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Rob-Roy

Front matter (continued 5)

A.-J.-B. (Auguste-Jean-Baptiste) Defauconpret translation

— Oh! rien de plus aisé, reprit André; je n'ai qu'à faire entendre à mon cousin que vous avez besoin d'une ou deux paires de bas, et il sera ici en moins de rien.

— Oh! oui, assurez-le que je serai une bonne pratique; et, comme vous disiez, la nuit est calme et belle, je me promènerai dans le jardin jusqu'à ce qu'il vienne. La lune va bientôt se lever. Vous pouvez l'amener à la petite porte de derrière, et, en attendant, j'aurai le plaisir de contempler les arbres et les gazons au clair de la lune.

— Très vrai, très vrai. C'est ce que j'ai souvent dit; un chou- fleur est si brillant au clair de lune qu'il ressemble à une dame parée de diamants.

À ces mots, André Fairservice partit tout joyeux. Il avait plus d'un mille à faire, et il entreprit cette course avec le plus grand plaisir, pour procurer à son cousin la vente de quelques-uns des articles de son commerce, quoiqu'il soit probable qu'il n'eût pas donné six pence pour le régaler d'un pot de bière. La bonne volonté d'un Anglais se serait manifestée de la manière opposée, pensai-je en moi-même en parcourant les longs sentiers bordés d'ifs et de houx qui coupaient l'antique jardin d'Osbaldistone- Hall.

Lorsque je fus au bout de l'allée qui conduisait au château, j'aperçus de la lumière dans la bibliothèque, dont les fenêtres donnaient sur le jardin. Je n'en fus pas surpris, car je savais que miss Vernon s'y rendait souvent le soir, quoique par délicatesse je m'imposasse la contrainte de ne jamais aller l'y rejoindre. Dans un moment où le reste de la famille était livré à ses orgies ordinaires, nos entrevues auraient été réellement des tête-à-tête. Le matin, c'était différent. Il entrait souvent dans la bibliothèque des domestiques qui venaient ou chercher quelques livres pour bourrer les fusils des jeunes squires, ou apporter à Diana quelque message de la part de sir Hildebrand. En un mot, jusqu'au dîner la bibliothèque était une espèce de terrain neutre qui, quoique peu fréquenté, pouvait cependant être regardé comme un point de réunion générale. Il n'en était pas de même dans la soirée; et, élevé dans un pays où l'on a beaucoup d'égards pour les bienséances, je désirais les observer d'autant plus strictement que miss Vernon y faisait moins d'attention. Je lui fis donc comprendre, avec tous les ménagements possibles, que, lorsque nous lisions ensemble le soir, la présence d'un tiers serait convenable.

Miss Vernon commença par rire, puis rougit, et elle était prête à se fâcher; mais, changeant tout à coup d'idée: — Je crois que vous avez raison, me dit-elle, et quand je serai dans mes jours de grande ardeur pour le travail, j'engagerai la vieille Marthe à venir prendre ici une tasse de thé avec moi, pour me servir de paravent.

Marthe, la vieille femme de charge, avait le même goût que toute la famille. Elle préférait un bon verre de vin à tout le thé de la Chine. Cependant, comme il n'y avait alors que les personnes comme il faut qui prissent du thé, cette invitation flattait la vanité de Marthe, et elle nous tenait quelquefois compagnie. Du reste, tous les domestiques évitaient d'approcher de la bibliothèque après le coucher du soleil, parce que deux ou trois des plus poltrons disaient avoir entendu du bruit dans cette partie de la maison lorsque tout le monde était couché, et les jeunes squires eux-mêmes étaient loin de désirer d'entrer le soir dans cette redoutable enceinte.

L'idée que la bibliothèque avait été pendant longtemps l'endroit où Rashleigh se tenait de préférence et qu'une porte secrète communiquait de cette chambre dans l'appartement isolé qu'il avait choisi pour lui-même augmentait les terreurs, bien loin de les diminuer. Les relations étendues qu'il avait dans le monde, son instruction, ses connaissances, qui embrassaient toute espèce de sciences, quelques expériences de physique qu'il avait faites pour s'amuser étaient pour des esprits de cette trempe des raisons suffisantes pour le croire en rapport avec les esprits. Il savait le grec, le latin et l'hébreu, et en conséquence, comme l'exprimait dans sa frayeur le cousin Wilfred, il ne pouvait pas avoir peur des esprits, des fantômes ou du diable. Les domestiques soutenaient qu'ils l'avaient entendu parler haut dans la bibliothèque lorsque tout le monde était couché dans le château, qu'il passait la nuit à veiller avec des revenants et le matin à dormir, au lieu d'aller conduire la meute comme un vrai Osbaldistone.

Tous ces bruits absurdes m'avaient été répétés en confidence, et l'air de bonhomie et de crédulité du narrateur m'avait souvent beaucoup diverti. Je méprisais souverainement ces contes ridicules; mais l'extrême solitude à laquelle cette chambre redoutée était condamnée tous les soirs après le couvre-feu était pour moi une raison de ne pas m'y rendre lorsqu'il plaisait à miss Vernon de s'y retirer.

Pour résumer ce que je disais, je ne fus pas surpris de voir de la lumière dans la bibliothèque; mais je ne pus m'empêcher d'être étonné de voir l'ombre de deux personnes qui passaient entre la lumière et la première fenêtre. Je crus m'être trompé et avoir pris l'ombre de Diana pour une seconde personne. Mais non, les voilà qui passent devant la seconde croisée; ce sont bien deux personnes distinctes. Elles disparaissent encore, et voilà que leur ombre se dessine encore sur la troisième fenêtre, puis sur la quatrième. Qui peut être à cette heure avec Diana? Les deux ombres repassèrent successivement devant chaque croisée, comme pour me convaincre que je ne me trompais pas; après quoi les lumières furent éteintes, et tout rentra dans l'obscurité.

Quelque futile que fût cette circonstance, je restai longtemps sans pouvoir la bannir de mon esprit. Je ne me permettais pas même de supposer que mon amitié pour miss Vernon allât jusqu'à la jalousie. Cependant je ne puis exprimer le déplaisir que j'éprouvai en songeant qu'elle accordait à quelqu'un des entretiens particuliers, à une heure et dans un lieu où j'avais eu la délicatesse de lui dire qu'il n'était pas convenable qu'elle me reçût.

— Imprudente et incorrigible Diana, disais-je en moi-même, folle qui as fermé l'oreille à tous les bons avis! J'ai été trompé par la simplicité de ses manières; et je suis sûr qu'elle prend ces formes de franchise comme elle mettrait un bonnet de paille si c'était la mode, pour faire parler d'elle. Je crois vraiment que malgré son excellent jugement la société de cinq à six rustauds pour jouer au wisk lui ferait un plus sensible plaisir qu'Arioste lui-même s'il revenait au monde.

Ce qui ajoutait encore à l'amertume de ces réflexions, c'est que, m'étant décidé à montrer à Diana la traduction en vers des premiers chants de l'Arioste, je l'avais priée d'inviter Marthe à venir ce soir-là prendre le thé avec elle, et que miss Vernon m'avait demandé de remettre cette partie à un autre jour, alléguant quelque excuse qui m'avait semblée assez frivole. Je cherchais à expliquer ces différentes circonstances, lorsque j'entendis ouvrir la petite porte de derrière du jardin. C'était André qui rentrait: son compatriote, pliant sous le poids de sa balle, marchait derrière lui.

Je trouvai dans Macready un Écossais malin et intelligent, grand marchand de nouvelles tant par inclination que par état. Il me fit le récit exact de ce qui s'était passé dans la chambre des communes et dans celle des pairs relativement à l'affaire de Morris, dont on s'était servi comme d'une pierre de touche pour connaître l'esprit du parlement. Il m'apprit, comme André me l'avait fait entendre, que le ministère, ayant eu le dessous, avait été obligé de renoncer au projet d'appuyer un rapport qui compromettait des personnes de distinction, et qui n'était fait que par un individu sans aucun droit à la confiance, et qui d'ailleurs se contredisait à chaque instant dans la manière de raconter son histoire. Macready me fournit même un exemplaire d'un journal imprimé qui contenait la substance des débats; et il me remit aussi une copie du discours du duc d'Argyle, en ayant apporté plusieurs pour les vendre à ses partisans en Écosse. Le journal ne m'apprit rien de nouveau, et ne servit qu'à me confirmer ce que m'avait dit l'Écossais; le discours du duc, quoique éloquent et énergique, contenait principalement l'éloge de sa famille et de son clan, avec quelques compliments non moins sincères, quoique plus modérés, qu'il prit occasion de s'adresser à lui-même. Je ne pus savoir si ma réputation avait été directement compromise, quoique je comprisse bien que l'honneur de la famille de mon oncle l'était fortement; car Morris avait déclaré en plein parlement que Campbell était l'un des deux voleurs et qu'il avait eu l'impudence d'aller déposer lui-même en faveur d'un M. Osbaldistone, qui était son complice, et dont, de connivence avec le juge, il avait procuré l'élargissement en forçant l'accusateur à se désister de ses poursuites. Cette partie de l'histoire de Morris s'accordait avec mes propres soupçons, qui s'étaient portés sur Campbell depuis l'instant où je l'avais vu paraître chez le juge Inglewood. Tourmenté à l'excès du tour qu'avait pris cette surprenante affaire, je renvoyai les deux Écossais, après avoir acheté quelques bagatelles à Macready, et je me retirai dans ma chambre pour considérer ce que je devais faire pour défendre ma réputation aussi publiquement attaquée.

Chapitre XV.

D'où viens-tu? Que fais-tu parmi nous?

MILTON.

Après avoir passé la nuit à méditer sur la nouvelle que j'avais reçue, je crus d'abord devoir retourner à Londres en toute diligence et repousser la calomnie par ma présence; mais je réfléchis ensuite que je ne ferais peut-être qu'ajouter au ressentiment de mon père, qui était absolu dans ses décisions sur tout ce qui concernait sa famille. Son expérience le mettait en état de me tracer la conduite que je devais tenir, et ses relations avec les whigs les plus puissants lui donnaient la facilité de me faire rendre justice. Toutes ces raisons me décidèrent à écrire à mon père les différentes circonstances de mon histoire; et, quoiqu'il y eût près de dix milles jusqu'à la poste la plus voisine, je résolus d'y porter moi-même ma lettre, pour être sûr qu'elle ne serait pas égarée.

Il me semblait extraordinaire que, quoiqu'il se fût déjà écoulé plusieurs mois depuis mon départ de Londres et que Rashleigh eût déjà écrit à sir Hildebrand pour lui apprendre son heureuse arrivée et la réception amicale que son oncle lui avait faite, je n'eusse encore reçu aucune lettre ni d'Owen ni de mon père. Tout en admettant que ma conduite avait pu être blâmable, il me semblait que je ne méritais pas d'être aussi complètement oublié. À la fin de la lettre que j'écrivis à mon père relativement à l'affaire de Morris, je ne manquai pas de témoigner le plus vif désir qu'il m'honorât de quelques lignes de réponse, ne fût-ce que pour me donner ses conseils dans une circonstance trop délicate pour que je me permisse de prendre un parti avant de connaître ses intentions. Ne me sentant pas le courage de solliciter mon rappel à Londres, je cachai sous le voile de la soumission aux volontés de mon père les véritables raisons qui me faisaient désirer de rester à Osbaldistone-Hall et me bornai à demander la permission de venir passer quelques jours dans la capitale pour réfuter les infâmes calomnies qu'on avait fait circuler si publiquement contre moi. Après avoir terminé mon épître, dont la composition me coûta d'autant plus de peine que j'étais combattu entre le désir de rétablir ma réputation et le regret de quitter momentanément le lieu actuel de ma résidence, j'allai porter moi-même ma lettre à la poste, comme je me l'étais proposé. Je fus bien récompensé de la peine que j'avais prise; j'y trouvai une lettre à mon adresse, qui ne me serait parvenue que plus tard. Elle était de mon ami Owen, et contenait ce qui suit:

«Mon cher M. Francis,

Je vous accuse réception de votre lettre du 10 courant, qui m'a été remise par M. Rashleigh Osbaldistone, et j'ai pris bonne note du contenu. J'aurai pour monsieur votre cousin toutes les attentions possibles; et je l'ai déjà mené voir la Bourse et la Banque. Il paraît être sobre, rangé et studieux; il sait fort bien l'arithmétique et connaît la tenue des livres. J'aurais désiré qu'une autre personne que moi eût dirigé ses études vers cette partie; mais la volonté de Dieu soit faite! Comme l'argent peut être utile dans le pays où vous êtes, je prends la confiance de vous adresser ci-joint une lettre de change de cent livres sterling[46], à six jours de vue, sur MM. Hooper et Girder, de Newcastle, qui y feront honneur. Je suis, mon cher M. Francis, avec le plus profond respect,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

JOSEPH OWEN.

_«Post-scriptum. _Veuillez m'accuser réception de la présente. Votre père dit qu'il se porte comme à l'ordinaire; mais il est bien changé.»

Après avoir lu ce billet, écrit avec la netteté qui distinguait le bon Owen, je fus surpris qu'il n'y fit aucune mention de la lettre particulière que je lui avais écrite dans la vue de lui faire connaître le véritable caractère de Rashleigh. J'avais envoyé ma lettre à la poste par un domestique du château, et je n'avais aucune raison pour croire qu'elle ne fût point parvenue à son adresse. Cependant, comme elle contenait des renseignements d'une grande importance, tant pour mon père que pour moi, j'écrivis de suite à Owen et récapitulai tout ce que je lui avais écrit précédemment, en le priant de m'apprendre, par le retour du courrier, si ma lettre lui était parvenue. Je lui accusai réception de la lettre de change et lui promis d'en faire usage si j'avais besoin d'argent. Il me semblait assez extraordinaire que mon père laissât à son commis le soin de fournir à mes dépenses, mais j'en conclus que c'était un arrangement fait entre eux. D'ailleurs, quoi qu'il en fût, Owen était garçon, il était à son aise et avait toujours eu pour moi beaucoup d'attachement: aussi n'hésitai-je pas à accepter cette petite somme que j'étais résolu de lui rendre sur les premiers fonds que je toucherais, en cas que mon père ne l'en eût pas déjà remboursé. Un marchand, à qui le maître de la poste m'adressa, me donna en or le montant de la lettre de change sur MM. Hooper et Girder, de sorte que je retournai à Osbaldistone-Hall beaucoup plus riche que je n'en étais parti. Ce surcroît de finances venait fort à propos; car l'argent que j'avais apporté de Londres commençait à diminuer sensiblement, et j'avais toujours de temps en temps quelques dépenses à faire qui n'eussent pas tardé à épuiser le fond de ma bourse.

À mon retour au château j'appris que sir Hildebrand était allé avec ses dignes rejetons à un petit hameau appelé Trinlay-Knowe pour voir, comme me dit André, une douzaine de coqs se plumer mutuellement la tête.

— C'est un amusement bien barbare, André; vous n'en avez sans doute pas de semblables en Écosse?

— Non, non, Dieu me préserve! répondit André, à moins pourtant que ce ne soit la veille de quelque grande fête; mais, au bout du compte, ils peuvent faire tout ce qu'ils voudront à cette volaille qui ne fait que gratter et que ratisser dans la cour, et vient, sans crier gare, abîmer toutes mes plates-bandes. Dieu merci! moins il y en aura, moins ce sera de peine pour les pauvres jardiniers; mais, puisque vous voilà, dites-moi donc qui est-ce qui laisse toujours la porte de cette tour ouverte? Maintenant que M. Rashleigh est parti, ce ne peut pas être lui, j'espère.

La porte de la tour dont il parlait donnait sur le jardin et conduisait à l'escalier tournant par lequel on montait à l'appartement de M. Rashleigh. Cet appartement, ainsi que je l'ai déjà dit, était comme isolé du reste du château et communiquait à la bibliothèque par une porte secrète, et au reste de la maison par un passage long et obscur. Un sentier fort étroit, bordé d'une haie des deux côtés, conduisait de la porte de la tour à une petite porte de derrière du jardin. Au moyen de ces communications, Rashleigh, qui n'était presque jamais avec sa famille, pouvait entrer et sortir quand il le voulait, sans être obligé de passer par le château. Mais pendant son absence personne ne descendait jamais par cet escalier, et c'est ce qui rendait l'observation d'André remarquable.

— Avez-vous souvent vu cette porte ouverte? lui demandai-je.

— Souvent? Oh mon Dieu! oui. C'est-à-dire souvent, si vous voulez, deux ou trois fois. À mon avis, il faut que ce soit ce prêtre, le P. Vaughan, comme ils l'appellent: car, pour les domestiques, ce ne sera pas eux que vous attraperez sur cet escalier. Ah! bien oui, Dieu me préserve! ces païens ont trop peur et des revenants et des brownies, et de toute l'engeance de l'autre monde enfin. Le P. Vaughan se croit un être privilégié; mais qui se met trop haut, on l'abaisse; je parierais bien que le plus mauvais prêcheur de l'autre côté de la Tweed conjurerait un esprit deux fois plus vite que lui avec son eau bénite et ses cérémonies idolâtres. Tenez, à vous dire le vrai, je ne crois pas non plus qu'il parle latin, bon latin, s'entend; car il a l'air de ne pas me comprendre quand je lui dis les noms savants des plantes.

Ce P. Vaughan partageait son temps et ses soins entre Osbaldistone-Hall et cinq ou six maisons catholiques des environs; je ne vous en ai encore rien dit, parce que j'avais eu peu d'occasions de le voir. C'était un homme d'environ soixante ans, de bonne famille, à ce que j'avais entendu dire, d'un extérieur grave et imposant, et jouissant de la plus grande considération parmi les catholiques du Northumberland, qui le regardaient comme un homme juste et intègre. Cependant le P. Vaughan n'était pas à l'abri de ces petites particularités qui distinguent son ordre. On voyait répandu sur toute sa personne un air de mystère qui, à des yeux protestants, dénonçait le métier de prêtre. Les _naturels _d'Osbaldistone-Hall (car c'est ainsi qu'on aurait dû appeler les habitants du château) avaient pour lui plus de respect que d'affection. Il était évident qu'il condamnait leurs orgies, car elles étaient interrompues en partie lorsque le prêtre passait quelque temps au château. Sir Hildebrand lui-même s'imposait une certaine contrainte dans ses discours et dans sa conduite, ce qui peut-être rendait la présence du P. Vaughan plus gênante qu'agréable.

Il avait cette adresse polie, insinuante et presque flatteuse, particulière au clergé de sa religion, surtout en Angleterre où les laïcs catholiques, retenus par des lois pénales et par les restrictions de leur secte, et les recommandations de leurs pasteurs, montrent une grande réserve, souvent même une vraie timidité, dans la société des protestants; pendant que les prêtres, privilégiés par leur ministère, et pouvant fréquenter les personnes de toutes les croyances, sont ouverts, actifs, francs, et habiles dans l'art d'obtenir une popularité qu'ils recherchent avec ardeur.

Le P. Vaughan était une connaissance particulière de Rashleigh; c'était à lui qu'il était particulièrement redevable de l'accueil qu'il recevait au château, ce qui ne me donnait nulle envie de cultiver sa connaissance; et comme, de son côté, il ne paraissait pas fort jaloux de faire la mienne, les relations que nous avions ensemble se bornaient à un simple échange de civilités. Il me semblait assez naturel que M. Vaughan occupât la chambre de Rashleigh lorsqu'il couchait par hasard au château, parce que c'était la plus rapprochée de la bibliothèque, dans laquelle il devait sans doute se rendre pour jouir du plaisir de la lecture. Il était donc très probable que c'était sa lumière qui avait fixé mon attention le soir précédent. Cette idée me conduisit involontairement à me rappeler qu'il paraissait régner entre miss Vernon et lui le même mystère qui caractérisait sa conduite avec Rashleigh. Je ne lui avais jamais entendu prononcer le nom de Vaughan, ni même en parler directement, à l'exception du premier jour où je l'avais rencontrée et où elle m'avait dit que Rashleigh, le vieux prêtre et elle-même étaient les seules personnes du château avec lesquelles il fût possible de converser. Cependant, quoiqu'elle ne m'eût point parlé depuis ce temps du P. Vaughan, je remarquai que, toutes les fois qu'il venait au château, miss Vernon semblait éprouver une espèce de terreur et d'anxiété qui durait jusqu'à ce qu'ils eussent échangé deux ou trois regards significatifs.

Quel que pût être le mystère qui couvrait les destinées de cette belle et intéressante personne, il était évident que le P. Vaughan le connaissait. Peut-être, me disais-je, c'est lui qui doit la faire entrer dans son couvent, en cas qu'elle se refuse à épouser un de mes cousins; et alors l'émotion que lui cause sa présence s'explique naturellement.

Du reste, ils ne se parlaient pas souvent et ne paraissaient même pas chercher à se trouver ensemble. Leur ligue, s'il en existait une entre eux, était tacite et conventionnelle; elle dirigeait leurs actions sans exiger le secours des paroles. Je me rappelais pourtant alors que j'avais remarqué une ou deux fois le P. Vaughan dire quelques mots à l'oreille de miss Vernon. J'avais supposé dans le temps qu'ils avaient rapport à la religion, sachant avec quelle adresse et quelle persévérance le clergé catholique cherche à conserver son influence sur l'esprit de ses sectateurs; mais à présent j'étais disposé à les croire relatifs à cet étonnant mystère que je m'efforçais inutilement d'approfondir. Avait-il des entrevues particulières avec miss Vernon dans la bibliothèque? et s'il en avait, quel en était le motif? et pourquoi accordait-elle toute sa confiance à un ami du perfide Rashleigh?

Toutes ces questions et mille autres semblables s'accumulaient en foule dans mon esprit, et y excitaient un intérêt d'autant plus vif qu'il m'était impossible de les éclaircir. J'avais déjà commencé à soupçonner que l'amitié que je portais à miss Vernon n'était pas tout à fait aussi désintéressée que je l'avais cru dans le principe. Déjà je m'étais senti dévoré de jalousie en apprenant que j'avais un Thorncliff pour rival, et j'avais relevé avec plus de chaleur que je ne l'aurais dû, par égard pour miss Vernon, les insultes indirectes qu'il cherchait à me faire. À présent j'épiais la conduite de miss Vernon avec l'attention la plus scrupuleuse, attention que je voulais en vain attribuer à la simple curiosité. Malgré tous mes efforts et tous mes raisonnements, ces indices n'annonçaient que trop bien l'amour, et, tandis que ma raison ne voulait pas convenir qu'elle m'eût laissé former un attachement aussi inconsidéré, elle ressemblait à ces guides ignorants qui, après avoir égaré les voyageurs dans un chemin qu'ils ne connaissent pas eux-mêmes, et dont ils ne savent plus comment sortir, persistent à soutenir qu'il est impossible qu'ils se soient trompés de route.

Chapitre XVI.

Il arriva qu'un jour à midi, comme j'allais sur mon canot, je découvris très distinctement sur le sable les marques d'un pied nu d'homme.

DE FOE, Robinson Crusoé.

Partagé entre la curiosité et la jalousie, je finis par observer si minutieusement les regards et les actions de miss Vernon qu'elle ne tarda pas à s'en apercevoir, malgré tous mes efforts pour le cacher. La certitude que j'épiais à chaque instant sa conduite semblait l'embarrasser, lui faire de la peine et la contrarier tout à la fois. Tantôt on eût dit qu'elle cherchait l'occasion de me témoigner son mécontentement d'une conduite qui ne pouvait manquer de lui paraître offensante, après qu'elle avait eu la franchise de m'avouer la position critique dans laquelle elle se trouvait; tantôt elle semblait prête à descendre aux prières; mais, ou le courage lui manquait, ou quelque autre raison l'empêchait d'en venir à une explication. Son déplaisir ne se manifestait que par des reparties, et ses prières expiraient sur ses lèvres. Nous nous trouvions tous deux dans une position relative assez singulière, étant par goût presque toujours ensemble, et nous cachant mutuellement les sentiments qui nous agitaient, moi ma jalousie, elle son mécontentement. Il régnait entre nous de l'intimité sans confiance; d'un côté, de l'amour sans espoir et sans but, et de la curiosité sans un motif raisonnable; de l'autre, de l'embarras, du doute, et parfois du déplaisir. Mais telle est la nature du coeur humain que je crois que cette agitation de passions, entretenue par une foule de petites circonstances qui nous forçaient, pour ainsi dire, à penser mutuellement l'un à l'autre, contribuait encore à augmenter l'attachement que nous nous portions. Mais, quoique ma vanité n'eût pas tardé à découvrir que mon séjour à Osbaldistone-Hall avait donné à Diana quelques raisons de plus pour détester le cloître, je ne pouvais point compter sur une affection qui semblait entièrement subordonnée aux mystères de sa singulière position. Miss Vernon était d'un caractère trop résolu pour permettre à l'amour de l'emporter sur son devoir; elle m'en donna la preuve dans une conversation que nous eûmes ensemble à peu près à cette époque.

Nous étions dans la bibliothèque dont je vous ai souvent parlé. Miss Vernon, en parcourant un exemplaire de Roland le Furieux, fit tomber une feuille de papier écrite à la main. Je voulus la ramasser, mais elle me prévint.

— Ce sont des vers, me dit-elle en jetant un coup d'oeil sur le papier; puis-je prendre la liberté?… Oh! si vous rougissez, si vous bégayez, je dois faire violence à votre modestie et supposer que la permission est accordée.

— C'est un premier jet, un commencement de traduction, une ébauche qui ne mérite pas de vous occuper un seul instant; j'aurais à craindre un arrêt trop sévère si j'avais pour juge une personne qui entend aussi bien l'original et qui en sent aussi bien les beautés.

— Mon cher poète, reprit Diana, si vous voulez m'en croire, gardez vos éloges et votre humilité pour une meilleure occasion; car je puis vous certifier que tout cela ne vous vaudra pas un seul compliment. Je suis, comme vous savez, de la famille impopulaire des Francs-Parleurs, et je ne flatterais pas Apollon pour sa lyre.

Elle lut la première stance, qui était à peu près conçue en ces termes:

Je chante la beauté, les chevaliers, les armes, Les belliqueux exploits, l'amour et ses doux charmes Je célèbre le siècle où des bords africains Sous leur prince Agramant, guidés par la vengeance, Les Maures, accourus dans les champs de la France, Vinrent de nos chrétiens balancer les destins. Je veux chanter aussi Charlemagne, empereur, La mort du vieux Trojan, et la fière valeur Du paladin Roland dont la noble sagesse S'éclipsa quand Médor lui ravit sa maîtresse.

_— _En voilà beaucoup, dit-elle après avoir parcouru des yeux la feuille de papier, et interrompant les plus doux sons qui puissent frapper l'oreille d'un jeune poète, ses vers lus par celle qu'il adore.

— Beaucoup trop, sans doute, pour qu'ils méritent de fixer votre attention, dis-je un peu mortifié en reprenant le papier qu'elle cherchait à retenir. Cependant, ajoutai-je, enfermé dans cette retraite et obligé de me créer des occupations, j'ai cru ne pouvoir mieux employer mes moments de loisir qu'en continuant, uniquement pour mon plaisir, la traduction de ce charmant auteur, que j'ai commencée, il y a quelques mois, sur les rives de la Garonne.

— La question serait de savoir, dit gravement Diana, si vous n'auriez pas pu mieux employer votre temps.

— Vous voulez dire à des compositions originales, répondis-je grandement flatté; mais, à dire vrai, mon génie trouve beaucoup plus aisément des mots et des rimes que des idées; et, au lieu de me creuser la tête pour en chercher, je suis trop heureux de m'approprier celles de l'Arioste. Cependant, miss Vernon, avec les encouragements que vous avez eu la bonté de me donner…

— Excusez-moi, M. Frank; ce sont des encouragements, non pas que je vous donne, mais que vous prenez. Je ne veux parler ni de compositions originales ni de traductions; c'est à des objets plus sérieux que je crois que vous pourriez consacrer votre temps. — Vous êtes mortifié, ajouta-t-elle, et je suis fâchée d'en être la cause.

— Mortifié? oh! non… non assurément, dis-je de la meilleure grâce qu'il me fut possible; je suis trop sensible à l'intérêt que vous prenez à moi.

— Ah! vous avez beau dire, reprit l'inflexible Diana; il y a de la mortification et même un petit grain de colère dans ce ton sérieux et contraint; au surplus, excusez la contrariété que je vous ai fait éprouver en vous sondant ainsi, car ce qui me reste à vous dire vous contrariera peut-être encore davantage.

Je sentis la puérilité de ma conduite et je l'assurai qu'elle n'avait pas à craindre que je me révoltasse contre une critique que je ne pouvais attribuer qu'à son amitié pour moi.

— Ah! voilà qui est beaucoup mieux, me dit-elle; je savais bien que les restes de l'irritabilité poétique s'en iraient avec la petite toux qui a servi comme de prélude à votre déclaration. Mais à présent parlons sérieusement: avez-vous reçu depuis peu des lettres de votre père?

— Pas un mot, répondis-je; il ne m'a pas honoré d'une seule ligne depuis que j'ai quitté Londres.

— C'est singulier! Vous êtes une bizarre famille, vous autres Osbaldistone! Ainsi vous ne savez pas qu'il est allé en Hollande pour quelques affaires pressantes qui exigeaient immédiatement sa présence.

— Voilà le premier mot que j'en entends.

— Et ce sera sans doute aussi une nouvelle pour vous, et peut- être la moins agréable de toutes, d'apprendre qu'il a confié à Rashleigh l'administration de ses affaires jusqu'à son retour?

— À Rashleigh! m'écriai-je pouvant à peine cacher ma surprise et mon inquiétude.

— Vous avez raison de vous alarmer, dit miss Vernon d'un ton fort grave; et, si j'étais à votre place, je m'efforcerais de prévenir les funestes conséquences qui résulteraient d'un semblable arrangement.

— Mais il n'est pas possible d'empêcher…

— Tout est possible à qui possède du courage et de l'activité; à qui craint, à qui hésite, rien n'est possible, parce que rien ne lui paraît tel.

Miss Vernon prononça ces mots avec une exaltation héroïque; et, pendant qu'elle parlait, je croyais voir une de ces héroïnes du siècle de la chevalerie, dont un mot, dont un regard électrisait les preux, et doublait leur courage à l'heure du danger.

— Et que faut-il donc faire, miss Vernon? répondis-je, désirant et craignant tout à la fois d'entendre sa réponse.

— Partir sur le champ, dit-elle d'un ton ferme, et retourner à Londres. — Peut-être, ajouta-t-elle d'un ton plus doux, êtes-vous déjà resté ici trop longtemps; ce n'est pas vous qu'il faut en accuser; mais chaque moment que vous y passeriez encore serait un crime; oui, un crime, car je vous dis sans feinte que, si les affaires de votre père sont longtemps entre les mains de Rashleigh, vous pouvez regarder sa ruine comme certaine.

— Comment est-il possible…?

— Ne faites pas tant de questions, dit-elle en m'interrompant; mais, croyez-moi, il faut tout craindre de Rashleigh. Au lieu de consacrer aux opérations de commerce la fortune de votre père, il l'emploiera à l'exécution de ses projets ambitieux. Lorsque M. Osbaldistone était en Angleterre, Rashleigh ne pouvait pas accomplir ses desseins: pendant son absence, il en trouvera mille occasions, et soyez sûr qu'il ne manquera surtout pas d'en profiter.

— Mais comment puis-je, disgracié par mon père et sans aucun pouvoir dans sa maison, empêcher ce danger par ma présence?

— Votre présence seule fera beaucoup. Votre naissance vous donne le droit de veiller aux intérêts de votre père; c'est un droit inaliénable. Vous serez soutenu par son premier commis, par ses amis, par ses associés. D'ailleurs les projets de Rashleigh sont d'une nature…! elle s'arrêta tout à coup, comme si elle craignait d'en dire trop, — sont, en un mot, reprit-elle, de la nature de tous les plans sordides et intéressés, qui sont abandonnés aussitôt que ceux qui les méditent voient leurs artifices découverts et s'aperçoivent qu'on les observe. Ainsi donc, dans le langage de votre poète favori:

À cheval! à cheval! délibérer c'est craindre.

— Ah! Diana! m'écriai-je entraîné par un sentiment irrésistible, pouvez-vous bien me conseiller de partir? Hélas! peut-être trouvez-vous que je suis resté ici trop longtemps?

Miss Vernon rougit, mais répondit avec la plus grande fermeté: — Oui, je vous conseille non seulement de quitter Osbaldistone-Hall, mais même de n'y jamais revenir. Vous n'avez qu'une amie à regretter ici, ajouta-t-elle avec un sourire forcé, une amie accoutumée depuis longtemps à sacrifier son bonheur à celui des autres. Vous rencontrerez dans le monde mille personnes dont l'amitié sera aussi désintéressée, plus utile, moins assujettie à des circonstances malheureuses, moins sous l'influence des langues perverses et des inévitables contrariétés.

— Jamais, m'écriai-je, jamais! Le monde ne peut rien m'offrir qui compense ce qu'il faut que je quitte. Et je saisis sa main que je pressai contre mes lèvres.

— Quelle folie! s'écria-t-elle en s'efforçant de la retirer. Écoutez-moi, monsieur, et soyez homme. Je suis, par un pacte solennel, l'épouse de Dieu, à moins que je ne veuille épouser un Thorncliff. Je suis donc l'épouse de Dieu; le voile et le couvent sont mon partage. Modérez vos transports, ils ne servent qu'à prouver encore mieux la nécessité de votre départ. À ces mots elle retira brusquement sa main et ajouta, mais en baissant la voix: Quittez-moi sur-le-champ… Nous nous reverrons encore ici, mais ce sera pour la dernière fois.

Je m'aperçus qu'elle tressaillait; mes yeux suivirent la direction des siens, et je crus voir remuer la tapisserie qui couvrait la porte du passage secret qui conduisait de la bibliothèque à la chambre de Rashleigh. Je ne doutai point que quelqu'un ne nous écoutât, et je regardai miss Vernon.

— Ce n'est rien, dit-elle d'une voix faible, quelque rat derrière la tapisserie.

J'aurais fait la réponse d'Hamlet si j'avais écouté l'indignation qui me transportait à l'idée d'être observé par un témoin dans un semblable moment. Mais la prudence, ou plutôt les prières réitérées de miss Vernon qui me criait d'une voix étouffée: — Laissez-moi! laissez-moi! m'empêchèrent d'écouter mes transports, et je me précipitai hors de la chambre dans une espèce de frénésie farouche que je m'efforçai en vain de calmer.

Mon esprit était accablé par un chaos d'idées qui se détruisaient et se chassaient l'une l'autre, telles que ces brouillards qui dans les pays montagneux descendent en masses épaisses et dénaturent ou font disparaître les marques ordinaires auxquelles le voyageur reconnaît son chemin à travers les déserts. L'idée confuse et imparfaite du danger qui menaçait mon père, la demi- déclaration que j'avais faite à miss Vernon sans qu'elle eût paru l'entendre, l'embarras de sa position, obligée, comme elle était, de se sacrifier à une union mal assortie ou de prendre le voile: tous ces souvenirs se pressaient à la fois dans mon esprit, sans que je fusse capable de les méditer. Mais ce qui par dessus tout me déchirait le coeur, c'était la manière dont miss Vernon avait répondu à l'expression de ma tendresse: c'était ce mélange de sympathie et de fermeté qui semblait prouver que je possédais une place dans son coeur, mais une place trop petite pour lui faire oublier les obstacles qui s'opposaient à l'aveu d'un mutuel attachement. L'expression de terreur plutôt que de surprise avec laquelle elle avait remarqué le mouvement de la tapisserie semblait annoncer la crainte d'un danger quelconque, crainte que je ne pouvais m'empêcher de croire fondée; car Diana Vernon était peu sujette aux émotions nerveuses de son sexe, et elle n'était pas d'un caractère à se livrer à de vaines terreurs. De quelle nature étaient donc ces mystères dont elle était entourée comme d'un cercle magique, et qui exerçaient continuellement une influence active sur ses pensées et sur ses actions, quoique leurs agents ne fussent jamais visibles? Ce fut sur cette réflexion que je m'arrêtai; j'oubliai les affaires de mon père, et Rashleigh et sa perfidie, pour ne songer qu'à miss Vernon, et je résolus de ne point quitter Osbaldistone-Hall que je ne susse quelque chose de certain et de positif sur cet être enchanteur, dont la vie semblait partagée entre le mystère et la franchise: la franchise, présidant à ses discours, à ses sentiments; et le mystère, répandant sa nébuleuse influence sur toutes ses actions.

Comme si ce n'était pas assez d'éprouver l'intérêt de la curiosité et de l'amour, j'éprouvais encore, comme je l'ai déjà remarqué, un sentiment profond, quoique confus, de jalousie. Ce sentiment, croissant avec l'amour, comme l'ivraie avec le bon grain, était excité par la déférence que Diana montrait pour ces êtres invisibles qui dirigeaient ses actions. Plus je réfléchissais à son caractère, plus j'étais intérieurement convaincu qu'elle ne se soumettrait à aucun assujettissement qu'on voudrait lui imposer malgré elle, et qu'elle ne reconnaissait d'autre pouvoir que celui de l'affection; il se glissa dans mon âme un violent soupçon que c'était là le fondement de cette influence qui l'intimidait.

Ces doutes, mille fois plus horribles que la certitude, augmentèrent mon désir de pénétrer le secret de sa conduite, et, pour y parvenir, je formai une résolution dont, si vous n'êtes pas fatigué de la lecture de ces détails, vous trouverez le résultat dans le chapitre suivant.

Chapitre XVII.

Une voix dont le son pour toi n'est pas sensible, Me dit qu'il faut partir: Le geste d'une main à tes yeux invisible M'ordonne d'obéir.

TICKELL.

Je vous ai déjà dit, mon cher Tresham, si vous voulez bien vous le rappeler, qu'il était fort rare que je me rendisse le soir à la bibliothèque pour voir miss Vernon, à moins que ce ne fût en présence de la dame Marthe. Cependant cet arrangement n'était qu'une convention libre, et c'était moi-même qui l'avais proposé. Depuis quelque temps, comme l'embarras de notre situation respective avait augmenté, les entrevues du soir avaient entièrement cessé. Miss Vernon n'avait donc aucune raison de croire que je voulusse les renouveler sans l'en prévenir d'avance, afin qu'elle pût engager la bonne Marthe à venir prendre, suivant l'usage, une tasse de thé avec elle; mais, d'un autre côté, cette prudence n'était pas une loi expresse. La bibliothèque m'était ouverte ainsi qu'à tous les autres membres de la famille, à toutes les heures du jour et de la nuit, et je pouvais y entrer inopinément sans que miss Vernon pût le trouver mauvais. J'étais convaincu qu'elle recevait quelquefois dans cet appartement ou le P. Vaughan, ou quelque autre personne dont les avis dirigeaient sa conduite, et qu'elle choisissait pour ces entrevues les instants où elle se croyait le plus sûre de ne pas être interrompue. La lumière que j'avais remarquée le soir dans la bibliothèque, les deux ombres que j'avais vues distinctement, la trace de plusieurs pas imprimés le matin sur le sable depuis la porte de la tour jusqu'à la porte du jardin, le bruit que plusieurs domestiques avaient entendu, et qu'ils expliquaient à leur manière, tout semblait me prouver que quelque personne étrangère au château entrait secrètement dans cette chambre. Persuadé que cette personne exerçait une influence quelconque sur les destinées de Diana, je n'hésitai pas à former le projet de découvrir qui elle était, d'où provenait son autorité sur elle; mais surtout, quoique je m'efforçasse de croire que ce n'était qu'une considération très secondaire, je voulais savoir par quels moyens cette personne conservait son influence sur Diana, et si elle la gouvernait par la crainte ou par l'affection. Ce qui prouvait que cette curiosité jalouse occupait la première place dans mon esprit, c'est que, malgré mes efforts pour repousser cette idée, et quoiqu'il me fût impossible de motiver mes présomptions, je me figurais que c'était un homme, et sans doute un homme jeune et bien fait qui dirigeait ainsi à son gré miss Vernon; c'était dans l'impatience de découvrir ce rival que j'étais descendu au jardin pour épier le moment où la lumière paraîtrait dans la bibliothèque.

Tel était le feu qui me dévorait que j'étais à mon poste en attendant un phénomène qui ne pouvait point paraître avant le soir, une grande heure avant le coucher du soleil. C'était le jour du sabbat, et toutes les allées étaient désertes et solitaires. Je me promenai pendant quelque temps, pensant aux conséquences probables de mon entreprise. L'air était frais et embaumé, et sa douce influence parvint à calmer un peu le sang qui bouillait dans mes veines. L'effervescence de la passion commença proportionnellement à diminuer, et je me demandai de quel droit je voulais pénétrer les secrets de miss Vernon ou ceux de la famille de mon oncle. Que m'importait que sir Hildebrand cachât quelqu'un dans sa maison, où je n'avais moi-même d'autres droits que ceux d'un hôte étranger? Devais-je me mêler des affaires de miss Vernon et chercher à dévoiler un mystère qu'elle m'avait prié de ne pas approfondir?

La passion, l'intérêt et la curiosité, sophistes spécieux, eurent bientôt répondu à ces scrupules. En démasquant cet hôte secret, je rendais probablement service à sir Hildebrand, qui ignorait sans doute les intrigues qui se tramaient dans sa famille, et bien plus encore à miss Vernon, que sa franchise et sa naïve simplicité exposaient à tant de dangers par ces liaisons secrètes entretenues avec une personne dont peut-être elle ne connaissait pas bien le caractère. Si je semblais forcer sa confiance, c'était dans l'intention généreuse et désintéressée (oui, j'allai même jusqu'à l'appeler désintéressée) de la guider, de la protéger et de la défendre contre la ruse, contre la fourberie, et surtout contre le conseiller secret qu'elle avait choisi pour confident. Tels étaient les arguments que mon imagination présentait hardiment à ma conscience et dont il lui semblait qu'elle devait se payer, tandis que ma conscience, imitait le marchand qui, entendant bien ses intérêts, se résigne à accepter un argent qu'il est tenté de ne pas croire de bon aloi plutôt que de perdre une pratique.

Pendant que je marchais à grands pas, débattant le pour et le contre, je me trouvai tout à coup près d'André Fairservice, qui était planté comme un terme devant une rangée de ruches d'abeilles, dans l'attitude d'une dévote contemplation, épiant d'un oeil les mouvements de ces citoyens actifs qui rentraient en bourdonnant dans leurs petits domaines, et l'autre fixé sur un livre de prières qu'une dévotion constante avait privé de ses angles et rapproché de la forme ovale; ce qui, joint à la couleur informe du volume, lui donnait un air d'antiquité fort respectable.

— Je lisais à part moi _la Fleur de douce saveur semée dans la vallée de ce monde[47], _du digne maître John Quackleben, dit André, fermant son livre à mon approche et mettant, comme pour me témoigner son respect, ses lunettes de corne à l'endroit où sa lecture avait été interrompue.

— Et il me semble, André, que des abeilles partageaient votre attention avec l'auteur sacré?

— C'est une race bien impie, reprit le jardinier: elles ont six jours dans la semaine pour essaimer; eh bien, non, il faut qu'elles attendent le jour du sabbat et qu'elles empêchent le pauvre monde d'aller entendre le sermon! Ce n'est pas là l'embarras, il n'y a pas grand mal aujourd'hui; car il n'y a pas eu de prédication à la chapelle de Graneagain.

— Vous auriez pu aller, comme je l'ai fait, à l'église paroissiale, André; vous y eussiez entendu un excellent sermon.

— Des os de perdrix froide, des os de perdrix froide, dit André avec un ricanement dédaigneux; bon pour des chiens, sauf le respect de Votre Honneur. Oui, j'aurais pu entendre le ministre chanter de toute sa force avec sa grande chemise blanche, et les musiciens jouer de leurs sifflets; ça a plutôt l'air d'une noce à deux pence que d'un sermon, Dieu me préserve! J'aurais pu me donner aussi le plaisir d'entendre le P. Docharty marmotter sa messe: je m'en serais trouvé beaucoup mieux, ma foi!

— Docharty! lui dis-je (c'était le nom d'un vieux prêtre irlandais qui officiait quelquefois à Osbaldistone-Hall); je croyais que le P. Vaughan était encore au château, il y était hier matin.

— Oui, reprit André; mais il est parti le soir pour aller à Greystock, ou quelque part par là. Il y a eu du mouvement de ce côté. Ils sont aussi affairés que mes abeilles; Dieu me préserve de comparer jamais ces pauvres animaux à des papistes! Ah ça, à propos d'abeilles, savez-vous bien que voilà le second essaim qui part aujourd'hui? ah! mon Dieu oui; le premier est parti dès la pointe du jour, car il est bon que vous sachiez que je suis sur pied depuis cinq heures du matin. Mais les voilà à peu près toutes rentrées; ainsi je souhaite à Votre Honneur le bonsoir et les bénédictions du ciel.

À ces mots André se retira, mais en s'en allant il se retourna souvent pour jeter un regard sur les _skeps, _comme il appelait les ruches.

J'avais obtenu indirectement d'André une information importante, c'était que le P. Vaughan n'était plus au château. Si j'apercevais de la lumière dans la bibliothèque, ce ne pouvait donc pas être la sienne, ou bien il tenait une conduite très mystérieuse, et par conséquent suspecte. J'attendis avec impatience le coucher du soleil et le crépuscule. Le jour commençait à peine à tomber, que j'aperçus une faible clarté scintiller aux fenêtres de la bibliothèque; à peine était-il possible de distinguer cette pâle lumière, qui se confondait avec les derniers rayons du soleil couchant. Je la découvris néanmoins aussi promptement que le matelot égaré aperçoit dans l'éloignement la première lueur d'un fanal ami. Le doute, l'irrésolution, le sentiment des convenances, qui jusque-là avaient combattu ma curiosité et ma jalousie, s'évanouirent dès que l'occasion se présenta de satisfaire l'une et de motiver l'autre, ou de ramener le calme dans mon coeur, si je trouvais que mes soupçons étaient injustes. Je rentre aussitôt dans la maison, et, évitant les appartements les plus fréquentés avec la précaution d'un homme qui médite un crime, j'arrive devant la bibliothèque; la main sur la serrure, j'hésite un instant; j'entends marcher; j'ouvre la porte et trouve miss Vernon seule.

Diana parut surprise: était-ce à cause de mon arrivée brusque et imprévue, ou par quelque autre motif, c'est ce que je ne pouvais deviner; elle paraissait dans une agitation qui ne pouvait être produite que par une émotion extraordinaire. Mais en un instant elle fut calme et tranquille; et telle est la force de la conscience, que moi, qui venais pour la surprendre et la confondre, je restai tout interdit et confus.

— Qu'est-il arrivé? dit miss Vernon. Est-il venu quelqu'un au château?

— Personne que je sache, répondis-je en bégayant; je venais chercher le Roland furieux.

— Il est sur cette table, me dit Diana, dont l'assurance redoublait encore mon embarras.

En remuant deux ou trois livres pour prendre celui que je prétendais chercher, je rêvais à quelque moyen de faire une retraite honorable, ce qui, dans ma position et avec un adversaire aussi pénétrant que Diana, n'était pas chose facile, lorsque j'aperçus un gant d'homme sur la table. Mes yeux rencontrèrent ceux de miss Vernon, qui rougit aussitôt.

— C'est une de mes reliques, dit-elle en hésitant; c'est un des gants de mon grand-père, l'original du superbe portrait de Van Dyck que vous admirez tant.

Comme si elle pensait qu'il fallait quelque chose de plus qu'un simple assertion pour lever tous mes doutes, elle ouvrit un des tiroirs de la table et en tira un autre gant qu'elle me jeta. Quand une personne naturellement franche et sincère veut se couvrir du voile de la duplicité et de la dissimulation, la gaucherie avec laquelle elle le porte et les peines qu'elle prend pour cacher son embarras inspirent souvent des soupçons et font naître le désir de vérifier une histoire qu'elle ne débite que d'un ton faible et mal assuré. Je jetai un regard sur les deux gants, et je répondis gravement:

— Ces gants se ressemblent pour la broderie, mais miss Vernon voudra bien remarquer qu'ils ne peuvent former une paire, puisqu'ils sont tous deux de la main droite.

Miss Vernon se mordit les lèvres de dépit et rougit de nouveau.

— Vous faites bien de me confondre, de me démasquer, reprit-elle avec amertume. Il est des personnes qui eussent jugé, d'après ce que je disais, que je ne voulais point donner d'explication particulière d'une circonstance qui ne regarde personne, — surtout un étranger. Vous avez jugé mieux, et vous m'avez fait sentir la bassesse de la duplicité, que j'ai toujours eue en horreur, et que j'abjure à jamais. Je n'ai point le talent de la dissimulation; c'est un rôle indigne de moi, et que la nécessité seule a pu me faire prendre un instant. Non, comme votre sagacité l'a bien découvert, ce gant n'est pas le pareil de celui que je vous ai montré; il appartient à un ami qui m'est encore plus cher que le tableau de Van Dyck, … un ami dont les conseils me guideront toujours… un ami que j'honore… un ami que j'… Elle s'arrêta.

— _Que j'aime, _veut dire sans doute miss Vernon, m'écriai-je en m'efforçant de cacher sous un ton ironique le dépit qui me rongeait.

— Et quand je le dirais, reprit-elle fièrement, quelqu'un a-t-il le droit de contrôler mes affections? quelqu'un prétendra-t-il m'en demander raison?

— Ce ne sera pas moi assurément, miss Vernon, repris-je avec emphase, car j'étais piqué à mon tour; je vous prie de ne pas me supposer une semblable présomption; mais j'espère que miss Vernon voudra bien pardonner à un ami, à une personne du moins qu'elle honorait de ce titre, s'il prend la liberté de lui faire observer…

— Ne me faites rien observer, monsieur, dit-elle avec véhémence, si ce n'est que je n'aime pas les questions. Prétendez-vous vous établir mon juge? je ne le souffrirai pas; et si vous n'êtes venu ici que pour épier ma conduite, l'amitié que vous dites avoir pour moi est une pauvre excuse pour votre incivile curiosité.

— Je vous délivre de ma présence, dis-je avec une fierté semblable à la sienne; j'ai fait un rêve agréable, oh! oui, bien agréable, mais aussi bien trompeur, et… mais nous nous entendons à présent.

J'allais sortir lorsque miss Vernon, dont les mouvements étaient quelquefois si rapides qu'ils semblaient presque instinctifs, se précipita devant la porte; me saisissant le bras, elle m'arrêta avec cet air d'autorité qu'elle savait si bien prendre, et qui contrastait si singulièrement avec la naïveté et la simplicité de ses manières.

— Arrêtez, M. Frank, me dit-elle; nous ne devons pas nous quitter ainsi; je n'ai pas assez d'amis pour que je puisse me résoudre à rayer de ce nombre même les ingrats et les égoïstes. Écoutez-moi, M. Frank, vous ne saurez jamais rien sur ce gant mystérieux. Et elle le prit à la main. Non, rien. Pas un iota de plus que ce que vous savez déjà; mais qu'il ne soit pas un sujet de discorde entre nous. Le séjour que je dois faire ici, ajouta-t-elle d'un ton plus doux, sera nécessairement fort court; le vôtre doit l'être encore davantage. Nous devons nous quitter bientôt pour ne jamais nous revoir; ne nous querellons donc pas; que mes mystérieuses infortunes ne soient pas un prétexte pour répandre de l'amertume sur le peu d'heures que nous avons encore à passer ensemble avant de nous retrouver sur l'autre rive de l'éternité.

Je ne sais, Tresham, par quel charme, par quel sortilège cette charmante créature obtenait un ascendant si complet sur un caractère que j'étais quelquefois moi-même incapable de maîtriser. J'étais décidé, en entrant dans la bibliothèque, à demander une explication complète à miss Vernon. Elle l'avait refusée avec une fierté insultante, elle m'avait avoué en face qu'elle me préférait un rival; car quelle autre interprétation pouvais-je donner à la préférence qu'elle témoignait pour son mystérieux confident? Et cependant, lorsque j'étais sur le point de sortir de la chambre et de rompre pour toujours avec elle, il ne lui fallait que changer de ton, passer de l'accent de la fierté et du ressentiment à celui de l'autorité et du despotisme, tempérés ensuite par l'expression de la douceur et de la mélancolie, pour remettre son humble sujet à sa place et le soumettre aux dures conditions qu'elle lui imposait.

— Que sert que je revienne? dis-je en m'asseyant; pourquoi vouloir que je sois témoin de malheurs que je ne puis adoucir et de mystères que c'est vous offenser que de chercher à découvrir? Quoique vous ne connaissiez pas encore le monde, il est impossible que vous ignoriez qu'une jeune personne ne peut avoir qu'un ami. Si je savais qu'un de mes amis eût en secret pour un tiers une confiance qu'il n'a pas pour moi, je ne pourrais m'empêcher d'être jaloux; mais de vous, miss Vernon, de vous…

— Vous êtes jaloux, n'est-ce pas, dans toute la force du terme; mais, mon cher ami, vous ne faites que répéter ce que les niais apprennent par coeur dans les comédies et les romans, jusqu'à ce qu'ils donnent à un sot verbiage une influence réelle sur leur esprit. Garçons, filles, tous babillent jusqu'à ce qu'ils soient amoureux, et lorsque leur amour est prêt à s'éteindre, ils se remettent à babiller et à se tourmenter, jusqu'à ce qu'ils soient jaloux. Mais nous, Frank, qui sommes des êtres raisonnables, nous ne devons parler que le langage de la bonne et franche amitié. Toute autre union entre nous est aussi impossible que si j'étais homme ou que vous fussiez femme. Pour parler sans détour, ajouta- t-elle après un moment d'hésitation, quoique je veuille bien sacrifier encore assez aux convenances pour rougir un peu de la clarté de mon explication, nous ne pourrions pas nous marier, si nous le voulions; et quand même nous le pourrions, nous ne le devrions pas.

Une rougeur céleste colorait son front lorsqu'elle me fit cette cruelle déclaration. Je me préparais à combattre ses arguments, oubliant jusqu'à mes soupçons qui venaient d'être confirmés; mais elle me prévint, et ajouta avec une fermeté froide qui approchait de la sévérité: — Ce que je dis est une vérité incontestable qu'il est impossible de réfuter; ainsi point de question, je vous prie…; nous sommes amis, M. Osbaldistone, n'est-ce pas? Elle me tendit la main, et, prenant la mienne: — Amis, et rien, non jamais rien qu'amis.

Elle laissa aller ma main; je baissai la tête, dompté[48], comme l'eût dit Spencer, par le mélange de douceur et de fermeté qui régnait dans ses manières: elle se hâta de changer de sujet.

— Voici, me dit-elle, une lettre qui vous est adressée, mais qui, malgré les préventions de la personne qui vous l'écrit, ne vous fût probablement jamais parvenue si elle n'était tombée entre les mains de mon petit Pacolet, ou nain magique, que, comme toutes les damoiselles infortunées des romans, je garde en secret à mon service.

La lettre était cachetée, je l'ouvris et jetai un coup d'oeil sur le contenu. Le papier me tomba des mains et je m'écriai involontairement: — Grand Dieu! ma folie et ma désobéissance ont ruiné mon père!

Miss Vernon parut vivement alarmée; mais, se remettant aussitôt:

— Vous pâlissez, me dit-elle, vous êtes malade; vous apporterai- je un verre d'eau? Allons, M. Osbaldistone, soyez homme; qu'est-il arrivé? Votre père n'est-il plus?

— Il vit, grâce au ciel! mais dans quel embarras! dans quelle détresse…!

— Est-ce là tout? Ne désespérez pas. Puis-je lire cette lettre? dit-elle en la ramassant.

J'y consentis, sachant à peine ce que je disais. Elle la lut avec la plus grande attention.

— Quel est ce M. Tresham qui signe la lettre?

— L'associé de mon père (votre bon père, mon cher William); mais il n'est pas dans l'habitude de prendre part aux affaires du commerce.

— Il parle ici de plusieurs lettres qui vous ont déjà été écrites.

— Je n'en ai reçu aucune, répondis-je.

— Et il paraît, ajouta-t-elle, que Rashleigh, laissé par votre père à la tête de toutes ses affaires avant son départ pour la Hollande, a quitté Londres depuis quelques jours pour passer en Écosse, emportant avec lui des effets montant à une somme considérable, et destinés à acquitter des billets souscrits par votre père au profit de différentes personnes de ce pays.

— Il n'est que trop vrai.

— On dit encore dans la lettre que, n'ayant plus entendu parler de Rashleigh, on a envoyé le premier commis, un nommé Owen, à Glascow, pour tâcher de le découvrir, et l'on finit par vous prier de vous rendre aussi dans cette ville et de l'aider dans ses recherches.

— Oui, et il faut que je parte à l'instant.

— Écoutez, dit miss Vernon, il me semble que le plus grand malheur qui puisse résulter de tout cela sera la perte d'une certaine somme d'argent, et j'aperçois des larmes dans vos yeux! fi, M. Osbaldistone!

— Vous me faites injure, miss Vernon, répondis-je; ce n'est point la perte de ma fortune qui m'arrache des larmes; c'est l'effet qu'elle produira sur l'esprit et sur la santé de mon père, à qui l'honneur est plus cher que la vie. S'il se voit dans l'impossibilité de faire face à ses engagements, il éprouvera le même regret, le même désespoir qu'un brave soldat qui a fui une fois devant l'ennemi, qu'un honnête homme qui a perdu son rang et sa réputation dans la société. J'aurais pu prévenir tous ces malheurs si je n'avais pas écouté un vain orgueil, une indolence coupable qui m'a fait refuser de partager ses travaux et de suivre comme lui une carrière aussi utile qu'honorable. Grand Dieu! comment réparer à présent les funestes conséquences de mon erreur?

— En vous rendant à Glascow, comme vous en êtes instamment prié par l'ami qui vous écrit cette lettre.

— Mais, si Rashleigh a véritablement formé l'infâme projet de ruiner son bienfaiteur, quelle apparence que je puisse trouver quelque moyen de déjouer un plan si profondément combiné?

— La réussite n'est pas certaine, je l'avoue; mais, d'un autre côté, vous ne pouvez rendre aucun service à votre père en restant ici. Rappelez-vous que, si vous aviez été au poste qui vous était destiné, ce désastre ne serait pas arrivé; courez à celui qu'on vous indique à présent, et tout peut se réparer. Attendez, ne sortez pas de cette chambre que je ne sois revenue.

Elle me laissa en proie à l'étonnement et à la confusion, au milieu de laquelle je pouvais pourtant trouver un intervalle lucide pour admirer la fermeté, le sang-froid et la présence d'esprit que miss Vernon possédait toujours, même dans les crises violentes et inattendues.

Elle revint quelques minutes après, tenant à la main un papier plié et cacheté comme une lettre, mais sans adresse: — Je vous remets, me dit-elle, cette preuve de mon amitié, parce que j'ai la plus parfaite confiance en votre honneur. Si j'ai bien compris la lettre qui vous est écrite, les fonds qui sont en la possession de Rashleigh doivent être recouvrés le 12 septembre, afin qu'ils puissent être appliqués au paiement des billets en question; et, si vous pouvez y parvenir avant cette époque, le crédit de votre père ne court aucun danger.

— Il est vrai; la lettre de M. Tresham est fort claire. Je la lus encore une fois, et j'ajoutai: — Il n'y a pas l'ombre d'un doute.

— Eh bien! dit miss Vernon, dans ce cas, mon petit Pacolet pourra vous être utile. Vous avez entendu parler d'un charme magique contenu dans une lettre. Prenez ce paquet; s'il vous est possible de réussir par d'autres moyens et d'obtenir la remise des effets que Rashleigh a emportés, je compte sur votre honneur pour le brûler sans l'ouvrir; sinon, vous pouvez rompre le cachet dix jours avant l'échéance des billets que votre père a souscrits, et vous trouverez des renseignements qui pourront vous être utiles. Adieu, Frank; nous ne nous reverrons plus, mais pensez quelquefois à votre amie Diana Vernon.

Elle me tendit la main; mais je la serrai elle-même contre mon coeur. Elle soupira en se dégageant de mes bras, s'échappa par la petite porte qui conduisait à son appartement, et je ne la vis plus.

Chapitre XVIII.

Et vite ils ont doublé le pas. Rien ne peut arrêter leur fuite; Les morts vont vite, vite, vite. Pourquoi ne me suivrais-tu pas?

BURGER.

Lorsqu'on est accablé de malheurs dont la cause et le caractère sont différents, on y trouve au moins cet avantage que la distraction que produisent en nous leurs effets contradictoires nous donne la force de ne succomber sous aucun. J'étais profondément affligé de me séparer de miss Vernon; mais je l'aurais été bien davantage si les circonstances fâcheuses où se trouvait mon père n'eussent exigé mon attention. De même les tristes nouvelles que venait de m'apprendre M. Tresham m'auraient anéanti si mon coeur n'eût été partagé par les regrets que m'inspirait la nécessité de quitter celle qui m'était si chère. Mon amour pour Diana était aussi ardent que ma tendresse pour mon père était vive; mais j'éprouvai qu'il est possible de diviser sa sensibilité quand deux causes différentes la mettent en jeu en même temps, comme les fonds d'un débiteur insolvable se partagent au marc la livre entre ses créanciers. Telles étaient mes réflexions en gagnant mon appartement. On aurait véritablement dit que l'esprit de commerce commençait à s'éveiller en moi.

Je relus avec grande attention la lettre de votre père; elle était assez laconique et me renvoyait pour les détails à Owen, qu'il m'engageait à aller joindre sans perdre un instant dans une ville d'Écosse nommée Glascow. Il ajoutait que j'aurais des nouvelles de mon vieil ami chez MM. Macvittie, Macfin et compagnie, négociants dans cette ville, au quartier de Gallowgate. Il me parlait de diverses lettres qui m'avaient été écrites, et que je n'avais jamais reçues, parce qu'elles avaient sans doute été interceptées, et se plaignait de mon silence en termes qui auraient été souverainement injustes si mes missives fussent parvenues à leur destination. Plus je lisais cette lettre, plus mon étonnement redoublait. Je ne doutai pas un instant que le génie de Rashleigh ne veillât autour de moi, et ne m'entourât à dessein de ténèbres et de difficultés. Je n'entrevoyais pas sans effroi l'étendue des moyens que sa scélératesse féconde avait employés pour parvenir à son but. Il faut que je me rende ici justice à moi-même; le chagrin de m'éloigner de miss Vernon, quelque vif qu'il fût, quelque insupportable qu'il m'eût paru dans toute autre circonstance, ne devint pour moi qu'une considération secondaire en songeant aux dangers dont mon père était menacé. Ce n'était pas que j'attachasse un grand prix à la fortune: je pensais même, comme presque tous les jeunes gens dont l'imagination est ardente, qu'il est plus facile de se passer de richesses que de consacrer son temps et ses soins aux moyens d'en acquérir. Mais dans la situation où se trouvait mon père, je savais qu'il regarderait une suspension de paiements comme une tache ineffaçable, que la vie deviendrait sans attraits pour lui et qu'il envisagerait la mort comme sa seule espérance.

Mon esprit n'était donc occupé qu'à chercher les moyens de détourner cette catastrophe, et je le faisais avec une ardeur dont j'aurais été incapable s'il ne se fût agi que de ma fortune personnelle. Le résultat de mes réflexions fut une ferme résolution de partir d'Osbaldistone-Hall le lendemain matin et de prendre la route de Glascow afin d'y joindre Owen. Je jugeai à propos de n'apprendre mon départ à mon oncle qu'en lui laissant une lettre de remerciements pour le bon accueil que j'en avais reçu, et pour m'excuser en termes généraux sur une affaire urgente et imprévue qui me forçait à le quitter sans les lui offrir moi- même. Je connaissais assez le vieux chevalier pour savoir qu'il me pardonnerait ce manque apparent de politesse, et j'avais conçu une idée si terrible des combinaisons perfides de Rashleigh que je craignais qu'il n'eût préparé quelques ressorts secrets pour empêcher un voyage que je n'entreprenais que pour déjouer ses projets si j'annonçais publiquement mon départ d'Osbaldistone- Hall.

J'étais donc bien déterminé à partir le lendemain dès la pointe du jour et à franchir les frontières d'Écosse avant qu'on pût même se douter que j'avais quitté le château. Mais il existait un obstacle puissant qui semblait devoir nuire à la célérité de mon voyage. Non seulement j'ignorais quel était le plus court chemin pour me rendre à Glascow, mais je n'en connaissais même nullement la route. La promptitude étant de la plus grande importance, je résolus de consulter à ce sujet André Fairservice comme étant une autorité compétente pour me tirer d'embarras sans délai.

Quoiqu'il fût déjà tard, je voulus m'occuper sur-le-champ de cet objet intéressant et je me rendis à l'instant même chez le jardinier. Sa demeure était à peu de distance du mur extérieur du jardin: c'était une chaumière entièrement construite dans le style d'architecture du Northumberland.

Les fenêtres et les portes en étaient décorées de lourdes architraves et de linteaux massifs en pierre brute. Le toit était couvert de joncs en place de chaume, de tuiles ou d'ardoises. D'un côté un ruisseau roulait son eau limpide. Un antique poirier ombrageait de ses branches un petit parterre qu'on voyait devant la maison. Par-derrière était un jardin potager, un enclos en pâturage pour une vache, et un petit champ semé. En un mot, tout annonçait cette aisance que la vieille Angleterre procure à ses habitants jusque dans ses provinces les plus reculées.

En approchant de la maison du prudent André, j'entendis parler d'un ton nasal et solennel, ce qui me fit croire que, suivant la coutume méritoire de ses citoyens, il avait assemblé quelques-uns de ses voisins pour les joindre à lui dans ses dévotions du soir, car il n'avait ni femme, ni fille, ni soeur, ni personne du sexe féminin qui demeurât avec lui. Mon père, me dit-il un jour, a eu assez de ce bétail. Cependant il se formait quelquefois un auditoire composé de catholiques et de protestants, tisons qu'il arrachait au feu, disait-il, en les convertissant au presbytérianisme, quoi qu'en pussent dire les PP. Vaughan et Docharty et les ministres de l'église anglicane, qui regardaient son intervention dans les matières spirituelles comme une hérésie qui s'introduisait en contrebande. Il était donc comme possible qu'il tînt chez lui ce soir une assemblée de cette nature. Mais, en écoutant plus attentivement, je reconnus que le bruit que j'entendais n'était produit que par les poumons d'André; et, lorsque j'ouvris la porte pour entrer, je le trouvai seul, lisant à haute voix, pour sa propre édification, un livre de controverses théologiques et livrant bataille de tout son coeur à des mots qu'il ne comprenait point.

— C'est vous, M. Frank? me dit-il en mettant de côté son énorme in-folio; j'étais à lire un peu le digne docteur Lightfoot[49].

— Lightfoot! répliquai-je en jetant les yeux sur le lourd volume, jamais auteur ne fut plus mal nommé.

_— _C'est pourtant bien son nom, monsieur; c'était un théologien comme on n'en voit plus de pareil. Cependant je vous demande pardon de vous laisser debout à la porte; mais j'ai été si tourmenté des esprits la nuit dernière, Dieu me préserve! je ne voulais l'ouvrir qu'après avoir lu tout le service du soir, et je viens justement de finir le cinquième chapitre de Néhémie. Si cela ne suffit pas pour les tenir en respect, je ne sais pas ce qu'il faudra que je fasse.

— Tourmenté des esprits, André! que voulez-vous dire?

— Que j'ai eu à combattre contre eux toute la nuit. Ils voulaient, Dieu me préserve! me faire sortir de ma peau sans même se donner la peine de m'écorcher comme une anguille.

— Trêve à vos frayeurs pour un moment, André. Je désire savoir si vous pouvez m'enseigner le chemin le plus court pour me rendre à une ville de votre Écosse appelée Glascow.

— Le chemin de Glascow! si je le connais! et comment ne le connaîtrais-je pas? Elle n'est qu'à quelques milles de mon endroit, de la paroisse de Dreepdayly, qui est un petit brin à l'ouest. Mais, Dieu me préserve! pourquoi donc Votre Honneur va-t- il à Glascow?

— Pour des affaires particulières.

— Autant vaudrait me dire: Ne me faites pas de questions et je ne vous répondrai pas de mensonges. À Glascow!… Je pense que vous feriez quelque honnêteté à celui qui vous y conduirait?

— Certainement, si je trouvais quelqu'un qui allât de ce côté.

— Vous feriez attention à son temps et à ses peines?

— Sans aucun doute; et si vous pouvez trouver quelqu'un qui veuille m'accompagner, je le paierai généreusement.

— C'est aujourd'hui dimanche, dit André en levant les yeux vers le ciel; ce n'est pas un jour à parler d'affaires charnelles; sans cela je vous demanderais ce que vous donneriez à celui qui vous tiendrait bonne compagnie sur la route, qui vous dirait le nom de tous les châteaux que vous verriez, et toute la parenté de leurs propriétaires.

— Je n'ai besoin que de connaître la route, la route la plus courte, et je paierai à celui qui voudra me la montrer tout ce qui sera raisonnable.

— Tout, répliqua André, ce n'est rien, et le garçon dont je parle connaît tous les sentiers, tous les détours des montagnes, tous…

— Je suis pressé, André, je n'ai pas de temps à perdre; faites le marché pour moi, et je l'approuve d'avance.

— Ah! voilà qui est parler. Eh bien, je crois, Dieu me préserve! que le garçon qui vous y conduira, ce sera moi.

— Vous, André? voulez-vous donc quitter votre place?

— Je vous ai déjà dit, M. Frank, que je pense depuis longtemps à quitter le château, depuis l'instant que j'y suis entré. Mais à présent j'ai pris mon parti tout de bon: autant plus tôt que plus tard.

— Mais ne risquez-vous pas de perdre vos gages?

— Sans doute il y aura de la perte. Mais j'ai vendu les pommes du vieux verger et j'ai encore l'argent, quoique sir Hildebrand, c'est-à-dire son intendant, m'ait pressé de le lui remettre, comme si c'eût été une mine d'or; et puis j'ai reçu quelque argent pour acheter des semailles, et puis… Enfin cela fera une sorte de compensation. D'ailleurs Votre Honneur fera attention à ma perte et à mon risque quand nous serons à Glascow. Et quand Votre Honneur compte-t-il partir?

— Demain matin, à la pointe du jour.

— C'est un peu prompt! Et où trouverai-je un bidet? Attendez…! Oui, je sais où trouver la bête qui me convient.

— Ainsi donc, André, demain à cinq heures je vous trouverai au bout de l'avenue.

— Ne craignez rien, M. Frank: que le diable m'emporte, par manière de parler au moins, si je vous manque de parole! Mais si vous voulez suivre mon avis, nous partirons deux heures plus tôt. Je connais les chemins la nuit comme le jour, et j'irais d'ici à Glascow les yeux bandés, par la route la plus courte, sans me tromper une seule fois.

Le grand désir que j'avais de partir me fit adopter l'amendement d'André, et nous convînmes de nous trouver au rendez-vous indiqué le lendemain à trois heures du matin.

Une réflexion se présenta pourtant à l'esprit de mon futur compagnon de voyage.

— Mais les esprits! s'écria-t-il, les esprits! s'ils venaient à nous poursuivre à trois heures du matin! je ne me soucierais pas d'avoir leur visite deux fois dans vingt-quatre heures.

— N'en ayez pas peur, lui dis-je en le quittant. Il existe sur la terre assez de malins esprits qui savent agir pour leur intérêt, mieux que s'ils avaient à leurs ordres tous les suppôts de Lucifer.

Après cette exclamation, qui me fut arrachée par le sentiment de situation dans laquelle je me trouvais, je sortis de la chaumière d'André et je m'en retournai au château.

Je fis le peu de préparatifs indispensables; je chargeai mes pistolets, et je me jetai tout habillé sur mon lit pour tâcher de me préparer, par quelques heures de sommeil, à supporter la fatigue du voyage que j'allais entreprendre et les inquiétudes qui devaient m'accompagner jusqu'à la fin de la route. La nature, épuisée par les agitations que j'avais éprouvées pendant cette journée, me fut plus favorable que je n'osais l'espérer, et je jouis d'un sommeil paisible dont je ne sortis qu'en entendant sonner deux heures à l'horloge du château, placée au haut d'une tour dont ma chambre était voisine. J'avais eu soin de garder de la lumière. Je me levai à l'instant et j'écrivis la lettre que j'avais dessein de laisser pour mon oncle. Cette besogne terminée, j'emplis une valise des vêtements qui m'étaient le plus nécessaires, je laissai dans ma chambre le reste de ma garde-robe; je descendis l'escalier sans faire de bruit, je gagnai l'écurie sans obstacle; là, quoique je ne fusse pas aussi habile palefrenier qu'aucun de mes cousins, je sellai et bridai mon cheval et me mis en route.

En entrant dans l'avenue qui conduisait à la porte du parc, je m'arrêtai un instant et me retournai pour voir encore une fois les murs qui renfermaient Diana Vernon. Il me semblait qu'une voix secrète me disait que je m'en séparais pour ne plus la revoir. Il était impossible, dans la succession longue et irrégulière des fenêtres gothiques du château, que les pâles rayons de la lune n'éclairaient qu'imparfaitement, de reconnaître celles de l'appartement qu'elle occupait. Elle est déjà perdue pour moi, pensais-je en cherchant inutilement à les distinguer, perdue avant même que j'aie quitté l'enceinte des lieux qu'elle habite! Quelle espérance me reste-t-il donc? d'avoir quelque correspondance avec elle, quand nous serons séparés!

J'étais absorbé dans une rêverie d'une nature peu agréable, quand l'horloge du château fit entendre trois heures et rappela à mon souvenir un individu bien moins intéressant pour moi et un rendez- vous auquel il m'importait d'être exact.

En arrivant au bout de l'avenue, j'aperçus un homme à cheval, caché par l'ombre que projetait la muraille du parc. Je toussai plusieurs fois; mais ce ne fut que lorsque j'eus prononcé le nom André, à voix basse, que le jardinier me répondit: — Oui, oui, c'est André.

— Marchez devant, lui dis-je, et gardez bien le silence s'il est possible, jusqu'à ce que nous ayons traversé le village qui est dans la vallée.

André ne se fit pas répéter cet ordre; il partit à l'instant même et d'un pas beaucoup plus rapide que je ne l'aurais désiré. Il obéit si scrupuleusement à mon injonction de garder le silence qu'il ne répondit à aucune des questions que je ne cessais de lui adresser sur la cause d'une marche si rapide, et qui me semblait aussi peu nécessaire qu'imprudente au commencement d'un long voyage, puisqu'elle pouvait mettre nos chevaux hors d'état de le continuer. Nous ne traversâmes pas le village. Il me fit passer par des sentiers détournés; nous arrivâmes dans une grande plaine et nous nous trouvâmes ensuite au milieu des montagnes qui séparent l'Angleterre de l'Écosse, dans ce qu'on appelle les _Marches moyennes[50]. _Le chemin, ou plutôt le mauvais sentier que nous suivions alors, était coupé à chaque instant tantôt par des broussailles, tantôt par des marais. André pourtant ne ralentissait pas sa course, et nous faisions bien neuf à dix milles par heure.

J'étais surpris et mécontent de l'opiniâtreté du drôle, et il fallait pourtant le suivre ou perdre l'avantage d'avoir un conducteur. Nous ne trouvions que des montées et des descentes rapides sur un terrain où nous risquions à chaque instant de nous rompre le cou; nous passions de temps en temps à côté de précipices dans lesquels le moindre faux pas de nos chevaux nous aurait fait trouver une mort certaine. La lune nous prêtait quelquefois une faible lumière, mais souvent un nuage ou une montagne nous plongeait dans de profondes ténèbres: je perdais alors de vue mon guide, et il ne me restait pour me diriger que le bruit des pieds de son cheval et le feu qu'ils tiraient des rochers sur lesquels nous marchions. La rapidité de cette course et l'attention que le soin de ma sûreté m'obligeait de donner à mon cheval me furent d'abord de quelque utilité pour me distraire des réflexions pénibles auxquelles j'aurais été tenté de m'abandonner. Je criai de nouveau à André de ne pas aller si vite, et je me mis sérieusement en colère quand je vis qu'il ne faisait aucune attention à mes ordres répétés et que je n'en pouvais tirer aucune réponse. Mais la colère ne me servait à rien. Je m'efforçai deux ou trois fois de le joindre, bien résolu à lui caresser les épaules du manche de mon fouet; mais il était mieux monté que moi, et soit qu'il se doutât de mes bonnes intentions, soit que son coursier fût piqué d'une noble émulation, dès que je parvenais à en approcher, il ne tardait pas à regagner le terrain qu'il avait perdu. Enfin, n'étant plus maître de ma colère, je lui criai que j'allais avoir recours à mes pistolets et envoyer à Hostpur André[51] une balle qui le forcerait de ralentir l'impétuosité de sa marche. Il est probable qu'il entendit cette menace et qu'elle fit sur lui quelque impression; car il changea d'allure sur-le- champ, et en peu d'instants je me trouvai à son côté.

— Il n'y a pas de bon sens de courir comme nous le faisons! dit- il du plus grand sang-froid.

— Et pourquoi courez-vous ainsi, misérable?

_— _Je croyais que Votre Honneur était pressé, me répliqua-t-il avec une gravité imperturbable.

— Ne m'avez-vous donc pas entendu depuis deux heures vous crier d'aller plus doucement? Êtes-vous ivre? Êtes-vous fou?

— C'est que, voyez-vous, M. Frank, j'ai l'oreille un peu dure, et puis le bruit des pieds des chevaux sur ces rochers, et puis… et puis il est vrai que j'ai bu le coup de l'étrier avant de partir; et, comme je n'avais personne pour boire à ma santé, il a bien fallu m'en charger moi-même; et puis je ne voulais pas laisser à ces papistes le reste de mon eau-de-vie; je n'aime à rien perdre, voyez-vous.

Tout cela pouvait être vrai, cependant je n'en croyais pas un mot. Mais, comme la position où je me trouvais exigeait que je maintinsse la bonne intelligence entre mon guide et moi, je me contentai de lui prescrire de marcher à l'avenir à mon côté.

Rassuré par mon ton pacifique, André leva le sien d'une octave, suivant son habitude ordinaire de pédanterie.

— Votre Honneur ne me persuadera jamais, pas plus que personne au monde, qu'il soit prudent de s'exposer à l'air de la nuit sans s'être garni l'estomac d'un bon verre d'eau-de-vie ou de genièvre, ou de quelque autre réconfortant semblable; et j'en puis parler savamment, car, Dieu me préserve! j'ai bien des fois traversé ces montagnes pendant la nuit ayant de chaque côté de ma selle une petite barrique d'eau-de-vie.

— En d'autres termes, André, vous faisiez la contrebande. Comment un homme qui a des principes aussi rigides que les vôtres pouvait- il se résoudre à frauder ainsi les droits du trésor public?

— Ce ne sont que les dépouilles des Égyptiens: la pauvre Écosse, depuis le malheureux acte d'Union à l'Angleterre, a bien assez souffert de ces coquins de jaugeurs de l'excise qui sont tombés sur elle comme une nuée de sauterelles; il convient à un bon citoyen de lui procurer une petite goutte de quelque chose pour lui regaillardir le coeur.

En l'interrogeant encore, j'appris qu'il avait souvent passé par ces montagnes pour faire la contrebande avant et depuis son établissement à Osbaldistone-Hall. Cette circonstance n'était pas indifférente pour moi, car elle me prouvait qu'il était très en état de me servir de guide.

Nous voyagions alors moins précipitamment; et cependant le cheval d'André, ou plutôt André lui-même avait toujours une forte propension à accélérer le pas, et j'étais souvent obligé de le modérer. Le soleil était levé, et mon conducteur se retournait fréquemment pour regarder derrière lui, comme s'il eût craint d'être poursuivi. Enfin nous arrivâmes sur la plateforme d'une montagne très élevée que nous mîmes une demi-heure à gravir, et d'où l'on découvrait toute la partie du pays que nous venions de parcourir. André s'arrêta, jeta les yeux de ce côté, et n'apercevant encore dans les champs ni sur les routes aucun être vivant, sa physionomie prit un air de satisfaction; il se mit à siffler, et finit par chanter un air de son pays dont le refrain était:

……Oh! ma Jessie! Te voilà donc dans ma patrie, Et ton clan ne te verra plus.

En même temps il passait la main sur le cou de son cheval, le flattait et le caressait, ce qui réveilla mon attention et me fit reconnaître à l'instant une jument favorite de Thorncliff Osbaldistone.

— Que veut dire ceci, André? lui dis-je en fronçant le sourcil; cette jument est à M. Thorncliff.

— Je ne dis pas qu'elle ne lui a point appartenu dans le temps, M. Frank, mais à présent elle est à moi.

— C'est un vol, misérable!

— Un vol, Dieu me préserve! M. Frank, personne n'a le droit de m'appeler voleur. — Voici ce que c'est, M. Thorncliff m'a emprunté dix livres[52] pour aller aux courses de chevaux d'York, et du diable s'il a jamais pensé à me les rendre; bien au contraire, quand je lui en parlais, il disait qu'il me casserait les os. Mais à présent il faudra qu'il me paie jusqu'au dernier sou s'il veut revoir sa jument, et sans cela il n'aura jamais un crin de sa queue. Je connais un fin matois de procureur à Loughmaben, j'irai le voir en passant, et il saura bien arranger cette affaire. Un vol! non, non. Jamais André Fairservice ne s'est chauffé à un tel fagot. C'est un gage que j'ai saisi. Je l'ai saisi moi-même au lieu de le faire saisir par un huissier, voilà toute la différence. C'est la loi, et j'ai épargné les frais des gens de justice par économie.

— Cette économie pourra vous coûter plus cher que vous ne le pensez si vous continuez à vous payer ainsi par vos mains sans autorité légale.

— Ta, ta, ta! nous sommes en Écosse à présent, et il s'y trouvera des avocats, des procureurs et des juges pour moi tout aussi bien que pour tous les Osbaldistone d'Angleterre. Le cousin au troisième degré de la tante de ma mère est cousin de la femme du prévôt de Dumfries, et il ne souffrirait pas qu'on fit tort à une goutte de son sang. Les lois sont les mêmes pour tout le monde ici; ce n'est pas comme chez vous, où un mandat du clerc Jobson peut vous envoyer au pilori avant que vous sachiez seulement pourquoi. Mais attendez un peu, et il y aura encore moins de justice dans le Northumberland, et c'est pourquoi je lui ai fait mes adieux.

Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher Tresham, que les principes d'André n'étaient nullement d'accord avec les miens, et je formai le dessein de lui racheter la jument lorsque nous serions arrivés à Glascow, et de la renvoyer à mon cousin. Je résolus aussi d'écrire à mon oncle par la poste, pour l'en informer, dans la première ville que nous trouverions en Écosse. Mais j'avais besoin d'André, et le moment ne me parut favorable ni pour lui faire part de mon projet ni pour lui faire des reproches sur une action que son ignorance lui faisait peut-être regarder comme toute naturelle. Je détournai donc la conversation et lui demandai pourquoi il disait qu'il y aurait bientôt moins de justice dans le Northumberland.

— Ah! ah! me dit-il, il y aura assez de justice, mais ce sera au bout du mousquet. Les officiers irlandais et tout le bétail papiste qu'on a été chercher dans les pays étrangers, faute d'en trouver assez dans le nôtre, ne sont-ils pas rassemblés dans tout le comté? Ces corbeaux ne s'y rendent que parce qu'ils flairent la charogne. Sûr comme je vis, sir Hildebrand ne restera pas les bras croisés. J'ai vu venir au château des fusils, des sabres, des épées. Croyez-vous que ce soit pour rien? Ce sont des enragés diables, Dieu me préserve! que ces jeunes Osbaldistone.

Ce discours rappela à mon souvenir le soupçon que j'avais déjà conçu, que les jacobites étaient à la veille de faire quelque entreprise hasardeuse. Mais, sachant qu'il ne me convenait de m'ériger ni en espion ni en censeur des discours et des actions de mon oncle, j'avais fui toute occasion de me mettre au courant de ce qui se passait au château. André n'avait pas les mêmes scrupules, et il parlait sans doute comme il le pensait, en disant qu'il se tramait quelque complot, et que c'était un des motifs qui l'avaient déterminé à s'éloigner.

— Tous les domestiques, ajouta-t-il, tous les paysans et les vassaux ont été enrôlés et passés en revue. Ils voulaient me mettre aussi dans la troupe; mais ceux qui le demandaient ne connaissaient pas André Fairservice. Je me battrai tout comme un autre, quand cela me conviendra, mais ce ne sera ni pour la prostituée de Babylone, ni pour aucune prostituée d'Angleterre.

Chapitre XIX.

Voyez-vous ce clocher dont la pointe hardie S'élève jusqu'au ciel? C'est là que, délivrés des soins de cette vie, Dorment d'un sommeil éternel L'amant. le guerrier, le poète…

LANGHORNE.

À la première ville d'Écosse où nous nous arrêtâmes, mon guide alla trouver son ami le procureur pour le consulter sur les moyens à employer pour s'approprier d'une manière légale la jument de M. Thorncliff, qui ne lui appartenait encore que par suite de ce que je veux bien me contenter d'appeler un tour d'adresse. Ce ne fut pas sans un certain plaisir que je vis à sa figure allongée et à son air contrit, lorsqu'il fut de retour, que sa consultation n'avait pas eu le résultat heureux qu'il en attendait. M. Touthope l'ayant déjà tiré de plus d'un mauvais pas dans ses opérations de contrebande, il avait en lui une entière confiance, et il lui conta toute l'affaire franchement et sans aucune réserve. Mais, depuis qu'il ne l'avait vu, M. Touthope avait été nommé clerc de la justice de paix du comté, et malgré tout l'intérêt qu'il prenait à son ancien ami M. André Fairservice, il lui dit que son devoir et sa conscience exigeaient qu'il informât la justice de pareils exploits quand ils parvenaient à sa connaissance; qu'il ne pouvait donc se dispenser de retenir la jument et de la placer dans l'écurie du bailli Trumbull jusqu'à ce que la question de la propriété fût décidée; qu'il devrait même le faire arrêter aussi, mais qu'il ne pouvait se résoudre à traiter si rigoureusement une ancienne connaissance; qu'il lui permettait donc de se retirer, et qu'il l'engageait à quitter la ville le plus promptement possible. Il poussa même la générosité jusqu'à lui faire présent d'un vieux cheval fourbu et poussif, afin qu'il pût continuer son voyage. Il est vrai qu'il en exigea en retour une cession absolue et bien en forme de tous ses droits sur la jument: cession qu'il lui représenta comme une simple formalité, puisque tout ce qu'André pouvait en attendre, c'était le licou.

Ce ne fut pas sans peine que je tirai ces détails d'André. Il avait l'oreille basse; son orgueil national était mortifié d'être forcé d'avouer que les procureurs d'Écosse étaient des procureurs comme ceux de tous les autres pays de l'univers, et que le clerc Touthope n'était pas d'une meilleure monnaie que le clerc Jobson.

— Si cela m'était arrivé en Angleterre, je ne serais pas à moitié si fâché de me voir voler ce que j'avais gagné au risque de mon cou, à ce qu'il prétend. Mais a-t-on jamais vu un faucon se jeter sur un faucon? et n'est-il pas honteux de voir un brave Écossais en piller un autre? Il faut que tout soit changé dans ce pays; et je crois, Dieu me préserve! que c'est depuis cette misérable union.

Il est bon de remarquer qu'André ne manquait jamais d'attribuer à l'union de l'Écosse à l'Angleterre tous les symptômes de dégénération et de dépravation qu'il croyait voir dans ses compatriotes, surtout la diminution de la capacité des pintes, l'augmentation du prix des denrées, et bien d'autres choses qu'il eut soin de me faire observer pendant le cours de notre voyage.

Quant à moi, de la manière dont les choses avaient tourné, je me regardai comme déchargé de toute responsabilité relativement à la jument, je me contentai d'écrire à mon oncle la manière dont elle avait été emmenée de chez lui, et de l'informer qu'elle était entre les mains de la justice ou de ses dignes représentants le bailli Trumbull et le clerc Touthope, auxquels je l'engageai à s'adresser pour la réclamer. Retourna-t-elle chez le chasseur de renards du Northumberland? continua-t-elle à servir de monture au procureur écossais? C'est ce dont il est assez inutile de nous inquiéter maintenant.

Nous continuâmes notre route vers le nord-ouest, mais non avec la célérité qui avait marqué le commencement de notre voyage. André connaissait parfaitement les chemins, comme il me l'avait dit, mais c'étaient les chemins fréquentés par les contrebandiers, qui ont de bonnes raisons pour ne choisir ni les meilleurs ni les plus directs. Des chaînes de montagnes nues et stériles, qui se succédaient sans cesse, ne nous offraient ni intérêt ni variété. Enfin nous entrâmes dans la fertile vallée de la Clyde, et nous arrivâmes à Glascow.

Cette ville n'avait pas encore l'importance qu'elle a acquise depuis ce temps. Un commerce étendu et toujours croissant avec les Indes occidentales et les colonies américaines a été le fondement de sa richesse et de sa prospérité; et, si l'on bâtit avec soin sur cette base solide, elle peut devenir avec le temps une des villes les plus importantes de la Grande-Bretagne. Mais, à l'époque dont je parle, l'aurore de sa splendeur ne brillait même pas encore. L'Union avait à la vérité ouvert à l'Écosse un commerce avec les colonies anglaises; mais le manque de fonds et la jalousie des négociants anglais privaient encore, en grande partie, les Écossais des avantages qui devaient résulter pour eux de l'exercice des privilèges que ce traité mémorable leur assurait. Glascow, située dans la partie occidentale de l'île, ne pouvait participer au peu de commerce que la partie orientale faisait avec le continent, et qui était sa seule ressource. Cependant, quoiqu'elle ne promît pas alors d'atteindre l'éminence commerciale à laquelle tout semble maintenant annoncer qu'elle arrivera un jour, sa situation centrale à l'ouest de l'Écosse la rendait une des places les plus importantes de ce royaume. La Clyde, qui coulait à peu de distance de ses murs, lui ouvrait une navigation intérieure qui n'était pas sans utilité. Non seulement les plaines fertiles situées dans son voisinage immédiat, mais les comtés d'Ayr et de Dumfries la regardaient comme leur capitale, y envoyaient leurs productions et en tiraient divers objets qui leur étaient nécessaires.

Les sombres montagnes de l'Écosse occidentale envoyaient souvent leurs sauvages habitants aux marchés de la ville favorite de saint Mungo[53]. Les rues de Glascow étaient souvent traversées par des hordes de boeufs et de chevaux nains au poil hérissé, que conduisaient les Highlanders aussi sauvages et aussi velus et quelquefois aussi raccourcis dans leur taille que les animaux confiés à leurs soins. C'était avec surprise que les étrangers regardaient leurs vêtements antiques et singuliers et qu'ils écoutaient les sons durs et aigres d'un langage qui leur était inconnu. Les montagnards eux-mêmes, armés de mousquets, de pistolets, de larges épées et de poignards, même dans les opérations paisibles du commerce, voyaient avec un égal étonnement des objets de luxe dont ils ne concevaient pas même l'usage et, avec un air de convoitise quelquefois alarmant, ceux dont ils enviaient la propriété. C'est toujours à contre-coeur que le Highlander sort de ses déserts, et il est aussi difficile de le naturaliser ailleurs que d'arracher un pin de sa montagne pour le transplanter dans un autre sol. Mais même alors tous les glens des Highlanders avaient une population surabondante, et il en résultait quelques émigrations presque forcées. Quelques-unes de leurs colonies s'avancèrent jusqu'à Glascow, y cherchèrent et y trouvèrent du travail, quoique différent de celui qui les occupait dans leurs montagnes, et ce supplément de bras laborieux ne fut pas inutile pour la prospérité de cette ville. Il fournit les moyens de soutenir le peu de manufactures qui y étaient déjà établies et jeta les fondements de sa splendeur future.

L'extérieur de la ville correspondait avec cet avenir. La principale rue était large et belle; elle était décorée d'édifices publics dont l'architecture plaisait plus à l'oeil qu'elle n'était correcte en fait de goût, et elle était bordée des deux côtés de maisons construites en pierres, surchargées d'ornements en maçonnerie, ce qui lui donnait un air de grandeur et de dignité qui manque à la plupart des villes d'Angleterre, bâties en briques fragiles et d'un rouge sale.

Ce fut un dimanche matin que mon guide et moi nous arrivâmes dans la métropole occidentale de l'Écosse. Toutes les cloches de la ville étaient en branle, et le peuple, qui remplissait les rues pour se rendre aux églises, annonçait que ce jour était consacré à la religion. Nous descendîmes à la porte d'une joyeuse aubergiste qu'André appela une _hostler-wife, _mot qui me rappela l'Otelere[54] du vieux Chaucer. Elle nous reçut très civilement. Ma première pensée fut de chercher Owen sur-le-champ; mais j'appris qu'il me serait impossible de le trouver avant que le service divin fût terminé. Mon hôtesse m'assura que je ne trouverais personne chez MM. Macvittie, Macfin et compagnie, où la lettre de votre père, Tresham, m'annonçait que j'en aurais des nouvelles; que c'étaient des gens religieux, et qu'ils étaient où tous les bons chrétiens devaient être, c'est-à-dire dans l'église de la Baronnie.

André, dont le dégoût qu'il avait récemment conçu pour les lois de son pays ne s'étendait pas sur son culte religieux, demanda à notre hôtesse le nom du prédicateur qui devait distribuer la nourriture spirituelle aux fidèles réunis dans l'église de la Baronnie. Elle n'en eut pas plus tôt prononcé le nom qu'il entonna un cantique de louanges en son honneur, et à chaque éloge l'hôtesse répétait un _amen _approbatif. Je me décidai à me rendre dans cette église, plutôt dans l'espoir d'apprendre si Owen était arrivé à Glascow que dans l'attente d'être fort édifié. Mon espérance redoubla quand l'hôtesse me dit que si M. Ephraim Macvittie (le digne homme) était encore sur la terre des vivants, il honorerait bien certainement cette église de sa présence, et que, s'il avait un étranger logé chez lui, il n'y avait nul doute qu'il ne l'y conduisît. Cette probabilité acheva de me décider, et escorté du fidèle André, je me mis en marche pour l'église de la Baronnie.

Un guide ne m'était pourtant pas très nécessaire en cette occasion; la foule qui se pressait dans une rue étroite, escarpée et mal pavée, pour aller entendre le prédicateur le plus populaire de toute l'Écosse occidentale, m'y aurait entraîné avec elle. En arrivant au sommet de la hauteur, nous tournâmes à gauche, et une grande porte, dont les deux battants étaient ouverts, nous donna entrée dans le grand cimetière qui entoure l'église cathédrale de Glascow. Cet édifice est d'un style d'architecture gothique plutôt sombre et massif qu'élégant; mais il a un caractère particulier et est si bien conservé et tellement en harmonie avec les objets qui l'entourent que l'impression qu'il produit sur ceux qui le voient pour la première fois est imposante et solennelle au plus haut degré. J'en fus tellement frappé que je résistai quelques instants à tous les efforts que faisait André pour m'entraîner dans l'intérieur de l'église, tant j'étais occupé à en examiner les dehors.

Situé dans le centre d'une ville aussi grande que peuplée, cet édifice paraît être dans la solitude la plus retirée. De hautes murailles le séparent des maisons d'un côté; de l'autre il est borné par une ravine au fond de laquelle court un ruisseau inaperçu, et dont le murmure ajoute encore à la solennité de ces lieux. Sur l'autre bord de la ravine s'élève une allée touffue de sapins dont les rameaux étendent jusque sur le cimetière une ombre mélancolique. Le cimetière lui-même a un caractère particulier, car, quoiqu'il soit véritablement d'une grande étendue, il ne l'est pas proportionnellement au nombre d'habitants qui y sont enterrés, et dont presque toutes les tombes sont couvertes d'une pierre sépulcrale. On n'y voit pas ces touffes de gazon qui décorent ordinairement une grande partie de la surface de ces lieux où le méchant cesse de pouvoir nuire et où le malheureux trouve enfin le repos. Les pierres tumulaires sont si rapprochées les unes des autres qu'elles semblent former une espèce de pavé, qui, bien que la voûte céleste soit le seul toit qui le protège, ressemble à celui de nos vieilles églises d'Angleterre, où les inscriptions sont si multipliées. Le contenu de ces tristes registres de la Mort, les regrets inutiles qu'ils retracent, le témoignage qu'ils rendent au néant de la vie humaine, l'étendue du terrain qu'ils couvrent, l'uniformité mélancolique de leur style: tout me rappela le tableau déroulé du prophète écrit en dehors et en dedans, et dans lequel on lisait: Lamentations, regrets et malheur.

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