Front matter (continued 2)
A.-J.-B. (Auguste-Jean-Baptiste) Defauconpret translation
— Malgré le désir que j'aurais de perfectionner mon éducation, si vous désapprouvez la demande que je vous ai faite, je retournerai volontiers sur le continent.
— Vous n'y êtes déjà resté que trop longtemps, M. Francis.
— Eh bien! monsieur, si vous désirez que je choisisse un état, permettez-moi d'entrer dans l'état militaire; j'irai…
— Allez au diable! interrompit brusquement mon père; puis, se reprenant tout à coup: — En vérité, dit-il, vous me feriez perdre la tête. N'y a-t-il pas de quoi devenir fou, Owen? Le pauvre Owen baissa la tête et ne répondit rien. — Écoutez, Francis, ajouta mon père, je vais couper court à toute discussion. J'avais votre âge quand mon père me prit par les épaules et me chassa de chez lui en me déshéritant pour faire passer tous ses biens sur la tête de mon frère cadet. Je partis d'Osbaldistone-Hall sur le dos d'un mauvais bidet, avec dix guinées dans ma bourse. Depuis ce jour, je n'ai jamais mis les pieds sur le seuil du château, et jamais je ne les y mettrai. Je ne sais ni me soucie de savoir si mon frère est vivant, ou s'il s'est cassé le cou dans quelqu'une de ses chasses au renard; mais il a des enfants, Francis, et j'en adopterai un, si vous me contrariez davantage.
— Vous êtes libre, monsieur, répondis-je avec plus d'indifférence peut-être que de respect; vous êtes libre de disposer à votre gré de votre fortune.
— Oui, Francis, je suis libre de le faire, et je le ferai. Ma fortune, je ne la dois qu'à moi seul; c'est à force de soins et de travaux que je l'ai acquise, et je ne souffrirai pas qu'un frelon se nourrisse du miel péniblement amassé par l'abeille.
Pensez-y bien; je vous ai dit toutes mes intentions; elles sont irrévocables.
— Mon cher monsieur, mon très honoré maître, s'écria Owen les larmes aux yeux, vous n'êtes pas dans l'usage de traiter avec tant de précipitation les affaires d'importance. N'arrêtez pas le compte avant que M. Francis ait eu le temps de comparer les produits. Il vous aime, il vous respecte; et, quand il fera entrer l'obéissance filiale en ligne de compte, je suis sûr qu'il n'hésitera plus à vous satisfaire.
— Pensez-vous, dit mon père d'un ton sec, que je lui propose deux fois d'être mon ami, mon associé, mon confident, de partager mes travaux et ma fortune? Owen, je croyais que vous me connaissiez mieux.
Il me regarda comme s'il avait l'intention d'ajouter quelque chose, mais, changeant tout à coup d'idée, il me tourna brusquement le dos, et sortit de la chambre. Les dernières phrases de mon père m'avaient vivement touché: je n'avais pas encore envisagé la question sous ce point de vue; et, s'il eût employé cet argument dans le principe, il est probable qu'il n'eût pas eu à se plaindre de moi.
Mais il était trop tard. J'avais aussi un caractère décidé, et ma résolution était prise. Owen, quand nous fûmes seuls, tourna sur moi ses yeux baignés de larmes, comme pour découvrir, avant de se charger des délicates fonctions de médiateur, quel était le côté faible sur lequel il devait diriger principalement ses attaques. Enfin il commença d'une voix entrecoupée de sanglots, et en s'interrompant à chaque mot:
— Oh ciel! M. Francis!… grands dieux, monsieur!… est-il possible, M. Osbaldistone! Qui jamais eût pu croire… un si bon jeune homme! au nom du ciel, regardez les deux parties du compte… Quel déficit!… Songez à ce que vous allez perdre! Une belle fortune, monsieur, l'une des premières maisons de la Cité, qui, déjà connue sous la raison Tresham et Trent, a prospéré bien plus encore sous celle Osbaldistone et Tresham… Vous rouleriez sur l'or, M. Francis… et, mon cher monsieur, s'il y avait quelque partie de l'ouvrage des bureaux qui vous déplût, soit la copie des lettres, ou les comptes à rédiger, je le ferais, ajouta- t-il en baissant la voix, je le ferais pour vous, tous les mois, toutes les semaines, tous les jours même, si vous le voulez. Allons, mon cher Francis, faites un effort pour obliger votre père, et Dieu vous bénira.
— Je vous remercie, M. Owen, je vous remercie vivement de vos bonnes intentions; mais mon père sait l'usage qu'il doit faire de sa fortune, il parle d'un de mes cousins; qu'il dispose à son gré de ses richesses: je ne vendrai jamais ma liberté au poids de l'or.
— Ah, monsieur! si vous aviez vu les comptes du dernier trimestre! quels brillants produits! six chiffres; oui, M. Francis, six chiffres[7] au total de l'actif de chaque associé! et tout cela deviendrait la proie d'un papiste, de quelque nigaud du nord, ou d'un ennemi du gouvernement!… Qu'il serait dur pour moi, qui me suis toujours donné tant de peine pour la prospérité de la maison, de la voir entre les mains… ah! cette idée seule me fend le coeur! Au lieu que, si vous restiez avec votre père, quelle belle raison de commerce nous aurions alors! Osbaldistone, Tresham et Osbaldistone, ou peut-être, qui sait (baissant encore la voix), Osbaldistone, Osbaldistone et Tresham; car le nom d'Osbaldistone peut l'emporter encore sur celui de Tresham.
— Mais, M. Owen, mon cousin s'appelant aussi Osbaldistone, la raison de commerce sera tout aussi belle que vous pouvez le désirer.
— Oh! fi! M. Francis, quand vous savez à quel point je vous aime! votre cousin, en vérité! un papiste comme son père, un ennemi de la maison de Hanovre; un autre _item, _sans doute!
— Il y a parmi les catholiques, M. Owen, de très braves gens.
Owen allait répondre avec une vivacité qui ne lui était pas ordinaire, lorsque mon père entra dans la chambre.
— Vous aviez raison, Owen, lui dit-il, et j'avais tort. Nous prendrons plus de temps pour faire nos réflexions. Jeune homme, vous vous préparerez à me donner une réponse d'aujourd'hui en un mois.
Je m'inclinai en silence, charmé de ce sursis inattendu qui me semblait d'un heureux augure, et ne doutant pas que mon père ne fût décidé à se relâcher un peu de sa première rigueur.
Ce mois d'épreuve s'écoula sans qu'il arrivât rien de remarquable. J'allais, je venais, je disposais de mon temps comme bon me semblait, sans que mon père me fit la moindre question, le moindre reproche. Il est vrai que je ne le voyais guère qu'aux heures des repas; alors il avait soin d'éviter une discussion que, comme vous pouvez le croire, je n'étais pas pressé d'entamer. Notre conversation roulait sur les nouvelles du jour, ou sur ces lieux communs, ressource ordinaire des gens qui ne se sont jamais vus. Personne n'eût pu présumer, en nous entendant, qu'il régnait entre nous autant de mésintelligence, et que nous étions à la veille d'entrer dans une discussion qui nous intéressait si vivement. Quand j'étais seul, je m'abandonnais souvent à mes réflexions. Était-il probable que mon père tînt strictement sa parole, et qu'il déshéritât son fils unique en faveur d'un neveu qu'il n'avait jamais vu, et de l'existence duquel il n'était même pas bien sûr? La conduite de mon grand-père, en pareille occasion, eût dû me faire prévoir celle que tiendrait son fils. Mais je m'étais formé une fausse idée du caractère de mon père. Je me rappelais la déférence qu'il avait pour toutes mes volontés et tous mes caprices, avant que je partisse pour la France; mais j'ignorais qu'il y a des hommes qui, pleins d'indulgence et de bonté pour leurs enfants en bas âge, et se prêtant alors à toutes leurs fantaisies, n'en sont pas moins sévères par la suite, lorsque ces mêmes enfants, hommes à leur tour, et accoutumés à commander, ne veulent plus obéir et résistent à leurs volontés. Au contraire je me persuadais que tout ce que j'avais à craindre, c'était que mon père ne me retirât momentanément une partie de sa tendresse; peut- être même me bannirait-il pour quelques semaines de sa présence. Mais cet exil viendrait d'autant plus à propos qu'il me fournirait l'occasion de corriger et de mettre au net les premiers chants de l'Orlando Furioso, que j'avais commencé à traduire en vers. Insensiblement je me pénétrai si fort de cette idée que je rassemblai mes brouillons; et j'étais en train de marquer les passages qui auraient besoin d'être retouchés, lorsque j'entendis frapper bien doucement à la porte de ma chambre. Je renfermai bien vite mon manuscrit dans mon secrétaire, et je courus ouvrir. C'était M. Owen. Tel était l'ordre, telle était la régularité que ce digne homme mettait dans ses actions, telle était son habitude de ne jamais s'écarter du chemin qui conduisait de sa chambre au bureau que, selon toute apparence, c'était la première fois qu'il paraissait au second étage de la maison; et je suis encore à chercher comment il fit pour découvrir mon appartement.
— M. Francis, me dit-il lorsque je lui eus exprimé la surprise et le plaisir que me causait sa visite, je ne sais pas si je fais bien de venir vous répéter ce que je viens d'apprendre; peut-être ne devrais-je pas parler hors du bureau, de ce qui se passe en dedans. On ne doit pas, suivant le proverbe, dire aux murs du magasin combien il y a de lignes dans le livre-journal. Mais le jeune Twineall a fait une absence de plus de quinze jours, et il n'y a que vingt-quatre heures qu'il est de retour.
— Très bien, mon cher monsieur; mais que me font, je vous prie, l'absence ou le retour du jeune Twineall?
— Attendez, M. Francis: votre père l'a chargé d'un message secret. Il ne peut pas avoir été à Falmouth au sujet de la famille de Pilchard. La créance que nous avions sur Blackwell et compagnie, d'Exeter, vient enfin d'être liquidée; les contestations qui s'étaient élevées entre notre maison et quelques entrepreneurs des mines de Cornouaille se sont, grâce au ciel, terminées à l'amiable de toute manière. D'ailleurs, il eût fallu consulter mes livres; en un mot, je crois fermement que Twineall a été dans le nord, chez votre oncle…
— Est-il possible? m'écriai-je un peu alarmé.
— Il n'a parlé, monsieur, depuis son retour, que de ses nouvelles bottes et de ses éperons, et d'un combat de coqs à York. C'est aussi vrai que la table de multiplication. Plaise à Dieu, mon cher enfant, que vous vous décidiez à contenter votre père, et à devenir comme lui un bon et brave négociant!
J'éprouvai dans ce moment une violente tentation de me soumettre, et de combler de joie le bon Owen en le priant de dire à mon père que j'étais prêt à me conformer à ses volontés. Mais l'orgueil, ce sentiment parfois louable, plus souvent répréhensible, l'orgueil m'en empêcha. Mon consentement expira sur mes lèvres, et pendant que je cherchais à vaincre une certaine honte, dont ma raison eût peut-être fini par triompher, Owen entendit la voix de mon père qui l'appelait. Il sortit aussitôt de ma chambre, avec la même précipitation et la même terreur que s'il eût commis un crime en y entrant, et l'occasion fut perdue.
Mon père était méthodique en tout. Au même jour, à la même heure, dans le même appartement, du même ton et de la même manière qu'un mois auparavant, il renouvela la proposition qu'il m'avait faite de m'associer à sa maison de banque, et de me charger d'une branche de son commerce, en m'invitant à lui faire connaître ma résolution définitive. Je trouvai qu'il avait pris une route tout opposée à celle qu'il eût fallu suivre pour me convaincre; et je crois encore aujourd'hui qu'il manqua de politique en me parlant durement. Un regard de bonté, une parole bienveillante m'eussent fait tomber à ses pieds, et je me serais rendu à discrétion. Un ton sec, un regard sévère ne firent que m'endurcir dans mon obstination, et je répondis avec respect qu'il m'était impossible d'accepter ses offres. Peut-être pensais-je que c'eût été montrer trop de faiblesse que de se rendre à la première sommation; peut- être attendais-je que je fusse pressé plus vivement, afin du moins de ne pas être accusé d'inconséquence, et de pouvoir me faire honneur du sacrifice que je ferais à l'autorité paternelle. S'il en était ainsi, je fus trompé dans mon attente, car mon père se tourna froidement vers Owen et ajouta d'un ton calme: — Je vous l'avais dit. Puis, s'adressant à moi: — Francis, me dit-il, à votre âge, vous devez être aussi en état que vous le serez probablement jamais de juger dans quelle carrière vous trouverez le bonheur; ainsi je ne vous presse pas davantage. Mais, quoique je ne sois pas forcé de me prêter à vos projets plus que vous ne l'êtes de vous conformer à mes vues, puis-je savoir si vous en avez formé pour lesquels vous ayez besoin de mon assistance?
Cette question me déconcerta, et je répondis avec un peu de confusion que, n'ayant appris aucun état et ne possédant rien, il m'était évidemment impossible de subsister si je ne recevais aucun secours de mon père; que mes désirs étaient très bornés, et que j'espérais que l'aversion invincible que j'éprouvais pour la profession qu'il m'avait destinée ne me priverait pas de sa protection et de sa tendresse.
— C'est-à-dire que vous voulez vous appuyer sur mon bras, et cependant aller où bon vous semble: cela est difficile à accorder, Frank. Je suppose néanmoins que votre intention est de m'obéir, pourvu que mes ordres ne contrarient pas vos projets.
J'allais parler. — Silence, s'il vous plaît, ajouta-t-il. Si telle est votre intention, vous pouvez bien partir immédiatement pour le nord de l'Angleterre; il est bon que vous fassiez une visite à votre oncle. J'ai choisi parmi ses fils (il en a sept, je pense) celui qu'on m'a dit être le plus digne de remplir la place que je vous destinais dans ma maison. Mais il reste encore quelques arrangements à terminer là-bas, et pour cela votre présence ne sera pas inutile: vous recevrez des instructions plus détaillées à Osbaldistone-Hall, où vous voudrez bien rester jusqu'à ce que je vous rappelle. Demain matin tout sera prêt pour votre départ.
À ces mots mon père sortit de la chambre.
— Qu'est-ce que tout cela signifie, M. Owen? dis-je à mon pauvre ami, dont la physionomie portait l'empreinte du plus profond abattement.
— Tout est perdu, M. Francis!… Hélas! si vous aviez voulu me croire!… mais à présent il n'y a plus de ressource; quand votre père parle de ce ton calme et résolu, c'est comme un compte arrêté, il ne change plus.
Et l'événement le prouva; car, le lendemain matin, à cinq heures, je me trouvai sur la route d'York, monté sur un assez bon cheval, et avec cinquante guinées dans ma poche, voyageant pour aider mon père à me choisir un successeur qui viendrait prendre ma place dans sa maison pour me dérober sa tendresse, et peut-être même sa fortune.
Chapitre III.
La barque flotte au gré du vent, Et, sur le perfide élément, De toute part est ballottée; Elle fait eau, puis est jetée Contre un écueil qui l'engloutit.
GAY.
J'ai fait précéder par des rimes et des vers blancs chaque subdivision de cette grande histoire, afin de captiver votre attention par des extraits d'ouvrages plus attrayants que le mien. Les vers que je viens de citer font allusion à un malheureux navigateur qui eut l'audace de démarrer une barque qu'il était incapable de diriger, et se confia aux flots d'un fleuve. Un écolier qui, par étourderie autant que par hardiesse, aurait risqué une semblable tentative ne se trouverait pas, au milieu du courant, dans une situation plus embarrassante que la mienne quand je me vis errant sans boussole sur l'océan de la vie. Mon père avait affecté tant de facilité à briser le noeud qu'on regarde comme le plus fort de tous ceux qui lient les membres de la société, c'était avec une indifférence si imprévue qu'il m'avait, pour ainsi dire, rejeté de sa famille, que tout contribuait à diminuer cette confiance dans mon mérite personnel qui m'avait jusqu'alors soutenu. Le prince Joli, tantôt prince et tantôt fils d'un pêcheur, quittant le sceptre pour la ligne, et son palais pour une chaumière, ne pouvait pas se croire plus dégradé que moi.
Aveuglés par l'amour-propre, nous sommes tellement portés à regarder comme l'apanage nécessaire de notre mérite les accessoires dont nous entoure la prospérité, que lorsque nous nous trouvons livrés à nos seules ressources, et forcés de reconnaître que nous n'avions point de valeur par nous-mêmes, nous sommes tout étonnés de notre peu d'importance, et nous éprouvons une cruelle mortification. À mesure que je m'éloignais de Londres, la voix lointaine de ses clochers me fit entendre plus d'une fois l'avis de: — _Retourne — _qu'entendit autrefois son futur lord-maire[8]; et quand, des hauteurs d'Highgate, je me retournai pour contempler une dernière fois la sombre magnificence de cette métropole, sous son manteau de vapeurs, il me sembla que je laissais derrière moi le contentement, l'opulence, les charmes de la société et tous les plaisirs de la civilisation.
Mais le sort en était jeté. Il n'était pas probable que, par une soumission lâche et tardive, je rentrasse dans les bonnes grâces de mon père. Au contraire, ferme et invariable lui-même dans ses résolutions, loin de me pardonner, il n'aurait eu pour moi que du mépris si dans ce moment je fusse retourné bassement lui dire que j'étais prêt à rentrer dans le commerce. Mon obstination naturelle vint aussi à mon aide, et l'orgueil me représentait tout bas quelle pauvre figure je ferais, et à quelle humiliation, à quel assujettissement je me trouverais exposé par la suite, quand on verrait qu'un voyage de quatre milles avait suffi pour détruire des résolutions affermies par un mois de réflexion. L'espoir même, l'espoir qui n'abandonne jamais le jeune imprudent prêtait son charmant prestige à mes nouveaux projets. Mon père ne pouvait songer sérieusement à faire passer tous ses biens dans une branche collatérale qu'il n'avait jamais aimée. C'était sans doute une épreuve qu'il voulait faire de mes sentiments, et la supporter avec autant de patience que de fermeté était le moyen de gagner son estime et d'arriver à une réconciliation. Je calculai même quelles concessions je pourrais lui faire, et sur quels articles de notre traité supposé je devrais continuer à rester inébranlable. Le résultat de mes combinaisons fut que je devais être d'abord rétabli dans tous les droits que me donnait ma naissance, et qu'alors j'expierais par quelques marques extérieures d'obéissance ma dernière rébellion.
En attendant, j'étais maître de ma personne, et j'éprouvais ce sentiment d'indépendance qui fait tressaillir un jeune coeur d'une joie mêlée de crainte. Ma bourse, sans être abondamment garnie, suffisait pour les besoins d'un modeste voyageur. Je m'étais habitué, pendant que j'étais à Bordeaux, à n'avoir point d'autre valet que moi; mon cheval était jeune et vigoureux; mon imagination ardente et la joie de me trouver momentanément libre dissipèrent bientôt les tristes pensées qui m'avaient assailli au commencement de mon voyage.
Cependant je finis par regretter de ne pas voyager sur une route qui offrît du moins quelque aliment à la curiosité, ou dans une contrée qui pût fournir de temps en temps quelque observation intéressante. Car la route du nord était alors, et peut-être encore aujourd'hui, bien pauvre sous ce rapport; je ne crois pas qu'il soit possible de trouver dans toute la Grande-Bretagne une route qui mérite moins de fixer l'attention. Insensiblement les réflexions revinrent, et elles n'étaient pas toujours sans amertume. Ma muse même, cette coquette qui m'avait conduit au milieu de ce pays sauvage, ma muse, aussi perfide, aussi volage que la plupart des belles, m'abandonna dans ma détresse; et je n'aurais su comment dévorer mon ennui si je n'avais rencontré de temps en temps des voyageurs dont la conversation, sans être fort amusante, m'offrait du moins quelques instants de distraction; des ministres de campagne, qui, après avoir fait la visite de leur paroisse, regagnaient au petit trot leur presbytère; des fermiers ou des nourrisseurs de bestiaux, revenant du marché voisin; des commis marchands, parcourant les villes de province pour faire payer les débiteurs en retard; enfin des officiers qui battaient le pays pour trouver des recrues. Telles étaient alors les personnes qui donnaient de l'occupation aux garde-barrières et aux cabaretiers. Notre conversation roulait sur la religion et sur les dîmes, sur les boeufs et sur le prix du grain, sur les denrées commerciales et sur la solvabilité des détaillants, le tout varié de temps en temps par la description d'un siège ou d'une bataille en Flandre que me faisait le narrateur, peut-être de seconde main. Les voleurs, sujet vaste et fertile, remplissaient tous les vides, et chacun racontait toutes les histoires de brigands qu'il savait; le Fermier d'Or, l'Agile Voleur, Jack Needham et autres héros de l'opéra des Gueux[9] étaient pour nous des noms familiers. À ces récits, comme ces enfants effrayés qui se pressent autour du foyer quand l'histoire du revenant touche à sa fin, les voyageurs se rapprochaient l'un de l'autre, regardaient devant et derrière eux, examinaient l'amorce de leurs pistolets, et juraient de s'accorder mutuellement secours et protection en cas de danger: engagement qui, comme la plupart des alliances offensives et défensives, sort de la mémoire quand il y a quelque apparence de péril.
De tous ceux que j'ai jamais vus poursuivis par des craintes de cette nature, un pauvre diable avec qui je fis route pendant près d'un jour et demi fut celui qui me divertit le plus. Il avait sur sa selle un portemanteau très petit, mais qui semblait fort pesant, et dont la surveillance paraissait l'occuper uniquement. Jamais il ne le perdait de vue un seul instant, et lorsqu'il s'arrêtait et qu'une fille d'auberge s'approchait pour le prendre pendant qu'il descendait de cheval, il la repoussait durement et descendait son portemanteau à la main. C'était avec la même précaution qu'il s'efforçait de cacher non seulement le but de son voyage et le lieu de sa destination, mais même la route qu'il devait prendre le jour suivant. Son embarras était sans égal quand quelqu'un venait à lui demander s'il comptait suivre longtemps la route du nord, ou à quelle auberge il comptait s'arrêter. Il apportait l'attention la plus minutieuse dans le choix de l'endroit où il passerait la nuit, évitant avec soin les auberges isolées et celles qui lui semblaient de mauvaise apparence. À Grantham il ne se coucha pas de toute la nuit, parce qu'il avait vu entrer dans la chambre qui touchait à la sienne un homme louche qui avait une perruque noire et un vieux gilet brodé en or. Malgré ses transes et ses inquiétudes, mon compagnon de voyage, à en juger par son extérieur, était tout aussi en état de se défendre que personne au monde. Il était grand, bien bâti, et la cocarde de son chapeau galonné semblait indiquer qu'il avait servi dans l'armée, ou du moins qu'il appartenait de quelque manière à l'état militaire. Sa conversation, sans être du meilleur ton, était celle d'un homme de sens lorsque les terribles fantômes qu'il avait toujours devant les yeux cessaient un moment de l'occuper; mais la moindre circonstance suffisait pour lui rendre son tremblement convulsif. Une bruyère ouverte, un enclos étaient autant de sujets de terreur; et le sifflet du berger qui rassemblait son troupeau était pour lui le signal du brigand qui appelait sa bande. La vue même d'un gibet, en lui apprenant qu'un voleur venait d'être pendu, ne manquait jamais de lui rappeler qu'il en restait encore beaucoup d'autres à pendre.
J'aurais été bientôt fatigué de la compagnie de cet homme sans la diversion qu'elle faisait à la tristesse de mes pensées. D'ailleurs quelques-unes des histoires effrayantes qu'il racontait avaient par elles-mêmes une sorte d'intérêt qu'augmentent encore la bonne foi et la crédulité du narrateur. Une nouvelle preuve de sa bizarrerie et de son excessive défiance me fournit l'occasion de m'amuser un peu à ses dépens. Dans ses récits, plusieurs des malheureux voyageurs qui venaient à tomber au milieu d'une bande de voleurs n'éprouvaient ce désastre que pour s'être laissés séduire par la mise élégante et la conversation agréable d'un étranger; celui-ci leur avait proposé de faire route ensemble, et sa compagnie semblait leur promettre amusement et protection; il chantait et parlait tour à tour pour leur faire oublier l'ennui du voyage, avait soin qu'ils ne fussent pas écorchés dans les auberges, et leur faisait remarquer les erreurs qui s'étaient glissées dans les mémoires, jusqu'à ce qu'enfin, sous prétexte de leur montrer un chemin plus court, il attirait ses trop confiantes victimes dans quelque forêt, où, rassemblant tout à coup ses camarades par un coup de sifflet, il jetait son manteau et se montrait sous son véritable costume, celui de capitaine de la bande des voleurs; soudain ceux-ci sortaient en foule de leur repaire, et, le pistolet à la main, venaient demander aux imprudents la bourse ou la vie. Vers la conclusion d'une semblable histoire, dont le récit semblait augmenter encore les terreurs paniques du pauvre trembleur, qui sans doute l'avait déjà racontée cent fois, j'observais qu'il me regardait toujours avec un air de doute et de défiance, comme s'il réfléchissait tout à coup qu'il se pourrait qu'au moment même il se trouvât auprès d'un de ces hommes dangereux dont parlait son histoire: aussitôt que ces idées se glissaient dans son esprit, il s'éloignait précipitamment de moi, se retirait de l'autre côté de la grande route, regardait devant, derrière et autour de lui, examinait ses armes, et semblait se préparer à la fuite ou au combat, selon la circonstance.
La défiance qu'il manifestait dans ces occasions semblait n'être que momentanée et me paraissait trop plaisante pour que je pensasse à m'en offenser. D'ailleurs dans ce temps-là on pouvait avoir l'apparence d'un homme comme il faut, et n'en être pas moins un voleur de grand chemin. La division des états n'étant pas aussi marquée alors qu'elle l'est depuis cette époque, la profession de l'aventurier poli qui vous escamotait votre argent chez White[10] à la bassette ou au jeu de boules était souvent unie à celle du brigand avoué qui, dans la bruyère de Bagshot ou à la plaine de Finchley, demandait la bourse ou la vie à son confrère le dameret. Il y avait aussi une teinte de férocité dans les moeurs du temps, qui depuis a été bien adoucie ou s'est évanouie entièrement. Il me semble que ceux qui avaient perdu tout espoir embrassaient alors avec moins de répugnance toute espèce de moyen de réparer les torts de la fortune.
Nous n'étions plus au temps, il est vrai, où Anthony-a-Wood[11] déplorait l'exécution de deux beaux garçons pleins d'honneur et de courage qui furent pendus sans pitié à Oxford, parce que leur détresse les avait forcés de lever des contributions sur les chemins. Cependant les environs de la métropole étaient alors en grande partie couverts de bruyères, et les cantons de province moins peuplés étaient fréquentés par cette classe de bandits (dont l'existence sera un jour inconnue) qui faisaient leur métier avec une sorte de courtoisie. Semblables à Gibbet, dans le Stratagème des Petits-Maîtres[12], ils se piquaient d'être les gens les mieux élevés de la route, et d'apporter une grande politesse dans l'exercice de leur vocation. Un jeune homme dans ma position ne pouvait donc s'indigner beaucoup d'une méprise qui le faisait comprendre dans la classe honorable de ces déprédateurs. Au contraire, je m'amusais à éveiller et à endormir tour à tour les craintes et les soupçons de mon brave; et je me plaisais à jeter encore plus de trouble et de dérangement dans une cervelle que la nature n'avait pas trop bien organisée. Lorsque, séduit par la franchise de mes manières, il me semblait dans une sécurité parfaite, je lui faisais une ou deux questions sur le but de son voyage ou sur la nature de l'affaire qui l'occasionnait; c'en était assez pour lui faire prendre l'alarme, et il s'empressait aussitôt de gagner le large. Voici, par exemple, une conversation que nous eûmes ensemble sur la force et sur la vigueur comparative de nos chevaux.
— Oh! monsieur, dit mon compagnon, j'avoue que pour le galop mon cheval ne peut pas le disputer au vôtre. Mais permettez-moi de vous dire que le trot est le véritable pas du cheval de poste, et qu'au trot je pourrais vous défier si nous étions près d'une ville. Je parierais une bouteille de porto que je vous vaincrais à la course (caressant son bucéphale avec ses éperons).
— Contentez-vous, monsieur: voici une plaine qui me paraît favorable.
— Hem… hem… reprit mon ami en hésitant. Je n'aime pas à fatiguer inutilement mon cheval. On ne sait pas ce qui peut arriver en cas d'alarme… D'ailleurs, monsieur, quand j'ai dit que j'étais prêt à parier, j'entendais que nos chevaux seraient également chargés: je suis sûr que le vôtre porte environ trente livres de moins que le mien.
— Qu'à cela ne tienne, monsieur. Combien peut peser ce portemanteau?
— Mon po… po… portemanteau? reprit-il en tremblant; oh! très peu… rien… Ce ne sont que quelques chemises et quelques paires de bas.
— À le voir, je croirais qu'il pèse davantage; et je parie la bouteille de porto qu'il fait toute la différence de la charge de mon cheval à celle du vôtre.
— Vous vous trompez, monsieur, je vous assure. En vérité, vous vous trompez, reprit-il en se retirant de l'autre côté de la route, comme c'était son usage dans ces occasions alarmantes.
— Je suis prêt à risquer la bouteille, lui dis-je en le suivant; et qui plus est, je parie dix contre un qu'avec votre portemanteau en croupe, je vous devance encore à la course.
À cette proposition, qui ne lui semblait que trop claire, mon homme trembla de tous ses membres. De rouge pourpre son nez devint pâle et jaunâtre, et la peur fit disparaître pour un instant les traces que le vin y avait laissées; ses dents claquaient fortement, et il semblait attendre, dans l'agonie de la terreur, que je donnasse le coup de sifflet pour rassembler toute ma bande. Comme je vis qu'il ne pouvait plus parler, et qu'il avait même peine à se tenir sur son cheval, je m'empressai de le rassurer en lui demandant quel était un clocher que je commençais à distinguer à quelque distance, et en lui faisant observer que nous étions si près d'un village que nous n'avions plus à craindre de faire de mauvaises rencontres sur la route. Ces paroles lui rendirent un peu de courage: sa figure s'épanouit, son nez reprit sa couleur naturelle; mais je m'aperçus qu'il avait de la peine à oublier ma téméraire proposition, et que je lui paraissais encore un peu suspect. Je vous ennuie de tous ces détails; mais je vous parle aussi longuement du caractère de cet homme, et de la manière dont je m'amusai à ses dépens, parce que ces circonstances, quelque frivoles qu'elles fussent, eurent par la suite une grande influence sur des incidents que j'étais loin de prévoir, et que je vous raconterai lorsque j'en serai à cette époque de ma vie. Mais alors la conduite de cet homme ne m'inspira que du mépris, et me confirma dans l'opinion que, de tous les sentiments qui dégradent l'humanité et font souffrir cruellement celui qui les éprouve, il n'en est point de plus inquiétant, de plus pénible et de plus méprisable que la poltronnerie.
Chapitre IV.
Tout le peuple écossais rampe dans l'indigence, Vous disent fièrement les dédaigneux Anglais. Quand nous voyons chez nous venir un Écossais, Faut-il donc le blâmer de chercher plus d'aisance?
CHURCHILL.
Il existait à cette époque un ancien usage qui, je crois, n'est plus observé aujourd'hui. Les longs voyages se faisant à cheval, et par conséquent à petites journées, il était d'usage de passer le dimanche dans quelque ville où le voyageur pût entendre le service divin, et son cheval jouir du jour de repos, institution également louable par son double motif. Une autre coutume, qui rappelait l'ancienne hospitalité anglaise, était que le maître d'une auberge un peu considérable, pour célébrer aussi le septième jour, se dépouillant de son caractère de publicain, invitait ses hôtes à partager son dîner de famille et son pouding. Cette invitation était ordinairement acceptée avec plaisir. Les personnes du plus haut rang ne croyaient pas déroger en prenant place à la table de l'aubergiste; et la bouteille de vin qu'on demandait après dîner, pour boire à sa santé, était la seule récompense qu'on lui offrît, et le seul article qu'il fût permis de payer.
J'étais né citoyen du monde, et mon goût m'appelait toujours où je pouvais m'instruire dans la connaissance de l'homme; je n'avais d'ailleurs aucune prétention de dignité, et je ne manquais jamais d'accepter l'hospitalité du dimanche, soit qu'elle me fût offerte à la Jarretière, au Lion d'Or ou au Grand-Cerf. L'honnête aubergiste, qui ce jour-là se croyait un grand personnage, tout fier de voir assis à sa table les hôtes qu'il servait les autres jours, donnait souvent carrière à sa bonne humeur, et ne négligeait rien pour égayer ses convives, les beaux esprits de l'endroit, planètes secondaires qui accomplissaient leur révolution autour de leur orbite supérieur. Le magister, l'apothicaire, le procureur et le ministre lui-même ne dédaignaient pas de prendre part à ce festin hebdomadaire. Les voyageurs, arrivant des différentes parties du royaume, et ne différant souvent pas moins par leurs manières que par leur langage, formaient presque toujours une réunion piquante qui ne pouvait manquer de plaire à l'observateur, en lui offrant une légère esquisse des moeurs et du caractère de plusieurs contrées différentes.
C'était un de ces jours solennels, et dans une semblable occasion, que je me trouvais avec mon craintif compagnon de voyage dans la ville de Darlington, dépendante de l'évêché de Durham, et nous allions prendre place à la table de l'aubergiste de l'Ours-Noir, - - dont la face rubiconde annonçait un bon vivant, lorsque notre hôte nous informa, d'un ton qui pouvait tenir lieu d'apologie, qu'un gentilhomme écossais devait dîner avec nous.
— Un gentilhomme!… Quelle sorte de gentilhomme? dit précipitamment mon compagnon, dont l'imagination, toujours prête à s'alarmer, pensait sans doute alors aux gentilshommes de grand chemin.
— Parbleu! une espèce écossaise de gentilhomme, reprit notre hôte. Ils sont tous nobles, comme vous savez, même sans une chemise sur le dos. Mais celui-ci a un air d'aisance; je le crois un marchand de bestiaux, franc Écossais, autant qu'aucun de ceux qui ont jamais traversé le pont de Berwick.
— Qu'il vienne; j'y consens de tout mon coeur, répondit mon ami; et, se tournant vers moi, il me communiqua ses réflexions.
— Je respecte les Écossais, monsieur; j'aime et j'honore ce peuple à cause de ses excellents principes. On dit qu'il est pauvre et malpropre, mais parlez-moi de la probité sterling, quoique vêtue de haillons, comme dit le poète; des gens dignes de foi m'ont assuré qu'on ne connaissait pas en Écosse le vol des grands chemins.
— C'est parce qu'ils n'ont rien à perdre, dit mon hôte avec le rire étouffé de l'amour-propre satisfait.
— Non, non, répondit une forte voix derrière lui, c'est parce que vos jaugeurs et vos inspecteurs anglais, que vous avez envoyés au- delà de la Tweed, se sont emparés du métier, et n'ont rien laissé à faire aux gens du pays.
— Bien dit, M. Campbell, reprit l'aubergiste; je ne vous croyais pas si près de nous, mais vous savez qu'il faut de temps en temps le petit mot pour rire… Et comment vont les marchés dans le midi?
— Comme à l'ordinaire, dit M. Campbell: les sages vendent et achètent, et les fous sont vendus et achetés.
— Oui, mais les sages et les fous dînent, reprit notre hôte jovial; et voici une pièce de boeuf que nous ferions bien d'attaquer.
En disant ces mots, il saisit son large couteau, s'attribua, suivant l'usage, la place d'honneur, s'assit sur sa grande chaise, d'où il pouvait dominer sur toute la table, et se mit à servir ses convives.
C'était la première fois que je voyais un Écossais; et, dès mon enfance, j'avais été nourri de préjugés contre cette nation. Mon père, comme vous le savez, était d'une ancienne famille du Northumberland, qui avait toujours résidé à Osbaldistone-Hall, dont je n'étais pas alors très éloigné. Déshérité par son père en faveur de son frère cadet, il en avait toujours conservé un ressentiment si vif qu'il ne parlait presque jamais de la famille dont il descendait, et qu'il ne trouvait rien de plus ridicule et de plus absurde que de s'enorgueillir de ses ancêtres. Toute son ambition était d'être appelé William Osbaldistone, le premier ou du moins l'un des premiers négociants de Londres; et il fût descendu en droite ligne de Guillaume le Conquérant, que sa vanité en eût été moins flattée que d'entendre le bruit et l'agitation que son arrivée causait parmi les taureaux, les ours et les agents de change de Stock-Alley[13]. Il désirait que je restasse dans l'ignorance de ma noble origine, dans la crainte que mes sentiments ne fussent pas d'accord avec les siens sur ce sujet. Mais ses desseins, comme il arrive aux projets les mieux combinés, furent renversés jusqu'à un certain point par un être que son orgueil n'eût jamais cru capable de les contrarier. Sa nourrice, vieille bonne femme de Northumberland, qui lui était attachée dès l'enfance, était la seule personne de son pays natal pour laquelle il eût conservé de l'affection; et, quand la fortune lui avait souri, le premier usage qu'il avait fait de ses faveurs avait été d'assurer une honnête aisance à Mabel Rikets, et de la faire venir auprès de lui. À la mort de ma mère c'était elle qui avait été chargée d'avoir pour moi ces soins, ces tendres attentions que l'enfance exige de la tendresse maternelle. Ne pouvant parler à son maître, qui le lui avait défendu, des bruyères et des vallons de son cher Northumberland, elle s'en dédommageait avec moi, et me faisait le récit des histoires de sa jeunesse, et des traditions conservées dans le pays. Je l'écoutais avec l'avidité de l'enfance; il me semble voir encore la vieille Mabel, la tête légèrement agitée par le tremblement de l'âge, avec sa coiffe aussi blanche que la neige, les traits un peu ridés, mais conservant encore cet air de santé qu'elle devait à l'habitude des travaux champêtres. Je crois la voir regarder en soupirant, par la fenêtre, les murs de brique et la rue étroite, lorsqu'elle finissait sa chanson favorite, que je préférais alors, et, pourquoi ne dirais-je pas la vérité?… que je préfère encore à tous les grands airs sortis de la tête d'un docteur en musique[14] italien.
Quand reverrai-je nos vieux chênes. Le lierre et ses riants festons Suspendus aux rameaux des frênes? Leur verdure est cent fois plus belle sur nos monts.
Mabel, dans ses légendes, déclamait toujours contre la nation écossaise avec toute l'animosité dont elle était capable. Les habitants de la frontière opposée remplissaient, dans ses récits, le rôle que les ogres et les géants aux bottes de sept lieues jouent ordinairement dans les contes des nourrices. Fallait-il s'en étonner? n'était-ce pas Douglas-le-Noir qui avait égorgé lui- même l'héritier de la famille d'Osbaldistone, le jour que cet infortuné venait de prendre possession du bien de ses pères, en le surprenant, lui et ses vassaux, au milieu d'une fête qu'il avait donnée à cette occasion? N'était-ce pas Wat-le-Diable qui, du temps de mon bisaïeul, s'était emparé, dans les environs de Lanthorn, de tous les agneaux d'un an[15] de Lanthorn-Side? Et n'avions-nous pas mille trophées qui, suivant la version de la vieille Mabel, attestaient quelle vengeance éclatante nous en avions tirée? Sir Henry Osbaldistone, cinquième du nom, n'avait-il pas enlevé la belle Jessy de Fairnington? et, nouvel Achille, n'avait-il pas défendu sa Briséis contre les forces réunies des plus vaillants chefs de l'Écosse? Ne nous étions-nous pas toujours signalés dans les combats que l'Angleterre avait livrés à sa rivale? Les guerres du nord avaient été la source de tous nos malheurs et de toute notre gloire.
À force d'entendre répéter ces histoires pendant mon enfance, je finis par regarder l'Écosse comme l'ennemie naturelle de l'Angleterre; et mes préventions furent encore augmentées par les discours que j'entendais quelquefois tenir à mon père. Il s'était engagé dans de vastes spéculations, et avait acheté des bois immenses qui appartenaient à de riches propriétaires du fond de l'Écosse. Il répétait sans cesse qu'il les trouvait beaucoup plus empressés à conclure des marchés et à exiger des arrhes considérables qu'à remplir eux-mêmes leurs engagements. Il soupçonnait aussi les négociants écossais qu'il était obligé d'employer pour agents dans ces occasions de s'être approprié dans les bénéfices une part beaucoup plus considérable que celle qui devait leur revenir. En un mot, si Mabel se plaignait des guerriers écossais des anciens temps, M. Osbaldistone ne se déchaînait pas avec moins de violence contre les artifices de ces modernes Sinons; tous deux m'inspirèrent, sans le savoir, une aversion sincère pour les habitants du nord de la Grande-Bretagne, et dès lors je les regardai comme un peuple cruel et sanguinaire en temps de guerre, perfide en temps de paix, avare, intéressé, fourbe et de mauvaise foi dans les affaires, et n'ayant point de bonnes qualités, à moins qu'on ne dût ce nom à une férocité qui ressemblait à du courage dans les combats, et à une duplicité qui leur tenait lieu de prudence dans les affaires. Pour justifier, ou du moins pour excuser ceux qui m'avaient donné de semblables préjugés, je dois faire remarquer que les Écossais ne rendaient pas alors plus de justice aux Anglais. Les deux nations couvaient secrètement les étincelles d'une haine nationale, étincelles dont un démagogue a voulu former une flamme terrible qui manqua d'embraser les deux royaumes, et qui, j'espère, est à présent heureusement éteinte dans ses propres cendres.[16]
C'était donc avec une impression défavorable que je regardai le premier Écossais que je rencontrai. Son extérieur répondait beaucoup à l'idée que je m'étais formée des hommes de sa nation. Il avait les traits durs, ces formes athlétiques qui les caractérisent, avec ce ton national et cette manière lente et pédantesque qu'ils prennent en parlant, et qui provient du désir de déguiser la différence de leur idiome ou de leur dialecte. Je remarquais aussi la défiance et la brusquerie de ses compatriotes dans les réponses qu'il faisait aux questions qui lui étaient adressées; mais je ne m'attendais pas à trouver dans un Écossais un air de supériorité qu'il ne paraissait pas affecter, mais qui semblait le mettre naturellement au-dessus de la société dans laquelle le hasard l'avait conduit. Son habillement était aussi grossier qu'il pouvait l'être, quoique cependant il fût propre et décent; et, dans un temps où le moindre gentilhomme faisait de grandes dépenses pour sa toilette, il annonçait la médiocrité, sinon l'indigence. Sa conversation prouvait qu'il s'occupait du commerce de bestiaux, métier peu distingué; cependant, malgré ces désavantages, il semblait traiter le reste de la compagnie avec cet air froid de politesse et de condescendance qui annonce une supériorité réelle ou imaginaire dans celui qui le prend sans affectation. Quand il donnait son avis sur quelque point, c'était d'un ton tranchant, comme si ce qu'il disait ne pouvait être ni réfuté ni même révoqué en doute. Notre aubergiste et ses hôtes du dimanche, après avoir fait quelques efforts pour soutenir leur opinion, dans l'espérance de l'emporter, grâce à la force de leurs poumons, finissaient par céder à l'autorité imposante de M. Campbell, qui s'emparait ainsi de la conversation, et la dirigeait à son gré. Je fus tenté, par curiosité, de lui disputer moi-même le terrain, me fiant à la connaissance que j'avais acquise du monde pendant mon séjour en France, et à l'éducation assez distinguée que j'avais reçue. Sous le rapport littéraire, je vis qu'il ne pouvait pas même entrer en lutte, et que les talents incultes, mais énergiques, qu'il avait reçus de la nature, n'avaient jamais été polis par l'éducation; mais je le trouvais beaucoup plus au fait que je ne l'étais moi-même de l'état actuel de la France, du caractère du duc d'Orléans, qui venait d'être nommé régent du royaume, et de celui des ministres dont il était entouré; ses remarques fines, malicieuses, et souvent même satiriques, étaient celles d'un homme qui avait étudié attentivement l'état politique de cette nation.
Quand la conversation venait à tomber sur la politique, Campbell observait un silence et exprimait une modération qui pouvaient être commandés par la prudence. Les divisions des whigs et des tories agitaient alors toute l'Angleterre et l'ébranlaient jusque dans ses fondements. Un puissant parti, appuyant en secret les prétentions du roi Jacques, menaçait la dynastie de Hanovre, à peine établie sur le trône. Toutes les auberges retentissaient des cris des jacobites et de leurs adversaires; et comme la politique de notre hôte était de ne jamais se quereller avec de bonnes pratiques, mais de les laisser se chamailler comme bon leur semblait, sa table était tous les dimanches le théâtre de discussions aussi violentes et aussi animées que s'il avait traité le conseil général de la ville. Le ministre et l'apothicaire, avec un petit homme qui ne parlait pas de son état, mais qu'à certains gestes assez expressifs je pris pour le barbier, embrassèrent la cause des épiscopaux et des Stuarts. Le collecteur des taxes, comme son devoir l'y obligeait, et le procureur, qui ambitionnait une place lucrative dépendante de la couronne, ainsi que mon compagnon de voyage, qui prenait le plus grand intérêt à la discussion, ne défendaient pas avec moins de chaleur la cause du roi George et de la succession protestante. Les arguments étant épuisés, on en vint aux cris, puis aux jurements, puis aux querelles: enfin, les deux partis en appelèrent à M. Campbell, dont chacun d'eux brûlait de s'assurer l'approbation.
— Vous êtes Écossais! monsieur, criait un parti; un gentilhomme de votre nation doit se déclarer pour les droits héréditaires.
— Vous êtes presbytérien! monsieur, disait le parti opposé; vous ne sauriez être partisan du pouvoir absolu.
— Messieurs, dit notre oracle lorsqu'il put obtenir un moment de silence, je ne doute pas que le roi George ne mérite la prédilection de ses amis, et s'il parvient à se maintenir sur le trône, eh bien, il pourra faire le cher collecteur intendant de la couronne, donner à notre ami M. Quitam la place de commissaire général; il pourra aussi accorder quelque bonne récompense à ce brave monsieur qui est assis sur son portemanteau, qu'il préfère à une chaise: mais sans contredit le roi Jacques est aussi une bienveillante personne; et si les cartes venaient à se mêler et que la chance tournât pour lui, il pourrait, s'il le voulait, appeler le révérend ministre à l'archevêché de Cantorbéry, nommer le docteur Mixit premier chirurgien de sa maison, et confier sa barbe royale aux soins de notre ami Latherum. Mais, comme je doute fort qu'aucun des deux souverains envoyât un verre de vin à Robert Campbell, quand même il le verrait mourir de soif, je donne ma voix à Jonatham Brown, notre hôte, et je le proclame roi des échansons, à condition qu'il ira nous chercher une autre bouteille aussi bonne que la dernière.
Cette saillie fut reçue avec des applaudissements unanimes; et lorsque M. Brown eut rempli la condition qu'on avait mise à son élévation, il ne manqua pas d'apprendre à ses convives que, tout pacifique qu'était M. Campbell, il n'en était pas moins aussi vaillant qu'un lion. Croiriez-vous qu'à lui seul il a mis en fuite sept brigands qui l'attaquèrent sur la route de Wistom-Tryste?
— Vous vous trompez, mon cher, dit Campbell en l'interrompant; ils n'étaient que deux; encore étaient-ce deux poltrons qui ne se doutaient pas de leur métier.
— Comment, monsieur, dit mon compagnon de voyage en rapprochant de Campbell sa chaise, ou plutôt son portemanteau, est-il réellement bien possible que seul vous ayez mis en fuite deux brigands?
— Très possible, monsieur, reprit Campbell, et je ne vois pas qu'il y ait rien là d'extraordinaire. Je n'en aurais pas craint quatre de cette sorte.
— En vérité, monsieur, reprit mon ami, je serais charmé d'avoir le plaisir de faire route avec vous. Je vais dans le nord, monsieur.
Cette information gratuite et volontaire sur la route qu'il comptait prendre, la première que j'eusse entendu donner par mon compagnon, ne parut pas faire beaucoup d'impression sur l'Écossais, qui ne répondit pas à sa confiance.
— Nous ne pouvons pas voyager ensemble, reprit-il sèchement; vous êtes sans doute bien monté, monsieur, et moi je voyage maintenant à pied, ou sur un bidet montagnard qui fait à peine deux milles à l'heure.
En disant ces mots, il jeta sur la table le prix de la bouteille de vin qu'il avait demandée, et il s'apprêtait à sortir lorsque mon compagnon l'arrêta, et, le prenant par le bouton de son habit, le tira dans une embrasure de croisée. Je crus entendre qu'il lui réitérait sa demande de l'accompagner, ce que M. Campbell semblait refuser.
— Je vous défraierai de tout, monsieur, dit le voyageur, qui pour le coup croyait avoir trouvé un argument irrésistible.
— C'est impossible, dit Campbell d'un air de dédain; j'ai affaire à Rothbury.
— Mais je ne suis pas très pressé; je puis me détourner un peu, et je ne regarde pas à un jour pour m'assurer un bon compagnon de voyage.
— En vérité, monsieur, dit Campbell, je ne saurais vous rendre le service que vous semblez désirer. Je voyage, ajouta-t-il en levant fièrement la tête, je voyage pour mes affaires particulières; si vous voulez suivre mon conseil, vous ne vous réunirez pas aux étrangers que vous vous rencontrerez sur la route, et vous ne direz à personne le chemin que vous comptez prendre. Alors, sans plus de cérémonie, il dégagea son bouton, malgré les efforts du voyageur pour le retenir, et s'approchant de moi: — Votre ami, monsieur, me dit-il, est trop communicatif, attendu la nature du dépôt qui lui est confié.
— Monsieur, repris-je, n'est point mon ami, c'est un voyageur que j'ai rencontré sur la route. Je ne connais ni son nom ni ses affaires, et vous paraissez beaucoup plus avant que moi dans sa confiance.
— Je voulais seulement dire, reprit-il précipitamment, qu'il paraît être un peu trop empressé à offrir l'honneur de sa compagnie à ceux qui ne la désirent pas.
M. Campbell, sans faire d'autres observations, se contenta de me souhaiter un bon voyage, et la compagnie se retira.
Le lendemain je me séparai de mon timide compagnon de voyage; car je quittai la grande route du nord pour suivre plus à l'ouest la direction du château d'Osbaldistone, résidence de mon oncle. Comme il semblait toujours conserver quelques soupçons sur mon compte, je ne saurais dire s'il fut content ou fâché de mon départ. Quant à moi, ses frayeurs avaient cessé de m'amuser, et, à dire le vrai, ce fut avec la plus grande joie que je me vis débarrassé de lui.
Chapitre V.
Que mon coeur bat, lorsque je vois La nymphe sur son palefroi Courir gaîment dans nos campagnes, Gravir les rocs et les montagnes, Et poursuivre le daim léger Sans courir le moindre danger!
SOMERVILLE, La Chasse.
En approchant de ces lieux, que je me représentais comme le berceau de ma famille, j'éprouvai cet enthousiasme que des sites sauvages et romantiques inspirent aux amants de la nature. Délivré du babil importun de mon compagnon, je pouvais remarquer la différence que présentait le pays avec celui que j'avais traversé jusqu'alors. Au lieu de dormir au milieu des saules et des roseaux, les rivières, qui méritaient enfin ce nom, roulaient leurs ondes sous l'ombrage d'un bois naturel, tantôt se précipitaient du haut d'une colline, tantôt serpentaient dans ces vallées solitaires qui s'ouvrent sur la route de distance en distance, et semblent inviter le voyageur à explorer leurs détours. Les monts Cheviots s'élevaient devant moi dans leur imposante majesté, non pas avec cette variété sublime de rocs et de vallées qui caractérise les montagnes du premier ordre, mais n'offrant qu'une masse immense de rochers aux sommets arrondis, dont le sombre aspect et l'étendue sans bornes avaient un caractère de grandeur propre à frapper l'imagination.
Au milieu de ces montagnes était le glen ou vallée étroite au bout de laquelle s'élevait le château de ma famille. Une partie des propriétés immenses qui en dépendaient avait été depuis longtemps aliénée par la prodigalité ou par l'inconduite de mes ancêtres; mais il en restait encore assez pour que mon oncle fût regardé comme l'un des plus riches propriétaires du comté. J'avais appris, par quelques informations sur la route, qu'à l'exemple des autres seigneurs du pays, il employait la plus grande partie de sa fortune à remplir, avec le plus grand faste, les devoirs d'une hospitalité prodigue, ce qu'il regardait comme essentiel pour soutenir la dignité de sa famille.
J'avais déjà aperçu du haut d'une éminence le château d'Osbaldistone, antique et vaste édifice qui se détachait du milieu d'un bois de chênes druidiques; et je me dirigeais de ce côté avec toute la diligence que les sinuosités et le mauvais état de la route me permettaient de faire, lorsque mon cheval, tout fatigué qu'il était, dressa l'oreille aux aboiements répétés d'une meute de chiens qui se faisaient entendre dans l'éloignement. Je ne doutai point que la meute ne fût celle de mon oncle, et je me rangeai de côté dans le dessein de laisser passer les chasseurs sans les interrompre, persuadé que ce serait fort mal choisir mon temps que de me présenter à mon oncle au milieu d'une partie de chasse, et résolu, quand ils seraient passés, d'aller attendre leur retour au château. Je m'arrêtai donc sur une éminence, et, éprouvant ce genre d'intérêt que cet amusement champêtre est si propre à inspirer, j'attendis avec impatience l'approche des chasseurs.
Le renard, lancé vivement et presque aux abois, déboucha d'un taillis qui fermait le côté droit de la vallée. Sa queue traînante, son poil sali, son pas qui ne s'allongeait plus qu'avec peine, tout annonçait qu'il succomberait bientôt, et le corbeau carnivore, suspendu sur sa tête, semblait déjà le regarder comme sa proie. Le pauvre Reynard[17] traversa la rivière qui coupe la petite vallée, et il se traînait le long d'une ravine de l'autre côté de ses bords sauvages, lorsque la meute s'élança hors du taillis avec le piqueur et trois ou quatre cavaliers. Les chiens se précipitèrent sur ses traces, et les chasseurs les suivirent au grand galop malgré l'inégalité du terrain. C'étaient des jeunes gens, grands et robustes, bien montés, et portant tous une veste verte, une culotte de peau et une casquette jaune, uniforme d'une association de chasse formée sous les auspices de sir Hildebrand Osbaldistone. Voilà mes cousins, sans doute, pensai-je en moi-même lorsqu'ils passèrent devant moi. À quelle réception dois-je m'attendre parmi ces dignes successeurs de Nemrod? Il est peu probable que moi, qui n'ai jamais chassé de ma vie, je me trouve heureux dans la famille de mon oncle! Une nouvelle apparition interrompit ces réflexions.
C'était une jeune personne dont la figure pleine de grâce et d'expression était animée par l'ardeur de la chasse. Elle montait un superbe cheval noir de jais, et tacheté par l'écume qui jaillissait du mors; elle portait un costume alors peu commun, semblable à celui de l'autre sexe, et qu'on a depuis appelé costume d'équitation ou d'amazone. Cette mode, qui s'était introduite pendant mon séjour en France, était entièrement nouvelle pour moi. Ses longs cheveux noirs flottaient au gré du vent, ayant, dans le feu de la chasse, brisé le lien qui les tenait prisonniers. Le terrain escarpé et inégal, à travers lequel elle dirigeait son cheval avec une adresse et une présence d'esprit admirables, la retarda dans sa course, et j'eus le temps de contempler ses traits brillants et animés, auxquels la singularité de son habillement semblait encore prêter un nouveau charme. En passant devant moi, son cheval fit un bond irrégulier au moment où, arrivée sur un terrain uni, elle piquait des deux pour rejoindre la chasse. Je saisis cette occasion pour m'approcher d'elle, sous prétexte de la secourir; mais j'avais bien vu qu'elle ne courait pas le moindre danger; et la belle amazone ne témoigna pas même la plus légère frayeur. Elle me remercia néanmoins par un sourire de mes bonnes intentions, et je me sentis encouragé à mettre mon cheval au même pas que le sien, et à rester à côté d'elle. Les cris triomphants des chasseurs et le son bruyant du cor nous annoncèrent qu'il n'était plus nécessaire de nous presser, puisque la chasse était finie.
L'un des jeunes gens que j'avais déjà vus s'approcha de nous, agitant dans l'air la queue du renard d'un air de triomphe, et semblant narguer ma belle compagne.
— Je vois, dit-elle, je vois fort bien; mais ne faites pas tant de bruit. Si Phébé n'avait pas été dans un sentier rocailleux, ajouta-t-elle en caressant le cou de son cheval, vous n'auriez pas lieu de chanter victoire.
Ce jeune chasseur était alors tout près d'elle, et je remarquai qu'ils me regardèrent tous les deux et parlèrent entre eux à voix basse, la jeune personne paraissant le prier de faire quelque chose qui semblait lui déplaire, ce qu'il témoignait par un air de retenue et de circonspection qui tenait presque de la mauvaise humeur. Elle tourna aussitôt la tête de son cheval de mon côté en disant: — C'est bon, c'est bon, Thorncliff; si vous ne le voulez pas, ce sera moi, voilà tout. Monsieur, ajouta-t-elle en me regardant, je cherchais à décider ce jeune homme, modèle de politesse et de galanterie, à s'informer auprès de vous si, dans le cours de vos voyages dans cette contrée, vous n'auriez pas entendu parler d'un de nos amis, M. Frank Osbaldistone, que nous attendons depuis quelques jours.
Je fus trop heureux de trouver une occasion aussi favorable pour me faire connaître, et j'exprimai ma reconnaissance d'une demande aussi obligeante.
— En ce cas, monsieur, reprit-elle, comme la politesse de mon cher cousin semble être encore endormie, vous voudrez bien me permettre, quoique cela ne soit pas trop convenable, de me constituer maîtresse des cérémonies, et de vous présenter le jeune squire Thorncliff Osbaldistone, et Diana Vernon qui a aussi l'honneur d'être la parente de votre charmant cousin.
Il y avait un mélange de finesse, de simplicité et d'ironie dans la manière dont miss Vernon prononça ces paroles. Je m'empressai de lui renouveler mes remerciements et de lui témoigner combien je me félicitais d'avoir eu le bonheur de les rencontrer. À parler vrai, le compliment était tourné de manière que miss Vernon pouvait aisément s'en approprier la plus grande partie, car Thorncliff semblait être une espèce de campagnard, et sans la moindre éducation. Il me secoua pourtant la main, et fit alors connaître son intention de me quitter pour aller aider ses frères à compter les chiens et à rassembler la meute, intention qu'il eut l'air de communiquer à miss Vernon sans penser à s'en servir pour s'excuser auprès de moi.
— Le voilà, dit miss Vernon en le suivant des yeux, le voilà le prince des maquignons et des palefreniers! Mais ils sont tous de même, et par cet aimable personnage vous pouvez juger de toute la famille. Avez-vous lu Markham?
— Markham? Je ne me rappelle même pas avoir entendu parler d'un auteur de ce nom.
— N'avoir pas lu Markham! Pauvre ignorant! ne savez-vous donc pas que c'est l'Alcoran de la tribu sauvage dans laquelle vous venez résider? Markham! l'auteur le plus célèbre qui ait jamais écrit sur la fauconnerie! Je commence à désespérer de vous; et je crains bien que vous ne connaissiez pas davantage les noms plus modernes de Gibson et de Bartlet.
— Non, en vérité, miss Vernon.
— Et vous ne rougissez pas! Allons, je vois qu'il faudra vous renier pour notre cousin. Vous ne savez donc pas ferrer un cheval, le panser et l'étriller?
— J'avoue que je laisse ce soin au maréchal ou au valet d'écurie.
— Incroyable insouciance! Et savez-vous du moins éverrer un chien ou l'écourter, rappeler un faucon et le dresser au leurre; ou bien…
— De grâce, épargnez ma confusion; j'avoue que je ne possède aucun de ces rares talents.
— Au nom du ciel, M. Frank, que savez-vous faire?
— Presque rien, miss Vernon: quand mon cheval est sellé, je le monte, et voilà toute ma science.
— Encore est-ce quelque chose, dit miss Vernon en mettant le sien au galop.
Il y avait une espèce de palissade qui barrait le chemin, et je m'avançais pour l'ouvrir, lorsque miss Vernon la franchit en souriant; je me fis un point d'honneur de la suivre, et en un instant je fus à ses côtés.
— Allons, je vois qu'il ne faut pas encore perdre tout espoir, et qu'on pourra finir par faire quelque chose de vous. À dire le vrai, je craignais que vous ne fussiez un Osbaldistone très dégénéré. Mais qui peut vous amener dans le château aux ours? car c'est ainsi que les voisins ont baptisé notre manoir. Vous êtes libre de rester à Londres, je suppose.
Le ton amical que ma charmante compagne prenait avec moi m'encouragea à imiter sa familiarité, et, charmé de l'intimité qui s'établissait entre nous, je lui répondis à voix basse: — Il est possible, miss Vernon, que j'eusse regardé ma résidence à Osbaldistone-Hall comme une sévère pénitence, d'après le portrait que vous m'avez fait de ses habitants, s'il n'y avait pas une exception dont vous ne m'avez point parlé.
— Ah! Rashleigh? dit miss Vernon.
— Non, en vérité; je pensais, excusez-moi, à une personne qui est beaucoup plus près de moi.
— Je suppose qu'il serait convenable de ne pas faire semblant de vous comprendre; mais à quoi bon ces simagrées? votre compliment mérite bien une révérence; comme je suis à cheval, vous voudrez bien m'en dispenser pour le moment, quitte plus tard à faire valoir vos droits. Mais sérieusement je mérite votre exception, car, au milieu de vos ours de cousins, je vous assure que sans moi vous trouveriez à peine à qui parler dans le château, à l'exception pourtant du vieux prêtre et de Rashleigh.
— Et qu'est-ce donc que ce Rashleigh, au nom du ciel?
— Rashleigh est un personnage qui voudrait que tout le monde fût comme lui; car alors il serait comme tout le monde. C'est le plus jeune des fils de sir Hildebrand. Il est environ de votre âge; mais il n'est pas si… Il n'est pas bien, en un mot. En revanche, la nature lui a donné quelques grains de bon sens, et l'éducation y a ajouté une assez bonne dose d'instruction. Il est ce que nous appelons un homme d'esprit dans ce pays où les hommes d'esprit sont rares. Il se destine à l'Église, mais il ne paraît nullement pressé d'entrer dans les ordres.
— De l'Église catholique?
— L'Église catholique! Et de quelle autre Église? Mais j'oubliais, on m'a dit que vous étiez un hérétique. Est-ce vrai, M. Osbaldistone?
— Je ne dois pas nier l'accusation.
— Cependant vous avez habité hors de l'Angleterre, et dans les pays catholiques?
— Pendant près de quatre ans.
— Vous avez vu des couvents?
— Souvent; mais je n'y ai pas vu grand-chose qui recommandât la religion catholique.
— Ceux qui habitent ces couvents ne sont-ils pas heureux?
— Quelques-uns le sont sans doute, ce sont ceux qu'un sentiment profond de dévotion, les persécutions et les malheurs du monde ou une apathie naturelle ont conduits dans la retraite. Mais ceux-là sont très misérables qui ont adopté la solitude soit par un accès d'enthousiasme irréfléchi et outré, soit dans le premier ressentiment de quelque injustice. La vivacité de leurs sensations habituelles se réveille, et, comme les animaux les plus sauvages d'une ménagerie, ils s'agitent sans cesse dans leur retraite, tandis que d'autres vivent ou s'engraissent dans des cellules pas plus grandes que des cages.
— Et que deviennent, continua miss Vernon, ces victimes qui sont condamnées au cloître par la volonté des autres? À quoi ressemblent-elles? À quoi ressemblent-elles surtout si elles étaient nées pour jouir de la vie et connaître ses douceurs?
— Elles sont comme des rossignols en cage, condamnées à vivre à jamais dans une captivité qu'elles cherchent à charmer par ces dons naturels qui, dans l'état de liberté, auraient embelli la société.
— Je serai…, dit miss Vernon; et tout à coup, se reprenant, elle ajouta: Je préférerais être comme le faucon sauvage qui, privé de prendre son essor vers le ciel, se met en pièces contre les barreaux de sa cage. Mais pour revenir à Rashleigh, vous le trouverez l'homme le plus aimable que vous ayez vu, pendant une semaine au moins. S'il voulait prendre pour maîtresse une femme qui fût aveugle, il serait sûr d'en faire la conquête; mais les yeux détruisent le charme qui enchante l'oreille. Bon Dieu! nous voici déjà dans la cour du vieux château, qui paraît aussi sauvage et aussi gothique qu'aucun de ses habitants! On ne fait pas grande toilette à Osbaldistone; mais j'ai si chaud qu'il faut que je me débarrasse de tout cet attirail, et ce chapeau est si lourd et si incommode! continua-t-elle en l'ôtant; et ses beaux cheveux flottèrent en boucles d'ébène sur son charmant visage. Moitié riant, moitié rougissant, elle les rejeta des deux côtés de son front avec sa main blanche et bien faite. S'il y avait de la coquetterie dans cette action, elle était bien déguisée par un air d'indifférence. Je ne pus m'empêcher de dire que, jugeant de la famille par ce que je voyais, je serais en effet tenté de croire la toilette fort inutile.
— Voilà qui est galant, reprit miss Vernon, quoique je n'eusse pas encore dû vous comprendre; mais vous trouverez une meilleure excuse pour un peu de négligence lorsque vous verrez les oursons parmi lesquels vous allez vivre. L'art aurait tant à faire pour corriger chez eux la nature qu'ils ne l'emploient même pas, et ils ont du moins l'avantage de ne pas se donner de peine pour être hideux. Mais la vieille cloche va sonner le dîner dans un instant. Le son annonce qu'elle est tant soit peu fêlée; mais c'est une merveille que cette cloche. Savez-vous bien qu'elle a sonné d'elle-même le jour du débarquement du roi Guillaume? et mon oncle, respectant son talent prophétique, n'a jamais voulu qu'on la réparât. Allons, galant chevalier, commencez votre servage, et tenez mon palefroi jusqu'à ce que je vous envoie un de mes écuyers.
Elle dit, me jeta sa bride comme si nous nous connaissions depuis l'enfance, sauta en bas de cheval, traversa la cour en courant et entra par une petite porte latérale, me laissant dans l'admiration de sa beauté et dans l'étonnement de ses manières franches et ouvertes, qui semblaient d'autant plus extraordinaires à une époque où la cour du grand monarque Louis XIV donnait le ton à toute l'Europe et où le beau sexe affichait à l'extérieur une réserve et une circonspection admirables. Je faisais une assez triste figure au milieu de la cour du vieux château, monté sur un cheval, et en tenant un autre par la bride. L'édifice n'était pas de nature à intéresser un étranger, si j'eusse été disposé à l'admirer attentivement. Les quatre façades étaient de différente architecture; et avec leurs grandes fenêtres grillées, leurs tourelles avancées et leurs massives architraves, elles ressemblaient assez à l'intérieur d'un couvent ou à l'un des plus vieux et des plus gothiques collèges d'Oxford. J'appelai un valet, mais ce fut inutilement, et ma patience avait d'autant plus sujet de s'exercer que je voyais tous les domestiques, tant mâles que femelles, passer la tête par les différentes fenêtres du château, puis la retirer aussitôt, comme des lapins dans une garenne, sans que j'eusse jamais le temps de faire un appel direct à l'attention d'aucun d'eux. Le retour des chiens et des chasseurs me tira enfin d'embarras, et je parvins non sans peine à remettre les brides entre les mains d'un lourdaud de valet et à me faire conduire par un autre rustre devant sir Hildebrand. Ce manant me rendit ce service avec autant de grâce et de bonne volonté qu'un paysan qui est forcé de servir de guide à une patrouille ennemie, et je fus obligé de le serrer de près pour l'empêcher de déserter et de m'abandonner dans le labyrinthe de passages obscurs et étroits qui conduisaient dans le _Stun-Hall[18], _comme sir Hildebrand l'appelait, où je devais être admis en la gracieuse présence de mon oncle.
Nous arrivâmes à la fin dans une longue salle en voûte, pavée de grandes dalles, et où régnait une longue file de tables de chêne, trop lourdes et trop massives pour qu'il fût jamais possible de les remuer, et sur lesquelles le dîner était servi. Ce vénérable appartement, qui depuis des siècles était la salle de festin de la famille des Osbaldistone, offrait de tous côtés les preuves de leurs exploits. D'énormes bois de daims qui auraient pu être les trophées de la chasse de _Chevy-Chase[19], _étaient distribués le long des murs tapissés de peaux de blaireaux, de loutres, de fouines et autres animaux. Parmi quelques restes de vieilles armures qui avaient probablement servi jadis contre les Écossais, on voyait suspendues des armes servant à une guerre moins dangereuse, des arbalètes, des fusils de différentes formes et de différentes grandeurs, des lances, des épieux de chasse, enfin tous les instruments en usage, soit pour prendre, soit pour tuer le gibier. Quelques vieux tableaux enfumés étaient suspendus de distance en distance, représentant des dames et des chevaliers, honorés sans doute et renommés dans leur temps; les héros, avec leur longue barbe et leurs vastes perruques, paraissant de vrais foudres de guerre; et les dames regardant avec un doux sourire le bouquet de roses qu'elles tenaient à la main, et que la bière de mars dont il avait été plusieurs fois arrosé avait couvert d'une teinte jaunâtre ajoutant singulièrement à l'effet qu'il produisait.
J'avais à peine eu le temps de jeter un coup d'oeil rapide sur toutes ces merveilles que douze domestiques en livrée entrèrent en tumulte dans la salle, et se donnèrent un grand mouvement, chacun d'eux s'occupant beaucoup plus de diriger ses camarades que d'agir lui-même; les uns jetaient des bûches dans le feu pétillant qui s'élançait, moitié flammes, moitié fumée, le long d'un immense tuyau de cheminée caché par une pièce d'architecture massive, sur laquelle le ciseau de quelque artiste du Northumberland avait gravé les armes de la famille. Pour qu'elles ressortissent mieux, on les avait fait peindre ensuite en rouge; mais des couches successives de fumée, amoncelées pendant des siècles, en avaient un peu changé la couleur primitive. D'autres domestiques rangeaient les bouteilles, les verres et les carafes. Ils couraient, se coudoyaient, se renversaient l'un l'autre, faisant, suivant l'usage, peu de besogne et beaucoup de bruit. À la fin, quand après bien des peines tout fut à peu près disposé pour la réception des convives, les aboiements des chiens, le claquement des fouets, le bruit des grosses bottes de chasse semblables à celles de la statue dans _le Festin de pierre[20] _annoncèrent leur arrivée. Le tumulte augmenta parmi les domestiques: les uns criaient de se ranger pour faire place à sir Hildebrand, les autres de fermer les portes battantes qui donnaient sur une espèce de galerie. Enfin la porte d'entrée s'ouvrit, et je vis se précipiter pêle-mêle dans la salle huit chiens, le chapelain du château, l'Esculape du village, mes six cousins et mon oncle.
Chapitre VI.
Du vieux château les voûtes ont frémi, D'un bruit confus la salle a retenti; Les voici tous, aucun ne se ressemble: Avec orgueil ils s'avançaient ensemble.
PENROSE.
Sir Hildebrand Osbaldistone ne s'était pas pressé de venir embrasser son neveu, dont il devait avoir appris l'arrivée depuis quelque temps; mais il avait pour excuse des occupations importantes. — Je t'aurais vu plus tôt, mon neveu, s'écria-t-il: mais il fallait bien que je commençasse par faire rentrer mes meutes dans leur chenil. Sois le bienvenu, mon garçon. Tiens, voilà ton cousin Percy, ton cousin Thorncliff et ton cousin John; et puis par là ton cousin Dick, ton cousin Wilfred et… Attends, où est Rashleigh? Ah! le voici… allons, Thorncliff, dérange-toi donc, et laisse-nous voir un peu ton frère… Ah! voici ton cousin Rashleigh… Ainsi donc ton père a enfin pensé au vieux château et au vieux sir Hildebrand?… Vaut mieux tard que jamais… Encore une fois, sois le bienvenu, mon garçon; et en voilà assez… Où est ma petite Diana?… Ah! la voici qui entre… C'est ma nièce Diana, la fille du frère de ma femme, la plus jolie fille de nos vallées… n'importe laquelle vient après… Ah çà! disons deux mots au dîner à présent.
Pour avoir quelque idée de la personne qui tenait ce langage, représentez-vous, mon cher Tresham, un homme d'environ soixante ans, dans un accoutrement de chasse qui jadis avait pu être richement brodé, mais considérablement terni par les pluies successives qu'il avait essuyées. Sir Hildebrand, malgré la rudesse ou plutôt la brusquerie de ses manières, avait vécu à la cour dans sa jeunesse; il avait servi dans l'armée rassemblée dans la bruyère de Hounslow[21], avant la révolution qui renversa du trône la maison des Stuarts; et, grâce peut-être à sa religion, il avait été fait chevalier par le malheureux Jacques II; mais s'il avait ambitionné d'autres faveurs, il fut forcé de renoncer à l'espoir de les obtenir lors de la crise terrible qui enleva la couronne à son protecteur; et depuis cette époque il avait vécu retiré dans ses terres. Cependant, malgré son ton rustique et grossier, sir Hildebrand avait encore l'extérieur d'un homme bien né; il était au milieu de ses fils comme les débris d'une colonne d'ordre corinthien, couvert d'herbe et de mousse, à côté des masses de pierres brutes et informes de Stone-Henge[22] ou de tout autre temple des druides. Les fils étaient bien ces blocs lourds et raboteux que l'art n'a jamais polis. Grands, forts et d'une figure régulière, les cinq aînés paraissaient être privés du souffle de Prométhée et des grâces extérieures qui, dans le grand monde, font quelquefois excuser l'absence de l'intelligence. Ce qui dominait le plus en eux, c'était un air habituel de bonne humeur et de contentement, et ils n'avaient qu'une prétention, celle d'être les premiers chasseurs du comté. Le robuste Gyas et le robuste Cloanthe ne se ressemblaient pas plus dans Virgile que les robustes Percy, Thorncliff, John, Dick et Wilfred Osbaldistone ne se ressemblaient entre eux.
Mais, pour compenser une uniformité aussi extraordinaire dans ses productions, dame Nature semblait s'être étudiée à jeter un peu de variété dans l'extérieur et dans le caractère du dernier des fils de sir Hildebrand; et Rashleigh formait, sous tous les rapports, tant au moral qu'au physique, un contraste frappant, non seulement avec ses frères, mais même avec la plupart des hommes que j'avais vus jusqu'alors. Quand Percy, Thorncliff et compagnie eurent tour à tour salué, grimacé, et présenté plutôt leur épaule que leur main, à mesure que leur père me les nommait, Rashleigh s'avança et m'exprima la joie de faire ma connaissance, avec l'aisance et la politesse d'un homme du monde. Son extérieur n'était pas très prévenant: il était petit, et tous ses frères semblaient descendre du géant Anak; ils étaient assez bien faits, et Rashleigh était presque difforme. Par suite d'un accident qui lui était arrivé dans son enfance, il boitait au point que plusieurs personnes prétendaient que c'était l'obstacle qui s'opposait à ce qu'il entrât dans les ordres, l'Église de Rome, comme on sait, n'admettant dans la cléricature aucune personne mal conformée. D'autres disaient cependant que ce n'était qu'une mauvaise habitude qu'il avait contractée, et que le vice de sa démarche n'était pas suffisant pour l'empêcher de prendre les ordres.
Les traits de Rashleigh étaient tels qu'après les avoir vus une fois vous n'auriez jamais pu les bannir de votre mémoire, et que vous vous les rappeliez sans cesse avec un sentiment de curiosité pénible, mêlée de dégoût et de haine. Ce n'était pas sa figure en elle-même qui produisait cette impression profonde. Ses traits, quoique irréguliers, n'étaient pas communs; ses yeux noirs et animés et ses sourcils noirs et épais empêchaient qu'il ne fût d'une laideur insignifiante. Mais il y avait dans ses yeux une expression de malice et de dissimulation, ou, quand on le provoquait, de férocité tempérée par la prudence, qui ne pouvait échapper au physionomiste le moins pénétrant, et que la nature avait peut-être rendue si prononcée par la même raison qu'elle a donné à un serpent venimeux la sonnette qui le trahit. Comme en compensation de ces désavantages extérieurs, Rashleigh avait la voix la plus douce, la plus mélodieuse que j'aie jamais entendue, et la manière dont il s'exprimait servait encore à faire ressortir la beauté de son organe. À peine eut-il dit une phrase que je reconnus la vérité du portrait que m'en avait fait miss Vernon, et je ne doutai point qu'il ne fût en effet sûr de faire la conquête d'une maîtresse dont les oreilles seules pourraient juger de son mérite. Il allait se placer auprès de moi à dîner; mais miss Vernon, qui était chargée de faire les honneurs de la table, trouva moyen de me faire asseoir entre elle et M. Thorncliff, et je n'ai pas besoin de dire que je favorisai cet arrangement de tout mon pouvoir.
— J'ai besoin de vous parler, me dit-elle, et j'ai placé exprès l'honnête Thorncliff entre Rashleigh et vous,
Tel que le matelas qu'on met sur la muraille Pour amortir l'effet du canon à mitraille.
Vous n'oubliez pas sans doute que je suis votre plus ancienne connaissance dans cette spirituelle famille: puis-je vous demander, à ce titre, comment vous nous trouvez tous?
— Voilà une question bien étendue, miss Vernon, et comment oserai-je y répondre, lorsque j'arrive à peine dans le château?
— Oh! la philosophie de notre famille est superficielle. Il est bien des nuances délicates caractérisant les individus qui exigent l'attention d'un observateur, mais les espèces, — c'est le mot technique des naturalistes, je crois, — les espèces se distinguent au premier coup d'oeil.
— S'il faut dire ce que je pense, il me semble qu'à l'exception de M. Rashleigh tous mes cousins ont à peu près le même caractère.
— Oui, ils tiennent tous plus ou moins de l'ivrogne, du garde- chasse, du querelleur, du jockey et du sot; mais, comme on dit qu'il est impossible de trouver sur le même arbre deux feuilles exactement semblables, de même ces heureux ingrédients, n'étant pas également répartis sur chaque individu, forment une agréable variété pour ceux qui aiment à étudier les caractères.
— Et voudriez-vous bien me donner une esquisse de ces portraits?
— Oh! volontiers, et je vais vous les peindre tous dans un grand tableau de famille. Percy, le fils aîné, tient plus de l'ivrogne que du garde-chasse, du querelleur, du jockey et du sot. Thorncliff se rapproche plus du querelleur que du garde-chasse, du jockey, du sot et de l'ivrogne. John, qui dort pendant des semaines entières dans les bois, tient plutôt du garde-chasse. Le jockey par excellence est Dick, qui court jour et nuit à bride abattue, et fait plus de deux cents milles pour voir une course de chevaux. Et la sottise domine tellement sur toutes les autres qualités de Wilfred, qu'on peut l'appeler un sot positif.
— Voilà une collection précieuse, miss Vernon, et les différences individuelles appartiennent à une classe fort intéressante; mais sir Hildebrand ne trouvera-t-il pas place dans le tableau?
— J'aime mon oncle, répondit-elle; il a voulu me rendre service: qu'il s'y soit mal pris ou non, je ne dois considérer que son intention. Ainsi je lui dois de la reconnaissance, et je vous laisse le soin de tracer vous-même son portrait lorsque vous le connaîtrez mieux.
— Allons, pensai-je en moi-même, je suis bien aise du moins qu'elle ménage quelqu'un. Qui se serait jamais attendu à une satire aussi amère de la part d'une jeune personne dont tous les traits respirent la douceur et la bonté?
— Vous pensez à moi! dit-elle en fixant sur moi ses yeux pénétrants comme si elle voulait percer jusqu'au fond de mon âme.
— Je l'avoue, repris-je un peu embarrassé et ne m'attendant pas à cette question. Puis, cherchant à donner un tour plus galant à la franchise de mon aveu: — Comment est-il possible que je pense à autre chose, placé comme j'ai le bonheur de l'être?
Miss Vernon sourit avec une expression de fierté concentrée qui n'appartenait qu'à elle: — Je dois vous informer une fois pour toutes, M. Osbaldistone, que m'adresser des compliments c'est faire de l'esprit en pure perte. Ne prodiguez pas inutilement vos jolies choses. Elles sont utiles aux beaux messieurs qui voyagent dans la province; c'est comme ces colifichets que les navigateurs emportent pour apprivoiser les habitants sauvages de pays nouvellement découverts. N'épuisez pas tout de suite votre précieuse marchandise; vous en trouverez un utile débit dans le Northumberland. Vos jolies phrases plairont beaucoup aux belles du pays; réservez-les; auprès de moi elles seraient inutiles, car je connais fort bien leur véritable valeur.
Je restai muet et confondu.
— Vous me rappelez dans ce moment, dit miss Vernon en reprenant sa gaieté et son enjouement, ce conte des fées dans lequel un marchand trouve tout l'argent qu'il avait apporté au marché changé tout à coup en pièces d'ardoise. J'ai décrédité par une malheureuse observation toute la denrée de vos beaux compliments. Mais allons, n'en parlons plus. Votre mine est bien trompeuse, M. Osbaldistone, si vous ne pouvez pas m'entretenir de choses beaucoup plus agréables que ces _fadeurs _que tout jeune homme se croit obligé de réciter à une pauvre fille. Et pourquoi? parce qu'elle porte une robe et de la gaze, tandis qu'il porte un bel habit brodé. Efforcez-vous d'oublier mon malheureux sexe; appelez- moi Tom Vernon, si vous voulez, mais parlez-moi comme à votre ami, à votre compagnon: vous ne pouvez croire combien je vous en saurai gré.
— Vous m'offrez un attrait bien puissant, répondis-je.
— Encore! reprit-elle en levant le doigt; je vous ai dit que je ne souffrirais pas l'ombre d'un compliment. Et maintenant, quand vous aurez fait raison à mon oncle qui vous menace de ce qu'il appelle un rouge-bord, je vous dirai ce que vous pensez de moi.
Lorsqu'en respectueux neveu j'eus vidé le verre que me présentait mon oncle, et que la conversation qui s'engagea sur la chasse du matin, le bruit continuel des verres et des fourchettes et l'attention exclusive que le cousin Thorncliff, à ma droite, et le cousin Dick, à la gauche de miss Vernon, apportaient à la grande affaire qui les occupait alors nous permirent de reprendre notre tête-à-tête: — À présent, lui dis-je, permettez-moi de vous demander franchement, miss Vernon, ce que vous supposez que je pense de vous. Je pourrais vous dire ce que je pense réellement; mais vous m'avez interdit les éloges.
— Je n'ai pas besoin de votre assistance. Je suis assez magicienne pour vous dire vos pensées. Il n'est pas nécessaire que vous m'ouvriez votre coeur, je le connais. Vous me croyez une étrange fille, un peu coquette, très inconséquente, désirant attirer l'attention par la liberté de ses manières et par la bizarrerie de sa conversation, parce qu'elle est privée de ce que le Spectateur[23] appelle les grâces les plus douces du sexe. Peut-être même pensez-vous que j'ai le projet de vous pétrifier d'admiration. Si tels sont vos sentiments, et je n'en puis douter, je suis bien fâchée de vous dire que, pour cette fois, votre pénétration est en défaut, et que vous vous trompez étrangement. Toute la confiance que j'ai eue en vous, je l'aurais aussi aisément accordée à votre père, s'il eût pu m'entendre. En vérité, je me trouve aussi isolée au milieu de cette heureuse famille, je suis dans une aussi grande disette d'auditeurs intelligents que Sancho dans la sierra Morena; aussi, quand l'occasion s'en présente, il faut que je parle ou que je meure. Je vous assure pourtant que je ne vous aurais pas dit un mot des renseignements curieux que je vous ai donnés sur le caractère de vos aimables cousins s'il ne m'avait pas été parfaitement indifférent qu'on sût ma façon de penser à leur égard.
— C'est bien cruel à vous, miss Vernon, de ne pas vouloir me laisser la moindre illusion, et de me rappeler que je n'ai encore aucun droit à votre confiance. Mais, puisque vous ne voulez pas que je puisse attribuer à votre amitié les communications que vous m'avez faites, je dois les recevoir au titre qu'il vous plaira. Vous n'avez pas compris M. Rashleigh Osbaldistone dans vos portraits de famille.
Il me sembla que cette remarque la faisait trembler, et elle se hâta de répondre en baissant la voix: — Pas un mot sur Rashleigh! il a l'oreille si fine, quand son amour-propre est intéressé, qu'il nous entendrait même à travers la massive personne de Thorncliff, toute bourrée qu'elle est de boeuf et de jambon.
— Oui, repris-je; mais, avant de faire la question, j'ai regardé derrière la cloison vivante qui me séparait de lui, et je me suis aperçu que la chaise de M. Rashleigh était vide. Il a quitté la table.
— Ne vous y fiez pas, reprit miss Vernon. Croyez-moi; lorsque vous voulez parler de Rashleigh, commencez par monter sur le sommet d'Otterscope-Hill, d'où vous pouvez voir à vingt milles à la ronde. Placez-vous sur la pointe même du rocher, parlez bien bas; et après tout cela ne soyez pas encore trop certain que l'oiseau indiscret qui vole sur votre tête ne lui aura pas rapporté vos discours. Rashleigh a entrepris mon éducation; il a été mon maître pendant quatre ans; je suis aussi fatiguée de lui qu'il l'est de moi, et nous ne sommes fâchés ni l'un ni l'autre de voir arriver l'instant de notre séparation.
— M. Rashleigh doit donc bientôt partir?
— Oui, dans quelques jours; ne le saviez-vous pas? Il paraît que votre père est beaucoup plus discret que sir Hildebrand. Voici toute l'histoire. Lorsque mon oncle apprit que vous alliez venir demeurer chez lui pendant quelque temps et que votre père désirait que l'un de ses neveux, qui donne de si belles espérances, vînt remplir la place lucrative vacante chez lui grâce à votre obstination, M. Francis, le bon chevalier, tint une cour plénière de toute sa maison, y compris le sommelier, le maître-d'hôtel et le garde-chasse. Cette vénérable assemblée, composée des pairs et des officiers de _service _d'Osbaldistone-Hall, ne fut pas convoquée, comme bien vous pouvez croire, pour élire votre remplaçant; car toute l'arithmétique de cinq des concurrents se bornant à savoir calculer les chances pour ou contre dans un combat de coqs, Rashleigh était le seul qui réunît les qualités nécessaires pour la place en question. Mais il fallait une sanction solennelle pour transformer Rashleigh de pauvre prêtre qu'il devait être en opulent banquier, et pour lui permettre de s'engraisser à la Bourse au lieu de mourir de faim dans l'Église: ce ne fut pas sans peine que l'assemblée donna son consentement à une dégradation aussi manifeste.
— Je conçois les scrupules. Mais comment furent-ils surmontés?
— Par le désir général de se débarrasser de Rashleigh. Quoique le plus jeune de la famille, il a pris, je ne sais comment, un ascendant irrésistible sur tous les autres; il les conduit tous à son gré, et chacun sent sa dépendance sans pouvoir s'en affranchir. Si quelqu'un veut lui résister, il est sûr d'avoir sujet de s'en repentir avant la fin de l'année; et, si vous lui rendez un important service, vous vous en repentirez souvent encore davantage.
— S'il en est ainsi, repris-je en riant, je dois prendre garde à moi, car je suis la cause involontaire du changement de sa situation.
— Oui, et qu'il en soit content ou fâché, gare à vous! Mais voici les radis et les fromages qui arrivent.[24] On va porter la santé du roi et de l'Église; c'est le signal de la retraite pour les chapelains et les dames, et moi, seul représentant de mon sexe au château, je dois me retirer, suivant l'usage.
Elle disparut à ces mots, me laissant dans l'étonnement de la finesse, de la causticité et de la franchise qu'elle déployait dans la conversation. Je désespère de pouvoir vous donner la moindre idée de son caractère, quoique j'aie, autant que possible, imité son langage. C'était un mélange de simplicité naïve, de finesse naturelle et de hardiesse incroyable; toutes ces teintes différentes, fondues heureusement ensemble et animées encore par le jeu d'une physionomie charmante, formaient l'ensemble le plus parfait. Il ne faut pas croire que, quelque étranges, quelque singulières que me parussent ses manières libres et familières, un jeune homme de vingt-deux ans sût mauvais gré à une jeune fille de dix-huit de n'avoir pas avec lui toute la réserve convenable. Au contraire, j'étais flatté de la confiance de miss Vernon, et, quoiqu'elle m'eût bien déclaré que, si elle me l'avait accordée, c'était uniquement parce que j'étais le premier à qui elle eût trouvé assez d'intelligence pour la comprendre, je n'en persistais pas moins à attribuer cette préférence à quelque autre motif. Avec la présomption de mon âge, présomption que mon séjour en France n'avait certainement pas diminuée, je m'imaginais qu'une figure régulière et un extérieur prévenant, avantages que j'avais la générosité de m'accorder, étaient des titres assez puissants à la confiance d'une jeune beauté. Ma vanité plaidant avec autant de chaleur pour justifier le choix de miss Vernon, le juge ne pouvait pas être sévère, ni lui faire un reproche d'une franchise qui me semblait suffisamment justifiée par mon propre mérite; et, déjà charmé de sa figure et de son esprit, je le fus encore plus du jugement et de la pénétration dont elle avait fait preuve dans le choix d'un ami.
Lorsque miss Vernon eut quitté l'appartement, la bouteille circula ou plutôt vola autour de la table avec une rapidité incroyable. Élevé chez une nation étrangère, j'avais conçu la plus grande aversion pour l'intempérance, vice trop commun alors, et même encore à présent, parmi mes compatriotes. Les propos qui assaisonnaient ces orgies étaient tout aussi peu de mon goût; et, si quelque chose pouvait me les faire paraître encore plus révoltants, c'était de les entendre proférer par des personnes de ma famille. Je saisis donc cette occasion favorable, et voyant derrière moi une petite porte entr'ouverte, conduisant je ne savais où, je m'esquivai adroitement, ne pouvant souffrir plus longtemps de voir un père donner lui-même à ses enfants l'exemple d'un excès honteux et tenir avec eux les discours les plus grossiers. Je fus poursuivi, comme je m'y attendais, et traité comme déserteur des drapeaux de Bacchus. Quand j'entendis les cris de ohé! ohé! et le bruit des bottes pesantes de mes cousins qui semblaient vouloir me lancer comme un cerf, je vis clairement que je serais pris si je ne gagnais pas le large. J'ouvris donc aussitôt une fenêtre que j'aperçus sur l'escalier, et qui donnait sur un jardin aussi gothique que le château; et, comme la hauteur n'excédait pas six pieds, je sautai sans hésiter sur une plate- bande, et j'entendis derrière moi les cris de ohé! ohé! Il est sauvé! il est sauvé! J'enfilai une allée, puis une autre, puis une troisième, toujours courant à toutes jambes, jusqu'à ce que, me voyant à l'abri de toute poursuite, je ralentis un peu le pas pour jouir de la fraîcheur de l'air que les fumées du vin que j'avais été obligé de prendre, ainsi que la précipitation de ma retraite, contribuaient à me rendre doublement agréable.
Comme je me promenais de côté et d'autre, je rencontrai le jardinier qui labourait une plate-bande avec une bêche, et je m'arrêtai pour le regarder travailler: — Bonsoir, mon ami.
— Bonsoir, bonsoir, répondit l'homme sans lever la tête, et avec un accent qui indiquait en même temps son extraction écossaise.
— Voilà un bien beau temps pour vous, mon ami.
— Il n'y a pas beaucoup à s'en plaindre, répondit-il avec cette circonspection que les jardiniers mettent d'ordinaire à louer même le temps le plus beau. Alors, levant la tête, comme pour voir qui lui parlait, il porta la main à son bonnet[25] écossais d'un air de respect, et ajouta: — Eh! Dieu me préserve! c'est rare de voir dans le jardin, à l'heure qu'il est, un beau_ jistocorps[26] _brodé!
— Un beau…?
— _Jistocorps! _C'est une jaquette comme la vôtre, donc. Ils ont autre chose à faire là-bas en haut. C'est de la déboutonner pour faire place au boeuf et au vin rouge. Car, Dieu merci! ils ne font que manger et boire pendant toute la soirée.
— On ne fait pas assez bonne chère dans votre pays, mon ami, pour être tenté de tenir table aussi longtemps, n'est-ce pas?
— Allons donc, monsieur, on voit bien que vous ne connaissez pas l'Écosse! Ce n'est pas la bonne chère qui nous manque. Est-ce que nous n'avons pas les meilleurs poissons, la meilleure viande, les meilleures volailles, sans parler de nos navets et de nos autres légumes? Mais c'est que nous sommes réservés sur notre bouche, tandis qu'ici sur les vingt-quatre heures ils en passent plus de douze à table. Il n'y a pas jusqu'à leurs jours de jeûne et d'abstinence… Tiens, est-ce qu'ils n'appellent pas cela jeûner, quand ils ont les poissons qu'ils font venir d'Hartlepool et de Sunderland, et puis encore des truites, du saumon, est-ce que je sais? Enfin, je jeûnerais bien tous les jours comme cela, moi. Je vous dis que c'est une abomination que leur jeûne, et puis les messes et les matines de ces pauvres dupes… Mais chut! car Votre Honneur est sans doute un _romain _tout comme les autres.
— Non, j'ai été élevé dans la religion réformée; je suis presbytérien.
— Presbytérien! s'écria-t-il en même temps que ses traits grossiers prenaient l'expression du plus grand contentement; et, pour témoigner plus efficacement sa joie et me faire voir que son amitié ne se bornait pas à des paroles, il tira de sa poche une grande tabatière de corne et m'offrit une prise avec la grimace la plus fraternelle.
Je ne voulus pas le refuser et lui demandai ensuite s'il y avait longtemps qu'il était au château.
— Voilà près de vingt ans que j'y suis comme les martyrs à Éphèse, exposé aux bêtes sauvages, dit-il en regardant le vieux manoir. Oh! mon Dieu oui! tout autant, comme je m'appelle André Fairservice.
— Mais, André, si votre religion et votre tempérance souffrent tant d'être témoins des rites de l'Église romaine et des excès de vos maîtres, il me semble que vous n'auriez pas dû rester aussi longtemps à leur service; il vous eût été facile de trouver des maîtres qui mangeassent moins et qui fussent plus orthodoxes dans leur culte. Je présume que ce n'est pas faute de talent si vous n'êtes pas placé d'une manière plus satisfaisante pour vous.
— Il ne me sied pas de parler de moi-même, dit André en regardant autour de lui avec beaucoup de complaisance; mais c'est que, voyez-vous, je suis de la paroisse de Dreepdayly, où l'on fait venir les choux sous cloche, et c'est vous dire qu'on entend un peu son métier… Et, à vous dire le vrai, voilà vingt ans que je remets de terme en terme à tirer ma révérence; mais, quand le jour arrive, il y a toujours quelque chose à fleurir que je voudrais voir en fleur, ou quelque chose à mûrir que je voudrais voir mûr, et puis le temps se passe, et puis me voilà. Je vous dirais bien que je m'en irai pour sûr à la Chandeleur prochaine, mais c'est qu'il y a vingt ans que je dis la même chose, et je veux que le diable m'emporte, Dieu me préserve! si je ne me crois pas ensorcelé dans cette maison. S'il faut dire le fin mot à Votre Honneur, c'est qu'André n'a pas pu trouver de meilleure place. Mais, si Votre Honneur pouvait me trouver quelque condition où je pusse entendre la saine doctrine, puis avoir une petite maison, un bon fricot et dix livres par an pour mes gages, et où il n'y eût pas de femmes pour compter les pommes, je serais bien obligé à Votre Honneur.