← Table of contents
Petite ville

MARIE LE PETIT

Reading edition

Aux princes Emmanuel et Antoine Bibesco.

Au moment où chacun ne parlait que de la liaison de la belle madame Duret, née de Barthes, avec l’avocat Loretty, au moment où les petits bourgeois et le peuple de Valleyres se réjouissaient des désordres manifestes de l’institution aristocratique, un scandale nouveau fit, en ville, une heureuse diversion.

L’héroïne en était mademoiselle Le Petit.

Tous la connaissaient, car elle était, sans conteste, la plus jolie fille de Valleyres. Ouvriers, commerçants et grands bourgeois trouvaient dans sa beauté une raison nouvelle d’être fiers de leur cité commune. Elle était l’argument décisif de la supériorité évidente — pourtant niée par des adversaires de mauvaise foi — de Valleyres sur Châteauvieux et Villeneuve voisines. Il était douteux que le chef-lieu, Maigny, pût montrer dans ses quarante mille habitants un spécimen aussi achevé de la race humaine.

Marie Le Petit était de taille moyenne, mais admirablement proportionnée, fine de buste et souple sur des hanches pleines ; l’ovale de son visage était la perfection même ; le menton était volontaire, la bouche petite, les yeux noirs veloutés et caressants ; les cheveux sombres s’arrangeaient en bandeaux sur le front mat et bas comme celui d’une statue antique.

Sa mère, qui était du Midi, avait été en place dans de bonnes maisons, mi-femme de chambre, mi-dame de compagnie, chez une princesse russe, puis chez une vieille dame anglaise. Elle en avait rapporté des économies, quelque instruction et de bonnes manières. Ayant épousé sur le tard feu Le Petit, commis du receveur à Valleyres et très joli homme, elle était restée, à la mort de son mari, dans la petite ville, bien qu’on ne l’y eût pas reçue avec tous les égards auxquels elle croyait avoir droit ; — l’on n’aimait pas les étrangers à Valleyres.

La naissance d’une fille, Marie, au moment où elle avait renoncé à l’espoir d’être mère, lui fit oublier les petites piques de la vie de province.

Dès lors, elle ne vécut que pour son enfant ; elle resterait à Valleyres pour l’élever. Elle avait, lui appartenant, une petite maison presque hors la ville dans l’ancienne rue aristocratique, maintenant désertée, la rue Haute. A côté, c’était la vieille demeure inhabitée de la grande famille Lanterle. Derrière, il y avait un jardin donnant sur les anciens fossés. Puis c’était la campagne. Nulle part, madame Le Petit ne trouverait un air aussi pur pour sa fille.

Marie était un enfant superbe ; sa mère lui donna ses premières leçons, lui apprit même — chose unique à Valleyres — l’anglais. Puis, lorsque Marie eut quatorze ans, elle lui fit suivre les cours de la meilleure école de la ville que dirigeait mademoiselle Nicolas. Au même temps, madame Le Petit ouvrit un magasin de mercerie rue Haute pour avoir quelques ressources supplémentaires.

Les demoiselles de la haute société, qui étaient les élèves de mademoiselle Nicolas, furent extrêmement choquées d’avoir comme compagne d’école la fille d’une petite mercière, et, malgré leur bonne éducation, ne purent s’empêcher de le faire sentir. Marie n’y prenait garde ; elle était de disposition gaie et heureuse ; elle se contenta, comme revanche, de gagner régulièrement, aux jours de composition, la première place, — ce qui nuisit du reste au crédit de mademoiselle Nicolas. Elle adorait sa mère et, les heures de classes finies, courait à la rue Haute. Avant le coucher du soleil, les dames Le Petit se promenaient ensemble dans la campagne. A dix-huit ans, Marie sortit de l’école.

Madame Le Petit approchait de la soixantaine. Elle gardait les manières excellentes qu’elle avait toujours eues ; mais elle devenait taciturne, la vieillesse pesait sur elle ; la chaleur de son regard n’était la même que lorsqu’elle le posait sur sa fille. Elles vivaient dans un grand isolement. Madame Le Petit avait fait peu de relations à Valleyres ; la maternité, telle qu’elle l’entendait, est exclusive. Marie n’avait pas d’amies intimes, ayant peu fréquenté les jeunes filles de sa classe et ne s’étant pas liée avec ses nobles compagnes des cours Nicolas. Elle était solitaire, réfléchie, sage. La vertu, alliée à une beauté si rare, excitait l’étonnement de quelques-uns et l’admiration de tous.

Jamais on ne voyait Marie se promener seule au crépuscule sur la promenade vantée qui longe l’Ourche. Elle n’avait pas encore été à la fête de la ville.

Pourtant, jolie comme elle était, les prétendants n’avaient pas manqué. Les jeunes gens passaient cambrés devant la boutique de la rue Haute ; le fils de monsieur Rigotard, le droguiste, s’était épris d’elle, à la voir seulement, et l’avait demandée en mariage, — sans succès. Les Rigotard étaient de ce qu’il y avait de mieux dans le commerce de Valleyres. Qui donc serait l’époux de cette jeune fille accomplie ? — Elle avait maintenant vingt ans ; elle était dans la fleur de sa beauté.

L’on juge de la stupéfaction des habitants de Valleyres, lorsqu’on commença à se chuchoter à l’oreille, vers la fin de novembre de cette année-là, que mademoiselle Le Petit était...... ; l’on n’osait prononcer le mot.

Ceux qui propageaient ce bruit excitèrent l’incrédulité générale. — Cependant il fallait savoir. Ce fut un défilé incessant dans la boutique de la rue Haute. Marie ne passait plus les journées au comptoir comme auparavant. Ceux qui la virent quand elle descendait au magasin, remarquèrent qu’elle portait une blouse un peu large, sans ceinture, et que son joli visage montrait de la lassitude. Mais il eût été téméraire de rien affirmer quant aux causes de cette fatigue. — Quelques semaines se passèrent au milieu d’un déchaînement inouï de curiosité. Enfin, vers le jour de l’an, il n’y eut plus d’hésitation : l’évidence d’une grossesse s’imposa.

A qui se fier désormais ? Les maris consternés doutaient de la vertu assurée de leurs femmes. Que ne pouvait-on redouter puisque mademoiselle Le Petit avait succombé ?

L’on ne sortit de cette juste stupeur que pour rechercher qui avait séduit la jeune fille. Mais ni les voisins des dames Le Petit, ni ceux qui étaient en relations avec elles, ne purent fournir aucun renseignement.

Maintes pistes furent suivies ; aucune ne fut trouvée bonne. L’on pensa que le père, s’il était honnête, se nommerait ; il resta anonyme. On jugea alors que Marie livrerait son nom à l’indignation, et aux félicitations secrètes de ses concitoyens. Elle refusa de le faire. Lorsqu’on la suppliait, pour sauver son honneur, de nommer celui qui l’avait séduite, elle se renfermait dans un silence obstiné. On crut que la mère offrirait une prise plus facile. Madame Le Petit resta muette. Personne ne put faire sortir la vieille dame de la réserve remarquable qu’elle s’était imposée.

Mais plus encore que l’aventure elle-même, l’attitude de ces deux femmes plongea les habitants de Valleyres dans un ébahissement extrême. Marie Le Petit semblait n’éprouver aucune honte de la position malheureuse où elle se trouvait. Alors que toute la ville lamentait sa vertu perdue, elle restait d’humeur égale, gaie comme autrefois. Sa mère n’avait pas la figure affligée qui convient à une personne dont la vieillesse est frappée d’un coup immérité. Elle restait silencieuse et droite, malgré les années. Si elle parlait à sa fille, c’était avec douceur, comme jadis. Lorsqu’on allait à la boutique de la rue Haute, on la trouvait tricotant des brassières pour l’enfant attendu.

En vérité, cela était incompréhensible. Pourquoi les dames Le Petit, qui avaient des ressources, n’avaient-elles pas fui le scandale et gagné Maigny ou Livray ?

L’impossibilité où ils étaient de répondre à toutes ces questions irrita au vif les habitants de Valleyres. La conduite de ces femmes était positivement un défi à la petite ville. L’opinion publique, qui d’abord avait été favorable à mademoiselle Le Petit, supposée victime d’un abominable séducteur, se retourna tout d’une pièce contre elle. Sa gaîté devint du cynisme ; on s’en voulut d’avoir cru à sa vertu ; il y avait sans doute longtemps qu’elle s’amusait secrètement. On n’eut pas d’épithètes assez fortes pour flétrir le rôle de la mère complice. Elle avait toujours fait la fière et s’était tenue à l’écart ; — on ne voyait que trop les raisons de son isolement. Ses petites rentes, pourtant sur l’État, furent niées. Les déportements de sa fille lui valaient l’aisance où elle vivait. La réprobation générale pesa sur les deux femmes.

L’on sut par le directeur de la poste que mademoiselle Le Petit recevait des lettres de Paris ; l’on apprit aussi qu’une grande banque de la capitale lui avait envoyé, en mars, une enveloppe chargée, scellée de cinq cachets rouges. — Les moindres faits étaient commentés avec passion par tous.

Les temps s’approchaient de la délivrance de mademoiselle Le Petit. Au jour venu, par une claire matinée d’avril, la Houssard, la sage-femme, s’installa chez sa cliente. Marie accoucha en peu d’heures d’un gros garçon.

On attendait anxieusement la déclaration à la mairie ; quelques-uns pensaient que le père reconnaîtrait l’enfant. Ils se trompaient. L’enfant fut déclaré par sa mère sous le nom de Louis-Édouard Le Petit. Le scandale fut à son comble. Ni mademoiselle Le Petit, ni sa mère ne parurent y prêter la moindre attention.

C’était l’été maintenant. Comme la chaleur était forte, et que le soleil au matin brûlait le jardin derrière la maison, Marie s’installait sur une chaise basse devant la boutique dans l’ombre fraîche de la rue Haute, et là, elle donnait le sein à son enfant. C’était un vigoureux gaillard dont les chairs fermes et rebondies faisaient l’émerveillement secret des commères. Sa mère était plus jolie que jamais dans l’épanouissement de sa jeune maternité. Elle riait à son bébé. — Mais les habitants de Valleyres ne voulaient plus l’admirer.

Monsieur le curé, avec quelque retard, s’occupa de l’affaire. Il n’y alla pas de main morte ; la faute était publique ; il importait que l’Église ramenât au bien cette créature égarée ou la chassât de son sein. Il rendit donc visite à mademoiselle Le Petit, qui avait été de ses catéchumènes. Il voulait qu’elle confessât au moins le complice de sa faute. Mais il ne fut pas plus heureux que les autres. Il l’appela au tribunal de la pénitence. Elle ne voulut point s’y rendre. — A la suite de cette entrevue, les dames Le Petit, dont la foi n’avait jamais été exaltée, n’assistèrent plus à la messe. Bien leur en prit, car monsieur le curé, dans un sermon enflammé, stigmatisa, comme il convient, la conduite éhontée d’une fille de Valleyres et de la mère qui l’encourageait au vice, et, dans une prosopopée mémorable, évoqua en comparaison les joies pures de la famille chrétienne, dont la société de Valleyres offrait tant d’exemples réconfortants.

C’est au temps de ce prêche que madame Duret, née de Barthes, mit au monde le second enfant de sa seconde série. Il y avait alors plus d’un an qu’elle était en fait séparée de son mari.

L’été se passa. A l’automne, la boutique de madame Le Petit fut fermée. Peu de jours après, la mère et la fille, emmenant le bébé, prirent le train pour Maigny, où elles s’installèrent dans un appartement meublé.

Cependant les conscrits partaient pour l’armée, et rentraient au pays ceux qui avaient fini leur temps.

Il y avait à peine une semaine que les soldats licenciés étaient revenus lorsqu’un jour à jamais inoubliable de marché, la ville fut mise en émoi par la publication d’une nouvelle dont on pouvait affirmer que de mémoire d’homme on n’avait entendu la pareille à Valleyres.

A neuf heures du matin, l’employé de la mairie, un vieux petit bossu hargneux qui ne parlait jamais à personne, descendit l’escalier tournant de la maison de ville, ouvrit le cadre grillagé des affiches officielles sur le pilier au coin de la place, et, avec quatre pains à cacheter, fixa dans le tableau un acte sur papier blanc. Puis, l’ayant relu, il eut ce qui chez lui était un sourire, mais ce qui chez tout autre eût été appelé une grimace, et remonta à son bureau, où il s’embusqua dans la fenêtre.

Le premier qui s’arrêta devant le tableau fut Joseph, le petit clerc de maître Mainguet, qui allait à la poste. Il lut et relut l’acte, fit un bond, et, oubliant la poste et ses devoirs, prit au galop le chemin de l’étude.

Vint ensuite monsieur Rigotard, le droguiste. C’était une personne grave, avaricieuse, et de mouvements lents. Comme il s’approchait du pilier, il jeta autour de lui un coup d’œil circulaire ; s’étant assuré qu’il n’y avait personne à proximité, il tira sa tabatière et roula entre ses doigts secs une prise de choix. A ce moment-là ses regards s’arrêtèrent sur l’acte affiché devant lui. Sa stupéfaction à le lire fut telle que machinalement ses doigts s’ouvrirent. Il s’aperçut que la prise tombait, voulut la rattraper, mais trop tard ; la pincée de tabac faisait déjà une petite tache brune sur le pavé boueux.

Puis ce fut le tour de Bataille, le marchand de vin, dont un gros rire secoua la bedaine ; puis de Langlois, prote à L’Avant-Garde, qui s’écria : « Vive la sociale ! » — Arriva monsieur Nicolas Allemand, qui frissonna d’horreur. Le vieux baron de Morteuse glissa le long des murs et stationna, comme chaque jour, devant les publications de la mairie. Il fut un temps assez long avant de comprendre et murmura enfin ces mots par lesquels il avait l’habitude d’exprimer pour lui seul une foule de griefs longuement ruminés : « La caque sent toujours le hareng. » Ce fut enfin maître Mainguet, qui voulait vérifier par lui-même l’audacieuse allégation de son clerc. — Bientôt, il y eut un rassemblement autour du pilier des actes. Les transactions sur le marché étaient arrêtées. Les dames de Valleyres n’avaient qu’une question à la bouche. Et quelle joie lorsqu’on tombait sur une amie qui ignorait encore la chose ! Les exclamations les plus diverses se croisaient. L’effervescence ne se calma que vers midi, à l’heure où la faim appela au logis petits et grands bourgeois.

Les gens observateurs remarquèrent qu’aucun des membres des aristocratiques familles Lanterle et Vertôt, étroitement unies, ne fut aperçu ce jour-là, en ville.

Le héros, dont le nom était dans toutes les bouches, était un jeune Maurice Lanterle, qui venait de servir trois ans dans les cuirassiers à Lunéville. Il était neveu de monsieur Henri Lanterle et fort bien apparenté dans la meilleure société de Valleyres. Maurice Lanterle avait perdu jeune son père. Sa mère, une de Brière, qui avait de la fortune, l’avait élevé dans sa belle propriété du Vallon, à un peu plus d’une lieue à l’ouest de la ville. C’était une femme excentrique et exaltée, avec des prétentions intellectuelles ; elle faisait partie du petit clan des « Vertueuses ». Rêvant un grand avenir à son fils, elle le mit chez les Pères, au chef-lieu. Il ne s’y distingua pas. Ses directeurs se louaient de son caractère ; il était doux et soumis, chacun l’aimait, — mais il restait obstinément à la queue de sa classe. Entre seize et dix-sept ans, il essaya vainement, à plusieurs reprises, de passer la première partie de son baccalauréat. Sa mère, désolée, le fit rentrer au Vallon, où elle le reçut avec froideur. Elle ne s’occupa plus de lui et Maurice vécut pendant deux ans avec le fermier du domaine ; ensemble, ils couraient le pays, allaient aux foires choisir des vaches, conduisaient leurs bêtes les plus belles aux concours régionaux.

Maurice aimait sa vie campagnarde. Un peu pâle et maigre à sa sortie du collège, il se développa, prit du corps ; il avait maintenant six pieds de haut et des épaules en proportion. Il ne se sentait à l’aise qu’en plein air ; de gestes maladroits, il avait toujours peur, dans un salon, de casser quelque meuble ou bibelot ; les observations de sa mère n’étaient pas pour lui donner de la confiance en lui-même. Les manières compassées des notables de Valleyres, les façons cérémonieuses qu’ils gardaient même dans l’intimité, leur sécheresse, lui firent prendre en horreur le monde auquel il appartenait. Il vécut solitaire et devint sentimental à l’excès. Il avait dix-neuf ans lorsque sa mère soudainement mourut.

Ses parents de Valleyres virent que Maurice était seul, qu’il aurait à sa majorité une soixantaine de mille livres de rente et les meilleures vignes du pays. Jamais orphelin ne fut plus entouré ; chacun lui faisait fête. Son oncle Henri Lanterle l’avait deux fois la semaine ; madame Henri Lanterle, l’une des « Vertueuses » avait surveillé l’instruction de ses filles de si près qu’elle n’avait pas voulu les mettre au couvent, car, même dans les meilleures maisons, on était exposé à des rencontres dangereuses. Lorsqu’on adressait la parole à ces jeunes filles modèles, elles regardaient leur mère avant de répondre. Pour leur cousin, elles exécutèrent au piano une sonate que monsieur Marthe, leur professeur, avait reçu de Maigny. Leur mère parlait confidentiellement à Maurice. « Ses filles, disait-elle, étaient élevées dans l’idée chrétienne de la soumission de la femme à son époux. Elles n’auraient ni opinion, ni volonté que les siennes. » — Maurice écoutait effaré. Le ton satisfait et autoritaire de sa tante, dont il était notoire qu’elle menait son mari par le bout du nez, l’effrayait. Quant à ses cousines, il lui était simplement impossible de causer avec elles.

Chez les demoiselles de Barbeau, l’atmosphère était autre. Elles comptaient dix-huit et dix-neuf ans et avaient toutes deux été renvoyées du couvent où elles faisaient leur éducation. Elles passaient pour être d’une liberté de tenue extrême, allaient souvent à Maigny avec leur gouvernante et recevaient des officiers dans leur belle propriété de Bellevue. Leur père, ataxique, ne quittait guère son fauteuil roulant ; il s’absorbait dans le soin d’une collection d’insectes. Leur mère était morte jeune. Maurice dîna chez elles avec quelques jeunes gens de Maigny qu’il ne connaissait pas ; il y avait aussi la belle comtesse Perquer de Bonnenfant, qui passait l’été chez sa mère ; elle était mariée depuis six mois. A table, Maurice fut placé à côté de mademoiselle Jeanne de Barbeau. Comme l’on disait un mot un peu vif, elle lui poussa le pied sous la table. Maurice, croyant à une erreur, retira la jambe vivement et rougit. Après dîner, l’on joua à un jeu que ces demoiselles appelaient « le monstre noir ».

On s’enfermait en bande dans une grande pièce d’où toute lumière était bannie. « Le monstre noir » entrait alors, et devait découvrir et identifier une des personnes cachées. Le jeu commença. Ce furent, dans l’obscurité, de petits rires étouffés, des bruits de chaises remuées ; la voix de madame Perquer fut entendue, disant : « Mais non, mais non ! » Maurice se tenait coi derrière un fauteuil. Soudain, il sentit sur sa main le contact d’une peau fine ; c’était le cou de mademoiselle Jeanne de Barbeau, laquelle était assise sur le bras du dit fauteuil. Maurice, inquiet, recula. Mais Jeanne l’avait reconnu ; elle criait déjà : « Ce monsieur Lanterle est d’une inconvenance ! » — Cependant l’approche du « monstre noir » rétablit le silence. Lorsque le jeu prit fin, les visages étaient enflammés, les yeux brillants. Maurice était fort mal à son aise. Il ne savait quelle contenance garder, et, comme Jeanne, le prenant à part, lui demandait de la rejoindre au bout du parc le lendemain après-midi, il répondit, rougissant toujours, qu’il était occupé ce jour-là. La jeune fille leva les épaules et lui tourna le dos.

Lorsque Lanterle venait ainsi à la ville et qu’il avait à y coucher, il logeait dans sa maison de la rue Haute, inhabitée depuis longtemps, mais où il s’était fait arranger deux pièces donnant sur le jardin. C’est là qu’un jour, il découvrit qu’il avait une fort jolie voisine. Il sut bientôt que c’était cette demoiselle Le Petit, dont on parlait tant en ville et que l’on citait en modèle.

De sa fenêtre, il voyait Marie arroser ses fleurs ; le soir, elle cousait auprès de sa mère ; parfois elles soupaient toutes deux en plein air. Il jugea la beauté de la jeune fille sans pareille ; il remarqua aussi sa gaîté, la bonté dont elle usait avec madame Le Petit. Il n’avait rien vu de semblable dans la société de Valleyres où tous les gestes semblaient convenus, prémédités. Lanterle se dissimulait derrière un contre-vent ; les paroles de Marie n’arrivaient pas jusqu’à lui ; mais il l’entendait par moments rire avec sa mère, parfois elle chantait d’une voix fraîche une chanson populaire ; il la voyait passer légère et libre, ne se doutant pas qu’elle fût épiée. Il ne pouvait se détacher de ce spectacle.

Bientôt il s’aperçut qu’il était amoureux de mademoiselle Le Petit ; à dater de ce jour, il devint méfiant, de peur qu’un des siens ne devinât son secret et ne le raillât. Il comparait l’existence simple, heureuse, de cette jeune fille à celle que menaient ses cousines dans l’atmosphère glacée du monde de Valleyres. — Jolie comme elle était, on ne lui voyait aucun galant. Il songeait aux demoiselles de Barbeau.

Mais comment pourrait-il faire sa connaissance ? Sa timidité était sans bornes ; il n’était pas de ceux qui, entre chien et loup, abordent les filles et leur murmurent des douceurs. Du reste, elle ne le souffrirait pas.

Un matin, il se trouva nez à nez avec elle au coin d’une rue ; il la bouscula presque. Il salua, balbutiant quelques mots d’excuse. Dès lors, ils se saluèrent quand ils se rencontraient, lui, d’un grand coup de chapeau, elle, d’une gentille inclinaison de tête. Mais il n’osait adresser la parole à mademoiselle Le Petit.

Il rêvait sans cesse à elle, faisait des projets toujours les mêmes. Elle avait dix-sept ans, lui dix-neuf, ils se marieraient, vivraient heureux et solitaires au Vallon.

A d’autres moments, il voyait l’absurdité de ces rêves fous ; elle ne voudrait pas de lui ; il n’avait rien de séduisant et, malgré les avances de Jeanne de Barbeau, ne croyait pas pouvoir plaire aux femmes. Puis il avait trois ans de service militaire à faire. Qu’adviendrait-il d’elle pendant un temps si long ? — Il ne pouvait s’empêcher de sourire à la pensée qu’il ne connaissait que de vue sa future femme. Mais il était dans la nature de Maurice de se plaire à des pensées lointaines et indécises. Enfin, un jour où il réfléchissait avec plus de précision à son avenir, il lui apparut qu’il serait sage de s’engager pour se débarrasser au plus tôt de la corvée militaire. Lorsqu’il reviendrait, Marie Le Petit n’aurait que vingt ans ; peut-être serait-elle libre encore ? D’autre part, son oncle Lanterle le poussait aussi à partir. Il s’y décida.

Avant d’entrer au service, il passa, toujours sur les conseils de son oncle, un mois à Paris. Les jeunes Bourrat, de Vermand, l’y reçurent et lui firent mener la grande vie du Quartier latin. Maurice fut profondément dégoûté par les plaisirs auxquels il se laissa entraîner. Avoir pour compagne de lit une fille que l’on connaissait depuis quelques heures à peine, et, au lendemain, la remplacer par une fille nouvelle, lui apparaissait monstrueux. Lorsqu’il quitta Paris, vivait plus fraîche que jamais dans sa mémoire l’image de mademoiselle Le Petit, écossant des pois sous une tonnelle dans un jardin clos.

La première année de service militaire fut d’une désolante lenteur. Mais, comme il était vigoureux et bon cavalier, il en supporta sans peine les fatigues. Deux fois, il eut cinq jours de permission. Au lieu d’aller les user à Paris comme ses compagnons, il se rendit tout droit à Valleyres. Il vit mademoiselle Le Petit. Elle n’avait pas été sans remarquer l’absence de ce grand garçon dont les regards étaient persistants et respectueux. Lorsqu’il fut de retour, elle le salua, avec un léger sourire de bienvenue. Il logeait chez sa tante Lanterle qui avait insisté pour l’avoir, mais il montait dans la journée à son appartement de garçon dans la vieille maison inhabitée. — Il n’y eut pas autre chose entre elle et lui que des saluts échangés.

Il repartit désespéré de sa timidité et plus amoureux que jamais.

La seconde fois qu’il vint, c’était en automne. Il fut obligé de descendre au Vallon pour surveiller les vendanges. C’était là un devoir auquel aucun propriétaire du pays n’aurait osé se soustraire. La pressée du vin se prolongeait tard dans la nuit. Le lendemain de son arrivée, Lanterle, vers cinq heures, résolut d’aller jusqu’à Valleyres à cheval.

Le vent était violent ce jour-là. Près de la ville, il aperçut à quelque distance devant lui deux femmes qui se promenaient dans la campagne. S’approchant, il reconnut madame Le Petit et sa fille. Comme il se préparait à les saluer, les jupes de ces dames, agitées par le vent, effrayèrent le cheval qui fit un écart.

Maurice ne fut pas désarçonné, mais son chapeau alla rouler dans la poussière. On juge de la honte du jeune homme ; le rouge lui monta au visage. De dépit, il donna de l’éperon à son cheval qui pointa. Puis il voulut descendre, mais avant qu’il en eût eu le temps, mademoiselle Le Petit avait ramassé le chapeau et, d’une main légère, enlevait la poussière qui le tachait. Maurice sauta à terre ; il remercia ces dames avec des phrases qu’il ne pouvait finir ; la sueur lui coulait sur le front. Madame Le Petit lui fit un beau salut sans parler. Marie dit quelques mots. Il lui semblait avoir toujours connu ce grand garçon qui rougissait devant elle comme une fille. Ils parlèrent du temps qu’il faisait, des vendanges. Maurice eut la présence d’esprit, ce dont plus tard il ne sut assez se féliciter, de demander à ces dames si elles aimaient le raisin. — Oui, elles en raffolaient.

Sur cette réponse, la conversation prit fin. Lanterle s’inclina jusqu’à terre, monta sur sa bête, et rentra au Vallon à bride abattue.

Le même soir, il dînait chez ses voisins Maigret.

Il fut placé, non pas à côté de Lucie Maigret, qui allait sur ses trente-deux ans, mais près de la seconde fille, Julie ; elle avait vingt et un ans et ressemblait déjà à sa tante, madame Bourrat, de Prévoux.

Madame Maigret fut d’une extrême amabilité avec son cousin ; la jeune fille, elle-même, lui fit des avances. Mais Maurice, voyant sa sécheresse et sa laideur, frémit.

Le lendemain, vers six heures, il quitta le Vallon et partit en cabriolet pour la ville. Il avait dans sa voiture un panier énorme rempli des plus belles grappes cueillies dans la journée. Il s’arrêta à sa maison de la rue Haute. A sept heures et demie, après s’être assuré que la rue était déserte, il sortit, le panier au bras, et pénétra dans la boutique de ses voisines.

Au bruit de la porte, Marie, qui était au premier étage, descendit. Elle se trouva en face de Lanterle décontenancé, qui, à ce moment, ne comprenait rien à l’audace qui l’avait amené là. Il posa le panier sur le comptoir. — Marie le remercia de la façon la plus simple. Maurice ne trouvait pas un mot. Il allait se retirer ainsi, lorsqu’il vit que Marie essayait vainement de soulever le panier ; il s’empressa, offrit de le porter à la salle à manger. Marie lui montra le chemin et passa la première dans l’escalier étroit. Lanterle suivait. Ils arrivèrent dans une salle où madame Le Petit, enfouie dans un grand fauteuil, tricotait une paire de bas.

— Maman, voici monsieur Lanterle, qui nous apporte du raisin magnifique, dit Marie. Sa voix sonnait joyeuse.

La vieille dame, à ce nom, sursauta, et, s’étant levée, adressa à ce visiteur notable et inattendu, une révérence de choix.

Marie goûta le raisin ; il était délicieux. Elle en offrit une grappe à Lanterle, qui l’accepta. Bientôt il était assis et mangeait du raisin en face de Marie. Quelques minutes plus tard, il s’étonnait déjà de se sentir sans gêne aucune. Il parla du service, de Paris, de la campagne. Lui, d’ordinaire renfermé, s’épanchait sans y songer. Ces dames l’écoutaient avec sympathie ; madame Le Petit restait silencieuse, mais approuvait de la tête ; Marie le questionnait. Ces deux femmes simples et accueillantes, cette salle calme où tout disait la régularité de vies modestes et heureuses, les beaux yeux caressants de Marie Le Petit, sa voix grave et ce rire qui étonnait par sa fraîcheur enfantine, — Lanterle jouissait de chaque minute de cette heure inespérée. Enfin il fallut partir. Marie l’accompagna jusqu’à la porte d’entrée. Lorsqu’il la quitta, il lui tendit la main.

Deux jours après, il regagnait le régiment. Le souvenir de la soirée unique remplissait sa vie monotone au quartier. — Il se désola de la lenteur des jours, eut des mouvements irraisonnés d’impatience. Jamais il n’aurait le courage d’attendre deux ans encore.

Au jour de l’an, il n’eut que deux jours de congé et ne put revenir à Valleyres. Il envoya de Paris à mademoiselle Le Petit un sac à ouvrage qu’il acheta dans un magasin de la rue de la Paix et qui fit un singulier effet dans la petite salle de la rue Haute. Il était en cuir souple gris, monté en argent, et contenait un étui à aiguilles, un dé, de petits ciseaux, le tout en vermeil d’un travail exquis. Mais Lanterle n’osa pas joindre à l’envoi sa carte de visite.

A Pâques, il obtint une permission de quatre jours ; il arriva au Vallon. Le lendemain à la première heure, il était installé dans son petit appartement de la rue Haute.

Il passa plus d’une heure à la fenêtre, cherchant un prétexte pour aller chez sa voisine. Enfin il vit Marie entrer dans le jardin ; une vieille femme la suivait. A elles deux, elles portaient une corbeille de linge, qui sortait de la cuve et fumait encore. Elles commencèrent à placer le linge sur des cordes tendues entre les deux murs. Maurice ne quittait pas la jeune fille des yeux ; elle avait sa jupe relevée, les bras nus rougis par l’air vif, et un grand tablier. Jamais il ne l’avait vue aussi jolie.

Enfin, comme elle levait la tête, elle l’aperçut derrière la fenêtre. Étonnée à la présence de ce témoin inattendu, elle rougit d’abord et se détourna. Mais tout de suite elle revint à elle et envoya à Lanterle un salut amical. La vieille laveuse était déjà rentrée dans la maison. Lanterle tremblait de joie, car il avait vu la rougeur de Marie. Puis Marie, à son tour, quitta le jardin.

L’après-midi, Lanterle ne bougea pas de son poste.

Au soir le linge sec fut enlevé. Maurice était toujours là ; mais comment entrer en conversation avec Marie ? Son imagination au souffle court lui refusait toute aide. Du reste la laveuse était présente, il fallait être prudent.

Le soir, il dîna chez son oncle Henri Lanterle, où il s’ennuya.

Le lendemain matin, Marie reparut au jardin. Elle vit à la fenêtre la figure navrée de son amoureux, et, sans réfléchir, lui fit signe de descendre. A peine avait-elle agi qu’elle regrettait sa précipitation. Mais Lanterle était déjà là.

— Je voulais vous remercier du beau cadeau que vous m’avez envoyé, dit-elle avec un peu d’embarras. Et tout à coup elle se mit à rire. — Vous aviez une figure si désolée derrière votre fenêtre ! fit-elle.

Ils causèrent un instant. Lorsqu’elle rentra, Lanterle avait obtenu la permission de revenir le soir même. Il fut obligé d’envoyer un mot pour s’excuser à madame Maigret chez qui il devait dîner.

A huit heures il entrait chez ses voisines. Le lendemain soir il y revint encore. Marie était avec lui sans coquetterie, comme sans timidité. Ce n’était pas avec monsieur Lanterle, notable bourgeois et grand propriétaire de Valleyres qu’elle causait, mais avec un garçon simple, bon, vite effarouché, qui avait vécu jusque là solitaire dans un monde sans cordialité. Maurice, d’abord, ne pouvait croire à son bonheur. Pendant dix-huit mois il avait rêvé à Marie, maintenant il l’avait près de lui. Mais l’excès de son amour le rendait muet ; il pouvait à peine parler et s’étonnait qu’il y eût une si grande différence entre leur première rencontre et celle-ci. « L’aimerait-elle jamais ? accepterait-elle d’être sa femme ? » — Non, c’était fou ; manifestement elle ne songeait pas à lui. Maurice, le second soir, était triste et malheureux ; pour un rien, il aurait pleuré. Allait-il partir ainsi ? — Marie s’étonnait de son changement d’humeur. Au moment de la quitter, il eut pourtant la force de demander la permission d’écrire.

— Oui, dit Marie, car nous pensons souvent à vous.

Il écrivit des lettres où il mit enfin tout ce qu’il n’avait osé dire. Il eut la précaution de les faire passer par son banquier de Paris pour ne pas éveiller la curiosité des employés de la poste à Valleyres. Le projet qui lui tenait au cœur faisait le fonds inépuisable de sa correspondance.

Marie ne douta pas plus de sa sincérité que de son amour ; mais il fallait attendre. — « Plus tard, nous verrons, répondait-elle, lorsque vous aurez fini votre service. »

Et cependant elle l’exhortait à la patience, car ses lettres le montraient irrité des mille vexations de la caserne. — « Soyez sage et prudent, disait-elle, sinon, vous n’aurez pas de permission, et nous serons privés du plaisir de vous voir. »

Toutes les semaines, une lettre arrivait à Marie. Elle répondait maintenant à chacune, et allait souvent avec sa mère jeter ses lettres à la gare même pour éviter les commérages du bureau de poste.

En juin quinze jours se passèrent sans nouvelles. La jeune fille s’inquiéta. Une semaine encore s’écoula pendant laquelle Marie eut le loisir de voir quelle place avait prise dans ses préoccupations Maurice Lanterle. Enfin elle reçut quelques mots de lui, d’une écriture tremblée. Il était à l’hôpital et sortait à peine d’un fort accès de fièvre. Dans dix jours, il aurait un congé de convalescence et viendrait se rétablir à Valleyres.

A la fin du mois, en effet, il s’installa au Vallon. Le lendemain de son arrivée, il était trop épuisé pour sortir. Il dut subir la visite de sa tante, madame Henri Lanterle, et de sa cousine, madame Maigret. Les effusions réglées et prévues de ces dames l’irritèrent. Il déclina toute invitation pendant les trois semaines de son séjour au Vallon ; il voulait rester à la campagne et se reposer. Sans cesse, ses tantes venaient chez lui et lui amenaient ses cousines ; elles le trouvaient toujours là. Même, par politique, il les invita quelquefois à déjeuner. A la nuit tombée, il allait, en cabriolet, jouir de la fraîcheur du soir, car la chaleur dans la journée était forte. S’il était reconnu par quelqu’un de ses amis sur les routes, personne ne s’étonnait qu’il se promenât ainsi.

Le premier jour où il put sortir, il arriva vers neuf heures à la rue Haute. Marie, prévenue, l’attendait avec sa mère dans le petit jardin. Pour la douceur de l’accueil qu’elle lui fit, pour l’anxiété qu’elle montra à le voir pâle et fatigué, il eût volontiers subi plusieurs semaines tristes d’hôpital militaire.

Il revint ainsi tous les soirs. Il passait par la ruelle des anciens fossés sans être obligé de traverser la ville, et attachait, dans la cour de sa vieille maison, le cheval auquel il donnait un picotin d’avoine. De l’autre côté de l’habitation Le Petit, c’était un terrain vague où, de jour, les femmes du quartier mettaient sécher du linge. Maurice rentrait au Vallon vers onze heures. Ses gens croyaient qu’il avait été passer la soirée dans sa famille à Valleyres ou chez un de ses voisins de campagne.

Dans le minuscule jardin clos qu’ornaient deux rangées de roses trémières, sous la tonnelle couverte de chèvrefeuille, les heures coulaient brèves et délicieuses. Marie et Maurice parlaient de l’avenir. Dans un peu plus d’un an, ils se marieraient. Parfois Lanterle s’imaginait que les siens feraient bon accueil à Marie. Celle-ci, plus clairvoyante, le détrompait. Non, il serait blâmé par tous. Maurice ne s’effrayait pas à l’idée de rompre avec un monde qu’il détestait. Ensemble ils en riaient, mais tous deux s’accordaient à penser qu’il fallait que personne ne pût deviner leur entente. Ils chérissaient ce secret précieux ; leur bonheur en dépendait. Marie, sans qu’elle voulût l’avouer, avait peur des intrigues des gens orgueilleux et avides qui entouraient Maurice. Quelquefois Maurice prenait la main de Marie dans les siennes et la caressait lentement. Bientôt, il ne pouvait plus parler. Marie, énervée par cette caresse, se taisait aussi.

Lorsque dix heures sonnaient à la mairie, madame Le Petit montait chez elle. Les premiers jours, Marie rentrait avec sa mère. Après une semaine, elle prit l’habitude de rester en arrière quelques instants. La mère se levait et disait :

— Tu ne tarderas pas, Marie.

L’on voyait de la lumière dans sa chambre par les fentes des volets. Puis, cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, c’était de nouveau l’obscurité. La vieille femme s’était endormie tout de suite comme un enfant.

Les deux jeunes gens restaient seuls au jardin. Un soir, près de la porte, Lanterle se risqua à passer son bras autour de la taille de Marie. La jeune fille, serrée contre lui, lui tendit sa bouche. Ce baiser rendit Lanterle fou. Il partit, et, tandis que pour rentrer au Vallon, il traversait les campagnes bleues de lune, il chantait sa joie à tue-tête. Les jours suivants, au moment du départ, ils s’embrassèrent encore près de la petite porte. Maurice s’enfuyait, emportant sur ses lèvres la fraîcheur brûlante du baiser de son amie. Marie gagnait sa chambre et se couchait. Le sommeil était lent à venir.

Une semaine se passa. Déjà l’on comptait les jours avant la rentrée au régiment.

Puis un soir, après leur ardent baiser d’adieu, Maurice ne partit pas. Il resta, les deux bras noués autour du corps souple de Marie. Ils s’assirent sur le banc, sous la tonnelle. Autour d’eux s’élevait le grand silence nocturne que traversaient les rumeurs lointaines de la ville, le bruit d’une charrette attardée sur les pavés sonores, le chant incertain de quelque ivrogne regagnant son logis, ou, dans la campagne, l’aboi d’un chien à la lune ; puis c’était de nouveau la paix solennelle et muette de la nuit sous la voûte immense du ciel. L’angoisse de l’amour non satisfait les oppressait ; en vain leurs bouches s’unissaient ; les baisers passionnés dont saignaient leurs lèvres enflammaient leur désir au lieu de l’apaiser. Maurice, affolé, s’arrachait à l’étreinte de son amie ; elle restait étourdie, frémissante encore. — Enfin, une nuit si douce qu’elle semblait être complice, Marie fut à lui.

Trois jours plus tard, Maurice rejoignait son régiment. Il avait voulu déserter, passer en Suisse ou en Belgique avec Marie pour l’épouser sur l’heure. Elle eut une peine infinie à le ramener à la raison. Il partit, après des scènes déchirantes, pour sa dernière année de service.

Il laissait Marie angoissée. Elle se demandait comment il supporterait, dans l’état où elle le voyait, la stricte discipline de la caserne et une absence si longue. Mais elle eut bientôt une cause d’inquiétude nouvelle et plus grave.

Il y avait à peine trois semaines que Maurice l’avait quittée, lorsqu’elle s’aperçut qu’elle était enceinte. Elle fut accablée. Que fallait-il faire ? où se réfugier ? que dire à Maurice et à sa mère ? — Maintenant il était plus important que jamais de ne laisser soupçonner à personne sa liaison avec Lanterle. La famille de ce dernier ne reculerait devant aucune intrigue, aucune bassesse pour le détacher d’elle. Bientôt Marie, une fois passée la première crise de désespoir où elle se laissa aller, vit les choses sous un jour moins sombre.

Rien ne les retenait à Valleyres ; elles iraient s’installer à Maigny pour éviter les commérages odieux de la petite ville. Elles attendraient, pour arrêter leurs plans, la venue de Maurice en octobre. Il serait temps alors. Il ne fallait pas songer à lui apprendre par lettre l’état où il l’avait laissée. Inquiet, nerveux comme il était, cette nouvelle le bouleverserait, il quitterait tout. A l’automne, lorsqu’elle l’aurait près d’elle, elle saurait l’empêcher de faire un coup de tête, le calmerait, le renverrait apaisé encore. — Elle attendit donc octobre.

Cependant Lanterle se desséchait d’impatience ; la vie de la caserne lui devenait odieuse ; il faisait mal son service ; les punitions pleuvaient dru sur sa tête, et, en octobre, on lui refusa une permission.

Le coup fut terrible pour Marie ; que faire ? Bientôt elle ne pourrait plus cacher sa grossesse. Quitterait-elle Valleyres sans donner à Maurice la raison de son départ ? Elle en vit tout de suite l’impossibilité. Les lettres de Maurice le montraient frémissant ; le refus d’une permission attendue avec tant de fièvre avait mis le comble à sa surexcitation ; il était prêt à faire un éclat. Allait-elle égoïstement, pour plus de confort personnel, bouleverser la vie de ce malheureux garçon ? — Non, il valait mieux qu’elle fût seule à souffrir les conséquences de leur faute commune ; ces souffrances-là n’avaient rien d’irréparables, tandis que voir Maurice déserter à cause d’elle, elle ne se le pardonnerait jamais.

Elle lui écrivit donc de la façon la plus tendre, la meilleure, lui prêchant la patience, la soumission, lui montrant leur bonheur si prochain ; elle lui tut ses préoccupations.

Maintenant le sort en était jeté ; il lui fallait rester à Valleyres, accepter l’odieux de cette situation, devenir l’objet détestable des conversations de tous. La chose était dure. Elle l’accepta de grand cœur.

Le temps vint où il fallut prévenir madame Le Petit.

Depuis longtemps déjà Marie voulait parler. Elle se sentait gênée en la présence de sa mère, qui, semblait-il, la regardait beaucoup. Avait-elle des soupçons ? elle était plus silencieuse que de coutume. Marie hésitait encore. Comment dire une telle chose ? Enfin, un soir, — Marie dans la journée avait senti pour la première fois s’agiter en elle le petit être et ces mouvements l’avaient émue jusqu’au fond de l’âme, — comme elles étaient toutes deux dans la salle à manger, elle se décida.

— Sais-tu, maman, que tu seras grand’mère plus tôt que tu ne le penses ?

Elle essayait de parler gaiement, mais les mots avaient peine à sortir de sa bouche.

Madame Le Petit s’arrêta de tricoter. Elle gardait les yeux baissés, comme si elle réfléchissait, — ah ! que le silence était solennel et pesant ! — puis elle les leva vers sa fille. Marie ne lui avait jamais vu ces yeux graves et tristes.

Marie ne put supporter leur regard pénétrant. Elle se glissa vers le fauteuil de la vieille femme toujours muette, se mit à genoux, et, comme quand elle était enfant et qu’elle avait été méchante, elle enfouit sa figure dans les jupes de sa mère. Elle resta longtemps ainsi, les épaules secouées de petits frissons. La mère caressait lentement de la main les cheveux de sa fille.

Il n’y eut pas d’autre phrase ce soir-là sous la lampe familiale.

Comme elles étaient toutes deux couchées, Marie entendit un peu de bruit dans la chambre où elle croyait sa mère endormie depuis longtemps. C’était comme une plainte à peine perceptible, puis sa mère se moucha très doucement et se retourna dans son lit. Plus tard encore, la même plainte recommença. Marie n’osait bouger ; des larmes aussi coulaient de ses yeux. Enfin le sommeil la prit.

Le lendemain la journée fut longue et triste. Madame Le Petit restait absorbée. Marie, nerveuse, troublée, se laissait aller, sans essayer de lutter, aux idées les plus sombres. Le soir vint et la veillée reprit. Madame Le Petit regardait les yeux de sa fille qui n’osaient se tourner vers elle. Une heure se passa en silence. Soudain madame Le Petit laissa tomber son aiguille à tricoter sur la table. Marie tressaillit.

— Voyons, Marie, dit la vieille femme, — sa voix était pleine de tendresse, — il nous faut commencer à travailler pour ce petit.

Au jour de l’an, Maurice n’eut pas de congé. Marie tremblait qu’il n’apprît sa grossesse par des lettres de Valleyres. Mais ses parents Lanterle et Vertôt écrivaient peu. A la fin de février seulement, il eut trois jours de liberté. Sur les conseils de Marie, il descendit chez son oncle Henri Lanterle. Le soir de son arrivée, à cinq heures, il s’échappa et courut à la rue Haute.

Alors seulement, il sut combien Marie l’aimait. A l’idée qu’elle avait supporté l’abominable clameur de la ville pour que lui, Maurice, n’eût pas de soucis à la caserne, il fondit en larmes. Il décida vingt choses folles et contradictoires ; il déserterait ; non, il emmènerait Marie avec lui dans sa garnison ; il l’épouserait tout de suite ; ou bien il annoncerait ses fiançailles avec elle. Marie eut toutes les peines du monde à lui montrer qu’il n’y avait maintenant qu’une chose à faire : prendre patience, attendre six mois encore, et garder leur secret avec plus de soin que jamais.

Il repartit, mais sa nervosité fut telle au régiment qu’il ne put avoir une seule permission jusqu’à l’automne.

En septembre enfin, il revint libéré et choisit à Maigny un appartement meublé pour les dames Le Petit. Puis il rendit visite à son oncle Lanterle. Sa tante était sortie, ce dont elle ne se consola pas ; elle garda un éternel grief à son mari de n’avoir su retenir Maurice jusqu’à ce qu’elle rentrât.

Maurice n’écouta pas monsieur Lanterle, qui essaya de lui démontrer qu’il faisait une bêtise. Il descendit à la mairie, muni des papiers nécessaires — il était sans parents directs et n’avait besoin du consentement de personne — et le lendemain fut affiché au tableau des publications l’acte qui produisit un tel effet sur la calme population de Valleyres.

Maurice Lanterle et sa femme vivent à la campagne ; ils ont cinq enfants magnifiques. La société de Valleyres ne reçoit pas madame Lanterle, qui s’en passe fort bien ; elle vient rarement à la ville.

Les parents de Maurice avaient prédit les suites les plus fâcheuses à cette union disproportionnée ; ils s’étonnent encore à voir la vertu de la belle madame Lanterle et le bonheur de son époux.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings