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Petite ville

LOUIS MARTHE

Reading edition

A Jules Renard.

Louis Marthe donnait des leçons de piano aux enfants des bourgeois de Valleyres.

Il était le fils d’un commis à l’enregistrement. Comme il montrait, tout jeune, du goût pour la musique, Faguet, le vieil organiste, le prit sous sa protection et lui enseigna ce qu’il savait de son art. Lorsque Faguet mourut, Marthe fut nommé organiste à sa place. Il eût voulu aller au chef-lieu auprès d’un maître, mais les ressources lui manquaient ; il resta à Valleyres. De la succession de son professeur, il acheta un antique piano-clavecin dont les touches étaient d’ivoire jauni et dont les cordes rendaient un son grêle ; il prit aussi le fonds de musique, des sonates de Diabelli, des exercices de Czerny, la méthode de Pape-Carpentier, et quelques morceaux brillants. Pour payer ces achats considérables, il verserait pendant dix ans une petite somme à la Saint-Jean et à la Saint-Michel. Son père venait de mourir sans lui laisser un sou ; il donna congé du logement qu’il avait toujours habité, garda les meilleurs meubles, vendit les autres, loua deux chambres chez madame Poiret, la mercière de la Grand’Rue, et attendit des élèves.

Il n’attendit pas longtemps. La façon dont il touchait de l’orgue à la messe avait éveillé l’attention des bourgeois de Valleyres. On s’informa ; l’on sut que Marthe jouait du piano aussi bien que de l’orgue. Monsieur le curé le recommandait. Les Vertôt, les premiers, lui confièrent leurs filles. Louis Marthe devint à la mode ; la vieille demoiselle Proteau, qui avait eu l’honneur d’enseigner la musique à trois générations, fut délaissée. Bientôt il eut autant de leçons qu’il en pouvait donner. Il se rendait à domicile pour quarante sous les cinquante minutes ; chez lui l’heure ne se payait qu’un franc cinquante. La correction de sa tenue, sa timidité lui valurent la confiance des dames les plus strictes de la ville. Il n’adressait la parole à ses élèves qu’à la troisième personne. — En dix-huit mois il se libéra de ses dettes. Il se décida même à acheter un piano Erard.

Ses leçons terminées, Marthe faisait à l’ordinaire la veillée chez les Matthieu Fleuriot. C’étaient deux vieilles gens, anciens amis de son père, qui finissaient de vivre. Ils avaient un petit magasin d’épicerie au coin de la place de l’Hôtel-de-Ville et de la Grand’Rue. Marthe y arrivait à sept heures après souper. En hiver, ils restaient tous trois à causer au coin du feu ; en été, ils se promenaient le long de l’Ourche, rivière qui traverse Valleyres. Marthe aimait leurs conversations lentes, leurs gestes toujours les mêmes, leurs plaisanteries connues et la sûreté de leur humeur. Les Fleuriot avaient un fils, Jules, dans l’administration à Lyon, qui, tous les deux ou trois ans, revenait au pays voir les vieux. Un autre Fleuriot avait quitté Valleyres, Antoine, le frère cadet de Matthieu. Mais celui-ci avait mal tourné. Il s’était engagé, à la suite d’un coup de tête, avait fait la guerre en Algérie. Une fois, une lettre arriva ; il fallait envoyer tout de suite trois cent cinquante francs ; faute de quoi, il était déshonoré et pis. Madame Fleuriot en avait frémi. Tant d’argent d’un seul coup, alors qu’il était si difficile de mettre quelques sous de côté ! Pourtant Matthieu avait décidé de payer. Depuis, aucunes nouvelles. L’on avait appris cependant qu’Antoine, son temps fini, s’était fixé à Alger où il tenait un petit café ; l’on disait aussi qu’il vivait avec une femme de mauvaise vie. Dans le ménage paisible des Fleuriot de Valleyres, l’aventure du cadet causait un étonnement jamais dissipé. De père en fils, les Fleuriot avaient été des gens d’ordre, timides, amis de la paix, craignant le bruit et les coups. Lorsque madame Fleuriot regardait la figure bonasse de son mari, les lignes tombantes et molles de son visage rasé, son gros nez pacifique, sa bouche à la lèvre inférieure renflée, ses yeux petits qu’il écarquillait en parlant, elle se demandait par quel étrange hasard un agité et turbulent Antoine avait pu naître des mêmes parents qui avaient donné le jour à ce Matthieu de tout repos.

Les Fleuriot exceptés, Marthe ne voyait personne. Il se liait peu, n’avait rien pour plaire.

Au printemps, lorsque les jours devenaient longs, les jeunes filles se promenaient deux par deux, non loin de la ville, au bord de l’Ourche, sous les ormes séculaires. Elles passaient les bras enlacés, riant et regardant les hommes. Mais Marthe baissait les yeux. A vivre solitaire, à ne parler qu’à ses élèves si distinguées, il avait acquis une certaine délicatesse de goûts. Il manquait de la grossièreté nécessaire pour fraterniser avec les jeunes gens de son âge ; il ne pouvait s’attabler au cabaret ; boire du vin hors des repas, le rendait malade. Il n’eut pas d’amis, et, à la fête de Valleyres, il regardait de loin les couples tourner sous les lampes éblouissantes au son de la musique que leur versait un orchestre composé d’un violon, tenu par le cordonnier boiteux, Michel, d’une flûte, l’apprenti Jacques, d’une clarinette, Michaud, le garçon boulanger, et d’un piston sonore que faisait résonner le journalier Tirebras. — L’éclat de la fête l’attirait, mais il n’osait sortir de l’ombre.

Parfois une fille filait près de lui au bras de son galant et s’effrayait à la silhouette soudainement aperçue derrière un arbre. « Ce n’est rien, disait l’homme, ce n’est que le petit Marthe. » Et ils s’éloignaient, en riant.

Les années passèrent. Marthe avait maintenant trente ans. Ses économies grossissaient à la caisse d’épargne ; il ne dépensait pas le tiers de ce qu’il gagnait. Qu’il continuât une quinzaine d’années, il aurait des rentes suffisantes pour réaliser le rêve de tout le petit peuple de Valleyres : vivre sans rien faire. — Louis Marthe était un beau parti. Lorsqu’il passait dans la Grand’Rue, vêtu d’habits propres et un peu serrés, les boutiquiers disaient : « Voilà le petit Marthe qui va attraper encore une pièce de quarante sous. » — Et la mère Barbet, la crémière, qui avait une fille à marier et trois autres qui s’échelonnaient de douze à seize ans, soupirait tout en remplissant un seau de lait : « Ce monsieur Marthe est bien distingué ; il gagne gros ; sa femme ne sera pas à plaindre. » Mais sa fille Julie, au comptoir, n’écoutait pas, elle songeait au grand Lardy, qui la veille au soir lui avait serré le bras, alors qu’ils se promenaient à trois, le long de l’Ourche, avec Annette Rosat. Il touchait à peine cinquante sous par jour chez Noirot, le tapissier. Mais il avait une façon à lui de regarder les filles.

Marthe restait dans la solitude où sa timidité l’exilait.

Il sentait que jamais il n’oserait proposer en mariage sa chétive personne à une de ces jeunes filles, sur lesquelles il ne se hasardait même pas à lever les yeux. De ses élèves, il ne connaissait vraiment que les mains. Avec les gens de son état, il gardait la même réserve. Du reste, il ne parlait à personne, pas même à Marie, la fille de la bonne madame Poiret, qui lui avait cédé une partie de son appartement. Marie Poiret était une grande fille, dégingandée et curieuse, à laquelle sa mère, la voyant d’âge et ayant pesé dans sa tête les amples économies de son locataire, avait soudainement confié le soin de nettoyer les chambres de monsieur Louis Marthe, le matin, quand ce dernier courait la ville. Mais madame Poiret, qui connaissait le tableau des leçons du professeur aussi bien que son Pater, avait sans cesse besoin de Marie à la boutique, et ne la renvoyait dans l’appartement que peu avant la rentrée de Marthe. Celle-ci comprenant son rôle, s’attardait à sa besogne, dérangeait Marthe en s’excusant, le frôlait de son corps mince de fille trop vite grandie. Marthe, à la présence d’une femme dans son salon, sentait une inquiétude sourde monter en lui. Vainement essayait-il de paraître s’absorber au piano dans l’étude d’un morceau difficile. Marie Poiret venait l’écouter, la bouche bée, les yeux brillants. Bientôt il s’interrompait et, prétextant une course à faire, quittait la place ; il ne rentrait que pour une leçon nouvelle. La mère Poiret le suivait d’un regard dédaigneux.

A cette époque un événement considérable bouleversa l’existence des Fleuriot. Comme Marthe pénétrait un soir, à l’automne, dans la salle à manger de ses vieux amis, il les trouva accablés. Sur la table ronde recouverte d’une toile cirée, madame Fleuriot lui montra du doigt deux lettres ouvertes et l’invita à les lire.

La première était d’un liquidateur d’Alger, qui apprenait en termes secs à monsieur Fleuriot que son frère Antoine venait de mourir à l’hôpital, laissant des affaires en fort mauvais état, et qu’on allait procéder à la vente de la succession.

Marthe l’ayant lue, préparait une phrase de condoléance. Madame Fleuriot l’arrêta.

« Vous ne savez pas tout, » dit-elle, en lui tendant la seconde lettre.

Comme il la prenait, il sentit une forte odeur de verveine s’en dégager. Le papier rose était orné de petits agréments gaufrés et dorés, avec, au haut de la page, un bouquet de fleurs en relief. La lettre, d’une écriture maladroite, était ainsi conçue :

« Mon cher oncle,

« Papa étant malade, m’a dit qu’en cas de malheur, il fallait vous écrire comme étant mon seul parent, car maman est partie il y a longtemps avec un Espagnol, on croit, et on ne sait pas où elle est. Mon pauvre papa est mort avant-hier à l’hôpital où on l’avait mené pour les crises qu’il avait ces derniers temps. On l’a enterré aujourd’hui. Je suis chez les Sœurs. Monsieur Dosson, le liquidateur, m’a pris mon billet pour Marseille et m’a donné de l’argent pour aller jusqu’à Valleyres. Je m’embarquerai dans six jours seulement, pour profiter de la compagnie d’une Sœur qui rentre en France.

« En attendant le plaisir de vous voir, croyez-moi votre nièce affectionnée.

« Zora Fleuriot. »

Marthe laissa tomber la lettre. Il ne trouvait rien à dire. Le coup qui frappait la vieillesse paisible de ses amis était inattendu. Dans cette vie unie, bornée à d’étroits horizons, faite de la répétition méthodique d’actes et de pensées toujours pareils, on se perdait à vouloir même supputer les changements qu’allait apporter l’entrée de cette étrangère, de cette Africaine.

Et d’abord monsieur Fleuriot fut violent, madame, amère. L’ignorance où ils étaient semblait accroître leur infortune.

Les deux vieillards alternaient maintenant leurs lamentations.

Savait-on quel âge elle avait ? Faudrait-il l’élever ? Ce seraient des dépenses excessives. Était-elle chrétienne seulement avec un nom pareil, Zora ?

La veillée, ce soir-là, se prolongea. Les Fleuriot s’apaisèrent. Du reste, pas un instant ils n’eurent l’idée de repousser celle qui réclamait leur hospitalité. Monsieur Fleuriot avait, la preuve en était faite, « le sentiment de la famille ». Sa femme était bonne chrétienne ; elle demanda à Dieu dans ses prières de l’aider à sauver cette âme qui avait vécu jusqu’alors dans un monde pervers. Et ils attendirent, dans l’anxiété, l’arrivée de leur nièce. Pour madame Fleuriot, une chose était certaine : Zora serait brune comme ces bohémiennes espagnoles qui avaient campé une fois près de Valleyres, et dont les teints cuivrés et les yeux de braise effrayaient les bonnes gens. Elles représentaient aux yeux innocents de l’épicière la perversité orientale de pays inconnus et brûlés de soleil. Sa nièce allait-elle leur ressembler ?

Marthe la rassura, chercha, dans de vieux Magasins pittoresques, des vues d’Alger. C’était maintenant une ville européenne, la Marseille d’un autre continent.

Cinq jours se passèrent en discussions et en préparatifs.

Un télégramme annonça le débarquement de Zora ; le lendemain, elle était à Valleyres.

Marthe, par discrétion, encore que la curiosité le dévorât, ne vint pas voir ses amis ce soir-là. Au matin suivant, il passa devant l’épicerie ; mais la gêne le retint. Il n’osa entrer. Au soir il hésitait encore et, comme toutes les fois où il y avait doute, la timidité l’emporta. Il fallut que le surlendemain le père Fleuriot le fît chercher.

A l’heure habituelle, il frappait à la porte, le cœur battant. Madame Fleuriot était assise à la table ; à côté d’elle, une jeune fille d’une vingtaine d’années, aux lourds cheveux blond-doux, au teint rose un peu transparent et comme de cire, simplement vêtue d’une robe noire, travaillait, les yeux baissés, à un ouvrage ; c’était Zora.

Madame Fleuriot fit les présentations. La jeune fille salua le professeur de piano. Il vit qu’elle avait les yeux petits, mais noirs et brillants. Il sourit d’un air embarrassé, essaya une phrase de bienvenue qu’il ne put terminer, et finalement s’assit.

La veillée commença. Madame Fleuriot raconta ses inquiétudes et décrivit, pour la dixième fois depuis deux jours, sa surprise à l’arrivée du train. Elle avait regardé dans tous les wagons, cherchant une enfant brune et sauvage. Il avait fallu que le chef de gare vînt l’avertir qu’une jeune fille l’attendait dans son bureau. Et là, elle s’était trouvée en face de cette grande personne blonde et rose. — Était-il possible que ce fût la nièce d’Algérie ? Et, comme elle jugeait qu’elle n’avait pas suffisamment fait sentir son légitime étonnement, elle reprit d’une seule haleine la même histoire. Cependant Zora se taisait, et Marthe, assis non loin d’elle, sentait une vague odeur de verveine, pareille à celle de la lettre d’Alger, venir jusqu’à lui.

Monsieur Fleuriot descendit à l’épicerie chercher une demi-bouteille de punch et quelques biscuits. On but à la santé de l’orpheline. Madame Fleuriot s’égaya ; elle ne cacha pas ses craintes et rit de leur folie ; Zora avait été élevée par les Sœurs ; elle était bonne catholique, savait coudre et même — ça, c’est pour vous, Marthe — jouait du piano.

La jeune fille gardait une attitude réservée. Cependant, à une saillie de sa tante, elle rit d’un rire un peu gros, qui ne déplut pas. Elle ajouta quelques détails à ceux que donnait madame Fleuriot. Elle avait un petit défaut de prononciation, quelque chose d’enfantin. Elle disait : Voui. — Marthe la trouva fort jolie ; il remarqua qu’elle avait des ongles nets. La timidité qu’elle montrait le rassurait. Du reste n’était-elle pas l’étrangère ? Il était, lui, près d’amis qu’il connaissait depuis son enfance. Il se permit quelques plaisanteries empruntées à leur répertoire ordinaire.

Ce soir-là, le petit Louis Marthe, rentrant chez lui, chantonnait à voix basse dans la nuit.

On était au commencement d’octobre et les pluies, cette année-là, vinrent tôt. On ne pouvait se promener le soir. Zora ne fit donc aucune des connaissances que la belle saison rend possibles et agréables. Madame Fleuriot, la trouvant dépourvue de linge, l’occupa à se préparer un petit trousseau. La jeune fille passait ses journées dans l’arrière-boutique de l’épicerie, en compagnie de sa tante.

Le dimanche, on allait en famille à l’église pour la grand’messe. L’orgue sous les doigts de Marthe frémissait, il semblait que le vieil instrument eût retrouvé une jeunesse.

Au soir, en semaine, Marthe venait, comme par le passé, faire la veillée. Il entrait sans bruit ; sa petite personne tenait peu de place. Monsieur Fleuriot l’accueillait toujours des mêmes paroles, prises on ne savait où, et dont la répétition seule avait un effet comique : « Eh bien, Marthe, quoi de nouveau dans le monde galant ? » accompagné d’un clignement d’œil, tandis que la main droite du brave épicier s’abattait sur sa cuisse.

Marthe donnait les nouvelles. Mademoiselle Bourrat, de Prévoux, était fort malade. Elle traînait, ne se remettait pas. Madame Vertôt, mère, était mourante. Monsieur Duret venait de faire un héritage. « L’eau va toujours à la rivière, » ajoutait sentencieusement monsieur Fleuriot. Les prix du vin baissaient, mais monsieur Maigret, qu’on ne prenait jamais sans vert, avait vendu sa récolte au plus haut, — et ainsi de suite, tandis que madame Fleuriot tricotait un jupon de laine et que Zora cousait, la tête penchée sur son ouvrage.

La jeune fille restait silencieuse ; elle semblait constamment sur ses gardes, ne se livrait pas. Sa tante s’étonnait ; elle ne pouvait satisfaire son besoin de curiosité. De sa mère, Zora ne savait rien. Elle avait quitté Alger, il y avait longtemps, avec un Espagnol, comme elle disait. Elle racontait cela sur un ton uni, comme si c’était la chose la plus naturelle.

Marthe, à l’entendre, frémissait, et bénissait Dieu de ce que, par sa protection efficace, elle eût gardé dans cette ville perdue une innocence si complète.

Sur le reste de sa vie Zora se taisait. Madame Fleuriot avait appris pourtant qu’elle avait passé régulièrement les vacances avec son père. Mais descendait-elle au cabaret paternel ? On ne pouvait le savoir. Avec sa tante, Zora se comportait comme avec les Sœurs, qui l’avaient élevée. Elle obéissait sans discuter. Une fois ou deux seulement, elle eut quelques mots qui laissèrent voir qu’elle avait connu une existence plus brillante. Mais, déjà, elle regrettait d’avoir parlé.

Elle avait conservé, malgré les observations de sa tante, l’habitude de se parfumer. Elle cachait le flacon de verveine avec soin dans le petit coffret de bois d’olivier, toujours fermé, dont la clef minuscule pendait à une chaîne qui faisait le tour de son cou. Mais, pour ne pas s’attirer de scènes, et aussi pour économiser le liquide précieux, elle en mettait une goutte à peine sur la nuque. Marthe, néanmoins, retrouvait l’odeur fine mêlée à celle de la chevelure rousse ; c’était une senteur pénétrante et aigre un peu, qui lui montait à la tête, le faisait cligner des yeux.

Marthe n’était pas venu dix fois faire la veillée depuis l’arrivée de Zora, qu’il était tombé éperdument amoureux de la jeune fille. Rien ne pouvait égaler pour lui le charme et le supplice des soirées calmes dans la salle à manger des Fleuriot, près de Zora aux yeux brillants. Au long du jour, trottant à ses leçons, il ne pensait qu’à elle ; elle était sur toutes les pages de musique que ses élèves déchiffraient ; au coin des rues étroites de Valleyres, son image surgissait ; elle remplissait le ciel étoilé d’hiver, alors qu’il regagnait au soir son logement. Le parfum de sa chair blonde le poursuivait dans la nuit. Il se retournait dans son lit, cherchant en vain le sommeil. L’idée qu’elle pourrait être là, près de lui étendue, qu’il la toucherait toute, le rendait fou.

Mais, lorsqu’il était en face d’elle, il n’osait lui adresser la parole. Devant la porte des Fleuriot il était ému au point de s’arrêter, balançant à entrer. Il ne regardait Zora maintenant qu’à la dérobée, ne pouvait suivre la conversation, se troublait, cherchait ses mots. Des semaines se passaient sans qu’ils échangeassent deux phrases, elle, semblant éternellement au couvent, lui, rendu muet par la timidité, paralysé par la violence même de ses sentiments.

Et les choses auraient pu durer ainsi longtemps.

Vers le milieu de décembre, madame Fleuriot eut une idée. Ou plutôt sa nièce lui souffla une idée, mais avec tant d’habileté, que la brave épicière la crut de son invention. Après l’avoir portée en elle pendant toute une semaine, elle la mit au jour.

— Zora, dit-elle, depuis plus de deux mois qu’elle était à Valleyres, avait négligé la musique. Peut-être Marthe voudrait-il permettre à la jeune fille, lorsqu’il serait absent, de s’exercer à jouer sur son vieux piano ?

Marthe y consentit avec joie, s’excusant de n’avoir pas songé plus tôt à en faire la proposition à mademoiselle Zora. « Même il pourrait, ajouta-t-il timidement, lui donner une leçon par semaine. » Il eut toutes les peines du monde à faire comprendre qu’il entendait ne pas être rétribué. On accepta son offre.

Et, pas plus tard que le lendemain, le petit Marthe étant chez les Duret pour deux heures consécutives, madame Fleuriot amena sa nièce dans l’appartement du professeur. Elles revinrent ainsi deux ou trois fois ; puis madame Fleuriot, que la musique endormait, se borna, soit à conduire sa nièce, soit à la venir chercher. Du reste, Marthe était toujours absent.

La jeune fille s’amusait fort de ses heures de liberté. Tant que sa tante était là, elle jouait des exercices, des petites sonates indiquées par Marthe, des cantiques. Sitôt qu’elle était seule, elle se délassait à des marches militaires, à des refrains de café-concert qu’elle fredonnait d’une voix acide. Mais, bientôt fatiguée, elle s’arrêtait, regardait au-dessus de l’instrument un Beethoven sourcilleux, assis devant un piano entouré de nuages ; puis elle se levait, faisait le tour de la chambre, feuilletait des livres sur la table, mettait à son oreille, pour entendre le bruit de la mer, les coquillages qui ornaient la cheminée, arrangeait ses cheveux devant la glace, admirait un tapis de fausse mousse étalé devant un fauteuil, et, finalement, allait s’étendre tout de son long sur le canapé vert, dont de petits carrés de fausse dentelle protégeaient, par places, le velours usé.

Quand le petit Marthe rentrait, elle était partie. Une fois par semaine, à sept heures du soir, la journée étant finie, Marthe lui donnait une leçon.

Monsieur ou madame Fleuriot accompagnaient leur nièce non pas qu’ils se méfiassent du petit Marthe, mais les voisins auraient jasé.

Marthe, assis sur un tabouret, derrière Zora, s’enivrait de son odeur. Il pensa la première fois en défaillir. Elle, se retournant brusquement pour lui demander un conseil, vit son émoi. Dès lors, elle s’arrangea pour le frôler de son épaule, même de ses cheveux.

Lorsque madame Fleuriot était là, elle s’endormait tout de suite dans un fauteuil au bruit monotone des exercices. Zora devenait, alors, communicative.

Un jour, elle s’arrêta et, montrant sa tante assoupie, dit, avec un clin d’œil complice, une phrase d’argot que Marthe ne comprit pas ; mais la façon dont Zora le regardait lui faisait tourner la tête.

Un soir, en janvier, monsieur Fleuriot vint avec sa nièce. Sa femme étant un peu souffrante, il allait rentrer auprès d’elle. Marthe ramènerait la jeune fille. « De nuit, tous les chats sont gris », ajouta-t-il, et il s’en fut.

A l’idée de rester avec Zora, Marthe tremblait sur ses jambes. Zora enleva sa toque et sa jaquette, et se mit au piano.

— C’est chic d’être seule chez vous, dit-elle. Marthe était trop bouleversé pour remarquer le mot insolite. Il se frottait les mains pour se donner une contenance. La leçon commença ; la jeune fille tira son tabouret plus près de celui de Marthe. Marthe ne pouvait reprendre son sang-froid. Il y avait à peine cinq minutes que Zora jouait, lorsqu’elle s’interrompit soudainement.

— Je ne me sens pas bien, dit-elle d’une voix étouffée.

Marthe se leva, inquiet.

— Ce ne sera rien, ajouta-t-elle. Aidez-moi à gagner le canapé.

Il s’empressa, mais avec une telle maladresse, qu’elle fut obligée de lui montrer comment la soutenir. Elle passa un bras autour du cou de Marthe frémissant. La joue touchant sa joue, tout le corps appuyé contre celui du petit professeur, elle fit les quelques pas qui la séparaient du canapé. Elle s’y laissa tomber. Elle restait pâle, Marthe était plus pâle. Elle soupira, sembla perdre connaissance, fit avec la main un geste inutile pour dégraffer sa robe, puis elle ferma les yeux comme évanouie. Marthe avait compris ; avec une hâte fébrile il déboutonna le corsage. La gorge de la jeune fille apparut. Marthe, alors, s’arrêta. Mieux renseigné, il eût dégrafé le corset. Il n’en eut même pas l’idée. Du reste, le spectacle qu’il avait sous les yeux l’affolait. Cette fille magnifique, dont il osait à peine regarder le visage lorsqu’elle était assise à côté de sa tante dans les soirées calmes des Fleuriot, elle était là, étendue dans son salon, à moitié dévêtue. Le sang lui battait aux tempes. Qu’allait-il faire ? Mais tout de suite, il s’effraya. Elle ne revenait pas à elle. Elle allait mourir devant lui, sans secours. Il fallait appeler madame Poiret. Déjà il se dirigeait vers la porte. Un soupir de Zora le cloua sur la place.

— Donnez-moi un verre d’eau, fit-elle.

Marthe apporta l’eau demandée. La jeune fille en but une gorgée, soupira à nouveau, sembla revenir à elle. Elle ouvrit enfin les yeux, feignit de découvrir le désordre de sa toilette.

— Qu’avez-vous fait, monsieur Marthe ? dit-elle confuse.

Marthe, au comble de l’agitation, ne savait comment s’excuser. Maintenant son audace de tout à l’heure lui paraissait inexplicable. Comment avait-il osé ouvrir ce corsage, se réjouir — car il s’en était réjoui — du spectacle merveilleux de cette gorge candide ? Ah ! Zora allait le détester ! Il aurait voulu se tuer sous ses yeux. Il tomba à genoux, en balbutiant, les mains jointes, la voix étranglée :

— Pardon ! Pardon !

Zora restait dolente.

— Je suis si faible, gémit-elle. Reboutonnez ma robe, au moins.

Marthe s’empressa. Mais la besogne était troublante. Par le corsage ouvert, c’était l’odeur chaude du corps de la femme aimée qui le grisait. Ses doigts malhabiles effleuraient, sans qu’il le voulût, la peau. Les boutons de l’étoffe semblaient fuir ; la chemise de la jeune fille bloquait les boutonnières ; à chaque mouvement il touchait de la chair et frémissait. Zora ne faisait rien pour l’aider ; il avait peine à rapprocher les deux parties du corsage ; il s’énervait, devenait rouge. De derrière ses cils baissés, Zora l’observait. Cependant Marthe avait terminé ; il transpirait à grosses gouttes.

La jeune fille alors se leva, et, d’un pas singulièrement assuré, vint à la glace pour se recoiffer.

Marthe, sur une chaise maintenant, restait anéanti. Pour un rien, il allait se trouver mal. Mais Zora était prête ; ils sortirent. Le grand air lui redonna des forces. Au seuil des Fleuriot, il quitta la jeune fille, qui semblait courroucée.

— Pardon, pardon encore, dit-il.

Il s’enfuit dans la nuit ; il était fou d’amour et de désespoir.

Le lendemain, Zora reçut une lettre qui avait coûté au petit Marthe une veille de labeur et d’anxiété. Il offrait sa vie entière pour expier on ne savait quel crime. Un amour insensé était son excuse. Repoussé, il quitterait la ville.

Madame Fleuriot déclara ce mariage écrit au ciel ; rien de plus heureux ne pouvait échoir à sa nièce. Elle aurait une position brillante et un mari dont on pouvait assurer qu’il n’avait pas son égal à Valleyres pour le cœur et pour la conduite. Le père Fleuriot joignit ses félicitations à celles de sa femme, Zora restait calme.

A sept heures du soir, Louis Marthe n’arrivant pas, Fleuriot se décida à l’aller chercher. Il le trouva fiévreux, la mine défaite. Toutes les assurances de son vieil ami ne purent convaincre le professeur de la réalité de son bonheur. Ce ne fut que lorsque la jeune fille, avec laquelle on le laissa, lui eut dit elle-même son consentement, qu’il se crut pardonné.

Le mariage fut fixé au mardi de Pâques.

Il fallut choisir un nouvel appartement. Marthe en trouva un dans la maison de monsieur Antoine Vertôt. Il donnait sur un jardin et se composait d’un salon, d’une salle à manger, d’une chambre à coucher et d’un cabinet sombre.

Sur la rue au premier étage était le grand appartement des Vertôt, mais depuis deux ans, ils préféraient habiter à la campagne aux portes de la ville, sur la route de Prévoux.

Le mobilier du salon de Marthe pouvait suffire ; Noirot, le tapissier, en renouvellerait le velours vert. On achèterait un meuble de salle à manger.

Les semaines passèrent comme dans un rêve. Marthe, tout le jour, courait à ses leçons. Le soir il voyait Zora chez les Fleuriot. Deux ou trois fois à peine elle se trouva seule avec lui ; alors, elle lui faisait des agaceries, l’embrassait sur la bouche, l’appelait « mon petit homme, mon gros chéri ».

Le mardi de Pâques arriva. Furent de la noce les Fleuriot, leur fils venu de Lyon pour l’occasion avec sa femme, madame Poiret, quelques vieux amis des Fleuriot, en tout une quinzaine de personnes. Louis Marthe avait un habit noir neuf, que lui avait taillé maître Boudin. Il arborait à la boutonnière une petite touffe de fleurs d’oranger, qui excita les railleries de tout Valleyres. Zora était en beauté, rose toujours et les chairs fraîches sous le voile blanc.

Après la cérémonie, on se promena en voiture à travers le pays ; on prit un verre de vin à l’Écu de France, à Prévoux, puis, à six heures, un banquet réunit la noce dans une salle de la Cloche d’or, de Valleyres. On mangea et but abondamment ainsi qu’il convient ; monsieur Fleuriot retrouva la série complète des plaisanteries de circonstance. Au champagne, il risqua une chanson. Zora, un peu grise, s’appuyait sur son mari et lui murmurait des douceurs à l’oreille, dont par moments elle mordillait le lobe.

Marthe mangeait à peine et ne buvait pas. Le bonheur le rendait grave.

Enfin vers dix heures et demie, il emmena son épouse dans le nouvel appartement. Le lendemain, ils partirent pour le chef-lieu où ils finirent la semaine, dînant au restaurant, allant au cirque, se promenant en voiture.

Ils rentrèrent à Valleyres. Marthe reprit ses leçons. Il voyait sa femme à déjeuner seulement et le soir. Que les jours étaient longs loin d’elle !

Une année s’écoula, d’une vie assez solitaire pour le jeune couple. Le petit Marthe était toujours au septième ciel. Il avait espéré que Zora lui donnerait un enfant ; mais jusqu’à présent il n’y avait nuls indices de grossesse. Quelques mois de repos eussent pourtant été nécessaires à Marthe ; il se fatiguait. Il n’avait jamais eu brillante mine ; mais maintenant, il était pâle, s’enrhumait pour un rien. Madame Marthe au contraire fleurissait dans sa vingtième année ; l’embonpoint la menaçait ; elle avait toujours des chairs roses comme artificiellement colorées et les cheveux blonds-roux qui excitaient la curiosité des commères de Valleyres. A la fête de la ville, plusieurs des notables s’étaient fait présenter à elle. Monsieur Bataille, entre autres, le grand marchand de vin, membre actif du comité électoral, et que l’on accusait d’entretenir d’intimes relations avec madame Tourette, la veuve du marchand de drap. Madame Louis Marthe avait dansé avec monsieur Bataille, ainsi qu’avec monsieur Rigotard, le droguiste. C’était ce qu’il y avait de mieux dans le commerce de Valleyres.

Cependant Marthe, à l’entrée de l’hiver, eut un gros rhume et dut consulter le docteur Maigret. Maigret lui ordonna de se reposer. Zora apprit l’arrêt du médecin avec plus d’indifférence que son mari ne l’eût supposé.

Elle sortait davantage maintenant, avait noué en ville quelques relations. A l’ordinaire, elle se levait tard, passait un temps considérable à sa toilette, et, lorsque son mari revenait à midi, il la trouvait encore en peignoir. Les jours de marché seulement, madame Louis Marthe quittait la maison, le matin, avec sa bonne pour aller, comme les autres bourgeoises de Valleyres, faire ses emplettes sur la place de l’Hôtel-de-Ville.

Là, hiver comme été, les paysannes venues des environs alignaient au long du trottoir leurs corbeilles de légumes, d’œufs, de fruits, de pommes de terre. L’été, elles se mettaient à l’ombre des maisons ; l’hiver, elles grelottaient en plein air ; les unes, assises sur des chaufferettes pleines de braises, qui leur brûlaient le derrière, tandis que tout le reste du corps gelait ; les autres, debout, battant la semelle sur le pavé. C’est là que madame Marthe causait avec les dames de Valleyres dont elle avait fait la connaissance ; on se racontait, entre deux achats, les petites nouvelles. Parfois Marthe survenait, marchant le long des murs, cherchant de tous ses yeux sa femme et bousculant les paysannes qui grognaient d’être dérangées. On voyait passer sur son char à bancs le bon monsieur Ferdinand Bourrat, de Prévoux ; puis c’était monsieur Antoine Vertôt qui, à grandes enjambées, traversait la rue. Monsieur Henri Lanterle allait, mélancolique, rejoindre le vieux baron de Morteuse pour leur promenade quotidienne sur le Cours. Monsieur Nicolas Allemand, ses cheveux jaunes en désordre sur un col graisseux, se rendait à la Bibliothèque ; la voiture de madame Duret s’arrêtait devant la poste, puis devant la boutique du pâtissier. Monsieur Pilou, le principal du collège, marchait, distrait, en apparence seulement, car, malgré sa science et ses cheveux blancs, il passait pour grand amateur de jolies femmes. Sous les arcades qui faisaient un côté de la place, des marchands de charcuterie en plein vent attiraient le client en criant des boudins et des saucisses à des prix fabuleux de bon marché, tandis qu’à l’entrée de la Grand’Rue des étalages de fromage répandaient une odeur forte. Pendant deux heures ainsi, le mardi et le samedi, l’animation emplissait Valleyres. Il était d’étiquette dans la petite bourgeoisie de se faire voir ces jours-là sur la place de l’Hôtel-de-Ville suivi d’une servante portant le panier aux provisions. Madame Marthe n’y manquait pas, fière de montrer qu’elle avait une domestique, tandis que sa tante Fleuriot était obligée de s’en passer.

Peu après que Marthe eut consulté le docteur Maigret, Zora découvrit qu’elle était enceinte. Le début de sa grossesse fut difficile ; elle dut se soigner, rester étendue.

L’année suivante — Marthe avait trente-trois ans, elle en avait vingt et un — elle mit au monde une petite fille à laquelle elle choisit, malgré son mari qui voulait l’appeler Louise d’après sa grand’tante, le nom élégant d’Athénaïs. Madame Fleuriot fut marraine, monsieur Bataille parrain ; il y eut un grand dîner.

Zora ne put nourrir le bébé, qui fut mis en nourrice à Prévoux.

C’est à ce moment que Zora se brouilla avec sa tante, avec qui elle avait eu déjà plusieurs piques. La rupture fut très pénible à Marthe. Il sentait instinctivement que sa femme avait tort, mais il ne voulait pas se l’avouer, encore moins le lui laisser voir. Le changement qu’elle avait subi l’étonnait. Où était la jeune fille laborieuse d’autrefois ? Ses manières étaient vulgaires ; elle employait des expressions d’argot qui choquaient ; dans les quelques querelles qu’ils avaient eues, elle s’était montrée d’une grossièreté surprenante. Pourtant, elle restait, somme toute, bonne fille, tendre même à l’occasion, bien qu’elle fût à l’ordinaire dédaigneuse. Dès le premier jour, elle avait pris un air un peu supérieur, comme si elle savait de la vie beaucoup de choses qu’ignorerait toujours son mari. Mais Marthe était éperdument amoureux. Il pouvait être fatigué ; il ne se rassasiait pas d’elle. Elle avait pris possession de lui tout entier. Une fois ou deux, lorsqu’ils avaient été mal ensemble, elle avait boudé et, le soir, s’était retournée rageusement dans son lit. Marthe en aurait pleuré. Il aimait à se blottir tout au long d’elle, à se réchauffer à la tiédeur de son corps, et — il n’en demandait, le plus souvent, pas davantage — à s’endormir ainsi, comme un enfant, tout petit entre ses bras maternels.

Dix-huit mois plus tard, le bébé fut sevré et ramené à Valleyres.

Marthe eût voulu le prendre dans leur chambre, Zora s’y refusa.

Mais où le mettre ? Le logement était trop petit. Il y avait un autre appartement sur le devant, au-dessus de celui des Vertôt. — « L’on n’y pouvait songer, dit Marthe, il serait trop cher. » Pourtant Zora persuada à son mari qu’elle l’obtiendrait de monsieur Vertôt pour le prix qu’ils pouvaient payer, et s’en alla parler à son propriétaire.

Monsieur Antoine Vertôt était un homme de près de cinquante ans, d’une grande piété, bâti à chaux et à sable, comme on dit dans le pays, sec comme un échalas, six pieds de haut, le nez en corbin, des sourcils de chat, mi-paysan, mi-gentilhomme, allié à tout ce qui comptait à Valleyres, et qui vivait l’année entière à la campagne avec sa femme et ses trois filles.

Il passait pour coureur ; on se racontait ses aventures ; l’on désignait comme siens les fils du menuisier Terminet, qui, à la vérité, ressemblaient à Vertôt d’une manière notoire.

Monsieur Vertôt n’était pas chez lui quand Zora s’y présenta. Il vint la voir au jour du marché. Il la trouva en peignoir rose. Elle dit être obligée de changer de logement. Monsieur Vertôt déclara qu’il ne pouvait se séparer d’une telle locataire et qu’il était prêt, pour la garder, à tous les sacrifices. Une conversation commencée sur ce ton ne pouvait avoir qu’une heureuse fin. Zora fit allusion à l’appartement sur la rue et s’informa du prix. Monsieur Vertôt dit un chiffre. Zora fit la moue ; c’était impossible, il faudrait quitter la maison. Monsieur Vertôt demanda la permission de réfléchir et de revenir parler de l’affaire au jour qui plairait à la charmante madame Marthe. On choisit le surlendemain après-midi ; Marthe était ce jour-là à Vermand pendant deux heures. Monsieur Vertôt vint et s’attarda. Lorsqu’il partit, l’affaire était conclue.

On juge de la surprise et de la satisfaction de Marthe lorsqu’il apprit au soir le succès de sa femme.

On s’étonna dans Valleyres lorsqu’on vit le ménage du professeur occuper un appartement qui jusqu’alors n’avait été habité que par des gens de la haute société. Mais que dit-on lorsque l’on remarqua que souvent maintenant les volets étaient ouverts au premier étage dans le cabinet de monsieur Vertôt ? Du coup les mauvaises langues s’en donnèrent. Zora, du reste, avait toujours inquiété les matrones de la petite ville. Pouvait-on être honnête avec des cheveux de cette couleur ?

Mais rien n’arriva aux oreilles de Marthe.

Zora n’inquiétait pas sa jalousie. Sans doute, attirante comme elle était, les hommes s’empressaient auprès d’elle quand elle sortait. A la fête, elle n’arrêtait pas de danser. Mais, rentrée au logis, elle se moquait avec son mari de ceux qui lui faisaient la cour et finissait par une phrase de ce genre : — « Tu peux être content d’avoir épousé une honnête femme, mon coco. »

Le « coco », pour qui une femme adultère était un monstre effroyable voué aux flammes certaines de l’enfer, était parfaitement rassuré par cette franche déclaration. Malgré son âge, Marthe ignorait tout de la vie ; il passait les yeux ouverts sans voir.

Un jour, à cinq heures en hiver, chez les Duret, il se trompa de porte et entra par mégarde dans le boudoir de la belle madame Duret. Dans la demi-obscurité, il aperçut madame Duret et l’avocat Loretty sur un canapé très près l’un de l’autre. Loretty, en hâte, déplia un journal sur ses genoux. Pourtant il faisait sombre dans la pièce et l’on ne pouvait lire. Marthe ne fit pas cette simple réflexion ; il s’excusa de son mieux, s’en fut, et n’en pensa pas plus long.

Non, il n’admettait pas le mal. Sa femme pouvait être paresseuse et son langage se ressentir des mauvaises compagnies qu’elle avait eues dans son enfance. Mais, de par la loi divine, une femme appartenait à un homme ; l’adultère était infiniment rare, quoi qu’en disent les romanciers qui empoisonnent le peuple, et suivi de conséquences si terribles dans cette vie et dans l’autre, qu’on frémissait à y penser seulement.

Marthe était religieux aussi. Les cérémonies de l’Église, auxquelles il prenait part de sa petite logette de l’orgue, s’associant aux fêtes, aux douleurs et aux deuils, n’étaient pas pour lui que le plus beau et le plus émouvant des spectacles. Elles avaient un sens profond. Les peines dont l’Église menaçait étaient choses réelles, les joies qu’Elle faisait espérer, il fallait les gagner par une vie conforme à ses saints commandements. Le petit Marthe ne l’oubliait pas. Même au sein des voluptés licites et conjugales, il sentait sourdre en lui le remords de s’y complaire. N’était-il pas coupable d’aimer tant la chair ? Seul, l’amour pour son enfant, grandissant, verdissant, était exempt de toutes inquiétudes. La petite Athénaïs avait six ans maintenant. Elle ressemblait à sa mère ; c’étaient les mêmes beaux cheveux roux, la même chair transparente d’un rose de poupée.

Zora avait peu d’amies ; elle voyait madame Lebel, la femme du receveur de l’enregistrement, qui avait vécu dans les grandes villes et savait des choses. Elle allait aussi chez madame Labitte, la libraire, qui tenait un cabinet de lecture.

Les petites histoires de ces ménages remplissaient la conversation de Zora dans les soirées qu’elle passait seule avec son mari. Mais Marthe l’écoutait d’une oreille distraite. Ces gens étaient nouveaux dans sa vie ; ils n’y prendraient pas la place qu’avait laissée à jamais vide la mort à six mois de distance de monsieur et de madame Fleuriot. Il ne restait d’eux à Marthe que le grand fauteuil de son vieil ami, que Jules Fleuriot lui avait donné.

Cependant la santé de Marthe ne s’améliorait pas. A l’automne, il prenait un rhume qu’il traînait l’hiver durant, toussotant et crachant. Le soir, il était si fatigué qu’il s’endormait tout de suite, après s’être dorloté quelques instants dans les bras de sa femme. Il fut ravi de voir que Zora avait soin de lui. Elle veillait à ce qu’il portât de fortes chaussures pour courir à ses leçons, lui fit la surprise pour un Noël d’un grand manteau molletonné, acheté sur ses économies. Le soir, quand il rentrait, il trouvait un bon feu dans la cheminée. Il y avait maintenant dix ans qu’ils étaient mariés.

Bataille, madame Tourette étant morte, devint un des assidus de la maison. C’était un gros homme, rouge, actif, à la moustache tombante. Il n’osait se risquer de jour dans l’appartement du professeur. Tout Valleyres avait les yeux braqués sur madame Marthe. A chaque fois que les volets s’ouvraient chez monsieur Vertôt, qui approchait de la soixantaine, mais venait tout de même à la ville une fois ou deux par semaine, c’étaient des histoires à n’en pas finir. Le soir, Marthe était toujours au logis ; il regrettait les veillées à deux, mais monsieur Bataille était si aimable ; il paraissait si désireux de voir les affaires de son ami Marthe prospères. Même il le mit une fois de moitié dans une petite opération de vins qui rapporta au professeur trois cents francs, lesquels arrivèrent à propos, car le ménage coûtait cher. Zora manquait d’ordre ; elle était gourmande et dépensait beaucoup pour la table. Puis, il y avait la petite fille qu’il avait fallu mettre en pension au chef-lieu. C’étaient cinquante francs de plus par mois à payer. Marthe s’inquiétait, d’autant qu’il n’avait plus un aussi grand nombre d’élèves. Une ou deux familles, alliées des Vertôt, l’avaient quitté, il ne savait pourquoi.

Zora eut une idée. Pourquoi son mari ne donnerait-il pas des leçons de musique au collège ? Ce seraient toujours quelques centaines de francs par an. Elle en parla à Bataille qui avait les bras longs, alla voir elle-même le principal, monsieur Pilou. Marthe fut nommé professeur de musique. — Cependant Bataille demandait une récompense. Son désir de Zora s’accroissait des difficultés à la posséder. Il en arrivait à commettre les pires imprudences. Marthe sortait-il un instant de la chambre, le gros homme se précipitait sur Zora, la prenait dans ses bras, l’embrassait. Vingt fois il fut sur le point d’être surpris. Enfin, craignant qu’il ne fît un éclat, elle lui accorda ce qu’il demandait. Madame Bataille étant absente, Zora se glissa chez lui à la tombée du jour. Mais cela était dangereux. Elle s’arrangea pour aller toutes les semaines au chef-lieu voir sa fille. Elle le retrouvait là, ses affaires l’appelant sans cesse à Maigny. Marthe, encore qu’il n’aimât point ces courses dispendieuses, ne pouvait les interdire. Ne fallait-il pas savoir gré à Zora de subir l’ennui hebdomadaire d’une demi-heure de chemin de fer pour embrasser Athénaïs ?

Marthe, du reste, continuait à adorer sa femme. Elle était devenue, depuis la trentaine, plus forte ; les chairs du visage qui n’avaient jamais été saines, se bouffissaient. Marthe semblait au contraire rapetisser avec l’âge ; il était un diminutif de lui-même. Il avait pris devant Athénaïs l’habitude d’appeler sa femme « maman ». Il continuait à la nommer ainsi. Le soir, il se dorlotait, comme un enfant, sur son ample poitrine. Zora, indifférente, laissait faire. Elle avait jugé Marthe depuis longtemps ; elle appréciait son caractère doux ; il était faible, tout de suite épuisé ; mais tout de même il était plus agréable comme mari que tant d’autres, qui menaient leur femme à coups de bâton, couraient les filles, buvaient, et dépensaient au dehors l’argent du ménage. Elle le trompait, c’est vrai, mais en souffrait-il aucun dommage ? Elle prenait des précautions pour garder sa vie secrète, non pas qu’il eût pu découvrir quelque chose par lui-même, l’innocent ; l’eût-il trouvée dans le lit de monsieur Vertôt, il ne l’aurait pas crue coupable. Mais il fallait se méfier des habitants de Valleyres. Aussi Zora ne faisait-elle aucune imprudence. On pouvait jaser, on n’avait contre elle nulle preuve. Ainsi leur vie allait-elle son train quotidien. Marthe jouissait d’une quiétude parfaite.

Elle fut soudainement détruite de la façon la plus banale et la plus terrible.

Il y avait tantôt quatre ans que madame Marthe se rendait une fois par semaine, le mercredi, au chef-lieu et qu’elle y rencontrait Bataille. Leur sécurité était si grande, qu’ils en arrivèrent à négliger les précautions les plus élémentaires. Et, un jour, au commencement d’octobre, madame Poiret, la mercière, qui avait été à la Banque pour affaires, vit sortir de l’hôtel du Chevreuil, à cinq heures et demie, Zora Marthe au bras du marchand de vin. Elle ne garda pas pour elle cette mirifique découverte. Une semaine plus tard, Marthe reçut une lettre anonyme où on l’avertissait qu’il apprendrait des choses intéressantes pour lui, s’il allait demander monsieur Bataille à l’hôtel du Chevreuil à Maigny, la prochaine fois que sa femme quitterait Valleyres.

Le malheur voulut que le facteur, chargé de la missive, fût en retard ce jour-là. Fût-il passé à l’heure ordinaire, Zora qui, par précaution, lisait les lettres la première, l’eût détruite. Mais, comme Marthe sortait, quelques minutes avant neuf heures, pour aller chez madame Nicolas Allemand, il rencontra le facteur qui lui donna la lettre. Il l’ouvrit, la lut, ne comprit pas et la remit dans sa poche. C’était une stupide plaisanterie d’un des ennemis que Zora avait dû se faire. Cependant, avant d’entrer chez madame Allemand, il la relut. Elle était laconique, mais précise. Il haussa les épaules. — Ce n’était pas à trente-cinq ans que Zora aurait cessé d’être une honnête femme. Il lui montrerait la lettre en rentrant. Ils en riraient ensemble.

Pendant la leçon, Nicolette remarqua que monsieur Marthe était distrait.

Mais, comme il sortait de la maison Allemand, il eut soudain une vision : Zora dans les bras de Bataille, sa femme renversée en arrière, les yeux fixes, l’autre sur elle. La chose fut si nette qu’il en eût crié ; un afflux de sang au cerveau le fit voir rouge ; il tuerait. Mais l’image s’effaça ; il se blâma de son peu de sang-froid. Tout cela pour une lâcheté anonyme. Cependant, lorsqu’il rentra chez lui à midi, il ne donna pas la lettre à sa femme comme il avait décidé de le faire. Vingt fois ce jour-là et les jours suivants, il fut sur le point de la montrer à Zora. Mais, à mesure qu’il tardait, la chose devenait plus difficile. Comment expliquer qu’il eût conservé la lettre sans la faire voir ? Cela ne dirait-il pas clairement ses soupçons ? Mieux valait détruire l’infâme morceau de papier, — ce qu’il fit. Marthe passa quelques jours tourmentés.

Le mardi, Zora annonça qu’elle se rendrait à Maigny le lendemain comme d’habitude. Elle irait dans la matinée, ayant des achats à faire, et reviendrait par le train qui quittait le chef-lieu à six heures onze. Marthe l’écouta avec stupeur.

Le mercredi, il l’accompagna à la gare entre deux leçons. Il était calme. Mais, tandis qu’il déjeunait seul chez lui, des images nouvelles d’une terrible précision lui apparurent. Il sentit qu’il ne pourrait rester à Valleyres ce jour-là. En hâte, il envoya chez ses élèves de l’après-midi un mot pour s’excuser ; à quatre heures il prit le train pour le chef-lieu. Il arriva à Maigny quarante minutes plus tard, s’informa de la rue où était l’hôtel du Chevreuil, et, le cœur serré comme dans un étau, s’y rendit.

C’était une journée grise d’automne, molle, humide, qui se terminerait dans la pluie. Avec quelque peine Marthe trouva, dans la partie basse de la ville, l’hôtel qu’il cherchait. C’était, dans une rue étroite qui aboutissait à une place, une petite maison avec quatre fenêtres de façade. Il s’arrêta. Pourquoi était-il venu ? Il voyait maintenant qu’il n’aurait jamais le courage de franchir la porte vitrée, de demander au bureau un renseignement qu’on lui refuserait, du reste. Alors que faire ? — Attendre. Il attendit.

La nuit descendait du ciel chargé de nuages ; la porte de l’hôtel s’ouvrit, un garçon, une mèche à la main, fit flamber le gaz dans une lanterne au-dessus des trois marches de l’entrée. Un boiteux arriva sifflotant, un long bâton de gazier sur l’épaule et alluma, aux deux extrémités de la rue, d’insuffisants réverbères. Le vent, qui s’était levé, en faisait danser la flamme et chantait lamentablement dans les tôles biscornues des cheminées. Marthe se promenait lentement sur l’étroit trottoir. La pluie commença à tomber. Il chercha un abri dans l’encoignure de deux murs presque en face de l’hôtel. Des rafales sifflaient devant lui ; parfois il recevait une cinglée de pluie dans la figure. De rares passants se hâtaient ; une femme s’effraya à la silhouette du petit Marthe aperçue dans l’ombre. L’humidité froide le pénétrait ; par moments, il frissonnait ; mais indifférent aux averses, les dents serrées, il restait les yeux fixés sur la façade morte de l’hôtel. Pas une fenêtre n’était éclairée. Soudain, au troisième étage, une fente de lumière se dessina entre deux rideaux tirés. Les traits de Marthe devinrent durs ; il avait maintenant la certitude qu’elle était là ; il la vit comme de ses yeux dans la splendeur de sa chair mûre. Comment avait-il pu songer qu’il était seul à jouir d’elle, lui, chétif, presqu’impuissant, désireux surtout de tendresse et d’affection ? Elle voulait autre chose, c’était légitime. Mais il ne raisonna pas longtemps ainsi ; une douleur trop forte lui tenaillait le cœur. Il avait cru à la pureté des femmes ! Il n’avait jamais douté de Zora ! Était-ce lui, le même Marthe, confiant jadis, blotti maintenant dans l’ombre, à surveiller une fenêtre d’hôtel derrière laquelle sa femme se livrait aux caresses d’un homme ? Quel coup de folie l’avait amené au pied de ce mur ? A attendre quoi ?

Un instant, il songea à partir. Peut-être aussi sa femme était-elle tranquillement au couvent en train de causer avec Athénaïs ? — Mais non, c’était impossible. — Il restait ainsi à se torturer. Tout valait mieux que le doute ; il fallait savoir.

Cinq heures avaient sonné depuis longtemps. Une horloge voisine annonça lentement cinq heures et demie. Si Zora était là, c’était maintenant qu’elle devait sortir pour aller prendre le train. « Si elle ne sort pas dans une minute, se disait Marthe, elle n’est pas là. » La minute s’écoulait ; Marthe recommençait le même pari. A chaque minute nouvelle qu’il comptait, l’espoir revenait à son cœur. Les trois quarts de six heures sonnèrent. Marthe allait partir, le cœur joyeux. Mais, à ce même moment, la lumière dans la chambre du troisième étage s’éteignait. Marthe eut une défaillance. Il se raidit et se renfonça dans son encoignure. Une minute plus tard, dont toutes les secondes marquèrent comme des pointes de feu en lui, la porte de l’hôtel s’ouvrit, et, sous la lanterne qui la surmontait, apparut en pleine lumière, Zora. Derrière elle se hâtait le gros Bataille. Ils sortirent ; Bataille offrit son bras à Zora. Marthe vit disparaître dans l’ombre le chapeau rouge de sa femme.

Il restait immobile. Soudain il s’aperçut qu’il claquait des dents. Il se mit à marcher sans savoir où il allait. Enfin il se trouva sur une place très éclairée. Dans la glace d’un café éblouissant, il se vit. Sa pâleur l’effraya ; ses yeux brillaient de fièvre ; il tremblait continuellement. Il entra et se fit servir un grog. Tout de suite l’alcool lui monta à la tête ; des idées qu’il ne pouvait fixer défilaient à une allure folle. Un peu plus tard, il songea à rentrer à Valleyres ; il regarda la pendule ; l’heure était passée. Qu’importait après tout ? il prendrait le train de huit heures cinquante. Du reste, Bataille et sa femme devaient être à la gare.

De ses vêtements trempés, une buée humide se dégageait et flottait dans l’air chaud de la salle. Il eut un frisson, demanda un second grog, le but tout de suite et s’assoupit. Le garçon de café le regardait. — « Il est complètement gris, dit-il à la caissière. » A huit heures, il alla le secouer. Marthe, les pommettes colorées, la bouche ouverte, dormait sur la banquette ; sa respiration faisait comme un sifflement. Hébété, il paya ses consommations et s’en alla.

Il pleuvait toujours. Marthe n’y prit pas garde. Il ne pensait à rien. Après vingt minutes de marche sous une pluie battante, il arriva enfin à la gare, accablé de fatigue. Étant monté dans le train, il s’endormit. Un boucher de Valleyres qui se trouvait dans le même compartiment, réveilla Marthe à temps pour descendre. Sur le quai, le boucher s’inquiéta à le voir tituber et s’approcha de lui. « Il sent l’alcool à plein nez, » pensa-t-il. Mais Marthe refusa son aide et, courbé en deux, les jambes molles, descendit l’avenue de la Gare. Les rafales de vent par instant l’arrêtaient ; une fois, il fut obligé de s’appuyer à un réverbère. Il ne songeait qu’à une chose, regagner son logis, se coucher tout de suite pour faire cesser le tic-tac douloureux du sang qui lui battait dans les tempes. Il arriva enfin en face de la maison Vertôt. Une fenêtre au second étage était éclairée. Accroché à la rampe de fer, il monta lentement l’escalier, poussa sa clef dans la serrure, traversa le couloir et ouvrit la porte du salon.

Zora, qui s’était assoupie sur le canapé, sursauta. Son mari était là, les yeux égarés fixés sur elle, les pommettes rouges, couvert de boue jusqu’aux genoux, les vêtements dégouttant de pluie. D’où venait-il ainsi ? Que savait-il au juste ? — Pour mieux se défendre, elle se prépara à attaquer.

A peine put-elle commencer une phrase. Les yeux de Marthe ne la quittaient pas, mais leur regard était fou. Elle s’arrêta.

— Qu’est-ce que tu as, Louis ?

Marthe, qui s’était tenu au dos d’un fauteuil, voulut s’avancer vers sa femme. Il lâcha son appui ; mais il avait trop présumé de ses forces. Il perdit l’équilibre, chancela, puis s’écroula, évanoui, sur le parquet.

Le petit Marthe fut longtemps malade.

Des premières semaines, il ne garda que des souvenirs sans liens. Il était dans un grand lit, dans une chambre calme ; tout, autour de lui, était muet. Puis des crises de toux le secouaient, interminables. Puis, deux ou trois fois, il avait vomi quelque chose de fade, qui avait le goût de sang, et s’était senti soulagé. D’autres fois la fièvre l’aiguillonnait ; il battait la campagne ; des scènes horribles apparaissaient devant lui. Un démon à la queue fourchue, aux yeux de feu, qu’il reconnaissait pour l’avoir vu dans un tableau à l’église, venait lui enlever sa femme ; il l’emmenait vers un gouffre, d’où sortait une odeur impossible à soutenir. Et peu à peu, le démon se transformait en un homme gros, à la moustache tombante ; ses griffes devenaient des mains et caressaient, tandis que ses yeux restaient d’enfer. Zora s’en allait souriante dans les bras de ce monstre effrayant. Marthe la regardait ; c’était dans une rue sombre qu’il ne connaissait pas ; une pluie froide tombait et glaçait ses épaules. — Après ces cauchemars il avait des moments de lucidité. Zora était assise au pied de son lit ; le jeune docteur Barbeau se penchait sur lui, l’auscultait, puis le badigeonnait de teinture d’iode.

Enfin, après trois semaines, la fièvre tomba. Marthe se tirerait d’affaire. Mais il était si faible qu’il ne pouvait bouger ; il transpirait chaque nuit si abondamment qu’au matin on était obligé de changer sa chemise.

Zora le soignait avec dévouement. Elle savait maintenant par les mots qui avaient échappé à Marthe pendant son délire qu’il l’avait suivie à Maigny et qu’il l’avait vue sortir de l’hôtel du Chevreuil au bras de Bataille. Mais elle se demandait encore, naïvement, comment il avait pu prendre au tragique une chose de si peu d’importance ! Le pauvre homme depuis dix ans était quasi fraternel. N’était-il pas légitime qu’elle cherchât au dehors les justes satisfactions qu’il était impuissant à lui donner à la maison ? Enfin, la situation entre elle et son mari serait, à présent, nette. La maladie tiendrait lieu d’explication.

Lorsque Marthe fut en convalescence, Zora s’arrangea pourtant, par le ton qu’elle avait avec lui, pour lui faire sentir qu’il n’y avait pas plus sotte chose dans l’existence que de se faire « des cheveux », comme elle disait, pour des riens. Elle finissait ses gronderies par un gros baiser de mère sur le front de son époux.

Marthe l’écoutait en silence : il était touché par la bonté de sa femme. Elle ne quittait pas son chevet, faisait préparer les plats qu’il aimait, lui versait à boire du vieux bordeaux, qui sentait la violette. Le médecin ne tarissait pas d’éloges sur madame Marthe.

— C’est à elle que vous devez la vie, dit-il un jour à son patient.

Marthe sourit faiblement, prit la main de sa femme et la baisa.

Avec les forces, ses idées revinrent. Il n’avait pas rêvé les heures atroces devant l’hôtel à Maigny ? Ne parlerait-il pas ? Mais il se sentait étrangement las. De jour en jour il remettait. D’autre part, les soucis présents l’accablaient. Comment subvenir aux frais de cette longue maladie ? Depuis bien des années, le ménage n’avait fait aucunes économies. Restait-il quelque chose à la Caisse d’épargne ? Zora le rassura : n’avait-on pas des amis ? il reprendrait bientôt ses leçons. — Cependant elle l’étourdissait de son affection, de soins tendres.

Il tâchait de se persuader que sa femme avait compris, sans qu’il parlât, ce qu’il avait à lui dire, que sa bonté était faite de remords, qu’elle avait rompu ses relations avec Bataille et qu’elle était redevenue l’épouse fidèle qu’elle avait été durant tant d’années.

Une après-midi, c’était à la fin de décembre, Marthe dormait dans son lit après le repas du milieu du jour. Il fut réveillé par un bruit de voix dans le salon. Il crut reconnaître la voix forte de monsieur Vertôt, leur propriétaire. Que faisait-il là ? — Marthe ne savait pas qu’il fût jamais venu chez eux. Il entendit nettement, Zora répondre : « Non, non, pas aujourd’hui. » La voix d’homme reprit le dessus. Il y eut des rires étouffés, suivis d’un « chut », et du claquement d’une porte restée entre-bâillée, puis un assez long silence. Enfin, plus tard, la porte de l’appartement s’ouvrit et, un instant après, Zora rentrait dans la chambre et s’étonnait de trouver son mari réveillé, les yeux inquiets.

C’était monsieur Vertôt qui était là ? demanda-t-il.

— Oui, il était venu prendre de tes nouvelles. »

Marthe respira avec peine.

— Est-il venu souvent ?

— Mais oui, il s’intéresse beaucoup à toi.

— Tu ne me l’avais pas dit, continua Marthe.

— C’est sans intérêt, mon gros. »

Marthe se tut. Renfoncé sous ses draps, il réfléchissait.

On ne voyait de sa tête que le haut du crâne, le front dégarni et les yeux brillants.

Cependant il eut bientôt assez de forces pour recommencer ses leçons. Aucune de ses élèves ne l’avait abandonné. Mais, pendant tout janvier, il fut obligé de les recevoir chez lui. Il ne sortait qu’une heure au bras de sa femme, se promenait le long de la Grand’Rue, sur le trottoir exposé au soleil. Madame Marthe, dont le jeune docteur Barbeau avait chanté les louanges, avait gagné quelques sympathies.

Les boutiquiers venaient serrer la main du petit professeur et le féliciter de sa guérison.

Le jour où il sortit pour la première fois, Zora décida de donner à son mari le soir même la surprise de faire lit commun. Marthe avait passé une journée triste ; sa seule préoccupation avait été de chercher à lire dans les yeux de ceux qu’il rencontrait ce qu’ils savaient de la trahison de sa femme.

Et tout à coup, au coin d’une rue, ils s’étaient trouvés en face de Bataille. Zora avait senti trembler le bras de son mari sous le sien. Monsieur Bataille n’avait montré aucun embarras. Il se précipita sur Marthe, lui témoigna toute la joie qu’il avait de le revoir bien portant. La cordialité du gros homme n’était pas douteuse. Marthe le remercia.

— C’est un bon ami que nous avons là, dit Zora, lorsqu’il les eut quittés. C’est à lui que tu dois le vieux bordeaux qui t’a fait tant de bien.

Marthe ne dit rien. Au soir, il fut longtemps silencieux. Lorsque vint l’heure de se coucher, il alla seul dans sa chambre. Comme il entrait dans le grand lit, il remarqua deux oreillers sur le traversin. Un instant après Zora arrivait en chemise, souriante. Elle s’étendit à son côté. Marthe instinctivement se reculait, mais le pied de sa femme l’effleura. A ce contact, il tressaillit ; il songea à l’autre qui avait eu près de lui ce même corps dépouillé de ses vêtements. Le dégoût crispa toute sa personne ; il se fit petit, se blottit le nez contre le mur, comme s’il dormait.

Zora le poussa du coude, un peu, pour l’éveiller. Il resta immobile. Surprise, elle se pencha sur lui ; elle vit qu’il avait les yeux grands ouverts.

— Viens donc, dit-elle, en le caressant.

Marthe ne bougea pas ; sa gorge était serrée ; devant lui, c’était l’éblouissement de visions atroces où sa femme et Bataille apparaissaient, mêlés l’un à l’autre, dans un lit pareil à celui-ci.

Elle le caressait toujours, maternelle, avec de petites tapes amicales sur l’épaule. Elle s’était rapprochée de lui. L’odeur, la vieille et subtile odeur de verveine et d’elle, montait vers Marthe, l’étourdissait. C’était Zora encore. Ah ! combien elle l’avait fait souffrir !

Il se raidissait, mais déjà l’émotion le gagnait, et comme elle répétait :

— Allons, viens, mon gros.

Il se retourna, cacha sa tête sur la poitrine de sa femme, se serra contre elle, et, subitement détendu, se mit à pleurer à chaudes larmes.

Zora essaya de le réconforter ; mais Marthe ne pouvait parler. Elle se borna à le caresser encore, puis s’endormit. Il resta une heure à pleurer silencieusement. — Avait-elle compris maintenant ? se demandait-il. Jamais il ne pourrait s’expliquer mieux.

Marthe était rétabli. Il toussait toujours ; mais n’y avait-il pas des années qu’il toussait ? Il sortait pour donner ses leçons. Sa femme avait repris sa vie ordinaire. Elle n’était pourtant retournée au chef-lieu qu’une seule fois, à la fin de janvier, pour accompagner Athénaïs qu’on avait gardée à la maison pendant le mois entier. Cette sortie était si naturelle que Marthe n’avait osé protester. Mais il passa une journée abominable.

A quatre heures, ses leçons finies, il fut laissé seul dans le crépuscule tombant.

Depuis qu’il avait été malade, la venue de la nuit lui était toujours pénible. Lorsqu’on allumait les réverbères dans la rue, il frissonnait. Les premiers jours où il s’était levé, il restait le front collé aux vitres jusqu’à ce que l’homme du gaz passât avec sa longue perche.

Puis, après les réverbères, c’était, à gauche, la lanterne de la Cloche d’or qui soudain brillait dans la nuit. Marthe était là, tendu, immobile. Zora tranquillement le ramenait dans la chambre près du feu. Il se laissait faire, docile, sans volonté.

Ce jour-là, comme il était seul, il eut peur de ses pensées, et, ne voulant pas regarder dans la rue, il passa dans la chambre à coucher qui donnait sur la cour. D’abord, pour se calmer, il marcha en long et en large ; puis, il eut une crise de toux et dut s’asseoir.

Il alluma la lampe, prit un livre. Mais sa pensée s’échappait ; il revoyait sans cesse une rue sombre où gémissait le vent. Son malaise empira ; la sueur lui couvrait le front.

Que faire ? La glace de l’armoire de sa femme lui renvoyait son image. Chaque fois qu’il levait les yeux, c’était, devant lui, sa figure pâle. Il ouvrit la porte de l’armoire ; une odeur légère, venue des sachets du linge, se répandit dans la chambre. Il s’approcha pour la respirer de plus près et s’arrêta un instant, le front appuyé sur une pile de chemises. Comme il se tenait ainsi, il aperçut dans un coin de l’armoire, presque enfoui sous le linge, un petit coffret. Il se souvint que sa femme l’avait toujours eu. Le voir le ramena aux jours lointains où Zora était arrivée, jeune fille pure, chez ses vieux amis Fleuriot. Ah ! les beaux jours disparus ! Le souvenir des soirées sous la lampe paisible émut son cœur. Il allongea la main pour prendre le coffret ; mais, comme il le tirait à lui, quelque chose tomba avec un bruit sec sur le rayon. C’était la petite clef dorée, que Zora portait en breloque à la chaîne de son cou, jadis, avant qu’il ne l’épousât. Il s’assit. Il semblait qu’il y eût un siècle entre leurs fiançailles et ce jour triste de janvier.

Jadis, jadis ! Que de soirs, il s’était endormi confiant sans les bras de sa femme !

Il avait la clef à la main, machinalement la mit sans la serrure et ouvrit. Il vit dans le coffret un petit bouquet de fleurs blanches séchées, d’une espèce qu’il ne connaissait point, et quelques lettres, sans enveloppes, attachées par une faveur rose. Marthe défit le ruban et lut. C’étaient des lettres d’amour, d’une écriture grossière, sans orthographe. Elles commençaient toutes ainsi : « Ma petite femme. » Elles disaient les joies inoubliables de la possession de son corps chéri, une absence de quelques mois, un prochain retour pour l’emmener vivre à Oran. Elles étaient brèves, monotones et brutales. Marthe les lisait avec stupeur. — A qui avaient-elles été adressées ? Comment étaient-elles venues en la possession de Zora ? Pourquoi les avait-elle gardées ? Il chercha la date et la trouva au bas de la troisième lettre. Elles étaient du printemps qui avait précédé l’arrivée de la jeune fille à Valleyres. Il continua sa lecture, oppressé. Soudain il poussa un gémissement. A la fin de la quatrième lettre, il avait lu : « Ma petite Zora adorée à jamais, ton Paolo. » Il laissa tomber la feuille de papier jauni, s’accouda sur la table, et resta là, écroulé, en face du coffret, d’où montait, fine, pénétrante, une odeur inconnue, une odeur de mort.

Le bruit que faisait la servante en mettant le couvert pour le souper, l’arracha à sa torpeur. Il replia les lettres, les ficela à l’aide du ruban rose, ferma le coffret, et, ayant eu le soin de pousser la clef dans l’angle de l’armoire, le glissa sous une pile de linge.

Zora arriva peu après. Le grand air lui avait donné de vives couleurs, et de l’appétit. Elle embrassa son mari, raconta son voyage. Elle avait fait les deux courses avec madame Labitte. La libraire ne l’avait, pour ainsi dire, pas quittée. Athénaïs était rentrée joyeuse à la pension. — Marthe l’écoutait à peine. A quoi bon, du reste ? Ne savait-il pas qu’elle mentait, qu’elle avait toujours menti ?

Dès février, Marthe reprit ses leçons au dehors dans l’après-midi. Il était constamment silencieux, rongé par des pensées trop graves pour qu’elles pussent entrer dans la conversation. Il s’isolait, choisissait les petites rues, et, dans la campagne, les sentiers à travers champs où l’on ne rencontre personne.

Un jour, comme il sortait de chez monsieur de Barbeau, dont la fille cadette était son élève, il descendit, pour éviter la route, à travers les vignes jusqu’au bord de l’Ourche. Il gagna ainsi la promenade d’été des habitants de Valleyres ; elle était déserte dans cette saison. La rivière, où pointaient çà et là des touffes de roseaux jaunis, coulait entre des rives dénudées ; sous le ciel bas d’hiver, des arbres qui semblaient morts, y reflétaient leurs branches sans feuilles. Marthe s’arrêta un instant. Il y avait dans ce paysage triste quelque chose de reposant. Il s’approcha de l’eau ; elle filait, sans secousses, d’un élan régulier presque imperceptible. Que son calme était solennel et bienfaisant !

Soudain Marthe frissonna, fit deux pas en arrière, et se mit la main sur les yeux, comme pour les empêcher de voir, comme pour arracher d’eux une vision trop précise, dont, à la regarder seulement, il sentait la force irrésistible. Il se hâta vers la ville, autant que le lui permettait sa respiration brève. Il ne ralentit que lorsqu’il eut atteint les premières maisons de Valleyres.

Ce soir-là, il resta longtemps éveillé, dans son lit, à côté de Zora qui dormait.

Le lendemain, il alla voir monsieur le curé, qui l’avait toujours honoré de son amitié, et demanda à se confesser.

Il sortit de l’église plus calme.

La présence de Zora ramena des pensées qu’il voulait chasser. Elle était tendre avec lui ; au lit, le berçait dans ses bras, comme il l’aimait jadis. Mais maintenant le contact de sa femme lui inspirait une répulsion invincible ; près de cette chair dont d’autres avaient joui, il ressentait un dégoût qu’il ne pouvait surmonter. Cependant il n’osait la repousser. D’autres fois, au contraire, il s’attendrissait ; alors, pour un rien, les larmes lui montaient aux yeux. Ses terreurs religieuses anciennes l’assaillirent. Autant que sur lui-même, il s’affligeait sur Zora. — Soupçonnait-elle ce qui l’attendait plus tard ? Son corps tendre et délectable, de quels supplices éternels ne paierait-il pas ses fautes terrestres ? Et lui-même, quel crime avait-il été sur le point de commettre ? Pour éviter des souffrances passagères, n’avait-il pas risqué de perdre à jamais son âme ? Il revoyait une touffe de roseaux immobiles, une eau sombre et belle...

Il avait, tous les soirs, un peu de fièvre, des crises de toux, et, l’excitation fébrile aidant, il s’évoquait comparaissant avec sa femme devant le Juge redoutable, elle, adultère, lui... il n’osait prononcer le nom. Il gémissait et pleurait. Zora, le voyant ainsi, demanda au docteur un calmant pour assurer à son mari de bonnes nuits. Marthe prit dès lors un mélange de bromure et de laudanum ; il s’endormait tout de suite, comme assommé. Sous l’influence du stupéfiant, les hallucinations revinrent dans la journée. Devant lui, des images sans cesse se levaient, fugitives et attirantes. Une semaine se passa ainsi, pendant laquelle, chaque jour, au crépuscule, à l’heure douteuse où la lumière meurt, Marthe alla prier à l’église. — Mais, en revenant de chez monsieur Lanterle qui habitait au bord de la rivière, il évitait la promenade accoutumée et faisait un détour pour aller prendre la grande route.

Le mardi suivant, Zora annonça à déjeuner que le lendemain elle se rendrait comme d’habitude à Maigny pour voir sa fille. Marthe ne dit rien.

Au soir, il eut une crise nerveuse de larmes si violente, suppliant sa femme de ne pas quitter Valleyres, que, pour le calmer, elle céda. Pourtant Zora jugea qu’elle ne pouvait toujours rester auprès de son mari. Elle songea à un subterfuge et, quelques jours plus tard, reçut une lettre d’Athénaïs, qui, se disant peu bien, réclamait une visite de sa mère. Elle montra la lettre à Marthe, exagéra ses inquiétudes au sujet de leur fille. Il la lut d’un air hébété et ne fit aucun commentaire.

Il resta longtemps à prier ce jour-là. Le sacristain, croyant l’église vide, allait en fermer la porte, lorsqu’il entendit dans l’obscurité une petite toux sèche. C’était Marthe, qui, agenouillé sur les dalles, tenait les yeux fixés sur le Christ dont le crucifix seul apparaissait au-dessus du maître-autel, croix sombre sur le fond plus clair d’un vitrail.

Zora, le soir, se félicita de voir son mari aussi tranquille. Elle décida en elle-même de lui rapporter de Maigny une calotte en velours pour remplacer celle de drap qu’il portait depuis des années.

Le lendemain, elle prit le train à une heure, embrassant Marthe, lui recommandant, comme à l’ordinaire, la prudence.

Marthe se rendit d’abord chez monsieur le président Brière, de là chez monsieur Lanterle où il avait une autre leçon. Il en sortit à quatre heures et trois quarts. Le jour tombait. Marthe remonta le col de son manteau sur le foulard qui lui entourait le cou. S’appuyant sur son parapluie, il partit d’une allure automatique, sans regarder devant lui. A la porte du parc, il risqua d’être écrasé par la voiture qui ramenait monsieur Lanterle de la ville. Une voix cria : « Hop là ? » Il eut juste le temps de sauter de côté.

Il marchait depuis deux ou trois minutes lorsque, levant la tête, il vit dans le lointain de la nuit grandissante des points de lumière. « On allume les réverbères à Valleyres », murmura-t-il. Il continua son chemin, répétant ces mots machinalement. Soudain, comme il allait, le cerveau vide, une image lui apparut : un petit boiteux passait, sifflotant, dans une rue étroite et sombre, le bâton des gaziers sur l’épaule ; mais, après qu’il était passé, la rue était plus sinistre sous la flamme vacillante du gaz.

Marthe avançait toujours, la tête baissée.

Entre lui et la route, une nouvelle image glissa. C’était une chambre banale d’hôtel, avec une alcôve que remplissait un vaste lit. Un homme était couché, dont on ne devinait dans l’ombre que les yeux brillants et la moustache forte. Devant la cheminée dans laquelle brûlait un feu clair, une femme se déshabillait. Un à un, ses vêtements tombaient ; c’était une femme grasse, aux chairs abondantes et blondes, dont il ne pouvait voir la figure. Maintenant, elle n’avait plus sur elle qu’une chemise. Au fond de l’alcôve, les yeux de l’homme étincelaient comme ceux d’une bête. La femme repoussa du pied ses jupes et son corsage et se dirigea vers le lit. Comme elle y arrivait, elle se tourna, montrant son visage.

Marthe reconnut alors seulement sa femme. Ses yeux aussi flambaient d’une lueur diabolique.

Une sueur froide couvrit les tempes et les joues de Marthe. Il s’arrêta, se passa, d’un geste accoutumé, la main sur le front pour chasser l’image atroce. Deux fois, il respira très fort. La vision s’éloigna, et, revenu à lui-même, il s’aperçut qu’il était au bord de l’Ourche.

Il faisait maintenant presque nuit ; l’eau coulait, luisante, sans bruit, sous les arbres aux branches sèches. De nouveau Marthe éprouva l’impression de calme solennel qu’il avait ressentie à la même place quinze jours auparavant. Sur ces rives désertes, il échappait au cauchemar de sa vie.

Il regarda la rivière longtemps. Elle allait lente, mystérieuse, amie. Soudain il lui parut qu’elle le reconnaissait. Oui, dans un frisson de ses eaux sombres, il perçut distinctement ces mots : « Le voilà revenu. »

Marthe fut heureux de l’entendre parler ainsi. Les roseaux jaunis s’agitèrent. « C’est lui », murmuraient-ils entre eux. Marthe fit deux pas ; il était sur l’extrême bord de la grève. De petites vagues venaient battre à ses pieds ; l’une d’elles même lécha ses bottines ; ce fut comme une caresse. Toutes, chuchotaient : « Bonjour, Marthe, bonjour ». Que cette heure était bonne à vivre ! Il resta immobile quelques instants. Bientôt, d’un peu plus loin, du sein profond de l’onde, une voix dont il reconnut la douceur, l’appela. « Viens, disait-elle, viens. » Quel repos définitif, elle promettait ! Et les roseaux à leur tour, et les petites vagues chuchoteuses et caressantes, se joignirent à elle dans un délicieux concert. « Va, chantaient-ils, écoute, écoute-la, Marthe. » Marthe obéit. Maintenant l’eau recouvrait ses genoux.

Toujours plus invitante, toujours plus haute, la voix là-bas retentissait. « Viens, viens », disait-elle, sur un ton de persuasion tel qu’on ne pouvait lui résister.

L’eau embrassait Marthe ; elle prit ses jambes, puis son buste ; elle monta à son cou ; un pas encore, elle allait baiser sa bouche aux lèvres pâles. « Viens, viens. » Il avançait toujours. Soudain le fond manqua sous ses pieds : il leva les mains au ciel, s’enfonça, remonta un instant à la surface, poussa un cri, et disparut.

....... .......... ...

....... .......... ...

Mais Dieu ne voulut pas que le petit Marthe apparût devant Lui en état de péché mortel.

Justin Frappart, le passeur, venait de quitter son bac pour aller chercher de l’eau-de-vie à la ville. C’était un ivrogne fini ; par hasard, ce jour-là, il n’avait pas encore commencé à boire. Il longeait donc la rivière lorsqu’il entendit près de lui un cri ; il vit dans l’ombre une tache plus sombre à quelques mètres du bord, sacra, et, sans autre réflexion, se jeta à l’eau.

Il ramena le petit Marthe, l’étendit sur la grève. C’était, en apparence, un cadavre. Cependant, comme on ne sait jamais d’où les noyés peuvent revenir, il se mit à le frictionner. A ce moment, un paysan, rentrant au village, passa en charrette, Justin, d’une voix énorme, l’appela. A grande allure, ils amenèrent Marthe, couché sur la paille, chez le docteur Barbeau.

Le docteur Barbeau, frais émoulu de la Faculté, vit une occasion unique de se distinguer en faisant de ce mort un vivant. Longtemps, longtemps, Marthe resta cadavre ; il semblait qu’il y mît de l’obstination. Mais le docteur ne se rebutait pas aisément. Enfin, après deux heures de soins exténuants, il eut la satisfaction de voir renaître à la vie le malheureux qui s’en était évadé. Le docteur n’en pouvait plus ; mais il avait triomphé. Valleyres célébra ses mérites et, à dater de ce jour, l’étoile du vieux Maigret commença à pâlir.

Marthe fut transporté chez lui. Le docteur ne l’abandonna pas. Il avait décidé que bon gré, mal gré, Marthe vivrait. Marthe vécut, si l’on peut appeler vivre, l’existence d’un homme miné par la fièvre, par le souci, par le remords. Il fut obligé de garder le lit longtemps ; en avril, il se leva. Mais on ne put le décider à quitter son appartement.

Sa femme avait repris sa vie habituelle. Marthe était indifférent à tout. Enfin, un jour qu’elle était sortie, il resta à la fenêtre tard, alors qu’une averse violente tombait. Le froid humide le pénétra ; il tomba malade. Il ne vivait plus qu’avec la moitié d’un poumon. Cette crise fut la dernière. Le docteur Barbeau lui-même fut impuissant à conserver au nombre des vivants le petit Marthe.

Un soir, monsieur le curé vint, précédé d’un enfant de chœur, porteur des saintes huiles. Marthe s’endormit à jamais, muni des sacrements de notre sainte mère l’Église.

Un an plus tard, madame Marthe, veuve de Louis Marthe, ancien professeur au collège de Valleyres, fut nommée, grâce à l’influence de monsieur Bataille, titulaire d’un bureau de tabac à Maigny. Comme elle n’était plus jeune, elle installa au comptoir sa fille Athénaïs, laquelle, aidée des conseils de sa mère, attira dans la boutique une clientèle de choix.

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