← Table of contents
Quand le rideau s'est baissé

EXTRAITS DES MÉMOIRES DE PAGELLO

Reading edition

Nul effort ne m’épouvante lorsqu’il s’agit de satisfaire la juste curiosité du lecteur. La publication récente en Belgique, de la correspondance qu’échangèrent George Sand et Musset, en 1834, a ramené l’attention du public lettré sur les amours de ce couple immortel. Nous savons aujourd’hui ce que pensaient George et Alfred « du bon, du brave, de l’excellent Pagello » ; il restait à connaître ce que Pagello pensait d’eux. Déjà quelques pages, publiées par une revue française, avaient là-dessus versé quelque peu de lumière. Mais j’ai soupçonné que cette lumière n’était pas toute la lumière. Je suis parti pour Venise, j’ai rendu successivement visite à tous les parents, à tous les amis de Pagello. Je leur disais brusquement : « Montrez-moi vos pots de confitures ! » Et ils me montraient leurs pots de confitures. Ainsi que je m’y attendais, les Mémoires de Pagello, sur sa propre demande, avaient servi à couvrir ces petits vases de terre vernissée pleins de gelées odorantes. Quelques aimables Vénitiens ont poussé l’obligeance jusqu’à me faire don des pots en même temps que de leurs fragiles couvercles. Qu’ils veuillent bien agréer ici l’expression de ma reconnaissance.

» … Moi, Pietro Pagello, il faut que je tienne journal de ce qui m’arrive, à cause que ce qui m’arrive n’est pas ordinaire. Ce sera pour moi un travail pénible, ayant toujours eu horreur d’écrire ; et depuis que j’ai vu M. Alfred de Musset et Mme George Sand perdre les trois quarts de leur journée dans cette occupation ridicule, cette horreur n’a pas diminué. Il me paraît impossible qu’on puisse écrire tant que cela sans mentir. Et sûrement ils ont parlé de moi. Mme Sand et M. de Musset me traitaient perpétuellement de « noble et pur jeune homme ». La première fois, cet enthousiasme m’a flatté. Maintenant j’en suis horriblement fatigué.

J’ai fait la connaissance de ces deux amants tout à fait par hasard. Ils m’avaient entrevu dans une société où, pétrifié par leur présence, je n’avais pas ouvert la bouche. Je sais parler, et j’aime parler, comme tout homme et tout Vénitien, mais j’ignore l’art de dire des choses par-dessus les maisons : et ces deux personnes passaient leur temps à se battre les flancs pour dire des choses par-dessus les maisons. Je ne comprends pas le plaisir qu’elles y pouvaient trouver. J’avais donc totalement oublié leur existence, quand on vint me chercher, de la part de Mme Sand, pour M. de Musset qui, paraît-il, était bien malade. On sait que je suis médecin.

J’ai tout de suite vu, en arrivant, que M. de Musset avait la fièvre et que sa langue était fort chargée. Mme Sand s’écria que mon diagnostic était juste ; que pour la fièvre elle était tierce, et que, pour la langue chargée, c’était que M. de Musset, qui est dans l’habitude de boire énormément de champagne, avait, la veille, dépassé la dose. Alors, je lui ai fait boire une pleine cuve d’eau de gomme arabique. Il a été encore bien plus malade : et, de la sorte, je l’ai guéri.

J’avais toujours cru, comme tout le monde à Venise, que Mme Sand était la maîtresse de M. de Musset. Mais, dès les premiers temps que je la vis, elle protesta qu’elle était surtout sa mère. M. de Musset a répété à son tour que Mme Sand était sa mère, puisqu’il était lui, lui, un enfant et un roseau. Après quoi, ayant changé d’idée, il s’est comparé à un oiseau de montagne, et il a dit qu’il commettait un inceste avec un autre oiseau de montagne, qui est Mme Sand. Alors ils se sont mis à pleurer tous les deux, et j’ai pleuré avec eux de bon cœur ! Je ne saisissais pas très bien ce qui les chagrinait tant, mais quand on pleure, je pleure : c’est plus fort que moi. Mes propres larmes ont paru calmer Mme Sand : elle m’a parlé de sa mère, de Dieu et de ma maîtresse. Je lui ai dit que ma maîtresse était l’Arpalice, qu’elle était colère comme un dindon, et qu’elle me trompait toute la journée. J’eus lieu d’être étonné de l’étonnement que leur causa ma franchise : nous autres Italiens, nous disons toujours sincèrement la vérité sur les choses d’amour, parce que l’amour est une chose toute naturelle, qu’on fait tous les jours et à propos de laquelle il est bien inutile de mentir.

Mme Sand m’a beaucoup regardé, et moi j’ai beaucoup regardé Mme Sand. Elle est très belle et elle est bonne. Bonne ardemment et avec élan, à l’italienne. Je suis sûr qu’elle n’a pas de fausse pudeur ni de remords quand elle aime, et je le lui ai dit comme je le pensais : elle m’a prié de revenir.

Je suis revenu parce que M. de Musset est devenu plus malade. Mme Sand l’a veillé pendant dix-huit nuits. Je venais l’assister et visiter le malade. Elle continuait à me regarder beaucoup, et je faisais de même. D’ailleurs, je ne sais pourquoi, toutes les fois que j’ouvrais la bouche, M. de Musset et elle paraissaient pénétrés d’admiration. Pourtant je ne crois pas avoir jamais proféré des choses sublimes. Je pense seulement qu’ils n’étaient pas habitués à nos façons de parler vénitiennes : nous exprimons avec un feu naturel les sentiments simples. Voilà tout. Je crois aussi que ces deux amants étaient abominablement fatigués l’un de l’autre et trouvaient agréable de me sentir entre eux. J’étais le contraire du terzo incommodo.

Pendant la maladie de M. de Musset, Mme Sand est tombée dans mes bras. Per Dio, qu’elle est belle et aimante ! Je crois bien que M. de Musset nous a vus. A sa place et à celle de Mme Sand, je ne me fusse pas troublé pour si peu. C’est une chose bien naturelle pour une femme d’avoir deux amants, surtout quand, en plus, elle a un mari. Mais ils n’ont pas voulu prendre l’événement de cette façon raisonnable. Ils aiment les complications dramatiques. J’aurais compris peut-être que M. de Musset me tuât ou me fît assassiner. C’est aussi une façon de se conduire raisonnable et qui n’est pas incompatible avec nos usages nationaux. Je m’attendais donc à quelque chose de la sorte. Mais je me trompais.

Mme Sand tint à faire à M. de Musset l’aveu précipité de l’irrésistible amour qu’elle éprouvait pour moi. Il m’était impossible de ne pas proclamer, après cela, l’irrésistible amour que j’éprouvais pour elle. Alors, il s’est passé une scène fort touchante, qui nous fit verser une excessive quantité de larmes. M. de Musset, ayant pris nos mains à tous deux, nous déclara solennellement unis. Il ajouta que des âmes héroïques, telles que les trois nôtres, devaient se considérer comme au-dessus des jugements et des communes coutumes de l’humanité ; que l’amour est tout par lui-même et que nul ne lui doit résister. Ce fut tout à fait magnifique, et comme je connaissais une scène semblable dans les Mémoires de Casanova, que M. de Musset a lus également avec beaucoup de plaisir, parce qu’ils sont remplis de peintures voluptueuses, j’ai cru qu’il voulait imiter Casanova, lequel, à Venise, avait l’habitude de donner à ses amis les femmes dont il commençait de se fatiguer. C’est ainsi que mon compatriote fit le bonheur d’un certain M. Charles. J’étais très disposé à me montrer un parfait M. Charles, et à abonder dans le sens de M. de Musset qui transposait seulement le sensualisme vénitien en romantisme français. Je pris la parole, en conséquence, pour célébrer « la muette correspondance d’affection qui nous lierait toujours de ses nœuds, sublimes pour nous, incompréhensibles pour les autres ». En ma qualité de médecin, je crus devoir, de plus, donner quelques bons conseils à M. de Musset, l’invitant à ménager sa santé et à ne plus boire tant de champagne. Je considérais qu’il était de mon devoir de payer, par cette attention délicate, la générosité de ce jeune homme.

Ce fut ainsi que je demeurai seul possesseur de Mme Sand. Elle m’aima, durant quelques mois, tendrement, vigoureusement, abondamment. Ses effusions étaient remarquables. Elle invoquait Dieu avec reconnaissance, et à des moments tels qu’en ma qualité d’Italien, resté fort respectueux des choses saintes et sachant fort bien, quoique pécheur, ce qui est permis et ce qui est défendu par les commandements divins, j’avais une abominable peur de voir le ciel s’effondrer sur ma tête. M. de Musset avait tenu à me prévenir de ce petit défaut de son amie, mais j’avais cru qu’il plaisantait : il en avait la mauvaise habitude surtout lorsqu’il était véritablement ému ou froissé. Chaque peuple exprime sa passion d’une manière différente. Les Anglais, lorsqu’ils éprouvent un sentiment fort, deviennent muets. On dirait d’une mer bouleversée subitement prise par la glace. Les Français rient avec l’enfer dans le cœur, ou la haine au ventre. Nous autres Italiens, nous dissimulons mieux que personne quand il s’agit d’argent, de politique ou de vengeance. Alors cela en vaut la peine. Mais en amour ? Il faut être une bête pour dissimuler en amour. Car on fait l’amour pour être heureux.

Je ne me fis donc pas scrupule d’avertir Mme Sand qu’il ne fallait pas attirer sur nous l’attention des puissances célestes, dans les moments les plus chaleureux de notre intimité, parce que cela nous porterait malheur, à elle, à moi et à mes malades. Elle m’embrassa du coup, en me disant que cela était délicieusement vénitien. Voilà encore une chose qui me fut difficile à comprendre. Qu’est-ce qu’il y avait de spécialement vénitien à garder un peu de bon sens et à se rappeler son catéchisme ? Ce ne fut que plus tard, que je m’aperçus que Mme Sand, si elle est plus savante que moi, n’a jamais du moins appris son catéchisme. Elle voulut me lire un roman qu’elle était en train d’écrire et qui s’appelle Lélia : elle y réclamait la liberté de faire tout ce qu’on fait sans que personne vous en ait jamais empêché, et elle y disait des sottises sur le sacrement de mariage, dont elle n’a pas la moindre idée. En somme, c’est une femme qui ne sait pas ce que c’est que le péché. Et comme l’idée du péché est nécessaire au bonheur de l’homme, elle s’invente des péchés qui n’en sont pas. Je finis par découvrir qu’elle est en effet très instruite, mais que pourtant son éducation a été à la fois négligée et faussée dans sa jeunesse. Sur la vérité de la vie, nos belles jeunes filles de la campagne en savent plus long qu’elle.

Je le lui dis : elle ne m’en aima que davantage, étant malgré tout d’une admirable sincérité, d’une sincérité éternellement vierge. C’est cela qu’elle a de beau. Cela, et son visage, et son corps, et la force, la joie, la vie amoureuses qui sont en elle. A la fin, je m’en étais sérieusement épris à cause de tout cela. Ce fut à ce moment que M. de Musset lui écrivit qu’il ne pouvait décidément se passer d’elle, et elle revint à M. de Musset, bien que ne l’aimant plus. Mais elle me dit que cela ne faisait rien, qu’elle se rappelait toujours comme il était triste et disait, dans ses bras, des choses merveilleuses. Cela, je le conçus parfaitement. Je ne jugeais point que M. de Musset sût dire des choses merveilleuses, ou du moins ce n’est pas celles qu’on eût dites dans mon pays. Mais Mme Sand cherchait l’émotion, non l’amour, et elle avait été émue par M. de Musset, non par moi. Moi, je n’étais que la volupté. Je lui dis adieu voluptueusement, et nous nous quittâmes.

… Mais pourquoi, pourquoi, ont-ils fait tant de bruit pour des choses si simples ?…

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings