VII
Reading edition
Du Djerid à Gafsa.
Après Sedada nous coupons la plaine qui s’étend entre le Djebel Cherb et le bord du grand Chott et où croissent de nombreux buissons de Retama Rætam. Nous constatons l’abondance du Pennisetum ciliare et des Arthratherum plumosum, ciliatum et surtout obtusum. L’Hedysarum carnosum y forme de grosses touffes. Nous sommes partis en avant avec un cavalier qui nous avait déclaré à Sedada ne pas connaître l’Oued Metaleghmin où nous devons camper, et nous sommes forcés de nous arrêter pour attendre un autre guide que le cheikh nous avait promis et qui devait nous rejoindre presque immédiatement. Plus d’une heure s’écoule et nous commençons à désespérer, lorsque nous voyons apparaître enfin notre convoi précédé par un petit vieillard noir, maigre et grisonnant, monté sur un âne minuscule et portant en travers de sa bête un fusil gigantesque. Nous pressons la marche pour réparer le temps perdu et échapper à un orage qui nous menace.
En route, une Gerbille se lève sous nos pas et met tout le monde en branle. Nous finissons par la capturer et nous arrivons assez tard à l’entrée d’une gorge étroite qui s’enfonce dans la montagne : c’est le lit à sec d’un torrent qui serpente au milieu de pentes à pic dénudées, marbrées de marnes jaunes et blanchâtres. Pendant que nos gens pénètrent dans le défilé, je mets pied à terre pour examiner un monument mégalithique formé d’un carré de pierres brutes qui renferme une enceinte circulaire avec d’autres pierres entassées en tumulus. Je suis heureux de retrouver là un type que j’ai déjà constaté avec mon savant ami Mac Carthy dans le Sersou et qui, pour nous, est absolument berbère. Tout autour je remarque de petites touffes grêles d’une graminée gazonnante : c’est un Sporobolus nouveau. Je m’empresse d’en ramasser quelques pieds, mais je suis interrompu par les larges gouttes de l’averse qui nous menaçait depuis le départ et par les appels redoublés de nos gens : il s’agit de déterminer sans retard le lieu du campement et de dresser les tentes pour échapper à ce déluge.
La pluie à peine passée, il faut s’occuper de la question de l’eau : le lit du torrent ne contient que du sable fin et ce n’est qu’à un kilomètre qu’on découvre, au fond d’une gorge transversale, barrée par un rocher, une cavité formant citerne. Pendant qu’on conduit les bêtes à cet abreuvoir naturel mais d’un accès dangereux, je retourne au campement en herborisant le long des parois bigarrées des collines où sont en fleurs :
Sisymbrium coronopifolium Desf. var.
Reseda Alphonsi Müll.
R. Arabica Boiss.
R. stricta Pers.
Erodium glaucophyllum Willd.
Medicago laciniata All.
Polycarpæa fragilis Del.
Aizoon Hispanicum L.
Pyrethrum fuscatum Willd.
Chlamydophora pubescens Coss. et DR.
Zollikoferia quercifolia Coss. et Kral.
Anchusa hispida Forsk.
Celsia laciniata Poir.
Linaria laxiflora Desf.
Rumex vesicarius L.
Euphorbia cornuta Pers.
E. glebulosa Coss. et DR.
Asphodelus pendulinus Coss. et DR.
Pennisetum ciliare Link.
Arthratherum ciliatum Nees.
A. obtusum Nees.
Andropogon laniger Desf.
Nous sommes ramenés au gîte par la reprise de l’orage et la journée se termine mélancoliquement à l’abri de la tente qui semble prête à s’abattre sous l’effort des averses et du vent.
Le lendemain, 10 juin, le ciel s’est éclairci et, laissant notre convoi charger les tentes alourdies par la pluie, nous partons en avant à travers la plaine avec une précipitation qui me fait oublier de prendre une provision de mon Sporobolus de la veille. Nous avons emporté le déjeuner et nous devons faire halte à Aïn Kebirita : après deux heures de marche monotone, au milieu d’une végétation assez abondante mais uniforme, notre guide nous ramène vers le pied de la montagne où nous pénétrons dans une gorge resserrée, le long de couches calcaires qui plongent à plus de quarante-cinq degrés. Au fond de ce couloir escarpé, un trou de rocher, ombragé par un groupe de Dattiers sauvages, contient une eau épaisse et brunâtre, où grouillent de jeunes crapauds et qui va former plus bas un petit marais allongé au milieu des Roseaux et des Joncs. Il est à l’unanimité reconnu qu’il est impossible d’utiliser pour notre usage un liquide aussi dégoûtant et aussi fétide, bien qu’il ne contienne pas de soufre (Kebrit), comme le nom de la fontaine semblerait l’indiquer. Je me hâte de recueillir les rares plantes que présente ce lieu sauvage et nauséabond : Lepturus filiformis, Atriplex mollis, Forskalea tenacissima, Lippia nodiflora, Juncus multiflorus et Chara gymnophylla. Nous rentrons dans la plaine où la végétation frutescente devient très abondante. Notre mauvaise humeur ne tarde pas à être dissipée par les incidents de la marche : lièvres et gerboises qui partent sous les pieds des chevaux, Scinques aux brillantes couleurs (Scincus Aldrovandi) dont nous interrompons les ébats amoureux et que leur fuite ne peut soustraire aux poursuites de mon compagnon M. Lataste ; rencontre d’un douar des Oulad Yakoub du Nefzaoua, où nous achetons du lait et un mouton. Enfin, une longue ligne verte de Tamarix et de Roseaux, qui s’étend perpendiculairement du pied de la montagne vers le Chott, annonce l’approche d’Aïn Kebiriti.
Au-dessous d’une vaste zone d’éboulis qui forme à la base de la montagne un plan abrupt, hérissé de pierres grises et brunâtres, la source un peu saumâtre et légèrement thermale coule sur le sable et donne naissance à un petit ruisseau limpide qui va se perdre dans une traînée de verdure. Tout alentour, le sol efflorescent et boursouflé est revêtu de la végétation glauque des terrains salés et est littéralement encombré de Deverra chlorantha. Son congénère, le D. scoparia, pousse dans les interstices des éboulis avec l’Anthyllis tragacanthoides, le Psoralea bituminosa, quelques touffes de Capparis spinosa var. Fontanesii et l’Andropogon laniger.
Pendant le déjeuner, le convoi nous a rejoints, le mouton a été égorgé et dépecé et nous reprenons tous ensemble notre route. Jusqu’ici nous avons suivi une plaine large et plate comprise entre le Chott El-Fedjedj, prolongation orientale du Chott El-Djerid, et la grande courbe très tendue du Djebel Cherb, dont nous avons exploré à Kriz les dernières collines. A partir d’Aïn Kebiriti le terrain se relève en une sorte de plateau rocheux qui ne disparaît que le long des bords argileux de la Sebkha et que coupent des rigoles ou ravinets garnis d’arbustes et de Graminées des genres Pennisetum et Arthratherum. C’est sur leurs bords que je cueille d’abord un Atractylis à fleurs élégantes, peut-être variété de l’A. proliféra, et plus tard le Lotus hosackioides Coss., espèce nouvelle, d’abord découverte au Maroc et retrouvée par le Dr André à notre localité même. Bientôt nous arrivons au bord d’un immense ravin qui s’enfonce dans la montagne en tournant au pied d’escarpements à pic couronnés par de larges bandes de roc. C’est l’Oued Châba, dont le lit est le chemin que nous devons prendre pour franchir le Cherb, mais l’eau y fait défaut. Il faut pousser plus loin, reprendre le plateau pierreux qui s’est élevé par une pente insensible, et planter notre tente sur une terrasse au-dessus d’un nouveau ravin, l’Oued Zitoun, obstrué par des rochers qui recèlent dans leurs dépressions quelques tonnes d’eau pluviale. De la hauteur qui domine notre campement, la vue est splendide : au nord et vers l’ouest le Cherb, dont la chaîne a atteint depuis longtemps sa plus grande hauteur, présente des masses disloquées dont le sommet est occupé par des couches de calcaires compacts, horizontales ou inclinées ; au sud, la surface encore large du Chott, unie et couverte d’efflorescences salines, commence à environ six kilomètres et s’étend jusqu’à la limite brunâtre et indécise de la presqu’île du Nefzaoua. Sur plusieurs lignes, et surtout en face de l’Oued Châba, cette mince couche blanche de sel a disparu sur les routes du Chott El-Fedjedj, plus nombreuses et moins redoutées que celles du Chott El-Djerid. Le lit de l’Oued Zitoun, au-dessous de la barre des rochers, est rempli d’un sable assez grossier, à peu près aride ; mais les bords sont garnis presque partout de plantes dont un certain nombre offrent de l’intérêt, et parmi elles le Lotus hosackioides.
Lorsque je reviens à la tente, le ciel s’est obscurci et le vent souffle de l’est. Nous nous endormons au bruit des premières gouttes de pluie qui crépitent sur la toile.
Mercredi 11 juin. Il a plu par rafales toute la nuit ; il pleut lentement, mais à peu près constamment, pendant toute la journée. Impossible de tenter l’ascension de la montagne. A deux reprises, j’essaie, en compagnie de mon préparateur, d’explorer les environs, mais, après des efforts héroïques, nous devons battre en retraite, à la hâte, avec le regret de ne pouvoir étudier plus complètement une localité des plus intéressantes.
Voici la liste des espèces que nous y avons récoltées :
Ammosperma cinereum Hook.
Notoceras Canariense R. Br.
Erucaria Ægiceras J. Gay.
Helianthemum Cahiricum Del.
H. ellipticum Pers.
Frankenia thymifolia Desf.
Dianthus serrulatus Desf. var. grandiflorus.
Malva Ægyptia L.
Erodium hirtum Willd.
Fagonia virens Coss. et DR.
Trigonella stellata Forsk.
Astragalus cruciatus Lmk.
A. Kralikianus Coss.
Herniaria fruticosa Desf.
Eryngium ilicifolium Desf.
Eryngium (sans fleurs, peut-être nouveau).
Pulicaria Arabica Cass. var. longifolia.
Asteriscus pygmæus Coss. et DR.
Cladanthus Arabicus Cass.
Leyssera capillifolia DC.
Atractylis citrina Coss. et DR.
A. microcephala Coss. et DR.
A. prolifera Boiss. var. ?
Microlonchus Duriæi Spach.
Kœlpinia linearis Pall.
Catananche arenaria Coss. et DR.
Andryala tenuifolia DC.
Megastoma pusillum Coss. et DR.[27]
Echinospermum Vahlianum Lehm.
Scrofularia deserti Del.
Salvia Jaminiana de Noë[28].
Teucrium Polium L. var.
Plantago ciliata Desf.
P. amplexicaulis Cav.
Atriplex mollis Desf.
Euphorbia glebulosa Coss. et DR.
Allium Cupani Raf.
Asphodelus tenuifolius Cav.
Panicum Teneriffæ R. Br.
Pennisetum ciliare Link.
Aristida Adscensionis L. var. pumila.
Le 12, dès l’aube, nous sortons de nos tentes encore raidies par la pluie qui vient de cesser. Le Chott a perdu son bel éclat argenté : une couche d’eau le recouvre et reflète tristement un ciel livide. Cependant il faut partir. Nous revenons sur nos pas pour prendre le lit de l’Oued Châba, dont nous suivons d’abord les spirales. Nous abordons ensuite des pentes où des veines de gypse solide alternent avec des marnes dans lesquelles les chevaux enfoncent jusqu’aux genoux. Les chameaux avancent encore plus péniblement. Les flancs disloqués de la montagne forment de grandes masses séparées dont la crête rocheuse s’incline vers le sud. Plus avant nous rencontrons des couches tourmentées de gypses noirs et plus loin des parties de la montagne qui ont gardé l’horizontalité primitive de leurs assises. Enfin, devant nous, se dresse une ligne de faite formée par des bandes de calcaire rompues brusquement de notre côté et qui pendent vers le nord, avec une inclinaison de 20 degrés. Nous franchissons par une brèche cette muraille et nous nous arrêtons un instant pour attendre le convoi. Je profite de la halte pour fouiller les anfractuosités où poussent quelques touffes de Moricandia suffruticosa, d’Euphorbia Bivonæ et de beaux pieds de Reseda Alphonsi, plante qui ne manque à aucune des montagnes de la région. La descente, longue mais facile, s’effectue d’abord en suivant une véritable corniche de pierre sur une pente régulière où le Galium petræum croît seul dans les crevasses du rocher ; puis dans le lit de l’Oued Taferma qui descend assez rapidement vers la plaine, coupé par des ressauts quand il rencontre une couche de calcaire dur. Le long de ses bords croissent des buissons de Zizyphus Lotus, de Retama Rætam et de Rhus oxyacanthoides ; sur les roches hantées par les Goundis poussent des échantillons d’une grandeur exceptionnelle de Senecio Decaisnei. Nous établissons notre campement en face d’un ghedir, au-dessus du dernier relèvement rocheux de la montagne dont les tranches supérieures nous fournissent une récolte intéressante de fossiles. Vers le nord, l’Oued Taferma, sorti enfin des défilés, serpente en s’étalant dans les courbes. Son lit est couvert d’une végétation abondante ; au milieu des Jujubiers, des Retem et des Ricins, pullulent l’Ononis angustissima et l’Hedysarum carnosum.
Nous y constatons en outre :
Nigella Hispanica L. var. intermedia.
Matthiola oxyceras DC. var. basiceras.
Reseda Arabica Boiss.
Dianthus serrulatus Desf. var. grandiflorus.
Trigonella stellata Forsk.
Hippocrepis bicontorta Lois.
Neurada procumbens L.
Paronychia longiseta Webb.
Scabiosa arenaria Forsk.
Gymnarrhena micrantha Desf.
Rhanterium suaveolens Desf.
Pyrethrum trifurcatum Willd.
Atractylis citrina Coss. et Kral.
A. prolifera Boiss. var. ?
Centaurea contracta Viv.
Zollikoferia resedifolia Coss.
Dœmia cordata R. Br.
Celsia laciniata Poir.
Linaria laxiflora Desf.
Arthratherum pungens P. B.
Le 13, nous coupons les méandres de l’Oued Taferma et nous nous dirigeons au nord-est à travers une large plaine au sol craquelé, sans ondulations et sans broussailles. A partir d’un douar près duquel croît le Crozophora verbascifolia, un changement se produit dans la végétation : la belle forme d’Atractylis du Djebel Cherb fait place au type de l’A. prolifera ; l’Atractylis flava, très abondant, succède à l’A. citrina. Je recueille aussi le Centaurea Omphalodes que je n’avais pas encore vu en Tunisie. En atteignant le pied des collines qui ceignent la plaine du côté du nord et dont nous traversons la pointe occidentale, nous rencontrons un terrain pierreux, puis, sur le versant opposé, les sables qui forment le lit de l’Oued Gourbata. Nous marchons autant que possible sur les rives parmi les touffes des Graminées pour éviter les piqûres affolantes de ces imperceptibles moustiques que les Arabes appellent ouech-ouech. Aussi, sans nous préoccuper des gazelles qui fréquentent ces parages, nous précipitons notre allure pour arriver au Bordj Gourbata, composé de deux misérables maisons en terre grisâtre réunies par une cour fermée.
Le reste de l’après-midi est consacré à une promenade au nord-est du Bordj. J’y retrouve l’Oued Gourbata avec de l’eau et sans moustiques, mais ses sables mouvants m’interdisent le passage et je me contente d’explorer un bas-fond de la rive gauche ; au-dessous des Tamarix de la berge s’étend une véritable plate-bande de plantes fleuries : Sisymbrium coronopifolium, Malcolmia Ægyptiaca var., Malva Ægyptia, Astragalus cruciatus, Lotus pusillus, Paronychia longiseta, Ammodaucus leucotrichus, nouveau pour la Tunisie, Microrhynchus nudicaulis, Centaurea Omphalodes, Danthonia Forskalei. L’Hedysarum carnosum abonde surtout, ainsi que le Pennisetum ciliare et les Arthratherum déjà notés. Cette lisière multicolore contraste avec la teinte grisâtre ou glauque de la plaine qui entoure le Bordj et se déroule à l’horizon vers l’est ; des Salsolacées ligneuses vulgaires, le Limoniastrum monopetalum, l’Atriplex Halimus et son congénère l’A. mollis, en composent seuls la maigre végétation frutescente.
Il nous faut pourtant l’aborder le lendemain ; heureusement le sol est criblé de trous de gerbilles ; les gracieux rongeurs qui traversent à chaque instant la route ou stationnent au bord de leur terrier, offrent à nos tireurs des distractions sans cesse renouvelées, et nous font oublier à la fois la monotonie du paysage et la longueur du chemin. Enfin, la plaine se peuple de petites buttes couronnées de Jujubiers et d’Atriplex, et nous ne tardons pas à apercevoir l’oasis de Gafsa qu’annoncent des massifs d’Oliviers au delà desquels les troncs élancés des Dattiers élèvent leur cime élégante. Le chemin se resserre entre deux murs et domine de chaque côté des jardins ou vergers d’une fraîcheur et d’une fertilité merveilleuses. Nous sommes ici à la limite du Dattier dont les régimes y mûrissent mal, mais les arbres fruitiers, même des pays très tempérés, comme les Poiriers, les Pommiers et les Cognassiers, y acquièrent une taille et un développement extraordinaires. J’y constate un grand nombre de superbes Micocouliers (Celtis australis) et je remarque dans un grand jardin une belle culture de Soleils (Helianthus annuus). Nous atteignons bientôt la ville, nous suivons des rues où les pierres antiques constituent des pans entiers de murailles, nous nous arrêtons un instant près du Dar-el-Bey pour admirer le bassin de la grande source thermale tout peuplé de Chromis et, après avoir longé la curieuse façade de la citadelle, nous allons planter nos tentes à l’ouest de la ville, un peu en avant du monticule où s’éleva jadis la cité ancienne de Capsa.
Le désir de prendre du repos et aussi la nécessité de remettre nos équipages en état nous retiennent quelques jours à Gafsa, dont le séjour nous est rendu très agréable par l’aimable accueil de M. le colonel d’Orcet et des officiers qui l’entouraient.
Les environs de Gafsa et l’oasis ayant été explorés avec soin, d’abord par M. Doûmet-Adanson en 1874, et cette année par M. le Dr Robert, ainsi que par mes collègues de la mission botanique MM. Doûmet-Adanson et Bonnet, nous bornâmes nos explorations à la visite d’anciennes carrières souterraines situées aux portes de la ville, où mon compagnon M. Lataste captura quelques chauves-souris, seuls habitants de ces latomies sur lesquelles l’imagination arabe a brodé des légendes merveilleuses.