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Petite ville

LE DUC DE VOUZINS-BAUFFLERS

Reading edition

A Pierre Bonnard.

Les de Vouzins-Baufflers, bien qu’ils eussent leurs grandes propriétés dans une autre partie de la France, avaient gardé la terre de Vouzins à quelques kilomètres de Valleyres. Elle n’avait plus qu’une cinquantaine d’hectares, comprenant un parc immense maintenant abandonné, et, près de la loge du portier, un jardin potager avec un coin de vigne, suffisant à faire vivre Larrivée, l’homme qui en était le gardien. L’ancien château avait été détruit ; on avait élevé à sa place, avant la Révolution, une maison d’un étage pour servir de pied à terre. Elle avait été inhabitée depuis la mort, sous le premier Empire, d’une chanoinesse de Vouzins. On se souvenait encore d’elle à Valleyres. Elle ne quittait pas le parc solitaire et magnifique, où elle se promenait, toujours vêtue de blanc, et suivie d’un grand chien danois dont elle fut la première à introduire la race dans le pays.

Un jour, Larrivée descendit à la ville chez le notaire Mainguet et lui apprit qu’une lettre de l’homme d’affaires de monsieur le duc à Paris enjoignait de préparer la maison où son maître comptait s’installer prochainement pour finir ses jours. — L’étonnement du notaire fut proportionné à l’importance de la nouvelle. On n’avait jamais vu le duc de Vouzins dans le pays.

Les grands bourgeois de Valleyres surent la chose le soir même au Cercle où ils se réunissaient quotidiennement de quatre à six heures. — Quelle serait la vie du duc à Vouzins ? y amènerait-il un grand train de maison ? donnerait-il des fêtes ? aurait-il un équipage de chasse ? Et surtout quelle serait son attitude vis-à-vis de la société de la petite ville ? ferait-il des visites ? se présenterait-il au Cercle ? — Telles étaient les questions que ces messieurs brûlaient de se poser les uns aux autres ; mais ils savaient le prix des mots et turent leurs préoccupations, se bornant à émettre quelques prudentes hypothèses sur les causes de la venue du duc, à échanger quelques rares souvenirs sur la chanoinesse de Vouzins, — et ils rentrèrent en hâte chez eux pour y annoncer la grande nouvelle.

Ce soir-là, monsieur Louis Vertôt rappela, dans le cercle de famille, que les Vertôt étaient les anciens et légitimes seigneurs de Vouzins, ainsi qu’en témoignait un acte fait au nom de Nicolas Vertôt en quinze cent quatre-vingt-huit, acte récemment retrouvé par l’érudit monsieur Allemand. — Le vieux baron de Morteuse, ayant allumé une seconde bougie dans son triste cabinet, étudia le tableau des alliances de sa famille jusqu’à ce qu’il eût découvert le mariage, en quatorze cent soixante et six, d’Aline de Morteuse avec haut et puissant seigneur Pierre de Vouzins.

Pendant les quinze jours qui suivirent, le Cercle fut animé. L’octogénaire monsieur Charles Lanterle, qui n’y était pas venu depuis dix ans, y reparut. Il faisait autorité en matière généalogique ; les titres des de Vouzins furent énumérés. Ils ne comptaient pas moins de trois branches ducales ; l’aînée, celle des de Vouzins-Baufflers, anciennement du marquisat de Vouzins, changé en duché par Louis XIV ; la seconde des de Vouzins-Mirecourt, ducs en dix-sept cent dix-huit, par l’alliance avec René de Mirecourt, dernier représentant de l’illustre famille de ce nom ; la troisième, de Vouzins d’Arthus, duché en dix-sept cent trente-sept sous le Roi Bien-Aimé. Le duc actuel de Vouzins-Baufflers, chef de la famille, avait un fils de vingt-sept ans, qui portait le titre de Prince de Viane. Sa fille venait de mourir à vingt-neuf ans ; elle avait épousé Charles-Auguste, prince de Danzig.

« Noblesse impériale, fit le baron de Morteuse d’un air dédaigneux, non sans s’être assuré que monsieur Duret, dont la fille était maintenant comtesse Perquer de Bonnenfant, n’était pas dans la salle.

Dans la petite bourgeoisie, la chose n’excita pas moins d’intérêt. Monsieur Maillefer, le bibliothécaire, établit, au café de la Cloche d’or, devant un groupe d’amis politiques, que la grande élévation et fortune de la famille, dont l’ancienneté n’était du reste pas contestable, dataient des succès de l’adorable marquise Henriette auprès du grand Roi, et de ceux de la duchesse Louise à la cour du Régent. Il cita Mézeray, Paul-Louis Courier, lut même un texte de Saint-Simon sur les de Vouzins : « Gens ambitieux et de plaisir, d’une présomption incroyable de s’égaler aux premières familles du royaume et se servant, pour parvenir à leurs fins, de leur beauté qui passe l’ordinaire ; ils ont fait tout leur chemin par les ruelles, y poussant leurs femmes au besoin. »

Enfin, l’on sut, un samedi, par Larrivée qui descendait au marché, que le duc était à Vouzins depuis la veille au soir, et l’on attendit, avec un calme qui n’était qu’apparent, ses premières démarches.

L’on vit cette auguste personne à la messe le dimanche suivant. Tout Valleyres était là ; ceux qui, comme le docteur Maigret ou le notaire Mainguet n’entraient point à l’église, faisaient les cent pas sur la place.

On pensait que le duc arriverait en voiture à deux chevaux, non, il vint à pied. C’était un grand vieillard paraissant avoir une soixantaine d’années, les traits réguliers, les cheveux dessinant trois pointes sur un front uni, une courte barbe blanche, les yeux bleus, le nez aquilin. De l’avis unanime des femmes, c’était un très bel homme. Il était vêtu de deuil et ne portait à la boutonnière aucune décoration, bien qu’il fût — monsieur Allemand s’en était assuré — haut dignitaire de plusieurs ordres. Il passa par le bas-côté de l’église et alla s’asseoir sur un banc que monsieur le curé, à la prière de Larrivée, avait fait installer près du chœur. Il suivit l’office avec déférence ; l’assistance n’avait d’yeux que pour lui. Tous remarquèrent la tristesse qu’on lisait sur son visage ; les enfants se demandèrent comment il se pouvait qu’un duc fût triste.

La messe terminée, il s’en alla rendre visite à monsieur le curé ; puis il passa dans la Grand’Rue, s’arrêta chez Joseph, le pâtissier bien connu, acheta quelques gâteaux que, malgré les protestations de madame Joseph toute troublée de voir sa Seigneurie devant elle, il emporta lui-même en un petit paquet de papier blanc, et il regagna Vouzins, distant d’une demi-lieue sur le coteau.

Tous les dimanches le duc revint à la messe ; mais on ne le voyait pas à Valleyres dans la semaine. Les deux seules personnes qui entrèrent en relations avec lui furent Mainguet, le notaire, et le jeune docteur Barbeau, qui fut mandé à Vouzins, un jour que le duc était souffrant.

Tout se traita désormais par l’entremise de Larrivée, qui devint un personnage. On le fit causer ; l’on eut ainsi quelques détails sur la vie du duc. Il menait l’existence la plus simple ; Larrivée lui servait de valet de chambre, la femme de Larrivée de cuisinière ; il n’avait pour l’instant ni voitures ni chevaux ; son seul luxe était de manger dans de la belle vaisselle plate à ses armes, qu’il avait apportée, en petite quantité, de Paris. Il se levait avec le jour, descendait dans le parc où il passait la matinée, dînait à l’ancienne mode à deux heures, soupait à six heures et demie, et se couchait tôt. Chaque jour était semblable au précédent. — Le docteur Barbeau et le notaire eurent peu à ajouter à ces renseignements. Monsieur le duc était avec eux d’une politesse si exquise qu’elle en était déconcertante, mais il ne leur parlait que d’affaires de leur service.

Pendant la première année que le duc passa à Vouzins, rien ne fut plus digne que la conduite des notables de Valleyres à son endroit. Ils ne le rencontraient qu’à la messe ; mais peut-être le duc, son deuil fini, sortirait-il de sa retraite ? Ils gardaient donc l’allure qui convenait à leur rang. Ils n’avaient pas d’avances à faire ; pourtant, puisqu’ils appartenaient au même monde, ils étaient prêts à recevoir celles qui viendraient de lui. Aussi ses moindres gestes étaient-ils épiés. Mais le duc de Vouzins-Baufflers passait droit et ne regardait personne.

Une année s’écoula sans apporter aucun changement dans la conduite du duc. Il devint bientôt évident qu’il ne ferait aucunes visites et ne recevrait pas ; l’espoir de le voir au Cercle s’évanouit. On commença à le critiquer ; il fut de mode d’affecter un ton un peu dédaigneux lorsque l’on prononçait son nom. Il s’était sans doute ruiné par sa vie folle à Paris et en était réduit au pain et à l’eau de Vouzins pour ses vieux jours. — Mais on sut par Mainguet, dont la présence avait été nécessaire pour dresser certains actes, que le duc avait de très grands revenus et que ce n’était pas par manque d’argent qu’il s’était retiré à Valleyres.

Alors on décida qu’il avait dû fuir un scandale inévitable, quelque mari trompé et furieux, pire peut-être. L’on ne parlait plus du duc qu’entre hommes.

Cependant la vie à Vouzins coulait monotone. Le duc ne sortait jamais de son parc. Les seules dépenses qu’il se permît étaient celles d’un journalier qui venait nettoyer les allées et, sous sa direction, couper les branches mortes ou planter de nouveaux arbres pour remplacer ceux que le temps avait séchés, mais jamais on ne mit à bas un arbre encore vivant. Telles étaient les seules occupations de monsieur le duc de Vouzins-Baufflers. Il ne paraissait pas souffrir de sa solitude.

La seconde année de son séjour, il commença à s’absenter deux ou trois fois par mois. La curiosité des bourgeois de Valleyres était portée à son comble par la retraite absolue dans laquelle le duc vivait. On le suivit jusqu’à Maigny, mais une fois arrivé au chef-lieu, il prenait un nouveau billet et continuait sa route. Il allait sans doute à Livray. Là on perdait sa trace. Il disparaissait sans peine dans les rues étroites et enchevêtrées de cette grande ville de cent mille habitants. Les bruits les plus étranges couraient sur son compte. En fait, l’on ne savait rien de précis.

A l’automne de l’année suivante, monsieur Léon de Barbeau vint de Paris passer un mois chez son frère Victor, près de Valleyres. Léon de Barbeau avait mené dans la capitale une vie facile, dépensant la part d’héritage que lui avait laissée son père, Auguste Barbeau, le filateur, lequel, lorsqu’il eut amassé cent mille francs de rente à Roubaix, rentra au pays et se fit appeler de Barbeau. — L’on eut par lui quelques renseignements. Au Cercle, il raconta que le duc de Vouzins avait quitté Paris inconsolable de la mort de sa fille, la princesse de Danzig. Elle vivait avec lui, étant séparée de son mari, personnage fort peu recommandable. — Ici, monsieur le baron de Morteuse murmura une phrase indistincte. Ses voisins de gauche crurent entendre les mots : « La caque », ceux de droite, les mots « le hareng ». Monsieur de Barbeau continua. — Le duc et sa fille ne s’étaient plus quittés du jour où elle était rentrée au foyer paternel. Seule la mort avait rompu ce long et merveilleux attachement, et l’estime de tous avait suivi le duc dans sa retraite.

Ainsi parla monsieur Léon de Barbeau, qui avait vécu à Paris, mais non point dans le monde auquel appartenait le duc de Vouzins. Ces faits si précis et si plausibles, qui furent corroborés par d’autres rapports, changèrent l’état de l’opinion à Valleyres. Le duc devint un modèle de vertu paternelle. Huit jours avant, il n’était qu’un grand seigneur libertin.

C’est à peu près vers ce temps que je le vis dans des circonstances propres à frapper fortement mon imagination enfantine. Je ne l’avais aperçu jusqu’alors qu’à la messe, et l’accablement de son regard m’avait, comme tous, surpris. Je regardais avec émotion et curiosité ce vieillard grand seigneur, qui ne parlait à personne. Ne représentait-il pas le monde parisien le plus aristocratique, celui que les romans de Balzac, dérobés dans la bibliothèque de mon père, m’avaient révélé ?

J’étais alors un gamin de treize ans. Un jour, je m’étais égaré près de Vouzins, occupé à poursuivre dans les haies des moineaux que je tirais avec une petite fronde. Sur la haie du parc, je vis un oiseau que je pris d’abord pour un gros moineau, mais, qu’à le regarder plus attentivement, je reconnus bientôt pour être un « bec croisé » ; l’espèce en est rare dans le pays. Je lui envoyai une pierre et le manquai. Il alla se poser sur un arbre dans le parc. Sans hésiter, je franchis la haie et, étouffant le bruit de mes pas, je me glissai dans le taillis. J’étais enfin en bonne position pour le viser, lorsqu’il s’envola à toutes ailes ; au même moment, apparut dans l’allée tournante, à trois mètres de moi, le duc de Vouzins.

Il n’était plus temps de songer à m’enfuir ; aussi je restai blotti dans mon buisson, espérant que le duc passerait sans m’apercevoir. Il fit un pas encore et regarda le taillis où j’étais blotti ; puis il s’arrêta. J’avais une peur telle que la sueur me coulait sur le front. Ses yeux larges ouverts étaient braqués sur moi ; il allait sans doute m’apostropher brusquement. — Cela dura quelques secondes. J’eus alors la sensation nette qu’il ne me voyait pas, que sa pensée était ailleurs ; le sang-froid me revint et j’observai le vieillard immobile. Je fus terrifié par l’aspect de ses yeux ; dans leur azur pâle une flamme étrange dansait ; quelque chose de trouble brûlait en eux. — Je n’avais vu un regard pareil qu’à un vagabond qu’un jour on avait arrêté presque devant moi ; on me dit alors qu’on l’avait surpris en train de voler une fille derrière une haie. Le duc de Vouzins avait à ce moment-là les yeux de ce voleur de filles.

Il reprit sa route enfin et je galopai à la maison où je ne racontai pas mon aventure. Depuis, je croisai souvent le duc de Vouzins, mais ses yeux avaient repris leur tristesse première.

Les années passèrent sans apporter le moindre changement dans sa vie. On ne le voyait jamais à Valleyres que le dimanche pour la messe. Il quittait Vouzins, à intervalles irréguliers, pour des voyages de vingt-quatre heures dans une ville lointaine. Il revenait de ces courses mystérieuses plus fatigué, mais distant toujours. Le regard éteint de son œil disait une douleur ineffaçable, que rien ne pouvait user.

Quinze années durant, il mena une existence muette et ordonnée. Quinze ans après son arrivée, il ignorait encore les grands bourgeois de Valleyres dont l’étonnement, pour rester caché, n’en était pas moins immense.

Un jour, enfin, le notaire Mainguet reçut une dépêche du commissaire de police de Livray. Il se rendit dans cette ville sur-le-champ et en revint le lendemain. Il ramenait avec lui le cadavre de monsieur le duc de Vouzins-Baufflers, qui était mort subitement à Livray, où il se trouvait de passage. — Telle fut la version officielle. Cependant la vérité finit par percer. Le duc avait été frappé d’une attaque d’apoplexie dans une maison louche de la ville haute, où il se trouvait dans une compagnie défendue par les lois de nos pays, qui ont sagement fixé la limite où les jeux cessent d’être innocents.

L’annonce de la mort du duc de Vouzins excita peu d’attention. Il avait disparu depuis longtemps d’un monde où l’on oublie vite ; à Paris, quelques vieillards seuls se souvenaient de lui.

Il fut enseveli, conformément à ses vœux testamentaires, dans le caveau familial à côté de sa fille.

A Valleyres, Larrivée régna de nouveau en maître sur Vouzins abandonné.

Quelques années plus tard, j’étais à Paris pour faire mes études. J’y voyais assez souvent un vieil ami de mon père, ancien avoué, maître Lefranchenet. Maître Lefranchenet avait été honoré de la confiance entière du duc de Vouzins ; il avait gardé pour lui du respect mêlé d’affection. Il ignorait les circonstances de sa fin et je ne voulus pas l’attrister en les lui racontant.

Mais la vie solitaire que j’avais vu mener au duc à Valleyres, l’égarement de ses yeux lorsque je l’avais rencontré dans l’allée de son parc, ses courses secrètes à Livray, ce que je savais de sa mort, avaient surexcité ma curiosité. Je pressentais dans son existence un mystère dont peut-être maître Lefranchenet me livrerait la clef.

Je poussai donc mon vieil ami à me parler de son client et, un soir, — nous avions dîné en tête à tête dans son petit appartement de la Cité — il me fit le récit suivant.

— Les de Vouzins, dit-il, ont tous été des gens excessifs ; l’un d’eux fut le compagnon de de Rancé, fondateur de la Trappe ; les autres ont mené des vies folles et rapides de fêtes, de batailles et d’aventures. Il y a en eux quelque chose d’inquiet ; ils ne connaissent pas la mesure, abhorrent la médiocrité, et ne se plaisent que dans l’outrance.

Le duc de Vouzins, mort à Valleyres, a eu, lui aussi, une destinée peu commune, mais tournée vers le bien. A vingt et un ans, pour le tenir sage, on lui fit épouser une Italienne de grande famille qui lui donna deux enfants. Le second, qui porta le titre de prince de Viane, coûta, en naissant, la vie à sa mère. Marie-Anne, l’aînée, fut élevée au couvent. Le duc, resté veuf à vingt-quatre ans, s’amusa, c’est dans l’ordre des choses ; il aimait le plaisir et eut des maîtresses dans tous les mondes sans se fixer dans aucun. Lorsque sa fille eut fini son éducation, il n’eut rien de plus pressé que de la marier à Charles-Auguste, prince de Danzig.

J’assistai au mariage, car j’avais été nommé conseil de la princesse. Le duc avait alors quarante ans, mais les années n’avaient pas marqué sur lui. Il était svelte, leste, et portait haut sa tête fine. Il n’y eut qu’un cri dans l’église lorsqu’il amena sa fille à l’autel ; il paraissait plus jeune que son gendre. La beauté de Marie-Anne, que le monde voyait pour la première fois, étonna. Il y avait dans cette jeune fille de dix-huit ans, une gravité qui n’était pas de son âge.

Un an plus tard, Marie-Anne était séparée de son mari qui, après six mois de mariage, était retourné vivre chez une ancienne maîtresse, et le duc offrit à sa fille le premier étage de son hôtel du faubourg Saint-Germain.

Maître Lefranchenet s’interrompit pour ouvrir un tiroir de son bureau. Il en sortit une miniature qu’il me donna.

— C’est une copie, dit-il, faite par le meilleur miniaturiste du temps, d’après le portrait célèbre qu’Ingres peignit de la princesse de Danzig. Elle avait alors vingt-trois ans.

Je pris la miniature et restai, à la regarder, muet d’admiration. La princesse était représentée à mi-corps, vêtue d’une robe pourpre décolletée, sur laquelle s’enlevait une gaze légère. Sur un cou allongé se dressait une tête petite qu’écrasait un casque d’or, d’un or rouge, de lourds cheveux ; les tempes étaient plates ; l’arc délié des sourcils se relevait un peu à la pointe, donnant au visage quelque chose de méchant qu’accentuaient encore des yeux clairs, luisants et durs, étranges comme les yeux d’émail de quelques bronzes antiques. La bouche aux lèvres arquées était grave, le menton volontaire ; la gorge, basse, montrait des chairs pleines, mates et sensuelles, — Ingres seul a su peindre des gorges pareilles. Rien ne saurait donner une idée de la beauté de la ligne sinueuse et renflée qui montait des méplats du dos, aperçu de profil, jusqu’à la naissance des cheveux.

Je ne pouvais détacher mes yeux de l’image de cette femme et, à la contempler, mille pensées confuses et troublantes montaient en moi. C’était donc là la fille du duc de Vouzins, à la mort de laquelle il s’était retiré du monde !

Maître Lefranchenet m’observait.

— Eh bien, dit-il, qu’en pensez-vous, jeune homme ? Si je vous laissais aller, vous bâtiriez un merveilleux roman, vous diriez ce que tous ont dit qui ont connu autrefois Marie-Anne. Donnez ce portrait à un psychologue, il croira lire dans une âme. Comme lui, vous penserez que cette femme n’est pas de celles qui se résignent et que la soumission chrétienne lui est inconnue. Vous direz que son mariage malheureux devait certainement marquer le commencement d’une carrière agitée, forte et retentissante. Le mot de « plaisir » n’a pas de sens ici, mais bien celui de « passion ». Et si vous vous rappelez qui était sa mère, vous déclarerez que c’est d’elle que Marie-Anne tient le sérieux surprenant de son visage, vous évoquerez les personnages héroïques des chroniques italiennes, et vous conclurez que si une femme pareille aimait, ce devait être jusqu’à la mort, et que son amour profond ne reculerait pas devant le crime pour se satisfaire. Souvenez-vous que Point ne faulx ! est la devise hautaine de sa famille et que ces gens-là ont toujours considéré Dieu comme un ancêtre fort noble, avec lequel on a les rapports que l’on a entre gens du même monde, en somme. — Pesez tout cela et faites votre nouvelle.

Maître Lefranchenet, ayant jeté ces paroles avec vivacité, prit un temps, puis changeant de ton, il continua sur un mode tout différent.

— Littérature, reprit-il, littérature ! Vous vous tromperiez comme tant d’autres s’y sont trompés. Toutes les conjectures que l’on fit à l’époque furent vaines comme le vent. Les conclusions de l’apparence corporelle à l’âme qui réside en le corps sont décevantes. Sous le visage tragique de cette jeune femme vivait une âme unie comme un étang limpide. — Ayant quitté son mari, la princesse de Danzig mena chez son père l’existence la plus régulière, la plus calme. Elle ne se laissait pas aborder ; nul homme ne put se vanter d’être dans ses faveurs. Un des cavaliers les plus accomplis de ce temps, monsieur de Sanois, lui fit la cour la plus longue, la plus respectueuse, — sans succès. Il faillit mourir d’amour pour elle et, désespéré de ne l’avoir pu toucher, alla s’ensevelir dans le silence d’un trou de province pareil à ce Valleyres dont vous venez.

Mais le miracle, car c’en fut un, n’en doutez pas, fut complet. Voici que le duc de Vouzins, sa fille étant rentrée chez lui, commença à changer d’allures. Peu à peu on le vit quitter ses compagnons de plaisir, le cercle où il jouait, le foyer de la danse à l’Opéra. L’on apprit qu’il avait donné, comme adieu, des perles magnifiques à une belle fille qui l’occupait alors. On se demanda quelle serait la nouvelle trouvaille du grand seigneur libertin ? — L’on attendit en vain. Le duc n’afficha plus ni femme du monde, ni fille de l’Opéra. Les plaisanteries ne manquèrent pas ; mais le duc n’en tint nul compte. A quarante-deux ans, jeune et encore beau, il cessa de s’amuser pour se consacrer tout à sa fille.

La chose fit sensation dans Paris. Pendant trois mois, autant que la beauté et la sagesse de la princesse de Danzig, la réforme de son père remplit les conversations. On ne savait à quoi attribuer un changement si grand ; l’on chercha la main des prêtres ; on ne la trouva pas. Marie-Anne et le duc étaient corrects au point de vue religieux, comme il convenait dans leur haute position sociale, mais sans ferveur. Le dimanche, ils allaient à la messe de Saint-Thomas-d’Aquin et se confessaient une fois l’an. Jamais on ne vit chez eux de robe noire.

La vie du duc et de sa fille continua à être un objet d’édification pour le monde. Ils montaient à cheval le matin ; le soir, allaient aux réceptions de leurs amis ou aux Italiens. Mais le duc ne quittait pas sa fille — ; on ne pouvait les inviter l’un sans l’autre ; pour un peu on l’aurait dit jaloux. Partout on les voyait ensemble. Il n’avait pas vieilli ; la princesse était alors telle que vous l’avez admirée dans son portrait ; ils formaient un couple superbe. Plus d’une fois, sans doute, des étrangers les prirent pour mari et femme.

Ici maître Lefranchenet eut un petit rire à ce qu’il considérait comme un mot heureux de vaudeville et me regarda. Mais, je n’eus pas envie de sourire, — et le mot tomba dans le silence.

Maître Lefranchenet continua.

— Le seul reproche qu’on pût leur adresser, fut de s’isoler trop. Maintenant ils montraient l’un et l’autre moins de goût pour les plaisirs mondains ; on ne les vit plus au bal ou au théâtre ; ils ne sortaient guère que pour monter à cheval, recevaient de rares amis ; ils avaient renoncé à suivre les chasses à courre de leur cousin, le duc de Vouzins d’Artus ; ils ne passaient plus l’automne à la campagne comme ils l’avaient fait jusqu’alors. A peine quittaient-ils Paris un mois dans l’année. Ils restaient continuellement enfermés dans leur hôtel du faubourg Saint-Germain, dont le jardin immense leur offrait, l’été, l’ombre de ses arbres centenaires.

Moi-même j’avais peu d’occasions de les voir, lorsque — il y avait six ans que Marie-Anne était séparée de son mari — un procès compliqué, qui lui vint d’Italie avec un héritage, m’obligea à lui rendre de nombreuses visites. La princesse me recevait le plus souvent dans son appartement privé qui occupait le premier étage à l’aile droite de l’hôtel au-dessus de celui de son père qui logeait au rez-de-chaussée. L’on entrait d’abord dans une salle d’attente où, derrière un paravent, était dressé pour la nuit le lit d’une femme de chambre de confiance qui ne quittait jamais sa maîtresse. C’était ensuite un salon assez vaste puis un cabinet de toilette, salle de bain, enfin, dans l’angle même, la chambre à coucher de la princesse. Ainsi toutes les pièces ouvraient l’une sur l’autre ; il n’y avait ni escalier ni couloir de service — Marie-Anne s’en plaignit devant moi à son père — et la seule entrée était par cette salle qu’habitait chaque nuit la femme de chambre de Marie-Anne. Je pus ainsi m’assurer de la créance qu’il fallait accorder aux bruits qui avaient représenté la princesse de Danzig comme recevant secrètement M. de Sanois, la nuit. Non, par dédain peut-être, par orgueil excessif, cette femme hautaine restait pure.

Était-elle heureuse ? Je ne le crois pas. Les années, qui auraient pu lui être clémentes, avaient pesé, inexplicablement, sur elle. Elle était autrefois précise dans ses paroles, décidée dans ses actions ; maintenant je la trouvais souvent songeuse. Parfois, au milieu d’une conversation, elle s’arrêtait, s’absorbait en elle-même. Elle avait alors des yeux étranges, striés de lueurs vives et comme perdus dans un rêve ardent. A ces moments-là, je me surpris, moi aussi, à laisser trotter mon imagination, à faire de la littérature. Je songeais à mademoiselle Rachel que j’avais vue autrefois dans Phèdre. Seule la tragédienne avait évoqué, au même degré que la princesse de Danzig, l’idée des profondeurs mystérieuses d’un être que dominent les forces redoutables du mal. — Mais Marie-Anne revenait à elle ; je reprenais aussitôt mon sang-froid, mon bon sens d’homme d’affaires. Elle était née tragique, me disais-je alors, elle l’était dans la vertu, comme elle l’eût été dans le vice.

Autant qu’elle j’admirais le duc son père ; je savais ce qu’était sa race excessive et sensuelle qui se rue au plaisir, comme un Anglais spleenétique à l’alcool. De léger, il était devenu grave, et je ne cessais de m’émerveiller à la pensée que la seule présence de sa fille avait pu à ce point changer son âme. Pendant quelques années, je les vis ainsi donner, dans le calme impressionnant du vieil hôtel, le plus rare exemple et le plus beau de devoir paternel et filial.

Il y avait dix ans qu’ils vivaient l’un pour l’autre, lorsque la fièvre typhoïde enleva en quelques semaines Marie-Anne de ce monde. Le désespoir de son père fut immense ; c’est alors qu’il prit la résolution de se retirer dans sa propriété longtemps négligée de Valleyres. Il me reçut peu après la mort de sa fille et, lorsque je me trouvai en face de lui, je ne pus m’empêcher de pousser un cri de surprise. J’avais quitté un homme jeune, brillant, avec à peine quelques poils blancs dans la moustache, — je voyais maintenant un vieillard. La douleur et la lassitude de vivre se lisaient sur chacun des traits de son visage. Il avait laissé pousser sa barbe ; elle était, ainsi que sa chevelure, toute blanche. D’une voix changée, il m’indiqua quelques dispositions à arrêter, me donna l’adresse de son notaire à Valleyres, puis prenant congé de moi avec plus d’émotion que je ne pouvais en attendre de ce grand seigneur indifférent, il me remit en souvenir de sa fille, la miniature que vous avez devant vous.

Ainsi parla maître Lefranchenet.

J’avais repris la miniature entre mes mains. Et, à la regarder, je ressentis plus forte encore l’inquiétude qu’elle avait dès l’abord éveillée en moi. Les yeux surtout m’attiraient, ils semblaient s’animer de lueurs inquiétantes. Leur regard me défiait. — Il devait y avoir plus de choses dans la vie de cette femme que n’en avait devinées la courte philosophie de maître Lefranchenet.

Je posai la miniature et je m’en fus, irrité de la candeur et du manque de pénétration dont le récit de mon vieil ami donnait la preuve évidente.

Depuis, je repensai souvent à l’histoire du duc de Vouzins et de sa fille. Le mystère qu’elle enfermait me tentait sans cesse ; des doutes obscurs que je n’osais m’avouer m’assiégeaient. Pourtant les détails si précis donnés par maître Lefranchenet sur la vie privée de Marie-Anne, l’arrangement même de son appartement, la garde continuelle que montait la femme de chambre... non, c’était impossible. Il fallait admettre qu’un coup de la grâce avait touché ces âmes ardentes.

Mais à d’autres moments, je revoyais l’image de la princesse de Danzig, son visage énigmatique et pervers ; — ou bien, surgissait devant moi, comme en un jour lointain, l’apparition inoubliable du parc de Vouzins, une figure bouleversée où brûlaient des yeux de péché et de crime. Et parfois aussi, je songeais à la fin honteuse de ce vieillard...

Les années passèrent. Mon vieil ami Lefranchenet mourut.

Un soir, en automne, comme je revenais, au crépuscule, du Quartier latin et que je me dirigeais vers le pont de la Concorde, j’arrivai au coin éventré de deux rues. L’on perçait à travers ce vieux quartier une trouée pour une des larges voies modernes qui coupent maintenant la ville.

Sur la palissade en planches qui isolait les travaux de la rue, était collée une petite affiche écrite à la main, où je lus :

Pour les amateurs, à vendre sur place et à l’amiable quelques matériaux de démolition provenant de l’ancien hôtel de Vouzins-Baufflers.

Je poussai la porte à claire-voie et me trouvai en face de ce qui restait de l’hôtel. Les deux façades, sur cour et sur jardin, avaient été abattues.

L’on voyait de ma place les arbres tordus et magnifiques qui allaient disparaître. Les matériaux de démolition que l’on offrait à vendre, étaient de peu d’intérêt, deux ou trois plaques de cheminées, une paire de chenets, laissés là comme sans valeur. Un ouvrier se détacha du groupe de ses camarades pour me les montrer.

Mais plus que ces objets insignifiants, m’attirait la vue de ces lieux où s’étaient écoulées deux vies si exceptionnelles. Je demandai la permission de m’avancer au milieu des décombres.

Il ne restait debout que les deux grands murs des faces latérales. L’ouvrier me suivait, tandis que ses compagnons, la nuit arrivant, se préparaient à quitter leur besogne. Il me donnait des détails.

— L’hôtel avait été construit au commencement du XVIIIe siècle, dit-il, pour une duchesse de Vouzins, qui était une gaillarde, paraît-il.

Là-dessus, il eut quelques aperçus ingénieux sur la vie des grands seigneurs d’autrefois. Je l’écoutais distraitement. Il le remarqua et, piqué, voulut me prouver qu’il avait raison.

— Tenez, monsieur, savez-vous ce qu’on a trouvé en démolissant ? Un escalier secret pris dans l’épaisseur du mur et qui allait du rez-de-chaussée jusqu’à la chambre de la duchesse. Il s’amorçait en bas dans une boiserie et arrivait au premier étage dans le pan coupé, derrière une armoire. Les joints étaient si bien dissimulés qu’on ne l’a découvert qu’en enlevant les boiseries elles-mêmes, et que les propriétaires de l’hôtel ignoraient l’existence de l’escalier, qu’avait fait construire et que connaissait seule la première duchesse de Vouzins. Les boiseries étaient superbes. Lehmann, l’antiquaire, en offrait un bon prix. Pourtant le duc actuel n’a pas voulu les conserver ; il les a fait mettre en pièces. N’est-ce pas malheureux tout de même, un si beau travail !

Je ne l’écoutais plus.

Mais lui, la main tendue, montrait les traces de l’escalier tournant que l’on apercevait encore dans l’obscurité grandissante et qui menait à l’aile droite de l’hôtel, de la chambre à coucher du duc de Vouzins-Baufflers à celle de sa fille Marie-Anne, princesse de Danzig.

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