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Rapport sur une mission botanique exécutée en 1884 dans le nord, le sud et l'ouest de la Tunisie

VIII

Reading edition

De Gafsa à Tebessa, hauts plateaux tunisiens.

Lundi, 20 juin. Les mulets et les hommes du train, attendus depuis deux jours, étaient arrivés la veille. L’oasis de Gafsa menaçait de devenir pour nous une Capoue. Nous partîmes enfin en prenant une route tracée par nos soldats, sous les auspices du général Hervé, et qui coupe la plaine vers le nord. Nous laissons à droite et à gauche de petits massifs isolés dont les couches, inclinées sur tous les flancs, ressemblent à de gigantesques carapaces de tortues, brisées et fossilisées. La végétation est maigre et ne présente que des espèces vulgaires, si ce n’est auprès d’une ruine romaine où commence à apparaître le Sideritis montana, avant-garde de la flore des hauts plateaux. Cependant, les buissons de Zizyphus Lotus deviennent abondants et touffus. De grands vautours fauves nous signalent en s’envolant l’approche du puits où d’ordinaire on fait la grande halte et qu’entourent de belles touffes de Linaria laxiflora. Nous marchons toujours, bien que l’heure soit avancée et la chaleur pesante, espérant rencontrer quelques gros buissons ou quelque arbre qui nous prête son abri ; nous finissons par nous installer au bord de l’Oued Feriana, qu’on appelle plus souvent Oued Sidi-Aïch dans cette partie de son cours, et dont nous avions aperçu de la route les galets blancs et polis. Pendant que le feu s’allume et qu’on étend des couvertures sur les buissons de Retem pour créer un peu d’ombre malgré le soleil perpendiculaire, je fouille dans les détritus déposés le long des berges par les dernières crues et j’y trouve avec joie les coquilles d’une douzaine au moins d’espèces de Mollusques divers dont près de moitié n’ont jamais été rencontrés en Tunisie.

Nous franchissons l’oued et nous nous dirigeons vers une montagne aux roches sombres ; nous ne tardons pas à apercevoir à leur pied des tombeaux antiques à étages, des ruines et les restes d’un camp que nos troupes ont récemment abandonné. A droite, dans un bas-fond, se cache un caravansérail avec un puits, près duquel nous campons. Au-dessus de nous, de la muraille brune formée par les grandes tranches calcaires de la montagne, descend en ligne tortueuse, comme un escalier, un ravin formé d’assises superposées sur lesquelles s’étagent des buissons épineux et courent des Goundis.

Nous y faisons une rapide exploration, mais notre escalade est trop tôt interrompue par la nuit, car cette localité intéressante, malgré son caractère encore saharien, nous offre quelques représentants de la flore des hauts plateaux :

Nous y notons en effet les Paronychia nivea, Centaurea pubescens, Callipeltis Cucullaria, Reseda Duriæana, à côté des Farsetia Ægyptiaca, Dianthus serrulatus var. grandiflorus, Astragalus cruciatus, Polycarpæa fragilis, Eryngium ilicifolium (en énormes touffes), Leyssera capillifolia, Senecio Decaisnei, Linaria laxiflora, Arthratherum ciliatum, Chloris villosa, Eragrostis sporostachya.

Le lendemain, nous reprenons la route officielle de Feriana et remontons le cours de l’oued, le long de collines rocheuses, où nous capturons des rongeurs. Vis-à-vis d’un confluent, quelques Oliviers sont les seuls arbres dignes de ce nom que nous ayons rencontrés depuis notre départ de Gafsa ; sur l’autre bord, le Retama sphærocarpa, couvert de fleurs jaunes, nous apparaît pour la première fois. Nous coupons ensuite une plaine basse d’alluvions sans grand intérêt. Cependant la chaleur est devenue intense et, pour faire halte, à défaut d’arbres, nous nous réfugions dans l’embouchure d’un oued latéral, dont les hautes berges sont creusées en niches arrondies. En face de nous, le lit de la rivière largement développé, et qui porte le nom local d’Oued Zitouna, présente deux ou trois îlots de végétation luxuriante séparés par des lits arides de sable et de graviers.

Des touffes basses de Tamarix Gallica, le Retama Rætam et le R. sphærocarpa y représentent la végétation frutescente.

Ici le mélange des plantes sahariennes et des espèces des hauts plateaux, que nous avons signalé à Sidi-Aïch, s’accentue davantage. Nous sommes dans une zone mixte, ainsi que le démontre la liste suivante :

Diplotaxis erucoides DC.

Erysimum grandiflorum Desf.

Sisymbrium runcinatum Lag.

Biscutella auriculata L.

Muricaria prostrata Desv.

Helianthemum Fontanesii Boiss. et Reut.

Reseda Duriæana J. Gay.

R. Arabica Boiss.

Dianthus serrulatus Desf. var. grandiflorus.

Silene muscipula L.

Astragalus cruciatus Link.

A. Gombo Coss. et DR.

Cucumis Colocynthis L.

Polycarpon alsinefolium DC.

Daucus parviflorus Desf.

Asperula aristata L. f.

Callipeltis Cucullaria Stev.

Nolletia chrysocomoides Cass.

Micropus bombycinus Lag.

Francœuria laciniata Coss. et DR.

Anthemis pedunculata Desf.

Pyrethrum macrocephalum Coss. et DR.

Ifloga spicata Sch. Bip.

Artemisia Herba alba Asso.

A. campestris L.

Senecio Decaisnei DC.

Atractylis cæspitosa Desf.

Echinops spinosus L.

Silybum eburneum Coss. et DR.

Onopordon ambiguum Fres.

Andryala Ragusina L. var. virgata.

Echinospermum patulum Lehm.

E. Vahlianum Lehm.

Celsia laciniata Poir.

Phelipæa lavandulacea Schultz.

Sideritis montana L.

Blitum virgatum L.

Euphorbia glebulosa Coss. et DR.

Stipa tenacissima L.

Arthratherum pungens P. B.

A. ciliatum Nees.

Festuca Memphitica Coss.

Nous sortons du lit de l’oued pour rentrer dans la plaine d’alluvions de la rive gauche. Devant nous, s’ouvre à l’horizon un défilé dominé à l’ouest par des rochers presque verticaux ; mais avant d’y arriver, nous voyons poindre deux cavaliers sur la route poudreuse ; bientôt nous distinguons leurs képis et devinons le docteur Robert qui vient à nous, suivi de son ordonnance. La rencontre a lieu avec de cordiales poignées de mains et nous remontons ensemble la longue rampe du khanguet, le long des rochers tout barbus de buissons et habités par des Pigeons (Columba Livia). Parvenus au sommet, nous quittons la route pour piquer droit sur Feriana. Devant nous, s’étend une chaîne de collines assez basses, dont le pied est occupé par une oasis d’arbres fruitiers que domine le panache solitaire d’un Dattier, en face de nous, par un amas de bâtiments blancs et de baraques (c’est le camp), et sur la gauche, par un vaste champ de ruines, vestiges des splendeurs de Thelepte.

L’excellent docteur, après nous avoir présenté aux officiers du Bureau des renseignements et de la garnison, m’emmène dans une gorge crayeuse où il a découvert une plante dont nous voyons ensemble les premières fleurs ; c’est un charmant Hypericum nouveau pour la Tunisie et sans doute pour la science[29].

Le 22 juin, nous employons la journée à visiter les ruines de Thelepte, les hautes roches entaillées à pic par les carriers et qui portent à leur faîte les restes d’une citadelle, un grand édifice à six niches veuves de leurs statues et qui semble avoir servi de bains, un ensemble formidable de murs, où l’œil démêle encore le réseau des rues, la basilique, bien reconnaissable aux bases de ses colonnes, et, à l’est du plateau, au milieu de débris confus, quatre hautes colonnes encore debout, que les Arabes nomment les Frères et qui ont dû supporter une coupole. Nous prenons au retour le lit d’un petit canal qui, du pied de la citadelle antique, porte les eaux fraîches d’une source jusqu’au camp et aux jardins, en suivant le pied d’une colline aux flancs rocheux. Sur les bords, où pullulent les Lauriers-Rose, le Juncus Fontanesii, le Mentha rotundifolia, l’Adianthum Capillus-Veneris, croissent de belles touffes de Carex echinata ; les rochers offrent une variété intéressante du Scabiosa crenata, l’Allium Cupani, l’Argyrolobium uniflorum, le Rhamnus lycioides, l’Euphorbia glebulosa, le Blitum virgatum, l’Ononis Columnæ, le Sideritis montana et le Telephium Imperati.

Nous faisons aussi une promenade dans le village indigène, entouré de jardins et de quelques champs de céréales. Les routes sont bordées d’Opuntia Ficus-Indica, les jardins renferment des Figuiers, des Abricotiers, quelques Poiriers et Pruniers et de beaux Grenadiers en fleurs. Les légumes sont surtout représentés par les Oignons et les Cucurbitacées.

23 juin. Le docteur Robert nous a conviés à une longue course. Il nous conduit d’abord à un groupe de jardins semés de nombreux vestiges d’un établissement romain, qui devait avoir une certaine importance. Après avoir mis pied à terre pour fouiller un petit bassin où vit une Amnicole et pour recueillir l’Hypericum tomentosum, nous longeons un aqueduc, en grande partie souterrain, et rejoignons la plaine où se déroule la route de Feriana à Kairouan. Nous la suivons jusque vers le travers du Djebel Khechem-el-Kelb. Cette montagne borne au nord un véritable fourré bas et dru de Halfa (Stipa tenacissima), dont les grosses touffes et les hautes tiges nous forcent à d’incessants détours. Quelques pieds de Linaria fallax et de Centaurea pubescens s’y dissimulent. Après trois quarts d’heure de cette marche sinueuse et pénible, nous gagnons le pied de collines couvertes de Pins d’Alep et pénétrons dans un ravin à pente raide, où la roche se montre à nu, et où les pierres roulent sous les pieds de nos montures. Bientôt même, il faut descendre et s’arrêter. A côté d’un superbe Bupleurum qui commence à peine à fleurir et que j’ai cueilli en 1862 sur la frontière au Djebel Bou-Djaber (B. Gibraltaricum), croît abondamment le Linum suffruticosum. Dans les anfractuosités de la crête s’abritent les Linaria flexuosa, Polycarpon Bivonæ et Fumaria Numidica.

Après un déjeuner rapide, le docteur et moi, malgré la température torride, nous abandonnons le ravin pour atteindre une longue couche de rochers coupés à pic de notre côté et formant une table inclinée sur le revers opposé. Nous en suivons le pied jusqu’à un col élevé et revenons ensuite par le chemin relativement facile des crêtes, rapportant de cette courte exploration, outre les espèces ci-dessus indiquées, les :

Helianthemum rubellum Presl.

H. lavandulæfolium DC.

Dianthus Siculus Presl.

D. serrulatus Desf. var. grandiflorus.

Hypericum Roberti Coss.

Haplophyllum linifolium A. Juss.

Genista capitellata Coss. et DR.

Ononis ornithopodioides L.

Melilotus gracilis DC.

Sedum dasyphyllum L. var glanduliferum.

Seseli varium Trev.

Pimpinella dichotoma L.

Centranthus Calcitrapa Dufr.

Atractylis prolifera Boiss. var.

Centaurea Parlatoris Heldr.

Antirrhinum Orontium L. var. microcarpum.

Linaria rubrifolia Rob. et Cast.

Asphodelus fistulosus L.

A noter aussi quelques pieds de Pistacia Terebinthus nichés dans les fentes de la crête.

Il faut songer au retour. Nous regagnons la route de Kairouan, près d’une sebkha qui porte le même nom que la montagne, Khechem-el-Kelb (Museau de chien). Cette vaste mare est peu profonde et très vaseuse ; une bande de flamants roses s’y promène tranquillement, mais à une distance respectueuse, et les coups de feu qu’elle essuie ne paraissent guère l’émouvoir.

Après cette fusillade inutile, nous devons nous résigner à suivre jusqu’à Feriana la longue ligne des poteaux télégraphiques.

24 juin. J’aurais bien voulu reprendre ma course, mais l’ingénieuse bienveillance du docteur trouve mille prétextes pour nous retenir : son herbier à examiner, notre itinéraire à arrêter définitivement et enfin une dernière visite à faire aux jardins, où mon compagnon M. Lataste surprend une belle couleuvre endormie sur un mur.

25 juin. Nous suivons la route officielle, la route de la plaine, qui longe, tout près de Feriana, des rochers d’un rouge noir comme du sang coagulé. Un de ces blocs a été pris par Guérin pour un aérolithe, mais la stratification et le plongement de la roche sous le sol où elle s’enfonce profondément prouvent qu’ils font partie d’une formation régulière, dont ils ne sont que des affleurements. De gros grillons aux flancs sillonnés d’ornements d’un rouge vif (Eugaster Guyonii) courent sur le sol crevassé de la route.

La plaine aboutit à un massif de collines qui semblent barrer l’horizon. Ce n’est qu’en y touchant que nous apercevons la porte étroite d’un long défilé tournant bordé à droite de roches escarpées, le Foum Goubel. Pendant que nos bêtes soufflent et que nos gens grimpent à la poursuite des perdrix qui piètent sans vouloir s’envoler, je recueille quelques plantes : Nigella Hispanica var. intermedia, Polygala saxatilis, Polycarpon Bivonæ, Galium petræum, G. murale, Sedum dasyphyllum var. glanduliferum, Inula montana, Carduus macrocephalus, Scabiosa crenata, Linaria simplex, Sideritis montana.

Le défilé débouche au milieu d’un petit bosquet de Juniperus Phœnicea d’un beau port et d’un effet pittoresque. Nous le traversons et quittons la route pour entrer dans une véritable mer de Halfa dont les panaches d’un blanc grisâtre, courbés par la brise, simulent des flocons d’écume sur la crête des vagues. Après avoir erré quelque temps à la recherche d’un guide et fait lever devant nous des compagnies de jeunes Poules-de-Carthage, nous finissons par entrevoir le bout de la longue nappe de Halfa et par discerner le cercle noir d’un douar, au pied d’un fort rectangulaire romain nommé aujourd’hui Bordj Tamesmida, qui, chose extraordinaire dans cette région, après avoir été ruiné par les Berbères ou les Vandales, n’a point été reconstruit par les Byzantins.

Après m’être livré, avec mon collègue M. Lataste, à la chasse d’un intéressant reptile, le Trogonophis Wiegmanni, gité sous les pierres massives du bordj, je profite du reste de jour pour visiter l’entrée du Foum Tamesmida qui s’ouvre au nord de la ruine. J’y retrouve le Bupleurum Gibraltaricum, le Dianthus serrulatus et l’Hypericum Roberti du Djebel Khechem-el-Kelb, associés au Cistus Clusii et au Ruta angustifolia, tandis que sur les rochers, du côté opposé, poussent le Ballota nigra et de magnifiques pieds de Senecio ambiguus (nouveau pour la Tunisie), dont les capitules ne sont pas encore épanouis.

Le lendemain matin, 26 juin, je reprends avec tout le convoi le chemin du Foum Tamesmida. Le défilé tourne brusquement à l’est, le long d’un rocher où croissent le Malope malacoides, le Sedum album var. micranthum, les Linaria rubrifolia et simplex, l’Antirrhinum Orontium var. microcarpum et le Cheilanthes odora, puis reprend sa direction vers le nord. Un bois de Pins d’Alep couvre les flancs du défilé, et sur les berges du torrent, qui roule un clair filet d’eau, abonde le Senecio ambiguus ; le sentier étroit passe sans cesse d’un bord à l’autre du ravin, bordé par les touffes du Santolina squarrosa, et je salue avec joie, dans cette gorge qui sépare la Tunisie de l’Algérie, la présence inespérée et charmante d’un Églantier en fleurs (Rosa canina var. sepium).

Au bout de trois quarts d’heure d’une marche qui ne nous a pas paru bien longue, nous débouchons dans une plaine où, parmi des buissons bas, poussent de nombreux pieds d’une variété du Thymelæa Tarton-Raira, arbuscule rare sur les Hauts-Plateaux de l’Algérie, près de Djelfa, et non encore signalé en Tunisie. Nous croisons la route directe de Tebessa et suivons une pente douce tapissée d’un gazon ras, au sommet de laquelle s’élève une rangée de piliers reliés à leur sommet par une longue bande de pierres de taille. Sur le pavimentum régulier qui entoure les piliers, se dessinent parfaitement nettes des rainures circulaires qui ne laissent aucun doute sur la destination de l’édifice. Nous sommes en face de magnifiques presses à huile près desquelles existent des restes considérables de murailles. Sur cette colline de Bou-Chebka existait au temps des Romains un de ces Prædia rustica, immenses domaines qui renfermaient tout un peuple d’esclaves. Les plantes que je recueille au milieu des ruines et jusque dans les fentes du pavimentum annoncent, aussi bien que les grands champs de Halfa, que nous sommes en pleine région des hauts plateaux. Ce sont :

Medicago secundiflora DR.

Trigonella Monspeliaca L.

T. polycerata L.

Hippocrepis scabra DC.

Minuartia campestris L.

Centaurea incana Lag.

Carduncellus Atlanticus Coss. et DR.

Androsace maxima L.

Phelipæa lavandulacea Schultz.

Calamintha graveolens Benth.

Salvia Verbenaca L.

Sideritis montana L.

Les Trigonella polycerata, Minuartia campestris, Carduncellus Atlanticus et Calamintha graveolens n’avaient point encore été rencontrés en Tunisie. De tout le voyage, nous n’avions fait en aussi peu de temps, et sur un espace aussi restreint, une moisson aussi précieuse.

Cependant le convoi nous a dépassés avec ses lourds chameaux, l’heure s’avance et l’appétit vient. Nous poursuivons notre route en longeant de grands carrés de blés ; çà et là des Artichauts sauvages (Cynara Cardunculus), qui montrent leurs capitules aux épines féroces, attestent, de même que la beauté des épis jaunissants, la profondeur de l’humus.

Au plateau fertile succède un col ombragé de quelques arbres et coupé par des ressauts de calcaires stratifiés. Nous en descendons la pente pour tourner à droite dans une plaine plus basse où les moissons ne sont pas rares et m’offrent, avec des débris d’Androsace maxima, des touffes nombreuses de Gypsophila compressa. Le terrain, qui s’élève vers le nord-est, est couvert de bois de Pins, et devant nous une ruine, qui fut une forteresse au temps de l’occupation romaine, domine du haut d’une colline légèrement aplatie un marécage rempli de Joncs, de Cypéracées et de hautes Graminées. La source qui lui donne naissance s’appelle Aïn Bou-Driès et doit son nom au Thapsia Garganica (en arabe Driès, Deriès) dont les ombelles jaunissent la colline. Bêtes et gens se précipitent vers l’eau. J’aperçois, dans le fouillis végétal d’où s’échappe le ruisseau, une touffe énorme de Senecio giganteus que je n’atteins qu’à grand’peine en enfonçant jusqu’à mi-jambe dans le sol spongieux et tremblant.

La fraîcheur de la source, la beauté du paysage, la proximité des ruines nous invitaient à faire halte à Aïn Bou-Driès, mais cet arrêt n’était pas prévu dans notre itinéraire et nous avions intérêt à pousser plus loin avant la pluie qui menaçait. Nous reprenons donc notre route en suivant, à gauche du ravin qui se creuse en descendant, le bord d’un plateau où le sol gréseux s’effrite et se couvre d’une couche de sable. A mesure que nous avançons, le plateau est coupé de ravins de plus en plus profonds, aux ramifications anastomosées qui rendent notre marche de plus en plus difficile ; en outre nous étions entrés dans un bois de Pins d’Alep et de Chênes-verts rabougris où il n’était pas aisé de se frayer un passage. Nous campons dans un ancien champ au-dessus du ruisseau qui, rencontrant une assise de roche plus résistante, forme une chute d’un mètre et demi de hauteur et prend le nom d’Oued Cherchara (rivière de la cascade). Sur l’autre rive, la colline devient une vraie montagne toute verte de grands Pins où roucoulent les palombes. Près de notre tente une dépression, profonde de plus de sept mètres et large au plus de deux, entaille le grès du plateau et ne s’évase un peu qu’en débouchant dans l’oued ; là elle est obstruée par un immense Figuier qui verse une ombre dense, favorable à la sieste. Malheureusement, à peine avais-je commencé une exploration sommaire qu’une averse violente me ramène sous la tente et ce n’est qu’à la faveur de rares éclaircies que je puis faire encore quelques recherches dans le bois.

La présence du sable auquel donne naissance la désagrégation de la roche explique seule l’abondance, à une pareille altitude, loin du Sahara ou de la mer, des Stachys arenaria, Nolletia chrysocomoides, Echiochilon fruticosum, Silene Nicæensis, Anthemis pedunculata var., Senecio coronopifolius, Ononis longifolia, Rumex Tingitanus var., Andryala Ragusina var. ramosissima, Medicago littoralis.

Sous les Pins végètent un certain nombre d’espèces qui appartiennent à la flore des hauts plateaux et de leur région montagneuse inférieure :

Cistus Clusii Dun.

Helianthemum Niloticum Pers. var.

Silene conica L.[30]

Medicago Lupulina L.

M. sativa L. (à fleura jaunes).

Trigonella Monspeliaca L.

T. polycerata L.

Hippocrepis scabra DC.

Lœflingia Hispanica L.

Galium verum L.

Othonna cheirifolia L.

Lithospermum Apulum L.

Arnebia decumbens Coss. et Kral.

Phelipæa Schultzii Walp.

Thymus hirtus Willd. var. Algeriensis.

Blitum virgatum L., etc.

Entre l’oued et le pied de la berge s’étend une étroite prairie marécageuse où dominent les :

Geranium molle L.

Trifolium fragiferum L.

Tetragonolobus siliquosus Roth.

Lythrum Græfferi Ten.

Rubia lævis Poir.

Pulicaria Arabica Cass. var. longifolia.

Carduus macrocephalus Desf.

Cirsium lanceolatum Scop.

Phelipæa Muteli Schultz.

Juncus glaucus Ehrh.

J. Fontanesii J. Gay.

Carex echinata Desf.

Agrostis alba L. var. contracta.

Festuca arundinacea Schreb. var. interrupta.

Brachypodium pinnatum P. B.

Equisetum...

La tablette de pierre dure d’où l’eau se précipite est ornée d’une élégante bordure de Samolus Valerandi et d’Adianthum Capillus-Veneris.

27 juin. Après une nuit pluvieuse, le ciel était resté ouaté de nuages. Il était impossible d’atteindre la plaine en longeant le cours de l’Oued Cherchara dont on ne pouvait suivre le lit étroit et la pente rapide, et sur ses bords la forêt de Pins était trop dense et déchiquetée par d’infranchissables ravins. Nous nous hâtâmes donc de gagner le plateau couvert de Halfa. Après l’avoir franchi et avoir traversé un petit filet d’eau sorti d’une grosse roche encadrée de Capillaire (Adianthum Capillus-Veneris) et d’Hypericum tomentosum, nous atteignons des pentes largement ondulées dont nous suivons longtemps la ligne de faîte au milieu du bois de Pins sous une pluie fine et pénétrante. Vers la base de la montagne, la forêt s’éclaircit et finit par disparaître ; devant nous s’étend la longue plaine de Fousana, bordée à gauche par des hauteurs qui, couronnées de puissantes assises calcaires, et séparées par d’énormes ravins boisés, représentent de gigantesques bastions. A leur pied s’étend un terrain bas parsemé de douars formant des cercles sombres et de ruines antiques ; dans le lointain vers l’est, on distingue par intervalles les berges de l’Oued El-Hateb.

Lorsque nous gagnons la plaine, au sol sablonneux des croupes boisées succède une argile grasse où les bêtes patinent ; la pluie redouble, et sans prendre garde aux cailles et aux outardes qui s’envolent des champs de blés le long de la route, sans même nous arrêter à quelques éminences surmontées de monuments mégalithiques, nous nous hâtons, sous la pluie qui fait rage, de traverser la route officielle pour sortir de la plaine. Nous nous engageons dans une vallée qui, d’abord largement ouverte, ne tarde pas à se rétrécir en gorge étroite (Foum Bouibet). En ce moment l’averse devient une tempête et nos montures qui glissent sur le sol détrempé refusent obstinément d’avancer. Il est impossible, dans ces conditions, de songer à atteindre Tala, la citadelle berbère à laquelle Jugurtha confiait ses trésors. Nous dépassons à grand’peine un ravin rempli de grands Genévriers (Juniperus Oxycedrus et J. Phœnicea), et, traînant nos mules par la bride, nous cherchons un refuge dans la forêt de Pins qui garnit la gorge. Une bâche tendue dans les arbres nous garantit fort mal du déluge jusqu’à l’arrivée du convoi. Un peu plus tard quelques éclaircies rendent possible une herborisation, malheureusement trop rapide, dans les environs immédiats de notre campement.

Je crois cependant devoir citer un certain nombre des espèces observées pour donner un aperçu de la végétation dans les forêts de Pins de la région :

Nigella arvensis L.

N. Hispanica L. var. intermedia.

Rapistrum Orientale DC. var.

Dianthus serrulatus Desf.

Silene cerastoides L.

S. nocturna L. var. brachypetala.

Linum corymbiferum Desf.

Genista capitellata Coss. et DR. ?

Ononis Columnæ All.

O. ornithopodioides L.

Lotus corniculatus L.

Lotus edulis L.

Astragalus geniculatus Desf.[31]

Ebenus pinnata L.

Hedysarum pallidum Desf.

H. capitatum Desf.

Onobrychis venosa Desv.

Aizoon Hispanicum L.

Seseli varium Trev.

Atractylis cæspitosa Desf.

Scolymus grandiflorus Desf., etc.

Le sous-bois est presque entièrement composé par des buissons de Rosmarinus officinalis et des touffes de Cistus Clusii, de Lygeum Spartum et de Stipa tenacissima. Ces deux Graminées nous servent de litière pour recouvrir le sol délayé et défoncé de notre tente.

Nous nous endormons encore une fois tristement au bruit de l’averse ruisselante et du vent qui courbe la cime des grands Pins.

Le lendemain, 28 juin, le jour se lève terne et gris : la pluie a cessé, mais les arbres secouent encore des gouttelettes. Néanmoins on aperçoit au-dessus de la montagne un coin de ciel bleu. D’après les guides, l’état des chemins ne nous permet pas d’atteindre Tala avant la nuit et, si le mauvais temps continue, il faudra renoncer à visiter le Guelâat Es-Snam, tandis qu’en sacrifiant Tala et marchant directement sur Haïdra nous pourrons à la rigueur subir un retard de vingt-quatre heures sans abandonner notre objectif principal.

Nous revenons donc sur nos pas jusqu’à l’entrée du Foum Bouibet et marchons à l’ouest le long des collines pour atteindre la route officielle dans la passe du Khanguet Es-Slougui (le défilé du Lévrier). Sur notre chemin s’allonge un éperon rocheux dont la crête est formée par un mur berbère, c’est-à-dire par deux lignes parallèles de pierres brutes plantées verticalement. Vers le milieu de sa longueur ce mur est interrompu par une plate-forme presque circulaire de dalles non taillées dont le centre est occupé par un dolmen. A la pointe de l’éperon et à l’extrémité du mur, un second dallage porte un autre dolmen dont la table renversée gît sur le sol.

Arrivés au khanguet, nous prenons sur la droite un chemin qui grimpe sur une pente raide, bordé des deux côtés par des ruines romaines. A droite s’élève la paroi abrupte de la montagne. La rampe aboutit à un étroit plateau formé d’un côté par cette paroi, à l’ouest par un escarpement gazonné qui plonge sur un oued presque caché parmi les Joncs et les Cypéracées. Au sud il est limité par un petit relèvement rocheux où grouillent les Goundis. Ce plateau est coupé par plusieurs doubles lignes de mégalithes qui relient, à intervalles à peu près réguliers, des dolmens bâtis au milieu d’un dallage circulaire.

Ces bandes de pierres brutes avec leurs monuments barrent complètement la seule voie de communication qui des ruines conduise vers le nord et n’ont pu être établies qu’après la destruction de la ville romaine[32].

Après une courte halte sur ce plateau, nous abordons une plaine ondulée où alternent, suivant la nature du sol, de larges bandes de Lygeum Spartum ou de Halfa. Dans les ravins où la terre est profonde le Cynara Cardunculus s’étale en grosses touffes. La plaine aboutit à une croupe allongée qui se termine par une ligne de collines couronnées, comme toujours dans cette région, par un bois de Pins d’Alep et de Chênes-verts. Nous franchissons une coupure étroite dans la crête rocheuse et entrons dans une nouvelle plaine de Halfa où jaunissent ça et là des carrés de moissons dorées. Une nouvelle chaîne de hauteurs boisées borne devant nous l’horizon. Nous arrivons au sommet par un terrain raviné, récemment ravagé par l’incendie. Le flanc nord, en pente très douce, présente, au milieu de la forêt, quelques fonds encore verdoyants où les blés alternent avec d’étroites et longues prairies naturelles. Tout à coup, en sortant du couvert, nous apparaît l’ensemble imposant des ruines d’Haïdra, l’antique Ammædra : une citadelle, deux arcs de triomphe, une basilique, une tour hexagone, de hauts pans de murailles. Nous passons au milieu de cippes funéraires et, tournant à gauche, nous franchissons la rivière sur une couche horizontale de rocher d’où l’eau tombe en cascade et allons camper à l’ouest de la citadelle. Ruinée par les Vandales ou par les Berbères de l’Aurès, rebâtie par les Byzantins de Bélisaire ou de Salomon, la forteresse a subi une nouvelle destruction, peut-être au temps de la légendaire Kahina, et ses murs encore majestueux n’entendent aujourd’hui que les ululements de l’effraie et le glapissement des chacals.

Un officier tunisien s’est arrangé au milieu de ces ruines un modeste asile ; il y exerce les importantes fonctions d’inspecteur-receveur des douanes. C’est un excellent homme qui nous accueille avec force compliments et, ce qui vaut mieux encore, nous envoie un pot de beurre qui améliore singulièrement notre ordinaire.

La visite des ruines et les préparatifs de notre excursion du lendemain absorbent le reste de la journée.

Mercredi, 29 juin. Avec quelle impatience j’attendais le jour où je pourrais enfin mettre le pied sur le Guelâat Es-Snam, ce merveilleux plateau, cette tranche nummulitique de 100 mètres d’épaisseur qui termine une montagne presque pyramidale et qu’à quinze lieues à la ronde on aperçoit de tous les points de l’horizon. En 1862, lorsque, avec le qaïd Ali, je visitais la frontière algérienne de l’Oued Melleg à Tebessa, j’avais réussi à escalader le Djebel Bou-Djaber dont la crête sert de limite à l’Algérie et recueilli sur le territoire de la Tunisie le Bupleurum Gibraltaricum et l’Artemisia Atlantica ; mais, à la suite d’une conférence de deux heures avec les chefs des Oulad Bou-Ghanem, j’avais dû renoncer à pénétrer plus avant sans faire parler la poudre. Il fallut s’éloigner, non sans jeter un regard de regret sur cette merveilleuse forteresse naturelle qu’à cette époque je n’espérais plus revoir.

Aussi, dès l’aube, nous étions en selle et, laissant à Haïdra nos tentes et notre convoi, nous prenions au nord-est pour tourner la grande forêt de Pins d’Haïdra et traversions une longue plaine de Halfa coupée de petits plateaux pierreux où fleurit le Romarin. Après plus de deux heures d’une marche dont l’ennui n’est rompu que par le vol des Poules-de-Carthage ou la fuite effarée de quelques lièvres, nous atteignions un grand ravin aux berges marneuses au delà duquel le terrain s’élève rapidement, à peine recouvert d’un maigre gazon qu’égaient seules les fleurs du Convolvulus tricolor. Le sommet est occupé par une bande de calcaire à Inocérames, couverte comme d’habitude par un bois de Pins et de Chênes-verts. Avec la nature du sol change le caractère de la végétation et nous faisons rapidement la récolte des espèces suivantes :

Moricandia arvensis DC. var.

Helianthemum rubellum Presl.

H. lavandulæfolium DC.

H. virgatum Pers.

Dianthus Siculus Presl.

Linum suffruticosum L.

Erinacea pungens Boiss.

Ononis Natrix L. var.

Coronilla minima L.

Hedysarum pallidum Desf.

Bupleurum fruticescens L.

Santolina squarrosa Willd.

Centaurea incana Lag.

Carduncellus calvus Boiss. et Reut.

Anagallis linifolia L.

Linaria scariosa Desf.

La formation crétacée se termine, ainsi que la forêt, au petit col aplati de Foum Rechiana ; devant nous se dresse une montagne aux flancs argilo-marneux couverts de belles moissons et que domine l’immense bloc de rocher aux bords taillés à pic qui forme à son sommet une plate-forme de 75 à 80 hectares et s’appelle Guelâat Es-Snam. Ce n’est pas sans une véritable émotion que j’en atteins la base en passant au milieu des rocs détachés de la masse qui ont roulé sur la pente. Le sommet n’étant accessible que sur un seul point, il nous faut suivre assez longtemps le pied des hautes parois verticales. Dans leurs anfractuosités croassent des bandes de corbeaux et de choucas ; sur nos têtes, les aigles décrivent de grandes courbes en jetant leur cri aigu. Au sommet des blocs, les Goundis montrent leur tête curieuse et disparaissent au moindre geste suspect. Une végétation luxuriante couvre le sol, des touffes de l’Oreobliton thesioides[33] pendent le long des rochers ; dans un enfoncement, un Lierre gigantesque monte jusqu’à la cime et orne plus de cinq cents mètres carrés d’une admirable draperie.

Non loin de là un grand dolmen se dresse parmi les blocs éboulés et deux rochers isolés présentent dans leurs flancs chacun une chambre artistement taillée : l’une de ces chambres est même éclairée par une étroite fenêtre.

Nous avions déjà parcouru un kilomètre depuis la pointe du rocher, lorsque nous apercevons au bord de la plate-forme, vers le nord, quelques maisons en pierres auxquelles on accède par des rampes de degrés taillées en zigzag dans le rocher. Notre approche a été signalée : deux jeunes gens descendent en bondissant l’escalier vertigineux pour venir nous souhaiter la bienvenue au nom de leur père, le moqaddem (chef religieux) de la pauvre zaouïa du Guelâat Es-Snam. Ils nous invitent à monter au village et à y recevoir l’hospitalité jusqu’au lendemain, pendant que leurs gens garderont nos bêtes à la base. Nous ne pouvions songer à séjourner dans ces parages et la seule perspective de passer une nuit au contact des parasites indigènes nous causait des démangeaisons. D’ailleurs il était déjà tard et notre appétit, aiguisé par une longue course, réclamait une satisfaction immédiate. L’ascension de la plate-forme est en conséquence remise jusqu’après le déjeuner, et pendant qu’on apprête ce repas sommaire sous l’arceau d’une voûte naturelle, je recueille à pleines mains les belles plantes qui garnissent les consoles des parois ou qui s’abritent dans les fissures. Je revois là avec une véritable joie bon nombre des espèces que j’étais habitué jadis à rencontrer sur les montagnes calcaires des cercles de Guelma et de Souk-Ahras, et ce n’est qu’au troisième appel que je me décide à revenir m’asseoir près de mes compagnons affamés, rapportant un richissime butin :

Fumaria Numidica Coss. et DR. var. sarcocapnoides.

Sinapis pubescens L.

Brassica Gravinæ Ten.

Rapistrum Orientale DC.

R. hispidum Godr.

Dianthus Caryophyllus L.

Silene ambigua Camb.

S. Atlantica Coss.

Geranium molle L.

Erodium hymenodes L’Hér.

Rhamnus Alaternus L. var. prostrata.

R. lycioides L.

Medicago Lupulina L.

M. sativa L.

Prunus prostrata Labill.

Umbilicus pendulinus DC.

Sedum album L. var. micranthum.

S. dasyphyllum L. var. glanduliferum.

Petroselinum sativum Hoffm.

Galium lucidum All.

Anthemis punctata Vahl.

Calendula suffruticosa Vahl.

Carduus macrocephalus Desf.

Campanula Erinus L.

Echium calycinum Viv.

Verbascum Boerhavii L.

Linaria flexuosa Desf.

Stachys circinata L’Hér.

Festuca plicata Hack. (F. duriuscula L. var.), etc.

Les Silene Atlantica, Petroselinum sativum et Festuca plicata sont nouveaux pour la flore tunisienne, ainsi que la variété sarcocapnoides du Fumaria Numidica et l’Oreobliton.

Au sommet du rocher qui nous abrite, je distingue plusieurs beaux pieds d’Asphodeline lutea en fruits ; malheureusement ils sont juchés sur une corniche inaccessible.

Après le déjeuner, nous longeons la base du guelâat à travers les Chardons (Silybum Marianum, Notobasis Syriaca) et les Orties (Urtica pilulifera) déjà desséchés. L’Oreobliton, le Brassica Gravinæ, le Sinapis pubescens et le Stachys circinata sont extrêmement abondants. L’Erodium hymenodes étale partout ses fleurs élégantes. Il est fâcheux que la végétation printanière ait déjà disparu ; il n’en reste que des débris dans lesquels je crois reconnaître l’Arabis auriculata et des vestiges indéterminables d’une Véronique. En revanche le Campanula Numidica n’a pas encore épanoui ses fleurs.

Arrivés au pied des degrés, nous n’en tentons pas l’ascension sans une certaine appréhension, bien que les mulets et les troupeaux de la zaouïa les franchissent chaque jour. Les marches entaillées dans un calcaire presque marmoréen sont usées, polies et effroyablement glissantes. La première rampe aboutit à une sorte de tour carrée dont les murs sont en partie bâtis avec des blocs antiques et qui, en cas d’attaque, fournirait aux assiégés une défense inexpugnable. L’escalier, affreux casse-cou, en sort par une rampe en sens inverse et forme encore un nouveau repli avant de gagner le sommet du plateau protégé par un mur en parapet. La plate-forme, qui présente un développement beaucoup plus considérable que le plan incliné sur lequel est bâti Constantine et qui a été la citadelle des Hanencha à l’époque de leur puissance, a dû servir en tout temps de refuge inaccessible et d’asile inviolable.

Les Romains y avaient au moins un poste ainsi que l’attestent des voûtes antiques qui ont dû constituer des citernes (ou peut-être des silos) et de nombreuses pierres taillées ou sculptées dont l’une porte l’épitaphe d’un Fortunatus pleuré par sa femme. Le nom arabe de Guelâat Es-Snam (la forteresse des idoles) semble indiquer qu’il s’y trouvait des statues et probablement un temple.

Nous sommes reçus très courtoisement par le moqaddem, vieillard à barbe blanche, qui insiste pour nous conserver comme hôtes au moins pendant vingt-quatre heures, offre d’autant plus méritoire que sa zaouïa, où affluaient jadis les pèlerins et les offrandes, est aujourd’hui presque complètement délaissée. Nous traversons rapidement les rues encombrées d’herbes rudérales et bordées de maisons en ruines, pour gagner deux cavités rectangulaires à ciel ouvert creusées dans le roc, mais peu profondes, qui servent de citernes aux habitants. La première est encombrée par le Ranunculus aquatilis var. Baudotii, que nous sommes surpris de rencontrer en pareil lieu. Nous parcourons ensuite trop rapidement l’immense étendue de la plate-forme, où la roche nue ne présente guère de végétation que dans les crevasses qui la sillonnent et où s’est déposé un peu d’humus. Des Légumineuses, déjà rôties par le soleil, en forment le fond : Medicago Cupaniana, M. elegans, M. tuberculata, M. tribuloides, M. turbinata, M. minima, Trifolium scabrum, T. stellatum, T. suffocatum, T. tomentosum, Melilotus sulcata, Astragalus sesameus, A. hamosus, A. Stella, A. cruciatus var. ?, etc. Vers les bords du plateau, nous retrouvons les Sedum qui croissent le long des parois et en outre une forme intéressante du Sedum acre ainsi que quelques restes presque méconnaissables d’un Sagina nain.

Des bords de cette magnifique plate-forme, de 1454 mètres d’altitude, qui domine toute la région, la vue s’étend sur un magique panorama. Du côté de l’ouest, au bas des pentes argilo-marneuses, se dresse la cime rocheuse et dentelée du Bou-Djaber et plus à l’ouest se profile le long plateau du Dir. Vers le sud, la vue s’étend à travers des ondulations de collines sur la masse sombre des forêts de Pins. A l’est, de vastes plaines, où serpente l’Oued Serrath et où s’élève le Djebel Hanech, sont semées de moissons blondes et tachetées par les douars des Oulad Bou-Ghanem et des Ferachich. Enfin, vers le nord, à gauche de monticules aux flancs abrupts, se dessine la silhouette du Kef, blanche sur le fond gris de la crête qui le domine.

La fuite de l’heure nous arrache à nos contemplations et nous ramène près de la zaouïa où nous attendent des jeunes filles aux cheveux ébouriffés et fort peu débarbouillées, les mains pleines d’œufs qu’elles viennent nous vendre. Des têtes de femmes apparaissent au-dessus des terrasses, suivant de l’œil les chances du marché. Quelques pièces blanches mettent en liesse les pauvres déguenillées et leurs mères. Le moqaddem, grave et digne, m’attend au sommet de l’escalier et récite le fatha[34] sur ma tête. La descente est plus dangereuse encore que l’ascension. J’arrive pourtant en bas sans accident, appuyé sur l’épaule du fils aîné de notre hôte.

Nous reprenons notre route à travers les blocs tombés de la cime et descendons vers le col dans les moissons où croissent le Lychnis macrocarpa, le Rhaponticum acaule et le Carduncellus calvus. Après avoir franchi le Foum Rechiana et traversé le bois de Pins, nous prenons vers l’ouest une route nouvelle qui doit nous conduire plus rapidement à Haïdra à travers la forêt que nous avons contournée le matin ; mais, une fois engagés dans les massifs de Pins et de Genévriers, nos guides se trompent et s’égarent malgré nos observations réitérées. Pendant plus de trois heures, nous errons à travers les fourrés épais, nous heurtant aux troncs qui nous meurtrissent et aux branches dont les aiguilles nous aveuglent. Déjà le soleil a disparu depuis longtemps lorsque nous sortons de l’inextricable dédale et débouchons sur l’Oued Haïdra à plus de six kilomètres du campement ; à la tombée de la nuit, notre petite troupe se débande et chacun rentre au campement aussi vite que sa monture consent à le porter.

30 juin. La course de la veille a un peu fatigué hommes et bêtes, on réclame un jour de repos. Mais, d’autre part, les vivres et l’orge sont presque épuisés et les chameliers qui sont restés à Haïdra s’impatientent. Comme transaction, il est décidé que le départ aura lieu après midi et que l’on ira coucher sur la frontière algérienne. J’en profite pour franchir la rivière et faire une exploration dans la forêt de Pins traversée un peu hâtivement le jour de notre arrivée. J’y récolte plusieurs plantes que je n’avais pas encore rencontrées en Tunisie, et dresse une liste intéressante d’espèces appartenant en Algérie à la région des Hauts-Plateaux et de leurs montagnes :

Nigella Hispanica L. var. intermedia.

Matthiola lunata R. Br.[35]

Helianthemum rubellum Presl.

H. glaucum Pers. var. croceum.

Reseda Duriæana J. Gay.

R. Luteola L.

Dianthus Siculus Presl.

Erodium Ciconium Willd.

Argyrolobium Linnæanum Walp.

Ononis Columnæ All.

Hippocrepis scabra DC.

Cachrys pterochlæna DC.

Galium verum L.

Inula montana L.

Santolina squarrosa Willd.

Microlonchus Duriæi Spach.

Centaurea Parlatoris Heldr.

C. acaulis L. var. Balansæ.

Carduncellus Atlanticus Coss. et DR.

Leuzea conifera DC.

Catananche lutea L.

Helminthia aculeata DC.

Linaria scariosa Desf.

Sideritis montana L.

Stachys arenaria Vahl.

Teucrium compactum Boiss.[36]

T. Pseudo-Chamæpitys L.

Blitum virgatum L.

Wangenheimia Lima Mœnch.[37]

Les préparatifs du départ se font rapidement. Nous remontons le cours de la rivière et nous nous engageons ensuite dans une vaste plaine où la route coupe les blés qui commencent à mûrir. Les Ferachich, qui sont des demi-nomades, reviennent pour la moisson ; quelques tentes sont déjà installées ; à chaque instant défilent des chameaux chargés, des groupes de femmes et d’enfants qui poussent des bandes de moutons aux grosses queues lourdes, des cavaliers aux longs fusils qui font caracoler leurs chevaux en passant près de nous. Plus sauvages et plus hérissés, des moissonneurs au tablier de cuir, la faucille sur l’épaule, les pieds poudreux dans leurs sandales de peaux encore saignantes, s’en vont offrir leurs services aux colons de Tebessa qu’ils ghazziaient autrefois.

Parmi les blés hauts et drus, dans la terre noire et profonde, poussent le Ridolfia segetum encore en boutons, le Bou-Nefa ou Driès (Thapsia Garganica), une autre Ombellifère trapue à large ombelle jaune, le Carduus pteracanthus et d’énormes pieds de Cynara Cardunculus que respecte toujours la charrue arabe.

Devant nous coule entre ses berges gazonnées un oued insignifiant : c’est pourtant la limite de l’Algérie. Avant de la franchir, je commande une halte pour faire une dernière herborisation sur le sol tunisien, et sur un petit coin de plateau rocheux, au milieu des plantes de la région déjà vulgaires pour moi, j’ai la chance de cueillir une espèce qui ajoutera un nom au catalogue de sa flore : l’Ononis antiquorum.

Nos gens me rappellent, impatients d’arriver au campement. A trois kilomètres au delà de la frontière, nous dressons nos tentes au sommet d’un coteau à pente douce, dont la base est baignée par un ruisselet limpide encombré de Cresson. Le cheikh, jeune et élégant, arrive suivi de son qaouadji qui porte une cafetière d’argent et nous souhaite en français la bienvenue. Des serviteurs nous offrent une diffa copieuse où le mouton et le piment n’ont point été épargnés. Lorsque nous nous retirons sous la toile, nos gens, bien repus et couchés autour du feu, entament, dans la nuit sereine et silencieuse, une interminable mélopée qui nous procure un doux sommeil.

1er juillet. Nous marchons rapidement et joyeusement à travers un pays accidenté où les champs de blé se mêlent aux forêts de Pins. Un défilé rapide et glissant, où abonde le Calamintha graveolens aux fortes senteurs, nous amène à des rochers d’un grand caractère qui surmontent un coteau obstrué d’énormes blocs éboulés. J’y recueille le Microlonchus Clusii, mais la vue de Tebessa, dont on aperçoit les jardins comme une tache sombre entre la plaine et la montagne, allume notre impatience, et, sans même consacrer un coup d’œil à une grande ruine romaine placée au beau milieu du chemin, nous roulons plutôt que nous ne descendons dans la plaine. Une demi-heure nous suffit pour franchir les quelques kilomètres qui nous séparent de la ville.

Une heure plus tard, hommes du train, cavaliers et sakhars nous faisaient leurs adieux ; nous étions installés à l’hôtel et, après de longues pérégrinations, le terme de notre mission était atteint.

Notes in this chapter

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