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Rapport sur une mission botanique exécutée en 1884 dans le nord, le sud et l'ouest de la Tunisie

IV

Reading edition

Le Sud de l’Aradh.

§ 1. — DE GABÈS À KÇAR-EL-METAMEUR.

Départ le 27 avril à six heures. Traversé rapidement la petite plaine poudreuse de Gabès, Aïn Zerig, l’oasis de Teboulbou et l’Oued Serrak, qui contient de nombreuses flaques d’eau entourées de Joncs, encombrées de Zannichellia macrostemon et d’un Potamot à feuilles étroites. J’y ai pêché deux espèces de Mollusques. Franchi un peu plus loin l’Oued Merzig, sans eau et sans végétation. Au delà le pays est plat, couvert de Rhanterium, des Thymelæa microphylla et hirsuta ; l’Anarrhinum brevifolium commence seulement à fleurir. A dix heures, nous campons à Ketenna, auprès du bassin de la source. L’oasis n’a que peu de Dattiers, entourés d’assez belles moissons. Après le déjeuner, je cours au lit de l’Oued Ferd, qui borde l’oasis du côté sud et qui a conservé quelques ghedirs entourés de Roseaux, de Lauriers-Rose, de Tamarix Gallica et de Typha angustifolia var. latifolia. J’y recueille les Juncus lamprocarpus et bufonius, le Lepturus incurvatus, le vulgaire Æluropus repens, le Polypogon Monspeliensis, l’Imperata cylindrica et le Cyperus junciformis qui, avec l’Apium graveolens, l’Helosciadium nodiflorum et le Samolus Valerandi, forment dans le Sud tunisien le cortège habituel de tout filet d’eau.

Le sable qui s’est déposé le long des berges présente quelques espèces plus intéressantes :

Erucaria Ægiceras J. Gay.

Erodium glaucophyllum Ait.

Hippocrepis ciliata Willd.

H. bicontorta Lois.

Pulicaria Arabica Cass. var.

Centaurea dimorpha Viv.

Andryala Ragusina L. var.

Salvia lanigera Poir.

Scrofularia deserti Del.

Asphodelus tenuifolius Cav.

Pennisetum Orientale Rich.

La pluie nous surprend en pleine herborisation ; en vain nous hâtons notre retraite, qui se change bientôt en une fuite précipitée, et, mouillés jusqu’aux os, nous arrivons à la tente. Bientôt la pluie tourne à l’ouragan, et jusqu’à la nuit nous devons nous tenir confinés dans notre étroit refuge, que viennent encombrer bientôt nos cinq cavaliers arabes.

Le lendemain, le ciel est bleu et le soleil brille. A partir de l’Oued Ferd, le fond de la végétation est constitué par l’Anarrhinum brevifolium. En approchant de la cuvette appelée Sebkha Zerguin apparaissent quelques buissons avec le Limoniastrum monopetalum, les Salsolacées ordinaires de la région et le Cichorium Intybus var. divaricatum, cette banalité vulgarissime, devenue ici une insigne rareté. Les indigènes ont labouré une partie de la dépression, et dans les moissons poussent le Microlonchus Duriæi et l’Amberboa Lippii. Ce point, favorable aux cultures, semble avoir eu, au temps de l’occupation romaine, une certaine importance, car sur un monticule, à droite de la sebkha, se dressent des ruines qui portent le nom de Henchir Medjoubia.

La plaine reprend ensuite son caractère de monotonie et de nudité jusqu’à Mareth, où nous faisons une halte de quelques minutes à la lisière de l’oasis, au bord d’un bassin sur lequel voltigent des mouettes et où vit une Amnicole.

Au siècle dernier, les gens de Mareth avaient la réputation méritée de voleurs, si l’on croit Moula Ahmed, et ne respectaient même pas les pèlerins et les tholba !

Il est encore de bonne heure et nous poussons jusqu’à Aram ; guidés par le khalifa, nous traversons rapidement l’Oued Zegzaou et l’Oued Aram, qui coule au nord de la zaouïa au pied d’une colline où s’élèvent les nombreux tombeaux des chérifs de la tribu des Hamarna. Ce mince village nous parut bien déchu et bien pauvre : beaucoup des koubbas sépulcrales tombent en ruines, les enduits s’effritent et les marabouts de la zaouïa sont maigres et mal vêtus. Quelques jardins seulement composent l’oasis, alimentée par une source où les crapauds célèbrent leur hyménée.

Après le déjeuner, je retourne à l’Oued Zegzaou, dont le sable encore humide m’a paru intéressant à explorer. Je note, dans son lit et sur ses bords, les espèces suivantes :

Koniga Libyca R. Br.

Helianthemum Tunetanum Coss. et Kral.

Retama Rætam Webb.

Deverra scoparia Coss. et DR.

D. chlorantha Coss. et DR.

D. tortuosa DC. var. virgata.

Galium Parisiense L.

G. setaceum Lmk.

Vaillantia muralis L.

Callipeltis Cucullaria DC.

Cladanthus Arabicus Cass.

Rhanterium suaveolens Desf.

Scrofularia arguta Ait.

Rumex vesicarius L.

Parietaria Mauritanica DR.

Pennisetum asperifolium Kunth.

Festuca tuberculosa Coss. et DR.

Nous retrouverons désormais l’Helianthemum Tunetanum dans tout l’Aradh.

Départ de bonne heure le lendemain, 29 avril. Même terrain que la veille. Traversé successivement les Oued Medjerda, Zess et Mezessar. Campé pour la grande halte sur le bord de ce dernier, où nous constatons l’abondance de l’Anthyllis Henoniana et du Calycotome intermedia.

Le lit de l’oued offre :

Delphinium peregrinum L. var. halteratum.

D. pubescens DC. var. dissitiflorum.

Silene apetala Willd.

Erodium pulverulentum Willd.

E. hirtum Willd.

Trigonella stellata Forsk.

Lotus edulis L.

Astragalus tenuifolius Desf.

Psoralea bituminosa L.

Catananche arenaria Coss. et DR.

Andryala tenuifolia DC.

A. integrifolia L.

Cladanthus Arabicus Cass.

Orobanche cernua Lœfl.

Salvia Ægyptiaca L.

Statice Thouini Viv.

Au pied des berges poussent de beaux pieds du Ricinus communis au moins subspontané.

Départ à midi. Toujours la plaine monotone de l’Aradh ; remarqué l’abondance des Deverra. Arrivée à deux heures à l’établissement de la compagnie mixte où nous sommes accueillis cordialement par le capitaine Rébillet et ses officiers. Nous faisons immédiatement une visite au village de Kçar-el-Metameur[13], situé à un kilomètre et demi plus au sud. Sauf quelques boutiques et un certain nombre de tentes appartenant aux tribus nomades, le village ne contient que des magasins superposés quelquefois sur trois et quatre étages, dans lesquels plusieurs tribus arabes ou berbères déposent leurs céréales et leurs provisions, sous la protection respectée des habitants. Ces greniers consistent tous dans une chambre unique, voûtée, qui n’a d’autre ouverture que la porte à laquelle on accède, pour les étages supérieurs, au moyen de degrés irréguliers fichés dans le mur, degrés dont l’ascension, ou plutôt l’escalade, exige une véritable gymnastique.

Les habitants, grossiers, sobres et avares, ont les mœurs républicaines des Kabyles. Je vois le Cheikh-el-Arf, vieillard à l’aspect vénérable et à barbe blanche, devant lequel ils portent leurs différends et qui les termine par voie d’arbitrage, sans avocats et sans frais. Le Mïad (Djemâa) a tous les pouvoirs et fait exécuter ses décisions par un chef élu, le Cheikh-Chartia.

Au pied du kçar, le long de l’oued, s’étendent les jardins qui, indépendamment des eaux fournies par les grandes crues, naturellement insuffisantes, sont irrigués au moyen de puits. Le système d’arrosage est le même qu’au Mzab. Les dattes sont de qualité très inférieure, mais les figues sont excellentes et les légumes assez abondants, surtout les Oignons, les Tomates, les Piments et diverses espèces de Cucurbitacées.

La matinée du 30 est consacrée au repos et à la préparation des récoltes.

Dans l’après-midi, visite à Kçar-el-Moudenin. Nous traversons cinq kilomètres d’un pays plat, dont la végétation pauvre, uniforme et grise est la caractéristique de l’Aradh : le Scabiosa arenaria, le Rhanterium suaveolens, les deux Armoises (Artemisia campestris et Herba-alba), les Thymelæa hirsuta et microphylla, le Gymnocarpos decandrum, le Linaria fruticosa, le Lygeum Spartum et l’Andropogon hirtus en forment le fond invariable, auquel viennent s’ajouter le Carduncellus eriocephalus et des pieds assez nombreux d’Atractylis flava.

L’absence de sable, qui entraîne l’absence de la plupart des espèces que l’on est habitué à considérer comme plus exclusivement sahariennes, donne à cette plaine basse, malgré sa situation très avancée dans le sud, l’aspect et la couleur de nos Hauts-Plateaux algériens.

Aux approches du kçar, le terrain devient rocailleux, les silhouettes des Palmiers se découpent sur le ciel d’un bleu cru. Nous traversons un oued sur un lit hérissé de galets, et nous entrons dans le village, beaucoup plus considérable que celui de Kçar-el-Metameur. La réputation de ses marabouts lui attire la clientèle de nombreuses tribus dont chacune possède son quartier de magasins à plusieurs étages. Sur une place centrale, grande, mais irrégulière, s’ouvrent de nombreuses boutiques, tenues en grande partie par des juifs qui vendent à peu près de tout, surtout les articles de contrebande et de la poudre. Il y a en outre des ateliers de forgerons et de cordonniers, mais l’établissement le plus remarquable est un café. La mosquée à minaret carré est coiffée d’une grosse coupole couverte de briques vernissées vertes, qui se redressent comme les écailles des dragons fabuleux.

Les Dattiers appartiennent aux variétés cultivées chez les Matmata et à Kçar-el-Metameur, et donnent des produits abondants mais détestables.

Les habitants sont presque tous drapés dans une longue couverture brune, coiffés d’une calotte rouge et chaussés de pantoufles (belgha) jaunes ou de bottines brodées du Fezzan.

Comme souvenir de notre visite, nous achetons une poire à poudre indigène en bois (balaska) en forme de disque surmonté d’un goulot, curieusement sculptée au couteau, et nous revenons d’un trot rapide hâté par le scintillement des premières étoiles.

§ 2. — LES HAOUAÏA ET LES GHOMRASEN.

Le 1er mai commence notre exploration du massif montagneux qui, depuis le pays des Matmata, borde à l’ouest la plaine de l’Aradh jusqu’au delà de Douiret et se recourbe ensuite presque à angle droit pour pénétrer en Tripolitaine.

Le capitaine Rébillet nous accompagne avec un officier, vingt-cinq cavaliers et dix mulets. Nous formons une petite colonne en avant de laquelle un cavalier arabe joue de la flûte et bondissent deux lévriers.

La plaine plate offre toujours la même végétation ; nous remarquons seulement d’assez nombreuses touffes de Stipa gigantea. Nous rencontrons quelques outardes (houbeïra) qui, avant de s’enlever, courent en battant des ailes, et, non loin d’un douar arabe, un cercle de vautours plane au-dessus de la carcasse d’un chameau.

Enfin la montagne grandit et, près de sa base, nous rencontrons un oued sur les bords duquel poussent, à la limite de quelques champs d’orge et de froment, de beaux buissons de Zizyphus Lotus, de Rhus oxyacanthoides, de Calycotome et de Periploca angustifolia. Je mets pied à terre un instant pour cueillir le Ruta bracteosa dont les graines sont sans doute descendues des hauteurs, et le Farsetia Ægyptiaca que je n’ai pas encore rencontré depuis Gabès. L’oued franchi, nous tournons à gauche et gravissons un ravin sans caractère, au sol d’un blanc grisâtre que percent de minces pointes de roches calcaires. Nous y déjeunons près d’un puits naturel, d’ailleurs peu abondant, sans que je puisse découvrir aux environs une seule plante intéressante.

En revanche, la grande fissure dans laquelle nous nous engageons ensuite, et qui monte rapidement en zigzag à travers des couches de rochers formant des gradins de plus en plus puissants, où glissent et s’abattent les mulets, ne tarde pas à me fournir quelques espèces à noter : Helianthemum virgatum var. asperum, Dianthus serrulatus, Anthyllis Henoniana, Ferula Vesceritensis, Periploca angustifolia, Lithospermum Apulum, Scrofularia arguta, Teucrium Alopecuros, Statice Thouini, Stipa tenacissima.

En débouchant du Foum-Hallouf sur le plateau des Haouaïa, après cette montée laborieuse, se présente une végétation luxuriante qui contraste avec la misère de la plaine que nous venons de quitter. Je remarque en passant le bel Onopordon Espinæ, l’Uropetalum serotinum, le Bellevalia comosa, les Erodium Ciconium, hirtum, glaucophyllum et laciniatum, les Astragalus caprinus et cruciatus, l’Allium roseum et l’Hedysarum spinosissimum en fleurs.

Nous longeons de belles moissons au milieu desquelles s’élèvent des Oliviers touffus et de grands Figuiers. Au bout d’une demi-heure de marche sur ce plateau uni et verdoyant, nous voyons le terrain se raviner et la marne argileuse apparaître ; de même que chez les Matmata, les dépressions sont garnies de barrages formant de nombreuses cuvettes plantées d’arbres et semées de céréales. Sur leurs flancs seulement la terre se montre nue et quelquefois traversée d’une étroite bande de rocher. Les cols, peu prononcés, sont creusés de citernes, comme chez les Matmata, et dans la marne sont taillés des couloirs à l’air libre et des magasins souterrains aux portes ogivales ou cintrées. Au-dessus de chaque groupe de casemates s’élève sur quatre poteaux un toit de branchages ou de Halfa, formant un hangar ouvert aux quatre vents[14] et qui sert pendant l’été d’habitation aux Oueghamma. Ceux-ci, en ce moment, occupent la plaine avec leurs troupeaux ; ils remonteront après la tonte de leurs moutons pour redescendre encore après la cueillette et la dessiccation des figues.

Le capitaine nous conduit à travers des ravins marneux jusqu’au village fermé des Beni Khededj, bâti comme les kçour de Moudenin et de Metameur. J’y compte jusqu’à six rangées de magasins superposés.

Après avoir conféré avec les chefs du kçar, le capitaine Rébillet nous ramène vers l’est sur le plateau où nous installons notre campement près d’une citerne, au sud du Djebel Mezemzem, appelé aussi Djebel Demeur, le point le plus élevé de toute la chaîne. J’ai encore le temps, avant le déjeuner, de faire une petite herborisation autour de nos tentes. J’y constate : Anthyllis Vulneraria, Nonnea phaneranthera, Silene cerastioides, une variété du S. bipartita, Centaurea contracta, Vicia calcarata, Medicago tribuloides, Senecio coronopifolius, Atractylis cancellata, Trigonella Monspeliaca, Kœlpinia linearis et un Gagea malheureusement en fruits plus que mûrs.

Dans l’après-midi je retourne vers l’est, avec le capitaine, à travers des champs en friche couverts d’Artemisia campestris, et je visite avec soin les dernières consoles horizontales qui forment le bord du plateau. J’y retrouve le Dianthus serrulatus et le Scrofularia arguta déjà notés, et j’en rapporte encore quelques beaux pieds du Teucrium Alopecuros, qui y croît en compagnie des Celsia laciniata, Statice echioides, Helichrysum Stœchas, Helianthemum hirtum var. deserti, H. sessiliflorum, Teucrium Polium à fleurs jaunâtres.

Nous revenons par un sentier bordé d’une véritable plate-bande de Chrysanthemum coronarium.

Le 2 mai, l’herborisation devait être plus intéressante : il s’agissait d’arriver jusqu’au sommet du Djebel Mezemzem, dont les pentes pierreuses sont terminées par une masse abrupte de calcaire et dont le sommet porte à 750 mètres le point culminant de tout le pays. Sur le versant méridional, nous retrouvons en grande partie les plantes déjà récoltées la veille ; mais nous y voyons pour la première fois le Genista microcephala en buissons courts et ras, et nous y recueillons le Reseda propinqua. Vers le haut de la montagne, nous rencontrons un véritable petit taillis de Caroxylon articulatum et de Salsola longifolia. Dans les anfractuosités du rocher les Urtica urens et pilulifera couvrent les décombres d’anciennes habitations écroulées ; des fentes de la pierre émergent l’Umbilicus horizontalis, le Fumaria Numidica, le Galium petræum et le Capparis spinosa var. Fontanesii. A la base du rocher terminal, nous recueillons encore l’Echium calycinum, l’Echium maritimum, l’Anchusa Italica, l’Hyoscyamus albus, le Celsia laciniata et le Scrofularia arguta qui semblent vulgaires dans la région. Mais une plante surtout attire notre attention par sa haute tige et ses belles feuilles radicales : c’est évidemment une Composée ou une Dipsacée, malheureusement des chèvres ont monté jusque-là et n’en ont pas respecté un seul capitule. En levant les yeux vers la cime, j’aperçois sur les dernières assises quelques pieds intacts, mais pourrai-je atteindre ce point où la chèvre n’a pu grimper ? A force de tourner autour du massif, je découvre un endroit où le roc est coupé moins perpendiculairement et présente quelques aspérités ; en m’aidant plus des mains que des pieds, je finis par m’élever jusqu’à la corniche terminale et, parmi les débris d’une vieille kasba berbère en ruines, j’ai la satisfaction de récolter quelques échantillons passables de ma plante. Les capitules ne sont pas complètement épanouis, néanmoins je puis reconnaître que j’ai sous les yeux un Centaurea du groupe du C. Tagana, probablement le C. Africana. Heureux de ma découverte, je laisse glisser jusqu’au bas du rocher et je reviens au campement avec mon collègue M. Lataste, fier lui aussi de la capture d’un énorme Vipera Mauritanica dont l’exhibition met en fuite les deux tiers de notre monde.

Pendant le déjeuner, le capitaine Rébillet nous signale dans un ravin formé par les escarpements du plateau une source véritable, merveille inouïe dans toute la région, et, dans l’après-midi, mettant à profit son inépuisable complaisance, nous descendons vers le sud en contournant le bord du plateau. Bientôt, il nous faut abandonner nos montures pour arriver au-dessus d’Aïn Guettar « la fontaine des gouttes », qui n’est pas une fontaine, mais une fracture à bords droits dans les couches rocheuses, d’abord étroite, puis s’élargissant assez rapidement dans le sens de la pente, où, au fond, quelques suintements se discernent à peine. Dans les crevasses croît un beau Pancratium, malheureusement sans fleurs ; mon préparateur en recueille, non sans péril, une douzaine de bulbes[15], pendant que M. Lataste poursuit en vain quelques Goundis, ces petites marmottes de l’Atlas, chères aux gourmets des montagnes sahariennes.

Nous continuons ensuite à suivre le bord du plateau qui s’abaisse un peu, en formant une sorte d’escalier glissant, le long duquel je retrouve des pieds trop jeunes du Centaurea Africana, et je récolte avec le Scilla Peruviana, que je n’ai pas revu depuis le Tell, le Notochlæna Vellæ. Un sentier dangereux nous amène jusqu’au milieu de la pente où coule, sur le flanc d’un grand ravin, une fontaine aux eaux vives et fraîches, mais peu abondantes, Aïn Temran, qui sort du rocher au milieu de Fougères élégantes (Adianthum Capillus-Veneris et Cheilanthes odora). L’eau descend de degré en degré pour se perdre dans un fond encombré de broussailles et de lianes au-dessus desquelles émergent les panaches de quelques Dattiers. C’est un coin ravissant. Malheureusement un propriétaire de chèvres trop exploitées par les chacals à qui ce fouillis servait de refuge y a mis le feu ; la flamme, excitée par le vent, a monté jusqu’à la cime des Dattiers et les a roussis. Après avoir recueilli, autour des petits bassins en cascade, les Lythrum thymifolia, Apium graveolens, Umbilicus pendulinus, Geranium molle, Galium setaceum, Campanula dichotoma et Juncus bufonius var. fasciculatus, je viens rejoindre mes compagnons et contempler avec eux la vaste plaine de l’Aradh, longue, grise et nue, sur laquelle s’étend à nos pieds la grande ombre de la montagne.

Le soleil était déjà couché lorsque nous rejoignons nos montures, et nous rentrons au campement « à l’obscure clarté qui tombe des étoiles ».

Dès l’aube du 3 mai, nous sommes à cheval, coupant à travers les marnes ravinées le plateau que couronne un demi-cercle de hauteurs dont le Djebel Mezemzem est la plus haute cime, pour gagner le lit d’un oued qui nous sert longtemps de route. Un puits très profond, entouré d’auges en pierre, serait, d’après la tradition, la demeure d’une famille de Djenoun[16] et il en sortirait parfois des bruits terrifiants. Un col pierreux, mais d’un relief médiocre, nous amène ensuite sur un vaste plateau bordé d’un rang de collines qui s’étendent vers l’ouest en courbe allongée. Le fond est occupé par une légère dépression remplie d’un sable terreux où passe le lit de l’Oued El-Kheil « rivière des chevaux ». De petites buttes couvertes d’Arthratherum pungens, cette Graminée essentiellement arénicole, nous présentent à leur pied quelques autres espèces des sables sahariens : Ifloga spicata, Nolletia chrysocomoides, Senecio coronopifolius et Festuca Memphitica.

Le plateau ne tarde pas à reprendre sa nature rocheuse et nous voyons réapparaître l’Astragalus Kralikianus avec l’Helianthemum Tunetanum et le beau Teucrium Alopecuros. Le Stipa tenacissima (Halfa) succède à l’Arthratherum pungens (Drin). Après une halte d’un instant au bord du plateau, nous descendons par un ravin assez ardu pour que tout le monde mette pied à terre jusqu’à l’étage inférieur où le Cardopatium amethystinum commence à fleurir. Dans la direction du sud, le plateau lui-même s’échancre et nous entrons dans une coupure aux bords garnis de rochers et profondément découpés par des ravines latérales. La pente est fort douce et, grâce à quelques murs de soutènement, on y a retenu assez de terre pour y planter de beaux Dattiers au tronc élancé, des Figuiers et surtout d’énormes Oliviers maintenant en pleine floraison. Nous saluons l’Oued Ghomrasen.

A mesure que nous avançons, le thalweg s’élargit et le nombre des jardins augmente. Bientôt apparaît, à la pointe d’un plateau triangulaire aux flancs déchiquetés, la coupole blanche de la mosquée de Sidi-Arfa, l’ancêtre religieux de la tribu. Sur les deux flancs du saillant aigu dominé par le saint édifice, de même que sur les côtés opposés des deux ravins qui le bordent, sont bâties de nombreuses habitations en pierres renfermant une cour dont le pied de l’escarpement forme le quatrième côté. On voit sur la pente abrupte des ouvertures noires, portes ou fenêtres de maisons souterraines aujourd’hui abandonnées à la suite d’éboulements dus au peu de cohésion de la roche.

Au-dessous du plateau et des maisons adossées à ses flancs, est bâti un second rang d’habitations et sur le plan inférieur s’élève un beau marabout éblouissant de blancheur, près duquel nous allons camper dans un jardin à l’ombre des Oliviers.

La population de cette capitale (Beled-Kebira) des Ghomrasen est ordinairement considérable, mais, à cette époque de l’année, tous les gens valides sont descendus dans la plaine avec les troupeaux ; le village est presque désert et nous ne voyons près de nos tentes que de vieilles femmes laides, des juifs et quelques indigènes chargés de l’irrigation des jardins, qu’ils pratiquent comme au Mzab.

Cette vallée, curieuse par les mœurs de la population berbère qui l’habite, est, au point de vue botanique, d’une pauvreté qu’il faut attribuer sans doute d’une part aux cultures qui en occupent tout le fond, et de l’autre à la nature de la roche qui en forme les bords et qui se désagrège avec la plus grande facilité. Sur ses flancs effrités nous n’apercevons que quelques buissons de Câprier (Capparis spinosa var. Fontanesii) et de longues touffes de Galium petræum qui pendent comme des chevelures. Au pied pousse le Forskalea tenacissima que je vois pour la première fois dans le Sud tunisien. Dans la zone des vergers et des champs, je ne citerai que : Notoceras Canariense, Erodium guttatum, E. malachoides, Heliotropium undulatum et Teucrium Alopecuros.

Le lendemain, au moment du départ, tout notre monde est en émoi ; le mulet de mon préparateur M. Lecouffe s’est enfui et reprend sa piste de la veille. Je pars en avant sans l’attendre et descends pendant six kilomètres environ l’Oued Ghomrasen qui s’élargit en abaissant les escarpements de ses bords. Nous prenons ensuite à gauche et, après avoir franchi un col peu élevé, nous abordons diagonalement une série de mamelons légèrement ondulés qui s’effacent peu à peu et nous conduisent presque insensiblement à la plaine. Une tour carrée à tons rougeâtres nous sert d’objectif. Après avoir traversé un terrain affreusement plat et stérile, nous campons vers neuf heures du matin à cent mètres du puits qui a pris de la tour voisine le nom de puits rouge (Bir El-Ahmar). Le bordj a été bâti par les Ghomrasen pour la garde de l’eau et pour la défense du pays contre les nombreux ghazzous tentés dans l’Aradh par les gens de la Tripolitaine ou par les brigands de la frontière[17]. Le rez-de-chaussée est divisé en compartiments voûtés et surmontés d’une terrasse à laquelle on arrive par un escalier aux marches inégales.

La chaleur est déjà intense : aussi la végétation de la plaine est brûlée en partie et forme ce que l’un de nos collègues a appelé pittoresquement le paillasson. Les alentours du puits donnent un spécimen à peu près complet de la florule de l’Aradh sur laquelle nous ne reviendrons pas. Nous citerons seulement, en dehors de la plèbe vulgaire, les Malva Ægyptia, Plantago ovata, Dianthus serrulatus, sans doute descendu de la montagne.

Le 5 mai, nous laissons les cavaliers à Bir El-Ahmar et revenons à Kçar-el-Metameur avec les bagages.

Le 6 mai, la matinée est consacrée à l’exploration du Djebel Tadjera, petit massif situé au nord du Kçar et dont la croupe principale (280 mètres) porte un télégraphe optique. Une herborisation assez complète des flancs et du plateau de ce djebel minuscule nous fait trouver, parmi un gros lot d’espèces déjà plusieurs fois signalées : Amberboa crupinoides, Notochlæna Vellæ, Kentrophyllum lanatum, Trigonella stellata, Erodium arborescens, Plantago amplexicaulis, Asphodelus viscidulus et le rare Digitaria commutata. Presque toutes les touffes de Lygeum Spartum sont habitées par l’Apteranthes Gussoniana, qui n’est pas très rare non plus dans la plaine, au dire des indigènes qui le mangent.

Le lendemain, 7, le capitaine Rébillet, qui est revenu dans la nuit d’une course à l’Oued Neçi, à la recherche d’un déserteur, me remet un petit paquet de plantes recueillies à mon intention et qui prouve que la végétation de l’Aradh est uniforme jusque vers la frontière de la Tripolitaine.

Dans l’après-midi, nous allons, dans la direction du nord, visiter à Kçar Koutin des ruines romaines remaniées par les Byzantins et les Berbères. La plus intéressante est un tombeau à deux étages. Nous ne trouvons sur la route que la végétation banale de l’Aradh. Les seules plantes à noter sont le Thymus capitatus, tout à fait imprévu dans le Sud, et le Trigonella anguina, qui croît sur les berges de l’Oued Mezessar.

Cette course est la dernière que nous ferons pendant notre séjour à Kçar-el-Metameur.

Le 8 mai, nous prenons la route de Sidi-Salem-bou-Guerara avec une escorte et nous marchons dans la direction du nord-est en traversant des terrains légèrement ondulés avec quelques buissons dans les fonds. Le Rhanterium, l’Anarrhinum brevifolium, le Linaria fruticosa, le Thymelæa microphylla et l’Atractylis flava sont les espèces dominantes et constituent souvent toute la végétation. Nous rencontrons à 16 kilomètres environ une cassure du plateau occupée par le grand ghedir de Ras-el-Aïn, assez prolongé pour simuler le lit d’une véritable rivière, encadré au milieu des Roseaux, des Joncs (Juncus maritimus) et des Cypéracées (Scirpus Holoschœnus, Cyperus junciformis), et bordé de buissons de Lycium Mediterraneum et de Nitraria tridentata. Ses eaux claires ne donnent cependant asile à aucun Mollusque, n’attirent aucun oiseau et nos chasseurs déçus s’éloignent sans y avoir brûlé une amorce[18].

Vient ensuite une plaine interminable et ennuyeuse à laquelle succède une sebkha desséchée, encombrée de Salsolacées rougeâtres, de Limoniastrum et de Statice pruinosa. Au delà, le terrain se relève un peu en se ravinant et se termine près de la mer par des falaises d’un gris jaunâtre toutes pailletées de cristaux de gypse. Entre leur pied et le golfe inexploré[19] de Djerba, sur la grève, quelques sources sont cachées au fond d’excavations peu profondes. C’est là que nous plantons notre tente.

L’après-midi est employé à l’exploration des environs ; au-dessus des falaises, une immense étendue de terrain est couverte de vastes ruines récemment explorées par MM. Babelon et Reinach, dont les recherches ont confirmé les travaux de M. Guérin et établi d’une manière irréfragable l’identité de Sidi-Salem-bou-Guerara avec l’ancienne Gighthis. Tout le plateau est occupé par les trois espèces de Deverra déjà signalées ; la variété virgata du D. tortuosa y est surtout abondante. Le long des falaises mêmes, nous récoltons l’Astragalus tenuifolius, une variété à feuilles charnues du Moricandia arvensis, les Erucaria Ægiceras, Ammosperma teretifolium, A. cinereum, Astragalus Kralikianus, A. peregrinus, Zollikoferia quercifolia et Lithospermum callosum.

Le long de la grève qui, vers le sud, s’élargit et aboutit à une vaste sebkha, croissent en nombre de grandes Salsolacées auxquelles se mêlent le Statice delicatula et un autre Statice, probablement nouveau, voisin du S. gummifera. La souche de cette dernière plante se divise en rameaux nombreux disposés en corbeille et terminés par des rosettes élégantes de feuilles imbriquées comme celles des Sempervivum. Çà et là des buissons de Nitraria tridentata couverts de fleurs et, près des sources, de grosses touffes de Phragmites Isiaca et d’Inula crithmoides ; sur le sable s’étalent comme un tapis diamanté les Mesembryanthemum crystallinum et nodiflorum.

Vers le soir le ciel se couvre et la pluie qui commence nous force à la retraite.

La journée du 9 s’annonce mal : le temps est froid et triste, le ciel blafard. Nous suivons d’abord sur la grève le pied des falaises qui s’abaissent et finissent par disparaître pendant que la côte se recourbe vers l’est. Nous marchons alors droit au nord à travers une plaine uniforme aux rares buissons. La pluie reprend avec violence et nous force à nous embosser dans nos burnous et sous nos couvertures. Elle cesse cependant lorsque nous approchons du Ras-el-Djerf et nous gagnons le rivage au point où l’on s’embarque vis-à-vis du port d’Adjim. Nous retrouvons ici la falaise gypseuse déchirée par de profonds ravinements ; quelques tentes arabes se dressent sur le plateau au milieu de maigres moissons. La mer est atroce et de l’île on n’entend pas nos feux de peloton. Nous nous décidons à abattre notre tente que nous avions établie sur le rivage et nous l’installons au sommet de la falaise en la surmontant d’un signal. Heureuse inspiration, car d’un côté la marée des Syrtes, que nous n’avions pas prévue, vient envahir la place même où nous étions d’abord campés et de l’autre les gens d’Adjim finissent par apercevoir le signal et mettent une barque à la mer. En les attendant nous déjeunons et je vais explorer les environs, sans grand succès d’ailleurs, car je n’y trouve guère à noter, en dehors des plantes vulgaires de la région, que l’Euphorbia calyptrata et une variété à capitules virescents de l’Helichrysum decumbens.

L’arrivée de la mahonne interrompt mes recherches. Nous prenons congé de notre escorte et nous embarquons précipitamment. Le boghaz (détroit) n’est pas large, mais nous avons contre nous le flot et le vent et il nous faut plus d’une heure pour gagner le rivage où le fils du maître du port, Si-Garfalla, nous reçoit et nous conduit chez lui. Après un dîner improvisé nous allons à la ville (Houmt-Adjim) faire quelques provisions. Les maisons sont propres et blanches, les vergers nombreux et bien tenus, les fruits abondants. Nous remarquons une mosquée ibadite[20].

La nuit nous ramène à la Direction du port où le cheikh vient nous faire ses compliments et nous offre des oranges avec un luxe de politesse qui malheureusement n’est pas désintéressé.

En effet le lendemain matin il a grand soin de nous installer à bord d’une de ses barques et de se faire payer pour la traversée jusqu’à Zarzis la somme fantastique de trente francs, le double au moins du prix ordinaire. Ali-ben-Garfalla, qui s’était chargé de nous procurer un bateau, n’est pas content, mais il craint le cheikh et n’ose pas protester.

L’embarquement se fait en quelques minutes ; nous longeons la côte occidentale de Djerba et filons rapidement jusqu’à Bordj Tabella. Il faut ensuite remonter au nord en louvoyant et suivre plus tard un chenal étroit où notre barque s’engrave à chaque instant. Nous craignons même qu’il ne faille attendre le retour de la marée. Nous réussissons cependant à atteindre le bordj Kastin où le chenal s’élargit et, après avoir traversé un vaste champ d’algues d’un vert pomme, nous gagnons enfin une mer plus libre. A deux heures, nous commençons à longer la côte sur laquelle apparaissent des Palmiers dominés par un plateau couronné d’Oliviers. A mesure que nous avançons, les vergers deviennent plus denses, des koubbas blanches émergent dans la verdure un peu métallique des Dattiers. Le plateau s’abaisse graduellement, à l’oasis succède une grève au bout de laquelle apparaît une maison à étage, le Bordj-el-Mersa près duquel se balancent les mâts de nombreuses mahonnes. Faute de jetée, nous débarquons sur le dos de nos marins et sommes reçus par l’adjudant chargé du service de la poste et du télégraphe, M. Ecarnot, qui nous emmène aussitôt au village de Zarzis, à un kilomètre du port. Le gouverneur de l’Aradh, Sid-Allegro, avec son amabilité ordinaire, avait mis sa maison à notre disposition, mais la clef était chez M. Carleton, agent de la commission financière, et M. Carleton était à Sfax avec la clef de son propre logis ! Nous sommes donc fort heureux d’installer notre tente dans la cour du vieux fort, bâti par Ali-Bey, très pittoresque mais très inoffensif avec ses fossés, son pont-levis, sa porte bardée de fer et ses treize canons rongés par la rouille sur leurs affûts détraqués. Nous acceptons avec reconnaissance la cordiale hospitalité que nous offrent l’adjudant et ses adjoints.

§ 3. — ZARZIS ET LA SEBKHA MELLAHA.

Zarzis, grande oasis méridionale de l’Aradh, au fond de la Syrte, avait inspiré, au point de vue botanique, les plus grandes espérances à notre président, qui m’avait recommandé de l’explorer avec soin. Aussi, du 10 au 16 mai, n’avons-nous cessé d’y faire de nombreuses excursions dans tous les sens et d’en scruter scrupuleusement les vergers et les ravins. La réalité malheureusement n’a pas répondu aux espérances : la flore de Zarzis a un caractère essentiellement méditerranéen et, sauf quelques rares plantes orientales, ne présente qu’un médiocre intérêt.

Les sables du rivage ne nous offrent que les espèces ordinaires des grèves de l’Algérie et des côtes françaises de l’Océan :

Cakile maritima Scop.

Frankenia pulverulenta L.

Medicago littoralis Rhod.

M. marina L.

Polycarpon alsinefolium DC.

Convolvulus Soldanella L.

Echium maritimum Willd.

Polygonum maritimum L.

Pancratium maritimum L.

Cyperus schœnoides Griseb.

Polypogon maritimus Willd.

Festuca maritima L.

Triticum junceum L.

Les vases à l’ouest du port sont couvertes d’une Salsolacée, l’Halostachys perfoliata Moq.-Tand.

La végétation du plateau offre également un caractère septentrional, accusé par la liste suivante :

Nigella arvensis L.

Sisymbrium Irio L.

Silene inflata Sm.

Linum strictum L.

Vicia angustifolia L.

Bupleurum semicompositum L.

Torilis nodosa Gærtn.

Chrysanthemum coronarium L.

Calendula arvensis L.

Atractylis cancellata L.

Echinops spinosus L.

Sonchus tenerrimus L.

Coris Monspeliensis L.

Anagallis arvensis L.

Erythræa pulchella Horn.

Lithospermum arvense L.

Marrubium vulgare L.

Ajuga Iva L.

Globularia Alypum L.

Plantago Coronopus L.

P. Lagopus L.

Ornithogalum Narbonense L.

Scilla maritima L.

Asphodelus microcarpus Viv.

Juncus bufonius L.

Hordeum murinum L.

Et, fait signalé déjà pour plusieurs oasis, la vulgarité des espèces est loin d’être compensée par leur nombre qui, d’après nos notes, n’arrive qu’au chiffre de 220, dans lequel ne figure ni un Sedum, ni une Rutacée. Les ravins ne nous y ont fourni ni Tamarix, ni Rhus, ni même le Nerium Oleander.

Cependant l’influence orientale ou saharienne n’y est pas absolument nulle, et s’y manifeste par l’apparition de quelques types qui méritent d’être signalés, d’abord le Festuca Rohlfsiana, nouveau pour la Tunisie, puis le Silene succulenta, l’Hypecoum Geslini, le Filago Mareotica, le Centaurea dimorpha, dont une forme gigantesque s’élève au niveau des buissons de Jujubier, le Chloris villosa, l’Astragalus peregrinus, le Deverra tortuosa et le Centaurea contracta.

En dehors de ces plantes, il ne nous reste à citer que le Linaria aparinoides, le Lœflingia Hispanica, l’Asphodelus tenuifolius, le Beta macrocarpa, l’Anethum graveolens, les Plantago ovata et amplexicaulis, enfin le Silene ambigua, pour épuiser la nomenclature de tout ce qui vaut la peine d’être indiqué.

En revanche, Zarzis, abstraction faite du point de vue botanique, est une oasis fort intéressante ; elle occupe dans la petite Syrte une situation des plus importantes et couvre de ses cultures un vaste espace à partir de la grève plate de son port jusqu’à huit kilomètres plus au nord.

Les Dattiers sont plantés surtout dans les parties basses, au sud du port et le long de la mer, entre la grève et le plateau qui s’étend graduellement du sud au nord, entaillé par des ravins profonds où des barrages retiennent les terres. Des Oliviers croissent dans ces bas-fonds et forment sur le plateau de grands vergers où l’on cultive aussi les céréales. C’est dans la zone basse que sont disséminés les divers villages : Zarzis, la Zaouïa, Moënza, etc. Les Dattiers des variétés appelées Ammi, Agueïoua, Remti et Rethob sont les seuls dont on mange les fruits, les autres sont innomés et leurs dattes sont employées exclusivement à la nourriture des bestiaux. En revanche, les Oliviers et les Figuiers constituent une véritable richesse pour l’oasis, et les habitants en tirent un grand revenu. Ils ont aussi des Grenadiers et j’y ai aperçu un Caroubier. Il n’y a pas d’autres arbres fruitiers, et les abricots que nous y avons mangés provenaient de Djerba. Les cultures maraîchères, qui sont les mêmes que celles de toute la région, sont irriguées au moyen de puits, dont la profondeur varie de 8 à 25 mètres, et à l’aide des appareils usités dans tout le Sahara.

Zarzis possède une maison européenne à un étage et un certain nombre de constructions mauresques ; toutes les autres habitations consistent en une série de chambres cintrées, encadrant quelquefois une longue salle à terrasse plate. Les koubbas abondent et sont presque toutes flanquées d’une citerne que recouvre une terrasse presque à fleur de sol. On rencontre çà et là des fabriques d’huile établies dans un bâtiment demi-cylindrique, dont la voûte plonge sous le sol à angle aigu. Une cheminée verticale, protégée par une sorte de capuchon de pierre, porte seule dans ce réduit souterrain l’air et la lumière.

Les champs sont entourés le plus souvent par des talus en terre garnis de touffes d’Aloès (Aloe vera L.) ; mais le long des chemins, dans l’intérieur de l’oasis, règne fréquemment le mur berbère, dont nous avons déjà parlé, avec ses deux rangées parallèles de pierres brutes enfoncées dans le sol. L’intervalle est ici ordinairement rempli de pierrailles ou de gravats.

Quoique les habitants possèdent dans les villages des maisons et des magasins, presque tous ont dans leurs jardins, sous les Palmiers, des cases, dont la carcasse en bois, revêtue de claies en tiges de sorgho, est entourée d’une enceinte de ces mêmes claies. Le sommet de cette cabane représente assez bien la carène et les flancs d’une barque renversée et rappelle, plus exactement que le gourbi arabe ou kabyle, la forme des mapalia décrits par Salluste.

Les gens de Zarzis sont en effet de vrais Berbères qui, bien que fixés au sol, cultivateurs de Palmiers et souvent pêcheurs de poissons ou d’éponges, ont conservé et gardent obstinément la coutume d’aller chaque année passer deux mois environ dans l’Aradh, sous la tente, pour procéder à la tonte des moutons et aux travaux de la moisson. Ils ont aussi, de même que leurs voisins de Djerba, la réputation de pirates.

Presque tous les hommes sont basanés, secs et nerveux et portent le costume généralement adopté dans l’Aradh : chechia rouge, chemise blanche, couverture de laine frangée couleur de bure et larges pantoufles jaunes (belgha). Les femmes sont presque toutes vêtues d’une melafa bleue, dont au besoin elles se voilent la face. Beaucoup sont mulâtresses et ont le front couvert de toutes petites tresses bien beurrées et luisantes. Toutes sont fortement tatouées et leurs jambes maigres sont trop souvent arquées.

La pêche des éponges se fait en hiver et au commencement du printemps. A l’époque où nous sommes, elle chôme complètement à Zarzis. On ne pêche point ici d’éponges fines, mais on y trouve diverses sortes de Spongiaires, entre autres une espèce un peu siliceuse en forme de gobelet, dont les spécimens, déracinés par les vagues de fond, jonchent au loin le rivage.

Les poissons sont fort abondants dans ces parages, mais comme les habitants sont actuellement dans la plaine, il est impossible de s’en procurer.

Nous ne voulions pas quitter le pays sans avoir visité les bords de la Sebkha Mellaha, qui s’étend assez loin dans le sud.

Nous traversons pour y arriver huit ou dix kilomètres de terrains nus souvent boursouflés par des efflorescences salines. Si la végétation spontanée est pauvre dans l’oasis, on peut dire que dans cette région elle est misérable. Nous y retrouvons cependant quelques rosettes du Statice déjà vu à Sidi-Salem-bou-Guerara et quelques touffes de Festuca Rohlfsiana. En dehors de ces deux nouveautés, je ne puis citer que le Statice echioides, le Zygophyllum album, l’Echinopsilon muricatus, l’Arthrocnemum macrostachyum, et constater sur ce point extrême la présence du Rhanterium suaveolens, qui doit s’étendre encore bien plus loin dans le sud-est. Sur les bords de la sebkha complètement desséchée, nous ne trouvons guère que les tiges rougeâtres d’un Salicornia.

Après nous être amusés à poursuivre et à capturer au fond de sa tanière le brillant Megacephala Euphratica, ce beau Coléoptère des sebkhas, nous reprenons le chemin de l’oasis, précédés par des troupes d’indigènes qui revenaient de l’Aradh, lorsque nous apercevons une gazelle qui suivait un troupeau de chèvres et de moutons et qui vient passer à une quarantaine de mètres. Je n’avais pas de fusil ; mon collègue M. Lataste, qui l’avait aperçue trop tard, n’eut pas le temps de changer ses cartouches et la gracieuse bête put s’éloigner saine et sauve en bondissant.

Au moment où nous rentrions au village, nous fûmes arrêtés par une caravane qui nous précédait. Des cavaliers bistrés, leurs longs fusils sur le dos, précédaient de nombreux chameaux, qui marchaient gravement charges de lourds tellis. Derrière eux, le troupeau, moutons tondus de frais et chèvres fauves aux poils rêches, dont les formes sveltes font penser aux gazelles, trottinait dans la poussière, pressé par des gamins à demi nus et mal lavés ; puis venaient pêle-mêle les femmes et les enfants, les ânes élégants et les petites vaches portant de grands plats en bois et des vases à couscous, au-dessus desquels étaient juchées des grappes de poules. Deux vieilles femmes et quatre chiens, du type si connu en Algérie, aux oreilles pointues et à la grosse queue touffue, formaient l’arrière-garde. Nous assistions à la rentrée des vacances, le nomade redevenait beldi (citadin).

Cependant, Zarzis n’avait plus de secret pour nous et il fallait nous hâter de partir si nous ne voulions courir le risque d’arriver à Djerba après le départ du courrier de Tripoli.

Le 17 mai, nous prenons la mer et voguons rapidement, favorisés par une belle brise. Nous revoyons encore une fois la bande littorale des Palmiers piquée de taches blanches par les koubbas, le plateau couvert d’Oliviers et coupé de ravins aux flancs marneux, puis le rivage du continent s’éloigne et disparaît, tandis que nous commençons à distinguer à l’horizon le fort blanc de Kastin. Plus loin, Aghir est signalé par les mâts de ses mahonnes. Nous ne tardons pas à doubler le cap Touguernest et à nous trouver au milieu de barques aux voiles rouges et d’embarcations grecques qui pêchent les éponges. Laissant à notre gauche les marabouts de Sidi-Bekri, nous courons droit sur le cap Remel, au delà duquel apparaît la forteresse massive bâtie par les chrétiens que les indigènes appellent El-Kachetil (du mot espagnol Castillo) et qui, du côté de la mer, présente encore un front respectable. Nous allons débarquer, après une rapide traversée, au pied de la douane.

Nous nous hâtons de gagner le château qui, du côté de la terre, perd beaucoup de son prestige et allons troubler dans sa sieste le capitaine qui commande la garnison, un compatriote Breton, qui nous reçoit de la manière la plus aimable.

L’exploration de Djerba étant réservée à nos collègues de la mission, je me garde bien d’empiéter sur leur domaine et pendant notre séjour je ne m’occupe que de récolter des Mollusques et de rédiger un modeste vocabulaire du dialecte berbère de l’île.

Le 20 mai, il faut nous lever avant l’aube pour nous embarquer sur une mahonne et aller attendre à sept kilomètres en mer l’apparition de la Ville-de-Bône qui nous amenait, à midi, devant Gabès.

Malgré la houle, le débarquement se fait sans difficulté, à l’entrée de la rivière et nous pouvons, dans la maison hospitalière du colonel de La Roque, nous reposer un peu de nos fatigues, mettre en ordre nos récoltes et préparer une nouvelle exploration.

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

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