← Table of contents
Rob-Roy

Front matter (continued 4)

A.-J.-B. (Auguste-Jean-Baptiste) Defauconpret translation

— Monsieur, reprit miss Vernon, je fais plus de cas de la sincérité que de la courtoisie.

— Courtoisie, répondit Rashleigh, en style d'Amadis, est un chevalier brave, aimable, courtisan par son nom et sa profession, et très propre à être le confident d'une dame.

— Mais Sincérité est le vrai chevalier, répliqua miss Vernon, et à ce titre il est bienvenu, mon cousin. Finissons ce débat, qui n'est pas fort amusant pour votre cousin Francis; asseyez-vous, et remplissez votre verre pour lui donner l'exemple. J'ai fait les honneurs du dîner pour soutenir la réputation d'hospitalité d'Osbaldistone-Hall.

Rashleigh s'assit et remplit son verre, portant ses regards de Diana sur moi, et de moi sur elle, avec un embarras que tous ses efforts ne pouvaient entièrement déguiser. Je crus qu'il cherchait à deviner jusqu'où était allée la confiance qu'elle avait pu m'accorder, et je me hâtai de faire prendre à la conversation un tour qui le rassura, en lui faisant voir que Diana n'avait point trahi ses secrets.

— M. Rashleigh, lui dis-je, miss Vernon m'a commandé de vous adresser mes remerciements pour l'heureuse conclusion de la ridicule affaire que ce Morris m'avait suscitée; et me faisant l'injustice de craindre que ma reconnaissance ne fût pas assez vive pour me rappeler ce devoir, elle a intéressé en même temps ma curiosité en me renvoyant à vous pour avoir l'explication du mystère auquel je parais devoir ma délivrance.

— En vérité, répondit Rashleigh (en jetant un coup d'oeil perçant sur Diana), j'aurais cru que miss Vernon me servirait d'interprète; et son regard, se fixant alors sur moi, semblait chercher à reconnaître dans l'expression de ma figure si les communications qui m'avaient été faites étaient aussi limitées que je le prétendais. Miss Vernon répondit à sa question muette par un regard décidé de mépris, tandis que, incertain si je devais repousser ses soupçons ou m'en offenser, je répondais: — Si c'est votre plaisir, M. Rashleigh, de me laisser dans l'ignorance, je dois me soumettre; mais ne me refusez pas vos éclaircissements sous prétexte que j'en ai déjà obtenu, car je vous jure que je ne sais rien de relatif aux événements dont j'ai été témoin ce matin; et tout ce que j'ai pu savoir de miss Vernon, c'est que vous vous êtes employé vivement en ma faveur.

— Miss Vernon a trop fait valoir mes humbles efforts, reprit Rashleigh, quoique je n'aie rien négligé pour vous être utile. Je revenais précipitamment au château pour engager quelqu'un de notre famille à se constituer avec moi votre caution, ce qui me semblait le moyen le plus efficace de vous servir, lorsque je rencontrai Cawmil… Colville… Campbell, peu importe son nom, enfin. J'avais appris de Morris que cet homme était présent lorsque le vol eut lieu; j'eus le bonheur de le décider, avec quelque peine, je l'avoue, à venir faire sa déposition pour vous disculper et vous tirer sur-le-champ de la situation embarrassante où vous vous trouviez.

— Je vous ai une grande obligation d'avoir décidé cet homme à venir rendre témoignage en ma faveur; mais si, comme il le dit, il a été témoin du vol, je ne vois pas pourquoi il a fait tant de difficultés pour venir en dénoncer le véritable auteur, ou disculper du moins un innocent.

— Vous ne connaissez pas, monsieur, le caractère des Écossais, répondit Rashleigh; la discrétion, la prudence et la prévoyance sont leurs qualités dominantes; elles ne sont modifiées que par un patriotisme mal entendu, mais ardent, qui forme comme l'extérieur du boulevard moral dont l'Écossais s'entoure et se fortifie contre les attaques du principe sublime de la philanthropie. Surmontez cet obstacle, vous trouverez une barrière encore plus difficile à franchir: l'amour de sa province, de son village, ou plutôt de son clan. Emportez ce second retranchement, un troisième vous arrête: son attachement pour sa propre famille, pour son père, sa mère, ses fils, ses filles, ses oncles, ses tantes, et ses cousins jusqu'au neuvième degré. C'est dans ces limites que s'épanche l'affection sociale de l'Écossais, sans que jamais elle s'étende au-delà. C'est dans ces limites qu'il concentre les plus doux sentiments de la nature, sentiments qui s'affaiblissent et s'éteignent à mesure qu'ils approchent des extrémités du cercle dans lequel ils sont comme renfermés. Et vous seriez parvenu à franchir toutes ces barrières fortifiées encore par l'inclination et l'habitude, que vous vous trouveriez arrêté par une citadelle plus forte et plus élevée, que je regarde comme imprenable: l'égoïsme de l'Écossais.

— Tout cela est fort éloquent, et surtout très métaphorique, Rashleigh, dit miss Vernon qui ne pouvait plus contenir son impatience; je n'ai que deux objections à faire à cette belle dissertation; d'abord elle est fausse, et, quand même elle ne le serait pas, elle n'a aucun rapport au sujet qui nous occupe.

— Cette description est exacte, ma charmante Diana, reprit Rashleigh, et, qui plus est, elle a un rapport direct au sujet. Elle est exacte, parce qu'elle n'est que le résultat d'observations profondes et réitérées faites sur le caractère d'un peuple que je puis, vous le savez vous-même, juger mieux que personne; et elle a un rapport direct au sujet, puisqu'elle répond à la question de M. Frank, et démontre pourquoi cet Écossais circonspect, considérant que notre parent n'est ni son compatriote, ni un Campbell, ni même un de ses cousins dans aucun des degrés par lesquels ils distinguent leur généalogie; et, par- dessus tout, ne voyant aucun avantage personnel à retirer, mais beaucoup de temps à perdre et de peines à se donner…

— Avec beaucoup d'inconvénients, tout aussi formidables sans doute, interrompit miss Vernon avec une ironie qui déguisait mal son impatience.

— Oui, beaucoup d'autres encore, dit Rashleigh avec un sang-froid imperturbable. En un mot, ma théorie démontre pourquoi cet homme, n'espérant aucun profit et craignant quelques désagréments, ne céda qu'avec peine à mes instances et se fit longtemps prier avant de consentir à venir faire sa déposition en faveur de M. Frank.

— Il me semble étonnant, observai-je, que M. Morris n'ait jamais dit au juge que Campbell était avec lui quand il fut attaqué par les voleurs.

— Campbell m'a dit qu'il lui avait fait solennellement promettre de ne point parler de cette circonstance; d'après ce que je vous ai dit, vous devinez aisément ses raisons. Il désirait retourner sur-le-champ dans son pays, sans être retardé par des procédures judiciaires qu'il eût été obligé de suivre. D'ailleurs, Campbell fait le commerce des bestiaux, et comme ses affaires sont fort étendues, et qu'il a souvent besoin de faire passer de grands troupeaux par notre comté, il ne se soucie pas d'avoir rien à démêler avec les voleurs du Northumberland, qui sont les plus vindicatifs des hommes.

— Je suis prête à en convenir, dit miss Vernon d'un ton qui semblait marquer plus qu'un simple assentiment.

— Je conviens, dis-je en résumant la question, de la force des raisons qui peuvent avoir fait désirer à Campbell que Morris gardât le silence; mais je ne vois pas comment il a pu obtenir assez d'influence sur l'esprit de cet homme pour l'engager à taire une circonstance aussi importante, au risque manifeste de faire suspecter la vérité de son histoire si on venait plus tard à la découvrir.

Rashleigh convint avec moi que cela était fort extraordinaire, parut regretter de n'avoir pas fait plus de questions à Campbell sur ce sujet qui lui semblait très mystérieux.

— Mais, ajouta-t-il après cette concession, êtes-vous bien sûr que Morris n'ait point dit dans sa déclaration que M. Campbell était alors avec lui?

— Je l'ai lue très précipitamment, repris-je; mais, étant convaincu que cette circonstance n'y était point mentionnée, ou du moins qu'elle l'était légèrement, je n'y ai point fait attention.

— C'est cela même, répondit Rashleigh, saisissant l'ouverture que je lui offrais; cette circonstance y était mentionnée, mais, comme vous dites, fort légèrement: au reste, il n'a pas été difficile à Campbell d'intimider Morris. Ce poltron va, m'a-t-on dit, remplir en Écosse une petite place dépendante du gouvernement; et, ayant le courage de la belliqueuse colombe ou de la souris guerrière, il peut avoir craint de mécontenter un homme tel que Campbell, dont la vue seule suffirait pour l'effrayer au point de lui faire perdre la petite dose de bon sens que lui a donnée la nature. Vous avez dû remarquer que M. Campbell a quelque chose de martial et de guerrier dans son ton et ses manières.

— J'avoue que je lui ai trouvé un air de rudesse et de fierté qui semble contraster avec sa profession. A-t-il servi dans l'armée?

— Oui… non… non, pas absolument servi; mais il a, je pense, comme tous ses compatriotes, appris à manier un mousquet. Chaque Écossais est soldat, et il porte les armes depuis l'enfance jusqu'au tombeau. Pour peu que vous connaissiez votre compagnon de voyage, vous jugerez aisément qu'allant dans un pays où les habitants se font souvent justice eux-mêmes il a dû avoir grand soin d'éviter d'offenser un Écossais. Mais votre verre est encore plein, et je vois qu'en ce qui concerne la bouteille vous ne faites pas plus d'honneur que moi au nom que nous portons. Si vous voulez venir dans ma chambre, nous ferons ensemble une partie de piquet.

Nous nous levâmes pour prendre congé de miss Vernon, qui, pendant que Rashleigh parlait, avait paru plusieurs fois violemment tentée de l'interrompre. Au moment où nous allions sortir, le feu qui avait couvé sourdement éclata tout à coup.

— M. Osbaldistone, me dit-elle, vous pourrez vérifier vous-même si les insinuations de Rashleigh au sujet de MM. Campbell et Morris sont justes et fondées. Mais ce qu'il dit des Écossais est une atroce imposture; il calomnie indignement l'Écosse, et je vous prie de ne pas ajouter foi à son témoignage.

— Peut-être me sera-t-il assez difficile de vous obéir, miss Vernon; car je dois avouer que je n'ai pas été élevé dans des sentiments très favorables pour nos voisins du nord.

— Oubliez donc, monsieur, cette partie de votre éducation, reprit-elle avec chaleur, et souffrez que la fille d'une Écossaise vous conjure de respecter le pays qui donna naissance à sa mère, jusqu'à ce que vous puissiez motiver vos préventions. Gardez votre haine et votre mépris pour l'hypocrisie, la duplicité et la bassesse; voilà ce qu'il faut haïr et mépriser, et voilà ce que vous pouvez trouver sans quitter l'Angleterre. Adieu, messieurs; je vous souhaite le bonsoir.

Et elle fit un geste pour nous montrer la porte, de l'air d'une princesse qui congédie sa suite. Nous nous retirâmes dans la chambre de Rashleigh, où un domestique nous apporta du café et des cartes. Voyant que Rashleigh voulait ne me donner que de vagues éclaircissements, je résolus de ne pas le questionner davantage. Sa conduite paraissait enveloppée d'un mystère que je voulais approfondir; mais l'instant n'était pas favorable, et il fallait attendre qu'il ne fût pas aussi bien sur ses gardes. Nous commençâmes notre partie, et, quoique nous l'eussions à peine intéressée, le caractère fier et ambitieux de mon adversaire perçait jusque dans ce futile amusement. Il paraissait connaître parfaitement les règles du jeu; mais, au lieu de les suivre et de jouer _sagement, _il visait toujours aux grands coups et hasardait tout dans l'espoir de faire son adversaire pic, repic ou capot. Dès qu'une ou deux parties de piquet, comme la musique des entractes au théâtre, eurent interrompu le cours que la conversation avait pris, Rashleigh parut se lasser d'un jeu qu'il ne m'avait peut-être proposé que par politique, et nous nous mîmes à causer ensemble de choses indifférentes.

Quoiqu'il eût plus d'instruction que de véritable savoir et qu'il connût mieux l'esprit des hommes que les principes de morale qui doivent les diriger, jamais conversation ne m'avait paru plus agréable et plus séduisante. Un choix d'expressions variées ajoutait encore au prestige d'une voix pure et mélodieuse. Il ne parlait jamais avec emphase ni avec jactance, et il avait l'art de ne jamais lasser la patience ni fatiguer l'attention de ceux qui l'écoutaient. J'avais vu tous ceux qui voulaient briller en société accumuler péniblement leurs idées et, comme ces nuages qui s'amoncellent sur nos têtes et crèvent ensuite avec fracas, vous inonder d'un torrent scientifique qui s'épuise d'autant plus vite qu'il est d'abord plus rapide et plus majestueux. Mais les idées de Rashleigh se succédaient l'une à l'autre et s'insinuaient dans l'âme de l'auditeur comme ces eaux pures et fécondes qui, jaillissant d'une source intarissable, viennent baigner la prairie en suivant une pente douce et naturelle. Retenu auprès de lui par un charme irrésistible, ce ne fut qu'à près de minuit que je pus me décider à le quitter; et lorsque je fus dans ma chambre, il m'en coûta de me rappeler le caractère de Rashleigh tel que je me l'étais représenté avant ce tête-à-tête.

Tel est, mon cher Tresham, l'effet du plaisir, qui émousse notre pénétration et endort notre jugement, que je ne puis le comparer qu'au goût de certains fruits, en même temps doux et acides, qui nous mettent hors d'état d'apprécier les mets qui nous sont ensuite présentés.

Chapitre XI.

Eh, bon Dieu, je vous prie, Pourquoi cet air triste et rêveur? Engendre-t-on mélancolie Dans le château de Balwearle, Dans le manoir d'un bon buveur?

Vieille ballade écossaise.

Le lendemain se trouvait être un dimanche, jour qui paraissait bien long aux habitants d'Osbaldistone-Hall; car après la célébration de l'office divin, auquel toute la famille ne manquait jamais d'assister, chaque individu, à l'exception de Rashleigh et de miss Vernon, semblait possédé du démon de l'ennui. Le récit de l'embarras dans lequel je m'étais trouvé la veille amusa sir Hildebrand pendant quelques minutes, et il me félicita de n'avoir pas couché au donjon de Morpeth de la même manière qu'il m'aurait félicité de ne m'être pas cassé une jambe en tombant de cheval.

— L'affaire a bien tourné, mon garçon; mais ne te hasarde pas tant une autre fois. Que diable, la route du roi doit être sûre pour tous les voyageurs, qu'ils soient whigs, qu'ils soient tories.

— Et croyez-vous, monsieur, que j'aie jamais pensé à détruire cette sécurité? En vérité, c'est la chose du monde la plus provoquante que tout chacun s'accorde à me regarder comme coupable d'un crime que je méprise, que je déteste, et qui d'ailleurs m'eût exposé à perdre justement la vie pour avoir voulu violer les lois de mon pays!

— C'est bon, c'est bon, garçon; qu'il n'en soit plus question: personne n'est forcé de s'accuser soi-même. Pardieu, tu fais bien de t'en tirer le mieux possible: du diable si je n'en ferais pas autant à ta place!

Rashleigh vint à mon secours; mais il me sembla que ses arguments tendaient plutôt à conseiller à son père de feindre d'être persuadé par mes protestations d'innocence qu'à me justifier complètement.

— Dans votre maison, mon cher monsieur… et votre propre neveu! vous ne continuerez pas plus longtemps, j'en suis sûr, à blesser ses sentiments en paraissant révoquer en doute ce qu'il a tant d'intérêt à affirmer. Vous méritez assurément toute sa confiance, et soyez certain que, si vous pouviez lui rendre quelque service dans cette étrange affaire, il aurait recours à votre bonté. Mais mon cousin Frank a été déclaré innocent, et personne n'a droit de le supposer coupable. Pour moi, je n'ai pas le moindre doute de son innocence, et l'honneur de notre famille exige que nous la défendions envers et contre tous.

— Rashleigh, dit son père en le regardant fixement, tu es une fine mouche… tu as toujours été trop fin pour moi… prends garde que toutes tes finesses ne tournent mal: deux têtes sous un même bonnet ne sont pas conformes aux règles du blason… et, à propos de blason, je vais aller lire Gwillim.

Il annonça cette résolution avec un long bâillement aussi irrésistible que celui de la déesse dans la Dunciade; ce bâillement fut répété à plusieurs reprises par ses géants de fils, à mesure qu'ils se disposaient pour aller chercher des passe-temps analogues à leur caractère: — Percy, pour percer un tonneau de bière avec l'intendant; — Thorncliff, pour couper deux bâtons et les fixer dans leurs gardes d'osier; — John, pour amorcer des lignes; — Dick, pour jouer tout seul à Pitch and toss[35] sa main droite contre sa main gauche; — et Wilfred, pour se mordre les pouces et tâcher de s'endormir en fredonnant à demi-voix jusqu'au dîner. Miss Vernon s'était retirée dans la bibliothèque.

Je restai seul avec Rashleigh dans la vieille salle à manger, d'où les domestiques, en faisant autant de bruit et aussi peu d'ouvrage qu'à l'ordinaire, étaient parvenus à emporter les restes de notre déjeuner substantiel. Je saisis cette occasion pour lui reprocher la manière dont il avait pris ma défense auprès de son père et lui témoigner franchement que je trouvais fort étrange qu'il engageât sir Hildebrand à cacher ses soupçons plutôt que de chercher à les déraciner.

— Que voulez-vous, mon cher ami! reprit Rashleigh. Quand mon père s'est une fois mis quelque chose dans la tête, il est impossible de l'en faire sortir, et j'ai reconnu qu'au lieu de l'aigrir encore davantage en discutant avec lui, il valait mieux chercher à le détourner de ses idées. Ainsi, ne pouvant extirper les profondes racines que la prévention a jetées dans son esprit, je les coupe du moins toutes les fois qu'elles reparaissent, persuadé qu'elles finiront par mourir d'elles-mêmes. Il n'y a ni sagesse ni profit à vouloir entrer en discussion avec un esprit de la trempe de celui de sir Hildebrand, qui s'endurcit contre la conviction, et qui croit aussi fermement à ses inspirations que nous autres, bons catholiques, nous croyons à celles du saint père de Rome.

— Il n'est pas moins cruel pour moi de vivre dans la maison d'un homme qui persiste à me croire un voleur de grand chemin.

— L'opinion ridicule de sir Hildebrand, s'il est permis de donner cette épithète à l'opinion d'un père, quelque fausse qu'elle soit, son opinion ne fait rien au fond contre votre innocence; et, quant à la crainte qui vous tourmente que l'idée de ce prétendu crime vous dégrade à ses yeux, bannissez-la complètement, et soyez persuadé que, sous le rapport moral et politique, sir Hildebrand regarde intérieurement ce crime comme une action méritoire: c'est affaiblir l'ennemi, c'est dépouiller les Amalécites; et la part qu'il suppose que vous y avez prise vous a fait beaucoup gagner dans son estime.

— Je ne désire l'estime de personne, M. Rashleigh, si pour l'acquérir il faut perdre la mienne; et ces soupçons injurieux me fourniront une excellente raison pour quitter Osbaldistone-Hall dès que je pourrai écrire à mon père à ce sujet.

Il était rare que la figure de Rashleigh trahît ses sentiments; cependant je crus voir un léger sourire se dessiner sur ses lèvres, tandis qu'il affectait de pousser un profond soupir.

— Que vous êtes heureux, M. Frank! vous allez, vous venez comme il vous plaît; vous êtes libre comme l'air; avec votre habileté, votre goût et vos talents, vous trouverez bientôt des sociétés où ils seront mieux appréciés que par les stupides habitants de ce château; tandis que moi… Il s'arrêta.

— Et qu'y a-t-il donc dans le sort qui vous est échu en partage, qu'y a-t-il qui puisse vous faire envier le mien, moi qui suis banni de la maison et du coeur de mon père?

— Oui, répondit Rashleigh; mais considérez tout le prix de l'indépendance que vous vous êtes assurée par un sacrifice momentané; car je suis sûr que votre père ne tardera pas à vous rendre sa tendresse; considérez l'avantage d'agir librement, de suivre la belle carrière de la littérature, carrière que vous préférez justement à toutes les autres et dans laquelle vos talents vous assurent les plus brillants succès. Par une résidence de quelques semaines dans le nord, vous vous assurez à jamais la célébrité et l'indépendance: ce sacrifice est bien léger en raison des avantages qu'il vous procure, quoique votre lieu d'exil soit Osbaldistone-Hall. Nouvel Ovide exilé en Thrace, vous n'avez pas ses raisons pour écrire des Tristes.

— Comment se peut-il, dis-je avec la rougeur modeste qui convenait à un jeune auteur, que vous sachiez…

— N'avons-nous pas eu ici, quelques jours avant votre arrivée, un émissaire de votre père, un jeune commis nommé Twineall, qui m'apprit que vous sacrifiiez aux muses, ajoutant que plusieurs de vos pièces de vers avaient excité l'admiration des plus grands connaisseurs.

Tresham, vous ne vous êtes peut-être jamais amusé à rassembler des rimes; mais vous avez dû connaître beaucoup d'apprentis d'Apollon. La vanité est leur grand faible, depuis le poète qui embouche la trompette jusqu'au petit rimailleur qui se borne au chalumeau; depuis le poète qui embellit les bocages de Twickenham jusqu'au dernier des rimailleurs qu'il châtia du fouet de sa satire dans la Dunciade. — J'en avais ma part tout comme un autre, et, sans m'arrêter à considérer qu'il était peu probable que Twineall eût eu connaissance de deux ou trois petites pièces de vers que j'avais glissées furtivement dans un journal, sous le voile de l'anonyme, je mordis presque aussitôt à l'hameçon, et Rashleigh, enchanté de voir qu'il pouvait tirer aussi grand parti de mon amour-propre, chercha à le flatter encore en me priant avec les plus vives instances de lui permettre de voir quelques-unes de mes productions manuscrites.

— Il faut que vous m'accordiez une soirée, ajouta-t-il, car il me faudra bientôt perdre les charmes de la société littéraire pour les occupations serviles du commerce et les plaisirs fastidieux du monde. Mon père exige de moi un cruel sacrifice en voulant que j'abandonne, pour l'avantage de ma famille, la profession calme et paisible à laquelle mon éducation me destinait.

J'étais vain, mais je n'étais pas encore tout à fait un sot, et cette hypocrisie était trop forte pour qu'elle m'échappât. — Vous ne me persuaderez pas, répondis-je, que ce n'est qu'à regret que vous renoncez à la perspective d'être un pauvre prêtre catholique, forcé de s'imposer mille privations, et que vous consentez à allez vivre dans l'opulence et jouir des charmes de la société.

Rashleigh vit qu'il avait poussé trop loin l'affectation et son désintéressement; et après une minute de silence, qu'il employa, je suppose, à calculer le degré de franchise qu'il était nécessaire d'avoir avec moi (car c'était une qualité dont il n'était jamais prodigue sans nécessité), il me répondit en souriant: — À mon âge se voir condamné, comme vous le dites, à vivre dans le monde et dans l'opulence n'est pas, il est vrai, une perspective bien alarmante: mais permettez-moi de vous dire que vous vous êtes mépris sur le sort qui m'était réservé. Je devais être un prêtre catholique, mais non pas pauvre et obscur. Non, monsieur, Rashleigh Osbaldistone sera bien moins célèbre, quand même il deviendrait le plus riche négociant de Londres, qu'il eût pu le devenir en étant membre d'une Église dont les ministres, comme le dit un auteur, marchent à l'égal des rois. Ma famille est en faveur auprès d'une certaine cour exilée, et l'influence que cette cour possède à Rome est encore plus grande. Mes talents ne sont pas inférieurs à l'éducation que j'ai reçue; sans présomption, j'aurais pu aspirer à une dignité éminente dans l'Église; avec un peu d'illusion et d'amour-propre, je pourrais dire à la plus élevée. Et pourquoi, ajouta-t-il en riant, car son grand art était de détourner l'attention par une plaisanterie lorsqu'il craignait d'avoir fait une impression défavorable, — pourquoi le cardinal Osbaldistone, d'une famille noble et ancienne, ne pourrait-il pas disposer du sort des empires aussi bien qu'un Mazarin, né de parents obscurs et vulgaires; qu'un Alberoni, fils d'un jardinier italien?

— Je n'en vois pas la raison, il est vrai; mais à votre place je renoncerais sans beaucoup de peine à l'espoir hasardeux d'une élévation si précaire et tant exposée à l'envie.

— Je le ferais aussi, reprit-il, si la carrière où je vais entrer était plus certaine; mais combien de chances dont l'événement seul peut m'apprendre le résultat! D'abord les dispositions de votre père à mon égard: ne connaissant pas son caractère, il m'est impossible…

— Avouez la vérité, Rashleigh: vous voudriez que je vous le fisse connaître, n'est-ce pas?

— Puisque, comme Diana Vernon, vous faites un appel à ma sincérité, je vous répondrai franchement: oui.

— Eh bien! vous trouverez dans mon père un homme qui est entré dans le commerce moins avec le désir de s'enrichir que parce que cette carrière lui donnait occasion de développer son intelligence. Mais ses richesses se sont accumulées, parce que, élevé à l'école de la frugalité et de la tempérance, ses dépenses n'ont pas augmenté avec sa fortune. C'est un homme qui hait la dissimulation dans les autres, ne l'emploie jamais lui-même et sait découvrir la vérité, de quelque voile spécieux qu'on cherche à la couvrir. Silencieux par habitude, il n'aime pas les grands parleurs, surtout lorsque la conversation ne roule pas sur son sujet favori. Il est d'une exactitude rigide à remplir les devoirs de sa religion; mais vous n'avez pas à craindre qu'il vous gêne pour la vôtre, car il regarde la tolérance comme un principe sacré d'économie politique. Seulement si vous êtes du nombre des partisans du roi Jacques, comme votre religion le fait naturellement présumer, vous ferez bien de le cacher devant lui; il les a en horreur. Esclave de sa parole, il ne souffre pas que personne manque à la sienne; il remplit scrupuleusement ses devoirs et entend que tout le monde suive son exemple: pour gagner ses bonnes grâces il ne faut pas approuver ses ordres, il faut les exécuter. Son plus grand faible est sa prédilection exclusive pour son état, faible qui l'empêche de louer rien de ce qui n'a pas quelque rapport avec le commerce.

— Ô portrait admirable! s'écria Rashleigh; Van Dyck, mon cher Frank, n'était qu'un barbouilleur auprès de vous. Je vois votre seigneur et maître avec ses vertus et ses faibles; je le vois aimant et honorant le roi comme une espèce de lord-maire et de chef du négoce; vénérant la chambre des communes pour les lois qu'elle adopte sur l'exportation, et respectant les pairs parce que le lord-chancelier[36] est assis sur un sac de laine.

— J'ai fait un portrait, Rashleigh, et vous faites une caricature. Mais, si je vous ai fait la carte du pays qu'il vous importait de connaître, j'espère qu'en retour vous voudrez bien me donner quelques lumières sur la géographie des terres inconnues…

— Sur lesquelles vous vous trouvez jeté, dit Rashleigh. En vérité, c'est inutile: ce n'est point l'île de Calypso, plantée de tilleuls fleuris, et offrant toute l'année l'image d'un printemps éternel; mais c'est une espèce de désert du nord, aussi peu propre à piquer la curiosité qu'à plaire à l'oeil, et qu'au bout d'une demi-heure vous connaîtrez dans toute sa nudité aussi bien que si je vous en avais fait la description la plus minutieuse.

— Mais il me semble qu'il est quelque chose qui mérite pourtant de fixer l'attention. Que dites-vous de miss Vernon? ne forme-t- elle pas un intéressant contraste avec le reste du tableau?

Je m'aperçus aisément que Rashleigh eût voulu pouvoir se dispenser de me répondre; mais les renseignements qu'il m'avait demandés me donnaient le droit de lui faire des questions à mon tour. Rashleigh le savait, et, forcé de suivre le sentier que je venais de lui ouvrir, il chercha du moins à y marcher de la meilleure grâce possible. — J'ai moins d'occasions à présent d'étudier le caractère de miss Vernon que je n'en avais autrefois, me dit-il. Lorsqu'elle était plus jeune, j'étais son maître; mais quand elle eut atteint l'âge où commence une nouvelle carrière pour une jeune personne, mes différentes occupations, la gravité de la profession à laquelle je me destinais, la nature particulière de ses engagements, notre position mutuelle, en un mot, rendaient une intimité constante aussi inconvenante que dangereuse. Je crains que miss Vernon n'ait regardé ma réserve comme une preuve d'indifférence; mais c'était un devoir: il m'en coûta beaucoup pour écouter la voix de la prudence, et les regrets qu'elle pouvait éprouver égalaient à peine les miens. Mais comment continuer à vivre dans la plus intime familiarité avec une jeune personne charmante et sensible, qui doit, comme vous le savez, entrer dans un cloître, ou accepter la personne qui lui est destinée?

— Le cloître ou l'époux qui lui est destiné! m'écriai-je. Miss Vernon est-elle réduite à cette alternative?

— Hélas! oui, dit Rashleigh en étouffant un soupir. Je n'ai pas besoin sans doute de vous prémunir contre le danger de cultiver trop assidûment l'amitié de miss Vernon: vous connaissez le monde, vous savez jusqu'à quel point vous pouvez vous livrer au charme de sa société sans compromettre votre repos. Mais je dois vous avertir de veiller sur ses sentiments avec autant de vigilance que sur les vôtres: je sais par expérience que miss Vernon est d'un naturel ardent et sensible, et vous avez vu vous-même hier jusqu'où vont son irréflexion et son mépris pour les convenances.

Quoiqu'il pût y avoir un fond de vérité dans ce qu'il me disait, et que je n'eusse pas le droit de prendre en mauvaise part des avis qu'il me donnait sous le voile de l'amitié, je sentais que j'aurais eu du plaisir à me battre avec lui.

L'insolent! parler avec cette arrogance! voulait-il me faire croire que miss Vernon avait conçu un penchant pour son horrible figure, et qu'elle se fût dégradée au point d'avoir besoin de la réserve et de la circonspection d'un Rashleigh pour se guérir de son imprudente passion? Je me contins néanmoins, et imitant un instant son hypocrisie, je regrettai avec lui qu'une personne du bon sens et du mérite de miss Vernon eût une conduite aussi inconvenante qu'il le disait.

— Non pas inconvenante, dit Rashleigh, mais d'une franchise qui va quelquefois jusqu'à l'inconséquence. Du reste, croyez-moi, elle a un excellent coeur. À parler franchement, si elle persiste dans son aversion pour le cloître et pour le mari qu'on lui destine, et que Plutus me soit assez favorable pour m'assurer une honnête indépendance, je pourrai bien alors renouveler nos anciennes liaisons et offrir à Diana la moitié de ma fortune.

— Avec sa belle voix et ses périodes élégantes, pensais-je en moi-même, ce Rashleigh est le fat le plus laid et le plus suffisant que j'aie jamais vu.

— Mais, ajouta Rashleigh, comme s'il se parlait à lui-même, je n'aimerais pourtant pas à supplanter Thorncliff.

— Supplanter Thorncliff! m'écriai-je avec la plus grande surprise; votre frère Thorncliff est-il le mari qu'on destine à Diana Vernon?

— Sans doute; par l'ordre de son père et par suite d'un certain pacte de famille, elle doit épouser un des fils de sir Hildebrand. On a obtenu de la cour de Rome pour Diana Vernon une dispense qui lui permet d'épouser son cousin…

Osbaldistone; le nom de baptême est en blanc, de sorte qu'il ne reste plus qu'à choisir l'heureux mortel dont le nom doit remplir la lacune. Or, comme Percy, qui ne songe qu'à boire, ne paraissait pas un mari très convenable, mon père a fait choix de Thorncliff, et c'est à ce second rejeton de la famille qu'il a confié le soin de ne pas laisser éteindre la race des Osbaldistone.

— La jeune personne, dis-je en m'efforçant de prendre un air de plaisanterie qui m'allait fort mal, je crois, aurait peut-être voulu chercher encore un peu plus bas sur l'arbre de la famille la branche à laquelle elle désirait s'unir.

— Je ne sais, reprit-il; il n'y a pas beaucoup de choix dans notre famille. Dick est un brutal, John une brute, et Wilfred un âne. Je crois qu'après tout mon père ne pouvait pas mieux choisir pour la pauvre Diana.

— Les personnes présentes étant toujours exceptées.

— Oh! l'état ecclésiastique, auquel j'étais destiné, ne me permettait pas de me mettre sur les rangs; autrement je ne dissimulerai pas qu'ayant reçu du moins de l'éducation j'aurais pu être choisi par sir Hildebrand préférablement à mes autres frères.

— Et sans doute aussi par la jeune personne?

— Vous ne devez pas le supposer, répondit Rashleigh en repoussant cette idée avec une affectation qui ne servait qu'à la confirmer; l'amitié, l'amitié seule avait serré les liens qui nous unissaient: la tendre affection d'une âme sensible et aimante pour son précepteur; l'amour n'approcha pas de nous, ou du moins il n'entra pas dans nos coeurs; je vous ai dit que j'avais été sage à temps.

Je n'étais pas très disposé à pousser plus loin cette conversation, et prenant un prétexte pour me débarrasser de Rashleigh, je me retirai dans ma chambre, où je me promenai à grands pas, répétant tout haut les expressions qui m'avaient le plus choqué: Sensible!… ardente!… tendre affection!… amour!… Diana Vernon, la plus charmante personne que j'aie jamais vue, amoureuse de ce Rashleigh, monstre de laideur et de difformité, à qui il ne manque qu'une bosse sur le dos pour être aussi hideux que Richard III!… et cependant les occasions qu'il avait de l'entretenir pendant ses maudites leçons, la séduction de son langage, son esprit, son adresse… la sottise et la nullité de ses frères, qui le laissaient sans concurrent… l'admiration de miss Vernon pour ses talents, quoiqu'elle paraisse fortement irritée contre lui; sans doute, parce qu'il la néglige… Et que m'importe tout cela? pourquoi me tourmenter et me mettre en fureur? Diana Vernon est-elle la première de son sexe qui ait aimé et épousé un homme laid? et quand même elle serait libre, quand même sa main ne serait pas déjà promise, que m'importerait encore? Une catholique… une papiste… un dragon en jupons!… je serais fou de penser un instant à l'associer à mon sort.

Ces réflexions, loin de calmer le feu qui me dévorait, ne firent que l'attiser, et, lorsqu'il fallut descendre pour le dîner, je portai à table toute ma mauvaise humeur.

Chapitre XII.

Être ivre, s'emporter? prendre un air froid et sombre? Et dans de vains transports s'attaquer à son ombre?

Shakespeare, Othello.

Je vous ai déjà dit, mon cher Tresham, ce qui n'était pas une nouvelle pour vous, que mon principal défaut était un orgueil invincible, qui m'exposait souvent à de cruelles mortifications. Je n'avais jamais pensé que j'aimasse miss Vernon; cependant à peine Rashleigh m'eut-il parlé d'elle comme d'une conquête qu'il pouvait saisir ou négliger à son choix que toutes les démarches que cette pauvre fille avait faites, dans l'innocence de son coeur, pour former une liaison d'amitié avec moi, me parurent l'effet de la coquetterie la plus insultante. — Elle voudrait sans doute s'assurer de moi comme d'un pis-aller, au cas que M. Rashleigh Osbaldistone fasse le cruel! mais je lui apprendrai que je ne suis pas homme à me laisser jouer ainsi… Je lui ferai voir que je connais ses artifices, et que je les méprise.

Je ne réfléchis pas que toute cette indignation, aussi ridicule que déplacée, prouvait que je n'étais rien moins qu'indifférent aux charmes de miss Vernon, et je m'assis à table très irrité contre elle et contre toutes les filles d'Ève.

Miss Vernon fut surprise de m'entendre répondre sèchement aux saillies qui lui échappaient et aux traits satiriques qu'elle décochait à tout moment contre ses chers cousins avec sa liberté ordinaire; mais, ne soupçonnant pas que mon intention fût de l'offenser, elle se contenta de se moquer de mes grossières reparties par des reparties à peu près semblables, mais plus fines et plus polies, et en même temps plus piquantes. À la fin elle s'aperçut que j'étais réellement de mauvaise humeur, et voici la réponse qu'elle fit à une de mes boutades: — On dit, M. Francis, qu'il y a quelque chose de bon à recueillir, même des discours d'un sot: j'entendais l'autre jour le cousin Wilfred refuser de jouer plus longtemps au bâton avec le cousin John, parce que le cousin John s'était mis en colère et frappait plus fort que les règles du jeu ne le permettent. Il n'est pas juste, disait l'honnête Wilfred, que je reçoive des coups tout de bon, tandis que je ne donne que des coups pour rire. Sentez-vous?

— Je ne me suis jamais trouvé, madame, dans la nécessité de chercher à extraire la mince dose de bon sens qui peut se trouver mêlée dans les personnes de cette famille.

— Nécessité! et madame!… Vous m'étonnez, M. Osbaldistone.

— J'en suis désolé, madame.

— Quel est ce nouveau caprice?

— Parlez-vous sérieusement, ou ne prenez-vous ce ton que pour rendre plus précieuse votre bonne humeur?

— Vous avez droit à l'attention de tant de messieurs dans cette famille, miss Vernon, qu'il ne peut guère être digne de vous de demander la cause de ma nullité et de ma maussaderie.

— Comment?… avez-vous donc abandonné mon parti pour passer à l'ennemi? Elle jeta un regard sur Rashleigh, qui était placé vis- à-vis d'elle, et voyant qu'il semblait nous observer avec une maligne joie, elle ajouta:

— Il n'est que trop vrai: Rashleigh triomphe de m'avoir enlevé encore un ami. Grâce au ciel, et grâce à l'état de dépendance où je me suis toujours trouvée, et qui m'a appris à souffrir sans me plaindre, je ne m'offense pas aisément: afin de n'être pas tentée de vous chercher querelle, je vais me retirer plus tôt qu'à l'ordinaire, et je souhaite que votre mauvaise humeur passe avec votre dîner.

À ces mots elle quitta la table. Elle ne fut pas plus tôt partie que j'eus honte de ma conduite. J'avais repoussé brusquement les témoignages de sa bienveillance, et j'avais presque été jusqu'à injurier l'être charmant qui n'avait pas craint d'exposer sa réputation pour me rendre service, et que son sexe seul eût dû mettre à l'abri de ma brutalité. Pour combattre ou pour dissiper ces réflexions pénibles, je remplis machinalement mon verre toutes les fois que la bouteille passait devant moi. Accoutumé à la tempérance, je ne tardai pas à éprouver, dans l'état où j'étais déjà, les funestes effets du vin. Les buveurs de profession, qui se sont comme abrutis par l'usage fréquent des liqueurs fortes, peuvent se livrer sans crainte à ces excès, qui ne font que troubler un peu leur jugement, déjà très faible à jeun. Mais les hommes qui ne se sont pas fait une habitude de ce vice affreux qui nous ravale au rang des brutes, en éprouvent en un instant la terrible influence. Ma tête s'exalta bientôt jusqu'à l'extravagance; je parlais sans cesse; je discutais ce que je ne savais pas; je faisais des histoires dont je perdais le fil, et puis je riais moi-même à gorge déployée de mon absence de mémoire. J'acceptai plus d'une gageure qui n'avait ni rime ni raison; je défiai à la lutte le géant John, quoiqu'il fût un des premiers lutteurs du canton, et moi un apprenti dans cet exercice.

Mon oncle eut la bonté de prévenir le résultat de ma folle ivresse qui aurait, je suppose, fini par me faire rompre le cou.

La malignité a même été jusqu'à dire que j'avais entonné une chanson bachique; mais comme je ne m'en souviens pas, et que je ne crois pas avoir jamais essayé de former un son, je me flatte que cette calomnie n'était pas fondée. J'ai fait assez de folies pendant mon ivresse, sans qu'on m'en prête encore auxquelles je n'ai pas songé. Sans perdre entièrement toute raison, je perdis toute retenue, et la passion impétueuse qui m'agitait se manifesta par les plus bruyants transports. Je m'étais mis à table triste, mécontent, et décidé à garder le silence; le vin me rendit babillard, querelleur et emporté. Je cherchais dispute à tout le monde, je contredisais tout ce qu'on avançait; et, sans respect pour les bienséances, j'attaquais, à la table même de mon oncle, ses sentiments politiques et sa religion. La modération que Rashleigh affectait, sans doute pour augmenter encore ma fureur frénétique, m'échauffa mille fois plus que les cris et les injures de ses frères. Je dois à mon oncle la justice de dire qu'il s'efforça de nous ramener à l'ordre; mais son autorité fut méconnue au milieu du tumulte toujours croissant. À la fin mon emportement ne connut plus de bornes, et furieux de quelque insinuation injurieuse, réelle ou supposée, je m'élançai de ma place, courus sur Rashleigh et lui donnai un soufflet. Le philosophe le plus stoïque n'eût pas reçu cette insulte avec plus de sang-froid et de patience. Il se contenta de me jeter un regard de mépris; mais Thorncliff ne fut pas si modéré dans sa vengeance, et, voyant que son frère ne s'apprêtait pas à demander raison de cet outrage, il cria qu'il voulait laver dans mon sang la tache faite à leur honneur. Les épées furent tirées; et nous avions échangé une ou deux passes, lorsque les autres frères nous séparèrent. Je n'oublierai jamais le rire infernal qui contracta les traits de Rashleigh lorsque je fus entraîné de force par deux de ces jeunes titans. Ils m'enfermèrent dans ma chambre, assujettirent la porte par de grosses barres de fer, et je les entendis, avec une rage inexprimable, rire aux éclats en descendant l'escalier. J'essayai dans ma fureur de briser la porte; mais la précaution qu'ils avaient prise rendit tous mes efforts inutiles. À la fin je me jetai sur mon lit, et m'endormis en roulant dans ma tête de terribles projets de vengeance.

Mais le tardif repentir vint avec le jour. Je sentis avec amertume la violence et l'absurdité de ma conduite, et je fus obligé de reconnaître que le vin m'avait ravalé au-dessous de Wilfred Osbaldistone, pour lequel j'avais un si profond mépris. Ces cruelles réflexions n'étaient pas adoucies par l'idée qu'il fallait faire des excuses pour mon emportement déplacé, et cela en présence de miss Vernon. Les reproches que j'avais à me faire pour la conduite peu généreuse que j'avais tenue à son égard pendant le dîner, et pour laquelle je ne pouvais pas même alléguer la misérable excuse de l'ivresse, ajoutaient encore à ces pénibles considérations.

Accablé du poids de ma honte et de mon humiliation, je descendis dans la salle à manger, comme un criminel qui vient entendre prononcer sa sentence. Une forte gelée avait rendu la chasse impossible, et j'eus la mortification de trouver déjà toute la famille rassemblée autour d'un énorme jambon, à l'exception de Rashleigh et de miss Vernon. La joie était extrême lorsque j'entrai, et je ne pouvais douter que je ne fusse l'objet de la risée. En effet, ce qui me semblait un sujet de peine et de regrets paraissait aux yeux de mon oncle et de la plupart de mes cousins une saillie de gaieté fort divertissante. Sir Hildebrand, tout en me raillant sur mes exploits héroïques, jura qu'il pensait qu'à mon âge il valait mieux s'enivrer deux ou trois fois par jour que d'aller se coucher à sec comme un presbytérien. Et, pour appuyer cette consolante réflexion, il versa un grand verre d'eau- de-vie, en m'exhortant à avaler du poil de la bête qui m'avait mordu.

— Laisse-les rire, neveu, ajouta-t-il en regardant ses fils, laisse-les rire; ils seraient de vraies soupes au lait, comme toi, si je ne leur avais pas appris à vider leur bouteille.

Malgré tous leurs défauts et tous leurs ridicules, mes cousins n'avaient pas en général un mauvais coeur: ils virent que leurs railleries me blessaient, et ils s'efforcèrent, quoique avec leur maladresse ordinaire, de dissiper l'impression pénible qu'elles avaient produite sur moi. Thorncliff seul se tenait à l'écart, et avait l'air morne et pensif. Ce jeune homme avait toujours eu de l'éloignement pour moi, et il ne m'avait jamais témoigné ces attentions maussades, mais bienveillantes, que j'avais éprouvées quelquefois de la part de ses frères. S'il était vrai, ce dont pourtant je commençais à douter, qu'on le destinât pour époux à miss Vernon, il était possible qu'il s'alarmât de la prédilection que cette jeune personne semblait me marquer, et que, craignant que je ne devinsse un rival dangereux, il conçût de la jalousie et me prît en aversion.

Rashleigh entra enfin, l'air morne et rêveur. Je ne sais quoi de sombre répandu sur sa physionomie prouvait qu'il n'avait pas oublié l'insulte déshonorante que je lui avais faite. J'avais déjà pensé à la conduite que je devais tenir dans cette occasion; j'étais parvenu à me modérer et à croire que le véritable honneur ne consistait pas à me battre pour prouver que j'avais raison, lorsqu'il n'était que trop évident que j'avais tort, mais à faire noblement des excuses pour une injure si disproportionnée à toutes les provocations que j'aurais pu alléguer.

Je m'empressai donc d'aller à la rencontre de Rashleigh, et lui exprimai mes regrets de la violence à laquelle je m'étais laissé emporter la veille.

— Rien au monde, dis-je, n'eût pu m'arracher un seul mot d'excuse, rien que la voix de ma conscience, qui me reproche ma conduite. J'espérais que mon cousin accepterait l'assurance sincère de mes regrets, et voudrait bien considérer que mes torts provenaient en grande partie de l'excessive hospitalité d'Osbaldistone-Hall.

— Il sera ton ami, garçon, s'écria le bon sir Hildebrand dans l'effusion de son coeur, il sera ton ami, ou du diable si je l'appelle encore mon fils. Pourquoi, Rashleigh, restes-tu planté là comme une souche? _J'en suis fâché, _eh! de par tous les diables, c'est tout ce que peut faire un gentilhomme, s'il vient à faire quelque chose de mal lorsqu'il a bu le petit coup. J'ai servi et je dois, je crois, connaître quelque chose aux affaires d'honneur. Que je n'en entende plus parler, et nous irons tous ensemble chasser le blaireau dans Birkenwood-Bank.

La figure de Rashleigh, comme je l'ai déjà dit, avait un caractère particulier, et de ma vie je n'avais vu de physionomie semblable. Mais cette singularité ne consistait pas encore tant dans les traits que dans sa manière de changer leur expression. Dans le passage de la joie à la douleur, du ressentiment à la satisfaction, il y a un léger intervalle, avant que la passion dominante respire dans tous les traits, à l'exclusion absolue de celle qu'elle remplace. De même que la lumière douteuse du crépuscule sépare la fin de la nuit du lever du soleil, il y a comme une espèce d'indécision dans le caractère de la physionomie, pendant que les muscles se dégonflent, que le front s'éclaircit, que les yeux reprennent leur éclat, enfin que toute la figure, chassant les nuages qui la couvraient, recouvre un air calme et serein. Celle de Rashleigh ne passait point par ces gradations, mais prenait successivement et tout à coup l'expression de ces deux passions diamétralement contraires; c'était comme le changement à vue d'une décoration où, au coup de sifflet du machiniste, un rocher disparaît et un palais s'élève.

Cette singularité me frappa surtout dans cette occasion. Lorsque Rashleigh entra, toutes les passions haineuses étaient peintes sur son visage. Il entendit mes excuses et l'exhortation de son père sans qu'il se fit le moindre changement dans sa physionomie; mais sir Hildebrand n'eut pas plus tôt fini de parler que le sombre nuage qui couvrait le front de Rashleigh disparut tout à coup; et du ton le plus poli et le plus affable il m'exprima sa parfaite satisfaction des excuses que je voulais bien lui faire.

— Mon Dieu! dit-il, j'ai moi-même une si pauvre tête lorsque je bois plus de mes trois verres de vin, que je n'ai, comme le bon Cassio[37], qu'un souvenir très vague de la confusion qui régna hier soir. Je me rappelle en masse; mais rien de distinct. — Une querelle, et voilà tout. Ainsi, mon cher cousin, ajouta-t-il en me serrant amicalement la main, jugez quelle douce surprise j'éprouve en voyant que j'ai à recevoir des excuses au lieu d'en avoir à faire. Ne parlons plus de cela; je serais bien fou de vouloir examiner minutieusement un compte dont la balance, qui pouvait être contre moi, se trouve si inopinément à mon avantage. Vous voyez, M. Frank, que je prends déjà le langage de Lombard-Street et que je me prépare à remplir dignement ma nouvelle profession.

J'allais répondre, et je levais les yeux que la honte m'avait fait baisser, lorsque je rencontrai ceux de miss Vernon, qui, étant entrée sans bruit pendant la conversation, l'avait écoutée attentivement. Déconcerté, confus, je penchai la tête sans dire un seul mot, et j'allai prendre tristement ma place auprès de mes cousins, que le déjeuner n'avait pas cessé d'occuper exclusivement.

Mon oncle se garda bien de laisser échapper cette occasion de me faire, ainsi qu'à Rashleigh, une leçon de morale, et il nous conseilla sérieusement de nous corriger de nos ridicules habitudes de soupe au lait, selon son expression, de nous aguerrir contre les effets du vin, pour éviter les disputes et les coups; et de commencer par vider régulièrement tous les jours notre pinte de porto; ce qui, à l'aide de la bière de mars et de quelques verres d'eau-de-vie, suffisait pour des novices en l'art de boire. Pour nous encourager, il nous assura qu'il avait connu beaucoup d'hommes qui étaient arrivés à notre âge sans avoir jamais bu trois verres de vin, et qui cependant, étant tombés en bonne compagnie, et suivant les bons exemples, étaient parvenus à se faire une brillante réputation en ce genre, pouvant vider tranquillement leurs six bouteilles sans perdre la tête, et sans être incommodés le lendemain matin.

Malgré la sagesse de cet avis, et la brillante perspective qu'il me faisait entrevoir, j'en profitai peu: tout en paraissant écouter mon oncle, mon attention était ailleurs. Toutes les fois que je me hasardais à tourner les yeux du côté de miss Vernon, j'observais que ses regards étaient fixés sur moi, et je croyais lire sur sa figure l'expression de la pitié, et en même temps du déplaisir. Je cherchais les moyens d'entrer aussi en explication avec elle et de lui faire mes excuses, lorsqu'elle me fit entendre qu'elle était déterminée à m'épargner la peine de solliciter une entrevue: — Cousin Frank, dit-elle en m'appelant par le même titre qu'elle avait coutume de donner aux autres Osbaldistone, quoiqu'à proprement parler je ne fusse pas son cousin, j'ai été arrêtée ce matin par un passage dans _la Divina comedia _du Dante; voulez-vous avoir la bonté de monter à la bibliothèque pour me l'expliquer? Lorsque vous aurez découvert le sens de l'obscur Florentin, vous irez rejoindre ces messieurs, et voir si vous serez aussi heureux à découvrir la retraite du blaireau.

Je m'empressai de lui répondre que j'étais prêt à la suivre. Rashleigh offrit de nous accompagner. — Je suis plus en état, nous dit-il, de chercher le sens du Dante à travers les métaphores et l'obscurité de son style que de chasser un pauvre anachorète de sa tanière.

— Excusez-moi, Rashleigh, dit miss Vernon; mais, comme vous allez occuper la place de M. Frank dans la maison de banque à Londres, vous devez lui céder l'éducation de votre élève à Osbaldistone- Hall. Nous vous appellerons cependant s'il est nécessaire; ainsi ne prenez pas votre air grave, je vous prie. D'ailleurs, c'est une honte que vous ne connaissiez pas mieux la chasse, vous, un Osbaldistone! Que ferez-vous si votre oncle vous demande comment vous chassez au blaireau?

— Hélas! Diana, c'est bien vrai, dit sir Hildebrand en poussant un soupir. Si Rashleigh eût voulu acquérir, comme ses frères, les connaissances utiles, il était à bonne école, je crois; mais les grammaires françaises, les livres, les nouveaux navets, les rats et les hanovriens ont tout bouleversé dans la vieille Angleterre[38]. Allons, Rashie[39], allons, viens avec nous, et porte mon épieu de chasse: ta cousine n'a pas besoin de toi à présent, et je n'entends pas qu'on contrarie ma Diana. Je ne veux pas qu'il soit dit qu'il n'y avait qu'une femme à Osbaldistone-Hall, et qu'elle y est morte faute de n'avoir pu faire ses volontés.

Rashleigh obéit à son père et le suivit après avoir dit à demi- voix à Diana: — Je suppose qu'il sera discret de ne pas oublier aujourd'hui de me faire accompagner du courtisan _Cérémonie, _et de frapper à la porte de la bibliothèque avant d'entrer?

— Non, non! Rashleigh, dit miss Vernon, débarrassez-vous du faux archimage appelé _Dissimulation; _c'est le meilleur moyen de vous assurer un libre accès auprès de nous pendant nos entretiens classiques.

À ces mots, elle prit le chemin de la bibliothèque, et je la suivis… comme un criminel, allais-je dire, qu'on mène à l'exécution; mais il me semble que j'ai déjà employé cette comparaison une ou deux fois, ainsi je la supprime: je dirai donc, sans comparaison, que je la suivis en tremblant, et avec un embarras que j'aurais donné tout au monde pour vaincre. Il me semblait qu'il était souverainement déplacé dans cette occasion; car j'avais respiré assez longtemps l'air du continent pour apprendre que la légèreté, la galanterie et l'assurance sont trois qualités essentielles qui doivent distinguer l'heureux mortel qu'une jeune et belle personne honore d'un tête-à-tête.

Mais pour cette fois mes sentiments anglais l'emportèrent sur mon éducation française; et je fis, je crois, une très piteuse figure lorsque miss Vernon, s'asseyant majestueusement dans le grand fauteuil de la bibliothèque, comme un juge qui va entendre une cause importante, me fit signe de prendre une chaise vis-à-vis d'elle, ce que je fis, tremblant comme le pauvre diable qui se voit sur la sellette; et elle commença la conversation sur le ton de la plus amère ironie.

Chapitre XIII.

Sans doute il fut cruel celui qui le premier Trempa dans le poison une épée homicide; Mais plus barbare encore, et cent fois plus perfide Celui qui de sucs vénéneux Put remplir froidement la coupe hospitalière.

Anonyme.

En vérité, M. Frank Osbaldistone, dit miss Vernon de l'air d'une personne qui croyait avoir acquis le privilège de railler, en vérité, vous nous avez tous vaincus. Je n'aurais pas cru que vous fussiez aussi digne de votre noble famille. La journée d'hier vous a couvert de gloire. Vous avez fait vos preuves pour entrer dans l'honorable corporation d'Osbaldistone-Hall: elles sont irrécusables, et votre coup d'essai a été un coup de maître.

— Je connais mes torts, miss Vernon, et tout ce que je puis dire pour justifier mon impertinence, c'est que j'avais reçu des nouvelles qui avaient agité mes esprits. Je sens que j'ai été on ne peut plus absurde et impoli.

— Comment donc! reprit le juge inflexible, vous ne vous rendez pas justice. D'après ce que j'ai vu et ce que j'ai depuis entendu dire, vous avez montré dans une seule soirée toutes les qualités supérieures qui distinguent vos cousins: la douceur et l'urbanité du bon Rashleigh, la tempérance de Percy, le sang-froid de Thorncliff, la patience de John, l'art des gageures de Dickon, et ce qui surtout est le plus admirable, c'est d'avoir choisi le temps, le lieu et la circonstance pour faire preuve de ces rares talents, avec une sagacité digne de Wilfred.

— Ayez un peu compassion de moi, miss Vernon, lui dis-je; car j'avoue que je regardais la leçon comme bien méritée, surtout en considérant de quelle part elle me venait. Pardonnez-moi si, pour excuser une extravagance dont je ne suis pas habituellement coupable, j'ose vous citer la coutume de la maison et du pays. Je suis loin de l'approuver; mais nous avons l'autorité de Shakespeare, qui dit que le bon vin est une bonne et aimable créature, et que tout homme peut y être pris tôt ou tard.

— Oui, M. Francis; mais Shakespeare met ce panégyrique et cette apologie dans la bouche du plus grand scélérat que son crayon ait tracé. Je ne veux point cependant abuser de l'avantage que m'a donné votre citation en vous accablant de la réponse par laquelle Cassio réfute Iago[40]. Je veux seulement ne pas vous laisser ignorer qu'il est au moins une personne fâchée de voir un jeune homme plein de talents et d'espérances s'enfoncer dans le bourbier où chaque soir se plongent les habitants de ce manoir.

— Je n'ai fait qu'y mettre un instant le pied, je vous assure, miss Vernon, et je reconnais trop combien ce bourbier est dégoûtant pour y faire un pas de plus.

— Si telle est votre résolution, reprit-elle, elle est sage, et je ne puis que l'approuver. Mais j'étais si tourmentée de ce que j'avais entendu dire que je n'ai pu m'empêcher de m'en expliquer avec vous, avant de vous parler de ce qui me regarde particulièrement. Vous vous êtes conduit hier avec moi pendant le dîner de manière à me faire croire qu'on vous a dit sur mon compte des choses qui ont pu diminuer l'estime que vous m'aviez accordée. Voudrez-vous bien vous expliquer clairement à ce sujet?

Je fus stupéfait. Cette question aussi brusque que précise était plutôt faite du ton d'un homme qui demande à un autre l'explication de sa conduite d'une manière ferme mais polie que de celui d'une fille de dix-huit ans qui adresse une question à un jeune homme: elle était entièrement dépouillée de circonlocutions, de ces détours et de ces périphrases qui accompagnent ordinairement les explications entre des personnes de différents sexes.

J'étais dans le plus grand embarras; car, à présent que je me rappelais de sang-froid les discours de Rashleigh, j'étais forcé de convenir qu'en supposant même qu'ils fussent fondés, ils auraient dû exciter dans mon âme un sentiment de compassion pour miss Vernon plutôt qu'un puéril ressentiment; et, quand même ils auraient pu justifier complètement ma conduite, encore m'eût-il été difficile de répéter ce qui devait blesser aussi vivement la fierté de Diana. Elle vit que j'hésitais à répondre et me dit d'un ton décidé et résolu, mais avec modération:

— J'espère que M. Osbaldistone ne disconviendra pas que j'ai droit de demander cette explication: je n'ai point de parents, point d'amis pour me défendre, il est donc juste qu'on me permette de me défendre moi-même.

Je m'efforçai assez gauchement de rejeter ma conduite grossière sur une indisposition, sur des lettres fort dures que j'avais reçues de Londres. Elle me laissa épuiser mes excuses, sans pitié pour mon embarras et ma confusion, et les écouta avec le sourire de l'incrédulité.

— À présent, M. Frank, que vous avez débité votre prologue d'excuses avec la mauvaise grâce d'usage pour tous les prologues, veuillez lever le rideau et me montrer ce que je désire voir. En un mot, faites-moi connaître ce que Rashleigh a dit de moi, car c'est toujours lui qui fait mouvoir toutes les machines d'Osbaldistone-Hall.

— Mais supposez qu'il m'ait dit quelque chose, miss Vernon, que mérite celui qui trahit les secrets d'une puissance pour les révéler à une puissance alliée?… car vous m'avez dit vous-même que Rashleigh était toujours votre allié, quoiqu'il ne fût plus votre ami.

— Point d'évasion, je vous prie, point de plaisanteries sur ce sujet; je n'ai ni la patience ni l'envie de les écouter. Rashleigh ne peut pas, ne doit pas, n'oserait pas tenir sur moi, sur Diana Vernon, des propos que je ne puisse pas entendre. Il règne des secrets entre nous, il est vrai, mais ce n'est pas de ces secrets qu'il peut vous avoir parlé; ce n'est pas moi personnellement que ces secrets intéressent.

Pendant qu'elle parlait, j'étais parvenu à recouvrer ma présence d'esprit, et je pris soudain la détermination de ne point révéler ce que Rashleigh m'avait dit comme en confidence. Il me semblait qu'il y avait de la bassesse à répéter un entretien particulier. Miss Vernon ne pouvait retirer aucun avantage de mon indiscrétion, qui l'eût affligée inutilement. Je répondis donc gravement que je n'avais eu avec M. Rashleigh qu'une conversation de famille, et je lui protestai qu'il ne m'avait rien dit qui m'eût laissé contre elle une impression défavorable; j'espérais qu'elle voudrait bien se contenter de cette assurance, et ne pas exiger des détails que l'honneur m'obligeait de lui refuser.

— L'honneur? s'écria-t-elle en s'élançant de sa chaise avec le tressaillement et la vivacité d'une Camille prête à voler au combat: l'honneur! c'est le mien qui est compromis: point de détours, ils seront inutiles; c'est une réponse positive qu'il me faut. Ses joues étaient rouges, son visage en feu; ses yeux étincelaient… — Je demande, ajouta-t-elle d'une voix dont l'expression était déchirante, je demande une explication, telle qu'une femme bassement calomniée a droit de la demander à un homme qui se dit homme d'honneur; telle qu'une créature sans mère, sans amis, sans guide et sans protection, seule, seule au monde, a droit de l'exiger d'un être plus heureux qu'elle, au nom de ce Dieu qui les a envoyés ici-bas, lui pour jouir, et elle pour souffrir. Vous ne me refuserez pas, ou, ajouta-t-elle en levant les yeux d'un air solennel, je serai vengée de votre refus, s'il est quelque justice sur la terre ou dans le ciel.

Je fus étourdi de cette véhémence; mais je sentis qu'après un semblable appel mon devoir était de bannir une scrupuleuse délicatesse, et je lui répétai brièvement ce qui s'était passé dans la conversation que j'avais eue avec Rashleigh.

Dès qu'elle vit que je consentais à la satisfaire, elle s'assit et m'écouta d'un air calme; et, lorsque je m'arrêtais pour chercher quelque manière délicate de lui faire entendre ce qui me semblait devoir lui causer une trop grande impression, elle me disait aussitôt:

— Continuez, continuez je vous prie; le premier mot qui se présente à l'esprit est le plus clair, et, par conséquent, le meilleur. Ne vous inquiétez pas de mes sentiments; parlez-moi comme vous parleriez à un tiers qui ne serait point partie intéressée.

Pressé avec autant d'instance, je lui répétai ce que Rashleigh m'avait dit d'un arrangement de famille qui l'obligeait à épouser un Osbaldistone et du choix qu'on avait fait de Thorncliff. J'aurais voulu n'en pas dire davantage; mais sa pénétration découvrit que je lui cachais encore quelque chose et sembla même deviner ce que c'était.

— Ce n'est pas tout: Rashleigh vous a encore dit quelque chose de plus, quelque chose qui le concernait particulièrement, n'est-ce pas?

— Il m'a fait entendre que, sans la répugnance qu'il éprouverait à supplanter son frère, il désirerait, à présent que la nouvelle carrière à laquelle il se destinait lui permettait de se marier, que le nom de Rashleigh remplît le blanc qui se trouve dans la dispense, au lieu de celui de Thorncliff.

— En vérité! reprit-elle; a-t-il tant de condescendance? C'est trop d'honneur pour son humble servante… et sans doute il suppose que Diana Vernon serait transportée de joie si cette substitution pouvait s'effectuer!

— À parler franchement, il me l'a fait entendre, et il a même été jusqu'à me dire…

— Quoi… que je sache tout! s'écria-t-elle précipitamment.

— Qu'il a fait cesser l'intimité qui régnait entre vous et lui, dans la crainte qu'elle ne donnât naissance à une affection dont sa destination à l'Église ne lui permettait pas de profiter.

— Je lui suis obligée de sa prévoyance, reprit miss Vernon dont tous les traits exprimaient le plus profond mépris.

Elle réfléchit un instant et reprit avec le plus grand sang-froid:

— Il n'y a rien qui m'étonne dans ce que vous m'avez dit; et je m'attendais à peu près au récit que vous venez de me faire, parce que, à l'exception d'une seule circonstance, c'est l'exacte vérité. Mais, comme il y a des poisons si actifs que quelques gouttes suffisent pour corrompre toute une source, de même il existe dans les révélations de Rashleigh une horrible imposture capable d'infecter le puits même dans lequel la vérité s'est cachée. Connaissant Rashleigh, comme je n'ai que trop de motifs de le connaître, rien au monde n'eût pu me faire penser à m'unir à lui. Non, s'écria-t-elle en tressaillant d'horreur, non, tout, tout au monde plutôt que d'épouser Rashleigh; plutôt l'ivrogne, le querelleur, le jockey, l'imbécile: je les préfère mille fois; et plutôt le couvent, plutôt la prison, plutôt le tombeau qu'aucun des six.

Il y avait dans le son de sa voix un accent de mélancolie qui répondait à l'agitation de son âme et à la singularité de sa situation; si jeune, si belle, sans expérience, abandonnée à elle- même, n'ayant pas une seule amie dont la présence pût lui servir comme de protection, privée même de cette espèce de défense que son sexe retire des formes et des égards en usage dans le monde, c'est à peine une métaphore de dire que mon coeur saignait pour elle. Cependant il y avait un air de dignité dans son dédain pour les vaines cérémonies, de grandeur dans son mépris pour l'imposture, de résolution et de courage dans la manière dont elle contemplait les dangers qui l'entouraient, enfin une espèce d'héroïsme dans sa conduite qui m'inspiraient en même temps la plus vive admiration. On eût dit une princesse abandonnée par ses sujets et privée de sa puissance, mais méprisant encore ces convenances, ces règles de société établies pour les personnes d'un rang inférieur; et, au milieu de tous les obstacles, conservant une âme ferme, une constance inébranlable, et mettant sa confiance dans la justice du ciel.

Je voulus lui exprimer le sentiment de pitié et d'admiration que faisaient naître en moi ses malheurs et sa constance; mais elle m'interrompit:

— Je vous ai dit en plaisantant que je n'aimais pas les compliments, me dit-elle; je vous dis sérieusement aujourd'hui que je dédaigne les consolations. Ce que j'ai eu à souffrir, je l'ai souffert. Ce que je dois souffrir encore, je le supporterai si je le puis. La stérile pitié n'allège pas le fardeau qui pèse sur le pauvre esclave. Il n'existait dans le monde qu'un seul être qui pût me secourir, et c'est celui qui a préféré ajouter encore à ma misère, Rashleigh Osbaldistone… Oui, il fut un temps où j'aurais pu apprendre à aimer cet homme; mais, grand Dieu! le motif pour lequel il s'insinua dans la confiance d'une pauvre créature entièrement isolée; la persévérance avec laquelle il s'efforça de m'entraîner dans le précipice qu'il creusait sous mes pas, sans écouter un seul instant la voix du remords ou de la pitié; l'horrible motif qui lui faisait chercher à convertir en poison la nourriture qu'il donnait à mon âme. Ô mon Dieu! que serais-je devenue dans ce monde et dans l'autre si j'étais tombée dans les pièges de cet infâme scélérat?

Je fus si frappé de ces paroles et de la nouvelle perfidie qu'elles dévoilaient à mes yeux que je me levai sans presque savoir ce que je faisais; je mis la main sur le pommeau de mon épée et courus à la porte de la chambre pour aller chercher celui sur lequel je devais décharger ma juste indignation. Respirant à peine et avec un regard où l'expression du ressentiment et du mépris avait fait place à celle des plus vives alarmes, miss Vernon se précipita entre la porte et moi.

— Arrêtez, s'écria-t-elle, arrêtez! Quelque juste que soit votre ressentiment, vous ne connaissez pas la moitié des secrets de cette dangereuse prison. Elle regarda d'un oeil inquiet autour de la chambre et, baissant la voix: Il y a un charme qui protège sa vie, me dit-elle; vous ne pouvez l'attaquer sans compromettre l'existence d'autres personnes. Sans cela, dans quelque moment terrible, dans quelque heure marquée par la justice, cette main, toute faible qu'elle est, se fût peut-être vengée elle-même. Je vous ai dit, ajouta-t-elle en me ramenant à ma place, que je n'avais pas besoin de consolateur: je vous dis à présent que je n'ai pas besoin de vengeur.

Je m'assis, en réfléchissant machinalement à ce qu'elle me disait, et me rappelant aussi ce que je n'avais pas considéré dans le premier transport, que je n'avais aucun titre pour me constituer le champion de miss Vernon. Elle s'arrêta un moment pour nous donner le temps à tous deux de nous calmer, et elle continua d'un ton plus tranquille:

— Je vous ai déjà dit qu'il y a un mystère d'une nature fatale et dangereuse qui concerne Rashleigh. Tout infâme qu'il est, et quoiqu'il sache que son infamie m'est connue, je ne puis, je n'ose rompre avec lui, ni même le braver. Vous aussi, M. Frank, vous devez vous armer de patience, déjouer ses artifices en leur opposant la prudence, vous tenir toujours sur vos gardes; mais point d'éclat, point de violence, et surtout évitez les scènes telles que celle d'hier soir; ce seraient pour lui de dangereux avantages dont il ne manquerait pas de profiter. C'était le conseil que je voulais vous donner, et c'était dans cette vue que je désirais avoir un entretien avec vous: mais j'ai étendu ma confidence plus loin que je ne me l'étais proposé.

Je l'assurai qu'elle n'aurait pas lieu de s'en repentir.

— Je le crois, reprit-elle: votre ton, vos manières semblent autoriser la confiance. Continuons à être amis; vous n'avez pas à craindre qu'entre nous l'amitié soit un nom spécieux pour cacher un autre sentiment: élevée toujours avec des hommes, accoutumée à penser et à agir comme eux, je tiens plus de votre sexe que du mien. D'ailleurs, le cloître est mon partage; le voile fatal est suspendu sur ma tête, et vous pouvez croire que pour l'écarter je ne me soumettrai jamais à l'odieuse condition qui m'est prescrite. Le temps où je dois me prononcer n'est pas encore arrivé, et si je n'ai pas déjà refusé ouvertement l'époux qu'on me propose, c'est pour jouir le plus longtemps possible de ma liberté. Mais à présent que le passage du Dante est éclairci, allez voir, je vous prie, ce que sont devenus nos intrépides chasseurs; ma pauvre tête me fait beaucoup trop souffrir pour que je puisse vous accompagner.

Je sortis de la bibliothèque, mais non pas pour aller voir mes cousins: j'avais besoin de prendre l'air et de calmer mes esprits avant de me trouver avec Rashleigh, dont l'horrible caractère venait de m'être dévoilé, et dont la profonde scélératesse m'avait inspiré une horreur qu'il m'eût été impossible de vaincre dans le premier moment. Dans la famille Dubourg, qui était de la religion réformée, j'avais entendu raconter beaucoup d'histoires de prêtres catholiques qui satisfaisaient, en violant les droits sacrés de l'hospitalité, ces passions que des règles de leur ordre leur interdisent.

Mais le plan conçu d'avance d'entreprendre l'éducation d'une malheureuse orpheline, alliée à sa propre famille et privée de protecteurs, dans le perfide dessein de la séduire, ce plan exposé à mes propres yeux avec toute la chaleur d'un vertueux ressentiment par l'innocente créature qu'il voulait rendre victime de sa brutalité, ce plan me semblait mille fois plus atroce que la plus horrible des histoires que j'avais entendu raconter à Bordeaux, et je sentais qu'il me serait bien difficile de rencontrer Rashleigh et de contenir l'indignation dont j'étais transporté. Cependant il était absolument nécessaire que je me contraignisse, non seulement à cause des mystérieuses paroles de Diana qui m'avait dit que je ne pouvais pas attaquer ses jours sans compromettre ceux d'autrui, mais encore parce que je n'avais pas de motif apparent pour lui chercher querelle.

Je résolus donc d'imiter la dissimulation de Rashleigh pendant le temps qu'il nous restait encore à demeurer ensemble, et, lorsqu'il serait à la veille de partir pour Londres, d'écrire à Owen pour lui tracer une légère esquisse de son caractère et pour l'engager à se tenir sur ses gardes et à veiller à l'intérêt de mon père. Je ne doutais point que l'avarice et l'ambition ne dominassent encore plus que le libertinage dans une âme aussi fortement trempée que celle de Rashleigh. L'énergie de son caractère et la facilité avec laquelle il savait se couvrir du masque de toutes les vertus devaient lui assurer de la part de mon père un degré de confiance dont il n'était pas probable que la bonne foi ou la reconnaissance l'empêchât d'abuser. Cette commission que le devoir m'imposait était fort délicate, surtout dans ma position, puisque la défaveur que je chercherais à jeter sur Rashleigh pourrait être attribuée à la jalousie ou au dépit de lui voir prendre ma place dans les bureaux et dans le coeur de mon père. Cependant, comme cette lettre était absolument nécessaire pour prévenir de funestes conséquences, et que d'ailleurs je connaissais la prudence et la discrétion d'Owen à qui j'étais décidé de l'adresser, je m'empressai de l'écrire et l'envoyai à la poste par la première occasion.

Quand je revis Rashleigh, il parut comme moi se tenir sur ses gardes et être disposé à éviter tout prétexte de dispute. Il se doutait que la conversation que j'avais eue avec miss Vernon ne lui avait pas été favorable, quoiqu'il ne pût pas savoir qu'elle m'eût révélé l'infamie de ses procédés et du projet qu'il avait conçu. Pendant le peu de jours qu'il resta encore à Osbaldistone- Hall, je remarquai deux circonstances qui me frappèrent. La première, c'est la facilité presque incroyable avec laquelle il apprit les principes élémentaires nécessaires à sa nouvelle profession; principes qu'il étudiait sans relâche, faisant de temps en temps parade de ses progrès, comme pour me montrer qu'il trouvait bien léger le fardeau que je ne m'étais pas cru capable de soutenir. La seconde circonstance remarquable, c'est que, malgré tout ce que miss Vernon m'avait dit de Rashleigh, ils avaient souvent ensemble de longues conférences dans la bibliothèque, quoiqu'ils se parlassent à peine lorsqu'ils étaient avec nous, et qu'il ne parût pas régner entre eux plus d'intimité qu'à l'ordinaire.

Quand le jour du départ de Rashleigh fut arrivé, son père reçut ses adieux avec indifférence, ses frères avec la joie mal déguisée d'écoliers qui voient partir leur précepteur et qui éprouvent un plaisir qu'ils n'osent pas manifester, et moi-même avec une froide politesse. Lorsqu'il s'approcha de miss Vernon pour l'embrasser, elle recula d'un air fier et dédaigneux, mais elle lui tendit la main en lui disant: — Adieu, Rashleigh; le ciel vous récompense du bien que vous avez fait et vous pardonne le mal que vous avez médité.

— _Amen, _ma belle cousine, reprit-il avec un air de contrition qu'il avait pris, je crois, au séminaire de Saint-Omer[41]: heureux celui dont les bonnes intentions ont mûri, et dont les mauvaises intentions sont mortes en fleur!

Il partit en prononçant ces mots. — Le parfait hypocrite! me dit miss Vernon lorsque la porte se fut refermée sur lui. Quelle ressemblance extérieure il peut y avoir entre ce que nous méprisons et ce que nous chérissons le plus!

J'avais chargé Rashleigh d'une lettre pour mon père et de quelques lignes pour Owen, indépendamment de la lettre particulière dont j'ai parlé et que j'avais cru plus prudent d'envoyer par la poste. Dans ces épîtres, il eût été naturel que je fisse entendre à mon père et à mon ami que je ne retirais d'autre profit de mon séjour chez mon oncle que d'apprendre la chasse, et d'oublier au milieu des laquais et des valets d'écurie les connaissances ou les talents que je pouvais avoir. Il eût été naturel que j'exprimasse l'ennui et le dégoût que j'éprouvais à me trouver parmi des êtres qui ne s'occupaient que de chiens et de chevaux; que je me plaignisse de l'intempérance habituelle de la famille et des persécutions de sir Hildebrand pour me faire suivre son exemple.

Ce dernier point surtout n'eût pas manqué de faire prendre l'alarme à mon père, dont la tempérance était la première vertu; et toucher cette corde, c'eût été certainement m'ouvrir les portes de ma prison et abréger mon exil, ou du moins m'assurer un changement de résidence; et cependant il est très vrai que je ne dis pas un seul mot de tout cela dans les lettres que j'écrivais à mon père et à Owen. Osbaldistone-Hall eût été Athènes dans toute sa gloire et dans toute sa splendeur, il eût été peuplé de héros, de sages, de poètes, que je n'aurais pas témoigné moins d'envie de le quitter.

Pour peu qu'il vous reste encore quelque étincelle du feu et de l'enthousiasme de la jeunesse, mon cher Tresham, il vous sera facile d'expliquer mon silence. L'extrême beauté de miss Vernon, dont elle tirait si peu vanité, sa situation romanesque et mystérieuse, les malheurs qu'elle paraissait avoir essuyés et qui la poursuivaient encore, le courage avec lequel elle les supportait, ses manières plus franches que ne le sont ordinairement celles de son sexe, mais prouvant par là même l'innocence et la candeur de son âme, et par-dessus tout la distinction flatteuse dont elle m'honorait, tout se réunissait en même temps pour exciter mon intérêt, piquer ma curiosité, exercer mon imagination et flatter ma vanité. Je n'osais m'avouer à moi- même tout l'intérêt qu'elle m'inspirait ni l'impression qu'elle avait faite sur mon coeur. Nous lisions, nous nous promenions ensemble: travaux, plaisirs, amusements, tout était commun entre nous. Le cours d'études qu'elle avait été forcée d'interrompre lors de sa rupture avec Rashleigh fut repris sous les auspices d'un maître dont les vues étaient plus pures, quoique ses talents fussent plus bornés.

Je n'étais pas en état de la diriger dans quelques études profondes qu'elle avait commencées avec Rashleigh, et qui me paraissaient convenir beaucoup mieux à un homme d'église qu'à une femme. Je ne conçois pas non plus dans quel but il avait voulu faire parcourir à Diana le labyrinthe obscur et sans issues qu'on a cru devoir nommer philosophie, et le cercle des sciences également abstraites, quoique plus certaines, des mathématiques et de l'astronomie, à moins que ce ne fût pour confondre dans son esprit la différence entre les sexes et l'habituer aux subtilités de raisonnement dont il pouvait se servir ensuite pour l'amener à ses vues. C'était dans le même esprit, quoique avec moins de raffinement et de dissimulation, que les leçons de Rashleigh avaient encouragé miss Vernon à se mettre au-dessus des convenances et à dédaigner ces vaines formes dont son sexe s'entoure comme d'un rempart. Il est vrai que, séparée de la société des femmes, et n'ayant pas même une compagne auprès d'elle, elle ne pouvait ni se régler sur l'exemple des autres ni apprendre les règles ordinaires de conduite que l'usage prescrit à son sexe. Mais telle était cependant sa modestie naturelle et la délicatesse de son esprit pour distinguer ce qui est bien de ce qui est mal, qu'elle n'eût jamais adopté d'elle-même les manières hardies et cavalières qui m'avaient causé tant de surprise dans le premier moment si on ne lui eût fait croire que le mépris des formes ordinaires indiquait tout à la fois la supériorité du jugement et la noble confiance de l'innocence. Son vil précepteur avait sans doute ses intentions en minant ces remparts que la réserve et la prudence élèvent autour de la vertu; mais ne cherchons pas à découvrir tous ses crimes: il en a répondu depuis longtemps devant le tribunal suprême.

Indépendamment des progrès que miss Vernon, dont l'esprit vif et pénétrant comprenait aussitôt tout ce qu'on entreprenait de lui expliquer, avait faits dans les sciences abstraites, je ne la trouvais pas moins versée dans la littérature ancienne et moderne. S'il n'était pas reconnu que les grands talents se perfectionnent souvent d'autant plus vite qu'ils ont moins de secours à attendre de ce qui les environne, il serait presque impossible de croire à la rapidité des progrès de miss Vernon; ils semblaient encore plus extraordinaires lorsque l'on comparait l'instruction qu'elle avait puisée dans les livres à son entière ignorance du monde et de la société. On eût dit qu'elle savait, qu'elle connaissait tout, excepté ce qui se passait autour d'elle dans le monde, et je crois que cette ignorance même sur les sujets les plus simples, contrastant d'une manière si frappante avec les connaissances étendues qu'elle possédait, était ce qui rendait sa conversation si piquante et fixait l'attention sur tout ce qu'elle disait; car il était impossible de prévoir si le mot qu'elle allait prononcer montrerait la plus fine pénétration ou la plus profonde singularité. Se trouver sans cesse avec un objet aussi aimable, aussi intéressant, et vivre avec elle dans la plus grande intimité, c'était une situation bien critique à mon âge, quoique je cherchasse à m'en dissimuler le danger.

Chapitre XIV.

Ce n'est point un prestige! Une vive lumière De sa fenêtre éclaire les vitraux À minuit! dans ces lieux! Quel est donc ce mystère?…

Ancienne ballade.

La vie que nous menions à Osbaldistone-Hall était trop uniforme pour mériter d'être décrite. Diana Vernon et moi nous consacrions la plus grande partie de notre temps à l'étude; le reste de la famille passait toute la journée à la chasse, et quelquefois nous allions les rejoindre. Mon oncle faisait tout par habitude, et par habitude aussi il s'accoutuma si bien à ma présence et à mon genre de vie qu'après tout je crois qu'il m'aimait tel que j'étais. J'aurais pu sans doute acquérir plus facilement ses bonnes grâces si j'avais employé pour cela les mêmes artifices que Rashleigh, qui se prévalant de l'aversion de son père pour les affaires, s'était insinué insensiblement dans l'administration de ses biens. Mais, quoique je prêtasse volontiers à mon oncle les secours de ma plume et de mes connaissances en arithmétique toutes les fois qu'il désirait écrire une lettre à un voisin ou régler un compte avec un fermier, cependant je ne voulais point, par délicatesse, me charger entièrement du maniement de ses affaires, de sorte que le bon chevalier, tout en convenant que le neveu Frank était un garçon habile et zélé, ne manquait jamais de remarquer en même temps qu'il n'aurait pas cru que Rashleigh lui fût aussi nécessaire.

Comme il est très désagréable de demeurer dans une famille et d'être mal avec les membres qui la composent, je fis quelques efforts pour gagner l'amitié de mes cousins. Je changeai mon chapeau à ganse d'or pour une casquette de chasse; on m'en sut gré. Je domptai un jeune cheval avec une assurance qui me fit faire un grand pas dans les bonnes grâces de la famille. Deux ou trois paris perdus à propos contre Dick et une ou deux bouteilles vidées avec Percy me concilièrent enfin l'amitié de tous les jeunes squires, à l'exception de Thorncliff.

J'ai déjà parlé de l'éloignement qu'avait pour moi ce jeune homme, qui, ayant un peu plus de bon sens que ses frères, avait aussi un plus mauvais caractère. Brusque, ombrageux et querelleur, il semblait mécontent de mon séjour à Osbaldistone-Hall et voyait d'un oeil envieux et jaloux mon intimité avec Diana Vernon, qui, par suite d'un certain pacte de famille, lui était destinée pour épouse. Dire qu'il l'aimait, ce serait profaner ce mot; mais il la regardait en quelque sorte comme sa propriété et ne voulait pas, pour employer son style, qu'on vînt chasser sur ses terres. J'essayai plusieurs fois d'amener Thorncliff à une réconciliation; mais il repoussa mes avances d'une manière à peu près aussi gracieuse que celle d'un dogue qui gronde sourdement et semble prêt à mordre lorsqu'un étranger veut le caresser. Je l'abandonnai donc à sa mauvaise humeur et ne me donnai plus la peine de chercher à l'apaiser.

Telle était ma situation à l'égard des différents membres de la famille; mais je dois parler aussi d'un autre habitant du château avec lequel je causais de temps en temps: c'était André Fairservice, le jardinier, qui, depuis qu'il avait découvert que j'étais protestant, ne me laissait jamais passer sans m'ouvrir amicalement sa tabatière écossaise. Il trouvait plusieurs avantages à me faire cette politesse: d'abord, elle ne lui coûtait rien, car je ne prenais jamais de tabac; et ensuite c'était une excellente excuse pour André, qui aimait assez à interrompre de temps en temps son travail pour se reposer pendant quelques minutes sur sa bêche, mais surtout pour trouver, dans les courtes pauses que je faisais près de lui, une occasion de débiter les nouvelles qu'il avait apprises, ou les remarques satiriques que son humeur caustique lui suggérait.

— Je vous dirai donc, monsieur, me répéta-t-il un soir avec l'air d'importance qu'il ne manquait jamais de prendre lorsqu'il avait quelque grande nouvelle à m'annoncer; je vous dirai donc que j'ai été ce matin à Trinlay-Knowe.

— Eh bien, André, vous avez sans doute appris quelque nouvelle au cabaret?

— Je ne vais jamais au cabaret, Dieu m'en préserve…! c'est-à- dire, à moins qu'un voisin ne me régale; car, pour y aller et mettre soi-même la main à la poche, la vie est trop dure et l'argent trop difficile à gagner Mais j'étais allé, comme je disais, à Trinlay-Knowe pour une petite affaire que j'ai avec la vieille Marthe Simpson qui a besoin d'un quart de boisseau de poires; et il en restera encore plus qu'ils n'en mangeront au château. Pendant que nous étions à conclure notre petit marché, voilà que Patrick Macready, le _marchand voyageur, _vint à entrer.

— Le colporteur, voulez-vous dire?

— Oh! tout comme il plaira à Votre Honneur de l'appeler; mais c'est un métier honorable et lucratif… Patrick est tant soit peu mon cousin, et nous avons été charmés de la rencontre.

— Et vous avez vidé ensemble un pot d'ale, sans doute, André?… Car, au nom du ciel, abrégez votre histoire.

— Attendez donc, attendez donc! Vous autres du midi vous êtes toujours si pressés! Donnez-moi le temps de respirer; c'est quelque chose qui vous concerne, et vous devez prendre patience… Un pot de bière! du diable si Patrick offrit de m'en payer un; mais la vieille Simpson nous donna à chacun une jatte de lait et une de ses galettes si dures. Ah! vive les bonnes galettes d'Écosse! Nous étant assis, nous nous mîmes à causer de chose et d'autre.

— De grâce, soyez bref, André. Dites-moi vite les nouvelles, si vous en avez à m'apprendre; je ne puis pas rester ici toute la nuit.

— Eh bien donc, les gens de Londres sont tous _clean wud _au sujet de ce petit tour qu'on a joué ici.

— Clean wood _(bois clair) _qu'est-ce cela?[42]

— Oh! c'est-à-dire qu'ils sont fous, fous à lier, sens dessus dessous, le diable est sur Jack Wabster.

— Mais qu'est-ce que tout cela signifie? ou qu'ai-je à faire avec le diable et Jack Wabster?

— Hum! dit André d'un air fort mystérieux, au sujet de cette valise…

— Quelle valise? expliquez-vous!

— La valise de Morris, qu'il dit avoir perdue là-bas. Mais si ce n'est pas l'affaire de Votre Honneur, ce n'est pas non plus la mienne, et je ne veux pas perdre cette belle soirée.

Et, saisi tout à coup d'un violent accès d'activité, André se remit à bêcher de plus belle.

Ma curiosité, comme le fin matois l'avait prévu, était alors excitée; mais, ne voulant pas lui laisser voir l'intérêt que je prenais à cette affaire, j'attendis que son bavardage le ramenât sur le sujet qu'il venait de quitter. André continua à travailler avec ardeur, parlant par intervalles, mais jamais au sujet des nouvelles de M. Macready; et je restais à l'écouter, le maudissant du fond du coeur, mais voulant voir en même temps jusqu'à quel point son esprit de contradiction l'emporterait sur la démangeaison qu'il avait de me raconter la fin de son histoire.

— Je vais planter des asperges et semer ensuite des haricots. Il faut bien qu'ils aient quelque chose au château pour leurs estomacs de pourceaux; grand bien leur fasse. — Et quel fumier l'intendant m'a remis! il faudrait qu'il y eût au moins de la paille d'avoine, et ce sont des cosses de pois sèches; mais chacun fait ici à sa tête, et le chasseur entre autres vend, je crois bien, la meilleure litière de l'écurie: cependant il faut profiter de ce samedi soir; car, s'il y a un beau jour sur sept, vous êtes sûr que c'est le dimanche. — Néanmoins ce beau temps peut durer jusqu'à lundi matin, — et à quoi bon m'épuiser ainsi de fatigue? Allons-nous-en, car voilà leur couvre-feu, comme ils appellent leur cloche.

André enfonça sa bêche dans la terre et, me regardant avec l'air de supériorité d'un homme qui sait une nouvelle importante qu'il peut taire ou communiquer à son gré, il rabattit les manches de sa chemise et alla chercher sa veste qu'il avait soigneusement pliée sur une couche voisine.

— Il faut bien que je me résigne, pensai-je en moi-même, et que je me décide à entendre l'histoire de M. Fairservice, de la manière qu'il lui plaira de me la raconter. Eh bien! André, lui dis-je, quelles sont donc ces nouvelles que vous avez apprises de votre cousin le marchand ambulant?

— Oh! colporteur, voulez-vous dire, reprit André d'un air de malice, mais appelez-les comme vous voudrez, ils sont d'une grande utilité dans un pays où les villes sont aussi rares que dans ce Northumberland. Il n'en est pas de même de l'Écosse; aujourd'hui, il y a le royaume de Fife, par exemple. Eh bien, d'un bout à l'autre, à droite, à gauche, on ne voit que de gros bourgs qui se touchent l'un l'autre et se tiennent en rang d'oignons, de sorte que tout le comté semble ne faire qu'une seule cité. Kirkcaldy, par exemple, la capitale, est plus grande qu'aucune ville d'Angleterre.[43]

— Oh! je n'en doute pas. Mais vous parliez tout à l'heure de nouvelles de Londres, André?

— Oui, reprit André; mais je croyais que Votre Honneur ne se souciait pas de les apprendre. Patrick Macready dit donc, ajouta- t-il en faisant une grimace qu'il prenait sans doute pour un sourire malin, qu'il y a eu du tapage à Londres dans leur _Parliament House[44], _au sujet du vol fait à ce Morris, si c'est bien son nom.

— Dans le parlement, André? Et à quel propos?

— C'est justement ce que je demandais à Patrick. Pour ne rien cacher à Votre Honneur, Patrick, lui disais-je, que diable avaient-ils donc à démêler avec cette valise? Quand nous avions un parlement en Écosse (la peste étouffe ceux qui nous l'ont ôté), il faisait des lois pour le pays et ne venait jamais mettre son nez dans les affaires qui regardaient les tribunaux ordinaires; mais je crois, Dieu me préserve! qu'une femme renverserait la marmite de sa voisine, qu'ils voudraient la faire comparaître devant leur parlement de Londres. C'est, ai-je dit, être tout aussi sot que notre vieux fou de laird ici et ses imbéciles de fils avec leurs chiens, leurs chevaux, leurs cors, et courant tout un jour après une bête qui ne pèse pas six livres quand ils l'ont attrapée.

— Admirablement raisonné, André, repris-je pour l'amener à une explication plus étendue; et que disait Patrick?

— Oh! m'a-t-il dit, que peut-on attendre de mieux de ces brouillons d'Anglais? Mais, quant au vol, il paraît que pendant qu'ils se chamaillaient entre whigs et tories, et se disaient de gros mots comme des manants, voilà qu'il se lève un homme à longues paroles qui dit qu'au nord de l'Angleterre il n'y a que des jacobites (et il ne se trompait guère); qu'ils étaient presque en guerre ouverte; qu'un messager du roi avait été arrêté sur la grande route; que les premières familles du Northumberland y avaient prêté les mains; et que… est-ce que je sais, moi? qu'on lui avait pris beaucoup d'argent, et puis des papiers importants, et puis bien d'autres choses; et que, quand le messager avait voulu aller se plaindre chez le juge de paix de l'endroit, il avait trouvé ses deux voleurs attablés avec lui, mon Dieu! ni plus ni moins que compères et compagnons, et qu'à force de manigances et de menaces ils l'avaient forcé à se rétracter, et enfin qu'au bout du compte l'honnête homme qui avait été volé s'était empressé de quitter le pays, dans la crainte qu'il ne lui arrivât pire.

— Tout cela est-il bien vrai, André?

— Patrick jure que c'est aussi vrai qu'il est vrai que sa mesure a une aune de long, Dieu me préserve! Mais, pour en revenir à notre affaire, quand le parleur eut fini sa harangue, on demanda à grands cris les noms de l'homme volé, des voleurs et du juge, et il nomma Morris, et votre oncle, et M. Inglewood, et d'autres personnes encore, ajouta André en me regardant malignement. Et puis après, un autre dragon se leva et demanda comme ça si l'on devait mettre en accusation les seigneurs les plus huppés du royaume sur la déposition d'un poltron qui avait été cassé à la tête de son régiment pour s'être enfui au milieu d'une bataille et avoir passé en Flandre; et il dit qu'il était probable que toute cette histoire avait été concertée entre le ministre et lui, avant tant seulement qu'il eût quitté Londres. Alors ils firent venir Morris à la…, la barre je crois qu'ils disent, et ils voulurent le faire parler; mais bah! il avait tant de peur qu'on ne revînt sur l'affaire de sa désertion que Patrick dit qu'il avait l'air d'un déterré plutôt que d'un vivant; et il fut impossible d'en tirer deux mots de suite, tant il avait été effrayé de tous leurs clabaudages! Il faut que sa tête ne vaille guère mieux qu'un navet gelé, car du diable, Dieu me préserve! si tout ça eût empêché André Fairservice de dire ce qu'il avait sur le coeur!

— Et comment cette affaire finit-elle, André? Votre ami l'a-t-il su?

— S'il l'a su! Il a différé son voyage d'une semaine afin de pouvoir apporter les nouvelles à ses pratiques. Le gaillard qui avait parlé le premier commença à déchanter un peu et dit que, quoiqu'il crût que l'homme avait été volé, il convenait pourtant qu'il avait pu se tromper sur les particularités du vol. Le gaillard du parti contraire riposta qu'il lui importait peu que Morris eût été volé ou volaille[45], pourvu qu'on n'attaquât pas l'honneur des principaux gentilshommes du Northumberland. Et voilà ce qu'ils appellent s'expliquer. L'un cède un brin, l'autre une miette, et les revoilà tous amis. Vous croyez peut-être que c'est fini à présent? Eh bien, pas du tout. Est-ce que la chambre des lords, après la chambre des communes, n'a pas voulu s'en mêler aussi? Dans notre pauvre parlement d'Écosse, les pairs, les représentants, tout cela siégeait ensemble, et il n'y avait pas besoin de baragouiner deux fois la même affaire. Mais tant il y a qu'à Londres ils recommencèrent tout dans l'autre chambre, comme si de rien n'était. Dans cette chambre-là, il y en eut un qui s'avisa de dire qu'il y avait un Campbell qui était impliqué dans le vol et qui avait montré pour sa justification un certificat signé du duc d'Argyle. Quand le duc entendit ça, vous sentez bien qu'il prit feu dans sa barbe. Il dit que tous les Campbell étaient de braves et honnêtes gens, comme le vieux sir John Groeme. Or, maintenant, si Votre Honneur n'est pas parent du tout avec les Campbell pas plus que moi, autant que je puis connaître ma race, je lui dirai ce que j'en pense.

— Vous pouvez être sûr que je n'ai aucun lien de parenté avec les Campbell.

— Oh! alors, nous pouvons en parler tranquillement entre nous. Il y a du bien et du mal sur ce nom de Campbell comme sur tous les noms. Mais ce Mac-Callum-More a du crédit et souffle le froid et le chaud, n'appartenant à aucun parti; de sorte que personne ne se soucie là-bas à Londres de se quereller avec lui. On traita donc de calomnie l'histoire de Morris, et s'il n'avait pas pris ses jambes à son cou, il est probable qu'il eût été prendre l'air sur le pilori pour avoir fait une fausse déposition.

En disant ces mots, l'honnête André rassembla ses bêches, ses râteaux et ses autres instruments de jardinage, et les jeta dans une brouette qu'il se disposa à traîner du côté de la serre, mais assez lentement pour me laisser le temps de lui faire toutes les questions que je pouvais désirer. Voyant que j'avais affaire à un malin drôle, je crus qu'il fallait bannir tout mystère avec lui et lui dire la chose telle qu'elle était, de peur que ma réserve ne lui inspirât des soupçons et ne fût pour moi la source de nouveaux désagréments.

— J'aimerais à voir votre compatriote, André. Vous avez sans doute entendu dire que j'avais été compromis par l'impertinente folie de ce Morris (André me répondit par une grimace très significative), et je désirerais voir, s'il était possible, votre cousin le marchand pour lui demander des détails encore plus circonstanciés de ce qu'il a appris à Londres.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings