MADEMOISELLE BOURRAT
Reading edition
Les Bourrat étaient une des familles considérables de Valleyres, où leurs ancêtres avaient mené pendant quelques siècles la vie médiocre de petits bourgeois attachés à la terre, occupés à faire valoir leurs biens et à les augmenter par de judicieux mariages.
Depuis deux générations déjà, les Bourrat avaient quitté la ville envahie par le bas commerce et par la politique. Ils s’étaient retirés dans leurs propriétés patrimoniales, une branche s’étant fixée à Prévoux, à une lieue à l’est de Valleyres, tandis que l’autre allait habiter Vermand, à trois kilomètres à l’ouest de la ville.
Au jour du marché, monsieur Ferdinand Bourrat, de Prévoux, retrouvait à Valleyres, monsieur Charles Bourrat, de Vermand. Monsieur Charles attelait deux chevaux ; monsieur Ferdinand n’en mettait qu’un, et vieux, au char à bancs qui l’amenait. Les deux cousins causaient sur la place où ils rencontraient quelques-uns des grands bourgeois de la ville, monsieur Antoine Vertôt, monsieur Maigret, monsieur Lanterle, dont les familles notables composaient depuis un siècle ou deux la haute société de Valleyres. Ces messieurs discutaient ensemble les récoltes et, suivant la saison, vendaient leur blé ou leur vin aux marchands qui étaient là.
Ses affaires terminées, monsieur Ferdinand Bourrat s’en allait rendre visite à une tante, vieille fille, qui, depuis dix ans, ne sortait plus de sa maison de la rue Haute ; puis, ayant fait quelques emplettes pour la ferme chez les boutiquiers de la ville, il reprenait au trot lent de son cheval la route de Prévoux.
Sa femme, née Maigret, l’attendait à la maison. C’était une personne sèche et, comme tous ceux de sa race, autoritaire, dont les journées étaient prises par les mille détails d’un train de ménage qu’elle menait avec une avarice sordide et ordonnée. Elle comptait et recomptait le linge de maison, cuisait des confitures à l’été, pendait à l’automne du raisin dans le grenier, surveillait de près les domestiques, et s’ingéniait de toutes manières pour gratter un sou çà et là sur les comptes pourtant réduits au strict nécessaire. Elle dirigeait aussi le jardinier, disait les légumes à planter ; elle ne s’en remettait à personne du soin de couper les asperges et de cueillir les fruits, savait le nombre des pêches et des poires en espalier.
Monsieur Bourrat surveillait l’exploitation de ses terres. Leurs enfants complétaient leur éducation, les fils chez les Pères, au chef-lieu, la fille dans un couvent du Midi. L’existence à Prévoux s’écoulait sans imprévu. L’éloignement de la ville rendait les visites rares. Deux ou trois fois par mois, une voiture de forme surannée amenait quelque dame de Valleyres. Lorsque madame Bourrat avait à descendre à la ville, elle faisait atteler à une berline le cheval qui conduisait son mari au marché et qui servait, en cas de besoin, aux travaux de la ferme. Aussi aucunes visites n’étaient-elles possibles au temps du labour, pendant les moissons et les vendanges.
Prévoux était une maison de la fin du siècle dernier avec un beau toit et un fronton. Devant la maison il y avait un jardin planté de quelques bouquets d’arbres magnifiques et terminé, à l’est, par un petit bois. Madame Bourrat ne s’y risquait jamais. Même au plus fort des chaleurs, elle travaillait dans son salon derrière la fenêtre fermée. Elle ne sortait que le matin après déjeuner et le soir, avant dîner, pour aller inspecter le jardin potager qui se trouvait, à l’ouest, près de la ferme. Elle blâmait son mari d’aimer les fleurs et d’entretenir deux ou trois corbeilles de géraniums et de roses sur la pelouse. Le temps que le jardinier y donnait eût été mieux employé à cultiver des légumes, dont on pouvait vendre le surcroît au marché.
Lorsqu’elle eut dix-huit ans, mademoiselle Bourrat sortit du couvent et, en juillet, revint à la maison. Les habitants de Valleyres se demandèrent à qui on allait la marier. Les Bourrat, bien qu’à leur aise, n’avaient ni la fortune, ni les relations des Duret, dont les filles avaient fait de beaux mariages avec des gens notables tels que les de Roussy, de Marseille, les Perquer de Bonnenfant, de Bourges. D’autre part, les jeunes gens étaient rares à Valleyres ; ils abandonnaient de gaieté de cœur la petite ville où ils étaient entourés d’une universelle considération, pour aller se perdre dans la foule anonyme des cités populeuses. Après leur service militaire, peu d’entre eux regagnaient leurs foyers. Paris gardait deux des jeunes Bourrat, neveux de Ferdinand, un Duret, un Maigret, un Lanterle, qui faisaient dans la capitale de vagues études de droit ou de médecine. Le Havre avait un des Vertôt, un Loretty était à Nantes, un Maigret encore à Rouen, tous trop heureux d’accepter de médiocres positions qui leur permissent d’habiter les grandes villes où, pour la plupart — par force d’habitude et parce qu’ils étaient gens de famille — ils vivaient maritalement avec une petite femme ramassée sur le pavé ou à l’usine. Les reverrait-on jamais au pays ?
Nul parti pour mademoiselle Bourrat. Allait-elle augmenter le nombre considérable des vieilles filles de Valleyres ? — Peut-être les Bourrat iront-ils passer l’hiver au chef-lieu, où ils ont des parents bien placés ? Peut-être donneront-ils un bal ? — Ainsi discutaient les commères à la ville. Mais elles en furent pour leurs bavardages. Rien ne fut changé dans l’existence calme de Prévoux.
Mademoiselle Bourrat vint à la messe le dimanche. C’était une grande fille plutôt laide, d’une santé robuste et campagnarde qui avait résisté aux années de couvent, les yeux sans expression, une poitrine déjà formée, une bouche un peu forte ; elle était bonasse et molle comme son père. C’était une Bourrat, non une Maigret.
Sa vie à Prévoux fut grise et monotone. Sa mère l’avait vue revenir sans joie ; elle craignait le plus petit dérangement qui pût rendre moins minutieuse la surveillance qu’elle exerçait sur toutes choses domestiques. Elle organisa les journées de sa fille suivant un ordre immuable. Le matin, mademoiselle Bourrat devait l’accompagner dans ses courses à travers la maison, assister à l’entretien quotidien avec la cuisinière, préparer avec elle le linge que devaient réparer dans l’après-midi les femmes de chambre ; ainsi saurait-elle plus tard diriger son ménage avec compétence. Puis elle avait une heure de piano et une heure de couture. Après déjeuner, elle pouvait se promener dans le jardin clos de murs. Elle rentrait, trouvait sa mère au salon, s’exerçait au piano encore et travaillait pour la crèche de Valleyres, que dirigeait sa tante, madame Jules Maigret. Une fois par semaine elle descendait à la ville ; sa mère assistait à la leçon de piano que lui donnait le jeune monsieur Marthe. Une fois par mois, elle passait l’après-midi à Vermand chez ses cousines, qui mensuellement aussi venaient la voir à Prévoux.
L’ennui qui emplissait la vieille maison s’abattit formidable sur mademoiselle Bourrat. On ne lui permettait que la lecture de petits livres d’une bibliothèque pieuse d’une écœurante fadeur. Du reste elle n’aimait pas lire.
Son grand plaisir était le jardin, où elle échappait aux remarques désagréables de sa mère. Elle y passait de longues heures, seule, dès le déjeuner fini, à ne rien faire, à regarder.
Elle connaissait les insectes et leurs habitudes, savait où les oiseaux nichent, comment ils s’appellent entre eux. Elle allait aussi à la ferme, mais en cachette. D’un coup d’œil elle s’assurait que la cour était vide ; elle poussait alors la porte de l’écurie. Elle aimait l’atmosphère tiède où une quinzaine de vaches ruminaient lentement devant les râteliers vides ; elle passait la main sur des croupes chaudes, les caressait. Parfois elle sentait d’étranges chaleurs l’envahir ; elle sortait la tête un peu lourde. Dans le poulailler un coq poursuivait une poule et la couvrait. Mademoiselle Bourrat regardait, puis se sauvait, comme prise en faute ; sur un banc du jardin, elle restait sans pensées.
Les journées de pluie étaient tristes. L’hiver vint ; il fut interminable. Elle eut deux ou trois dîners, mais elle ne s’y amusait pas. Au sortir de sa solitude, elle ne savait que dire en société, elle écoutait. Lorsqu’un homme lui parlait, elle avait une façon de le regarder droit en face, malgré les recommandations des Sœurs, de ses bons yeux doux, qui était presque gênante, bien qu’elle n’y mît aucune intention. Pendant le mauvais temps, elle sortit peu ; parfois elle accompagnait monsieur Bourrat dans ses tournées à travers la campagne. Ils ne parlaient presque pas, pourtant elle sentait son père sympathique. — Elle en arriva à regretter le couvent où elle s’était fort ennuyée ; mais, au couvent, au moins avait-on des amies. Au dortoir, lorsque la lumière était baissée, on pouvait chuchoter tout bas avec sa voisine, dire des choses qui prenaient une importance extrême d’être prononcées ainsi dans le mystère de la nuit. A Prévoux, personne ; son père et sa mère, âgés, ne lui étaient d’aucune compagnie.
Elle dormait mal ; des rêves l’agitaient. Des tableaux de piété, qu’elle avait vus à l’église, s’animaient à ses yeux ; une Madeleine montrait son sein nu, doré comme un beau fruit mûr ; elle se penchait devant le Christ, un Christ aux yeux alanguis ; elle baisait ses pieds avec tant de ferveur, que soudain elle se réveillait ; des vagues de chaleur montaient en elle ; elle était essoufflée comme si elle avait couru ; elle se raidissait dans son lit, se tournait, — mais le sommeil était lent à venir. Le matin, elle se levait brisée de fatigue.
Elle s’anémia, les couleurs disparurent de ses joues ; deux ou trois dimanches, elle manqua la messe. Les bonnes femmes de Valleyres la plaignaient : « Doit-elle s’ennuyer à Prévoux, la pauvre fille ! » disait-on.
Le printemps revint. Mademoiselle Bourrat reprit possession du jardin.
Après déjeuner, elle gagnait un banc à la lisière du petit bois. La vie bruissait autour d’elle. Dans un sentier minuscule les fourmis se hâtaient ; c’était sur la pelouse le crissement des ailes des sauterelles ; les oiseaux se poursuivaient à grand bruit dans les branches ; elle assistait, passive et intéressée, à mille petits combats passionnels. Elle allait parfois encore à l’étable ; elle eût aimé à se coucher dans la litière propre, à rester étendue dans la tiédeur de la paille dorée près des bêtes aux mouvements lents, dont les yeux luisaient phosphorescents dans l’ombre. Un jour, comme elle se dirigeait avec précaution vers la ferme, elle aperçut un groupe dans la cour, deux hommes près d’une vache. Elle s’arrêta ; à la distance où elle était, cachée derrière un sapin, on ne pouvait la voir. Soudain le taureau sortit de son écurie ; elle voulut se sauver ; une curiosité invincible la clouait sur la place. Le taureau s’avança, mugit ; le groupe des paysans le masquait ; mais elle vit la masse énorme de la tête se lever, les jambes d’avant s’appuyer sur le dos de la vache immobile, le cou tendu. Ce fut tout. Elle retourna à son banc préféré, marchant avec peine, l’âme troublée.
La nuit suivante un rêve ardent la bouleversa. Elle fut obligée au matin de garder le lit, tant la secousse avait été forte. Sa mère lui reprocha aigrement sa paresse.
A la fin de l’après-midi, elle sortit ; elle était faible comme si elle relevait de maladie. Elle s’assit sur une chaise près de la pelouse.
L’air était doux et calme.
Le jardinier vint travailler près d’elle ; il préparait une corbeille de fleurs. C’était un grand garçon râblé qui arrivait de Normandie. Mademoiselle Bourrat le regardait retourner la terre de coups de bêche hardis. Elle ne pensait à rien. Soudain, dans un mouvement qu’il fit en se baissant, sa chemise, qui n’était pas boutonnée, bâilla ; elle aperçut sa poitrine que couvrait, au milieu, une touffe de poils bruns. Elle se sentit mal à son aise, voulut se lever, mais quelque attrait inconnu et mystérieux la retenait là, malgré elle ; elle resta immobile sur sa chaise, épiant, à chaque fois que l’homme se baissait pour ramasser une pierre, la tache de la peau dans l’ouverture de la chemise. — Cependant, ayant terminé sa besogne, il ramassa ses outils, et comme il passait près de mademoiselle Bourrat, il la salua.
Dès lors elle eut un intérêt puissant dans l’existence : voir travailler le jardinier. La Bruyère a dit : « Pour les femmes du monde un jardinier est un jardinier, et un maçon est un maçon. Pour quelques autres plus retirées un maçon est un homme, un jardinier est un homme. »
Dans la solitude presque absolue où mademoiselle Bourrat vivait, l’apparition de ce grand garçon vigoureux et leste fit événement. Elle le cherchait au jardin. Parfois il sarclait les allées ou arrangeait une corbeille de fleurs ; d’autres fois il était occupé près d’une petite serre à mettre des boutures sous couche ; c’était un coin ensoleillé et désert, loin de la ferme et de la maison ; — ou bien il était au potager. C’était alors une après-midi perdue, car mademoiselle Bourrat n’osait s’y rendre, depuis que sa mère avait découvert sur le sable de l’allée centrale la marque de ses bottines.
Lorsqu’elle l’avait trouvé, elle s’arrêtait près de lui, indécise, comme si elle ne savait où diriger ses pas. S’il y avait un banc voisin, elle s’asseyait. Elle ne parlait pas, mais le jardinier, la sachant présente, était gêné. Parfois il la regardait, elle baissait les yeux. Peu à peu elle s’enhardit ; elle s’approcha davantage ; elle échangea quelques mots avec lui. Un jour, comme il se tournait vers elle, elle soutint son regard. Pendant quelques secondes, ils se dévisagèrent. La gorge de la jeune fille se soulevait. — Elle s’éloigna.
Maintenant elle ne songeait qu’à l’heure où elle pourrait aller le rejoindre. Elle ne désirait rien de précis ; il lui fallait seulement la présence du jardinier. Il l’attirait comme l’aimant attire le fer. Elle restait debout, à trois pas de lui, sans mot dire. Il avait un air singulier en la regardant. Une fois, il lui jeta une plaisanterie qu’elle ne comprit pas ; elle approuva pourtant d’un sourire niais. Elle avait un désir fou de mettre la main sur son bras bruni où les muscles saillaient comme des cordes, mais elle n’osait pas. — « Le ferai-je, ne le ferai-je pas ? — elle restait angoissée. L’homme sentait sur lui le regard brûlant de la jeune fille. Parfois il s’arrêtait, les yeux fixes ; puis, serrant les mâchoires, il reprenait son travail.
Mademoiselle Bourrat avait des nuits agitées ; elle se réveillait les yeux battus, les membres lourds ; elle avait pâli ; elle devenait nerveuse. Pour un rien, pour un mot sec de sa mère, elle éclatait en sanglots ; d’autres fois au contraire, c’étaient des crises de rire qu’elle ne pouvait arrêter.
Un jour, à la fin d’avril, elle se sentit si énervée et misérable qu’elle refusa d’accompagner sa mère à Vermand. Vers trois heures, étant seule à la maison, elle descendit au jardin et, comme le jardinier n’était pas sur la pelouse, elle eut envie de pleurer. Elle se rendit à la petite serre ; il était là, agenouillé, occupé à mettre en pots des boutures qu’il sortait des couches. Elle s’approcha et lui dit bonjour d’une voix sourde ; il lui rendit son salut. Elle s’assit alors, près de lui, sur un tas de sable que le soleil avait chauffé. Entre les murs blancs, la chaleur était lourde. La chemise du jardinier était entr’ouverte ; elle le regardait fixement. Un instant elle ferma les paupières ; il lui sembla que le soleil la piquait partout. Elle respirait avec force. L’homme, entendant le bruit de sa respiration, se tourna vers elle. Elle avait les yeux étranges, troubles. Une seconde il hésita, se mordit les lèvres, puis il reprit sa besogne.
Elle ne pouvait détacher ses regards de lui ; elle aurait voulu être plus près encore, de façon à ce qu’il la frôlât dans chacun de ses mouvements. Elle allongea une jambe et effleura le pied du jardinier chaussé d’épais souliers, mais le contact fut si léger qu’il ne le sentit pas. Elle ramena sa jambe, et, dans le mouvement qu’elle fit, elle remonta un peu sa robe. Elle était maintenant assise, les genoux à la hauteur de la poitrine, la robe levée découvrant les jambes.
Un instant plus tard, il se retourna brusquement. Il vit les bas noirs de mademoiselle Bourrat, et, plus haut, entre les bas et le volant du pantalon, un peu de chair apparaissait. Ce coin de peau blanche l’affola. Il lâcha le pot qu’il tenait.
— Nom de Dieu ! gronda-t-il.
Il se jeta sur elle. — Renversée sur le sable chaud, elle ne se défendit pas. Une flamme la traversa ; ce fut une détente de tous ses nerfs.
L’homme se releva ; il eut un coup d’œil inquiet autour de lui, puis, sifflotant une marche, il reprit son travail.
Elle regagna la maison. Seule, sa chambre pourrait la cacher. Mais déjà elle s’étonnait de ne se point sentir coupable. Elle n’avait pas provoqué cet acte fou. Que savait-elle, du reste ? Cela était arrivé comme un orage en été, comme une averse furieuse qui passe et rafraîchit la campagne assoiffée.
Au dîner, le soir, elle mangea de grand appétit, ce qui ne lui était arrivé d’un mois, et, couchée, s’endormit, pour ne se réveiller qu’au matin. Elle réfléchit alors de sang-froid à ce qui s’était passé. S’en accuserait-elle devant monsieur le curé ? Elle n’hésita pas longtemps. Un tel aveu pourrait avoir des suites graves et imprévues. Elle décida de se taire ; du reste l’aventure n’aurait pas de lendemain. Elle n’irait plus à la petite serre, elle y était résolue. Elle tint sa promesse deux jours, — puis, de nouveau, elle eut une mauvaise nuit ; un rêve troublant, mais plus précis, la surprit. Elle résista encore.
Au quatrième jour, n’en pouvant plus, elle se rendit au jardin. L’homme était là, sûr de lui, goguenard. Il la suivit dans le bois. Dès lors, deux ou trois fois la semaine, elle le rencontra sous les sapins. C’était après déjeuner, dans la chaleur du jour. Monsieur Bourrat faisait sa sieste ; sa femme travaillait près de la fenêtre. Mademoiselle Bourrat sortait, et le jardin était si solitaire, la vie de Prévoux si bien réglée, que personne ne dérangea leurs rendez-vous.
Mais, au commencement de mai, elle eut des inquiétudes ; elle attendit en vain. Un mois se passa ; rien encore. Cependant elle sentait en elle une lourdeur, une gêne, des dégoûts inexplicables. Puis il lui sembla qu’elle était serrée dans son corset, du reste si lâche. Un soir, en se couchant, elle s’examina ; elle était malade certainement. Elle fut sur le point d’en parler à sa mère ; mais, à la pensée qu’il pouvait y avoir quelque rapport entre son malaise et ses rendez-vous au jardin, elle s’arrêta.
Ce fut à ce moment que madame Bourrat découvrit soudainement ce qui s’était passé.
Et cela fut ainsi.
Comme dans les vieilles familles de Valleyres, on avait gardé chez les Bourrat l’habitude des grandes lessives. On ne lavait pas chaque semaine ; c’était bon pour les petites gens, qui ne possédaient pas dans leurs armoires profondes les hautes piles de linge blanc, orgueil héréditaire des grands bourgeois de la ville. Quatre fois l’an, de vastes cuviers étaient roulés dans la cour, l’on engageait des femmes à la journée, et le linge de trois mois passait entre leurs mains vigoureuses. Il y avait si peu d’imprévu dans la vie des Bourrat que la maîtresse de maison savait exactement, et par le détail, le nombre des draps ou des serviettes que l’on aurait à mettre dans les armoires une fois la besogne finie. — La lessive de la Saint-Jean fut faite ; le linge sécha au vent, dans le verger, sur des cordes tendues entre les pommiers ; puis, repassé et plié, fut aligné sur de grandes tables dans le vestibule de la maison. C’est alors que madame Bourrat intervint, son carnet à la main. Elle dénombra chaque pile ; pas une pièce ne manquait à l’appel. Mais, arrivée au linge de sa fille, elle ne trouva pas le compte exact. Elle recompta, passa une revue nouvelle de tout le linge, — vainement. Fidèle à ses habitudes de méfiance, madame Bourrat ne dit rien devant les domestiques. Elle monta dans la chambre de sa fille qu’elle voulait interroger d’abord. Sa fille n’était pas chez elle. Elle ouvrit l’armoire, l’examina du haut en bas, renversa le panier au linge, — rien. Elle bouscula tout, tira les meubles au milieu de la chambre. Elle était sûre des vieilles femmes qui lavaient ; il y avait trente ans que, pour vingt-deux sous à la journée elles travaillaient quatre fois par an à Prévoux. Madame Bourrat cherchait ; son nez pointu s’allongeait vers sa bouche mince ; elle avait des gestes anguleux et précis, — rien. Elle défit draps et couvertures, sans résultat ; la passion l’empoignait si furieusement qu’elle n’hésita pas à se glisser sous le lit de fer pour examiner le sommier. Elle venait de s’étendre à terre sur le dos et regardait, lorsque tout à coup elle pâlit, — ce qu’elle cherchait était là, entre les ressorts, plié, intact, comme au jour où elle l’avait sorti de la grande armoire.
D’une main tremblante, elle le prit ; puis, avec effort, se releva. Dans la blancheur immaculée du linge devait-elle lire le déshonneur de la famille Bourrat ? — Mais il y avait encore une chance. Sa fille, peut-être, était malade, anémique ? Elle se souvint d’avoir remarqué sa pâleur, sa nervosité. — Oui, mais pourquoi tant de ruse ? Madame Bourrat s’assit dans un fauteuil, accablée, toute sa personne maigre comme écrasée, attendant que sa fille rentrât du jardin. Mademoiselle Bourrat apparut enfin. Au premier coup d’œil, elle aperçut la pile de linge sur la table dans le désordre de la chambre ; tout de suite aussi madame Bourrat vit ses pires craintes confirmées. Il y eut entre la mère et la fille un silence tragique. Puis madame Bourrat voulut tout savoir. Sa fille, effondrée en sanglots, raconta ce qui s’était passé.
Le même soir, madame Bourrat s’enferma avec son mari. Et là, elle montra la supériorité de race des Maigret, gens de décision, sur les Bourrat, sans nerfs. Tous les Maigret étaient maigres et jaunes, tous les Bourrat étaient gras et roses ; les Maigret suivaient sans cesse leur idée ; les Bourrat n’avaient point d’idées.
Tandis que le gros homme larmoyant ne trouvait qu’à gémir, madame Bourrat organisait un plan de campagne. Dans les heures de l’après-midi où elle était restée seule, elle avait tout prévu.
D’abord, elle avait songé à partir avec sa fille à l’automne pour passer l’hiver en Italie. Mais elle avait vu à la réalisation de ce projet maintes difficultés. Que diraient leurs amis dans le voisinage et les habitants de Valleyres, lorsqu’ils apprendraient ce départ ? Des Bourrat quittant Prévoux pour aller en Italie ! la chose était tellement en dehors des habitudes d’une vie entière qu’elle ne manquerait pas d’éveiller les soupçons. Puis être dans un hôtel avec des étrangers venus on ne sait d’où ! Il faudrait prendre un faux nom, cela était périlleux. Et ce séjour coûterait fort cher, considération importante. En outre, dans ce milieu nouveau, à qui se fier ? Non, il fallait y renoncer.
Elle avait pensé aussi à un mariage hâtif. Mais avec qui ? Il n’y avait personne. Et encore, eût-elle trouvé quelqu’un, il était déjà trop tard.
Aussi conclut-elle que c’était à Prévoux qu’il fallait organiser le secret et le silence. Le terrain était dangereux, il est vrai, mais elle le connaissait dans ses moindres accidents. Elle ne laisserait rien au hasard.
La première chose à faire était d’expédier le jardinier chez lui. Il était heureusement de Normandie, loin de Valleyres. En achetant son silence par une honnête somme, il s’y marierait sans doute et l’on n’entendrait plus parler de lui. Malgré l’horreur de le voir encore à Prévoux, on ne pouvait le renvoyer brusquement au risque d’éveiller la curiosité des gens de la ferme. On lui donnerait congé quinze jours à l’avance comme c’était l’usage. Il importait qu’il ne se doutât pas de l’état où il laissait mademoiselle Bourrat. Mais était-il encore temps de lui cacher la vérité ? C’était sur ce point-là que les investigations de la mère avaient été le plus précises dans l’interrogatoire qu’elle avait fait subir à sa fille. — Il était possible après tout qu’il ne sût rien. En fait, mademoiselle Bourrat et lui n’échangeaient pas trois phrases par rendez-vous. Elle ne lui avait pas dit ses inquiétudes. Madame Bourrat eut même le triste courage d’envoyer sa fille seule, le lendemain, au jardin, après lui avoir fixé sa conduite. Elle devait se refuser sous prétexte d’une indisposition normale. Mademoiselle Bourrat joua, avec une honte qu’elle dissimulait mal, le rôle qu’on lui avait tracé.
Cela réglé, il fallait songer à la vie de relations mondaines. Pour l’instant nul danger. Avec quelques précautions préalables, sa fille pouvait encore aller à la messe, prendre sa leçon de piano, et recevoir les rares visites qui venaient à Prévoux. Plus tard, on verrait ; elle garderait la chambre, malade, si c’était nécessaire.
Les domestiques offraient, somme toute, un péril plus grand, parce que de toutes les heures, Madame Bourrat était bien servie ; la cuisinière était depuis trente ans dans la maison ; la femme de chambre depuis vingt-cinq ans ; enfin il y avait une petite servante qui aidait à l’ouvrage. De celle-là surtout madame Bourrat se méfiait ; elle résolut de s’en défaire. La cuisinière n’avait aucune occasion de voir mademoiselle Bourrat, si l’on supprimait la visite matinale en commun à la cuisine. Restait la femme de chambre, Joséphine. La position était difficile, car elle avait inculqué à cette fille des habitudes tatillonnes. Madame Bourrat frémit. Peut-être Joséphine s’était-elle aperçue, elle aussi qu’il manquait du linge à la lessive de la Saint-Jean ?
Pour l’accouchement, madame Bourrat comptait sur le vieux docteur Maigret, son cousin germain. Il assisterait sa fille et se tairait, car le scandale rejaillirait sur toute la famille. Elle s’assurerait enfin des services de Victoire, une paysanne de son âge, qui lui était dévouée corps et âme. Elle avait été sa sœur de lait et avait nourri mademoiselle Bourrat. Elle habitait un village à quelques lieues de Prévoux. Elle serait utile et discrète.
Elle expliqua tout à son mari, le soir même. Il coupait les phrases de sa femme de lamentations. A la fin, d’un ton sec, elle lui imposa silence.
Mais une fois la bougie soufflée, une idée nouvelle, dans la nuit, lui vint. — Oui, ce serait bien plus simple ; cela éviterait mille difficultés. L’aide de Maigret était nécessaire. Il faudrait bien qu’il la donnât.
Le lendemain, elle descendit à Valleyres et se rendit chez son cousin Maigret. Mais elle se heurta sur un point à une résistance absolue ; ce projet si facile, il n’en voulait pas entendre parler. Madame Bourrat se fâcha ; il fut sur le point de la mettre à la porte. Ayant renoncé à ses espérances d’une solution immédiate, elle eut toutes les peines du monde à lui faire accepter l’accouchement normal, mais clandestin, sans déclaration d’enfant. C’était un vieux renard sec et sans poils ; il y allait des tribunaux pour lui, si l’affaire s’ébruitait. Enfin, il se laissa persuader. Il était, comme elle, un aristocrate ; la tache serait non seulement sur sa famille, mais sur sa caste. Elle lui montra les petits bourgeois de Valleyres discutant avec férocité le scandale de la famille Bourrat ; elle lui fit lire les entrefilets certains de l’Avant-Garde sur la dépravation des classes dirigeantes ; il accepta. Mais, puisqu’il devenait complice, il importait qu’on ne laissât rien au hasard, et, deux jours plus tard, il se rendit à Prévoux où il eut une longue conversation avec sa cousine. Le lendemain, mademoiselle Bourrat changea de chambre. Elle était jusqu’à ce moment logée sur la face ouest de la maison. Au-dessus d’elle étaient les mansardes des domestiques. Elle habita dès lors une petite chambre qui, à côté de l’appartement de ses parents avec lequel elle communiquait, regardait le midi et contenait, en outre du mobilier ordinaire, une vaste armoire prise dans l’épaisseur du mur.
Tout se passa d’abord comme madame Bourrat l’avait prévu. Le jardinier congédié, auquel on avait murmuré les mots « détournement de mineure », tout en lui glissant un billet bleu, comprit l’intérêt qu’il avait à être discret. Mademoiselle Bourrat en juillet et août descendit encore à la messe avec sa mère. Elle n’avait jamais été de tournure élégante. On la trouva plus forte peut-être, mais ce fut tout.
Madame Bourrat surveillait les moindres choses avec une minutie effroyable. On ne peut dire jusqu’à quels subterfuges elle s’abaissa pour prévenir les soupçons que la femme de chambre chargée de recueillir le linge sale eût pu avoir chaque mois. — En juillet, mademoiselle Bourrat alla voir ses cousines à Vermand. En août, elle se trouva souffrante le jour où elle aurait dû s’y rendre.
Septembre arriva, il fallut redoubler de précautions. Madame Bourrat organisa la vie de sa fille de la façon suivante : elle ne devait sortir en plein air que le matin, moment où l’on était sûr de pas être surpris par des visites, et ne devait pas quitter le jardin, où jamais un domestique ne passait. Le jardinier avait été remplacé par un vieil imbécile à moitié aveugle, qui pouvait à peine ratisser les allées et couper l’herbe sur la pelouse. Madame Bourrat avait saisi avec joie cette occasion de supprimer le luxe inutile des fleurs ; un garçon de ferme s’occupait du potager. — L’après-midi, mademoiselle Bourrat s’enfermait avec sa mère au salon. La haine du grand jour qu’avait toujours eue madame Bourrat s’exagéra. Les volets étaient maintenant aux trois quarts clos ; il semblait que l’on pénétrât dans un tombeau. Lorsqu’il venait des visites, elles trouvaient mademoiselle Bourrat en train de travailler près de sa mère, dans le demi-jour du salon, à un métier de tapisserie. Elle tournait le dos à la lumière, et, sur ses genoux, elle avait, par petits paquets, vingt échantillons de laines différentes. Madame Bourrat alors l’excusait.
— Pardonnez à ma fille ; elle ne peut se lever, disait-elle, en montrant les laines. Elle est si laborieuse, la chère enfant. Elle se fatigue, ajoutait-elle avec un soupir, à demi-voix, elle a mauvaise mine.
Ainsi cette mère sage préparait l’avenir. Elle avait cependant multiplié les recommandations à sa fille. Celle-ci ne devait jamais se tenir debout devant la femme de chambre ni devant les amies qui viendraient la voir. Au jardin, elle devait éviter de se promener sur la pelouse devant les fenêtres. Si, par extraordinaire, elle était surprise, elle devait tout de suite s’asseoir. Madame Bourrat poussait les précautions jusqu’à aller chercher sa fille dans sa chambre dix minutes avant l’heure des repas. Elles descendaient alors au salon, et, lorsqu’on entendait Joséphine traverser le vestibule pour aller tirer la cloche dans la cour, mademoiselle Bourrat entrait dans la salle à manger et s’asseyait à sa place. — Le dessert une fois servi, la femme de chambre retournait à la cuisine ; on pouvait sortir sans crainte.
Un jour, en septembre, mademoiselle Bourrat descendait l’escalier à huit heures pour le premier déjeuner. Soudain elle glissa ; elle fût tombée jusqu’au bas des marches si, par chance, elle n’avait pu se raccrocher à la balustrade. Elle regarda, et découvrit une pelure d’orange sur laquelle elle avait mis le pied. Comment une pelure d’orange se trouvait-elle là, à ce moment de l’année ? A la salle à manger, elle interrogea sa mère qui l’avait précédée de quelques minutes. Madame Bourrat n’avait rien vu sur l’escalier ; il n’y avait pas d’oranges dans la maison. C’était sans doute une domestique qui l’avait apportée. La chose resta mystérieuse.
Peu de temps après, comme elle gagnait le banc du jardin, mademoiselle Bourrat trébucha dans l’allée qui, à cet endroit-là, descendait par trois gradins. Elle tomba, sans se faire mal, sur la pelouse. Quelle ne fut pas sa surprise à voir un fil de fer accroché par un clou à une grosse racine ! Pourquoi enfoncer un clou dans une racine ? Mais comme elle ne trouvait nulle réponse satisfaisante à cette question, elle ne s’obstina pas. Il y avait tant de choses auxquelles elle ne comprenait rien !
Ses cousines s’étonnèrent de ne plus la voir à Vermand. Madame Bourrat avait une réponse toute prête : elle avait fait vendre, pour cause de vieillesse, le cheval qu’on attelait à la voiture, et monsieur Bourrat n’avait pas encore trouvé à le remplacer. En effet, le pauvre monsieur Bourrat était obligé maintenant de descendre au marché dans le char à bancs de son fermier, et, lorsque le fermier était retenu aux champs, il allait seul à pied et se faisait ramener à moitié chemin par un des Vertôt qui habitait sur la route.
Au commencement d’octobre, les jeunes Bourrat, de Vermand, préparèrent une fête pour les vendanges ; on devait cueillir du raisin, puis dîner en plein air, danser enfin. Madame Bourrat, de Prévoux, accepta l’invitation. Mais, à la date convenue, elle se rendit seule à Vermand.
« C’est un mauvais jour pour ma fille, murmura-t-elle à l’oreille de sa cousine, elle doit rester étendue. » Du reste, la santé de son enfant l’inquiétait, avoua-t-elle. Elle avait parfois des névralgies si fortes qu’elle était obligée de garder le lit. Il faudrait qu’elle consultât le docteur Maigret.
Quelques jours plus tard, madame Bourrat, sa fille étant au piano, fut surprise par la visite de ses parentes de Vermand. Elle, pourtant d’oreille si fine, n’entendit pas le bruit de la voiture dans la cour. La porte du salon s’ouvrit. Ces dames entrèrent. Mademoiselle Bourrat, tremblante, regarda sa mère. D’un coup d’œil madame Bourrat lui enjoignit de ne pas quitter le tabouret où elle était assise, puis se précipita sur sa cousine, et, tout en l’embrassant, fit signe à sa fille d’aller se mettre près du métier à tapisserie. Elle ne desserra son embrassement que lorsqu’elle vit sa fille dans l’ombre protectrice du mur.
Quelques minutes plus tard, la plus jeune des demoiselles Bourrat de Vermand se mit à côté de sa cousine qui travaillait, et amicalement lui passa les bras autour de la taille.
— Que te voilà devenue forte ! dit-elle soudain.
Ces mots terribles arrivèrent à l’oreille de madame Bourrat ; un nuage voila ses yeux ; mais tout de suite elle recouvra son sang-froid et aborda le sujet qu’elle savait tenir avant tous autres au cœur de sa cousine, celui de la rivalité, alors aiguë, de mesdames Duret et Lanterle.
Cependant mademoiselle Bourrat rougissait jusqu’à la racine des cheveux. Elle se défit de l’étreinte dangereuse et trouva la force de dire :
— C’est vrai, j’engraisse à la campagne.
L’autre par bonheur, n’insista pas. Mais ces dames n’étaient pas venues pour une visite ; elles voulaient emmener la jeune fille en voiture chez des voisins. Madame Bourrat refusa ; elle attendait le médecin ce même jour pour les névralgies de sa fille. Ces dames s’apitoyèrent et prirent congé. Mademoiselle Bourrat avait, à ce moment-là, trente-quatre échantillons de laines épars sur les genoux ; elle ne put se lever.
A dater de ce jour, mademoiselle Bourrat ne descendit plus que le matin au salon. Elle remontait dans sa chambre après le déjeuner de midi. Puis, les temps approchant, moins de trois mois, madame Bourrat déclara sa fille malade ; les névralgies devenaient chroniques, le moindre bruit, la plus petite alerte suffisaient pour les réveiller. Le docteur Maigret condamnait mademoiselle Bourrat à un repos absolu. Elle ne devait se lever que quelques heures par jour, ne voir personne. Ces nouvelles, répandues dès novembre dans Valleyres, excitèrent une grande commisération.
« La malheureuse ! souffrir tant, et si jeune ! »
Les libres-penseurs de l’endroit y virent une suite nécessaire de l’éducation sans air des couvents où se ruine la santé des jeunes filles.
Ce que furent l’automne et l’hiver pour mademoiselle Bourrat, on le peut deviner. Elle n’avait âme qui vive avec qui causer. Sa mère, depuis l’aventure, était plus froide que jamais. Dans les longues journées passées en tête à tête, elle se renfermait dans un silence absolu, la bouche cousue, comme si elle se fût salie à parler à sa fille. Mademoiselle Bourrat se penchait sur son métier à tapisserie ; parfois, en levant les yeux, elle surprenait un regard bref, pénétrant et dur fixé sur elle. Elle sentait alors que sa mère l’exécrait de toutes les forces de son âme et que, n’eussent été en jeu le nom et la réputation des Bourrat, elle eût été sacrifiée sans balancer.
Son père était revenu plus vite ; elle devinait en lui de la pitié ; deux ou trois fois il fut sur le point de s’attendrir. Mais madame Bourrat était toujours en tiers ; elle avait alors une façon de regarder son mari qui l’arrêtait net. Au matin, sur le banc, mademoiselle Bourrat pleurait solitaire ; elle était obligée de se cacher de tous, de vivre dans l’ombre, de feindre d’être malade alors qu’elle ne s’était jamais mieux portée, et cependant elle sentait grossir en elle le fardeau de sa honte.
Ce fut dans le mois d’octobre que Victoire, la nourrice de Mademoiselle, vint passer une après-midi à Prévoux. Madame Bourrat s’enferma dans sa chambre avec la paysanne. Lorsque cette dernière quitta la maison, tout était convenu. Au commencement de janvier, monsieur Bourrat traverserait un jour le village qu’habitait Victoire, comme en se promenant, pour l’avertir. Elle arriverait alors seule à Prévoux vers onze heures du soir ; elle trouverait la maison endormie, la grande porte ouverte, et, sans bruit, gagnerait le salon. Puis monsieur Bourrat la mènerait en voiture jusqu’au chef-lieu distant de deux lieues, où un train de nuit, après un trajet d’une heure et demie, la déposerait au village de X... Là, l’enfant serait remis à une femme dont elle se serait assurée ; il serait de père et mère inconnus, le nourrissage payé d’avance, cinq cents francs, somme énorme qui avait fait reculer madame Bourrat. Mais il fallait s’en rapporter à Victoire.
Maintenant mademoiselle Bourrat ne quittait plus sa chambre. La pauvre fille, dans la solitude haineuse où elle était laissée, en était arrivée à ce point de désespoir, qu’elle espérait ne pas survivre à ses couches. L’incertitude où on la tenait, l’accablait. Sa mère ne lui avait dit que le strict nécessaire : elle accoucherait, et l’enfant disparaîtrait aussitôt. — Qu’en ferait-on ? qu’adviendrait-il d’elle-même ? continuerait-elle à mener une existence désolée auprès de sa mère ? elle ne le savait. Elle ignorait à peu près tout de la vie. Elle essayait de comprendre ; mais, pareille à un oiseau qui tâche de forcer les barreaux de sa cage et retombe meurtri, elle renonçait bien vite à franchir le cercle étroit de mystères où elle était enfermée.
Noël, le Jour de l’an se passèrent. Elle reçut quelques souvenirs affectueux de ses cousines Bourrat. Sa mère n’eut pas un mot pour elle. Son père vint la voir, cachant son émotion. Madame Bourrat les quitta un instant, appelée par une visite. Elle tomba dans les bras de son père en sanglotant ; le vieil homme malheureux pleura aussi. De leur vie entière, ils n’avaient été si près l’un de l’autre.
Enfin, un matin, vers onze heures, mademoiselle Bourrat qui, depuis plusieurs jours, avait des étourdissements sentit des douleurs la poindre. Elle avertit sa mère, qui s’installa dans sa chambre. Monsieur Bourrat fit atteler, il avait récemment acheté un cheval, et descendit à la ville. Après quelques emplettes de graines, il entra chez le docteur Maigret, puis, au lieu de reprendre la route par laquelle il était venu, il exécuta un grand crochet et passa chez Victoire avant de regagner Prévoux. Sa femme le rejoignit pour déjeuner ; il était une heure. Monsieur Bourrat avait peine à cacher son agitation ; madame Bourrat, au contraire, le jour du danger venu, était calme et maîtresse d’elle-même. Depuis le matin, elle avait terrorisé sa fille, la contraignant au silence, la menaçant au moindre cri, des conséquences terribles d’un scandale. La malheureuse fille resta seule, serrant un mouchoir entre ses dents, enfouissant sa tête sous les draps lorsque les crises venaient. Pas un gémissement ne lui échappa.
A la femme de chambre qui voulait porter comme à l’ordinaire le repas à Mademoiselle, madame Bourrat déclara que sa fille, ayant de la fièvre, ne mangerait pas de la journée, qu’il fallait la laisser dans le plus grand repos, éviter tout bruit dans la maison et ne pas monter au premier étage.
A trois heures, le docteur arriva dans son cabriolet qu’il conduisait lui-même ; c’était une partie du plan convenu à l’avance avec sa cousine. Le docteur Maigret était, à l’ordinaire, bourru ; mais ce jour-là son humeur était exécrable.
Lorsque mademoiselle Bourrat le vit entrer, elle se tourna vers le mur ; elle ne pouvait supporter le regard de ce vieillard hargneux.
D’une voix sèche, il lui enjoignit de se mettre sur le dos, et, sans prêter la moindre attention à ses protestations, il la découvrit. Puis, rejetant les draps sur ce corps déformé, il déclara qu’il fallait attendre. Il n’ajouta pas un mot, sortit : remonta en voiture et alla faire une visite dans un village voisin. Il rencontra monsieur Bourrat dans la cour, mais il passa sans lui adresser la parole.
L’après-midi se continua lamentable et monotone, coupée des mêmes douleurs violentes survenant à intervalles éloignés. Madame Bourrat, assise au pied du lit, tricotait, les lèvres pincées. A chaque accès, elle se tournait vers sa fille, comme pour lui dire : « Surtout ne crie pas. »
A chaque fois, mademoiselle Bourrat, qui allait céder à la douleur, se reprenait.
A cinq heures et demie le docteur revint. Il regarda sa patiente à nouveau.
— Rien encore, dit-il.
Madame Bourrat qui avait ses idées, hocha la tête, satisfaite. L’attente ne lui était rien.
— Il vaut mieux que ce soit pour la nuit, murmura-t-elle.
Ils descendirent tous deux et, dans le vestibule, devant la femme de chambre, madame Bourrat invita le docteur à dîner ; ils feraient un whist dans la soirée. Maigret, comme en rechignant, accepta. A différentes reprises déjà, pendant les mois précédents, madame Bourrat l’avait gardé ainsi pour jouer aux cartes. La femme de chambre ne fut donc pas surprise de le voir rester. Ce soir-là, après le repas, ils s’installèrent à la table de jeu comme à l’ordinaire. Madame Bourrat sonna la fille pour avoir une bougie de plus, en réalité pour qu’elle les vît attablés à leur whist. Puis, dès que Joséphine eut tourné le dos, elle monta sans bruit avec Maigret, laissant son mari seul au salon.
Lorsqu’elle fut entrée dans la chambre de sa fille, madame Bourrat prit dans l’armoire une couverture et la fixa sur l’encadrement de la porte par de petits clous.
Mademoiselle Bourrat gisait anéantie. Le docteur, l’ayant examinée, déclara que le temps était venu. Il eut quelques mots de consultation avec sa cousine dans l’embrasure de la fenêtre, tira une fiole de son sac, et, en versant le contenu sur un mouchoir, vint au chevet du lit. Mademoiselle Bourrat sentit une odeur forte ; elle s’effraya. Qu’allait-on lui faire ? Peut-être voulait-on se débarrasser d’elle aussi ? Le vieux docteur lui apparaissait doué de pouvoirs immenses et mystérieux. Elle s’agita, voulut parler à sa mère ; elle indiquait la grande armoire au fond de la chambre. Le docteur ne l’écoutait pas. Il mit une main sur le front de sa patiente, puis, la tenant ainsi clouée sur l’oreiller, il lui approcha le mouchoir du visage. Elle respira un parfum âcre et, pour y échapper, se démena désespérément. Alors sa mère lui maintint les bras. D’un coup de jambes la pauvre fille terrifiée rejeta les draps, arracha une main à l’étreinte de madame Bourrat, saisit le poignet du docteur et se tendit dans un effort suprême. Dans la lutte le mouchoir vint se coller sur sa bouche et sur son nez ; elle sentit comme une brûlure sur la peau ; maintenant elle étouffait, elle n’avait plus de volonté ; l’odeur terrible la pénétrait. Elle aspira violemment, cherchant de l’air, et, tout de suite, elle perdit connaissance.
....... .......... ...
....... .......... ...
Une heure se passa. Le docteur avait enlevé son habit ; on l’entendait parfois jurer. Soudain, un vagissement emplit la chambre ; quelqu’un affirmait son droit à l’existence. C’était une voix claire, mais haute, mais forte ; il semblait qu’elle dût vibrer dans toute la maison. En un rien de temps, madame Bourrat avait pris l’enfant et s’était assise dans le bas de l’armoire, les deux battants tirés sur elle pour étouffer les cris qui filtraient à peine dans la chambre à travers la porte fermée. Une bougie près d’elle sur le parquet, elle retournait sur ses genoux le petit être, l’essuyait, puis l’habilla de vêtements sans marque. Lorsqu’elle eut fini, l’enfant s’était endormi ; elle sortit de l’armoire, le posa sur un fauteuil et descendit.
La maison était plongée dans l’obscurité. Elle trouva son mari au salon ; il sursauta à son entrée. Coupant court aux questions, elle lui dit d’aller atteler sans bruit la voiture du docteur et la sienne et d’attendre près de la grille d’entrée. Puis elle revint dans la chambre de l’accouchée.
Pendant une demi-heure, elle aida au docteur à finir sa besogne ; ensemble ils portèrent mademoiselle Bourrat, toujours endormie, sur le canapé ; elle jeta le linge sale en tas dans un coin, refit le lit avec les draps propres, recoucha sa fille. La pendule sur la cheminée marquait onze heures et quart ; Victoire devait être là. Elle prit l’enfant et, à travers le corridor sombre, gagna à pas étouffés l’escalier ; elle tenait à la main un mouchoir, prête à l’abattre sur la bouche du petit, se fût-il mis à pleurer. Derrière elle venait Maigret qui, avant de quitter la chambre, avait ouvert la fenêtre grande et placé sur le front de mademoiselle Bourrat une serviette trempée dans de l’eau froide.
Au salon, madame Bourrat trouva Victoire ; sans mot dire, elle lui tendit le paquet emmaillotté et une enveloppe qu’elle tira de son corsage. Le docteur s’était rendu directement dans la cour sans être vu de la paysanne. Monsieur Bourrat avait sorti les voitures en sourdine. Le valet d’écurie, qui était le vieil imbécile chargé du jardin, entendit dans son premier sommeil un peu de bruit. Il pensa que le docteur Maigret attelait son cheval pour redescendre à Valleyres, et il se rendormit. Madame Bourrat suivit Victoire jusqu’à la porte ; la nuit était noire à souhait, il faisait un grand vent d’ouest, humide et froid. Les voitures disparurent dans l’ombre, au pas. Madame Bourrat remonta au premier étage ; elle avait à travailler.
....... .......... ...
....... .......... ...
Lorsque mademoiselle Bourrat revint à elle, elle fut lente à reprendre conscience de la réalité. L’air vif de la fenêtre rafraîchissait son visage. Elle était épuisée et n’aurait pu, pour sauver sa vie, lever la main. Pourtant elle se sentait soulagée ; il semblait qu’on lui eût enlevé un poids énorme qui l’accablait. Mais la peau, tout autour de la bouche, cuisait comme brûlée ; puis, c’étaient, soudain, des nausées atroces, et, tout le temps, une odeur pénétrante, dont elle ne pouvait se défaire. Ses paupières étaient collées sur ses yeux. Qu’avait-elle de froid sur le front ? Une goutte glissa le long de son cou et se perdit dans les cheveux. Un souffle d’air, venu du dehors, la ranima ; elle ouvrit les yeux.
Ce qu’elle vit ne l’aida pas à renouer le fil rompu de ses idées : près de la fenêtre ouverte, devant une cuve, sa mère était agenouillée ; elle avait enlevé son corsage et sa jupe et, à grands coups de bras, lavait du linge dans de l’eau qui fumait. La lampe sur la table éclairait cette scène étrange d’une lumière falote ; parfois, à un coup de vent, la flamme tremblait, près de s’éteindre. Mais madame Bourrat continuait sa besogne. Sa fille la vit tordre du linge et l’étendre sur la fenêtre. Que pouvait-ce être ? Des draps, semblait-il ? — Cela dura longtemps.
Mademoiselle Bourrat ferma les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, sa mère était debout ; elle essayait, sans y réussir, de soulever la cuve fumante ; alors elle s’empara d’un broc qu’elle plongea dans la cuve, puis elle ouvrit la porte et sortit. Le courant d’air frappait le visage de mademoiselle Bourrat ; dans le tube de verre, la flamme filait bleue comme si elle allait s’évanouir. Madame Bourrat revint une demi-minute plus tard et, deux fois encore, fit le même voyage. Enfin elle prit la cuve et, lorsqu’elle passa le long du lit, mademoiselle Bourrat put regarder. Elle aperçut quelque chose de rouge ; c’était comme du sang. Cette fois-là, sa mère fut dehors plus longtemps. Elle rentra les mains vides. Maintenant, avec un torchon, elle essuyait, avec des gestes brusques, le parquet.
Mademoiselle Bourrat se fatiguait à essayer de comprendre la raison de ces actes anormaux ; elle eut une nausée, les oreilles lui tintaient. Elle s’assoupit un instant. Puis elle se réveilla de nouveau. Peu à peu quelque lumière, ici et là, perçait la masse confuse de ses idées. Elle revit le vieux docteur la maintenant de force sur l’oreiller. — Ah oui ! elle avait beaucoup souffert. De cela il ne restait rien, sauf, par tout le corps, des douleurs sourdes comme si elle avait été battue. Ses souvenirs devinrent plus nets. Soudain elle évoqua le drame vécu et poussa un soupir douloureux. Sa mère vint à elle, un verre à la main. Elle avait toujours son regard dur.
— Bois, dit-elle.
Mademoiselle Bourrat fit effort pour soulever la tête ; elle avala quelques gorgées de grog chaud.
— Est-ce fini ? demanda-t-elle à voix basse.
Sa mère fit signe que oui.
— Où est-il ? murmura-t-elle plus faiblement encore.
Madame Bourrat haussa les épaules.
— Ne t’occupe pas de ça. On n’en entendra plus parler.
Mademoiselle Bourrat gémit sourdement comme une bête blessée. Ses yeux s’emplirent de larmes.
Déjà sa mère s’était remise au travail. Maintenant elle retirait de la fenêtre les draps humides qu’elle accrocha dans l’armoire. Elle arrangea toutes choses dans leur ordre sur le lavabo, jeta un regard circulaire par la chambre ; chaque meuble était à sa place. Il n’y avait qu’une odeur persistante qui restait de la scène de tout à l’heure. Madame Bourrat brûla du sucre sur une pelle pour essayer de l’enlever. Puis ayant redonné quelques gouttes de grog à sa fille, elle ferma à clef la porte sur le corridor et passa chez elle.
Elle était épuisée ; il était trois heures du matin. Son mari rentrerait d’un instant à l’autre. Elle pensa à leur voyage dans la nuit. Personne n’avait pu les reconnaître. Ils auraient atteint le chef-lieu vers une heure et demie ; Victoire se serait rendue seule à la gare ; elle aurait pris le train de trois heures ; de ce côté-là, tout était bien. — Dans la maison silencieuse, les domestiques, dont les chambres étaient à un étage supérieur et sur une autre façade, n’avaient pu surprendre ses allées et venues. Quant au bruit qui s’était fait près de sa fille, il n’avait certes pas franchi la porte soigneusement calfeutrée. — A ce moment, elle sursauta ; un cheval hennissait dans la cour. Madame Bourrat frémit ; toute la maison allait l’entendre ; le valet d’écurie descendrait ; comment expliquer la rentrée tardive de son mari ? Il faudrait inventer une histoire ; on la discuterait à la cuisine et à la ferme ; un rien éveillerait les soupçons. Madame Bourrat n’osait bouger. Cependant le cheval se tut. Dans sa mansarde le vieux jardinier s’éveilla, mais il crut qu’un cheval s’effrayait à l’écurie, sacra de son sommeil interrompu, se retourna sur sa couche, et se rendormit de plus belle. Monsieur Bourrat, ayant étrillé et bouchonné la bête, remonta chez lui. Il trouva sa femme terrifiée ; il la rassura, personne n’avait bougé.
Mademoiselle Bourrat était restée dans l’obscurité. Sur ses joues de grosses larmes coulaient continuellement qu’elle ne pouvait même essuyer. Enfin, de faiblesse, elle s’endormit.
Le lendemain, à la première heure, madame Bourrat était debout. Elle ouvrit toute grande la fenêtre dans la chambre de sa fille. Tant qu’il restait quelque chose de cette odeur étrange, on n’osait laisser entrer Joséphine. A cette dernière, elle dit que mademoiselle Bourrat avait eu une crise nerveuse de faiblesse et d’anémie, que le docteur avait dû faire des piqûres de morphine, et qu’elle serait seule à le savoir dans la maison parce qu’on était sûr d’elle. La femme de chambre, flattée de tant de confiance, s’apitoya. Elle n’avait du reste aucun soupçon. Elle ne pénétra chez mademoiselle Bourrat que le second jour ; à la voir si pâle, les lèvres brûlées de fièvre, crut-elle, elle comprit combien la jeune fille avait été malade et ne s’étonna plus des précautions prises.
Le docteur Maigret revint pendant quelques jours ; tout suivait son cours normal. Deux semaines plus tard, mademoiselle Bourrat était sur son canapé et recevait la visite de ses cousines. Ses tantes causaient avec sa mère. Madame Bourrat, en grand secret, murmurait quelques phrases ; — on entendait les mots d’anémie, nervosité, enfin, sur un ton d’ultime confidence, celui de « mariage ». Et Maigret, de son côté, lorsqu’on lui parlait de sa malade, haussait les épaules. Un jour même, à madame Louis Vertôt qui le questionnait, il répondit par un de ces mots cyniques dont il était coutumier, lequel mot avait couru la société de Valleyres :
« Mademoiselle Bourrat est aussi normale que vous et moi. Elle a besoin de se marier et de faire des enfants. Voilà tout. »
La convalescence de mademoiselle Bourrat fut triste. Que d’heures passées seule ou en face de sa mère ! Madame Bourrat restait silencieuse et glacée ; toute son attitude protestait ; ses yeux secs, sa bouche sans lèvres fermée, son nez maigre et crochu, toutes les lignes creusées de sa figure disaient l’humiliation que lui avait infligée sa fille, les besognes honteuses auxquelles elle l’avait contrainte, et proclamaient l’invincible volonté de n’oublier rien.
En sa présence seulement, mademoiselle Bourrat se jugeait coupable. Lorsqu’elle était laissée à elle-même, ses pensées étaient moins douloureuses. Elle n’avait pas conscience d’avoir voulu cela. Elle avait été pareille à ces personnes dont elle avait entendu parler qui, sous l’influence d’un magnétiseur, font, tout éveillées, des choses qu’elles n’ont point délibérées et dont elles ne sont pas responsables. Une force aveugle, irrésistible l’avait poussée dans les bras de cet homme. Comment aurait-elle résisté ? Elle ignorait où elle allait.
Et la sévérité continue de sa mère l’étonnait. Elle comprenait l’importance qu’il y avait à garder une telle chose secrète, la nécessité de préserver le nom des Bourrat de tout scandale. Elle admettait, sans la discuter, la supériorité de leur position ; les Bourrat étaient une des grandes familles du pays, la considération qu’ils avaient gagnée par des siècles de vie honorable ne devait pas être ruinée par elle. — Cela était certain. Mais la faute était restée secrète ; personne ne la soupçonnerait jamais. Pourquoi sa mère, rassurée, ne s’adoucissait-elle pas ? Depuis les sept mois qu’elles étaient enfermées dans un effroyable tête à tête, jamais elle ne lui avait adressé la parole, que ce ne fût pour lui donner un ordre, ou lui indiquer une précaution nouvelle à prendre.
Aussi mademoiselle Bourrat préférait-elle être seule. Elle pensait alors au petit être qui avait disparu. C’était vraiment étrange ; elle n’avait même pas vu celui qu’elle avait mis au jour. Il était arrivé pendant qu’elle était endormie ; il était parti avant qu’elle fût réveillée. Parti ? De cela même, elle avait eu quelques doutes. L’horrible Maigret n’avait-il pu l’empêcher de vivre ? — Non, elle sentait que c’était trop grave, que sans doute on avait dû placer l’enfant en nourrice loin de Prévoux. Mais elle ne pouvait deviner comment cela s’était fait. Elle ne savait rien du rôle de Victoire.
Après des jours d’inquiétude et d’hésitations, elle eut enfin le courage d’interroger sa mère. Madame Bourrat refusa tout renseignement. En vain mademoiselle Bourrat supplia. Madame Bourrat resta close ; c’était, dans sa pensée, la seule façon d’éviter à sa fille, plus tard, quelque démarche imprudente qui les perdrait. Mademoiselle Bourrat se lamentait ; elle ne pouvait se faire à l’idée que son enfant lui était à jamais enlevé. Elle n’aurait pas demandé à le garder, puisque c’était impossible, mais elle l’aurait désiré près de Valleyres, de façon qu’elle pût au moins l’apercevoir de temps à autre. — De nouveau, elle sentit que des forces supérieures la dominaient et qu’il fallait accepter son sort.
Le premier jour où elle se leva, elle espérait avoir quelques minutes à elle. Mais madame Bourrat ne la quitta pas. Elle attendit au soir ; lorsqu’elle fut assurée que sa mère infatigable dormait enfin, elle chercha dans l’obscurité sur la table l’unique allumette qui lui était laissée pour la nuit. L’ayant frottée avec d’infinies précautions sur le papier usé du mur, elle alluma la bougie. Alors, sortant de son lit, elle alla à la grande armoire, dont elle ouvrit la porte doucement. Elle souleva le papier qui recouvrait le rayon inférieur et prit un paquet aplati, caché là. Puis, les jambes molles de s’être tenue debout si longtemps, elle regagna son lit. Elle déplia le paquet et en tira un petit jupon de laine tricoté. Mais c’était le plus extraordinaire jupon que l’on pût voir, car il était fait de morceaux de toutes couleurs. Mademoiselle Bourrat n’aurait pu acheter à la ville, sans que sa mère le sût, un écheveau de laine blanche ; aussi elle en avait été réduite à travailler avec les laines de sa tapisserie. Elle avait profité des jours rares où madame Bourrat allait faire des visites pour mener son œuvre à bien, et, comme elle n’eût osé épuiser sa provision de rouge ou de bleu, elle avait dû prendre des bouts de laine dans chacun des écheveaux qu’elle avait. En outre, elle avait été obligée d’attacher les bouts les uns aux autres. Aussi le jupon multicolore était-il hérissé de petits nœuds. — Mais elle ne songeait pas à ce que son apparence pouvait avoir de ridicule ; elle ne pensait qu’aux heures anxieuses qu’elle avait passées à y travailler, l’oreille tendue, prête à faire disparaître sous sa jupe au moindre bruit l’ouvrage défendu. Elle avait compté le remettre à sa mère, au moment venu, pour en revêtir le petit qu’il protégerait contre le froid de l’hiver. De jour en jour elle avait reculé. Enfin lorsque Maigret s’était approché d’elle, le mouchoir redoutable à la main, sa dernière pensée avait été pour le paquet caché dans l’armoire ; elle avait essayé de parler ; il était trop tard.
Ce soir-là, elle prit le petit jupon, le serra contre sa poitrine, lui dit, à voix basse, des mots nouveaux pour elle et qui la faisaient pleurer, puis, sans force pour retenir ses larmes, s’endormit, le dorlotant toujours, comme si c’était l’autre, le disparu, qu’elle avait dans les bras.
Le lendemain, sa mère étant descendue déjeuner, elle le jeta dans le poêle où brûlait un feu vif.
Cependant la convalescence de mademoiselle Bourrat était finie. Elle redescendit à Valleyres avec sa mère, l’accompagna dans ses visites. Partout on s’émerveillait de sa bonne mine.
A sa grande surprise, madame Bourrat donna un dîner de jeunesse en son honneur aux vacances de Pâques. Y furent invitées ses deux cousines Bourrat, Marie Vertôt, Laure Maigret et Henriette Brière ; comme jeunes gens, il y avait ses deux frères, un des Bourrat, de Vermand, retour de Paris, Maurice Lanterle, qui n’avait pas dix-huit ans, un jeune Bastard, enfin monsieur Nicolas Allemand, dont la présence excita une grande curiosité dans la partie féminine de l’assemblée.
Monsieur Nicolas Allemand n’était pas un bourgeois de Valleyres. Il s’était établi dans la petite ville peu d’années auparavant. D’où venait-il ? qu’était sa famille ? on ne le savait guère, Monsieur Allemand était la discrétion même. Mais monsieur le curé, à qui il avait été rendre visite à son arrivée, l’avait pris sous sa puissante protection. Monsieur Allemand avait choisi, non loin du Cours, un petit appartement de trois pièces. Bientôt l’on avait vu arriver une voiture de déménagement. Les habitants de Valleyres n’en croyaient pas leurs yeux. Un étranger se fixant dans leur ville ! la chose était rare ; un jeune homme ! l’aventure était unique. Jamais homme ne fut plus épié que ne le fut monsieur Nicolas Allemand. Mais il ne fournit pas grand aliment à la curiosité publique. Il n’allait jamais au café, ne chassait pas ; comme tant d’autres rentiers de Valleyres, il passait des journées à la fois vides et occupées. Le temps s’usait dans la répétition méthodique de très petites choses toujours les mêmes. Les goûts de monsieur Allemand étaient ordonnés et tournés vers les sciences historiques ; mais il manquait d’intelligence. Il entendait la messe de huit heures du matin, puis rentrait hâtivement chez lui, où il passait deux heures à relever, dans des cahiers à ce destinés, les dates de naissance et de mort de chacun des rois de France et des hommes célèbres de leur règne. A midi, il déjeunait, puis sortait pour se promener sur le Cours, et, à deux heures sonnant, entrait à la bibliothèque communale.
Car Valleyres avait une bibliothèque communale, cause d’orgueil infini et de supériorité sur Villeneuve et Châteauvieux, voisines et plus considérables, qui n’en possédaient point. La bibliothèque appartenait par moitié à la ville, par moitié à un groupe de familles descendant des fondateurs. C’étaient alternativement la ville et les familles fondatrices qui en nommaient le bibliothécaire à vie. Tout alla bien tant que le conseil municipal fut en majorité acquis aux conservateurs ; mais, depuis quinze ans la ville était aux mains des partis avancés, et le respectable bibliothécaire, monsieur Barbet, étant mort sur ces entrefaites, le conseil, à son tour d’élection, avait désigné pour lui succéder, le sectaire monsieur Maillefer. Les notables de Valleyres en avaient frémi. Quoi, les archives de leur ville, où, à chaque acte, se retrouvaient les noms des Vertôt, des Bourrat, des Maigret, des de Morteuse, Lanterle, Duret et autres, allaient être sous la coupe directe d’un jacobin ! Heureusement les familles avaient la majorité dans le comité d’achat. La bibliothèque de Valleyres était faite pour les âmes bien pensantes. Il y avait, il est vrai, quelques collections du XVIIIe siècle, qui n’étaient pas orthodoxes ; elles avaient été données à l’époque par un Maigret, mécréant, sceptique et coureur de filles, pour les péchés duquel la famille avait fait, depuis, longue pénitence. On ne pouvait les détruire, car la surveillance de la ville paralysait les bonnes volontés, mais au moins s’était-il trouvé une âme pieuse qui avait consacré quelques années de sa vie terrestre et raccourci par là d’autant son temps de purgatoire, à noircir à l’encre tous les passages inconvenants du fonds Maigret. Candide se trouvait ainsi réduit à vingt pages de fragments incohérents.
C’est là que monsieur Nicolas Allemand passait ses après-midi. Il aimait l’odeur des choses séculaires, tout parchemin lui était vénérable, une ligne de manuscrit suffisait à remplir une heure, car il était lent de sa nature et manquait, en outre, de culture paléographique. Cependant, petit à petit — le temps n’est rien à Valleyres — il parvint à acquérir une certaine habileté. Il ne fut pas long avant de trouver à utiliser ses talents pour gagner la considération des notables de la ville. Il communiquait le résultat de ses recherches au curé qui s’empressait d’en faire part aux intéressés.
C’est ainsi que monsieur Nicolas Allemand, après deux années et demie de fouilles consciencieuses, mit au jour l’acte d’achat de la terre seigneuriale de Vouzins, fait au nom de Nicolas Vertôt en quinze cent huitante et quatre. Le dit Nicolas Vertôt était un usurier de la ville qui, profitant des troubles de la Ligue et de l’extinction de la branche aînée des de Vouzins, s’était emparé à vil prix de cette terre. Mais il fut obligé de rendre gorge peu d’années après lorsque le Béarnais rétablit l’ordre dans le royaume. Vouzins revint alors à la branche des de Vouzins-Baufflers, qui porta le nom à la célébrité que l’on sait et en fit un des premiers du royaume. Les Vertôt avaient toujours prétendu avoir le droit d’ajouter à leur nom celui de de Vouzins, mais ils affectaient d’en faire fi, comme si rien ne pouvait être supérieur à celui de Vertôt, et ils avaient une légère moue de dédain lorsqu’on nommait devant eux les ducs de Vouzins-Baufflers, des cadets après tout, qui ne devaient leur fortune qu’à des intrigues de cour. Mais les Vertôt n’avaient aucun titre pour appuyer leurs prétentions. On juge de leur satisfaction à la découverte de l’acte d’achat de Vouzins ; leur joie fut si grande qu’ils la cachèrent soigneusement de peur de laisser voir qu’ils avaient pu douter de leur droit. Ils saluèrent dès lors monsieur Allemand, lorsqu’ils le rencontraient sur le Cours et à la sortie de l’église.
Une autre découverte de monsieur Allemand fut relative à la famille Griolle. Il ne restait des Griolle qu’une vieille dame qui avait épousé François Maigret, père de monsieur Jules Maigret et de madame Bourrat, de Prévoux. Les Griolle avaient tenu une grande place à Valleyres. Monsieur Allemand retrouva un acte à leur nom ; il datait de quatorze cent nonante et huit, battant de cinquante ans l’acte le plus ancien où étaient nommés les Duret, qui se disaient la plus vieille famille de la ville ; les Maigret n’étaient pas signalés avant seize cent deux, les Bourrat avant seize cent quinze. Mais monsieur Allemand ne révéla pas qu’il avait du même coup mis la main sur des actes d’achats de maison aux noms des Frappart et des Langlois, actes qui tous deux remontaient au quatorzième siècle, étant l’un de treize cent cinquante et six, l’autre de treize cent soixante et sept. Or il y avait encore des Frappart et des Langlois, mais dans les couches les plus basses de la population ; on connaissait à ce jour deux Frappart, l’un journalier de son état, l’autre passeur sur l’Ourche, ivrognes tous deux, et un Langlois, pilier de cabaret aussi, prote à l’imprimerie radicale de l’Avant-Garde, affligé d’un nombre considérable d’enfants qui s’élevaient de leur mieux sur le pavé. Ces trois escogriffes étaient les représentants des plus anciennes familles de Valleyres. Mais monsieur Allemand les laissa dans l’ignorance de ces titres glorieux ; il ne sortit des archives que l’acte de la notable famille des Griolle. Du coup, monsieur Nicolas Allemand fut présenté par le curé à madame Jules Maigret, veuve du chef de la famille, qui l’invita à venir passer la soirée chez elle huit jours plus tard. Ainsi la société de Valleyres s’ouvrit-elle au judicieux monsieur Allemand, et ce fut un fait presque unique dans l’histoire de la ville que l’admission, après quatre ans de stage seulement, d’un étranger dans le cercle des notables.
Monsieur Nicolas Allemand continua patiemment ces études profitables et passionnantes. Il fit, par exemple, un tableau comparatif des signatures de quarante-trois des membres de la famille Duret dans les deux derniers siècles ; il poursuivit les alliances des de Morteuse dans la nuit des temps, dressa l’arbre généalogique des Vertôt de Vouzins. Ainsi passait-il ses journées.
On l’accepta dans la société de Valleyres comme un homme de principes sûrs qui, s’il ne pouvait prétendre à être reçu sur un pied d’égalité, avait cependant droit à quelques égards pour le respect qu’il témoignait aux choses du passé. Madame Jules Maigret, qui avait en tout une juste mesure, l’invitait le soir où l’on faisait un whist, mais il ne dînait pas.
Il reçut une autre récompense de ses labeurs. Monsieur Maillefer, le bibliothécaire, mourut subitement. La nomination de son successeur revenait cette fois-ci aux descendants des fondateurs. A l’unanimité, ils désignèrent, pour remplacer Maillefer, monsieur Nicolas Allemand, qui vit ainsi s’ajouter aux quinze cents et quelques francs qui constituaient ses modestes revenus une somme à peu près égale. On continua pourtant à ne l’inviter qu’après dîner.
La carte de madame Bourrat fut donc pour le surprendre. Le moindre événement — et c’en était un d’importance — avait son relief dans la vie plate de la petite ville. Monsieur Allemand n’avait pas passé quatre ans sans s’apercevoir que ces familles notables, dont il aimait à tracer l’ascendance, avaient des filles qui restaient à Valleyres, tandis que les jeunes gens s’en allaient dans les grandes cités, d’où ils ne revenaient guère. Il sentait son indignité. Que pouvait-il opposer aux deux ou trois siècles de roture prouvée et enregistrée qu’avaient les Vertôt, les Bourrat, les Maigret ? — Rien, hélas ! rien que lui-même. Cet homme, si habile à trouver des ancêtres pour les autres, ne pouvait même se compléter d’un père. Il avait été élevé à Lyon par des prêtres, modestement, avait travaillé pour eux aux comptes de la fabrique. A trente-deux ans, son directeur de conscience lui avait remis une petite somme d’argent en lui conseillant d’aller en manger les rentes dans un coin paisible de province. Il l’avait adressé à son ami, le curé de Valleyres, à qui il avait eu soin d’écrire préalablement une lettre confidentielle.
Mais, d’autre part, monsieur Nicolas Allemand avait senti arrêtés sur lui, dans les salons où il fréquentait, les yeux des jeunes filles ; mademoiselle Lucie Maigret, qui devait bien avoir vingt-cinq ou vingt-six ans, s’était fait expliquer la généalogie de sa famille ; mademoiselle Hélène Vertôt, une brune piquante de vingt-huit ans, avec un peu de moustache, il est vrai, avait demandé à monsieur Allemand de lui enseigner à peindre des blasons. Les parents laissaient faire, rassurés par la laideur du bibliothécaire.
Car monsieur Allemand était fort laid. Il était gros et maladroit dans sa démarche ; ses bras trop courts se terminaient par de grandes mains ; son teint était blafard et luisant ; ses cheveux jaunes s’accommodaient mal d’une raie et ses habits montraient évidemment qu’ils n’avaient pas été faits sur mesure. — Cependant, il avait en lui quelque chose d’attirant. Étaient-ce ses yeux, petits, mais brillants ? était-ce un certain air de force qui se dégageait de ce gros corps ? — On ne sait, mais il y avait quelque chose. Sans cela, comment expliquer l’attention avec laquelle l’écoutaient les jeunes filles ? Il leur parlait, du reste, avec une modestie révérente. Il avait des regards prudents qui disaient où il avait été élevé.
Ce soir-là, il arriva à Prévoux un peu avant sept heures. Madame Bourrat lui fit un accueil aimable. Elle le présenta à sa fille, puis les laissa seuls un instant pour donner un ordre aux domestiques.
Depuis sa longue réclusion, c’était la première fois que mademoiselle Bourrat, se trouvait en tête à tête avec un homme. La pauvre fille ne savait quelle contenance garder ; elle n’osait lever les yeux ; il lui semblait qu’il y avait en elle quelque chose de changé que les hommes devineraient tout de suite. Mais monsieur Nicolas Allemand fut parfait ; de sa voix blanche, il émit des lieux communs si incolores que bientôt mademoiselle Bourrat se sentit rassurée. Elle osa le regarder ; il avait les yeux baissés ! Dans sa reconnaissance, elle lui découvrit un air de bonté.
Les autres convives arrivèrent ; les jeunes gens étaient tous, sauf monsieur Allemand, au-dessous de vingt ans. Ce dernier se trouva pourtant placé au bout de la table, mais à côté de mademoiselle Bourrat. Regardant toujours la nappe, il lui parla de Valleyres, du charme qu’il trouvait à l’existence laborieuse et digne qu’il y menait ; c’était son topique préféré ; il était arrivé à le développer avec un air de conviction modeste qui l’avait grandement avancé dans l’estime des vieilles gens ; il semblait vraiment qu’il fût reconnaissant de ce qu’on lui eût permis de vivre dans cette cité bénie. Mademoiselle Bourrat le jugea doux et bien élevé.
Après dîner, il causa avec monsieur Bourrat et lui fit part d’un projet longuement caressé, celui de dresser un arbre généalogique des Bourrat, comme il en avait dressé un des Vertôt. Monsieur Bourrat l’écouta avec bienveillance ; il avait quelques papiers de famille à Prévoux ; il les tenait à sa disposition. Lorsqu’on rejoignit les dames dans le grand salon, les jeunes filles organisèrent des jeux innocents ; on joua à pigeon-vole, aux vingt questions, et, sous la surveillance de madame Bourrat, à un décent colin-maillard. On ne pouvait reconnaître que par la main la personne attrapée. Des rires joyeux s’élevaient dans la pièce calme aux erreurs de divination ; Maurice Lanterle — est-ce croyable ? — prit la main de Marie Vertôt pour celle du jeune Bastard ; Monsieur Allemand, à son tour, fut obligé de se laisser bander les yeux. Après quelques minutes, il s’empara de mademoiselle Bourrat. Il palpa sa main avec discrétion. La jeune fille sentait une certaine émotion la gagner. Enfin, il se prononça, il avait deviné juste.
Plus tard, alors qu’on prenait des rafraîchissements avant de partir, mademoiselle Bourrat s’enhardit et demanda à monsieur Allemand comment il avait reconnu sa main. Monsieur Allemand, baissant les yeux, avoua qu’il l’avait regardée à table.
Mademoiselle Bourrat rougit et se retira.
Cependant l’arbre généalogique des Bourrat poussait lentement ses branches. Il obligea monsieur Nicolas Allemand à plusieurs visites à Prévoux ; il y déjeuna. Un dimanche même, il fit une partie de croquet avec mademoiselle Bourrat sur la pelouse. Sa maladresse était grande, mais il avait de la vigueur, et, lorsqu’il chassait une boule, il l’envoyait jusqu’à l’allée.
Avec mai et la chaleur, la santé de mademoiselle Bourrat était devenue moins bonne : elle avait, le matin, les mêmes mines tirées que l’année précédente. Mais madame Bourrat veillait ; son plan était fait depuis longtemps.
A la fin de mai, — monsieur Allemand travaillait maintenant tous les deux jours avec monsieur Bourrat et à chaque fois voyait la jeune fille — elle s’en fut rendre visite au curé.
Elle sortit de la cure le visage long. Ses projets s’écroulaient.
La semaine suivante, elle s’arrangea pour que monsieur Allemand ne rencontrât pas sa fille lors de ses venues à Prévoux. — Mais mademoiselle Bourrat eut de nouveau des malaises ; elle dormait mal, se réveillait plus fatiguée qu’elle ne s’était couchée. Madame Bourrat écrivit plusieurs lettres ; elle passa des heures à retourner dans son esprit le même problème insoluble. Il fallait marier sa fille ; elle n’était pas de celles qui peuvent attendre à vingt-sept ans, comme Lucie Maigret (elle avait donc vingt-sept ans) ou à vingt-huit, comme Hélène Vertôt. — Mais il n’y avait pas de parti pour elle à Valleyres ; d’autre part, les réponses qu’elle reçut à ses lettres furent peu encourageantes. Personne, — sauf monsieur Nicolas Allemand. Monsieur Allemand n’était pas né ; cela importait peu. Les Bourrat sauraient l’imposer et, dès le printemps, madame Bourrat en avait pris son parti. Mais ce qu’elle avait appris chez le curé était terrible.
Comment voir affiché à la mairie l’avis suivant sous l’entête Publications de mariage : « Monsieur Nicolas Allemand, fils de Marie Allemand, décédée et de » ? — Ce blanc était intolérable. Enfant naturel, de père inconnu ! Tout Valleyres en ferait des gorges chaudes ! Sans l’affichage, la chose aurait été possible, mais il était obligatoire. Voilà bien les exigences absurdes d’une société de francs-maçons ! En chaire, le curé aurait fait l’annonce avec le tact d’un homme du monde. — Non, l’on n’y pouvait songer.
Cependant juin avançait. Depuis quinze jours monsieur Nicolas Allemand n’était pas monté à Prévoux. De nouveau mademoiselle Bourrat était souffrante ; elle avait les mêmes nervosités qu’au printemps de l’an précédent. A la messe, elle regardait devant elle continûment vers le coin gauche de la nef et du bas côté, où elle apercevait les cheveux jaunes de monsieur Allemand.
A la fin de juin, monsieur Allemand vit un jour, de la Bibliothèque, madame Bourrat passer seule en voiture. Il la suivit des yeux, de derrière les persiennes closes. Elle allait sans doute à Vermand. Sans perdre un instant, il prit quelques papiers dans sa poche et se dirigea vers Prévoux. Il y arriva peu avant quatre heures. Monsieur Bourrat était sorti. Mais monsieur Allemand força tranquillement son chemin vers le cabinet de travail ; il attendrait que monsieur Bourrat rentrât. La femme de chambre, qui l’avait vu souvent avec son maître, le laissa faire et retourna à son ouvrage. Monsieur Allemand, une fois dans la pièce, poussa avec fracas les volets clos des fenêtres qui donnaient sur le jardin ; il aperçut mademoiselle Bourrat assise sur un banc, mais n’eut pas l’air de la voir. Il s’assit à la table.
Quelques minutes plus tard, la porte de la chambre s’ouvrit. Mademoiselle Bourrat entra, essayant, mais elle était gauche, un geste de surprise.
Monsieur Allemand se leva et vint à elle. Il prit sa main ; elle rougit. Elle le regarda, mais il n’avait plus les yeux baissés ; elle rougit davantage. Il lui posa une question ; elle était au comble de la confusion, voulut s’enfuir ; il la retint. Elle répondit enfin et disparut. — Monsieur Allemand, peu de minutes après, redescendit en ville sans attendre monsieur Bourrat, mais il prit par les sentiers.
Le lendemain de sa visite, monsieur le curé monta à Prévoux. Madame Bourrat le reçut seul et resta enfermée avec lui pendant une heure. Lorsqu’il partit, elle monta chez son mari, où la séance fut moins longue. Elle passa enfin chez sa fille, et, après une demi-heure d’entretien, la laissa en larmes. Ce ne fut qu’au soir, dans la solitude, que mademoiselle Bourrat sentit la joie immense qu’elle aurait à quitter la maison familiale.
Le surlendemain, monsieur Nicolas Allemand fut prié à dîner. Il fut, comme à l’ordinaire, parfait de réserve, et accepta avec humilité le bonheur qui allait être sien.
Les fiançailles de mademoiselle Bourrat et de monsieur Allemand furent rendues publiques. La nouvelle éclata comme un coup de foudre sur les familles de Valleyres — et elles étaient nombreuses — qui avaient des filles à marier. Comment n’avait-on pas songé plus tôt à monsieur Allemand ? Voilà que mademoiselle Bourrat l’épousait ; elle avait à peine vingt ans, tandis que l’on comptait combien de filles de vingt-cinq ans et plus qui se desséchaient dans une attente vaine ! Lucie Maigret en fut malade.
Madame Bourrat n’attendit pas la publication des actes de mariage pour régler la question de l’état civil de son futur gendre. Ici monsieur le curé lui fut d’un grand secours. Il murmura quelques confidences à l’oreille d’une ou deux de ses paroissiennes de marque, sous le sceau du secret, s’entend. Mais le secret était trop lourd pour être gardé.
Peu de jours après, les habitants de Valleyres se chuchotaient à l’oreille : « Vous savez, monsieur Allemand ? — Oui, ne trouvez-vous pas qu’il lui ressemble ? — Certainement, il y a quelque chose. Dans la démarche, n’est-ce pas ? — Vous vous souvenez de l’avoir vu à Valleyres, il y a trente ans. » Et l’on enviait les Bourrat de s’allier à un sang illustre, encore qu’illégitime. En réalité, monsieur Nicolas Allemand était le fils naturel de Marie Allemand, servante, et d’un personnage fort obscur, auquel son état interdisait et d’avoir des enfants et de les reconnaître. Mais, grâce à monsieur le curé, qui tint les promesses faites à madame Bourrat, tout Valleyres enfila une piste infiniment plus romanesque.
Sur ces entrefaites, madame Bourrat eut la visite de Victoire. Elle apportait la nouvelle de la mort d’un enfant de six mois dans un village éloigné, lequel enfant n’avait pu résister, malgré sa robuste constitution, aux premières chaleurs et à un manque continu de soins.
Le mariage eut lieu à la fin d’août ; toute la famille Bourrat y versa d’abondantes larmes. Le jeune couple s’établit dans un appartement donnant sur le Cours. Le fermier de Prévoux, suivant les stipulations du contrat, y descendait chaque semaine, les fruits, légumes, œufs, lait et fromage nécessaires au ménage, sans compter un poulet hebdomadaire, quatre fois l’an un jambon, et, à la Saint-Michel et à la Saint-Jean, une barrique de vin.
Madame Nicolas Allemand eut un enfant dans les délais normaux. Puis, de deux en deux ans, monsieur Allemand avait de la méthode en tout, sa famille s’accrut d’un nouveau membre. Au cinquième, madame Allemand fut gravement malade et devint stérile. Elle avait alors trente ans, était forte comme tous les Bourrat, adorait son mari et ses enfants, lesquels elle élevait du reste fort mal. Elle avait perdu un frère, et son père mourut peu après. Le couple Allemand vit ainsi sa fortune s’augmenter. Monsieur Nicolas Allemand est une des autorités de la société de Valleyres ; — il a sans doute hérité quelque chose de la prudence de son illustre ancêtre.
Mademoiselle Lucie Maigret et mademoiselle Hélène Vertôt sont restées vieilles filles.