L’HÔTEL DE BOURBON CHAPITRE VII PARIS FÉODAL
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I
LA FENÊTRE DU MEURTRIER

Petits palais et grands hôtels.—L’hôtel de Bourbon.—La trahison du connétable.—Les États généraux de 1614 dans la grande salle de l’hôtel.—Le séjour de Nesle.—Les femmes des trois fils de Philippe le Bel.—Marguerite, Jeanne et Blanche de Bourgogne.—La tour de Nesle et sa légende.—Le duc Jean de Berry.—Benvenuto Cellini au Petit-Nesle.—L’hôtel de Nevers-Gonzague.—La tête de Coconas.—L’hôtel de Bourgogne.—Jean sans Peur et le duc d’Orléans.—Bourguignons et Armagnacs.—Les bouchers de Paris.—Chaperon blanc et bonnet rouge.—Caboche et Capeluche.—Le théâtre de l’hôtel de Bourgogne.—Gauthier-Garguille et Turlupin, successeurs de Jean sans Peur.
CE que fut le Paris carolingien, nous ne pouvons que très difficilement nous le figurer. Il est plus facile de se représenter le Paris gallo-romain dont on a retrouvé tant de traces, dont il reste même des monuments, mais le Paris des époques intermédiaires entre ces temps si lointains et l’épanouissement merveilleux du siècle des cathédrales, demeurera à jamais enfoui dans l’inconnu. Il n’a pas laissé de traces ou du moins s’il reste quelques pierres de ces temps, elles sont cachées dans le sol, recouvertes par les constructions postérieures, elles ont servi de soubassement au Paris des époques suivantes.
Tout a disparu. Paris plus souvent bouleversé que n’importe quelle ville ne possède pas le plus petit coin de maison romane comme on en rencontre encore quelquefois ailleurs, pauvres, vieilles, ridées et crevassées, oubliées en quelques tranquilles cités de province, sur lesquelles le temps semble avoir pesé moins lourdement ou qui furent moins exposées aux bouleversements de la guerre et de l’enrichissement, ces deux grandes causes de destruction.
Pour les humbles maisons des artisans, celles des bourgeois même, construites en matériaux de médiocre durée, cette disparition complète ne peut surprendre, mais pour les logis plus importants, les maisons que des grands seigneurs laïques et ecclésiastiques, des magistrats, des gros fonctionnaires devaient posséder en ville, le fait qu’aucun vestige n’en soit resté ne peut s’expliquer que par l’afflux perpétuel de la richesse sur le même point, et les changements non moins perpétuels et les reconstructions qu’elle entraîne. Nous ne pouvons guère nous faire une idée des villes d’autrefois, des pauvres toits du populaire et des demeures plus importantes, nobles ou bourgeoises, que sur de vagues indications fournies par des enluminures sommaires ou fantaisistes d’antiques manuscrits.
«Aux constructions de pierre de l’époque gallo-romaine, dit Viollet le Duc, sont venues, après les invasions, s’ajouter des ouvrages de charpenterie, système de construction particulier aux races du Nord et de l’Est. Dans les villes fermées de murailles où l’espace par conséquent était mesuré, les deux systèmes se superposèrent; sur les rez-de-chaussée en maçonnerie suivant les traditions gallo-romaines, se superposèrent des étages en pans de bois pour gagner en hauteur l’espace qui manquait en surface... Il suffit de jeter les yeux sur les manuscrits occidentaux des IXᵉ, Xᵉ et XIᵉ siècles, sur quelques sculptures d’ivoire de cette époque et même sur la tapisserie de Bayeux pour constater l’influence des traditions gallo-romaines dans les maçonneries du rez-de-chaussée des habitations et celle des constructions de bois indo-germaniques pour les couronnements des palais et des maisons, tandis que les églises affectent toujours la forme de la basilique latine ou celle de l’édifice byzantin.»
L’architecture civile a brisé le moule romain aussitôt après la chute de l’empire, et au bout de peu de temps rien ne rappelle plus, dans les villes bâties sur nos fleuves gaulois, la vieille métropole du Tibre, cette Rome, mère d’une innombrable quantité de petites Romes qu’elle avait pour ainsi dire modelées, ou plutôt déguisées à son image, dans les contrées les plus différentes et sous les climats les plus divers. Aussitôt après l’écroulement de Rome et des idées romaines tout se modifia. La caractéristique de l’architecture des époques suivantes fut l’importance de la charpenterie: les fortifications des villes elles-mêmes s’en ressentirent, sur les débris des tours gallo-romaines ébréchées par les guerres s’élevèrent des étages de bois hourdé. Sans remonter jusqu’au gros donjon de bois du camp de Clovis, le Lower sur l’emplacement duquel Philippe-Auguste bâtit plus tard le château royal du Louvre, on voit au IXᵉ siècle, quand Paris se défend contre les Normands, les têtes de pont couronnées par des ouvrages et des tours de bois.
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SOMMET DE L’ESCALIER DE LA TOUR JEAN-SANS-PEUR
Le Paris des temps Carolingiens répandu sur la rive droite devant l’ancienne Lutèce de l’île, ayant à peine quelques têtes de faubourgs sur la rive gauche, entre la rivière et les abbayes, devait présenter derrière ses remparts élevés à la hâte et criblés de blessures par les sièges, un ensemble d’assez rude apparence, de massives constructions de chefs militaires, des logis de l’aristocratie bourgeoise et marchande, décorés avec un art encore grossier qui se cherchait dans les ressouvenirs ou les imitations de l’époque romaine, des façades posées au rez-de-chaussée sur des arcades protégeant contre la pluie et la neige les passants et les petits marchands; puis, au centre, surtout aux endroits où la ville se serrait près des ponts communiquant avec la vieille cité, des maisons de bois, pressées, se hissant les unes sur les autres avec leurs étages encorbellés sur de grosses poutres surplombant rues et ruelles.
Ainsi par de lentes modifications nous arrivons aux siècles du moyen âge, aux architectures que nous connaissons parfaitement, non seulement par les représentations plus fidèles des miniatures qui enrichissent tant de beaux manuscrits, mais de plus par les spécimens qui nous en restent, fragments de palais, hôtels ou maisons encore habités, abritant encore, après tant de générations, les descendants trop souvent ingrats et malveillants de ceux qui les ont construits.
Si des maisons du XIIIᵉ siècle il ne peut rester à Paris que des fragments nombreux, cachés dans les bâtisses postérieures, ou des pans de murs, au fond des vieux pâtés de maisons aux façades plusieurs fois rhabillées, au fond des quartiers anciens, s’il ne subsiste des hôtels seigneuriaux de ces temps rien à peu près d’antérieur au XIVᵉ siècle, les documents ne manquent plus et l’on peut très bien se faire une idée exacte du Paris du moyen âge, avec les vieux historiographes de Paris, avec toutes les peintures et gravures qui nous ont transmis la physionomie des rues étroites, si grouillantes sur certains points de croisements des grandes artères, et si encombrées de populaire, de marchands, de chariots et de cavaliers, et l’aspect des grands logis féodaux, des demeures de ville de hauts et puissants seigneurs, princes de sang royal, grands officiers de la couronne, ou seigneurs ecclésiastiques.
Ces logis féodaux, manoirs ou séjours comme on disait au XIVᵉ siècle, bâtis cependant de façon à traverser les siècles, étaient plus exposés aux destructions que les simples logis populaires. Leurs murs étaient de taille à braver les coups de force des révolutions, à résister aux tempêtes populaires si fréquentes sur l’océan parisien, mais les révolutions de la mode, cette reine puissante, et les brusques changements qu’elle apporte dans les goûts et les idées, ont eu raison de la plupart d’entre eux.
Si l’emplacement de ces hôtels seigneuriaux était bon, pas trop éloigné des logis du roi, soit du Louvre, soit de Saint-Paul ou des Tournelles, ces hôtels, suivant la fortune de leurs possesseurs, subissaient pour se mettre au goût du siècle des transformations, des reconstructions partielles ou totales. Si au contraire l’emplacement était médiocre, si peu à peu la marée parisienne montait, si les maisons de marchands et de populaire, envahissant jardins et cultures, venaient se coller aux murailles seigneuriales, alors ses nobles possesseurs s’en allaient en quelque quartier nouveau et plus aristocratique bâtir de nouveaux logis, abandonnant les anciens à quelque riche marchand qui l’occupait avec ses commis ou le partageait en divers logements.
Des grands logis du moyen âge ce sont surtout ces derniers hôtels abandonnés au populaire qui nous sont restés. Ainsi l’hôtel des archevêques de Sens, l’hôtel des abbés de Cluny, le manoir de ville de Jean sans Peur, qui était une espèce de château fort élevé tout près des remparts parisiens, l’hôtel des prévôts de Paris, près des remparts aussi, mais sur un autre point, ont survécu à tant d’autres logis de grands barons dont il n’est pas resté une pierre, et, plus ou moins diminués ou abîmés, sont venus jusqu’à nous, peut-être parce qu’ils sont tombés en roture dès le temps de Louis XIV.
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L’HÔTEL DU CHEVALIER DU GUET
L’hôtel de la Trémouille, magnifique spécimen de l’architecture civile du XVᵉ siècle, l’hôtel du Chevalier du guet, plus ancien et plus sévère, avaient ainsi traversé les siècles jusqu’à notre époque, tandis que tout vestige avait dès longtemps disparu d’autres grandes et illustres demeures. Ceux-là, ce sont des travaux d’édilité, des percées de rues qui leur ont donné le coup suprême.
Tout près du vieux Louvre de Philippe-Auguste, du Louvre à la grosse tour suzeraine, s’élève au commencement du XIVᵉ siècle l’hôtel de Bourbon, bâti en 1309 par un prince de la maison de France, Louis de Bourbon, fils du comte de Clermont; cet hôtel, agrandi et embelli dans le courant du XIVᵉ siècle, occupe tout le carré formé par les fossés du Louvre, la rue du Petit-Bourbon conduisant à Saint-Germain l’Auxerrois, et la rue des Poulies qui aboutit à l’arche de Bourbon jetée sur la berge au-dessus d’un abreuvoir.
Sur le quai au coin de la rue des Poulies se dresse un grand corps de logis à trois pignons, dont le plus grand, au milieu, porte une bretèche, une belle loge fermée à balustrade délicatement sculptée, où se découpent dans un entrelacement de fleurs de lis, les lettres du mot «Espérance». Un long bâtiment, la galerie dorée, ornée de peintures, borde le quai. En arrière est une cour dominée par le bâtiment de la grande salle au pignon flanqué de tourelles, au comble énorme, aussi élevé, dit Sauval, que celui de Saint-Eustache.
Cet hôtel de Bourbon a bien des pages tragiques en son histoire. En 1418 lorsque Perrinet Leclerc livra Paris aux Bourguignons, les tueurs du parti de Bourgogne, ayant par le massacre vidé les prisons de tous les Armagnacs qu’on y avait jetés, s’en vinrent après «l’occision» à l’hôtel de Bourbon où ils tuèrent encore tout ce qu’ils rencontrèrent. Et ayant, dans le pillage qui accompagnait naturellement ces horreurs, trouvé dans une chambre «une grant bannière comme estandard où il y avait un dragon figuré qui par la gueule jetait feu et sang, si furent plus mus en ire que devant et la portèrent par tout Paris, les épées toutes nues, criant sans raison: «Veez ici la bannière que le roy d’Angleterre avait envoyé aux faux Arminaz...» et par tous les carrefours se replongeant dans leur soulerie de sang, écorcheurs et bouchers toute la nuit encore assaillirent tous ceux qu’on leur signalait comme Armagnacs, sans même demander aucune preuve, et massacrèrent hommes et femmes, les laissant nus sur le pavé, sans que le duc de Bourgogne osât ou pût arrêter la tuerie!»
Un siècle après l’hôtel était en la possession du connétable de Bourbon, comte de Montpensier et dauphin d’Auvergne, duc de Bourbon, comte de Clermont, de Forez, de la Marche, de Gien, etc., etc., possesseur d’immenses domaines, prince du sang, aussi près du trône que son logis de Paris l’était du château royal du Louvre. Héros de Marignan, seigneur magnifique éblouissant la cour par son luxe et son opulence, Bourbon de plus était un homme beau et bien fait.
La mère du roi, Louise de Savoie, fatale en plus d’une occasion à d’autres personnages et à la France, princesse alors âgée de quarante-sept ans, s’éprit du superbe connétable qui dépassait de peu la trentaine et venait de perdre sa femme Suzanne de Bourbon-Beaujeu. Louise de Savoie rêvait de l’épouser, mais ses avances à différentes reprises furent repoussées. Alors, la haine remplaçant l’amour déçu, Louise de Savoie, liguée avec le chancelier Duprat, autre ennemi de Bourbon, chercha par un grand procès en Parlement, à enlever au connétable les terres de la maison de Bourbon qu’il tenait d’une donation de sa femme et qui formaient peut-être la moitié de ses domaines.
Un premier procès fut perdu par le connétable, le comté de la Marche lui fut enlevé et il parut à tous que Louise devait avoir gain de cause pour le reste. C’est alors que les émissaires de Charles-Quint vinrent trouver le connétable et, profitant de sa fureur, réussirent à l’entraîner dans une trahison qui n’allait à rien moins qu’au démembrement de la France, dont on devait, avec un des morceaux ajouté aux terres du connétable, fabriquer un royaume de Bourgogne. Les événements se précipitèrent, la fuite de Bourbon hors du Royaume, le connétable de France à la tête des bandes allemandes de l’Empereur, l’invasion de la Provence et la défaite de Pavie.
Pendant ce temps, à Paris, le Parlement instruisait lentement le procès du traître, confisquait tous ses biens, flétrissait sa mémoire, le retranchait de la race des Bourbons «comme notoirement dégénéré des mœurs et fidélité des autres sieurs de ladite maison».
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L’HOTEL DE LA REINE MARGUERITE SUR L’EMPLACEMENT DU PETIT NESLE, ET LA CHAPELLE DES LOUANGES AU PETIT PRÉ AUX CLERCS
En conséquence de l’arrêt, un jour de 1527, le connétable étant déjà mort du coup d’arquebuse que Benvenuto Cellini se vantait d’avoir tiré sur lui à l’assaut de Rome, l’hôtel de Bourbon paya pour lui. Devant la foule assemblée on commença par décapiter, en signe d’infamie, la tourelle formant l’angle de la rue des Poulies; puis le bourreau de Paris brisa les armoiries du connétable, barbouilla d’ocre jaune, couleur de flétrissure, le portail d’entrée, la porte dorée, les fenêtres et tous leurs ornements et sema du sel dans les appartements.
Les marques infâmes de la trahison furent longtemps visibles et la tourelle d’angle demeura informe et tronquée jusqu’à la démolition de ce qui restait de l’hôtel en 1758. Cette flétrissure n’empêcha pas la grande salle de servir, de 1614 à 1615, aux séances solennelles des États généraux, les derniers convoqués avant ceux de 89, les séances ordinaires se tenant aux Augustins.
Il y eut là des scènes qui furent comme la répétition de ce qui devait se passer cent soixante-quinze ans plus tard: querelles d’étiquette d’abord, dissentiments profonds entre les ordres, prétentions des uns dans leurs cahiers, doléances et réclamations des autres, présentation solennelle au roi des cahiers des trois ordres dans la grande salle de l’hôtel de Bourbon, puis mise à la porte sans façon des députés du tiers, qui le lendemain en arrivant pour siéger aux Augustins trouvèrent la salle fermée et démeublée, avec défense de se réunir ailleurs. Il fallut s’en aller; le tiers état n’était pas mûr alors pour un serment du Jeu de Paume.
Cette grande salle, salle de fêtes et salle de bal aux beaux jours de la jeunesse de Louis XIV, fut, au milieu du XVIIᵉ siècle, transformée en théâtre, sur lequel alternativement jouèrent la comédie Italienne et la troupe de Molière. Celle-ci y donna le 18 novembre 1659 la première représentation des Précieuses Ridicules et, le 28 mai 1660, celle de Sganarelle. Molière y joua pendant deux ans; un jour la troupe arrivant pour la représentation trouva la salle en démolition, on mettait les acteurs à la porte comme de simples députés du tiers aux États généraux, pour faire de la salle le garde-meubles de la Couronne.
Cette affectation nouvelle, privant la cour d’une salle spéciale pour les fêtes, l’obligea à chercher dans le Louvre un emplacement nouveau, ce qui fut cause qu’au premier bal, le feu prit au palais et faillit brûler, avec une foule de meubles précieux, le pauvre cardinal Mazarin alors presque mourant dans son lit. Quant à la troupe de Molière, le roi lui avait donné une autre salle, celle construite par Richelieu pour la représentation de Mirame, dans le Palais-Royal, alors Palais Cardinal.
Les derniers restes du Petit-Bourbon transformés en garde-meubles ne tombèrent qu’en 1758, lors des travaux qui dégagèrent le Louvre de vieux bâtiments de service accolés à la façade orientale et permirent de voir cette fameuse colonnade de Perrault chantée par Boileau:
Dans Florence jadis vivait un médecin Savant hableur, dit-on, et célèbre assassin... Le rhume à son aspect se change en pleurésie Et par lui la migraine est bientôt frénésie... Notre assassin renonce à son art inhumain Et désormais la règle et l’équerre à la main Laissant de Galien la science suspecte De méchant médecin devient bon architecte... Soyez plutôt maçon si c’est votre talent...
Juste en face de l’hôtel de Bourbon, de l’autre côté de la Seine, d’autres somptuosités, d’autres superbes bâtiments lui font pendant, comme la tour de Philippe Hamelin ou de Nesle, de l’enceinte de Paris, fait pendant à la tour du coin de l’enceinte du Louvre. L’hôtel de Nesle, de fameuse et légendaire mémoire, a été bâti au XIIIᵉ siècle par un seigneur de Nesle, sur le terrain formant ici l’angle saillant de l’enceinte de Philippe-Auguste. En 1308, Amaury de Nesle vendit son hôtel au roi Philippe le Bel qui ne le garda pas longtemps, pas plus que son fils Philippe le Long. A la mort de celui-ci, en 1322, l’hôtel devint la propriété de sa veuve Jeanne de Bourgogne, laquelle, à sa mort en 1329, ordonna par testament que l’hôtel serait vendu et le prix appliqué à la fondation du collège dit de Bourgogne, avec bourses pour les pauvres écoliers.
Ce serait le séjour de cette reine pendant le court espace de sept à huit ans qui valut à l’hôtel de Nesle sa réputation légendaire et à la tour de Philippe Hamelin ou de Nesle sa célébrité sinistre.
On connaît par les vieux chroniqueurs les débauches reprochées aux femmes des trois fils de Philippe le Bel qui régnèrent successivement, Marguerite de Bourgogne femme de Louis le Hutin, Jeanne de Bourgogne femme de Philippe le Long, et Blanche de Bourgogne première femme de Charles le Bel. Le terrible scandale qui éclata à la cour de France et révéla les désordres des princesses est de 1314, l’année même de la mort de Philippe le Bel. Après le procès et le supplice terrible des deux frères Philippe et Gauthier d’Aulnay, Charles le Bel répudia sa femme et la força de prendre le voile à l’abbaye de Maubuisson, près Pontoise; Marguerite fut enfermée au château Gaillard où son mari Louis le Hutin, désirant un divorce plus complet, la fit étrangler le jour où il monta sur le trône.
Quant à Jeanne de Bourgogne, on la déclara solennellement innocente pour permettre à Philippe le Long de la garder et de conserver avec elle ses domaines de Bourgogne apportés en dot.
C’est donc l’épouse proclamée innocente qui est la reine dont parle Villon dans sa ballade des dames du temps jadis,
..... la reine Qui commanda que Buridan Fut jetté en ung sac en Seine?
Jeanne de Bourgogne, rapporte la tradition, de son hôtel placé au pays des Ecoles, sur le chemin du Pré aux Clercs, voyait journellement passer et repasser les jeunes gens de l’Université et pouvait à son aise jeter son dévolu sur ceux qui lui plaisaient et les attirer en son logis. Le bel écolier, mystérieusement introduit le soir par quelque poterne, était conduit en une chambre de la tour de Nesle, laquelle était pourtant séparée de l’hôtel par une rue, ce dont ne s’inquiète pas beaucoup la tradition qui au besoin inventerait des passages secrets sous la rue. En cette tour, l’écolier trouvait bon repas, bon gîte et le reste, mais il ne sortait pas vivant. Avant le jour, Jeanne de Bourgogne rassasiée quittait le pauvre écolier; celui-ci tout étourdi encore et radieux de son bonheur, recevait un bon coup de dague et rapidement était jeté en Seine d’une fenêtre de la tour. Quand le cadavre échouait sur une berge de Passy ou de Saint-Cloud, on attribuait le crime aux malandrins de Paris, on enterrait le pauvre diable et tout était dit. L’écolier Buridan plus méfiant que les autres et mis en soupçon par les disparitions successives de compagnons partis pour bonne fortune et jamais revenus, fut plus heureux et sortit de la tour de Nesle autrement que par la fenêtre, car il vécut longtemps et devint même, trente ans après, recteur de l’Université.
Voilà le roman, la sombre légende de l’hôtel de Nesle, simple tradition très grossie et très dramatisée sans doute des désordres connus de Jeanne de Bourgogne et de son goût pour messieurs les écoliers, fantaisie de grande dame cherchant à égayer les jours de son veuvage.
Était-ce en souvenir pour ces escoliers qu’elle fonda par testament avec le prix de l’hôtel de Nesle le collège de Bourgogne rue des Cordeliers, remplacé au siècle dernier par l’école de Médecine?
En 1350, l’hôtel de Nesle était habité par le roi Jean le Bon au retour de son sacre à Reims. C’est là, qu’après les fêtes de son entrée solennelle, il fit arrêter et décapiter le comte d’Eu et de Guines, connétable de France, qui venait par traité de s’engager à livrer Guines au roi d’Angleterre.
En 1380, le duc de Berry, second fils de Jean le Bon, l’un des oncles de Charles VI, acheta l’hôtel pour en faire son logis de Paris. C’était un prince magnifique, aimant les arts, le luxe et les bâtisses somptueuses comme il l’a prouvé par ses constructions de Bourges et par ses châteaux.
Le duc Jean de Berry apporte aux bâtiments de Nesle des adjonctions et des embellissements nombreux. L’hôtel de Nesle devient entre ses mains une résidence vraiment princière. Il occupe un grand triangle ayant la tour et la porte de Nesle à sa pointe, la Seine d’un côté, le rempart de l’autre; un long corps de logis très richement décoré tient tout le troisième côté séparé par une ruelle, la rue de Nevers actuelle, du couvent des Grands-Augustins et des jardins de l’hôtel de l’abbaye de Saint-Denis.
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LA TOUR JEAN-SANS-PEUR. ÉTAT ACTUEL
La berge de la Seine est défendue par un rempart depuis la tour de Nesle
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LE DUC JEAN-SANS-PEUR RECEVANT CABOCHE ET CAPELUCHE A L’HOTEL DE BOURGOGNE
jusqu’au château Gaillard, petit ouvrage terminal; un passage public entre ce rempart et le mur de l’hôtel conduit à la porte de Nesle. De l’autre côté de cette porte, en dehors de la ville, le duc de Berry a bâti sur le petit Pré aux Clercs le séjour de Nesle où sont ses écuries. Pendant les guerres entre Armagnacs et Bourguignons, les Le Goix, fameux bouchers de Paris, du parti de Bourgogne, qui se livrèrent à tous les excès dans Paris, pillèrent et dévastèrent le séjour de Nesle.
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JEAN SANS PEUR DANS LA TOUR DE BOURGOGNE
L’hôtel de Nesle revint à la couronne à la mort du duc de Berry et ce fut encore une princesse connue par ses désordres qui vint l’habiter, Isabeau de Bavière, femme de Charles VI, en grande partie responsable des malheurs et des crimes de son temps. Les Anglais étaient à Paris, qui souffrait de la guerre et d’une famine horrible. Pendant que Charles VI végète à l’hôtel Saint-Paul entre deux accès de démence, Isabeau en son hôtel, toujours magnifiquement vêtue de robes éblouissantes, coiffée de hennins ou de «Cornes merveilleusement larges et hautes» si larges avec leurs accessoires que la reine et ses dames, lorsqu’elles voulaient passer par la porte d’une chambre, étaient obligées de se baisser et de se tourner de côté, Isabeau donne des fêtes au roi Henri V d’Angleterre, régent de France, époux de sa fille Catherine et proclamé héritier de France; elle fait représenter en l’hôtel de Nesle par les confrères de la Passion le mystère de la passion de saint Georges, en 1422, bien peu de semaines avant que mourussent le roi Charles VI et le régent Henri V lui-même.
L’hôtel eut ensuite pour propriétaires, sinon pour habitants, le comte de Richemont, connétable de France, duc de Bretagne, le comte de Charolais, Charles le Téméraire, mais il revint encore à la couronne.
François Iᵉʳ l’avait donné ou prêté à la ville de Paris pour l’installation de quelques services, pour l’établissement d’une juridiction spéciale aux écoliers. En 1540, le roi, pour loger Benvenuto Cellini et son atelier, oublia l’attribution faite à la ville, reprit le petit Nesle, c’est-à-dire la partie de l’hôtel qui touchait aux remparts et complètement séparée du grand Nesle, le grand corps du logis du fond,—mais Benvenuto n’entra pas en possession sans difficultés, le prévôt de Paris défendit ses droits contre cet intrus malgré les ordres du roi, et Cellini dut presque employer la force pour le déloger.
Cellini qui était peut-être aussi grand hâbleur qu’excellent artiste, en ses mémoires où les estocades et les arquebusades tiennent autant de place que les souvenirs artistiques, raconte avec complaisance que pour ne pas être attaqué dans son Petit-Nesle par les anciens occupants, et assassiné, il dut s’entourer de précautions et armer jusqu’aux dents ses élèves et serviteurs. Il avait mis son logis en état de siège. Une nuit rentrant avec une forte somme touchée au Louvre pour ses travaux, il faillit être assassiné sur la berge par de simples voleurs, et dut combattre et estocader avec vigueur, bien qu’il fût gêné par l’argent qu’il avait enveloppé dans son manteau.
L’hôtel de Nesle devait tomber à la fin du XVIᵉ siècle. A sa place s’éleva, sans se terminer jamais, l’hôtel de Nevers, bâti par le duc de Nevers, prince de Gonzague. Dans les bâtiments de l’hôtel de Nesle qui ne furent détruits qu’au fur et à mesure de la construction du nouvel hôtel, la belle duchesse de Nevers cacha sa douleur de l’exécution de M. de Coconas, son amant, compromis dans une conspiration du duc d’Alençon, sacrifié par cet horrible prince et décapité en place de Grève avec son ami La Mole en 1574.
La reine de Navarre, maîtresse de La Mole, et la duchesse de Nevers n’avaient pu sauver les condamnés; la légende qui souvent n’est pas beaucoup plus menteuse que l’histoire, veut que les deux princesses, la nuit de l’exécution, soient allées chez le bourreau chercher les têtes des suppliciés et qu’elles aient de leurs propres mains embaumé ces pauvres chefs sanglants. Elle ajoute, pour la duchesse de Nevers, que celle-ci, fidèle à Coconas, conserva toujours dans une armoire près de son lit la tête de l’amant infortuné.
L’histoire qui se répète quelquefois ajoute ceci, qu’en la même chambre où vécut la duchesse de Nevers avec cette sinistre relique d’amour à côté de son oreiller, un demi-siècle après, sous Louis XIII ou plutôt sous Richelieu, la petite-fille de la duchesse Marie de Gonzague, eut à pleurer sur un autre supplicié, son amant Cinq-Mars arrêté pour conspiration avec l’Espagne contre le terrible cardinal et décapité à Lyon en compagnie du pauvre de Thou, entraîné par l’amitié dans l’affaire et dont la maison était non loin de l’hôtel de Nevers, place Saint-André-des-Arts.
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PASSAGE SUR LES LIMITES DU SÉJOUR BARBETTE, RUE DES FRANCS-BOURGEOIS, PRÈS DUQUEL FUT ASSASSINÉ LOUIS D’ORLÉANS
Cet hôtel de Nevers fait bonne figure dans les estampes de Callot et de Pérelle, avec ses grands pavillons de pierres et briques, avec ses toits immenses qui dominent quelques masures, vieux restes de dépendances de l’hôtel de Nesle, et les remparts à demi ruinés touchant à la porte de Nesle. L’hôtel de Nevers ne vécut pas longtemps, il fut démoli à son tour et remplacé par l’hôtel de Guénégaud, plus tard Conti, lequel céda la place à l’hôtel des Monnaies actuel.
Des hôtels élevés par les grands seigneurs féodaux, par les princes de la maison de France aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, il en est un qui traverse en partie les siècles et dont le donjon, témoin des événements tragiques de la grande querelle entre Armagnacs et Bourguignons, a survécu aux tours royales du vieux Louvre, à la Bastille, à presque tous les édifices ses contemporains. C’est la vieille tour du duc Jean sans Peur, le donjon de l’hôtel de Bourgogne, fameux à des titres divers. Précédemment le logis s’appelait hôtel d’Artois, parce qu’il avait appartenu au comte d’Artois, frère de saint Louis. Ayant été confisqué sur un de ses descendants, il fit partie de l’apanage de Philippe, quatrième fils de Jean le Bon, surnommé le Hardi parce que tout enfant, à la bataille de Poitiers, il s’était obstinément tenu en combattant à côté de son père sans vouloir le quitter.
—Père, garde-toi à gauche!... père, garde-toi à droite!... Un rude enfant qui devait être l’aïeul de Jean sans Peur et de Charles le Téméraire.
Les ducs de Bourgogne agrandirent l’hôtel et le fortifièrent vers la fin du XIVᵉ siècle. Situé à cheval sur l’enceinte de Philippe-Auguste au saillant nord, entre la porte aux Peintres de la rue Saint-Denis et la porte de Bourgogne ou Montorgueil, il formait un vaste ensemble de constructions, nous ne pouvons plus juger de son importance que par le donjon subsistant; il dominait le mur de la ville et tout le quartier qui s’appela Mauconseil, mauvais conseil, après les sanglantes tragédies du commencement du XVᵉ siècle.
Longtemps enfermée dans une arrière-cour, étouffée parmi les hautes maisons serrées, la vieille tour vient de reparaître au jour, dégagée sur un côté seulement par malheur.
Ce bel et solide édifice rectangulaire en pierres de taille, divisé en plusieurs étages accusés par des encorbellements, a gardé son couronnement de mâchicoulis couvert aujourd’hui par une toiture basse. Les divers étages sont éclairés par des baies carrées à meneaux, inscrites, à l’étage de la grande salle, dans une haute ogive. Un large escalier à vis tourne autour d’un pilier central qui se termine en haut de la cage par un chapiteau en forme de caisse de jardin, d’où s’élance un chêne sculpté, dont les grosses branches se subdivisent bientôt et forment, avec leurs branchages entre-croisés et leur feuillage touffu, quatre travées de voûte ogivale.
On pense que Jean sans Peur avait fait construire ce donjon pour renforcer son hôtel après qu’il eut fait assassiner le duc d’Orléans. Monstrelet le dit: «Et mêmement fit faire en ces propres jours à puissance d’ouvriers, une forte chambre de pierre bien taillée en manière d’une tour, dedans laquelle il se couchait par nuit et était ladite chambre fort avantageuse pour le garder.» Probablement, Jean sans Peur qui se fortifia en son hôtel en vue des événements, l’avait commencée quelque temps avant le crime. Cette tour, dévastée intérieurement par des appropriations diverses, et des intercalations d’étages, montre encore, sculptés extérieurement au tympan d’une fenêtre basse sur la rue, le niveau et les rabots choisis pour emblèmes par le duc Jean.
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LE MEURTRE DU DUC D’ORLÉANS
Son brillant cousin et rival le duc d’Orléans, confiant dans sa force, avait pris pour emblème un bâton noueux avec la devise: je l’envie ou je l’ennuie. Jean sans Peur adopta en réponse au défi l’emblème du rabot, avec les mots flamands: Ich oud, Je tiens.
Jadis pris par les Turcs à Nicopolis dans le grand désastre de la Croisade aux pays du Danube, Jean sans Peur, héritier de Bourgogne, avait été l’un des rares chevaliers francs épargnés par Bajazet, parce qu’au moment où l’on allait le mettre à mort, dit une légende probablement forgée plus tard, un vieil iman turc s’était écrié qu’il fallait soigneusement préserver ce seigneur, destiné à faire couler plus de sang chrétien qu’aucun musulman ne pourrait faire. L’événement ne donna que trop raison à la prophétie.
A la mort du duc de Bourgogne Philippe le Hardi, en 1404, son fils Jean sans Peur hérita de sa rivalité avec le duc d’Orléans. Depuis douze ans déjà Charles VI était en démence et les oncles du roi, les princes, se disputaient la direction des affaires. La lutte s’était bientôt circonscrite entre le duc d’Orléans qui avait pris la position de chef et de défenseur de la noblesse, et le duc de Bourgogne, chef du parti populaire.
Avec Jean sans Peur, fougueux et violent, la rivalité se changea presque aussitôt en lutte ouverte, il y eut des préparatifs de guerre civile, malgré des essais de réconciliation tentés quand Charles VI recouvrait un instant l’esprit. On s’arrachait le dauphin. Le duc d’Orléans, avec l’appui d’Isabeau de Bavière, levait des armées en province, le duc de Bourgogne armait les Parisiens, leur rendait les chaînes de leurs rues et les maillets des guerres civiles du siècle précédent. Puis il y eut accalmie, une feinte réconciliation encore entre les ducs à l’occasion de mariages princiers, mais toujours, suivant l’expression de Juvénal des Ursins, il y avait «quelques grommellis entre les ducs et souvent fallait faire alliances nouvelles».
Les ducs, déguisant en affectation de courtoisie leur farouche inimitié, s’embrassaient et se donnaient des fêtes magnifiques. Le duc d’Orléans, tout en dehors, se reposait de la politique par une vie de plaisirs, tandis que Jean sans Peur, retiré dans son donjon de Mauconseil, tramait résolument la mort de son rival et travaillait patiemment à l’exécution du plan longuement médité.
Le coup fait dans les environs de l’hôtel Barbette, le 20 novembre 1407, le duc de Bourgogne, accusé partout, dut se résoudre à l’avouer après avoir tenu un coin du drap mortuaire aux obsèques qui furent faites en l’église des Célestins. Devant l’horreur générale, ne se trouvant pas assez en sûreté dans sa chambre de pierre, craignant de se trouver assailli en son hôtel, il monta subitement à cheval, au retour d’un conseil royal tenu à l’hôtel de Nesle où il n’avait pas été admis, et partit à toute bride, suivi de six hommes seulement, sans s’arrêter nulle part avant son château de Bapaume. Cette rapide chevauchée lui sauva la vie, car dès que la nouvelle de sa fuite arriva en l’hôtel d’Orléans, des hommes d’armes du défunt s’armèrent d’eux-mêmes et se mirent à sa poursuite avec l’intention arrêtée de le mettre à mort.
L’an 1407 fut «l’année du grand hiver», la gelée très rude dura soixante-six jours et la débâcle de la Seine emporta le pont Saint-Michel de Paris avec les maisons. Les neiges empêchèrent les partis d’entrer en campagne tout de suite sur le coup de l’événement. Il y eut des rassemblements de troupes dans les villes, des entrevues de princes. Le roi de Sicile et le duc de Berry allant à Amiens conférer avec Jean sans Peur et lui défendre au nom du roi de revenir à Paris sans y être mandé, se trouvèrent presque arrêtés par les grandes neiges et durent faire parfois marcher devant leur troupe des paysans pour ouvrir le chemin.
Jean sans Peur à la porte de son logis d’Amiens avait placé deux lances, l’une à fer de guerre, l’autre à fer émoulu, offrant ainsi la paix ou la guerre. Pour toute réponse à la défense des princes, il assembla des troupes et dès que les neiges le permirent, marcha droit sur Paris. Le populaire goûtait fort les ducs de Bourgogne pour leur opposition politique aux taxes et impôts, il cria Noël à l’entrée de Jean sans Peur qui s’en alla réoccuper son hôtel bien pourvu de gens de guerre.
Et ce ne sont plus, pendant des années, que terribles et successives secousses, ayant pour point de départ cette tour de Mauconseil, où revenait sans cesse se tapir le duc Jean sans Peur, qui entre temps, pour sa répression des troubles en ses villes de Flandre, avait mérité le nom de Jean sans Pitié. Paris en a pour douze années de perturbations, de guerre ouverte et de révolutions sanglantes. Jean sans Peur appuyé sur la démagogie déchaînée, sur les bouchers, les écorcheurs, sur des bandes de malandrins sans aveu ne rêvant que violences et pilleries, tient la ville où il a mis la main sur le Dauphin, n’en sort que pour piller, faire tête aux gens de guerre du parti des princes d’Orléans qu’on appelle maintenant les Armagnacs, du nom du comte d’Armagnac, dont Louis d’Orléans, fils du prince assassiné, venait d’épouser la fille.
Armagnacs, Bourguignons et Anglais se disputent et s’arrachent la ville où éclatent des mouvements révolutionnaires, les «Journées» de la commune cabochienne, pendant lesquelles il n’est pas de pavé qui n’ait sa tache de sang, pas de rue où les massacreurs ne travaillent.
Dans la tour de Jean sans Pitié se tiennent des conciliabules avec les bouchers, les chefs de la populace armée, prompte à la tuerie; ces chefs ce sont les Saint-Yon, les Le Goix, avec Jeannot Caboche, écorcheur de vaches à la boucherie de Saint-Jacques, qui tient Paris sous la terreur et donne son nom aux gens de sa troupe et par extension à son parti. Alors les Cabochiens prirent la Bastille par capitulation, comme en 89, et néanmoins coupèrent peu après la tête à son gouverneur Pierre des Essarts. Ce furent des journées de terreur où le chapeau blanc joua le rôle du bonnet rouge de 93; il désignait les partisans de Bourgogne et de la commune de Paris, comme le bonnet rouge coiffera plus tard les patriotes sans culottes,—et ce chaperon blanc on l’imposa au roi de l’hôtel Saint-Paul comme on le fera pour le bonnet rouge au roi des Tuileries, en 92, l’histoire sans se recommencer se répétant souvent.
Dans son jardin de l’hôtel de Bourgogne, Jean sans Peur se trouva même, de par la révolution qu’il avait déchaînée, obligé de recevoir le bourreau de Paris Capeluche, devenu homme d’importance et tueur par amour du métier; il alla même jusqu’à lui toucher la main quand Capeluche vint à la tête de sa bande lui parler hardiment.
Jean sans Peur ayant réussi à envoyer les Cabochiens guerroyer aux alentours de Paris, crut laver la tache restée à cette main, en faisant saisir soudainement Capeluche pour lui couper la tête à son tour.
Capeluche enlevé comme il buvait aux Halles, prit philosophiquement son parti du changement de rôle, et, comme son propre valet chargé de le décapiter lui semblait s’y prendre mal, il leva la tête du billot pour lui donner d’une voix ferme quelques conseils sur la manière de trancher proprement un col et, cette dernière leçon donnée, tendit froidement la nuque au coupe-tête.
Après Jean sans Peur vint Philippe le Bon, prince aux goûts superbes; Philippe le Bon à l’avènement du roi Louis déploya son faste accoutumé dans cet hôtel de Bourgogne aux sanglants souvenirs. Il avait tendu les salles de magnifiques tapisseries d’Arras rehaussées de soie, d’argent et d’or. Une vaisselle précieuse par le métal et merveilleuse par le travail, garnissait de splendides buffets. Dans son jardin sous un pavillon de velours doublé de soie, brodé de ses emblèmes et couvert des armoiries de ses innombrables seigneuries, le duc donna de grands festins à tous les princes et seigneurs réunis à Paris après les fêtes de son sacre, festins auxquels il daigna convier «les plus notables bourgeoises de la ville» sans oublier leurs maris il faut l’espérer.
«Le duc Philippe, dit M. de Barante dans son Histoire des ducs de Bourgogne, tenait en son hôtel un état qui émerveillait tout le monde. Quand il allait visiter les églises, sa suite n’était jamais de moins que quatre-vingts ou cent chevaliers parmi lesquels étaient des princes, des ducs, des grands seigneurs. Les archers étaient richement équipés. Pour lui il mettait chaque jour quelques joyaux différents, tantôt une ceinture de diamants, tantôt un rosaire de pierres précieuses, d’autres fois un bonnet ou une aumusse qui en étaient tout brodés. Le peuple de Paris qui avait vu bien des princes et qui ne se dérangeait pas toujours pour les voir passer, courait dans les rues pour regarder le duc de Bourgogne chaque fois qu’il sortait.»
Charles le Téméraire, fils de ce magnifique prince, semble réincarner en lui Philippe le Hardi et Jean sans Peur, avec un caractère poussé encore davantage dans le sens de la violence. Avec lui finit la superbe et terrible maison de Bourgogne qui se couche dans une pourpre sanglante et à sa mort l’hôtel de Mauconseil revient à la couronne qui, à défaut de preneurs princiers, le subdivise et le loue à des particuliers.
En 1453, François Iᵉʳ pressé par le besoin de pécunes, fit mettre en vente aux enchères les anciens hôtels royaux ou princiers qu’il ne pouvait utiliser, certaines parties de l’hôtel Saint-Paul, l’hôtel de Bourbon confisqué au connétable, et avec eux l’ancien hôtel de Bourgogne.
C’était la fin pour cette grande résidence qui fut découpée en treize lots à travers lesquels passait une rue nouvelle qui s’appella du nom du roi, rue Françoise dont on a aujourd’hui, à tort, changé l’o en a. Tout sur ce point se transforma bien vite, le jardin de Jean sans Peur disparut, les grandes salles jadis si richement meublées et tapissées tombèrent et des maisons vinrent s’accrocher au donjon. Évanouis, les souvenirs tragiques des Bourguignons et des Armagnacs. Le vieil hôtel sanglant où s’étaient préparés les grands drames du siècle précédent devint le théâtre des confrères de la Passion et des enfants Sans Souci, c’est-à-dire le théâtre de l’hôtel de Bourgogne, si fameux pendant cent cinquante ans, donnant ainsi pour successeurs à Jean sans Peur les désopilants farceurs, Gros-Guillaume, Turlupin, Gauthier Garguille et Bruscambille.
Les Confrères de la Passion, chassés de l’hôpital de la Trinité, près la porte Saint-Denis, s’arrangèrent une salle de spectacle à l’hôtel de Bourgogne et reprirent leurs représentations de mystères, jusqu’à ce qu’un jour le Parlement leur ayant fait défense de tirer désormais leurs sujets des légendes et miracles des saints, de l’histoire sacrée et des dogmes mis continuellement à la scène, depuis la Création jusqu’au Jugement dernier, avec tous les personnages de l’ancien ou du nouveau testament, il ne leur resta plus pour domaine que les sujets profanes, les romans de chevalerie et la mythologie, ainsi que les sotties et moralités, ces farces satiriques des enfants Sans Souci dont les allégories, fort audacieuses parfois, suscitaient les colères de l’autorité, du parlement et du roi.
En ce temps les confrères de la Passion faisaient annoncer leurs représentations par un ou plusieurs acteurs, au son du tambour, par les carrefours environnants. Vers 1570 il arriva même, dit-on, qu’un de ces acteurs, Jean de Pontalais, alors célèbre par ses facéties, faisant l’annonce devant le porche de Saint-Eustache, le curé de Saint-Eustache, incommodé au cours d’un sermon par le bruit du tambour, descendit de la chaire, et vint interrompre l’annonce:
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GROS-GUILLAUME, TURLUPIN ET GAUTHIER-GARGUILLE, A L’HÔTEL DE BOURGOGNE
—Qui vous a fait si hardi, dit-il à Pontalais, de jouer du tambourin pendant que je prêche?
Pontalais, qui ne se laissait pas démonter facilement, répondit:
—Eh! qui vous a fait si hardi de prêcher pendant que je tambourine?
Le curé furieux creva la caisse et battit ensuite en retraite, mais Pontalais le rattrapa sur les marches de l’église et le coiffa de son tambour crevé, aux éclats de rire de l’assistance plus égayée que scandalisée de cet exploit inattendu d’un comédien aimé.
Au commencement du XVIIᵉ siècle le goût est à la farce joyeuse, c’est le moment des fantoches comiques, des baladins et des bouffons jouant soit dans les petits théâtres, soit en plein air sur les tréteaux des charlatans et vendeurs d’orviétan du Pont-Neuf. Et pourtant l’hôtel de Bourgogne, où des comédiens de métier ont succédé aux Confrères de la Passion, joue alors des pièces quelque peu amphigouriques, de froides tragédies au langage précieux et il s’inquiète de voir de plus en plus vides ses banquettes. Les farceurs célèbres, Gauthier-Garguille, Gros-Guillaume et Turlupin, trois garçons boulangers du quartier Saint-Jacques enlevés au pétrin par le goût de la farce, avaient fondé un petit théâtre place de l’Estrapade; sur ces très humbles tréteaux leurs joyeusetés eurent un succès de curiosité d’abord, puis une telle vogue, que le théâtre de l’hôtel de Bourgogne, se voyant de plus en plus délaissé par le public, alla porter ses plaintes devant Richelieu, plus favorable à la tragédie qu’à la farce. Celui-ci fit venir le trio au Palais-Cardinal, le fit jouer devant lui et, gagné à son tour, engagea sur l’heure l’hôtel de Bourgogne à se l’attacher.
Et alors les pièces de Scudéry, Hardy et Rotrou, les premières tragédies de Corneille alternèrent avec les grosses farces de l’énorme Gros-Guillaume, au ventre cerclé comme un tonneau, du fluet et tout disloqué Gauthier-Garguille et de Turlupin, leur maître peut-être en bouffonneries, d’une verve extravagante peu ordinaire, mais aussi de grosse joyeuseté très peu délicate, très ordurière et même frisant trop souvent et de trop près l’obscénité.
Immense succès pour les trois compères, vogue fabuleuse. On se bouscule à la porte de l’hôtel de Bourgogne, où les bouffons ouvrent la représentation par une parade pour attirer le public et égayer la queue des spectateurs devant le guichet. Les banquettes sont bondées à l’intérieur, on s’écrase, même pour les tragédies qui nous semblent les plus rébarbatives, comme certaines de Scudéry qui eut pourtant l’honneur de faire étouffer dans la presse le portier du théâtre.
Bientôt d’autres bouffons, Bruscambille, Jean Farine qui paradaient en même temps sur le Pont-Neuf, Galinette la Galina viennent seconder ou remplacer le trio sur les planches de l’hôtel de Bourgogne, puis arrive Guillot Gorju, dont le pseudonyme cachait un fils de médecin qui, après avoir lui-même obtenu ses diplômes, courut la province comme charlatan ambulant avant de devenir tout à fait comédien.
Sous Louis XIV, grande rivalité entre les comédiens de l’hôtel de Bourgogne et la troupe de Molière. Celle-ci après avoir couru la province à la façon de la troupe du Roman comique de Scarron, pour laquelle elle a servi peut-être de modèle, après avoir erré dans Paris de salle en salle, chassée de la salle du jeu de paume de la Croix-Noire du Marais au jeu de paume de la Croix-Blanche de la porte de Buci, puis au jeu de paume de Nesle, a conquis enfin la faveur du roi et une salle à l’hôtel de Bourbon.
La troupe royale des comédiens français de l’hôtel de Bourgogne regardait de son haut ces comédiens errants, lesquels finirent par lui disputer la vogue. A la mort de Molière les deux troupes se fondirent en une seule qui s’en alla occuper la salle de la rue Guénégaud, tandis que la salle de l’hôtel de Bourgogne restait en la possession des comédiens italiens, lesquels, appelés par Mazarin, alternaient déjà depuis longtemps avec les comédiens français.
Sous la tour de Jean sans Peur ce sont d’autres fantoches maintenant qui égaient de leurs lazzis le vieux quartier Mauconseil; c’est Scaramouche et sa bande avec il signor Pantalone, c’est Scapin, c’est Arlequin, c’est Polichinelle sans peur et sans pitié aussi, le farouche capitaine Matamore, Cassandre toujours berné et le doux Pierrot avec Colombine la Coquette.
Les bouffons italiens s’étant permis quelques épigrammes sur Mᵐᵉ de Maintenon dans une pièce intitulée la fausse Prude, on les mit à la porte en 1693 et leur théâtre resta fermé jusqu’à la Régence. Précédemment les confrères de la Passion qui n’étaient plus comédiens du tout, mais dont l’association, en tant que confrérie de charité, était demeurée propriétaire de la salle, avaient été supprimés par édit de 1677 et leurs revenus affectés à l’entretien des Enfants Trouvés.
La salle abrita ensuite la comédie italienne, c’est-à-dire sous le même titre, la musique italienne et l’opéra comique français, jusqu’à la construction de la salle de la rue de Choiseul; tout était fini alors, le vieux théâtre de l’hôtel de Bourgogne avait vécu. En 1783, au moyen de quelques travaux d’aménagement il devint la halle aux cuirs, jusqu’à l’éventrement du quartier pour le passage de la rue aux Ours ou Étienne-Marcel, qui fit soudain reparaître au jour le donjon des ducs de Bourgogne.
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ANCIENS ANIMAUX SYMBOLIQUES DES ÉVANGÉLISTES DE LA TOUR SAINT-JACQUES.—AUJOURD’HUI DANS LE JARDIN DE CLUNY.
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HÔTEL SAINT-AIGNAN, RUE VIEILLE-DU-TEMPLE
II
MANOIR DIT DE LA REINE BLANCHE AU FAUBOURG SAINT-MARCEL

L’hôtel de Cluny, Guise, Soubise.—Marguerite ou Miséricorde?—Les mauvais garçons de Pierre de Craon.—L’assassinat de Clisson.—MM. de Guise, rois de la très sainte Ligue.—La citadelle des Ligueurs.—Le Balafré aux Barricades.—Mˡˡᵉ de Montpensier.—L’hôtel aux Soubise.—Le séjour Barbette.—La reine Isabeau.—Meurtre du duc d’Orléans.—La lampe du meurtrier.—Savoisy.—L’hôtel du roi de Sicile.—Mᵐᵉ de Lamballe à la Force.
AU quartier du Temple, dans la rue du Chaume qui continue la rue de l’Homme-Armé, le connétable Olivier de Clisson en 1370 éleva pour «soi demeurer pendant ses séjours à Paris» un hôtel point trop éloigné de l’hôtel royal Saint-Paul, un peu en dehors de l’ancienne enceinte de Philippe-Auguste, remplacée depuis peu par la muraille d’Étienne Marcel.
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PORTE DE L’HÔTEL DE GUISE, MAINTENANT PALAIS DES ARCHIVES
Cet hôtel de Clisson, modifié et augmenté, devint plus tard l’hôtel de Guise et tint en cette qualité une place considérable dans l’histoire de Paris, en reprenant dans les troubles du XVIᵉ siècle, le rôle de l’hôtel de Bourgogne dans les guerres civiles du XVᵉ siècle. Modifié encore, reconstruit, il fut au XVIIIᵉ siècle l’hôtel Soubise et il est maintenant le palais des Archives. Après avoir fait de l’histoire, il abrite ce qui en est le résidu aujourd’hui, gardant entre ses murs toutes les innombrables et précieuses paperasses, chartes, diplômes, dossiers, lettres, etc., poussière des siècles vécus, lave refroidie des Révolutions, dernières traces de tant de grands faits, de nobles ou criminelles actions, de grands travaux et d’intrigues tortueuses, d’événements lointains qui ont passionné les esprits, terrifié ou réjoui les cœurs, fait couler les larmes et le sang des générations successives...
De l’hôtel de Clisson il reste la porte, une belle entrée d’aspect militaire comme il convenait à une demeure de connétable, une haute ogive protégée par deux tourelles en encorbellement. La tourelle de droite a bien été un peu attaquée et amaigrie par les architectes du siècle dernier, à qui nous devons savoir gré d’avoir oublié de la démolir, mais la porte du connétable n’en souffre pas trop; les deux écussons peints au-dessus de la voûte portent les armes de la maison de Guise compliquées d’armoiries d’alliances et de chiffres.
Plus haut, se voit gravée dans la pierre une grande M, initiale mystérieuse sur laquelle on a beaucoup disserté. A Josselin en Bretagne, dans l’église où dort le connétable sous un beau tombeau mutilé, l’M se trouve partout, alternant avec des Marguerites presque effacées, c’était l’initiale de Marguerite de Rohan sa femme. D’après la légende de l’hôtel de Clisson, cela voudrait dire aussi Miséricorde et rappellerait un épisode des insurrections parisiennes du règne de Charles VI.
En 1382, au retour de l’expédition victorieuse de Flandre, Charles VI, alors enfant de quatorze ans, trouva Paris en armes, atterré par la nouvelle de la victoire de la noblesse à Rosebecke, alors que les bandes parisiennes s’étaient préparées à joindre leurs efforts à ceux des Flamands. Cette nouvelle révolte des Maillotins fut plus sévèrement châtiée que celle de l’année précédente. Le roi et les princes ses oncles, en trois «batailles», dont Clisson commanda la première, entrèrent dans Paris par les portes rompues et abattues. Clisson avait la main dure et le fit sentir aux révoltés. Après avoir pris tout ce qui avait marqué dans la sédition, et décapité aux Halles les principaux meneurs, on désarma Paris, on enleva les chaînes des rues; il fallut livrer les maillets, arbalètes, vouges, fauchards, et tout les harnois de guerre «et disait-on qu’il y en avait assez pour armer cent mille hommes».
Des bourgeois compromis restaient aux prisons attendant leur sort. Un jour le peuple de Paris fut convié au Palais de Justice. Sur les degrés de la cour un siège avait été élevé pour le petit roi, qu’entouraient ses oncles et ses capitaines et ses conseillers. Le chancelier d’Orgemont prit la parole, semonça véhémentement les Parisiens, rappela toutes leurs séditions et commotions, et les crimes et délits commis dans les désordres, puis arrivèrent les familles des prisonniers, «les dames et demoiselles toutes déchevelées» qui se jetèrent aux pieds du roi criant miséricorde; les oncles du roi, les capitaines en firent autant et le peuple à genoux, nu-tête, de tous les points de la cour du palais, clama de même: Miséricorde!
Alors le roi, comme s’il se laissait attendrir, quitta sa figure courroucée et donna l’ordre de mettre les prisonniers en liberté, changeant les peines encourues en amendes qui servirent à payer les gendarmes. On attribua surtout, dit-on, la clémence royale aux conseils de Clisson et en reconnaissance le peuple, voyant ces M sculptés par Clisson sur sa maison en l’honneur de sa femme, appela cette maison l’hôtel de Miséricorde. Ceci est l’explication de la légende, la vérité est peut-être toute contraire, et le mot miséricorde est plus probablement une ironie des Parisiens se souvenant de la poigne de Clisson dans la répression.
Clisson avait des ennemis mortels; le duc de Bretagne, qui déjà l’avait par trahison tenu en son château de l’Hermine à Vannes et ne l’avait relâché que sur grosse rançon, ce dont il se repentait fort, et le chevalier Pierre de Craon que Clisson avait fait chasser de la cour. Ces deux haines s’entendirent et Pierre de Craon, assuré en tout cas d’un refuge en Bretagne, s’en vint à Paris tendre une embuscade au connétable, se jurant bien de trouver le moyen de réussir l’occision que le duc avait manquée à Vannes.
Au bout de la rue de la Verrerie, derrière l’hôpital Saint-Gervais, c’est-à-dire tout proche de l’hôtel du connétable, par la rue des Mauvais-Garçons et la rue du Murier, Pierre de Craon possédait un logis dans lequel il fit secrètement provision d’armes et d’armures et qu’il pourvut largement de vivres. Ces pourvéances faites, Craon réunit des «compagnons hardis et outrageux»; il les envoya par petites troupes en son hôtel où ils arrivaient de nuit et restaient tapis sans sortir, faisant largement honneur aux victuailles amassées, en attendant l’ouvrage inconnu qui leur était réservé. Quand il y en eut une quarantaine, Craon arriva à son tour, toujours secrètement et s’enferma comme les autres, gardant seulement dehors des espions qui guettaient tous les faits et gestes du connétable.
Enfin l’occasion si patiemment épiée se présenta. Il y avait fête à l’hôtel Saint-Paul, le jour de la Fête-Dieu de 1392, joûtes toute la journée dans les lices de l’hôtel devant les dames, puis festin et danses. Les danses ne finirent qu’une heure après minuit, l’assemblée tout aussitôt se dispersa, chacun s’en retournant au logis. Messire Olivier de Clisson ayant causé longuement avec le roi quitta l’hôtel le dernier, alors que les lumières de la fête s’éteignaient et que tous à l’hôtel se préparaient à dormir. Ses gens et ses chevaux l’attendaient à la porte, ils étaient huit seulement, avec deux torches que les valets allumèrent dès que le connétable fut en selle.
Pierre de Craon avait fait monter ses hommes à cheval et dans la nuit noire s’en était allé s’embusquer au carrefour Baudoyer. La petite troupe du connétable quittant la rue Saint-Paul, tourna au carrefour des rues Saint-Antoine et Sainte-Catherine, maintenant Sévigné; Clisson causait avec un écuyer, il était en train de lui dire: «Je dois demain avoir au dîner chez moi, monseigneur de Touraine, le seigneur de Coucy, messire Jean de Vienne, messire Charles d’Hangiers, le baron d’Ivry et plusieurs autres, or pensez que ils soient tous aisés et que rien n’y ait d’épargné...» lorsque tout à coup retentit en arrière le galop des quarante chevaux de Craon.
En un clin d’œil le cortège du connétable fut bousculé, les deux torches éteintes. Le connétable prit d’abord l’attaque pour une plaisanterie du duc d’Orléans, il cria aux assaillants: Monseigneur, par ma foi, c’est mal fait, mais je vous le pardonne, car vous êtes jeune...
—A mort Clisson! à mort, ci vous faut mourir, lui répondit un homme de la mêlée.
—Qui es-tu, qui dis de telles paroles?
—Je suis Pierre de Craon!
Et les épées commençaient leur jeu; les gens du connétable et lui-même, dans leurs habits de fête, étaient peu armés, tandis que les hommes de Craon étaient couverts de fer.
—Occirons-nous tout? demandèrent-ils à Craon.
—Oil, tous ceux qui se mettront en défense.
Les gens de Clisson furent vite à terre ou jetés de côté, dans le noir de la rue; le connétable se défendait de son mieux avec une courte épée contre les coups qui pleuvaient dru sur lui. Par bonheur l’obscurité le protégeait un peu, et d’un autre côté les hommes de Craon qui venaient seulement d’apprendre à quel illustre personnage ils s’attaquaient, s’en trouvaient fort troublés. Clisson ferraillant toujours, déjà meurtri et blessé par tout le corps, se maintenait à cheval. Un coup formidable asséné sur la tête le renversa enfin. Il tomba juste dans la porte d’un boulanger qui préparait son pain et qui au terrible fracas des épées venait d’entrebâiller son huis. Sous le poids du corps roulant à terre, la porte s’ouvrit toute grande et le connétable resta sans mouvement, la tête dans la maison du boulanger épouvanté, les jambes dans la rue.
Craon hésita un moment, il n’osa descendre pour voir si l’œuvre était bien achevée.—Allons, dit-il, nous en avons assez fait, s’il n’est pas mort, il mourra du coup féru à la tête!...
Et toute la troupe fila au grand trot vers la porte Saint-Antoine pour s’échapper. Or toutes les portes de Paris, depuis la révolte des Maillotins, avaient été enlevées, précisément sur le conseil du connétable. Si elles avaient pu être closes comme jadis à la nuit, jamais Craon n’aurait osé tramer son attentat, arrêté par l’impossibilité de sortir une fois le coup fait. «Or considérez comme les choses adviennent, dit Froissart, le connétable avait cueilli la verge dont il fut battu.» Craon, sorti sans difficulté par la porte Saint-Antoine, poussa tout d’une traite jusqu’à Chartres, y trouva des chevaux préparés et continua de la même allure jusqu’au château de Sablé.
Criblé de blessures et la tête pleine de sang, Clisson gisait dans la boutique du boulanger, on le croyait bien mort et l’on avait couru prévenir à l’hôtel Saint-Paul, d’où le roi partit immédiatement en robe de chambre, avec quelques chambellans et des gens d’armes, torches allumées, et tout ce monde vint remplir la rue et la petite boutique du boulanger. Cependant Clisson, que l’on avait déshabillé pour visiter ses plaies, donnait quelques faibles signes de vie, au grand étonnement de ses gens.
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LE CONNÉTABLE DE CLISSON RAPPORTÉ A SON HOTEL, RUE VIEILLE-DU-TEMPLE
Imp. Draeger & Lesieur, Paris
—Connétable, comment vous sentez-vous? demanda le roi se penchant sur ce corps tout sanglant qui remuait encore.
—Cher sire, petitement et faiblement, murmura le connétable.
—Qui vous a mis en cet état?
—Sire, c’est Pierre de Craon, traîtreusement...
—Connétable! je le jure, jamais chose ne sera si bien et si fort vengée! Or tôt, aux médecins et surgiens d’abord!...
Déjà les médecins de l’hôtel Saint-Paul accouraient. Ils examinèrent longuement et pansèrent les blessures dont le connétable était navré par tout le corps. Par chance miraculeuse, aucune n’était mortelle, le grand nom de Clisson, jeté subitement aux assassins, avait pour ainsi dire amolli leurs bras; néanmoins le connétable eût été achevé sous les pieds des chevaux, si la porte du boulanger ne s’était ouverte quand il tomba sous le grand coup porté par Craon.
—Dans quinze jours, dirent les médecins au roi bien heureux, nous vous le rendrons chevauchant!
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UN COIN DE LA COUR DE L’HÔTEL DE MAYENNE-D’ORMESSON RUE SAINT-ANTOINE
On sait comment Craon ne fut pas rattrapé par le prévôt de Paris lancé sur ses traces, comment n’estimant point le château de Sablé asile assez sûr quand il apprit que le connétable n’était pas mort, il se réfugia près du duc de Bretagne, comment, la guerre ayant été déclarée à ce duc, Clisson guéri et le roi déjà malade, s’obstinant malgré sa faiblesse, menèrent l’armée vers la Bretagne, et comment se déclara dans la forêt du Mans la folie de Charles IV.
Que de maux découlèrent de ce meurtre manqué rue Culture-Sainte-Catherine: les longues guerres civiles pendant la démence du roi et la jeunesse de Charles VII, la lutte des princes s’arrachant villes dévastées et provinces ravagées, les féroces massacres des partis, cruelles meurtrissures auxquelles vinrent s’ajouter encore les désastres de la guerre anglaise, comme pour achever de faire un cadavre de la France pantelante.
Pierre de Craon ne fut pas pris; mais il eut tous ses biens confisqués, son logis de Paris fut rasé et l’emplacement ajouté au cimetière Saint-Jean; la ruelle qui longeait les murs du logis et dont il reste un fragment, prit alors, pense-t-on, le nom de rue des Mauvais-Garçons. Plus tard Craon repentant fit, en signe d’amende honorable, élever dans le cimetière, à l’endroit où avait été sa maison, une croix de pierre portant son nom et l’aveu de son crime.
L’hôtel de Clisson, après avoir passé dans diverses mains, devint en 1553 la propriété d’Anne d’Este, femme de François de Lorraine, duc de Guise. Les Guises, par diverses adjonctions et bâtisses agrandirent considérablement l’ancien logis de Clisson et formèrent le très haut et très vaste hôtel à deux grandes cours, avec jardins derrière et sur les côtés, que l’on peut voir sur le plan de Paris de Gomboust, tenant déjà tout le pâté de bâtiments de la rue des Quatre-Fils à la rue des Francs-Bourgeois.
Dans cet immense hôtel magnifiquement installé et meublé, orné de peintures murales du Primatice, décoré de tapisseries merveilleuses qui étaient, d’après Sauval, avec celles du Vatican et du Louvre, les plus belles du monde, les Guises tenaient une véritable cour et pouvaient loger une suite considérable de gentilshommes attachés à leur fortune, garnison qui s’augmenta, aux jours critiques, de soldats et de partisans nombreux.
A François de Guise, défenseur de Metz, assassiné sous Orléans par Poltrot de Méré, succéda Henri de Guise le Balafré qui devait périr à Blois. Dans l’Etat bouleversé par les factions, au moment le plus terrible des guerres de religion, la maison de Guise si rapidement élevée, n’ayant plus de frein à ses ambitions, pouvait tout espérer. Elle avait déjà les cœurs d’une bonne partie des Français détachés des Valois dégénérés; Paris conquis par ses curés et ses prédicateurs, par les meneurs fanatiques, était Guisard. Les Guises pouvaient nourrir l’espoir de culbuter les fils de l’italienne Catherine de Médicis, de rejeter en sa Gascogne ou supprimer le Béarnais, cet Henri de Bourbon que Charles IX avait épargné à la Saint-Barthélemy, puis, cet héritier du trône écarté, d’enlever le trône de France au roi des Mignons, à cet Henri III méprisé, que les ciseaux de la duchesse de Montpensier comptaient bien tonsurer pour en faire frère Henri de Valois.
En ces années tumultueuses, de 1560 à 1594, l’hôtel de Guise est une citadelle rivale du Louvre. C’est là que les ligueurs prennent le mot d’ordre, les gens de robe, intrigants, parlementaires ou sorbonnistes, les gens d’épée cherchant le bon parti, les bourgeois remuants, les terribles Seize. Le fil de toutes les intrigues secrètes aboutit ici et c’est d’ici que part le signal de toutes les complications qui viennent embrouiller et compléter l’anarchie du pauvre royaume.
Autant et plus que le Louvre, l’hôtel de Guise a trempé dans le sang de la Saint-Barthélemy; la tentative d’assassinat de Maurevel sur Coligny y fut tramée, et c’est le duc de Guise, dans son hôtel changé en place de guerre et rempli de soldats, qui organisa le massacre, donna l’ordre au prévôt des marchands et aux échevins de préparer leurs gens.
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LES PRÉDICATEURS DANS LE JARDIN DES JACOBINS DE LA RUE SAINT-JACQUES, SOUS LA LIGUE
AU FOND LES ÉCOLES SAINT-THOMAS, DÉMOLIES VERS 1850
Aux coups du tocsin l’hôtel de Guise s’ouvre et lâche par la ville ses bandes de forcenés, tandis que Guise lui-même à la tête d’une forte troupe marche sur la maison de l’amiral pour faire exécuter sous ses yeux ce que Maurevel avait manqué deux jours auparavant.
Pendant les années qui suivent, Guise est aussi roi, sinon plus, que cet Henri III pour lequel il ne cache pas son mépris. Les gentilshommes de l’hôtel de Guise insultent journellement les mignons du roi et lui tuent les plus aimés, Quélus et Maugiron, tombés dans le fameux duel de trois contre trois, aux Tournelles près de la Bastille. Guise est le vrai roi de la ville de Paris, le roi de la très sainte Ligue dont il tient tous les fils avec ses frères Mayenne et le cardinal de Guise, jouant même avec adresse, pour l’opposer au roi de Navarre, de son oncle le cardinal de Bourbon. De ce vieillard, ils ont l’air de faire l’héritier éventuel du trône, dont chaque pas semble les rapprocher, pas assez vite cependant au gré de l’impatience de la sœur des Guise, l’ardente et vindicative duchesse de Montpensier, qui, à elle seule, suffirait à entretenir toutes les intrigues, toutes les machinations de la maison, à maintenir à la température voulue, dans la cuve parisienne, le bouillonnement des passions révolutionnaires savamment malaxées.
L’heure étant venue, l’insurrection parisienne étant bien préparée, tous les rôles sus, le plan des barricades, faites de tonneaux remplis de terre, adopté, les chefs de quartier nommés, les capitaines guisards introduits et cachés, le duc de Guise malgré la défense du roi entre dans Paris. C’est un triomphe, une ovation sans fin, de la porte Saint-Denis à l’hôtel de Soissons où tout d’abord il se rend pour saluer la reine mère. Puis il a l’audace de se présenter au Louvre, où peu s’en faut qu’il ne trouve ce qui l’attend à Blois.
—Sire, tenez-vous M. de Guise pour votre ami ou votre ennemi, dit au roi le colonel des gardes Alphonse d’Ornano, il ne faut qu’un mot sans vous en donner autrement peine et je vous apporte aujourd’hui sa tête à vos pieds.
Mais Henri III ne dit pas le mot, il n’ose, cette fois. Il ne se sent pas assez fort dans Paris, au milieu de ce peuple dont il a entendu jusque sous ses fenêtres les cris d’amour frénétiques pour les Guises—«de qui la France, a-t-on dit, est folle car c’est trop peu dire amoureuse».
Rentré à l’hôtel de Guise, le Balafré prend les dernières mesures pour le corps à corps avec le roi; l’hôtel de Guise devient un arsenal et un quartier général. Dans le jour ce ne sont qu’allées et venues de gentilshommes, de curés, de capitaines et de bourgeois; les meneurs populaires sont les plus caressés par les princes lorrains. Pendant la nuit on amène à l’hôtel grande provision d’armes. Le roi de son côté fait venir des troupes.
Le jeudi 12 mai 1588, la mine éclate, un immense réseau de barricades couvre la ville. Tout le monde marche sous la direction des dixeniers et quarteniers, dans la fumée des arquebusades; les suisses sont cernés, culbutés et désarmés. Guise toute la journée resta aux fenêtres de l’hôtel de Guise surveillant son œuvre et occupé à donner des ordres. A quatre heures, la révolte étant partout maîtresse et les troupes qui n’étaient pas prisonnières rabattues sur le Louvre, Guise sortit de son hôtel en pourpoint blanc tailladé, avec une suite de gentilshommes. Les rues autour de l’hôtel sont pleines de monde, à sa vue c’est une frénésie d’enthousiasme, les gens des barricades, la foule qui se presse, bourgeois et bourgeoises, l’acclament. «Il ne faut plus lanterner, crient des gens, il faut le mener à Reims!» On l’étourdit par les rues de tant de cris de: Vive Guise! qu’il ne fait que lever son grand chapeau et qu’il feint d’en être fâché. «Mes amis, c’est assez, messieurs, c’est trop, criez vive le roi!»
Il est presque au but maintenant, il ne reste plus pour achever l’œuvre que la suppression d’Henri III et c’est, il y compte bien, ce que les Parisiens fanatisés vont faire sans qu’il ait besoin d’y mettre la main. Déjà des gens à lui excitaient le peuple à compléter sa victoire par la prise du Louvre.
—Allons prendre et barricader ce bougre de roi dans son Louvre! criait-on aux carrefours changés en places d’armes.
Toute la nuit se passe ainsi tumultueuse, les bourgeois de la Ligue ont saisi les portes de la ville, ce qui permet aux partisans des Guises d’accourir; ils s’emparent de l’Hôtel de Ville et de l’Arsenal et bloquent la Bastille; les barricades touchent le Louvre et tout semble présager une grande attaque du château.
Ce vendredi la reine-mère monte en sa chaise et, péniblement, à travers la foule armée, à travers les retranchements des rues «si dru semés» où elle obtient difficilement passage, elle se dirige vers l’hôtel de Guise, quartier général de l’insurrection déchaînée. Elle tente une dernière démarche auprès du duc de Guise, le suppliant d’éteindre tant de feux allumés et de venir s’entendre avec le roi disposé à toutes les concessions. Le duc de Guise répond froidement qu’il n’y peut plus rien, que le peuple est un taureau échappé qu’on ne peut plus retenir: il déplore l’état des choses, mais quant à aller au Louvre il s’y refuse absolument, ne voulant se mettre à la merci de ses ennemis.
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TOURELLE HEROUET, RUE VIEILLE-DU-TEMPLE
Cette démarche cependant sauve peut-être le roi, car pendant ces négociations, les colonnes ligueuses qui se préparent à marcher sur le Louvre ne reçoivent point les ordres de Guise et l’appoint de soldats dont le courage éprouvé doit donner de la vigueur à l’attaque. Guise tergiverse et va laisser échapper la proie qu’il tient presque en sa main. Henri III, prévenu par sa mère, comprend que s’il reste un instant de plus il est perdu, et il se décide à une fuite précipitée.
Jamais plus il ne remettrait le pied dans Paris; il ne devait le revoir que de loin, des hauteurs de Saint-Cloud quand il essaya de tenir son serment d’y rentrer par la brèche. Mais alors l’arrêta le couteau du cordelier Jacques Clément, mis en la main du moine par la duchesse de Montpensier qui, à la journée des Barricades, n’aurait pas eu les hésitations de son frère.
Dans son journal, l’Estoile raconte qu’à la nouvelle de cette fuite qui renversait tous les plans des Guisards, «un quidam dit que les deux Henri avaient tous deux bien fait les ânes,» l’un pour n’avoir pas eu le cœur d’exécuter ce qu’il avait entrepris, c’est-à-dire de faire tuer Henri de Guise à sa visite au Louvre et fait donner sérieusement ses troupes dès le commencement du soulèvement, et l’autre pour avoir le lendemain laissé échapper la bête qu’il tenait en ses filets.
L’hôtel de Guise, n’ayant point réussi à force ouverte, reprit sa politique de feintes et de machinations, qui devaient bien étonner le bon badaud ligueur ne voyant pas plus loin que le bout de sa hallebarde; le duc de Guise pour reprendre contact avec le roi réfugié à Chartres, ouvrit les négociations par une singulière ambassade, une procession de capucins conduite par frère Ange, un Joyeuse qui s’était fait moine et qui plus tard redevint homme d’épée. C’était une procession ridicule ou plutôt une mascarade.
En tête des Capucins, frère Ange déguisé en Jésus-Christ couronné d’épines lié et garrotté, marchait sous les coups de fouet entre deux femmes représentant Marie et Madeleine; des soldats venaient derrière en costumes burlesques, portant en guise de casques des marmites renversées et brandissant de vieilles armes rouillées.
On négocia; par un accord signé entre le roi et les princes, le duc de Guise fut nommé lieutenant général du royaume. S’y croyant tout autant qu’à Paris le maître de la situation, il alla aux États réunis à Blois, où les élections avaient envoyé une majorité ligueuse, où le président du Tiers était La Chapelle-Marteau, un des Seize, un des chefs de la journée des barricades, devenu prévôt des marchands de par les Guise.
Cette fois le roi osa et deux des Guise périrent, le Balafré et le cardinal.
A l’hôtel de Guise il ne restait plus que Mayenne et la duchesse de Montpensier; la déchéance du roi fut proclamée dès qu’arriva la nouvelle du meurtre et Mayenne, prenant la présidence du conseil général de l’Union, se nomma lieutenant général. Paris vécut dans l’effervescence révolutionnaire, on pendit, on emprisonna les royaux et les politiques, pendant que l’armée de Mayenne manœuvrait autour de Paris contre l’armée royale formée des troupes combinées d’Henri de Valois et d’Henri de Navarre. Quand, à la fin de juillet 1589, les deux rois vinrent attaquer Paris, les Seize firent «reserrer» en toutes les prisons de Paris environ trois cents bourgeois des plus apparents et notables, pris comme otages, et la duchesse de Montpensier, à l’hôtel de Guise, eut des conférences avec le petit cordelier Jacques Clément amené par le prieur Bourgoin. Bien caressé et catéchisé, enflammé par des promesses de toutes sortes, celui-ci s’en alla résolument à Saint-Cloud, et son couteau vengea l’assassinat de Blois.
L’hôtel de Guise savourait la joie de la vengeance; la duchesse et ses gentilshommes prirent l’écharpe verte en signe d’allégresse, mais tout n’était pas fini, car il restait Henri de Navarre devenu le grand adversaire. Celui-ci après sa victoire d’Ivry revint attaquer Paris. Dans la ville assiégée, affamée, affolée, le foyer révolutionnaire entretenu par les Guises flamba si fortement, devint si dangereux, les Seize, en vrai comité de salut public, poussés par le curé Boucher qui était une sorte de Marat pensionné par l’Espagne, allèrent si loin dans leurs fureurs démagogiques que Mayenne les voyant dépasser de beaucoup ses plans, dut se hâter d’intervenir et de faire pendre quelques-uns de ceux qu’il avait précédemment le plus caressés.
Mais après cinq années encore d’agitations, l’hôtel de Guise d’où sont sortis tant de maux pour la France et pour Paris en particulier, ce palais de la Ligue responsable de toutes les horreurs déchaînées, des férocités de la populace guisarde, de la guerre civile, de l’appel aux Espagnols, de la terrible famine du siège, l’hôtel de Guise est enfin vaincu.
Le fils du Balafré et Mayenne lui-même peu après, essoufflé par cinq années de campagnes, firent leurs accommodements avec Henri IV victorieux partout, maître de Paris, oint de la Sainte-Ampoule et rentré dans le giron de l’Église catholique. L’hôtel de Guise humilié, déçu dans ses ambitions n’est plus ce quartier général de la rébellion qu’il a été tant d’années; Mayenne s’en va bâtir un hôtel particulier, en face de celui de Sully son vieil ennemi, dans la rue Saint-Antoine. L’hôtel de Guise, silencieux maintenant, reste pendant un siècle encore aux mains des descendants du Balafré, seigneurs opulents qui ont renoncé aux grands rêves et dont l’ambition ne trouble plus l’État. On ne loge plus de conspirateurs à l’hôtel de Guise, ses immenses bâtiments que la foule des traîneurs d’épée ne remplit plus, donnent l’hospitalité à des protégés de la maison de Lorraine, à de tranquilles gens de lettres, entre lesquels Corneille pendant quelque temps.
En 1700, l’hôtel passa aux princes de Soubise. Alors tombèrent les vieilles murailles pour la transformation du terrible hôtel, à l’aspect grave et solide, en un palais XVIIIᵉ siècle largement ouvert, somptueusement orné et décoré. Il ne resta pour rappeler le temps des Guises qu’un bel escalier de pierre dont la rampe de fer est ornée de croix de Lorraine. Les parties de murailles que l’on conserva furent transformées et complètement déguisées par de nouvelles dispositions et par une décoration à la mode nouvelle. Portique à colonnes corinthiennes, vaste cour d’honneur encadrée d’une colonnade à terrasse, grande façade avec fronton central, statues et sculptures diverses; appartements magnifiques dont la décoration est due à Germain Boffrand, boiseries splendides, plafonds, trumeaux, bas-reliefs, dessus de portes, on trouve là toute la grâce, toute l’élégance du XVIIIᵉ siècle. Tout cela, quand arriva la Révolution, allait être mis en vente par les créanciers des Soubise.
Un moment, la Révolution triomphante vint réveiller à l’hôtel de Guise l’écho des anciennes séditions. Un jour des gens armés envahirent les cours, c’étaient les vainqueurs de la Bastille qui venaient entasser dans l’hôtel quarante-cinq milliers de poudre trouvés dans la forteresse. Les poudres parties, des ateliers divers pour l’armement de la nation les remplacèrent, avec un détachement de hussards Chamboran casernés dans les parties disponibles.
Enfin l’Empire, en 1808, achète l’hôtel Soubise en même temps que l’hôtel de Rohan qui le touche par les jardins. Il fait de celui-ci l’Imprimerie nationale et donne à celui-là son affectation actuelle de grand dépôt des Archives nationales et d’École des Chartes.
Tout près de ce logis de Clisson et des Guises, s’élevait l’hôtel d’un riche financier du XIVᵉ siècle, Étienne Barbette, prévôt de Paris et argentier ou surintendant des finances de Philippe le Bel. C’était un Séjour, un manoir de campagne situé en dehors de l’enceinte de Philippe-Auguste, près de la porte de la rue Vieille-du-Temple, qu’on appelait en raison de ce voisinage porte Barbette.
L’hôtel entouré de jardins était très considérable, les financiers de tout temps ont fait imprudemment étalage de leurs richesses, qu’à tort ou à raison, et très souvent à raison, on considérait comme mal acquises. Ces questions de finances, d’impositions, tailles et aides levées irrégulièrement et arbitrairement, c’est la grosse cause de discordes entre les peuples et les rois; il était bien difficile d’y apporter remède et d’améliorer le système de répartition et de perception, à cause des privilèges de classes, des différences de traitement des provinces et de la confusion des franchises, coutumes, immunités. C’est la cause directe ou indirecte de presque toutes les séditions. Les financiers haïs par les peuples, qui voient tous ces ruisseaux d’argent converger vers leurs coffres, soupçonnés par les princes qui les accusent d’en arrêter au passage une trop forte partie, ont souvent payé fort cher leurs malversations. Les hôtels et châteaux construits par eux témoignant imprudemment d’une opulence acquise aux dépens de l’épargne des peuples et de la bourse du roi, leur ont attiré souvent de terribles mésaventures et sont rarement passés à leurs héritiers.
Philippe le Bel, ayant usé de toutes les ressources de l’impôt, s’en était pris aux monnaies, dont il diminua le titre à plusieurs reprises au grand dommage et embarras de tous en général; cela créa une question des loyers qui poussa enfin à bout l’irritation du peuple. Les loyers, convenus en ancienne et loyale monnaie devaient-ils être payés en monnaie altérée, ayant perdu une forte partie de sa valeur? Les locataires disaient oui et les propriétaires non. Tous avec autant de raison. Cette question d’argent tourna en émeute. Le populaire se porta sur la courtille Barbette, mit le feu à l’hôtel et détruisit tout ce qu’il pouvait détruire, jusqu’aux arbres du jardin.
A la fin du XIVᵉ siècle, au séjour Barbette réédifié, habitait la reine Isabeau de Bavière qui au milieu d’une petite cour dissolue, menait toujours sa vie de faste et de désordres. Cette vie licencieuse bien connue de tous, ces fêtes masquées, ces déportements dont l’écho dépassait les murs du séjour Barbette, devinrent un tel scandale public qu’un jour un moine Augustin nommé Jacques Legrand osa, dans un sermon solennel prêché devant la reine et s’adressant à elle, se faire l’interprète de l’indignation générale.—«Je voudrais, dit-il, noble reine, ne rien vous dire qui ne vous fut agréable mais votre salut m’est plus cher que vos bonnes grâces; je dirai donc la vérité, quels que doivent être vos sentiments à mon égard. La déesse Vénus règne seule en votre cour; l’ivresse et la débauche lui servent de cortège et font de la nuit le jour, au milieu des danses les plus dissolues. Ces maudites et infernales suivantes qui assiègent sans cesse votre cour corrompent les mœurs et énervent les cœurs... Partout, noble reine, on parle de ces désordres et de beaucoup d’autres qui déshonorent votre cour.»
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UNE PORTE DANS LA COUR DE LA MAISON RUE DU JOUR Nº 25
Ce dur langage ne pouvait être bien reçu, Isabeau et les dames de sa suite se récrièrent, mais aux reproches le moine répondit plus bravement encore, sans se soucier de la colère des familiers de la reine qui parlaient de le faire jeter à l’eau.
En ce petit séjour Barbette, très vaste hôtel qui tenait tout le carré formé aujourd’hui par les rues Vieille-du-Temple, des Francs-Bourgeois, Payenne, du Parc-Royal et de la Perle, avec l’entrée principale rue Vieille-du-Temple,—Isabeau en relevailles d’un enfant mort en naissant, reçut le 20 novembre 1407, la visite du duc d’Orléans, pour le moment trop lié avec elle et qui resta à souper. Ce souper devait lui coûter la vie. C’était l’occasion attendue depuis longtemps par le duc de Bourgogne. Assez tard dans la soirée, un valet de chambre du roi, acheté par Jean sans Peur, vint demander le duc d’Orléans et lui dit que le roi l’envoyait quérir hâtivement pour choses importantes.
Le duc immédiatement fit seller sa mule et quitta l’hôtel Barbette, suivi seulement de deux écuyers montés sur le même cheval et de quatre ou cinq valets porteurs de torches, car il était venu en petite compagnie. Ils avaient à peine fait quelque chemin dans la rue obscure et déserte, que soudain de l’ombre d’une ruelle il leur tomba sur le corps dix-huit hommes, les uns à pied, les autres à cheval. Dès la première poussée un coup de hache abattit la main du duc d’Orléans qui n’avait pu se mettre en défense et criait: «Je suis le duc d’Orléans!»
—C’est ce que nous demandons! à mort! à mort!
En un instant le duc fut jeté à bas de sa mule et percé de coups. Retourné à terre par les assaillants et encore terriblement martelé, il mourut la tête écrasée, projetant sa cervelle sur les pavés, et avec lui périt un de ses écuyers, un jeune Allemand qui, renversé aussi en le défendant, se coucha sur son maître pour lui servir de bouclier.
Au bruit le cheval qui portait les deux écuyers avait pris peur et s’était emballé; lorsque à une certaine distance ils purent se rendre maîtres de leur monture, les deux écuyers revinrent sur leurs pas et arrêtèrent en route la mule du duc.
Les maisons noires s’éclairaient çà et là de lumières, on s’éveillait au bruit, mais on n’osait bouger. Les deux écuyers s’approchèrent du groupe des assassins acharnés encore sur les cadavres; on leur cria de reculer s’ils ne voulaient subir le sort des autres, puis, la besogne bien terminée, les meurtriers s’échappèrent en criant au feu, et en jetant des chausse-trapes derrière eux pour empêcher la poursuite.
En même temps, pour augmenter le désordre, un des leurs mettait le feu à la maison de l’image Notre-Dame touchant au séjour d’Isabeau, où ils avaient vécu cachés depuis dix jours, commandés par un sieur Raoullet d’Octonville, ennemi particulier du duc, et par Guillaume et Thomas Courteheuse.
On a prétendu que le duc de Bourgogne lui-même avait pris sa part de l’exécution du crime afin d’être bien sûr qu’il réussirait mieux que celui de Pierre de Craon. Ce qui est certain, c’est que les meurtriers allèrent lui rendre bon compte de l’affaire à la tour Mauconseil, et qu’il les fit partir déguisés pour son château de Lens, en même temps qu’il s’éloignait de Paris après l’aveu de son crime.
Le tumulte était grand autour de l’hôtel Barbette, les gens de la reine arrivaient criant au meurtre, on se précipitait vers l’hôtel d’Orléans et aussitôt accouraient serviteurs et chevaliers armés à la hâte. La reine Isabeau, prise de peur, s’était jetée en sa litière et s’était fait porter à l’hôtel Saint-Paul, pendant que l’on enlevait le cadavre pour le conduire au milieu des gémissements, d’abord chez le maréchal de Rieux dans l’hôtel remplacé au XVIIᵉ siècle par l’hôtel Amelot de Bizeuil ou des Ambassadeurs Bataves, puis en l’église Saint-Guillaume des Blancs-Manteaux.
Ce meurtre qui fut le coup de tonnerre annonçant la grande lutte entre Armagnacs et Bourguignons et qui amena tant de malheurs sur le pays, avant d’être expié par la mort de Jean sans Peur tombant à son tour sous les haches et les épées au pont de Montereau, eut lieu dans la rue des Francs-Bourgeois, probablement devant un petit passage bordé de vieux murs et de bâtiments en encorbellement, subsistant peut-être des dépendances de l’hôtel Barbette.
Un peu plus d’un siècle après la reine Isabeau, l’hôtel Barbette reçut dans ses murs une autre femme célèbre, une reine encore, mais de la main gauche, Madame Diane de Poitiers, femme de Louis de Brézé grand sénéchal de Normandie. A sa mort l’hôtel Barbette trop vaste pour être conservé intact fut vendu en plusieurs lots. En 1563, les rues Barbette, du Parc-Royal et des Trois-Pavillons,—celle-ci maintenant Elzévir et qui s’appela aussi rue de Diane,—passèrent à travers le vaste ensemble de constructions ayant formé la courtille Barbette. Il subsista une partie des anciens bâtiments formant des hôtels particuliers comme l’hôtel d’Estrées, marqué sur le plan de Gomboust, logis appartenant au maréchal d’Estrées, père d’une troisième beauté célèbre, maîtresse royale encore, de la Belle Gabrielle qui attacha son nom à tant de maisons, nids d’amour éparpillés dans Paris, où elle recevait la visite du Vert Galant, l’amant officiel, et aussi, dit-on, de plusieurs autres galants, traîtres à leur roi. C’est en cet hôtel d’Estrées, reste des anciens hôtels d’Isabeau et de Diane de Poitiers, que l’Empire plaça la maison-mère des demoiselles de la Légion d’honneur.
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LE PUITS DE L’ANCIEN SÉJOUR D’ORLÉANS ET DE L’ABRI-COYCTIER, SUBSISTANT COUR DE ROUEN
La maison formant le coin des rues Vieille-du-Temple et des Francs-Bourgeois porte sur l’angle une magnifique tourelle à pans coupés, la plus jolie de celles qui nous restent à Paris, gracieusement décorée et ciselée d’arcatures ogivales. Tourelle et maison avaient bien souffert; le poids du Temps s’était fait sentir, les affectations diverses avaient forcément amené bien des modifications, mais une restauration récente a rendu son comble effilé à la tourelle et rétabli certaines fenêtres dénaturées. Logis et tourelle ne datent point d’Étienne Barbette, ils n’ont même pu faire partie du séjour d’Isabeau, mais probablement ont été construits plus tard sur quelque dépendance de ce séjour.
Un autre hôtel princier s’élevait dès le XIIIᵉ siècle sur les rues du roi de Sicile et Pavée. Le roi de Sicile qui lui avait donné son nom était Charles, frère de saint Louis. A la fin du XIVᵉ siècle, l’hôtel appartenait au roi Charles VI. Près de là, demeurait le favori Savoisy, compagnon de jeunesse de Charles VI, en croupe de qui le roi, lors de l’entrée solennelle de la reine Isabeau, s’en allait incognito courir les rues de Paris pour jouir de la fête, ce qui lui attira dans la presse quelques horions de bourgeois bousculés.
Savoisy eut avec l’Université une affaire qui tourna mal pour lui. Un jour que les Écoles allaient en procession générale à Sainte-Catherine du Val des Ecoliers, le cortège se heurta aux gens de Savoisy menant leurs chevaux boire à la Seine. Une querelle s’engagea, les gens de Savoisy chevauchèrent raidement à travers la procession, renversèrent et blessèrent quelques personnes, puis non contents de cela, étant rentrés à l’hôtel s’y armèrent et revinrent tomber sur les écoliers qu’ils poursuivirent jusque dans l’église. Alors une vraie bataille s’engagea, par leur nombre, les écoliers finirent par avoir raison des assaillants à leur tour fortement étrillés.
Très irritée de l’offense, l’Université s’en alla en corps à l’hôtel Saint-Paul réclamer vengeance, reprenant, en cas de non-satisfaction, sa grande menace de quitter Paris. A cette époque de tiraillements politiques aigus, quand les ducs d’Orléans et de Bourgogne se disputaient le gouvernement, Dame Université était une puissance qu’il importait d’avoir pour soi, aussi eut-elle pleine et entière satisfaction. Pour l’offense faite par ses gens, Savoisy fut, par arrêt du conseil, privé de sa charge de chambellan de l’hôtel du roi et banni; on s’en prit aussi à sa maison qui fut rasée de fond en comble.
L’hôtel du roi de Sicile, voisin de cette place vide, eut après une longue et brillante existence un sort plus triste qu’une mort violente. Après avoir appartenu à des princes de sang royal, au duc d’Alençon, il fut acheté en 1390 par Charles VI avant sa démence, alors que ce roi était un jeune prince très chevalereux, passionné d’armes et de tournois et qui donnait les plus grandes espérances; l’hôtel ensuite passa aux rois de Navarre, puis aux Roquelaure, aux comtes de Saint-Paul qui le rebâtirent, au cardinal de Birague qui en même temps qu’il y apportait quelques embellissements fit élever la fontaine de Birague en face Saint-Paul démolie de nos jours; l’hôtel vint enfin aux Caumont la Force, dont il prit le nom.
C’était une magnifique demeure avec de beaux jardins; une partie des bâtiments, après diverses affectations, fut en 1780 transformée en prison pour remplacer le For-l’Evêque et le petit Châtelet. L’hôtel devint la prison de la Force, la Grande Force, avec l’hôtel de Brienne voisin pour annexe appelée la Petite Force.
En cette prison de la Force fut écrouée en 92 la princesse de Lamballe. Elle faillit échapper aux massacres de septembre, grâce au dévouement de quelques amis qui couvrirent d’or quelques-uns des tueurs chargés de la besogne en cette prison; mais la malheureuse femme, sortie des geôles sanglantes à demi folle de terreur, fut saisie à la porte par d’autres assassins qu’on n’avait pas achetés, qui lui coupèrent la tête sur une borne au coin de la rue du roi de Sicile. Non satisfaits, ces cannibales, après que le cadavre dépouillé de ses vêtements fut resté quelque temps exposé aux regards de tous, pendant qu’un perruquier réquisitionné était contraint de friser et poudrer la tête de la malheureuse femme, ouvrirent le corps, enlevèrent le cœur et le placèrent au bout d’une pique pour le promener avec la tête dans tout Paris, du Temple à l’Assemblée, en s’arrêtant pour boire dans des cabarets, où ils déposaient la tête sur le comptoir à côté de leurs verres.
Il n’est rien resté de la Force qui fut démolie en 1840.
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LA PETITE FORCE
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L’HÔTEL SCIPION SARDINI, ÉTAT ACTUEL.
III
LE PRÉVÔT DE PARIS

L’hôtel des Prévôts de Paris.—Hugues Aubryot et les Maillotins.—L’hôtel d’Orléans.—A l’Abri-Coyctier.—Le fief de la Trémouille.—Magnificences de la maison à l’enseigne de la Couronne d’or.—Sa destruction.—L’hôtel des archevêques de Sens.—Tristan de Salazar.—La justice sommaire de la reine Margot.—L’hôtel des abbés de Cluny.—François Iᵉʳ et la veuve de Louis XII.—Les émotions du cardinal de Guise.—Le connétable de Montmorency.—Le manoir de la Salamandre.—Le chancelier Séguier.—Catherine de Médicis.—La kermesse de l’Agio à l’hôtel de Soissons.
ENTRE le lycée Charlemagne et l’église Saint-Paul, dans la cour du passage Charlemagne, subsistent quelques débris notables de diverses époques provenant d’un hôtel des Prévôts de Paris. Ce sont des restes de façades de la Renaissance et du XVIIᵉ siècle, à côté d’une tour d’escalier à pans coupés dont les larges fenêtres sont encadrées d’une haute ogive. Un corps de logis de la Renaissance, assez important, a été démoli récemment.
Les prévôts de Paris, magistrats royaux dont les fonctions étaient importantes et qui représentaient à peu près les préfets actuels, comme le prévôt des marchands représentait un maire, ne devaient pas, suivant une très sage ordonnance de saint Louis, être pris parmi les Parisiens d’origine. Le siège de leur juridiction était le Châtelet, mais généralement en entrant en charge, ils quittaient leur domicile particulier pour s’en aller habiter l’hôtel des Prévôts, à proximité du logis royal de Saint-Paul.
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L’HÔTEL DES PRÉVÔTS, PASSAGE CHARLEMAGNE, ÉTAT ACTUEL
Cette tour d’escalier est le seul débris de l’hôtel primitif bâti par le célèbre prévôt Hugues Aubryot, à l’époque la plus troublée du XIVᵉ siècle. Hugues Aubryot, natif de Bourgogne, arrivant après la répression de la commune de 1358, n’avait pas besogne facile, dans ce Paris encore si profondément remué. Il eut à diriger d’importants travaux, à terminer d’abord la muraille d’Etienne Marcel, cette nouvelle enceinte de la rive droite qui triplait de ce côté l’étendue de la ville et avait été hâtivement élevée en l’espace d’une année seulement, en travaillant nuit et jour, pour mettre la Commune révolutionnaire à l’abri de l’attaque des troupes royales. On n’avait alors probablement, dans la grande presse, cherché qu’à se clore; Hugues Aubryot paracheva les travaux.
Pour compléter le système de défense, il construisit la Bastille Saint-Antoine, forteresse formidable destinée aussi bien à garder le saillant Est de la ville et le quartier de l’hôtel Saint-Paul de toute insulte du dehors, qu’à maintenir au dedans le peuple de Paris, toujours grondant et si prompt à se laisser entraîner aux séditions.
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TOURELLE-ORATOIRE DE L’HÔTEL LA TRÉMOUILLE DÉMOLIE EN 1842
Hugues Aubryot eut encore à ordonner d’autres constructions: la réédification du Petit-Châtelet de Philippe-Auguste qui tombait en ruines, le pont Saint-Michel alors appelé le Pont-Neuf. Mais Aubryot, riche et puissant personnage, administrateur rigoureux, s’était, dans ses multiples et importantes fonctions, attiré de grandes inimitiés. L’orage fondit sur lui après la mort de Charles V. «Sur toutes choses, dit Juvénal des Ursins, avait en grande irrévérence les gens d’église et principalement l’Université de Paris»; s’il s’était attiré l’inimitié des dignitaires de l’Université, les écoliers ne l’aimaient pas non plus, car dans la reconstruction du Châtelet il avait ménagé sous la voûte menant au
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RÉCEPTION D’HOTES IMPORTANTS A L’HOTEL DES ABBÉS DE CLUNY
quartier des écoliers, deux cachots spécialement réservés à Messieurs les étudiants, deux violons que par ironie il appelait Clos-Bruneau et rue du Fouarre, du nom des deux principales rues des études. L’Église et l’Université coalisées préparèrent sa perte. On fit une enquête secrète sur son gouvernement et sa vie «qui était très orde et déshonnête en toute ribaudise, à décevoir femmes partie par force et partie par argent, dons et promesses, et avait compagnie à Juives, et ne croyait pas le Saint Sacrement de l’autel et s’en moquait...».
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COUR DE L’HÔTEL LA TRÉMOUILLE VERS 1840
C’est ainsi que Hugues Aubryot fit connaissance avec les cachots de la Bastille qu’il venait justement d’achever après dix ans de travaux. Son procès s’instruisait, un procès pour «plusieurs hérésies», avec lequel on comptait bien le mener jusqu’au bûcher. Transféré ès prisons de l’évêché, il fut examiné sur plusieurs points «et fut trouvé par gens clercs, ce connaissants, qu’il était digne d’être brûlé». Cependant grâce aux prières des princes, oncles de Charles VI, cette peine fut commuée, après amende honorable au parvis Notre-Dame, en prison perpétuelle en basse fosse, au pain et à l’eau.
Heureusement pour lui cette basse fosse n’était pas dans sa solide Bastille—mais dans les prisons de l’Evêque. Il s’y trouvait depuis quelques mois, un an peut-être, lorsque éclata l’insurrection des Maillotins, en 1382.
Il s’agissait encore d’impôts nouveaux. La sédition commença aux Halles par le refus qu’une vieille marchande de cresson opposa aux percepteurs de l’impôt. Ses cris ameutèrent la populace qui se mit aussitôt à courir sus aux fermiers des aides et à les massacrer. Les émeutiers, mal armés d’abord, marchèrent sur l’Hôtel de Ville, enfoncèrent les portes et s’emparèrent des armes amassées, harnois de guerre, cottes de mailles et «grande foison de maillets de plomb».
Ainsi armés, les insurgés deviennent les «Maillotins»; la terreur est si grande par la ville en proie à la violence déchaînée, que les officiers royaux, les magistrats et l’évêque se sauvent. Les Maillotins se livrent à tous les excès, ils tuent, saccagent et pillent. Ils assiègent l’abbaye de Saint-Germain qui se défend vigoureusement et réussit à les repousser. Ils délivrent les prisonniers du Châtelet qui se joignent à eux, ils vont à la prison de l’évêque, enfoncent tout aussi et parmi les prisonniers trouvent Hugues Aubryot.
Sentant le besoin d’avoir un chef, ils lui proposèrent d’être leur capitaine. Hugues Aubryot heureux de revoir le jour, leur promit une assistance vigoureuse mais demanda d’abord à s’aller rafraîchir et armer dans son hôtel. Et très sagement, pendant que les Maillotins passaient la nuit en désordres et orgies dans la ville épouvantée, Aubryot trouva le moyen de s’enfuir et de gagner la Bourgogne son pays, d’où il se garda bien de revenir jamais; pendant que tombait d’elle-même cette insurrection sans chef, que se dissipaient les bandes, si forcenées les premiers jours et maintenant effrayées elles-mêmes de leurs excès et que tout se terminait par la punition sévère des plus coupables, dont beaucoup furent secrètement jetés la nuit dans la rivière.
L’histoire de cet hôtel des Prévôts est, après Aubryot, assez confuse; la tradition y fait se succéder des princes, des grands seigneurs, et ensuite d’autres prévôts successeurs d’Aubryot revenant à l’hôtel affecté à leurs prédécesseurs: on y voit le duc d’Orléans qui y fonda l’ordre du Porc-Epic, Jean de Montaigu, surintendant des finances, plus mal traité par le sort que Aubryot et décapité en 1409, le duc de Berry, le connétable de Richemont, l’amiral de Graville, le connétable de Bourbon, le connétable de Montmorency, etc...