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Quand le rideau s'est baissé

L’AUTHENTIQUE AVENTURE DE PYGMALION

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Cette histoire de Pygmalion, me dit Stavropoulo, on l’a toujours mal racontée !… Ça ne s’est pas du tout passé comme ça.

Stavropoulo n’est pas un personnage ordinaire. Tout me persuade qu’il assume illégalement ce nom hellène, et qu’il est Français. Il parle le grec ancien beaucoup mieux que le grec moderne : le grec ancien comme s’il l’avait appris en Sorbonne, à l’École des Hautes-Études ; le grec moderne comme s’il l’avait acquis, par l’oreille, dans les ports et les bouges du Levant, de Smyrne à Galata. Il avoue avoir été en prison, mais chez les Turcs, sous-entendant par là que ce fut pour cause patriotique et politique : je me permets de soupçonner qu’il y avait autre chose dans son affaire.

Il a été croupier de cercle à Naples, épicier à Athènes, ruffian un peu partout. Il sait diriger un navire, prendre la hauteur du soleil au sextant, faire le point. Et, pour l’instant, il est chef de chantier sur les fouilles que la mission anglaise a entreprises à Chypre. Bien qu’il soit dans les deux cas aussi réticent sur la manière dont ces sciences lui sont venues, il semble s’y connaître également bien en antiquités et en navigation. Il convient de le surveiller une fois qu’il est tombé sur le gisement intéressant : il montre des propensions inquiétantes à détourner à son profit les pièces mises à jour susceptibles d’obtenir un bon prix sur le marché international. Comme l’abeille à la fleur, le cochon à la truffe, il va droit à la place où il y a quelque chose.

Ces deux comparaisons, dont l’une n’est pas obligeante, ne sont pas de moi, mais de son employeur, M. Rawlinson, qui l’a en horreur, et ne saurait se passer de lui. Il faut à Stavropoulo sa bouteille de raki par jour et, s’il n’était une canaille, ce serait un très grand poète. Son imagination est forte, intarissable, subtile. Mais en place de l’utiliser pour écrire, il préfère s’en servir pour jouer toutes sortes de personnages. Alors, au lieu d’être poète, parfois il est voleur, ou escroc. C’est que ça l’amuse davantage.

— … L’histoire de Pygmalion ? répétai-je.

— Oui, Pygmalion, sculpteur dans cette même Chypre où nous sommes. Pygmalion qui, de la nymphe Galatée, amante d’Acis, et morte d’avoir dédaigné, pour cet aimable jeune homme, les baisers plus vigoureux du cyclope géant Polyphème, avait fait une image si belle qu’il en devint amoureux — cette statue à qui Vénus, émue des embrassements dont il voulait échauffer la froideur du marbre, donna la vie…

— … Galatée ressuscitée qui eut, de Pygmalion, un fils nommé Paphos. Je sais !

— Vous ne savez rien. C’est là un conte très tardif de l’époque alexandrine. Le professeur Bergmann, de Heidelberg, l’a surabondamment démontré.

Stavropoulo connaissait aussi Bergmann, il l’avait lu ! Mais rien de sa part ne pouvait m’étonner.

— Ce Paphos, poursuivit-il, n’a jamais existé ! Ceci pour une raison majeure, bien que ce n’ait pas été la faute de Galatée. Je vais vous dire ce qui est arrivé :

« D’abord, les sculpteurs grecs ne travaillaient pas du tout leurs œuvres directement dans le marbre, au contraire de ce que prétendent certains sculpteurs de nos jours. « La taille directe » est un procédé du Moyen-Age, non de l’antiquité. Ils exécutaient leurs statues en glaise ou en cire ; la preuve, c’est qu’il en existe en bronze, dont le modèle original ne pouvait être d’autre matière. Pour les autres, ils pratiquaient le marbre exactement comme on fait aujourd’hui, d’après la maquette de glaise. De plus, ils s’inspiraient, d’ordinaire — les textes là-dessus ne nous laissent aucun doute — de personnes de bonne volonté qui consentaient à poser pour eux, encore exactement comme de nos jours. Mais il leur arrivait aussi de composer des modèles de pure imagination, des maquettes de grandeur nature, qu’ils complétaient seulement plus tard, pour le détail, d’après ces personnes. Par exemple, la Victoire de Samothrace a été vue courant et volant, et modelée de mémoire, la poitrine pleine d’air et de cris : je suis prêt à le jurer.

« C’est ainsi, d’imagination, que Pygmalion modelait sa Galatée. Il y mettait une ardeur extrême. Il était comme transporté, jamais il ne s’était senti plus de talent. A le voir ainsi d’un peu loin — de Paphos, précisément, Paphos qui est une île, et non pas un jeune garçon — Aphrodite s’y trompa. Elle prit pour les gestes d’un désir sensuel ce qui n’était, pour ce Grec ingénieux et ardent, que l’enthousiasme, sensuel aussi — car toute œuvre d’art est sensuelle — du sculpteur pour l’image qui se réalisait peu à peu sous ses doigts. Rien de plus semblable, en apparence, aux caresses d’un amant ; rien qui en soit véritablement plus éloigné. Pygmalion ne songeait pas plus à faire l’amour à sa statue que l’acteur qui se jette aux pieds de l’héroïne d’une tragédie, le poète qui compose le plus beau sonnet d’amour. Ce qu’on aime, en cet instant, c’est son jeu ou son sonnet, non pas autre chose. Il y a transmutation de la chair en esprit. Aphrodite avait eu des amants, elle n’avait jamais sculpté. Voilà pourquoi elle commit cette erreur.

« — Comme il l’aime, songea-t-elle, comme il l’aime sa Galatée ! En vérité, cela en devient indécent !

« C’est alors que, pensant joindre la charité à ce souci des bonnes mœurs qui est convenable aux dieux, par le seul vouloir de sa puissance divine, elle fit descendre dans la poitrine de cette Galatée de glaise le souffle des mortels, lui prêta des veines, des os souples et durs, des muscles élastiques. Et Galatée marcha !

« On a écrit dans toutes les langues, depuis deux mille ans, plus de mille divagations éloquentes sur les transports de Pygmalion alors qu’il vit sa statue respirer, tendre vers lui les bras. Ce sont autant de mensonges. Pygmalion prononça, d’un air dégoûté :

« — Dites donc, vous, est-ce que vous ne pourriez pas garder la pose ?

« Sa méprise était assez naturelle. Comme il ne pensait aucunement à un miracle, il se pénétrait de l’illusion qu’il avait jusqu’à présent travaillé d’après un modèle qui maintenant se dérangeait, au plus beau moment, et dans quelles intentions frivoles ! De son côté, Galatée, qui venait de naître et ne connaissait rien du métier de sculpteur, n’ayant que des instincts de femme, ne comprit point.

« — La pose ?… interrogea-t-elle.

« Elle ne demandait qu’à prendre toutes celles qu’il voudrait, près de lui, le plus près de lui possible. Mais non pas celle-là : sur un plateau de bois, une main sur sa jeune gorge, et l’autre à demi tendue, ainsi que pour une prière.

« — C’est vrai, réfléchit Pygmalion, je n’avais personne !… C’est ma glaise qui remue… Eh bien, par exemple !…

« — Aphrodite, expliqua Galatée, m’a donné la vie. Je suis à vous.

« — A moi ? protesta Pygmalion. C’est ma statue qui était à moi, et de moi. Mais vous ? Vous n’êtes pas plus à moi qu’à un autre. Vous êtes une femme… Les dieux ont bien tort, décidément, de se mêler des affaires humaines. Je ne lui demandais rien, à Aphrodite ! Et puis…

« — Quoi ? fit Galatée, prête à fondre en larmes.

« — … Vous allez me faire rater mon Salon ! On ne peut pas vous exposer, vous ! Ça n’est pas dans les usages, pour les artistes, d’exposer des statues articulées, et qui parlent. C’est bon pour les exhibitions des Arts et Métiers, au Céramique !

« — Eh bien, proposa Galatée insouciamment, recommencez !

« — Recommencer ?

« — Mais oui, d’après moi… Je suis tout à votre disposition, pour tout.

« Pygmalion éclata :

« — D’après vous, cria-t-il, d’après vous ? Mais vous n’êtes pas finie, malheureuse : vous n’étiez encore qu’une ébauche, une esquisse. Une esquisse qui partait bien… Oui, oui, vous auriez pu être un beau morceau. Mais telle quelle ! Par Zeus, par Apollon, par les douze grands dieux et les quinze cent mille petits, on n’a jamais joué un si sale tour à un artiste !

« Galatée lui jeta des regards infiniment tendres.

« — Etes-vous si sûr que je ne puis vous servir à rien ?

« Elle pensait à bien des choses.

« — Je pourrais vous mouler, dit Pygmalion en réfléchissant… oui, vous mouler en creux. Et repartir sur la glaise du creux, vous retrouvant telle que vous étiez avant qu’Aphrodite ait fait cette… cette bêtise !

« — Ce sera, fit Galatée avec résignation, comme vous voudrez.

« Pygmalion se mit à gâcher du plâtre, en grondant. Pendant ce temps-là, Galatée tournait dans l’atelier.

« — Quelle est, demanda-t-elle, cette figure ?

« — Bacchus, répondit Pygmalion, brièvement.

« — Il est fort beau.

« — A votre goût ?

« — Oui, fit-elle ingénument, tout à fait à mon goût.

« — Allons, tant mieux, tant mieux !… Tenez, à côté c’est Zeus, père des dieux et des mortels.

« — Je n’aime pas, décida Galatée, les hommes qui ont trop de barbe.

« — A votre aise, fit Pygmalion, qui gâchait toujours son plâtre.

« — Et là, plus près de vous ? Une des filles de Niobé. Comment la trouvez-vous ?

« — Heuh !… déclara Galatée, elle est bien maigre !

« — Et mon Aphrodite ?

« — Elle a des cuisses bien fortes. Et quant au visage…

« — Il y a mieux, n’est-ce pas ?

« — Il y a mieux.

« — Vous, sans doute ?

« — Je ne dis pas cela.

« — Si vous le dites, si ! Et c’est vous qui le dites, vous ? Vous, sur qui j’en avais encore pour des jours et des jours de travail avant d’en avoir fini ! Vous à qui manque un accent, là, là et là !… Tournez-vous, là encore. Petite Galatée, vous me portez sur les nerfs ! Allez-vous-en !

« — Hélas, fit Galatée pleurante, où voulez-vous que ce soit ?

« — Je n’en sais rien. Mais ça m’est absolument égal !

« Et Pygmalion ouvrit la porte. »

— Vous voyez, conclut Stavropoulo, assez ivre, car il avait terminé sa bouteille de raki, vous voyez qu’il est matériellement impossible que Galatée ait eu un enfant de Pygmalion.

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