I
Reading edition
D’Alger à Tunis par Ghardimaou.
Chargé d’explorer le Sud tunisien au point de vue de l’histoire naturelle et plus spécialement de la botanique, je partais d’Alger, le 21 mars, avec mon préparateur M. Lecouffe, et le 29, de grand matin, nous quittions Souk-Ahras pour nous diriger vers la plaine de la Medjerda par la route des crêtes. Dans l’après-midi nous faisions halte au milieu des hautes futaies de la forêt algérienne des Oulad Dhia où, dans une rapide herborisation, je recueillais les Doronicum scorpioides, Luzula Græca, Montia fontana, Gagea villosa qui doivent certainement se retrouver dans les forêts tunisiennes des Ouchteta.
Le lendemain nous quittons, après déjeuner, le camp hospitalier d’Aïn-Meçran et nous descendons de la montagne par une route qui serpente au milieu de la forêt. Peu à peu les Chênes-Zehn s’éclaircissent et finissent par disparaître. La route descend toujours ; sous l’attaque incessante des incendies, le Chêne-Liège a succombé malgré sa cuirasse ; on n’aperçoit plus que des troncs noircis au milieu des Bruyères et des Arbousiers. Après avoir franchi une dernière crête rocheuse, nous disons adieu à la végétation arborescente pour traverser des plateaux cultivés. Quelques pas encore, nous sommes en Tunisie, sans que rien, pas même la présence d’un douanier, nous en ait avertis.
Nous abandonnons le plateau pour descendre dans la plaine de Ghardimaou ; sur les dernières pentes, la route se déroule au milieu des broussailles (Calycotome villosa, Genista tricuspidata, Cistus Monspeliensis et C. salvifolius), que dominent les Azeroliers. Je recueille le long des talus les Orchis tridentata, patens, longicornu, ainsi que l’Alyssum campestre, assez rare en Tunisie. En descendant encore, nous apercevons les premières rosettes du Mandragora microcarpa que nous rencontrerons désormais partout et, dans un large ravin, des buissons de Rhus pentaphylla[3] et de Rhamnus oleoides sont couverts de fleurs. Mais la nuit nous menace, nous nous hâtons de traverser la Medjerda et de gagner les baraquements de Ghardimaou.
Toute la journée du 31 mars est consacrée à l’herborisation, d’abord de la plaine basse autour du village, puis des pentes gazonnées formant talus qui conduisent à un niveau supérieur d’alluvions plus anciennes. Sur ces pentes croissent quelques arbustes égarés dans la plaine nue, deux Orchidées (Ophrys lutea et O. tabanifera), le Narcissus Tazetta, le Parietaria Lusitanica et le curieux Ambrosinia Bassii qui n’avait pas encore été indiqué en Tunisie.
Dans les moissons, nous signalerons l’abondance des Fumariacées : Fumaria agraria, F. officinalis, F. micrantha, F. parviflora, Platycapnos spicatus.
Nous citerons encore : Diplotaxis erucoides, Iberis odorata, Carrichtera Vellæ, Fumana lævipes, Althæa longiflora, Aizoon Hispanicum, Saxifraga Carpetana, Krubera leptophylla, Valerianella discoidea, Pyrethrum macrotum, Picridium intermedium, Barkhausia taraxacifolia, Cynoglossum clandestinum, Myosotis versicolor et Linaria rubrifolia, ces trois dernières plantes nouvelles pour la flore tunisienne.
Après le déjeuner, une nouvelle course nous conduit jusqu’au bord de la Medjerda, dont les berges taillées verticalement dans l’argile ne nous offrent qu’une végétation insignifiante, et nous visitons au retour les collines aux tons rouges et violacés dans le flanc desquelles s’ouvre la grotte peu profonde qui a donné son nom à Ghardimaou[4]. La roche, très friable, où brillent des cristaux de sel marin, de plâtre et de magnésie, présente une végétation spéciale composée presque uniquement d’espèces halophiles ou méridionales : sur les parois inclinées poussent le Pistacia Terebinthus, le Genista cinerea, l’Artemisia Herba-alba, l’Atriplex Halimus qui porte ici le nom classique du Câprier[5], le Deverra scoparia et de grosses touffes de Camphorosma Monspeliaca, tandis que, sur les débris accumulés au pied du talus rapide, nous recueillons : Statice globulariæfolia, Adonis microcarpa, Silene nocturna et un Erodium jeune qui nous paraît être l’E. glaucophyllum.
Une exploration plus prolongée eût peut-être amené de nouvelles découvertes, mais le ciel, qui, depuis une demi-heure, se couvrait de nuages, nous détache comme avertissement quelques larges gouttes de pluie. Nous fuyons devant l’averse, mais elle nous atteint à la hauteur des premières baraques de Ghardimaou et nous rentrons à l’auberge à demi trempés.
Le lendemain, nous prenions le chemin de fer et, après avoir traversé l’immense et monotone plaine de la Medjerda, coupée près de Beja par des collines roses et vineuses comme celles de Ghardimaou, au milieu desquelles la rivière « se recourbe en replis tortueux », nous arrivions à Tunis.