MADAME DURET, NÉE DE BARTHES
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à Édouard Vuillard.
La société de Valleyres était composée de quelques vieilles familles bourgeoises et de deux ou trois familles nobles que le manque d’argent retenait dans leurs terres.
Ces familles avaient été jadis à peu de frais les premières dans la ville. Elles crurent qu’elles resteraient toujours en possession du privilège d’administrer les affaires du peuple de Valleyres et de le diriger dans la bonne voie.
Cependant le chemin de fer se construisait, des fortunes nouvelles s’édifiaient, un monsieur Marcel, qui n’était pas reçu, établissait sur l’Ourche une grande tannerie ; de Maigny, le chef-lieu, et de Paris, arrivaient des journaux inquiétants ; enfin, à Valleyres même, l’on vit s’imprimer une feuille détestable, L’Avant-Garde. Bientôt les électeurs — chacun votait, quel scandale ! — envoyèrent au conseil une majorité radicale. Monsieur Jules Maigret, maire pendant tant d’années, ne put même se faire nommer conseiller municipal. Cet échec consterna les grands bourgeois de Valleyres. Il y avait longtemps qu’ils avaient renoncé à jouer un rôle politique dans l’arrondissement ; maintenant que leur ville ingrate les repoussait, leur règne était fini. On leur disputait le terrain ; ils le quittèrent en bon ordre, car ils n’étaient pas de ceux qui luttent avec la canaille, et, devenus une véritable aristocratie puisqu’ils n’avaient aucune raison d’être, ils vécurent dans un isolement splendide. Ils repoussaient le siècle, soutenaient l’Église, et mettaient leur fierté à ne rien faire.
Dans la solitude où ils se confinaient, l’orgueil, soutien de toute aristocratie, se développa à un point incroyable. Ils virent toutes choses d’une vue courte et hautaine. Seule la médiocrité était de bon ton, puisqu’elle était leur partage ; ceux qui avaient réussi dans le monde étaient suspects à leurs yeux ; la plupart des grandes familles ne devaient leur position qu’à des intrigues, à des bassesses, à des alliances mercenaires ; briller de n’importe quelle manière, par l’intelligence ou par la richesse, était considéré de mauvais goût. On ne pardonnait à madame Duret d’avoir un maître d’hôtel que parce que son mari était d’une des familles les plus anciennes de Valleyres.
Ils pratiquaient un oubli évangélique des sources où avaient été alimentées leurs fortunes. Leur main gauche ignorait ce que leur main droite avait gagné. Le père de monsieur Charles Duret avait été dans le commerce des blés à Marseille, la fortune des Lanterle datait du grand-père, marchand de vin à Bordeaux, ses descendants avaient toujours gardé un intérêt dans la célèbre maison Perrier, Lanterle et fils ; le père des de Barbeau avait eu par son mariage une filature à Roubaix. C’étaient là choses dont on ne parlait jamais. Lorsque ces messieurs revenaient au pays changer contre de bonnes terres leur argent sonnant, l’on feignait quelque long voyage d’agrément. — D’autres, comme les Bourrat, les Vertôt, les Maigret, avaient, sous la Révolution, acquis à vil prix de belles propriétés de rapport, ce qui ne les empêchait pas de parler avec une horreur réelle du scandale affreux dont la France avait alors donné le spectacle au monde.
Pour tous, Valleyres était le centre de l’univers ; ils n’en sortaient pas, et avec raison, car, à trois lieues de là, on les ignorait ; hors de leur ville natale, ils redevenaient ce qu’ils étaient en réalité, de petits bourgeois provinciaux, sans notoriété, et médiocres.
Telle était la société sur laquelle régna pendant trente ans madame Charles Duret. L’ancienneté de la famille de son mari et sa fortune ne lui eussent pas assuré, à elles seules, cette position éminente. Mais elle fut aidée par un singulier concours de circonstances qui firent de son triomphe un épisode intéressant de l’histoire de la petite ville.
Madame Duret était née de Barthes. Lorsqu’elle vint, par son mariage, se fixer à Valleyres, madame Jules Maigret, femme de l’ancien maire, faisait autorité et donnait le ton. Madame Maigret était présidente de l’Association des œuvres charitables. Madame Duret se mit sous sa protection et entretint avec elle les rapports les meilleurs.
Madame Maigret habitait Valleyres et sortait peu ; l’hiver elle recevait le soir en quinzaine pour une tasse de thé. Madame Duret avait une propriété superbe non loin de la ville ; elle donnait de grands dîners, des bals même ; elle eut bientôt acquis une influence considérable sur la société de Valleyres. Son époux était inoffensif et doux ; incapable d’exploiter lui-même ses terres, il mettait tout son orgueil à avoir les pelouses de son parc rasées de près, les corbeilles fleuries, des allées sans cesse ratissées, et il passait les journées à surveiller ses jardiniers. Monsieur et madame Duret avaient quatre enfants, deux filles dont l’aînée était, depuis un an, mariée au comte Perquer de Bonnenfant, puis venaient deux garçons ; le cadet avait douze ans.
Bien qu’elle fût jolie et aimât à plaire, madame Duret n’avait jamais fait parler d’elle. Le mariage était chose que l’on prenait au sérieux dans la société de Valleyres. Ne fallait-il pas dresser, en face de la famille sans Dieu qu’un monde athée instituait, la famille chrétienne fondée sur la morale et sur la foi ?
Les hommes, dont on savait qu’ils s’amusaient, étaient blâmés, et monsieur Antoine Vertôt, que l’on supposait être du dernier bien avec sa charmante locataire, madame Louis Marthe, s’était vu faire grise mine dans quelques salons, ce dont il ne se souciait mie.
Madame Maigret était âgée ; on avait encore pour elle le respect et les attentions qui lui étaient dus ; elle présidait toujours l’Association des œuvres charitables, mais, en fait, madame Duret était devenue la personne la plus notable de la ville, et l’importance que cette étrangère — car elle était née de Barthes — avait prise, excitait de sourdes jalousies dans quelques familles qui, elles, étaient de Valleyres dans les deux lignes depuis plus de cent ans.
Madame Duret touchait alors à la quarantaine ; mais elle était restée fraîche et jeune ; on ne lui eût pas donné trente-cinq ans, si ce n’eût été pour un embonpoint assez marqué qui ne manquait du reste pas d’agrément.
C’est à ce moment que l’on commença à se chuchoter à l’oreille qu’elle coquetait d’une façon hardie avec l’avocat Loretty.
Loretty était d’une famille honorable, quoique sans ancêtres. Son père, qui n’était rien, avait défendu la cause légitimiste et avait même assisté madame la duchesse de Berry dans son équipée. Loretty avait fait ses études de droit à la Faculté de Livray et avait ouvert une étude à Valleyres. Il allait plaider à Maigny. Les propriétaires des environs composaient sa maigre clientèle. Il se maria, fit des enfants — que faire à Valleyres ? et vécut en famille. Il avait trente-cinq ans, lorsque le bruit courut qu’il était l’amant de la belle madame Duret.
La petite bourgeoisie et le peuple de Valleyres furent les premiers à savoir la chose. L’on remarqua que la voiture de madame Duret s’arrêtait souvent devant la maison de la rue écartée où Loretty avait son étude. Nuls procès au monde n’eussent demandé tant de conférences. Un jour, comme un équipage stationnait à la porte de l’étude, Michaud, le meunier du Biez de l’Ourche, vint frapper chez l’avocat. Personne ne répondit. Michaud pensa que Loretty était absent et s’en fut boire un verre de vin au cabaret A la vigne, au coin de la rue. Comme il restait les yeux fixés sur la maison Loretty, attendant la rentrée de l’avocat, il vit, une demi-heure plus tard, une dame un peu forte sortir de la maison et monter en voiture. Cinq minutes après, Loretty lui-même descendait l’escalier et se dirigeait vers la mairie. La stupéfaction de Michaud fut si grande qu’il invita deux consommateurs d’une table voisine à la partager. L’un d’eux était Langlois, prote à l’imprimerie du journal L’Avant-Garde, l’autre Frappart, le journalier, les deux plus mauvaises langues de la ville. A eux trois, ils commentèrent la situation ; Langlois eut des mots heureux. Grâce à lui, personne à Valleyres n’ignora la belle découverte de Michaud. A chaque fois que la voiture descendait des Touches, la propriété de madame Duret, et s’arrêtait devant l’étude de l’avocat, les boutiquiers, au long de la rue, échangeaient des coups d’œil complices. — Souvent aussi la voiture venait à vide et emmenait Loretty.
La société de Valleyres ne fut informée de ces faits qu’avec un grand retard. On voyait Loretty chez madame Duret ; elle avait le tort de caqueter avec lui, mais personne ne pensait qu’il y eût entre eux rien de répréhensible. Comment croire que la belle madame Duret, après avoir été pendant vingt ans exemplaire, pût devenir soudain un objet de scandale ? Cependant l’assiduité de Loretty ne se démentait pas.
« Pourquoi se donner l’apparence gratuite du mal, alors qu’on est résolu à rester dans la vertu ? »
C’est en ces termes mesurés que madame Henri Lanterle blâma la conduite de madame Duret, devant mesdames Bourrat, de Vermand, et Antoine Vertôt. En ces trois dames coulait le sang le plus pur de Valleyres ; en elles aussi brillaient la moralité supérieure et la haute culture de la petite ville. On les avait dénommées « les Vertueuses ». Leurs principes étaient rigides ; elles ne connaissaient pas les concessions et vivaient en état d’opposition sourde avec le clan Duret, de Barbeau et Jacques Vertôt, suspect de se laisser aller aux douceurs condamnables de la vie de luxe et d’aimer trop mondainement les richesses.
L’amour de l’argent tenaillait le cœur de madame Henri Lanterle ; elle le chérissait, non pour les vaines jouissances qu’il peut donner, mais d’une façon désintéressée, pour lui-même. L’idée qu’on était obligé de dépenser une partie de ses revenus, la désolait ; elle comptait le nombre d’allumettes qui devaient suffire pour la semaine, pesait elle-même le sucre, le sel et les épices nécessaires au ménage, savait à quels jours et à quelles échoppes l’on trouvait des occasions extraordinaires, achetait à Maigny en automne, comme soldes, les étoffes dont ses filles seraient vêtues l’été suivant, et, à Valleyres, le lundi, les morceaux que les bouchers n’avaient pu vendre le samedi et qu’ils donnaient à moitié prix de peur qu’ils ne se conservassent pas ; mais madame Lanterle affirmait que la viande « aimait attendre ». Forte du reste, de l’autorité d’un article de revue, elle condamnait l’excès de l’alimentation carnée où nous tombons, et imposait à son mari et à ses enfants une diète sévère de légumes, qui, à eux seuls, défrayaient la table trois fois par semaine. A ce régime, ses filles, sans cesse purgées, avaient pris le teint clair de religieuses. — Le dimanche, à la messe, elles avaient alternativement un sou de leur mère à mettre dans le tronc des œuvres pieuses. Madame Henri Lanterle déployait en tout une grande activité. C’était elle qui faisait la liste d’achat des livres pour la Bibliothèque communale. Elle demanda la Revue des Deux-Mondes ; mais le ton des romans et quelques articles de Renan la scandalisèrent. Le Correspondant lui fut indiqué et vint remplir l’idéal que madame Lanterle se faisait d’une revue.
Les trois « Vertueuses » se réunissaient souvent ; les allures nouvelles de madame Duret les surprirent. Et, cet après-midi-là, madame Lanterle, ayant ouvert le débat de la manière que l’on a vu, madame Vertôt prit, à son tour, la parole.
— Faut-il voir en madame Duret la victime d’une de ces crises mystérieuses qui menacent, paraît-il, les femmes, à un moment donné de leur existence ?
La bonne madame Vertôt émit cette hypothèse à grand renfort de petits soupirs et avec un flux intarissable de paroles. D’une obésité excessive, elle touchait à la cinquantaine.
Elle parla ainsi et se tut, comme effrayée à la possibilité d’être atteinte, elle aussi, de ce mal redoutable qui changeait les âmes.
Madame Lanterle ne se hâta pas de répondre.
Si le malheur voulait que madame Duret eût renoncé à ses devoirs de mère et d’épouse, madame Lanterle s’assurerait, par la chute de sa rivale, la place qu’elle estimait devoir être sienne dans la société de Valleyres, la première. Songeant à ce jour glorieux et prochain, elle ne pouvait s’empêcher de désirer secrètement la confirmation des bruits qui couraient sur madame Duret. Mais elle était politique et jugea plus sage d’attendre. Elle défendit donc leur amie.
— Il n’y avait de sa part, dit-elle, qu’une coquetterie exagérée.
Madame Bourrat, de Vermand, dont l’attitude attentive semblait dire perpétuellement combien elle était flattée d’être admise à entendre des choses supérieures, se taisait. Personne à Valleyres ne pouvait se vanter d’écouter comme elle.
Il y avait cinq semaines déjà que le moindre maraud de la ville ne nourrissait plus aucune illusion sur la vertu de la belle madame Duret, lorsque Charlot, le fils unique de madame Henri Lanterle, apporta à sa mère les renseignements de fait les plus précieux.
C’était un garçon indiscipliné, profitant de toutes les heures de liberté pour courir les aventures à travers champs ; des gamins de Valleyres lui faisaient escorte. — Un jour, en jouant « aux voleurs », il traversa un ravin escarpé, qui marquait la limite nord de la propriété de madame Duret, les Touches. Personne ne s’y risquait jamais. Écartant les branches serrées des arbustes, les jambes piquées par les ronces, il se frayait lentement passage pour aller rejoindre la route de Vermand par laquelle il gagnerait, stratégie hardie, la ville, et dépisterait les gendarmes, lorsqu’un spectacle imprévu l’arrêta. — A une cinquantaine de pas, il aperçut dans une clairière une femme couchée sur l’herbe ; près d’elle, un homme était assis. Il reconnut madame Duret et l’avocat Loretty ; ils causaient tous deux avec animation. Madame Duret fit mine de se lever. Loretty s’approcha d’elle pour l’aider. Elle mit ses deux bras autour du cou de l’avocat, et, tandis qu’il la relevait, elle l’embrassait à pleine bouche.
Charlot, qui n’avait que douze ans, fut profondément impressionné par cette scène, et, au soir, alors que sa mère le grondait d’avoir déchiré ses culottes, pourtant rapiécées en dix endroits, il lui raconta, pour détourner l’orage, ce qu’il avait vu dans l’après-midi. Madame Lanterle lui fit répéter son récit incohérent, puis, avec de grandes menaces, lui enjoignit de n’en ouvrir la bouche à âme qui vive.
Le lendemain elle dit à ses amies la triste certitude qu’elle avait acquise. Madame Vertôt qui, pendant près d’une semaine, avait passé ses après-midi chez une vieille cousine, de l’appartement de laquelle on avait vue sur l’étude de Loretty, donna de son côté des détails circonstanciés sur les heures et jours auxquels les deux complices s’étaient rencontrés.
Du reste, à la stupéfaction de ces dames, ils ne se cachaient guère.
Madame Lanterle était outrée de tant de cynisme. Pourtant à son indignation se mêlait quelque douceur ; elle pensait à son règne prochain sur la société de Valleyres. Mais il ne fallait rien risquer ; elle avait tout à gagner à attendre que le scandale fût public.
Quelques mois se passèrent. Monsieur Duret partit en voyage. Sa femme allégua que des affaires l’appelaient à Marseille. On sourit à l’entendre ; il était notoire que monsieur Duret, bon homme du reste, était incapable de s’occuper d’affaires. Personne ne douta qu’il n’eût quitté les Touches, dégoûté de ce qu’il voyait dans sa maison. Madame Duret continua à recevoir Loretty.
On juge de ce que furent les caquets lorsqu’on apprit qu’elle attendait un bébé. Sa fille venait au même temps de la rendre grand’mère pour la première fois. « Les Vertueuses » comparèrent les dates, recherchèrent le jour du départ de monsieur Duret, et établirent que l’enfant annoncé pourrait difficilement être du père légal.
Cette découverte mit le comble à l’impatience de madame Lanterle. Elle ne resterait pas impassible témoin de désordres si graves. Ne pas protester était se rendre complice de la faute.
Mais, au moment d’agir, elle voyait devant elle des obstacles nombreux. Dans un cercle étroit comme le leur, la rupture avec madame Duret serait difficile.
Il fallait être certaine d’être approuvée par tous. Or les Duret étaient une puissance ; ils avaient une grande fortune, de belles relations au dehors. Madame était active dans les bonnes œuvres ; ainsi s’était-elle rendue populaire, quasi indispensable. Enfin, il fallait manœuvrer de façon à ne pas fournir un aliment inutile à la malveillance publique, si vite éveillée dans une petite ville.
Les trois « Vertueuses » passaient maintes après-midi à délibérer. Madame Lanterle montrait ses dents blanches, mais trop longues, au-dessus desquelles se courbait, menaçant, un nez aristocratique. Madame Vertôt parlait et soupirait, soupirait et parlait, et ne s’arrêtait que pour faire sortir, des deux commissures de ses lèvres simultanément, un bruit bizarre semblable au sifflement du gaz dans un bec engorgé d’eau. Madame Bourrat, de Vermand, écoutait, muette.
Le cœur de ces dames saignait à la pensée qu’une de leurs amies était coupable. C’eût été mal les connaître que de les croire capables d’autres sentiments.
La seule question pour elles était de savoir comment on pourrait arracher madame Duret à sa faute et la ramener au bien. — Il n’y avait pas à songer à une démarche directe. Mais elles finirent par décider, après maintes alternatives soutenues et repoussées, qu’il fallait faire agir monsieur le curé. Il était étrange qu’il ne les eût pas prévenues dans cette démarche. Peut-être, il est vrai, cet homme tout perdu de dévotion, ignorait-il l’affaire Loretty-Duret ? Nul doute que, connaissant le scandale, il n’y mît une prompte fin. Madame Vertôt, forte de l’approbation tacite de madame Bourrat, persuada à madame Lanterle qu’il était de son devoir d’en parler au curé, sur lequel elle avait de l’influence. Madame Lanterle se laissa convaincre et offrit à Dieu, qui lisait dans son cœur, le fardeau qu’elle acceptait. Le lendemain, elle se rendit à la cure.
D’abord monsieur le curé ne se laissa point approcher, fit le sourd, ne comprit pas les allusions, pourtant claires, de sa visiteuse et s’échappa en banalités. Mais madame Lanterle n’était pas de celles que l’on berne ; elle avait un devoir à remplir, elle parla.
Monsieur le curé la vit avec terreur aborder sans ménagements ce sujet délicat. C’était un homme prudent et sage, qui cachait sous des dehors un peu lourds une grande finesse. Il avait pour devise le mot célèbre : quieta non movere. Sa position à Valleyres était difficile ; l’incrédulité faisait de redoutables progrès dans le peuple et dans la petite bourgeoisie ; les attaques contre la religion se multipliaient dans la presse radicale ; elles se mêlaient à celles dirigées contre l’aristocratie. Qu’adviendrait-il de son troupeau si la discorde s’y glissait ? Une rupture, soit avec madame Duret, soit avec madame Lanterle, s’il refusait de l’écouter, serait d’un effet déplorable. On parlait de la fondation possible à Valleyres d’une maison d’éducation dirigée par les Jésuites ; une chapelle s’ouvrirait, concurrence certaine à l’église. Celle de ses pénitentes qu’il froisserait serait entendue par les Pères qui ne cherchaient qu’un prétexte pour s’établir à Valleyres ; déjà il entrevoyait leur triomphe, l’église désertée. — D’autre part, madame Duret, coupable, ne serait-elle pas un instrument plus docile entre ses mains ? Ne rachèterait-elle pas sa faute par des dons abondants aux pauvres de Dieu ?
Monsieur le curé avait pesé tout cela dès longtemps dans son esprit, car il n’ignorait pas la liaison Loretty-Duret. La démarche de madame Lanterle l’inquiéta ; cette dame était d’une piété grande et éclairée. Elle avait droit à beaucoup d’égards.
Il lui adressa un discours en trois points.
a) Il ne fallait pas se fier aux apparences et juger le prochain. Dieu seul lisait dans les cœurs.
b) Dieu seul aussi était maître des âmes et les préparait à sa manière, qui est haute et parfois nous échappe, pour leur salut.
c) Le grand mot qu’il fallait méditer était le suivant : Malheur à celui par qui le scandale arrive.
Et il était clair que, dans l’esprit de monsieur le curé, l’auteur possible du scandale était, non pas madame Duret, qui faisait toutes choses avec le secret nécessaire, mais bien madame Lanterle, dont le zèle excessif menaçait de rendre publics ces faits regrettables.
Il fut éloquent, il s’attendrit ; il eut le bonheur de toucher le cœur de sa pénitente.
Les « Vertueuses » considérèrent à nouveau la situation. Monsieur le curé leur manquant, vers qui se tourner ? — Il n’y avait rien à attendre de monsieur Duret. Depuis un an, cet homme casanier voyageait sans cesse. Ainsi protestait-il à sa manière. — Mais madame Loretty ? — C’était une personne frêle et jolie, de santé délicate, qui ne se livrait pas. Elle n’était pas de Valleyres et y avait fait peu d’amies. Elle élevait ses quatre fils de son mieux et dirigeait avec une seule bonne, un ménage dont les ressources étaient maigres. Aimait-elle son mari ? Savait-elle qu’il la trompait ? — On l’ignorait. Et, d’autre part, il était impossible de l’avertir.
Pourtant madame Loretty reçut une lettre anonyme, écrite sur du papier sale, et criblée de fautes d’orthographe. Mais elle ne laissa rien percer de ses sentiments.
Madame Duret accoucha. Son mari, au grand scandale de toute la ville, n’assista pas à ses couches. On blâma son manque de tact. Il ne revint aux Touches que deux mois plus tard, pour le mariage de sa seconde fille avec monsieur de Roussy.
Madame Lanterle s’inquiétait. Sous quel prétexte agir, maintenant que la liaison était quasi publique, acceptée même par monsieur Duret et par madame Loretty ? Pourtant elle ne renonçait pas à la lutte. Avec le temps naîtraient sans doute des occasions dont elle saurait profiter.
Cependant les rapports entre madame Duret et les Loretty devenaient de plus en plus fréquents. Les quatre fils de l’avocat passèrent leurs vacances aux Touches. Tous les deux ou trois jours madame Loretty allait les rejoindre, déjeunait et dînait avec madame Duret. Monsieur Duret ne faisait plus que de rares apparitions chez lui ; au printemps, il était à Paris, à Nice en hiver. La société de Valleyres semblait accepter cette situation bizarre.
L’occasion, guettée par madame Lanterle, se présenta enfin. L’on apprit que madame Jules Maigret, perclue de rhumatismes, renonçait à diriger plus longtemps l’Association des œuvres charitables de Valleyres. C’était un poste éminent ; celle qui l’occupait présidait à la distribution des secours matériels à la population valleyroise et exerçait ainsi une influence considérable ; elle se trouvait en outre appelée à une collaboration presque quotidienne avec monsieur le curé, chef spirituel de la communauté.
Les dames patronnesses s’agitèrent ; des conciliabules les réunirent. Les « Vertueuses » délibérèrent à part ; leur candidate était madame Lanterle ; le jour était venu de faire triompher, avec elle, la morale. L’autre clan choisit madame Duret. L’une et l’autre de ces dames fit montre du plus grand désintéressement, suppliant qu’on ne l’accablât pas sous cette responsabilité lourde. Cependant chacune se préparait à la lutte et ne négligeait rien pour réussir.
Monsieur le curé restait neutre, comme il convient ; dans le particulier, il assurait chacune de ces dames que ses vœux ardents étaient pour elle. Mais, dans le secret de son cœur, il souhaitait la nomination de madame Duret. L’avarice trop connue de madame Lanterle et aussi son fâcheux esprit de domination l’alarmaient. Il perdrait pour ses bonnes œuvres les ressources abondantes que madame Duret, coupable et généreuse, mettait à sa disposition ; et il risquait en outre de n’être plus maître chez lui, de voir toutes choses de bienfaisance et d’église soumises à la surveillance d’une femme autoritaire, qui aurait bientôt fait de le brouiller avec la moitié de son troupeau. Telles étaient les pensées de monsieur le curé, et il s’effrayait à constater les progrès certains de la candidature de madame Lanterle. Son élection apparaissait comme une revanche discrète de la vertu ; son nom était dans toutes les bouches.
C’est alors que monsieur le curé eut recours à une ruse ingénieuse,
L’Avant-Garde était, depuis quelque temps, particulièrement violente dans ses attaques contre les conservateurs et contre l’Église. Les grands bourgeois de Valleyres frémissaient à la pensée que l’existence même des classes supérieures était menacée par cette détestable feuille radicale, qui voulait supprimer du monde ce qui en était l’ornement, la beauté, et comme la fleur, — l’aristocratie. L’Avant-Garde fixait pour eux la valeur de toutes choses ; ce qu’elle attaquait, était bon ; ce qu’elle défendait, exécrable. Or, une semaine avant l’élection, alors que tout indiquait le succès probable de madame Lanterle, un article anonyme parut dans L’Avant-Garde sur la nomination prochaine d’une présidente de l’Association des œuvres charitables. L’on y blâmait en termes crus la candidature d’une femme trop connue, dont la vie était un défi à la morale publique, et dont la présence à la tête du comité des bonnes œuvres serait scandaleuse pour les pauvres assistés ; l’on mettait en avant le nom de madame Rigotard, dont le mari travaillait pour gagner le pain honnête de sa famille.
L’article fit sensation, chacun reconnut qu’il visait madame Duret. Ainsi la politique s’introduisait même dans les œuvres charitables ! Du coup l’élection devint une affaire de parti ; la discipline et l’union furent nécessaires. Du coup aussi, madame Lanterle vit ses chances s’évanouir. Il importait de répondre d’une façon forte à l’infâme article et, pour démontrer le néant de ses accusations, les dames patronnesses, au jour venu, élurent à l’unanimité des voix, madame Duret, née de Barthes.
La diversion avait réussi.
Ainsi fut apaisée la grande affaire. Les « Vertueuses » mirent bas les armes. Elles avaient, du reste, pendant toute la période des hostilités, continué à dîner chez madame Duret, où l’on mangeait fort bien. Mais elles ne l’avaient pas invitée chez elles ; — il n’y a pas de petite économie.
Les Loretty passaient la moitié de l’année aux Touches ; ils y remplaçaient monsieur Duret toujours absent. Madame Duret, dix-huit mois plus tard, eut un second bébé ; son mari était alors à Nice. Sous le prétexte spécieux qu’il n’avait pas assisté à l’acte initial, il ne fut présent ni à la naissance de l’enfant, ni à son baptême, — actes qui, étant publics, prenaient une importance grande. Sa conduite fut sévèrement critiquée, et cette fois encore, on retrouva dans la société de Valleyres la belle unanimité qu’elle avait montrée lors de la nomination — historique — de la présidente de l’Association des œuvres charitables.
Non, monsieur Duret dépassait le droit qu’on a d’être original. Sa vengeance sournoise n’était pas digne d’un homme du monde. Dans quelle position fausse ne plaçait-il pas la pauvre madame Duret ? Pouvait-on oublier à ce point les devoirs d’une haute position, prêter plus gratuitement à la malveillance des classes populaires ?
L’indignation fut grande. L’on plaignit madame Duret d’avoir sa vie enchaînée à celle d’un ours aussi mal léché ; les sympathies de tous entourèrent cette femme que son mari exposait ainsi à la rumeur publique. On se crut obligé de la soutenir dans ces heures d’épreuve. Jamais son étoile mondaine ne brilla d’un plus vif éclat. Sa suprématie, assurée par le malheur, était maintenant reconnue par tous, elle entrait enfin dans la période triomphante de sa vie. Lorsque son époux revenait aux Touches en été, les châtelains du voisinage lui faisaient grise mine. On invitait sa femme seule à dîner.
Monsieur Duret usait le temps dans de grandes promenades à pied à travers le pays ; il avait des cheveux blancs en désordre et une barbe fluviale.
Lorsque j’étais petit garçon, je le vis souvent ; les gamins de Valleyres s’écartaient sur son passage. « C’est un braque, disait-on ; à l’étranger, il mène une vie impossible ; au logis, il bat sa femme et la rend malheureuse. »