LE LABOUREUR ET SES ENFANTS
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Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage Que nous ont laissé nos parents, Un trésor est caché dedans !
Peu après qu’il venait de révéler ce grand secret, le père Huchenot mourut. Il laissait de bonnes terres au soleil, le grand pré qui descend jusqu’à l’Allier, toujours vert par les plus grandes sécheresses, et qui peut nourrir six têtes de gros bétail ; par delà ce pré, au-dessus du niveau des plus hautes crues, quatre larges pièces d’un sol bien gras, fumé, chaulé comme il faut, pour le froment, la luzerne et la betterave ; et plus haut encore, à flanc de côteau, dans la pierraille, au midi, un joli mouchoir de vignes. Tout cela d’un seul tenant : un beau bien paysan, qu’il avait fait lui-même, pour le tiers ou la moitié, drainant la prairie et plantant le vignoble. Il disait avec contentement : « Il en a fallu, de l’huile de bras. »
Il avait trois héritiers, ses enfants : par rang d’âge Théophile, et puis Jérôme, et puis Euphémie, sa fille et dernière-née, qui avait épousé le gros Cusset, et qu’on nommait pour cette raison la Cussette. Théophile était marié ; sa femme, la Louise, aimait la toilette, il aimait lever le coude, et tous deux allaient à Issoire, qui est la ville, même quand ce n’était point jour de marché : mauvais signe ! Jérôme était resté garçon : dans le pays il y en avait de plus sérieux, mais aussi de plus méchants. Il prenait la vie du bon côté : à son âge, ça n’est pas défendu. La plus courageuse était la Cussette, première levée, dernière couchée, attachée à ses sous, âpre à les gagner, soigneuse à les garder. Le père Huchenot disait : « Il n’y a qu’elle pour tenir de moi ». Et Cusset, son mari, était un fort travailleur.
Ils avaient laissé causer le vieux ; les mourants, il ne faut pas les contrarier ; il ne faut pas non plus les croire sur parole, il arrive qu’ils n’ont plus bien leur tête, ils racontent des choses qu’ils ne diraient pas dans leur santé. Cette histoire de trésor, ça les tracassait, voilà tout, ça leur paraissait drôle. Mais ils attendaient le testament : un testament, c’est un papier qu’on n’écrit que dans son bon sens, après avoir réfléchi, pesé ses mots. Et peut-être que le père Huchenot donnait des détails dans son testament. Cet espoir fut déçu. Il n’en donnait point ! Il répétait seulement la même chose, de la même façon.
Qu’il y eût un trésor, c’était tout de même possible. Dans ce pays, sur le plateau qui domine l’Allier, là où il y a eu Gergovie, et Vercingétorix, et César, quelquefois encore, de nos jours, en labourant son champ, un paysan trouve un « pot » : un pot de terre qui crève en dégorgeant un tas de monnaies : du cuivre, de l’argent, même de l’or. Et là-dessus, durant des mois, ses voisins de piocher, fouiller, piocher à force : ils cherchent un pot. Pourquoi pas eux, à leur tour ? C’est ce qui fait que Jérôme, Théophile et sa femme, Cusset lui-même, se demandaient aussi : « Pourquoi pas nous ?… » D’autant plus que le bruit venait de se répandre on ne sait comment, dans la commune, que le père Huchenot avait dit ça. Et on y croyait ou on n’y croyait pas, mais on était jaloux : et ceux qui n’y croyaient pas, à cause de leur jalousie même, qui se voyait bien, engageaient cette famille à croire.
Et puis chacun des héritiers, Théophile, sa femme, Jérôme, Cusset songeaient : « Si c’était vrai ?… Il était malin le vieux !… Il ne faudrait pas laisser ça aux autres ! »
Il n’y avait que la Cussette à garder un noir silence. A moins que, dans le pays, on l’interrogeât : « C’est arrivé, ce qu’on raconte ? Il y a un trésor, dans le bien au père Huchenot ? » Alors elle répondait : « Ça se pourrait. Pourquoi pas. On verra bien ! »
Mais un soir, à la maison, toutes portes fermées, elle dit à Cusset :
— Laisse causer, va, laisse causer… Et puis, quand on sera chez le notaire, pour l’héritage… eh bien ? réclame ta part en argent !
— Mais le trésor ? fit Cusset.
— Voyons, s’il y avait un « pot » dans le bien, crois-tu que le père ne l’aurait pas déterré lui-même ? C’est une chose qu’il a voulu faire croire pour empêcher le partage, parce que ça lui faisait gros cœur de penser qu’on diviserait sa terre, après sa mort ! Et c’est aussi parce qu’il le savait, aussi bien que je le sais, que Théophile et Jérôme ont un poil dans la main ! Pour chercher le pot, ils feront comme les fous de là-haut : bêche que tu bêches, creuse que tu creuses… Prends ta part en argent, que je dis, et allons nous établir à Paris. Nous y achèterons un petit fonds de vins et charbons ; nous sommes Auvergnats, et les Parisiens aiment que les Auvergnats soient dans les vins et charbons.
Quand on fut devant le notaire, à Issoire, Théophile et Jérôme opinèrent d’une voix :
— On est d’accord : on travaillera le bien ensemble. Pas de partage !
Le notaire fut étonné : ce n’est pas l’habitude, à la campagne ; chacun prétend rester maître chez soi ; on veut que la terre qu’on possède, on la possède vraiment, entièrement, sans concurrent, sans associé. Mais si l’on partageait la terre du père Huchenot, sur la part de qui se découvrirait le trésor ? Théophile, Jérôme, la femme de Théophile ne voulaient pas de cette loterie ! Cusset, non plus, sans doute.
Pourtant il ouvrit la bouche, poussé par sa femme, et déclara :
— Moi, je ne veux pas rester dans l’indivision !
Si le notaire n’avait pas été là, ils l’auraient tué. Qu’est-ce qu’il avait, ce gros homme, ce propre à rien, à refuser de faire comme les autres ? Pourtant ils dissimulaient le motif de leur colère : ce qu’on pense n’est jamais à dire, puisque ce qu’on pense, c’est justement ce qu’il faut que personne ne sache. Ils bredouillaient de rage, ils avaient des chauds et froids. Ce fut la femme au Théophile, qui retrouva la première la parole, avec un prétexte discret :
— Le bien du père, qu’il aimait tant, qu’il a fait autant dire tout seul, le morceler ! Faut pas avoir de cœur…
Elle regardait Euphémie. Elle supposait : « Ce n’est pas possible qu’elle marche avec cet imbécile de Cusset ; elle est trop avare, elle doit y tenir aussi, au trésor, au cas qu’il y en aurait un ! »
En même temps son cœur bondissait, lui criait : « Il y en a un ! Il y en a un ! »
Euphémie, baissant les yeux, dit à voix basse :
— Je fais comme mon mari, je demande le partage.
Les autres hurlaient : ils levaient les poings contre elle, ils voulaient l’assommer.
— C’est votre droit, reconnut le notaire. Nul n’est tenu de rester dans l’indivision, article 815 du Code civil. Mais vous pouvez vous arranger : suite du même article ; les héritiers peuvent convenir de surseoir au partage, pour une période qui ne peut excéder cinq ans, mais est renouvelable.
— Ça va ! admirent tout de suite Théophile et Jérôme. C’est bien comme ça !
Ils réfléchissaient que, si au bout de cinq ans ils n’avaient pas déterré le trésor, tout espoir de le découvrir serait perdu, et qu’alors eux aussi auraient intérêt au partage. Cusset lui-même parut indécis. Il regarda sa femme. Elle cligna de l’œil en crispant ses mains, d’impatience, pour faire : non !
— Non ! déclara Cusset, obéissant. Je veux le partage tout de suite !
— En ce cas, reconnut le notaire, il faut partager, le Code est formel…
— Nous ne voulons point ! protestèrent Jérôme, Théophile et sa femme.
— Puisque je vous dis, fit le notaire, qu’on ne peut plus faire autrement !… Ou bien alors désintéressez l’héritier qui réclame la division, donnez-lui sa part en espèces…
Sortir de l’argent ! Il leur fallut plus d’un mois pour s’y résigner. La Cussette, certaine qu’à la fin ils céderaient sur tout, plutôt que de lâcher un pouce de cette terre précieuse, élevait des prétentions révoltantes. Le soir, avec son mari, elle ne sortait plus, se barricadait chez elle, Théophile était violent, surtout quand il avait bu un coup, et il buvait de plus en plus depuis la mort du père. Il proférait contre sa sœur des menaces effrayantes.
Enfin, un jour, tout fut réglé. Les Cusset partirent pour Paris avec une jolie somme : leurs économies et l’argent que venaient de leur compter les deux frères en gémissant. Pourtant Cusset regrettait ce marché avantageux. Il contemplait le pré, les quatre pièces de terre, la vigne, comme si chaque motte en eût caché un louis d’or. Mais sa femme haussait les épaules.
Aussitôt débarrassés d’eux, les papiers signés, l’argent payé, Théophile et Jérôme se mirent à l’ouvrage. Se méfiant l’un de l’autre, ils ne se quittaient d’un pas. Si l’un fouillait le pré, l’autre piochait derrière lui. Mais l’autre se disait « Je ne le vois plus ! S’il allait trouver quelque chose pendant que j’ai le dos tourné ! » Alors ils se plaçaient tous deux de front, en se regardant. La Louise suivait. Jérôme n’aimait point la perdre de vue. Si par hasard elle allait se mettre à creuser ailleurs, et trouver ? Il avait peur même quand elle s’éloignait pour faire la soupe ou nourrir les bêtes. Est-ce que c’était vrai ? Est-ce qu’elle était dans la maison, non pas dans la vigne ? Et même dans la maison !… Si le trésor était dans la maison ? Le père n’avait rien dit là-dessus : le trésor se trouvait « sur l’héritage » c’était tout ce qu’on savait.
Le savait-on ? Ce soupçon, qui ne les abandonnait point, que leur père s’était moqué d’eux, les affolait. Et cependant, à mesure qu’ils creusaient, piochaient, ravageaient le bien, déracinaient les pommiers, jusqu’aux vieux noyers qui bornaient la vigne, leur doute était combattu par une sorte de conviction mystique, et qui grandissait : il fallait qu’il y eût un trésor ! Sans quoi c’eût été trop bête, et trop injuste, d’avoir payé tant d’argent à ces Cusset !
Sur ces entrefaites, alors qu’ils recommençaient à désespérer, juste au-dessus de la vigne, toujours au vieux plateau de Gergovie, voilà qu’encore une fois un paysan trouva « un pot ». Alors ils crurent, ils se reprirent à croire, avec ferveur, avec fanatisme. Au début, ils n’avaient fait que gratter le sol, maintenant ils y traçaient des fossés profonds, qui se croisaient, et jusqu’à des puits. A trois mètres de profondeur, ils mirent à jour une vieille citerne, ou plutôt un puisard oublié. Ils en descellèrent les moellons, un a un : rien ! Ce n’était pas encore là. Mais puisqu’ils avaient déjà mis la main sur « une cachette » il pouvait y en avoir une autre. Ils persévérèrent dans leurs explorations, leurs dévastations.
Jérôme pensait toujours à la maison, aux caves et même à la toiture de la maison et des celliers. Quand il savait que la femme à Théophile y était seule, il perdait la tête. Depuis des mois il ne fréquentait plus les assemblées, il n’allait plus à la ville…
Il n’y eut pas de récoltes. Les quatre pièces de terre arable étaient bouleversées, retournées jusqu’au tuf, et plus profondément que le tuf. Ils avaient éparpillé à leur surface, ou bien amoncelé, la poussière et les cailloux blancs que leurs pics et leurs pioches en avaient arrachés. Du vignoble, il restait à peine quelques ceps, épars, non taillés, redevenus des lianes folles, qui rampaient sur le sol, ou s’accrochaient, s’emmêlaient entre elles. Bientôt le pré ne fut pas en meilleur état. A force de le fouiller dans tous les sens, ils avaient détruit ses drains. L’herbe pourrit, disparut ; à sa place ils virent croître des aulx sauvages, de petits joncs, qui faisaient répugnance au bétail. Les deux bœufs et les quatre vaches dépérirent.
Cela donna beaucoup à réfléchir à Théophile. Pour la première fois il vit ce qu’il avait sous les yeux : un désert, de la boue, des tas de pierre. Il y avait cinq mois qu’ils cherchaient, et qu’ils n’avaient rien trouvé ; sans doute il n’y avait rien, et le bien était perdu pour cette année, et pour l’année à venir ! Le lendemain Jérôme l’aperçut qui travaillait avec sa femme comme à l’ordinaire. Non ! pas comme à l’ordinaire. Ils ne creusaient pas, ils ne fouillaient plus : ils essayaient de réparer les drains, de remettre la prairie en état.
D’abord il les traita de feignants. Théophile haussa les épaules. C’était lui, Jérôme, le feignant ! Ou bien c’est qu’il était fou, ce qui revient au même. Il n’y avait pas de trésor et on avait manqué à gagner plus de dix mille francs, sans compter la dégradation de la terre, et l’argent qu’il faudrait y mettre ; sans compter le mal pour réparer ça !
Jérôme avait plus d’imagination et moins de sens. Peut-être parce qu’il était plus jeune, qu’il avait été plus gai et davantage porté à s’amuser, il persistait à croire au trésor ; il savait, la nuit, ce qu’il en ferait. D’un coup, le soupçon lui vint, puis se changea en certitude. Si Théophile et la Louise ne cherchaient plus le trésor, c’est qu’ils l’avaient trouvé, et le cachaient. Il garda son idée pour lui, sur le moment, mais il n’y avait pas de doute, pas de doute. Il lisait ça sur leurs figures.
Théophile, paisiblement, expliqua que la première chose à faire, c’était d’aller vendre les bêtes au marché d’Issoire avant qu’elles n’eussent trop maigri. Il proposa de s’en charger.
— Tu dis ça, éclata Jérôme, tu dis ça, parce que tu en profiteras pour aller déposer le trésor dans une banque, à ton nom, ou le cacher quelque part. Gros malin, va, canaille, voleur !
— Le trésor ? lui dit Théophile, honnêtement stupéfait, le trésor ?… Tu crois donc que je l’ai trouvé ?
— Pas toi, la Louise ! Dans la maison, pendant que nous étions ici. Qu’est-ce qu’elle était toujours à farfouiller dans la maison ? Ah, je vous connais, maintenant, je vous comprends !
La déception, la fureur, aliénaient son esprit. Il courut à la ferme, en jurant. Fou, absolument fou. La chambre de Théophile et de Louise était au rez-de-chaussée. Il ouvrit le lit, arracha les draps, mit le matelas à nu, et, du couteau qu’il gardait toujours dans sa poche, éventra le matelas. Le fer sonna contre un gros sac, un sac plein d’écus : les économies du ménage. Ils ne les avaient pas ramassées d’un coup, dans la terre, ils les avaient grattées, sou par sou, franc par franc.
— Le trésor ! cria Jérôme. Le trésor ! Je savais bien !
Théophile et la Louise l’avaient suivi. Ils se jetèrent sur lui. Théophile avait son pic à la main. Il n’eut pas le temps de s’en servir. Ce fut très bref. Jérôme lui jeta, à la volée, son couteau dans la gorge. Et comme il sentait sur la sienne les mains griffues de la Louise, il se retourna, lui planta son couteau dans le ventre, et puis piétina, piétina ces deux corps étendus, de ses gros sabots…
Plus tard, aux assises de Clermont-Ferrand, il se défendit très mal. Il paraissait étourdi, égaré, disant seulement que son frère et sa belle-sœur l’avaient voulu frustrer d’un trésor qu’ils avaient découvert, et dont la moitié lui appartenait. Il semblait persuadé que tout le monde, à sa place, eût agi comme il avait fait. Pourtant il fut déclaré sain d’esprit, et le jury ne voulut admettre aucune circonstance atténuante. C’était un jury paysan, qui considéra qu’il avait tué pour voler, rien de plus. Mais il bénéficia de la grâce présidentielle, et, sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité, on l’embarqua pour Cayenne.
Cela se passait avant la guerre, et les Cusset, qui héritaient de Théophile, mirent le bien en vente. Ils faisaient à Paris de bonnes petites affaires, et ne se sentaient plus goût à la culture. Mais la terre ne se vendait plus, à cette époque où les paysans l’abandonnaient pour courir aux usines de Clermont-Ferrand, et d’ailleurs personne en vérité n’eût voulu, même en des temps plus favorables, de ces champs bouleversés, désormais impraticables à la charrue, même à la bêche.
C’est à ce moment que nous voyons apparaître, dans cette véridique histoire, M. Jules Lescombier, de son officielle profession sous-chef de bureau au sous-secrétariat des Beaux-Arts, fonctionnaire sans ardeur ni conviction, mais géologue amateur passionné, membre de la Société de géologie de France, correspondant de plusieurs sociétés de géologie étrangères, et qui passe à travers champs, à travers monts, le marteau à la main, ses deux mois de vacances. Le reste de l’année est consacré par lui, dans son bureau, à la composition méditée des notes qu’il rédige pour les différents bulletins des corps savants qui lui ont fait l’honneur de l’admettre dans leur sein rocailleux.
M. Jules Lescombier, sous-chef de bureau au sous-secrétariat des Beaux-Arts — bureau des théâtres — n’est allé en dix ans qu’une seule fois au spectacle pour entendre une pièce de M. Henry Bataille. Il a trouvé ça complètement idiot, et s’en est allé coucher après le second acte. Mais un feu dévorant le brûle à la pensée que la carte de l’extension des phénomènes glaciaires, en Auvergne, présente encore de notables lacunes.
Voilà pourquoi, certain mois d’août, à pied selon sa coutume, le marteau à la main et une gibecière au dos, parti de Vichy l’avant-veille, il remontait tout doucement le cours de l’Allier.
Les géologues — surtout quand ils appartiennent à la classe des minéralogistes, — éprouvent à l’égard de toute végétation des sentiments d’horreur singulière. Ils n’aiment de la terre que ses blessures : tranchées où passe un chemin de fer, une route : carrières, gorges creusées dans le roc par l’impétuosité des torrents. Les fossés, les ravins, les tas de décombres qui constituaient ce qui jadis avait été le prospère faire-valoir du vieux Huchenot devaient donc inévitablement retenir l’œil exercé de M. Lescombier : c’était cela qu’il cherchait. Le voici donc à genoux parmi les pierrailles du vignoble déshonoré. Il descend dans un trou, en égratigne les parois. La luxuriance de la végétation sauvage qui les envahit le surprend. Il tire sa loupe, scrute avec attention un fragment du roc friable qu’il vient d’attaquer. Il finit par mettre la main sur un fossile minuscule et fait entendre un léger sifflement. Il a l’air de dire : « Tiens !… Tiens !… Non, ce n’est pas possible ! » Il passe dans les champs en contre-bas, plonge encore dans tous les ravinements où le roc est à nu ; il est frappé par le même développement, inusité, des plantes folles, il recueille d’autres fossiles, d’autres petits cailloux, qu’il met sur le bout de sa langue : certains géologues ont la prétention de distinguer la nature et l’espèce des minéraux à leur saveur particulière, ou à la sensation qu’ils laissent aux papilles buccales… Et puis voilà M. Lescombier qui sifflote encore drôlement et qui s’en va, ses échantillons dans sa gibecière…
Sûrement il a quelque chose dans l’esprit, car il abrège son excursion, lui, ce géologue passionné. Il prend le train pour Paris, où il semble qu’il n’ait rien à faire, puisqu’il est en vacances. Il consacre quelques jours à des démarches sur lesquelles il garde le plus profond silence. Et puis il invite son ami, M. Ercole Torricelli, à déjeuner au cabaret. M. Ercole Torricelli, financier important, membre du conseil d’administration de plusieurs affaires très sérieuses, est un juif originaire d’Italie, ce qui lui procure l’avantage de posséder un nom dont les sonorités ne sont pas trop hébreuses. C’est le camarade de collège de M. Lescombier, ils ne se sont jamais perdus de vue. C’est aussi un fort honnête homme, et bien subtil.
— Qu’est-ce que tu dirais, fait M. Lescombier dès les hors-d’œuvre, si je te disais que j’ai découvert un gisement de phosphate ?
— En Tunisie, en Algérie, au Maroc ? demande M. Torricelli.
— Dans le Puy-de-Dôme, le long de l’Allier. L’Allier n’est pas navigable, mais la voie ferrée passe à un kilomètre. J’ai fait expertiser les échantillons à l’École des mines. Teneur en phosphate : quatre-vingts pour cent. Gisement relevé sur vingt hectares environ, dans une propriété abandonnée. Elle appartiendrait, d’après ce qui m’a été dit dans le pays, à un ménage Cusset établi à Paris dans les vins et charbons. Relevé leur adresse dans le Bottin : la voici. Profondeur de la couche de phosphate, inconnue. Il faudrait des sondages. Cette couche doit s’étendre beaucoup plus loin, sous l’Allier, mais inclinaison assez légère. Tu vois que je ne te cache rien. J’ai confiance en toi. Voilà le résultat de la dernière excursion d’un géologue amateur, sous-chef au sous-secrétariat des Beaux Arts. Qu’est-ce que tu penses de ça ?
M. Ercole Torricelli répondit sagement :
— On peut voir !
— Je te demande si tu veux faire l’affaire… si ta maison veut faire l’affaire, j’entends.
— Ma banque ? non. Elle est du consortium des grandes banques. Nous ne faisons jamais d’affaires minières ou industrielles. L’escompte, seulement, et les emprunts d’État… mais nous avons des filiales ; mon cher, et des sociétés d’études ; enfin, des machines faites pour ça…
La Société parisienne d’études industrielles et minières fit l’affaire. Les experts envoyés discrètement sur les lieux annonçaient des espoirs magnifiques, et qui se réalisèrent plus tard. Mais, avant de constituer la compagnie d’exploitation des phosphates de l’Allier, il fallait acquérir la propriété des Cusset, héritiers de l’infortuné couple Théophile. On leur dépêcha un agent d’affaires, qui de but en blanc leur proposa le gros prix : le double, le triple de ce qu’avait valu le bien en pleine production agricole. Cusset voulait accepter tout de suite. La Cussette interrogea nettement :
— Pourquoi c’est faire que vous voulez nous acheter ça ? Vous, un Parisien !
— Pour une carrière, répondit l’agent, vaguement… la pierre est bonne…
La Cussette l’envoya promener. Elle dit à Cusset :
— Celui-là, vois-tu, c’est un homme de paille. C’est les vrais acheteurs qui doivent venir nous causer… Jusque-là, rien de fait !
Et les vrais acheteurs vinrent causer. Ils offrirent deux cent mille francs des vingt hectares. La Cussette répondit exactement comme M. Ercole Torricelli avait répondu à M. Lescombier :
— On peut voir… Mais puisque vous serez une compagnie, je veux aussi des actions, un intérêt quoi !
Elle eut des parts de fondateur, comme M. Lescombier, et ni lui ni les Cusset n’eurent à le regretter. Parfois, Cusset rêvait, attendri :
— Le père ne s’était pas trompé, en disant qu’il nous léguait un trésor !
Ce fut par une lettre anonyme, qu’accompagnait une coupure de journal relatant la découverte d’une mine de phosphate en Auvergne, et les singuliers événements qui l’avaient mise à jour, que Jérôme Huchenot, à la Guyane, apprit l’étrange fortune de sa sœur et de Cusset ; la jalousie de leurs anciens voisins du village s’empressait d’en avertir le condamné, lui suggérant de réclamer sa part. Et en effet, Jérôme calcula rapidement. « Ma part, c’est la moitié puisque Théophile est mort ! » Il ne lui vint point à l’idée que s’il était mort, c’était que lui, Jérôme, l’avait tué. Pourtant les années en avaient fait un forçat honnête et craignant Dieu. S’il ne se reprocha point à ce moment d’avoir assassiné son frère, et même sa belle-sœur, c’est que, sincèrement, il l’avait oublié, n’arrivant plus, à cette heure, à concevoir les motifs de son acte. Confusément, car il n’y réfléchissait jamais, il avait l’impression que ce n’était pas lui, mais quelqu’un d’autre avec lequel il n’avait aucun rapport, qui avait commis ces meurtres incompréhensibles ; car de dures obligations, l’aspect de visages inconnus jusque-là, sous un ciel étranger, sur une terre qui n’avait rien de commun avec sa terre natale, en avaient fait un homme nouveau.
Il était si bien noté qu’on avait fini par lui donner une petite concession, sur la rive ombragée d’un arroyo, non loin de Sinnamarie. Il s’y était bâti une case, cultivait sagement la terre, faisait croître les légumes de France, et aussi des piments, des bananes, un peu de poivre. Une métisse de négresse et d’Indien Urucuyenne partageait son existence et il en avait une fille, étrangement belle, couleur d’acajou rouge. Pour lui constituer une dot, il faisait un peu, comme il se doit, la contrebande de l’or avec les nègres marrons qui vont laver, en fraude, les placers abandonnés. Enfin, il était raisonnablement heureux. Toutefois, l’annonce de cette grande richesse, à laquelle on lui annonçait qu’il avait droit, le plongea dans une longue rêverie. Il songeait à sa fille, et qu’elle allait pouvoir sans doute épouser un blanc, peut-être un fonctionnaire de la colonie. Il sollicita une permission — car les forçats, même dans la situation privilégiée dont sa bonne conduite le faisait jouir n’ont pas le droit de se déplacer sans autorisation, — pour aller voir le directeur du pénitencier.
— Monsieur le Directeur, lui dit-il, me voilà riche, très riche. Je ne puis pas quitter la Guyane, puisque je suis un condamné à mort, gracié : mais je viens vous demander de me faire venir cet argent-là.
— Vous êtes devenu riche ? interrogea le directeur, avec un sourire.
— Oui, M. le directeur. Voilà les nouvelles, lisez. C’est une chose certaine : mon beau-frère Cusset me doit la moitié de ce qu’il a touché pour la vente du bien.
— C’est une excellente affaire, reconnut M. le directeur paisiblement.
— N’est-ce pas, Monsieur le directeur, n’est-ce pas ? Cent mille francs pour moi, plus la moitié des actions données aux Cusset, et qui montent tous les jours, il paraît…
— C’est une excellente affaire pour le gouvernement, poursuivit le fonctionnaire.
— Vous dites ?… Qu’est-ce qu’il a à voir là-dedans le gouvernement ?
— Vous devez toujours les frais de votre procès. Jusqu’à ce jour vous étiez insolvable ; maintenant, l’État va les recouvrer sur vous. Il y en a bien pour une trentaine de mille francs, je suppose…
Le coup parut dur à Jérôme. Il se voyait déjà en possession de toute cette fortune. Il lui paraissait pénible d’avoir à en sacrifier la moindre part.
— Enfin… accorda-t-il. Puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement !… Mais vous allez me faire envoyer le reste.
— Les règlements, déclara le directeur du pénitencier, s’y opposent. Il ne saurait y avoir de forçats millionnaires : cela serait d’un détestable exemple, favoriserait la paresse et les évasions. Non… L’administration est curatrice de vos biens, exactement comme si vous étiez atteint de démence, de fureur, ou d’imbécillité, et interdit.
— Mais je pourrai au moins toucher mes revenus ?
— Pas davantage. La loi est formelle : pendant la durée de la peine, il ne pourra vous être remis aucune somme, aucune provision, aucune portion de vos revenus… En réalité, il y a des adoucissements à cette règle…
— Ah ! fit Jérôme.
— Oui… si vous êtes malade, ou bien si votre conduite est bonne, à l’occasion de certaines fêtes, nous pouvons vous remettre quelques francs, pour améliorer votre ordinaire.
— C’est tout ?
— C’est tout.
— Mais puisque j’ai été gracié ! protesta le malheureux Jérôme.
— Cela n’y fait absolument rien. Combien de fois faudra-t-il vous le dire ? Vous ne voulez donc pas comprendre ?
— Je comprends, Monsieur le Directeur, je comprends très bien, je vous assure… Seulement, c’est une injustice ! C’est très bien expliqué, sur ce journal qu’on m’a envoyé. Si ce malheureux Théophile et moi n’avions pas ramené à la surface de la propriété ce qu’il y avait dessous, jamais ce savant monsieur dont on dit le nom n’aurait découvert le phosphate…
— Mais c’est vous qui l’avez tué, Théophile !
— Tiens, c’est vrai, reconnut naïvement Jérôme… Ça s’est fait par accident… Et ça fait que c’est moi qui devrais avoir tout ce phosphate, maintenant, et les actions, et les deux cent mille francs… Au lieu que c’est à eux tout seuls, ces Cusset qui ne croyaient pas au trésor, et qui n’en ont pas fichu une datte !…
— Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ? C’est comme ça, c’est la loi… Ah ! à propos, la mort civile étant supprimée, vous pouvez vous marier !
— Ça, Monsieur le Directeur, fit Jérôme, sauf votre respect, je m’en fiche.
Il ajouta, dégoûté :
— Tout de même, tout de même, le père nous a fait une sale blague !
On a vu que ce n’était point l’opinion des Cusset…