ne mourut, de même qu'un vaisseau, après avoir été longtemps le jouet des vents et de la tempête, livre passage à l'eau par mille fentes imperceptibles, et coule à fond sans cause apparente de destruction.
Il est assez remarquable que mon père, après avoir rendu les derniers devoirs à son frère, parut désirer vivement que je ne perdisse pas un instant pour me mettre en possession d'Osbaldistone-Hall et devenir le représentant de la maison de son père, ce qui jusqu'à ce moment avait été la chose du monde qui semblait avoir le moins d'attrait pour lui; mais il avait été comme le renard de la fable qui affectait de mépriser ce qui était hors de sa portée: je ne doute pas d'ailleurs que son ressentiment contre Rashleigh (maintenant sir Rashleigh Osbaldistone), qui jetait les hauts cris et menaçait d'attaquer le testament de son père, ne contribuât à augmenter son désir d'en maintenir la validité.
— J'ai été injustement déshérité par mon père, me dit-il, parce que j'avais pris le parti du commerce. Mon frère a réparé cette injustice en vous laissant les restes de sa fortune délabrée. Vous en étiez l'héritier naturel, et je dépenserai dix fois la valeur du legs plutôt que de vous y voir renoncer.
Rashleigh en ce moment n'était pourtant pas un personnage sans conséquence et dont on pût mépriser les menaces. Les révélations qu'il avait faites au gouvernement dans un moment critique, l'étendue des informations qu'il avait données, l'adresse avec laquelle il avait su se faire un mérite des moindres détails et des plus légers services lui avaient procuré des protecteurs assez puissants dans le ministère. Nous étions déjà en procès avec lui pour l'affaire des billets qu'il avait soustraits de notre caisse, et, à en juger d'après le peu de progrès que faisait une poursuite si simple en apparence, on aurait pu craindre que la seconde difficulté ne se prolongeât au-delà du terme naturel de notre vie.
Pour abréger ces délais le plus possible, mon père, par l'avis de son avocat, acheta en mon nom toutes les créances qui étaient hypothéquées sur le domaine d'Osbaldistone. Peut-être aussi voulut-il profiter de cette occasion pour réaliser une partie des profits considérables qu'il avait retirés de la hausse qui avait eu lieu dans les fonds lors de la dispersion des rebelles. Quoi qu'il en soit, il en résulta que, lorsque j'eus déposé l'épée et quitté le ceinturon, au lieu de m'ordonner de prendre place dans son bureau, comme je m'y attendais, car je lui avais déclaré que je me soumettrais à toutes ses volontés, il me fit partir pour Osbaldistone-Hall, afin d'en prendre possession, comme le représentant actuel de cette famille. Il me chargea de voir le juge Inglewood, de réclamer de lui la remise du testament de mon oncle, et de prendre toutes les mesures nécessaires pour le faire mettre à exécution.
Ce changement de destination ne me fit pas tout le plaisir qu'on pouvait croire. Osbaldistone-Hall ne se présentait à mon esprit qu'accompagné de souvenirs pénibles. Je pensai pourtant que ce n'était que dans ses environs que j'avais quelque probabilité d'obtenir des renseignements sur le destin de Diana Vernon. J'avais toutes sortes de raisons pour craindre qu'il ne fût bien différent de celui que je lui aurais souhaité, et je n'avais pu jusque-là me procurer aucune information. Ce fut en vain que, lors des fréquentes visites que je faisais à mon oncle à Newgate, j'avais cherché à gagner la confiance de divers prisonniers, en leur rendant tous les petits services qui étaient en mon pouvoir; le soupçon qui s'attachait naturellement à un homme qui avait porté les armes contre eux, à un cousin du traître Rashleigh, fermait tous les coeurs et toutes les bouches, et je ne recevais pour tous mes bons offices que de froids remerciements qu'on semblait même m'adresser à regret. Le bras de la loi s'était déjà appesanti sur plusieurs d'entre les détenus, et les autres qui leur avaient survécu n'en concevaient que plus d'éloignement pour tous ceux qu'ils regardaient comme ayant des liaisons avec le gouvernement existant. Comme on les conduisait successivement au supplice, les derniers finissaient par ne plus prendre aucun intérêt au genre humain, et perdaient même le désir d'avoir avec les hommes aucune communication. Je me souviendrai longtemps qu'ayant demandé à l'un d'eux, nommé Edouard Shafton, s'il désirait quelque chose que je pusse lui procurer pour varier la nourriture grossière de la prison:
— M. Frank Osbaldistone, me répondit-il, je dois supposer que votre demande part d'un bon coeur, et je vous en remercie; mais, de par Dieu! croyez-vous qu'on engraisse les hommes comme de la volaille? et quand nous voyons emmener tous les jours quelques-uns de nos compagnons, ne devons-nous pas prévoir que notre tour ne peut tarder?
Tout bien considéré, je ne fus pas fâché de quitter Londres et d'aller respirer l'air plus pur du Northumberland. André était resté à mon service, un peu grâce à la protection de mon père qui avait paru désirer que je le conservasse. Les connaissances locales qu'il avait à Osbaldistone-Hall et dans les environs pouvaient m'être utiles en ce moment; je le prévins donc qu'il m'y suivrait, et ce ne fut pas sans jouir d'avance du plaisir de pouvoir m'en débarrasser en le rétablissant dans les fonctions de jardinier qu'il y remplissait autrefois. Je ne puis concevoir comment il avait réussi à intéresser mon père en sa faveur, si ce n'est par l'art, qu'il possédait à un degré supérieur, d'affecter le plus grand attachement pour son maître. Cet attachement n'existait pourtant qu'en théorie, et ne l'empêchait nullement de chercher tous les moyens de remplir sa bourse aux dépens de la mienne; mais il faut convenir aussi que c'était un privilège dont il voulait jouir seul, et qu'il défendait mes intérêts avec zèle toutes les fois qu'ils n'étaient pas en opposition avec les siens.
Nous fîmes notre voyage vers le nord sans aucune aventure remarquable, et nous trouvâmes ce pays, naguère tellement agité par les fureurs de la rébellion, jouissant d'une tranquillité parfaite. Plus nous approchions d'Osbaldistone-Hall, plus mon coeur se glaçait à l'idée de revoir ce château jadis si bruyant et aujourd'hui si désert. Enfin, pour y retarder mon arrivée de vingt-quatre heures, je résolus d'aller d'abord rendre ma visite au juge Inglewood.
Ce personnage vénérable, pendant les troubles qui venaient d'éclater, avait eu beaucoup à réfléchir sur ce qu'il avait été autrefois, et sur ce qu'il était alors. Ses retours sur le passé n'avaient pas eu peu d'influence pour ralentir l'activité qu'il aurait été de son devoir de déployer en de pareilles circonstances. Il en était pourtant résulté une bonne fortune pour lui. Son clerc Jobson, fatigué de son indolence, l'avait quitté pour travailler chez un certain seigneur Standish, nouvellement nommé juge de paix, et qui donnait les preuves les moins équivoques d'un zèle ardent pour le roi George et pour la succession protestante. Il le portait à un tel degré que Jobson, bien loin d'avoir à le stimuler comme son ancien patron, était quelquefois obligé de chercher à le retenir dans de justes bornes.
Le vieux juge Inglewood me reçut avec beaucoup de politesse, et me remit sans difficulté le testament de mon oncle, qui paraissait parfaitement en règle. Il eut d'abord l'air embarrassé, parce qu'il ignorait dans quel sens il devait parler en ma présence. Mais quand il vit que, quoique partisan décidé, par principes, du gouvernement actuel, je n'étais pas dénué de compassion pour ceux qu'un sentiment mal dirigé de devoir et de loyauté avait entraînés dans un parti opposé, il me fit une narration très divertissante de ce qu'il avait fait et de ce qu'il n'avait pas fait, me nommant ceux qu'il avait déterminés par ses avis à ne pas joindre les rebelles, et ceux sur la fuite desquels il avait fermé les yeux quand la révolte dans laquelle il avait eu le malheur de jouer un rôle actif avait été comprimée.
Nous étions tête à tête, et, d'après l'exprès commandement du juge, plusieurs santés avaient été bues, quand tout à coup il m'invita à remplir mon verre jusqu'au bord, _bona fide, _afin de porter un toast à la pauvre miss Diana Vernon, la rose du désert, la bruyère de Cheviot, cette fleur qui allait être transplantée dans un maudit cloître.
— Est-ce que miss Vernon n'est pas mariée? m'écriai-je. Je croyais que Son Excellence…
— Bah! bah! Son Excellence, Sa Seigneurie! pures billevesées, titres de la cour de Saint-Germain! C'est le comte de Beauchamp, sir Frédéric Vernon, que le duc d'Orléans, le régent, avait nommé son ministre plénipotentiaire, sans peut-être savoir qu'il existât. Mais vous avez dû le voir au château, quand il y jouait le rôle du P. Vaughan.
— Du P. Vaughan! est-il possible? Mais sir Frédéric Vernon était- il donc le père de miss Diana?
— Sans doute. Il n'y a pas de nécessité d'en faire un mystère à présent, car il a quitté le pays, sans quoi ce serait mon devoir de le faire arrêter. Allons, votre verre est-il plein? La santé maintenant, la santé de cette chère miss Diana qui est perdue pour nous. Vous savez la chanson:
À sa santé buvons tous avec joie, À sa santé, Et vainement vous portez bas de soie, À genoux donc pour porter la santé De la beauté.
Le lecteur[143] croira sans peine que je n'étais pas disposé à partager la gaieté du juge. J'étais étourdi de la nouvelle que je venais d'apprendre. — J'ignorais, lui dis-je, que le père de miss Vernon vécût encore.
— Ce n'est pas notre gouvernement qu'il en faut accuser, dit Inglewood, car du diable s'il existe un homme pour la tête duquel il donnerait plus d'argent. Il fut jadis condamné à mort pour la conspiration de Fenwick, ce qui ne l'empêcha pas de diriger le complot de Knight-Bridge du temps du roi Guillaume, et comme il avait épousé une parente de la maison de Breadalbane, il avait en Écosse une influence considérable. Le bruit courut même qu'on avait voulu faire de son extradition une des conditions de la paix de Ryswick; mais il eut la précaution à cette époque de feindre une maladie et de faire annoncer sa mort dans la Gazette de France.
Enfin il revint ici, et nous autres vieux Cavaliers[144] n'eûmes pas de peine à le reconnaître; c'est-à-dire que je le reconnus bien, sans être Cavalier moi-même; mais comme on ne m'adressa point de dénonciation contre lui, et que de fréquentes attaques de goutte m'avaient rendu la mémoire fort courte, je n'aurais pu affirmer son identité sous serment. Vous entendez?
— Mais il n'était donc pas connu à Osbaldistone-Hall?
— Il ne l'était que de sa fille, du vieux gentilhomme et de Rashleigh, qui avait découvert ce secret, comme il en découvrait tant d'autres, et qui s'en servait comme d'une corde passée autour du cou de cette pauvre Diana. Cent fois je l'ai vue prête à lui rompre en visière si elle n'avait été retenue par crainte pour son père, dont la vie n'aurait pas été cinq minutes en sûreté s'il avait été découvert par le gouvernement. Mais comprenez-moi bien, M. Osbaldistone; quand je parle du gouvernement, je ne veux pas dire qu'il ne soit pas bon, juste et clément. Il a fait pendre bien des rebelles sans doute, pauvres diables! mais tout le monde conviendra qu'il n'en aurait pas touché un seul s'ils étaient restés tranquilles chez eux.
Peu curieux d'entrer dans une discussion politique, je fis retomber la conversation sur un sujet plus intéressant pour moi, et je trouvai que Diana, ayant positivement déclaré qu'elle n'épouserait aucun des frères Osbaldistone, et ayant témoigné particulièrement son aversion pour Rashleigh, celui-ci montra quelque refroidissement pour la cause du Prétendant, cause qu'il avait embrassée parce que étant le plus jeune de six frères, hardi, rusé, capable de tout, il espérait s'ouvrir par là un chemin à la fortune. Quand il avait cru trouver le moyen d'arriver au même but par une autre route, il n'avait point hésité et avait trahi ses anciens associés pour obtenir les faveurs du gouvernement anglais. Probablement il s'y était déterminé aussi par esprit de vengeance, parce que sir Frédéric Vernon et les chefs montagnards l'avaient obligé à restituer les billets qu'il avait soustraits de la caisse de mon père. Il avait voulu faire passer ce vol pour une mesure politique, comme mon ami M. Jarvie me l'avait fort bien expliqué. Mais ce qui prouvait qu'il avait eu d'autres vues, c'est qu'il avait touché les billets à vue, qu'il s'en était approprié le montant, et qu'il avait même cherché à négocier les autres à Glascow. Comme il était doué d'une grande pénétration, surtout quand il s'agissait de ses intérêts, il est encore possible qu'il eût enfin reconnu que les conspirateurs n'avaient ni les moyens ni les talents nécessaires pour renverser un gouvernement bien établi, et il était dans ses principes de se ranger du côté qui lui offrait les chances les plus avantageuses.
Ce n'était pas sans peine que sir Frédéric Vernon, ou, comme le nommaient les jacobites, Son Excellence le comte de Beauchamp, s'était soustrait avec sa fille aux suites de la dénonciation de Rashleigh.
Là se bornaient les informations de M. Inglewood, mais il ne doutait pas que sir Frédéric et sa fille ne fussent alors en sûreté sur le continent, puisqu'on n'avait pas appris qu'ils fussent tombés entre les mains du gouvernement, qui n'aurait pas fait un secret d'une capture de cette importance. Diana, ayant refusé d'épouser un des fils de sir Hildebrand, devait entrer dans un couvent, aux termes d'un arrangement cruel fait entre lui et sir Frédéric Vernon. M. Inglewood ne put m'expliquer parfaitement la cause de ce traité singulier, mais il prétendait que c'était une espèce de pacte de famille dont le but avait été de conserver à sir Frédéric une partie de ses biens, qui, par suite de quelque manoeuvre légale, étaient passés dans la famille Osbaldistone lors de leur confiscation; traité, comme on en vit plusieurs à cette époque, dans lequel on n'avait pas eu plus d'égard aux sentiments des principales parties intéressées que si elles avaient fait partie des bestiaux attachés à une ferme à titre de cheptel.
Le coeur humain est si difficile à analyser que je ne saurais dire si cette nouvelle me fit peine ou plaisir. Il me parut pourtant que la certitude que Diana était séparée de moi, non par les liens du mariage, mais par les grilles du cloître, augmentait mes regrets de l'avoir perdue, au lieu de les adoucir. Je devins distrait, rêveur, et je me trouvai incapable de soutenir plus longtemps la tâche d'une conversation avec le juge Inglewood. Je le vis bâiller à son tour, et je lui demandai la permission de me retirer de bonne heure.
Je lui fis mes adieux le soir même, mon intention étant de partir le lendemain à la pointe du jour pour Osbaldistone-Hall.
— Vous ferez bien, me dit-il, de vous y montrer avant que le bruit de votre arrivée ici se soit répandu. Je sais que sir Rashleigh Osbaldistone est dans le pays. Il loge chez Jobson, et il s'y couve sans doute quelque complot. Ils sont bien faits l'un pour l'autre, car quel homme d'honneur voudrait se trouver en leur compagnie? Mais il est impossible que deux têtes pareilles se rassemblent sans tramer un complot contre quelqu'un.
Il conclut en me recommandant de ne pas partir le lendemain sans avoir mis mon estomac en état de braver l'air froid du matin en faisant une attaque sur le pâté de venaison, et en vidant une bouteille de vin qu'il laissa à cet effet sur la table où nous venions de souper.
Chapitre XXXVIII.
Oui, son maître n'est plus! sous ce toit solitaire, Hommes, chiens et chevaux, aujourd'hui tout est mort! Lui seul survit, achevant sa carrière Dans le château d'Ivor.
WORDSWORTH.
Il existe peu de sensations plus tristes que celles que nous éprouvons quand nous revoyons déserts et abandonnés des lieux qui nous avaient offert autrefois des scènes de plaisir[145]. En me rendant à Osbaldistone-Hall, je rencontrai les mêmes objets que j'avais vus ce jour mémorable où j'étais revenu avec miss Vernon d'Inglewood-Place. Son souvenir me tint compagnie pendant tout le chemin. Quand je passai près de l'endroit où je l'avais vue la première fois, je croyais presque encore entendre les cris des chiens, le bruit des chevaux, le son des cors, et je portais involontairement les yeux sur la colline d'où je l'avais vue descendre, comme si je devais m'attendre à une nouvelle apparition. Mais quand j'arrivai au château, le profond silence qui y régnait, toutes les fenêtres fermées, l'herbe qui avait crû dans les cours, tout m'offrait un contraste mélancolique avec la gaieté bruyante dont j'avais tant de fois été témoin lors du départ pour la chasse.
Un silence éternel semblait avoir succédé aux aboiements des chiens impatients, au hennissement des chevaux, aux cris des piqueurs et au gros rire du bon sir Hildebrand à la tête d'une suite nombreuse.
En promenant mes regards sur cette scène déserte et muette, je ne pus songer sans regret même à ceux à qui à cette époque il ne m'avait pas été possible d'accorder mon attention. Il y avait quelque chose de déchirant dans la pensée que toute cette famille composée de fils robustes et bien constitués avait été en si peu de temps précipitée dans le tombeau par différents genres de mort violente et inattendue. C'était une bien faible consolation pour moi que de me dire que je rentrais comme propriétaire dans un lieu que j'avais quitté presque en fugitif. N'étant pas habitué à me regarder comme le maître de tout ce qui m'entourait, je me considérais presque comme un usurpateur, au moins comme un étranger indiscret, et je pouvais à peine me défendre de l'idée que l'ombre de quelqu'un de mes cousins allait apparaître, comme un spectre gigantesque des romans, pour me disputer l'entrée du château.
Tandis que ces pensées m'occupaient, André s'évertuait à frapper à coups redoublés à toutes les portes, appelant en même temps d'un ton assez haut pour faire sentir l'importance qu'il croyait avoir en se présentant comme premier écuyer du nouveau seigneur du domaine. Enfin Antoine Syddall, vieux sommelier et majordome de mon oncle, se montra à une fenêtre basse garnie de barreaux de fer, et nous demanda ce que nous désirions.
— Nous venons vous relever de garde, dit André. Vous pouvez me remettre vos clefs, mon vieil ami, chaque chien a son jour. Je vous débarrasserai du soin de l'argenterie et de la cave. Il n'y a point de fève qui n'ait son point noir, et l'on trouve une ortie dans chaque sentier: ainsi vous pourrez prendre au bas bout de la table la place qu'André avait autrefois.