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Quand le rideau s'est baissé

APRÈS LA MORT DES PRÉTENDANTS

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Télémaque ne se pouvait consoler d’avoir quitté Calypso. Pour Ulysse, il ne savait plus : il y avait eu, dans son existence aventureuse, trop d’événements, et de femmes. Cette même Calypso, il l’eût assez volontiers abandonnée à son fils : « Car je suis trop vieux, songeait-il parfois, pour vivre dans une grotte, même avec une déesse, et qui de vous veut faire un immortel ; à mon âge un peu plus de confortable est nécessaire, et Pénélope, que je viens de retrouver, tient admirablement ma maison : je lui dois rendre cette justice. Mais Nausicaa n’eût-elle pas montré les mêmes qualités ? Depuis l’unique jour que je la rencontrai, sur les bords de la rivière au beau cours, dans l’île des Phéaciens, je n’eus plus jamais le bonheur de jouir de sa présence. C’était une vierge ; elle rentra dans le gynécée. Je ne vis alors que le roi Alcinoüs et sa prudente épouse ; et encore celle-ci seulement à table, devant les mets nombreux qu’elle servait debout, sans en prendre sa part, et les cratères pleins d’un vin noir, épais, qu’elle mêlait d’eau dans la mesure qui convient, avant de les présenter aux convives. Chaste épouse de son maître, muette, active, décente, en tous points semblable à ma Pénélope ; et j’en versai, par souvenir, des larmes que je dissimulai : je suis un héros ! Pourtant, c’est vers Nausicaa que s’égare ma mémoire, et je n’y puis rien. Je la revois toute jeune, si belle que, par un mensonge semblable à la vérité, je la nommai « déesse » ; cependant à la manière dont elle lavait son linge, je me persuade que ses mérites ménagers, pour peu que ma vieille Euryclée la conseillât de son expérience, eussent bientôt égalé ceux de Pénélope… »

Même les jours hasardeux qu’il avait coulés près de périlleuse Circé lui suggéraient des sentiments fort troubles. Toujours fier de l’avoir vaincue, il aurait souhaité, à cette heure, recommencer. Enfin il se disait : « J’ai connu Hélène ! C’est moi qui la rendis à ce médiocre Pâris. Pourquoi ? Je me demande à cette heure pourquoi ? Encore que, par la volonté de Zeus sans doute, il ne reste plus un seul cheveu sur ma tête, ma vigueur est intacte, elle est invincible : je pus, il n’y a qu’un instant, tendre l’arc qui me venait, par son fils, d’Euryte, le plus fort des hommes ; par lui, je sus immoler les Prétendants. Enfin, il y a ma ruse !… Hélène… celle-là… Si j’avais voulu !

Au moment qu’Ulysse et Télémaque se laissaient aller à ces pernicieuses rêveries, les choses dans Ithaque semblaient toutefois reprendre un cours paisible. Même Eupithe, père de cet insolent et charmant Antinoüs, le premier des Prétendants que les flèches d’Ulysse venaient de précipiter dans le sombre Hadès, se résignait, en apparence, aux cruelles décisions du Destin. A ceux qui venaient lui dire : « Eupithe, fils d’Évandre, vingt-quatre de nos familles sont en deuil. Douze de nos fils, douze de nos filles ont succombé sous les coups de cet homme impitoyable, de son fils, ce jeune loup, et de leurs serviteurs. Douze jeunes gens, la fleur d’Ithaque, tous beaux, aussi bons à la chasse qu’à la guerre ; même Léode, qui ne leur avait jamais fait de mal, et les suppliait, embrassant les genoux du farouche Ulysse. Mais lui, à parcourir si longtemps des contrées barbares, est devenu barbare ; il lui trancha la tête alors que cet enfant désarmé implorait la lumière. Douze jeunes filles, nos filles, qu’il a fait étrangler, voulant que leur mort fût honteuse, et dont le seul crime était de n’avoir point repoussé l’amour de nos fils. Cela se peut-il supporter ? » A ceux-là Eupithe répondait : « Je sais, je sais… Mon cœur aboie dans ma poitrine comme une chienne qui a perdu ses petits… Mais c’est le moment qu’on doit prendre les faucilles pour trancher au-dessus de terre, dans les éteules, la tige du froment. Ensuite viendra la cueillette des olives. L’huile et le blé sont la moelle des hommes ; mes amis, ne l’oubliez pas ! Plus tard, on verra, on verra… »

Par le soufre et par le feu, des femmes, ses esclaves, avaient purifié la demeure d’Ulysse. On ne sentait plus, dans son téménos, cette âcre fumée du sang qu’il avait eu tant de plaisir à respirer, puis, refroidie, lui était montée avec dégoût, du ventre aux lèvres. Ces mêmes femmes, à cette heure, les mains lavées pour éviter le retour sur elles des ombres irritées des victimes, préparaient les nourritures. C’était une odeur saine de grains de girofle, de thym, de sauge, de safran ; mêlée à celle de la graisse et des viandes, dans les vastes estomacs de bœufs grillés au-dessus des foyers ardents, elle achevait de chasser l’autre. Et Pénélope apaisée, orgueilleuse, ordonnait ces travaux.

Pourtant elle-même, elle-même, Pénélope ne tarda pas à éprouver dans son cœur une sorte de funeste et détestable ennui. Cela vint d’abord, à ce qu’il lui parut, de ce fait inattendu, et pourtant bien explicable, que désormais les soins de ce commandement domestique lui donnaient moins d’occupation. Durant dix longues années elles avait dû nourrir ces douze Prétendants, et leur suite, et Iros, le mendiant commissionnaire de leurs galanteries, et Phémios, l’aède qui chantait au milieu d’eux dans leurs festins, et Médon, le héraut. Tant de soucis intérieurs, outre le regret cruel de ne connaître point le sort de son époux, et cette toile sans fin qu’elle tissait le jour pour la défaire la nuit, lui faisaient considérer alors qu’elle était la plus malheureuse des femmes. Voici maintenant qu’elle ne savait plus que faire des heures, entre Ulysse et Télémaque, tout seuls ! Elle trouvait le téménos bien vide, l’existence trop unie. Elle se le reprochait : « J’eusse commis une mauvaise action, se disait-elle, de m’en aller chez des hommes étrangers, avec mes bœufs, alors que mon époux vivait encore ! » Mais elle ne pouvait s’en empêcher. Il lui arrivait, fermant les yeux dans sa rêverie, de revoir tous les Prétendants : ce bel Antinoüs, Ctésippe, Agélaüs, Eurymaque, Léode fils d’Aenops, Melanthios, Amphinome, Amphimédon, Démoptolème, Pisandre, Eurydamas, Polybe. Elle oubliait leur insolence, et même comme, encore qu’ils voulussent la rendre infidèle à Ulysse, et l’emmener dans leurs demeures avec tous ses biens, ils la trahissaient sous ses yeux avec des servantes. Ils étaient bruyants, elle les voyait gais ; querelleurs, elle ne voulait plus s’en souvenir que braves et jeunes. Pénélope évoquait leurs chants, leurs jeux, les chasses ardentes où ils l’emmenaient, leurs grands cris joyeux quand le taureau sauvage, pris dans un filet entre deux oliviers, se préparait à lutter, les cornes basses, piétinant de ses sabots la terre sablonneuse. Elle regrettait le noble aède Phémios qui, bien qu’Ulysse lui eût fait grâce, n’osait plus reparaître, craignant un retour de la colère de ce héros subtil et violent, et jusqu’à Iros, le douteux Iros lui-même. Consciente d’avoir fait au devoir un difficile sacrifice, elle en demeurait satisfaite, mais eût souhaité qu’Ulysse en manifestât quelque reconnaissance, alors qu’il prenait l’honnête conduite de son épouse, au cours de ces dix années d’épreuves, comme allant de soi, honorable mais naturelle.

Ulysse, lui, sans jamais se lasser, reprenait les longs récits qu’il avait faits au roi des Phéaciens, Alcinoüs ; il y ajoutait, il est vrai, de nouveaux détails. Mais Pénélope, connaissant son époux, se méfiait un peu de son imagination. Et bientôt, du reste, le Cyclope, Circé, les Lestrygons, la descente dans l’Hadès, les Sirènes, Charybde et Scylla, les bœufs d’Hélios, Calypso, les Phéaciens, Nausicaa, malgré ces embellissements apparurent fixés dans leurs traits définitifs : car un conteur, même habile et de génie, ne renouvelle plus sa forme, une fois qu’il la tient, et la croit parfaite… A ce moment une idée importune envahit le cœur de Pénélope et l’assombrit : Circé, Calypso, Nausicaa, tant d’autres encore, sans doute ? Elle avait vingt ans au départ d’Ulysse, et quarante à cette heure : dix ans de guerre, et dix ans de voyages, qu’Ulysse semblait avoir bien employés : mais elle ! A l’attendre elle avait usé sa vie. Et qu’en retirait-elle ? Pas même un grand merci… Et tandis qu’Ulysse, dans un repos qu’il croyait avoir bien gagné, ne pouvait s’abstenir de songer à tant d’aventures agréables, et dont, malgré le plaisir qu’il avait à parler, il gardait secrètes une partie, Pénélope jalousait le mari que pour elle il eût pu être, au cours de ces vingt années d’absence, et qu’il n’avait pas été.

Cependant les navigations qu’il avait accomplies, les connaissances qu’il avait acquises, sous la conduite du sage Mentor, des mœurs et des coutumes des pays étrangers, en des explorations qui l’avaient mené des bords du Nil aux ports de la Sicile, des plages de la Grande Grèce aux rivages phéniciens, avaient inspiré à Télémaque le goût de la politique. Il pensait s’y connaître désormais en cette matière. S’exprimant là-dessus en paroles abondantes, il jugeait Ithaque mal gouvernée.

En fait, elle l’était peu, ou pas du tout. La longue absence d’Ulysse avait laissé prendre, aux sujets de son petit royaume, des habitudes d’indépendance qui choquaient Télémaque. Les uns tiraient à droite, les autres à gauche ; tous n’en faisaient qu’à leur tête. Le prudent Ulysse cherchait à ne heurter personne de front : il n’avait jamais été, en somme, que le premier parmi les égaux, un grand et riche laboureur guerrier parmi d’autres laboureurs opulents et guerriers ; ses biens, pendant la guerre de Troie et ses courses marines, avaient manqué de la main et de l’œil du maître, souffert des dilapidations, des excès des prétendants : son expérience avisée, sa grande sagesse lui conseillaient de rétablir d’abord sa fortune pour regagner son influence ancienne ; se faire de nouveaux clients parmi les pauvres gens ; sur les marchés d’Asie et de Crète, en échange de son blé, de son huile, de son vin, se procurer des esclaves et des bœufs en plus grand nombre ; enfin entreprendre un commerce avantageux avec ses voisins et les navigateurs venus des îles environnantes, de l’Attique, des nomes populeux d’Égypte, de Crète, de Syrie, de la mer lointaine même qui s’élargit au delà de l’Hellespont ; encourager par conséquent la dépense chez tous en maintenant chez soi, avec le faste nécessaire à l’honneur de sa maison, une honnête économie.

Ces vues raisonnables, mais sans grandeur ni générosité, ne pouvaient convenir à Télémaque :

— Mon père, disait-il parfois, nous devrions faire comme à Salente.

— Comment donc fait-on à Salente ? demandait Ulysse. J’avoue, reconnaissait-il, de mauvaise grâce, que je n’ai jamais visité ce royaume.

— Une administration rigoureuse et salutaire, répondait son fils, y multiplie les lois pour faire le bonheur des citoyens. On les voit divisés en sept classes, où ils sont assujettis à rester, sous peine d’amende ; chacun ne doit posséder qu’une fortune restreinte, la propriété y est limitée aux besoins de chaque famille ; il y est défendu d’y faire du vin ou d’autres breuvages enivrants, dont la vente est réservée à ceux qui distribuent les remèdes, et aux prêtres, pour les sacrifices ; des magistrats spéciaux veillent sur les mœurs des particuliers, punissent sévèrement leurs écarts ; les terres en friche y sont lourdement taxées, tandis que les mieux et les plus avantageusement cultivées bénéficient d’un régime de faveur.

— Cela revient, observa Ulysse, à exiger de l’argent de ceux qui n’en ont point, en épargnant ceux qui en possèdent. Outre que cela ne me paraît point très équitable, j’imagine que cette méthode ne doit point remplir les coffres du prince de ce pays.

— De plus, poursuivit Télémaque, on y a interdit l’usage de l’or et de l’argent. On y pratique l’échange direct.

— Cela, répliqua Ulysse, ne me paraît point de nature à encourager les affaires. Pour le reste j’ai observé, au cours de ma vie et de mon administration, que les gouvernements qui durent le plus longtemps sont ceux dont les gouvernés perçoivent le moins l’existence ; à vouloir faire le bonheur des gens on les ennuie, parce qu’ils n’ont pas là-dessus les mêmes goûts que leurs maîtres : ils préfèrent même payer un peu plus, du moment qu’on les laisse tranquilles.

— … Mais ce peuple de Salente, continua Télémaque, si exactement administré, réparti en classes, en légions, phalanges, cohortes, centuries, le pouvoir y allant, militairement du haut en bas, sous un autocrate absolu, est toujours admirablement entraîné à la guerre.

— J’ai fait celle de Troie, répondit Ulysse, et elle durerait encore sans un cheval de bois, stratagème qu’il ne serait guère à propos d’employer indéfiniment. Une fois qu’on a commencé, on ne sait jamais quand et comment cela pourra finir. Or, quand un peuple est entraîné à la guerre, sous des chefs dont elle est la seule raison d’être, il est inévitable qu’il la fasse : il n’en résulte rien de bon pour lui, ni pour personne. Télémaque, mon fils, propose-moi autre chose.

Mais Télémaque tenait à son idée. Il rougissait d’être un gouvernant qui ne gouvernait pas. Il avait avec Ulysse de longues discussions. Celles-ci paraissaient fastidieuses à Pénélope. Alors elle voyait plus distinctement, dans le silence qu’elle gardait, le visage des Prétendants ; ceux-là ne songeaient qu’à s’amuser.

Télémaque, malgré son père, entreprit de réformer Ithaque sur le modèle de Salente. Il partagea les bœufs, les champs et les pieds d’oliviers entre tous les citoyens, créa une monnaie sans valeur, de terre cuite, à la place de la monnaie d’or et d’argent, défendit l’usage du vin et fit régner la vertu. Comme Ulysse l’avait prévu on ne lui en sut aucun gré. Tout le monde était mécontent : les riches d’être dépossédés, les pauvres, qu’il pensait avoir satisfaits, de se voir payés en tessons que refusaient les marchands étrangers, les aèdes parce qu’il ne leur était plus permis de chanter comme auparavant, et tous parce que Bacchus ne venait plus égayer leurs festins. Télémaque connut donc d’amères désillusions, et enfin la révolte du peuple d’Ithaque. Elle débuta de la façon la plus simple du monde : on ne lui obéit plus, ni à Ulysse qui laissait faire. Car, n’approuvant point, un grand découragement tombait sur ses épaules, et il se disait parfois, considérant son grand arc et ses flèches : « Il est des maux contre lesquels les armes sont sans force ». Il se sentait triste à mourir.

La famille du Laërtiade ne dominait plus que sur ses propres terres ; encore Eupithe, père d’Antinoüs, et les parents des onze autres Prétendants, y venaient-ils pousser des incursions fréquentes, emmenant le bétail et coupant les oliviers, par manière de représailles pour la mort de leurs fils. Télémaque ne s’avouait pas vaincu, mais il accusait de son échec l’inertie de son père, et même de ses gens, dédaigneux des réformes. Il était brave, il obtint des victoires dont le succès ne durait point : il fit de grands carnages inutiles. Dans l’espoir de tempérer ses acharnements, Pénélope le voulut marier. Il ne s’y opposa point.

— Je me souviens, dit-il… Il y avait, avant mon départ, Myrte, Néère, Lygie, la douce Eudore…

— Vous ne citez, répondit Pénélope, étonnée, que celles qui ne sont plus !…

En effet, c’était les noms des amantes des Prétendants. Et Télémaque se souvint d’elles comme il les avait vues pour la dernière fois : étranglées, suspendues par l’ordre d’Ulysse à un câble noir qui, d’une colonne du téménos, allait à une autre colonne : telles des grives, les ailes mortes, aux lacets d’un chasseur.

— C’est vrai, fit-il étonné à son tour. O mère ! sans doute est-ce l’habitude des voyages : je ne pourrai plus désirer que ce qui n’est pas ici, ou n’y sera plus jamais !

Dans le fond de son cœur, il ne pensait toujours qu’à la divine Calypso. Un jour Pénélope lui dit :

— Mon fils, si tu restes ici, on t’assassinera… Va la rejoindre !

— Oh ! ma mère, dit-il, vous le permettez ?

Il y avait dans sa poitrine des grondements, comme d’un torrent dans un abîme. A voix basse, et contenant ses larmes, Pénélope répondit :

— Mon fils, oui !

Elle lui procura une nef noire, avec six paires d’avirons, une voile, un treizième aviron, encastré entre deux ais de chêne poli, pour le gouvernail, des pains ronds, du vin, des olives bleuâtres, un estomac de bœuf, farci de viandes et d’épices, et le conduisit un matin vers la plage, du côté où soufflait le vent favorable.

— Mère, je reviendrai ! dit Télémaque.

Elle répondit :

— Je ne crois pas !

Et l’ayant baisé au front, sur les cheveux, comme quand il était petit, retourna vers sa demeure.

Ulysse ne s’aperçut que le soir de la disparition de Télémaque. Il s’informa.

— Il est parti ! dit-elle.

Ulysse fut longtemps sans rien dire, assis devant le foyer, les joues dans ses mains. A la fin, il leva des yeux lourds :

— Il a bien fait ! dit-il seulement.

Mais, à compter de ce jour, Pénélope alla souvent sur cette même plage, d’où les rameurs, sur le sable, avaient fait glisser la nef qui emportait son fils. Regardant l’horizon, elle ne le trouvait jamais assez clair, jusqu’à l’endroit où tombait le ciel. Elle essayait de s’imaginer la lointaine Ogygie, une grotte enlacée de pampres aux grappes mûrissantes, et Télémaque, devenu immortel par l’amour d’une immortelle. Elle voulait se persuader qu’elle était heureuse qu’il fût sauvé, et ne mourût point tant qu’il y aurait des dieux et de l’amour ; n’y parvenant point, son cœur lui pesait.

Un soir qu’elle s’en revenait, Pénélope rencontra Iros, qui lui fit signe, avec mystère, de le venir écouter, en se cachant.

— Antinoüs n’est pas mort, dit-il. Une femme de ta propre maison l’a recueilli au milieu des cadavres : il respirait encore : même les flèches d’Ulysse ne sont pas toujours mortelles. Eupithe l’a soigné, guéri en secret. Il dit qu’un jour son fils sera roi d’Ithaque ; il ne faut qu’attendre. Et lui, Antinoüs, te désire encore. Il m’a chargé de te l’apprendre : tu seras reine avec lui comme avec Ulysse.

Les lèvres de Pénélope frémirent, telle une blessure qui se rouvre. Elle éprouvait un épouvantable émoi. Comme Antinoüs était beau ! Comme il était jeune, fort ! Assurément si le héros Ulysse ne l’avait abattu par surprise, lui le premier !… Et dix ans, onze ans, auparavant, à cette heure, il jurait déjà : « Il faut que tu sois mienne ! »

— Je revivrais ! songeait-elle, orgueilleuse et tremblante je revivrais !

… Tais-toi, cria-t-elle tout à coup. Lâche ! Esclave, fils d’esclave !… Si tu ajoutes un mot, je te livre à Ulysse !

— Mais pourquoi ?… demanda Iros.

— Ton âme ne saurait comprendre. Va-t-en !

Elle venait de penser : « Je suis… j’étais Pénélope. Il convient que je le sois toujours… Longue, longue, inutile et glorieuse lutte contre moi-même, lutte affreuse de vingt années, te rendrais-je encore plus inutile et dérisoire en me déshonorant, maintenant, maintenant ! Il est trop tard. Quelques mois d’un faux bonheur, et ce serait l’opprobre, l’abandon… oh ! non, non ! Pénélope restera la malheureuse et fière Pénélope, ou alors, elle ne serait rien ! »

Elle ne dit pas un mot à Ulysse de sa rencontre avec Iros. Ne voulant point céder à Antinoüs, elle ne voulait pas non plus que son époux le tuât. Mais à compter de cet instant, Pénélope alla souvent verser de l’huile et du vin sur la tombe de ces jeunes gens qui l’avaient trop vainement aimée. Elle n’avait, de sa fidélité, nul regret qui fût indigne d’elle ; pourtant un remords mélancolique. Ce fut à cette place que la trouva, un matin, la mère d’Amphimédon, qu’Ulysse avait envoyé dans l’Hadès. Cette femme tenait une fourche à la main ; dans la haine qu’elle nourrissait contre toute la maison du meurtrier, des pointes aiguës de cette fourche elle traversa le foie de l’épouse d’Ulysse. En tombant, Pénélope eut un douloureux sourire.

— C’est bien, c’est très bien ainsi, dit-elle.

Des jeunes hommes étaient accourus, trop tard, à son secours.

— Comme elle était belle, encore ! dit l’un d’eux essayant de la relever.

Alors Pénélope, rouvrant les yeux, murmura d’une voix étrange :

— Merci !

Car elle était satisfaite de mourir sans avoir subi l’humiliation que l’âge impose aux femmes.

Il n’y avait plus qu’Ulysse. Montant dans la chambre haute où Pénélope gardait le trésor de ses beaux vêtements de lin et de laine, la chambre secrète, au seuil de chêne, qu’autrefois un habile ouvrier avait taillé dans le bois plein, tirant les lignes au cordeau avant d’y ajuster la porte brillante, qui résonne comme un taureau mugit dans un pré, quand l’ouvre la clef insinuante. Ulysse prit les étoffes brodées à la main, enrichies de plaques d’or qui figuraient des fleurs, des abeilles, des poulpes marins. Il prit les somptueux bijoux d’or, sertis de gemmes rouges, vertes, bleues, honneur de la chaste Pénélope : et, afin que tout cela pût la suivre dans l’Hadès, il le brûla sur le bûcher funèbre. Et il immola tous ses bœufs. Ce fut une large hécatombe, dont les vivants s’émerveillèrent, et qui réjouit l’ombre chère du corps divin qui n’était plus.

Ulysse lui avait donné tout ce qu’il possédait. Il s’assit encore une fois dans sa maison solitaire. L’heure marquée par Tirésias avait sonné ! Lui aussi devait partir, errer de nouveau longtemps, jusqu’à sa vieillesse, afin que s’accomplît le sort qui était sur lui, et qu’il rencontrât, aux extrémités du monde, des hommes qui n’ont jamais vu la mer, ne salent point ce qu’ils mangent, ignorent les nefs aux proues éclatantes, teintes de cinabre, et les avirons, membres agiles de ces nefs vivantes.

Il descendit vers la plage. Déjà les matelots, attentifs à ses ordres, finissaient d’entasser, dans la panse de la barque longue, les outres de vin noir, les viandes fumées, les olives, le pain deux fois recuit. Ayant tendu les câbles goudronnés, rempli d’étoupes et de brai les jointures étroites de la quille, ils poussaient, à force de bras, la nef dans la mer, nourrice des poissons et des hommes. Et comme, d’un œil exercé, Ulysse contemplait leurs travaux, voilà qu’il sentit, sur sa main, quelque chose de doux et de mouillé comme une larme. Il se retourna, étonné qu’un être au monde eût pitié de lui, et pleurât son départ. C’était Argos, son chien, le même qui, le premier, l’avait reconnu chez Eumée, le porcher, à son retour dans Ithaque. Toujours galeux, couvert de vermine, misérable, affamé, c’était lui encore qui, le dernier, lui disait adieu, semblant vouloir faire entendre : « Il y a toujours quelqu’un qui t’aime ! »

— Tu viendras donc, Argos, tu viendras avec moi, puisque toi, du moins, tu ne m’as pas oublié !…

Alors, le prenant par la peau du cou, il le jeta dans la barque.

Mais le chien, en ayant fait deux fois le tour, flairé le bordage, les agrès, les bancs fraîchement grattés à la doloire, fit un grand bond, et s’enfuit, parce que, décidément, il avait trop peur de cette onde remuante, amère, et se méfiait de cette chose creuse, à l’odeur inconnue.

Ainsi s’en fut Ulysse, le héros, selon l’ordre du Destin, implacable aux hommes qui vieillissent, seul, seul, infiniment seul, pour errer vers des terres lointaines, longtemps, avant de mourir, parmi des peuples qui ne connaissent pas le pain.

Cependant il s’écriait, inébranlable :

— Qu’importe ! Allons ! Quels que soient les douleurs, les maux, les deuils, les déceptions, les abandons ! Quels que soient les lâchetés des vivants, le silence atroce des morts, la perfidie des hommes, les pièges de la mer insidieuse, un jour je redeviendrai Roi. Non ! Car je n’aurai jamais cessé de l’être !

Invisible, au-dessus de sa tête, Athène l’agréait.

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