QUAND ILS REVIRENT ANTINÉA
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Tel un gros bouchon couché sur le côté, un grand erg roussâtre fermait l’horizon. Il en avait la couleur de liège neuf. L’air était brûlant et sec comme dans un four à porcelaine qu’on vient seulement d’éteindre pour défourner. L’hygromètre n’aurait pas décelé une molécule de vapeur d’eau. Les méharis, sur les pierres de la hammada, coupantes, éclatées par l’infernale chaleur des jours, par le froid des nuits, bondissaient comme d’énormes sauterelles, sans un bruit, sur la plante de leurs pieds pantouflés.
Céghéir-ben-Cheikh allait en avant, montrant la route, au trot de sa grande chamelle blanche, tout bleu des bottes au crâne, sous son boubou de cotonnade bleu, sous le voile bleu rituel qui cachait son visage.
L’erg fut escaladé à la même allure. Parvenu au col, Céghéir-ben-Cheikh s’arrêta. C’était pour laisser souffler les bêtes. Mais aussi vers l’horizon de l’Est il tendit le même bras, d’un geste agrandi par l’étoffe azurée qui le couvrait. De hautes montagnes se pressaient, s’entassaient, s’escaladant les unes les autres, telles des chèvres se bousculant pour entrer au pacage.
« Diebel-Hoggar ! » fit-il, brièvement, mais avec quelque chose, dans la voix, où sonnait la majesté.
Le lieutenant Ferrières, allait rouler une cigarette. Le rectangle de papier blanc s’échappa de ses doigts, tout de suite recroquevillé par l’atroce incendie de l’air, pompant ce qui lui restait d’humidité.
— Le Hoggar ! cria Ferrières. C’est là ! Tout près, maintenant, tout près !
— Tout près ! confirma Saint-Avit, qui pantelait. L’empire mystérieux, l’Atlantide, défendu par sa sextuple enceinte de lacs salés, circulaires, et de terrestres anneaux, circulaires. Et les jardins, et la ville, et le palais d’Antinéa.
Tous deux répétèrent, haletants :
« Antinéa ! Antinéa ! »
Car, ainsi que le fait prévoir M. Pierre Benoît, dans son authentique récit, cinq années et une année encore après sa tragique et voluptueuse aventure, le capitaine de Saint-Avit repartait vers le lieu où il avait aimé, tué, et failli mourir — entraînant avec lui le lieutenant Ferrières, aussi acharné que lui à ce pourchas mortel. Ils prononcèrent plus bas, de nouveau :
« Antinéa ! Antinéa ! »
Et Saint-Avit récita, comme on prie :
« Non, elle n’a rien d’une autre fille des hommes ! As-tu vu ses grands yeux sous ses grands sourcils comme des soleils sous des arcs de triomphe ? Rappelle-toi : quand elle a paru tous les flambeaux ont pâli. Entre les diamants de son collier, des places sur sa poitrine nue resplendissaient. On sentait derrière elle comme l’odeur d’un temple, et quelque chose s’échappait de tout son être qui était plus suave que le vin, et plus terrible que la mort… »
Ferrières continua :
« … Que faire ? J’ai envie de me vendre pour devenir son esclave. Tu l’as été toi ! Tu la connais ; parle-moi d’elle ! Toutes les nuits, n’est-ce pas, elle monte sur la terrasse de son palais ? Ah ! les pierres doivent frémir sous ses sandales, et les étoiles se pencher pour la voir ! »
Tout à coup il s’interrompit :
— Mais ça n’est pas dans l’Atlantide, ça ! c’est dans Salammbô ! C’est drôle comme on confond… Écoute, Saint-Avit, ne crois-tu pas qu’il y a beaucoup de littérature dans notre affaire ?
— Homme de peu de foi, tu verras ! Tu la verras : la descendante des Pharaons, et de l’immarcessible Cléopâtre. Elle aura en tête le pschent des dieux et des rois, énorme et d’or. Elle sera vêtue de la schenti comme d’une gaîne hiératique : une schenti de satin rouge, brodée, en or, de lotus. A ses pieds, un sceptre d’ébène, terminé par un trident. Ses bras nus seront cerclés de deux uraeus. Des oreillettes du pschent ruissellera le collier d’émeraudes, dont le premier rang passe sous son menton impérieux, comme une jugulaire, tandis que les autres descendent en rond sur sa poitrine, et elle te sourira ! Tu verras aussi ce sourire !
— … D’ailleurs, poursuivit-il après un instant de réflexion, si c’est de la littérature, la littérature est la seule chose, avec boire sans soif, qui distingue l’homme de la bête : car, pour le reste, sans littérature l’amour ne serait qu’une bien pauvre chose !
— … Elle est belle ? interrogea Ferrières, sans se piquer de logique.
— Qui ? La littérature ? rétorqua Saint-Avit, ironiquement.
— Non… Antinéa ?
— Autrement, sans aucun remords apparent et sincère, eussé-je tué Morhange ?
— C’est vrai… mais alors, fit Ferrières, en réfléchissant, alors…
— Quoi ?
— … Tu me tueras peut-être, moi aussi !
— Rassure-toi. C’est moi qui prends les devants, comme Morhange les prit avant moi : en raison du grade. Je suis capitaine. Tu n’es que lieutenant. Et pour ce motif… c’est plutôt toi qui me tuerais.
— Je ne crois pas, dit sérieusement Ferrières : j’ai de l’affection pour toi.
— J’en avais aussi pour Morhange ; et soit dit en passant, il la méritait plus que moi la tienne. Que suis-je ? L’ordinaire officier de cavalerie. Tandis que lui… Imagine un Lyautey, qui se serait fait trappiste et philologue ; un homme extraordinaire : du génie et de la vertu. Et pourtant…
— Je ne te tuerai pas, capitaine, répéta Ferrières, j’en suis sûr !
Il avait eu un petit rire léger, bon enfant, rectifiant par jeu la position, et faisant le salut hiérarchique à son supérieur.
— Encore une fois, tu ne l’as pas vue !…
— Non, non ! Quand tu seras conduit, galvanoplastisé en orichalque par les Touareg noirs, ainsi nommés parce qu’ils sont habillés de blanc, dans le grand hypogée qui sert de tombe commune aux victimes d’Antinéa…
— … Avec le numéro 84 ou 85, selon mes calculs, précisa Saint-Avit ; et cette plaque rédigée par les soins de l’excellent M. Le Mesge : Capitaine de Saint-Avit, né à Saint-Julien-de-Montmaur (France) le 27 avril 1867. Mort au Hoggar, le… Ma foi, je ne puis encore déterminer la date exactement, pour le mois et le quantième : mais ce sera bien certainement en 1902, où nous sommes. Selon tous les précédents, il y a peu de chances que je dépasse la présente année. Aucun de nos prédécesseurs n’a duré plus de quatre ou cinq mois ; et, en général, à peine quelques jours.
— … Quand tu seras galvanoplastisé en orichalque, reprit Ferrières, qui avait peu d’idées en ce moment, à cause de la chaleur, mais paraissait y tenir, je prendrai mon tour. Voilà tout : et j’irai te voir quelquefois, dans ta niche, en bon camarade de la même promotion de Saint-Cyr.
— Ce sera bien gentil de ta part !
Depuis quelques instants, au cours de cette conversation, les méharis avaient repris leur trot. Parfois, sans s’arrêter, ils arrachaient au passage une branche d’acacia épineux, la mâchant entre leurs mandibules lippues et leur langue cornée, insoucieux des terribles dards blancs qui la hérissaient.
— Ce M. Le Mesge… dit Ferrières. Penses-tu qu’il vit encore ?
— Pourquoi pas ? Et aussi Bielowsky, hetman de Jitomir et le révérend Spardek. Ils n’étaient pas tout jeunes, tout jeunes… c’est pourquoi ils ont pu continuer à vivre. Mais il n’y a que six ans depuis que j’eus l’honneur de faire leur connaissance. Ils ont le droit d’être encore de ce monde.
Le soir, les montagnes semblaient si près qu’ils pensaient toucher au but. Mais Céghéir-ben-Cheikh « baraqua » les chameaux auprès d’une grotte où il fit entrer les deux officiers. Ferrières, curieux, y chercha vainement des inscriptions, en caractères tifinar, susceptibles d’évoquer le nom d’Antinéa.
— Ce n’est pas la même, dit, haussant les épaules, Céghéir, en réponse à son interrogation muette.
— En effet, fit Saint-Avit, je ne la reconnais pas. Ce n’était point celle-là… Vas-tu du moins nous endormir en brûlant du kêf, ce kêf qui inspire des rêves si fabuleux, comme tu fis la première fois pour Morhange et pour moi ?
— Cette mise en scène est maintenant inutile, répondit Céghéir en un français singulièrement pur, puisqu’elle a déjà servi !
— Ah !… alors ?
— Alors, demain, je me contenterai de vous bander les yeux. Ce n’est pas non plus indispensable… mais ça permet de supprimer quelques épisodes.
— Que veux-tu dire ?
Céghéir avait repris un air impérieux, théâtral, auguste ; et il garda le silence.
… Combien de temps avait pu durer son itinéraire tant d’années auparavant, à travers les six enceintes ? Endormi par les fumées illusoires du chanvre, Saint-Avit n’en pouvait garder, bien entendu, nulle notion. Il lui parut seulement que, cette fois, le voyage était singulièrement court. En deux heures, ils furent arrivés, portés chacun par huit hommes qui se relayaient, quatre par quatre, dans une espèce de palanquin.
— Ça me rappelle plutôt la façon de faire la route, de Tamatave à Tananarive, à Madagascar, avant la création du chemin de fer : la filanzane et les bourjanes porteurs, risqua Ferrières un peu déçu.
Saint-Avit lui jeta un regard à la fois dédaigneux et choqué. Il se souvenait, lui ! C’était ici le lieu du miracle, de tous les miracles, et tout lui paraissait, de nouveau, devoir être miraculeux.
Un targui noir leur enleva leurs bandeaux.
— Regarde ! cria Saint-Avit, orgueilleusement.
… Car ils étaient sur le même balcon où avait commencé la première et sanglante aventure ! le balcon surplombant le vide, taillé au flanc même de la montagne. Au-dessus d’eux, l’azur. Au-dessous, dans la ceinture large des pics inviolables un paradis terrestre, un beau jardin de rêve. Les palmiers, qui berçaient leurs palmes. Tout le fouillis des petits arbres qu’ils protègent dans les oasis : amandiers, orangers, citronniers, d’autres, beaucoup d’autres encore, que les Occidentaux ne savent nommer. Un ruisseau bleu, tombant d’une cascade, aboutissait à un lac élégant. Vu de haut, il semblait d’une merveilleuse transparence. De grands oiseaux, des pigeons, des tourterelles, tournoyaient en cercle sur ce puits de verdure, et sur le lac, la tache rose d’un flamant rose !
— As-tu vu cela, autre part ? interrogea Saint-Avit, fier et frémissant. Pensais-tu que cela pût exister nulle part ?
— Non, avoua Ferrières, non !… Et alors tout le reste, tout le reste est vrai, sûrement vrai !
— Parbleu, ricana Saint-Avit. Tu en doutais donc encore ?… Tout, tout n’est-il pas ainsi que je l’avais dit ? Mes vieux compagnons, même, ces grotesques… Comme il me tarde de les retrouver, en attendant… elle !
Il demanda au Targui noir, toujours debout à ses côtés :
— M. Le Mesge ?
— Li Mesge ? fit le Targui, en mauvais français-arabe d’Alger : fini-morto !
— Quoi, tu dis ?…
Au même instant, pénétraient dans la vaste salle l’hetman de Jitomir et le révérend Spardek. Saint-Avit se jeta dans leurs bras, les pressa sur son cœur. Ils lui rendirent ses effusions avec usure.
— Et M. Le Mesge ? renouvela-t-il. Pourquoi n’est-il pas avec vous ?
— Hélas, il n’est plus ! dit l’hetman, qui avait gardé son habit vert-bouteille, à revers jaune, éclaboussé d’un gigantesque crachat, argent et émail bleu.
— Le Seigneur l’a rappelé, développa, ou voulut développer, le révérend Spardek : car l’homme marche dans une ombre vaine, il entasse les richesses, et ne peut dire qu’il les récoltera…
— Pauvre, pauvre M. Le Mesge, coupa Saint-Avit. Et lui n’a pas été…
— Mais si ! répliqua presque joyeusement le vieil hetman, Antinéa lui devait bien ça, parce que… enfin, parce que… Il a été galvanoplastisé comme les autres… Je dis comme les autres !…
Il avait un petit rire singulier.
— Voulez-vous, fit-il un peu précipitamment, pour changer de conversation, que nous allions lui présenter nos hommages ?
Ils allèrent, ensemble, jusqu’à la grande salle de marbre rouge, l’immense hypogée, où se tenaient debout dans leur niche, à la lueur des douze hautes lampes de cuivre, les formes immortalisées dans l’orichalque de ceux qu’Antinéa avait aimés. M. Le Mesge avait toujours, sous la couche de métal clair, son crâne chauve, son visage pointu. On lui avait même remis sur le nez, par-dessus ce métal, sa large paire de lunettes vertes. Il occupait la niche 72, et toutes les autres après lui, étaient vides. Lui-même, sans doute, avait pris soin de rédiger son inscription, car elle était soignée : Guillaume Le Mesge, agrégé ès lettres, né à Saint-Étienne, le 17 juillet 1855, mort au Hoggar, le 4 janvier 1902.
Et, en dessous, fièrement :
Tel qu’en lui-même enfin l’Éternité le change !
Et encore, au-dessous, en caractères grecs, ce seul mot :
Ανκινὴμα
— Ankinéma ! Tiens, dit Ferrières, une nouvelle étymologie pour Antinéa, sans doute ?
— Évidemment ! fit l’hetman de Jitomir, avec un petit rire un peu embarrassé, évidemment !
Cependant, avec l’impression qu’il commettait presque un sacrilège, mais la curiosité scientifique l’emportant, Ferrières se risquait à interroger, d’un coup discret de son index replié, quelques-unes des statues métallisées, funèbres et splendides momies. Surpris, il se retourna vers Saint-Avit :
— C’est singulier, dit-il, elles sonnent creux !
— Ah ! fit le capitaine, tristement, depuis que leur pauvre corps est là, dans cette gangue éclatante, il a eu le temps de se dissoudre.
— C’est possible. Tu dois avoir raison… Mais elle, ajouta-t-il, désignant l’effigie de M. Le Mesge, elle donne un autre son. Un son plein…
— Pour le même motif, à l’inverse : il n’y a que cinq ou six semaines…
— Oui, ce doit être cela… Oh ! Saint-Avit, Saint-Avit !
— Quoi ?
— Je m’y connais un peu. Je suis un peu chimiste, un peu géologue, tu ne l’ignores pas. Eh bien !…
— Eh bien ?
— Votre orichalque, mon ami, ce n’est que du plâtre métallisé, patiné en couleur bronze argenté, comprenez-vous !
— Allons ! Allons ! Vous êtes fou !
— J’en suis sûr !… Et voilà encore autre chose. Le marbre, le marbre rouge de cette salle !… du stuc, mon cher ami, du simple stuc poli, comme dans le hall de la Tunisie à l’Exposition universelle de 1900 — et reposant sur de simple staff — de l’étoupe, des bouts de bois et du plâtre, j’en jurerais !
— Tu es idiot !
— Ma foi, regarde toi-même !
Le capitaine de Saint-Avit se tourna vers l’hetman et le révérend. L’hetman se prit à chantonner :
Dis-moi, Vénus, quel plaisir trouves-tu…
Et le révérend Spardek, d’un air concentré, ayant tiré de sa poche le Book of Common Prayers and Administration of the Sacrements, l’ouvrait pour se donner une contenance.
La situation fut sauvée, pour l’instant, par Céghéir-ben-Cheikh, qui annonça, d’une voix grave :
— Messieurs, la Reine !
A la même seconde, on perçut, venant du dehors, un cliquetis singulier, si semblable au bruit d’une mitrailleuse enrayée quand son tireur essaie de la remettre en état, que le lieutenant Ferrières, instinctivement, porta la main à l’étui de son revolver ; mais cet étui était vide, par le soin pieux de Céghéir, sans doute.
… Antinéa parut. Ferrières la reconnut à l’immense pschent dont s’alourdissait son front, aux deux uraeus, à son collier d’émeraudes. Faut-il dire que ce fut à cela seulement ? Ferrières se rapprocha de Saint-Avit, et murmura discrètement à son oreille :
— Dis donc, est-ce qu’elle n’a pas un peu forci, depuis six ans ?
Le capitaine eut un mouvement d’indignation, puis de mélancolie.
— Eh ! Eh ! continua Ferrières. Te rappelles-tu le mot de Chérubin sur la marquise d’Almaviva : « Qu’elle est belle, mais qu’elle est imposante ! » Je t’accorde qu’elle est belle, — si l’on veut, — mais elle est surtout imposante !
Antinéa continuait d’avancer. Les six Touareg noirs et Céghéir-ben-Cheikh abîmèrent leur front sur le sol. Alors, on entendit encore le déclic de la mitrailleuse supposée. Mais le fait est que la descendante des Dieux-Rois d’Égypte montrait à cette heure des propensions fâcheuses à l’obésité.
— Tu es donc revenu ? demanda-t-elle à Saint-Avit avec la même majesté qu’auparavant.
— Je suis revenu, comme vous voyez, dit le capitaine, assez froidement.
— … Et ça t’embête, maintenant, d’être revenu ! Allons, avoue que ça t’embête ?
— Moi, madame, non ! protesta Saint-Avit avec une fausse chaleur. Croyez bien que… Mais ce langage un peu vulgaire chez une souveraine… C’est cela sans doute qui m’étonne, me désarçonne un peu…
Il bafouillait. Pour se rattraper, il interrogea d’un ton sévère :
— Et puis, il y a tant de choses ici, tant de choses ! dont je ne m’étais pas aperçu, lors de mon premier séjour. Ces statues sous lesquelles il n’y a vraisemblablement rien, ce stuc vulgaire, ce staff… Ma parole, j’avais la berlue, la première fois ! On dirait d’un hammam ici ! Le hammam de la rue des Mathurins !
— Je crois qu’on a assez parlé, fit Antinéa bonnement, et de la façon la plus naturelle : la scène doit être tournée et bien réussie. Allons prendre l’air !
C’est ainsi que, une fois sortis, Saint-Avit et Ferrières purent s’aviser que ce déclic de mitrailleuse, qui les avait si fort inquiétés, provenait pacifiquement de la manivelle d’une machine dont l’objectif n’avait jamais lancé un projectile. L’opérateur était en train de replier le voile noir dont il avait couvert sa tête.
— Ainsi, vous ne m’aimez plus, mon ami ? reprocha très doucement Antinéa au capitaine. Et pourtant vous étiez venu… Ah ! que vous autres hommes êtes donc sensibles aux vaines apparences. Tout ce changement, parce que je pèse un peu plus à la balance de mon cabinet de toilette !
— Madame, jura Saint-Avit, il n’en est rien, mais j’étais venu… oui, j’étais venu pour vous faire mes adieux : j’ai l’intention de me faire chartreux.
— Puisqu’il en est ainsi, fit la reine, pourquoi ne pas tout vous dire ?… Retournons un instant, si vous le voulez bien, dans cette salle que nous venons de quitter.
Elle les mena devant la statue qui perpétuait M. Le Mesge et lut, à haute voix, le dernier mot de l’inscription :
Ἄνκινήμα, Ankinéma, prononça-t-elle.
— Une autre étymologie pour votre nom sacré ? insinua Ferrières, avec une nuance d’ironie.
— La vraie, celle-là, lieutenant ; de an, suffixe malgache, qui indique un lieu, une place, et de « cinéma », tout simplement ! Cinéma comme on l’entend aujourd’hui en français, et dans le monde entier. Par le changement du kappa en tau, et du mu en nu, cela fait…
— Eh quoi, vous seriez ?…
— Princesse de cinéma, tout bonnement. Engagée depuis dix ans par la maison Baumont, Nathé et Cie.
— Mais, dans ce cas, descendez-vous des Pharaons d’Égypte et de l’irrésistible Cléopâtre ?
— Pensez-vous : J’étais danseuse au grand Casino de Tunis !… Avouez qu’ils ont bien fait les choses, Baumont et Nathé. Avoir construit tout ce fourbi dans le Hoggar !… C’est du chiqué, c’est vrai, mais tout de même ça coûte !
— Et les jardins, ces beaux jardins, ce paradis terrestre ?…
— Voyons, vous devriez le savoir ! C’est copié sur le Jardin botannique d’Alger !
— Bon Dieu ! s’écria Saint-Avit, comment ne l’avais-je pas reconnu !
— Ah dame, fit Antinéa, une fois qu’on s’est mis autre chose dans la tête ! Et c’est tout l’art, ça, tout l’art… Mettre les gens en état de crédibilité, comme disait M. Le Mesge notre metteur en scène.
— M. Le Mesge était votre metteur en scène ?
— Eh oui ! Et ça ne l’empêchait pas de jouer, pour économiser les frais, n’est-ce pas, qu’il les composait bien, les rôles de vieil universitaire ? Il l’avait été, du reste : l’agrégation des lettres mène à tout, à condition d’en sortir.
— C’était un as ! déclara gravement M. Spardek.
— Un as ! confirma l’hetman.
— Et ces messieurs également, j’imagine ?…
— Mais oui, engagés par Baumont et Nathé. Céghéir de même, avec cette différence qu’il vient d’Alger, quoiqu’il ait vendu des tapis de jute dans les cafés, à Paris, avant la guerre. Bon artiste, aussi n’est-ce pas ? Un acteur né. Et si photogénique !
— Et songer, gémit subitement Saint-Avit, dire que c’est pour ça, pour ça seulement, que j’ai tué Morhange !
— A vrai dire, reconnut Spardek, nous n’avions pas supposé que vous pousseriez la crédulité de votre imagination aussi loin que de commettre ce meurtre. Mais que voulez-vous !… Et puis, quand vous pensiez que tout notre truquage de l’Atlantide était arrivé, vous n’aviez pas le remords de l’avoir tué. C’était terriblement immoral, yes, awfully immoral ! Vous auriez été damné. Maintenant vous en avez des remords : ça vaut mieux. Ça vaut beaucoup mieux, pour votre salut éternel… Je crois décidément que vous allez vous faire chartreux… Tenez, voulez-vous promettre de nous laisser tourner votre entrée ?… Ça donnera un film épatant.