← Table of contents
Quand le rideau s'est baissé

LE JUGEMENT DE SALOMON

Reading edition

En ce temps-là, les Israélites ayant exterminé les Amalécites, les Gabaonites, les Jébuséens et pris Jérusalem, étaient établis en Palestine. Mais aucun temple ne s’élevait encore sur la sainte colline, ils continuaient, ainsi que leurs ancêtres, à sacrifier sur les hauts lieux.

Pourtant Salomon déjà était roi parmi les rois, bien que son cœur fût demeuré simple. Il disait humblement au seigneur : « Voici maintenant, ô Éternel, mon Dieu, que tu fais régner ton esclave à la place de David, mon père, et moi je ne suis qu’un tout jeune homme, je ne sais pas me conduire. Saurais-je alors conduire ce peuple que tu as choisi, ce grand peuple, multitude qui ne se peut compter ? Montre-moi la voie qui est la bonne voie. Donne à ton serviteur un cœur intelligent !… »

Et comme cette prière était droite, elle plut à l’Éternel. Et l’Éternel favorisa les entreprises de Salomon et de son peuple. Les hommes de Judas et d’Israël étaient comme les grains de sable au bord de la mer, innombrables. Ils mangeaient, buvaient, se réjouissaient dans la sécurité ! Et Salomon dominait sur tous les royaumes, depuis l’Euphrate jusqu’au pays des Philistins et la frontière d’Égypte. Leurs rois lui apportaient des présents, ils lui étaient assujettis. Depuis Dan jusqu’à Bershéba, Juda et Israël habitaient dans la paix, dans la gloire, chacun sous sa vigne et sous son figuier.

Et il fallait chaque jour à Salomon, pour la foule des officiers, des esclaves, des femmes qu’il nourrissait dans son palais, trente cores de fleur de farine et soixante cores de farine, dix bœufs gras et vingt bœufs des pâturages, et cent moutons, sans compter les cerfs, les gazelles, les daims, les volailles engraissées. Il avait quarante mille attelages de chevaux pour ses chars, douze mille cavaliers. Et douze intendants, chacun durant un mois administrant une province, fournissaient de vivres le roi Salomon, et ceux de son palais, et ceux de son armée. Ils ne laissaient rien manquer, faisaient aussi venir l’orge et la paille pour les chevaux de trait et les chevaux de guerre, chacun selon sa charge au lieu où ils étaient : car tout était bien ordonné.

Et par surcroît l’Éternel avait donné à Salomon un esprit aussi vaste que la mer, toute la mer ! Un génie d’entre les génies, une sagesse d’entre les sagesses. Il était plus savant que tous les sages d’Orient, que tous les mages d’Égypte et d’Assyrie. Plus sage qu’aucun homme sous le ciel — plus sage qu’Etnan l’Ezrachite, et Calchol, Hénan, Darda, les fils de Machol — et sa réputation s’étendit sur toutes les nations d’alentour.

Or, un jour, deux femmes de mauvaise vie, mais dont l’une était riche des générosités de ses amants, et l’autre bien pauvre, se présentèrent ensemble devant lui. Et l’une de ces femmes dit :

— Ah ! mon Seigneur ! Mon Seigneur ! Nous demeurions dans la même maison, cette femme et moi, et je suis accouchée près d’elle dans cette maison-là. Et, la troisième veille après mes couches, cette femme est accouchée à son tour…

… Car, du temps de Salomon, les prostituées avaient des enfants comme les autres femmes, et s’en faisaient gloire. Elle continua :

— Il n’y avait personne avec nous dans cette maison, nous étions seules. Or, le fils de cette femme est mort pendant la nuit, parce qu’elle l’avait étouffé par mégarde en s’endormant sur lui. Alors elle a pris mon fils, et près de moi elle a mis son fils, qui était mort. Et quand j’ai regardé, le matin, à mon réveil, j’ai dit : « Non, ce n’est pas celui-ci. Ce n’est pas le fils de ma chair, que j’ai enfanté ». Mais elle a répondu : « Tu mens ! Celui qui est mort est ton fils, celui qui est vivant est mon fils ! » O Roi, juge entre nous deux !

Et Salomon les ayant écoutées toutes deux, ordonna :

— Qu’on m’apporte une épée !

Et une épée lui ayant été apportée, il commanda encore :

— Tranchez en deux l’enfant qui vit, et donnez-en une moitié à l’une, une moitié à l’autre.

Mais l’une de ces femmes cria :

— Ah ! Mon Seigneur ! Non ! Donnez plutôt à celle-ci cet enfant, mais, qu’il ne meure point !

Tandis que l’autre accordait :

— C’est bien, qu’on le coupe en deux. De la sorte il ne sera ni à moi, ni à elle.

Alors Salomon décida :

— Donnez l’enfant à celle qui ne veut pas qu’il meure, c’est celle-là qui est la mère.

Et tout Israël connaissant son jugement, considéra qu’il y avait en lui une sagesse divine, et le bruit s’en répandit jusqu’à l’Égypte et la Mésopotamie. Et lui-même s’élargit dans son cœur, il s’épanouit dans sa fierté, songeant : « Je sais tout, en vérité, je vois clair, il n’y a rien de caché pour moi. » Ses grandes richesses aussi lui donnaient de l’assurance. Et c’est après ce jugement que, certain de ne pas se tromper, il prononça trois mille sentences. Puis il se mit à parler de tous les arbres, depuis le cèdre qui est au Liban, jusqu’à l’hysope qui sort de la muraille, et aussi de tous les animaux, des oiseaux, des reptiles et des poissons. Et il en faisait ainsi en raison de la grande confiance qu’il avait acquise en lui-même.

Vingt ans plus tard, un jour qu’il était assis sur son trône d’ivoire, garni d’or fin, avec six marches pour y monter, un dossier bien arrondi, et deux lions d’or qui soutenaient les accoudoirs, il distingua un jeune homme qui se tenait devant lui dans une attitude de reproche et de tristesse. Et Salomon, fils de David, eut l’idée qu’il l’avait déjà vu aux audiences précédentes, ce qui était la vérité : car nul jamais n’osait adresser la parole au roi sans y être autorisé, et il fallait parfois attendre longtemps avant qu’il s’aperçût qu’on était là. Mais enfin, ce jour d’entre les jours, Salomon dit au jeune homme :

— Qui es-tu ?

Il répondit :

— Je m’appelle Achinadab. Mais tout le monde me nomme aussi Nabal, c’est-à-dire « Le Fou ».

Salomon leva les sourcils avec indifférence car ces noms ne lui rappelaient rien. Le jeune homme poursuivit :

— Je suis celui que tu as feint de faire couper en deux, afin de connaître qui était ma mère, d’entre les deux femmes qui me réclamaient.

Et le cœur de Salomon devint léger de revoir cet enfant qui avait été la cause première de sa réputation parmi les hommes ! Il se réjouit, et fut étonné que ce garçon eût l’air soucieux. Il lui dit :

— Tu n’as pas l’air content de ton sort. N’es-tu pas heureux que je t’aie donné à ta mère ?

Achinadab, surnommé Le Fou, répliqua :

— En es-tu bien sûr ?

— Certes !

— Et si tu t’étais trompé ? Moi, je pense que tu t’es trompé, car je n’aime pas celle à qui tu m’as donné, et je crois que je pourrais aimer l’autre. Tu l’as repoussée, celle-là, parce qu’elle t’a dit : « C’est bien, partage-le, coupe-le en morceaux. » Et tu en as conclu qu’elle n’était point ma véritable mère. Mais s’il y a des femmes dont l’amour maternel est jaloux ? Des femmes qui sont jalouses de l’amour de leur enfant comme il en est qui sont jalouses de l’homme qu’elles aiment, jusqu’à le tuer ? Si celles-là préféraient voir leur fils mort, plutôt qu’appartenir à une autre ? Est-ce que ce n’est pas possible ? O Salomon, fils de David, tu as cherché la vérité comme on cherche une puce ! quelques instants ! Il faut se donner plus de mal pour pénétrer l’âme des femmes !

— Qu’en sais-tu, toi qui parles si hardiment ? demanda Salomon.

— La femme à qui tu m’as livré était pauvre répondit le jeune homme, et ainsi j’ai appris beaucoup de choses, obligé, pour vivre, de fréquenter toutes sortes de gens, et de faire beaucoup de métiers.

Or Salomon songea que, s’il s’était trompé, alors qu’il se croyait si sûr de la vérité, à bien plus forte raison alors pouvait-il s’être trompé dans ses trois mille autres sentences, ainsi qu’en parlant d’animaux et de plantes qu’il n’avait jamais vus, et ne connaissait que par ouï-dire. Et il s’humilia dans son cœur, et il pensa que peut-être il avait fait tort à Achinadab — puisque l’autre femme était riche — et, pour le consoler, il le nomma son intendant à Mahanaïm, c’est-à-dire l’un des douze intendants qui gouvernaient sur tout Israël. Et, parfois, le faisant venir, il lui demandait :

— Es-tu content ?

Mais Achinadab répondait :

— Comment veux-tu que je sois content ? On continue de m’appeler le Fou, car l’habitude que j’ai d’un souci unique m’a donné mauvais caractère, et je continue de ne pas savoir plus que toi quelle femme m’a enfanté : c’est ennuyeux.

Salomon, fatigué de ses plaintes, l’envoya avec Joab, chef de l’armée, contre les Iduméens. Et ils marchèrent contre Édom, et ils revinrent ayant mis à mort tous les mâles d’Édom, ainsi qu’il se doit. Le roi d’Édom s’enfuit chez les Égyptiens. Nabal-le-Fou avait acquis une grande renommée, mais peu de richesses, car on brûla tout le butin, comme impur.

Salomon lui demanda :

— Es-tu content ?

— Je ne trouve aucun repos dans mon esprit, déplora Nabal-le-Fou. Et même j’en viens à penser : « Peut-être, après tout, le Roi m’a-t-il donné à ma vraie mère. Mais l’autre, alors, pourquoi m’a-t-elle réclamé ? Voici, c’est la preuve qu’elle m’eût aimé davantage. »

Il finit par mal parler en public, et même devant les officiers du Palais, et Salomon l’envoya en exil à Millo. C’est de là qu’il monta contre le Roi, avec Jéroboam le révolté. Mais alors le général Joab le tua, ce qui fut heureux pour tout le monde. Il était devenu fort encombrant.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings