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Paris de siècle en siècle

FRONTON DE L’HÔTEL SALÉ. ÉTAT ACTUEL CHAPITRE IX LA PLACE ROYALE ET LE MARAIS

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AU CARROUSEL DE LA PLACE ROYALE

Illustration from Paris de siècle en siècle

Le dernier tournoi.—Fêtes au palais des Tournelles.—La lance de Montgommery.—Le combat des Mignons.—Fondation de la place Royale.—Le carrousel d’inauguration.—Les raffinés d’honneur et la manie des duels.—L’hôtel Sully.—M. de Mayenne.—L’hôtel Lamoignon.—Les logis de Gabrielle d’Estrées.—Zamet.—Les ruelles.—Précieuses et Alcôvistes.—Poètes et beaux esprits.—Mᵐᵉ de Sévigné à Carnavalet.—Marion Delorme et Ninon de Lenclos.—Le malade de la Reine.—Mᵐᵉ Scarron.—L’hôtel de Beauvais.—Théâtres et jeux de paume.—Le Roi des Halles.—L’hôtel Salé.—Hôtels de grands seigneurs et de Parlementaires.—Grandes portes et frontons sculptés.

JUSQUE vers la fin du XVIᵉ siècle la grande muraille de Charles V enferma, entre la Bastille et le Temple, de vastes terrains non bâtis; les quartiers du Marais et de la future place Royale, ces quartiers qui devaient bientôt devenir le centre du Paris aristocratique, restèrent en jardins, en cultures de maraîchers, entremêlés de quelques hôtels, de couvents en certain nombre, de maisons de repenties.

La lance de Montgommery en frappant Henri II dans le dernier tournoi chevaleresque fut comme la baguette magique qui donna le signal de la transformation, bien lente il est vrai.

Le palais des Tournelles avait succédé comme demeure royale à l’hôtel Saint-Paul, le vieil hôtel des grands esbattements; la cour occupait, de l’autre côté de la rue Saint-Antoine, juste sous la Bastille, le vaste palais ceint d’une muraille que flanquaient de place en place les tournelles ou tourelles qui lui avaient valu son nom.

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HÔTEL SULLY, FAÇADE SUR LA RUE SAINT-ANTOINE. ÉTAT ACTUEL

Des lices, un champ clos pour tournoyer tenaient un large espace bordé de bâtiments à galeries. Les grandes joutes chevaleresques données en 1559 à l’occasion des accordailles de la fille du roi avec Philippe II d’Espagne et des noces de Marguerite, sœur du roi, avec Emmanuel Philibert, duc de Savoie, coûtèrent la vie au roi de France et au palais des Tournelles.

Le tournoi fatal, dans des lices spécialement établies entre la Bastille et le Palais, dura quatre jours. A la fin du quatrième jour, le roi ayant déjà rompu quelques lances, voulut malgré l’avis de certains seigneurs saisis d’un vague pressentiment, courir une dernière joute et tenter de faire vider les arçons à Montgommery, capitaine de sa garde écossaise, «grand et raide jeune homme» qu’il avait déjà ébranlé une première fois. Le choc eut lieu; par malheur, Montgommery oublia de jeter aussitôt sa lance rompue; le bois de cette lance donna dans la visière du roi et s’enfonça dans un œil.

Le roi tomba de son cheval à moitié mort déjà.

Malgré toute la science des premiers chirurgiens, et bien qu’on eût fait toutes les expériences et essais possibles sur les têtes de quatre criminels décapités au Grand Châtelet, on ne put retirer les esquilles logées dans le cerveau et, après dix jours d’horribles souffrances, Henri II trépassa, à peine âgé de quarante-trois ans.

Catherine de Médicis prenant les Tournelles en horreur, les quitta sur-le-champ et finit par obtenir de Charles IX en 1563 un arrêt de démolition.

Cette démolition se fit très lentement, les Tournelles restèrent longtemps à l’état de ruines dont on ne savait que faire, entourées de terrains vagues où se tint même un marché aux chevaux. Les événements n’étaient guère favorables, la Ligue et la guerre civile donnaient d’autres sujets de préoccupations aux rois qui se succédaient sur un trône en état de démolition aussi.

L’autorité royale rétablie sous Henri IV, les dernières ruines des Tournelles disparurent définitivement. Alors par la création de la place Royale avec son carré de bâtiments d’une si belle ordonnance, le quartier aristocratique en formation prit tout à coup une grande et noble allure et conquit avec la vogue son renom d’élégance et de gentilhommerie cavalière.

Les raffinés Louis XIII, les belles dames et les gens de qualité, les précieux et les précieuses se donnant rendez-vous sous les arcades, allaient en faire le centre du Paris élégant, et succéder aux maquignons et aux maraîchers chassés de leurs terrains où poussaient maintenant au lieu de choux de magnifiques hôtels.

Mais pendant que les Tournelles étaient encore en l’état de ruine à demi démolie, sur le terrain de la future place Royale, emplacement de l’ancienne grande cour du palais et alors marché aux chevaux, eut lieu en 1578 le fameux duel des mignons d’Henri III.

Un jeune gentilhomme attaché aux Guises, Charles d’Entragues, le bel Entraguet, ayant, dans l’enceinte même du Louvre, insulté publiquement Quélus l’un des mignons du roi, une rencontre fut arrêtée pour le lendemain 29 avril à cinq heures du matin, au marché aux chevaux. Quélus avait pris pour seconds Maugiron et Livarot, autres mignons du roi, Entraguet amenait Riberac et Schomberg; c’étaient de très jeunes gens tous les six et qui n’avaient même pas tous atteint leur vingtième année.

L’animosité était si grande alors entre guisards et royaux que le combat s’engagea furieusement tout de suite, aux cris de «Vive le roi!» et de «Vive Guise!» Or, Quélus n’avait que son épée.—Tu as une dague et je n’en ai point! dit-il à son adversaire quand ils tombèrent l’un sur l’autre.

—Tu as donc fait une grande sottise de l’oublier au logis! lui répondit Entraguet en ferraillant.

Et le malheureux Quélus eut bien vite la main gauche «toute découpée de plaies» en parant les coups avec le bras faute de dague. Bientôt Maugiron et Schomberg roulèrent à terre tués raides; leurs adversaires victorieux, Riberac et Livarot n’en valaient guère mieux.

Quélus couvert de sang luttait encore; après s’être longtemps défendu, il ne tomba que criblé de dix-neuf blessures; tandis qu’Entraguet s’en tirait avec une simple écorchure.

Riberac mourut le lendemain, Livarot fut six semaines en danger. Quant à Quélus, dans l’hôtel de Boissy où il avait été transporté, il mit trente-trois jours à mourir, soigné par les chirurgiens du roi et par le roi lui-même qui venait passer les journées à son chevet.

Ce XVIᵉ siècle, quel temps d’énergie surexcitée! et ces enragés ferrailleurs n’étaient que des adolescents efféminés, des mignons de cet étrange Henri III, et ils avaient déjà fait leurs preuves, si sérieusement que Maugiron en était borgne, ayant eu l’œil crevé à seize ans au siège d’Issoire. Cela fait penser aux débuts du terrible Montluc, à peu près au même âge, se lançant à corps perdu dans un trou de brèche à l’assaut d’une bicoque du Piémont, tombant sous les arquebusades à bout portant, accroché par une jambe par ses compagnons qui le tirent de là en lui cassant cette jambe et plusieurs côtes.

Henri III éleva à Quélus et Maugiron, réunis à Saint-Mesgrin tué rue Saint-Honoré, un tombeau magnifique dans Saint-Paul, avec des inscriptions où sa douleur s’épanchait en vers et en prose. Saint-Foix dans ses Essais sur Paris donne, entre autres, l’étrange épitaphe de Maugiron, gravée sur le tombeau détruit en 1588 par les ligueurs:

La déesse Cyprine avait conçu des Cieux, En ce siècle dernier, un enfant dont la vue De flammes et d’éclairs était si bien pourvue Qu’Amour, son fils aîné, en devint envieux. Chagrin contre son frère et jaloux de ses yeux Le gauche lui creva, mais sa main fut déçue Car l’autre qui était d’une lumière aiguë Blessait plus que devant les hommes et les Dieux. Il vint en soupirant s’en complaindre à sa mère; Sa mère s’en moqua; lui tout plein de colère La Parque supplia de lui donner confort La Parque, comme Amour en devint amoureuse; Ainsi Maugiron gît sous cette tombe ombreuse, Et vaincu par l’Amour et vaincu par la mort.

C’est seulement en 1605 que disparurent les dernières ruines du palais des Tournelles et avec elles les restes de ses jardins. Sur cet emplacement abandonné, qui peu à peu prenait un aspect misérable et devenait, par sa population sordide, une vraie cour des miracles, Sully avait fait décider par Henri IV la création d’une vaste place carrée qu’on appellerait place de France et sur laquelle viendraient aboutir huit grandes rues destinées à porter des noms de huit provinces. Le temps manqua au Béarnais pour exécuter complètement le projet de Sully, la place seule fut achevée et encore seulement au commencement du règne de son successeur, en 1612.

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HÔTEL LA VIEUVILLE, RUE SAINT-PAUL (1895)

La place Royale par sa noble et symétrique ordonnance, ses arcades ininterrompues, ses pavillons réguliers aux immenses combles, ses grandes lignes, son heureux mélange de pierres et de briques demeure un spécimen complet et précieux de l’architecture des commencements du XVIIᵉ siècle.

Sur les deux grands côtés du rectangle, deux hauts pavillons dominent les autres, l’un ouvrant sur la rue de Birague par trois larges arcades, du côté de la rue Saint-Antoine, est le pavillon du Roi; il porte d’ailleurs pour le rappeler, au fronton de la fenêtre centrale du principal étage, le buste du bon Henri à la barbiche souriante. Le pavillon qui lui fait face, ouvert également par trois arcades, s’appelle le pavillon de la Reine.

Henri IV bâtit lui-même la face méridionale, côté du pavillon du roi, et l’on raconte qu’il venait souvent, comme un particulier qui se livre à la bâtisse, surveiller ses maçons, dont il ne devait malheureusement pas voir l’œuvre achevée. Les terrains des autres faces avaient été mis en adjudication, à charge pour les acquéreurs de bâtir aussitôt suivant les plans arrêtés. Grands seigneurs et riches parlementaires s’étaient disputé les terrains. Le quartier était lancé. En même temps que les hôtels de la place Royale sortaient de terre, d’autres constructions s’élevaient rapidement aux alentours, sur tous les emplacements libres, couvrant le vieux Marais de logis princiers, de beaux hôtels aristocratiques.

Les somptueux logis de la place Royale aux majestueux appartements d’une seigneuriale hauteur de plafonds, ouvrant au-dessus des arcades leurs balcons ventrus, eurent parmi les premiers occupants les Rohan-Guémenée, le marquis de Vitry, le maréchal de Lavardin, le marquis de Tresmes, le duc de Chaulnes, etc... On y vit plus tard les Rohan-Chabot, le marquis de Dangeau, le duc de Richelieu et bien d’autres parmi les noms les plus illustres. Un seul hôtel est resté depuis la fondation jusqu’à nos jours dans la famille de l’acquéreur primitif, c’est l’hôtel d’Escalopier, au numéro 25.

Bientôt trois siècles se sont écoulés depuis ces temps, la place Royale n’a plus cette brillante population qui faisait de ce vaste carré rouge et blanc quelque chose comme une immense cour de château, les nobles seigneurs se sont envolés, mais elle a gardé son grand air. Cette douairière ne vieillit pas trop et se défend contre les atteintes du temps. Ses hôtels ont à l’intérieur gardé de beaux restes de leur splendeur, et conservé extérieurement leurs vieux balcons.

Parmi ceux que des noms particulièrement grands recommandent, il convient de citer l’hôtel portant aujourd’hui le numéro 1 bis et l’hôtel numéro 6. Au premier de ces hôtels naquit Mᵐᵉ de Sévigné. Le second, qui fut primitivement l’hôtel Guéménée, vaut par la majesté du génie une demeure royale, illustre entre les plus illustres, car il fut le logis de Victor Hugo de 1830 à 1852. Aux grands jours de la place Royale, en ce même hôtel vécut la belle Marion Delorme, dont le souvenir devait inspirer au poète un de ses plus beaux drames.

Ainsi habitée par les plus grands seigneurs, devenue en quelques années le plus aristocratique carré du sol parisien, la place Royale toute fraîche voit affluer sous ses arcades toute la fleur de Paris, les brillants cavaliers, les seigneurs à la moustache galamment retroussée en barbe de chat, le col encadré dans les grands rabats, de la dentelle au cou, de la dentelle aux bottes, relevant avec l’épée les pans de leurs manteaux brodés et soutachés, et toutes les belles dames de la cour et de la ville, femmes de qualité ou beautés à la mode, recevant ou lançant les œillades, presque toutes la figure cachée sous un masque qu’elles retiennent par un bouton de verre dans un coin de la bouche.

C’est un vivant tableau d’Abraham Bosse que cette place Royale des premiers temps; tous les personnages du graveur et les gentilshommes de Callot, toutes les élégances du temps rencontrent sous les arcades ou sous les tilleuls de la place, les gens de robe d’allure plus grave et les gens de finance. Parmi ces jeunes cavaliers au large feutre empanaché circulent de vieilles barbes engoncées dans les fraises à l’ancienne mode, vieux compagnons des longues chevauchées du feu roi, ou de non moins vénérables barbes d’échevins et de parlementaires, épaves de la Très Sainte Ligue, des gens trempés au feu des terribles luttes religieuses, d’anciens ligueurs apaisés, oublieux des vieilles passions.

De temps en temps dans le bourdonnement des causeries et des rires scandés par des bruits d’éperons, un mouvement se produit, on s’arrête, on se hausse pour voir, on s’incline pour saluer, c’est le siècle défunt qui passe, c’est Maximilien de Béthune, M. le duc de Sully, grave et imposante figure à belle barbe blanche, marchant cérémonieusement entouré de ses gardes et de ses gentilshommes, et rentrant en son hôtel de la rue Saint-Antoine, qui touche par les jardins à un angle de la place Royale.

Cette place qui devait sa naissance au tournoi d’Henri II, le dernier tournoi chevaleresque marquant la fin des gendarmes aux lourdes armures et de toute l’antique et majestueuse ferraille des combats, avait été inaugurée en 1612, à l’occasion des fiançailles du petit Louis XIII avec Anne d’Autriche, par un grand carrousel, tournoi théâtral et galant où le clinquant, les rubans et les plumes remplaçaient les armures, la lance et les masses d’armes.

Tout le pourtour de la place avait été garni d’immenses estrades et de pavillons merveilleusement décorés et pavoisés, destinés à recevoir la cour et tout ce que Paris renfermait de gens de qualité ou de notables. Au centre la lice était gardée par les mousquetaires et les Suisses, sous les ordres du duc d’Épernon. Les tenants de ce tournoi pour rire étaient les ducs de Guise, de Nevers, de Bassompierre, de Chevreuse et le marquis de la Châtaigneraie, caracolant à la tête de cinq cents gentilshommes qui luttaient de somptuosité dans les costumes et les équipages et qui s’évertuaient en inventions fastueuses de toute sorte.

Le sujet de ce pas d’armes inauguratif, réglé comme un ballet, était des plus galants. Sur un côté de la place avait été élevé un château fort à tourelles joyeusement pavoisé, le palais de la félicité que devaient défendre contre tout venant les tenants du carrousel, les chevaliers de la Gloire, dénommés Alcindor, Léontide, Alphée, Lysandre, Argant, assistés par plusieurs escadrons de non moins brillants gentilshommes, les chevaliers du Lys, à la tête desquels marchait le duc de Vendôme, les chevaliers de la Félicité commandés par le duc de Retz, les chevaliers de l’Univers, les chevaliers du Soleil, conduits par le prince de Conti sous le nom d’Aristée, les deux Amadis, Persée, plus un certain nombre de preux de romans de chevalerie, bizarrement mélangés de chevaliers romains, de nymphes de Diane représentées par de jeunes gentilshommes, plus une interminable suite de hérauts d’armes, d’archers, d’estafiers, de pages, d’écuyers, d’esclaves, etc...

On devait y voir même les Quatre Vents, mais ils ne se trouvaient plus par malheur qu’au nombre de trois, le Vent du Nord, c’est-à-dire le chevalier de Balagny, dit Balagny le brave, bretteur fameux par nombre de duels heureux, ayant eu la malechance de se faire tuer l’avant-veille dans une dernière querelle.

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UN PANNEAU DE LA GRANDE PORTE DE L’HOTEL SAINT-AIGNAN 71, RUE DU TEMPLE

Il y avait aussi un rocher figurant le Pinde, garni d’un orchestre de divinités chantant agréablement et comme intermèdes des défilés de chars divers de toutes formes, de bêtes fabuleuses, de géants de carton et d’animaux vivants. Pour cette immense cavalcade, des sommes folles avaient été dépensées, aussi bien par ceux qui figuraient dans les cortèges que par les invités des tribunes, mais quel succès que ces trois jours de fête, de passes d’armes courtoises, de courses de quintaine et bagues, au fracas des musiques, des arquebusades sur la place et de deux cents canons tonnant à la Bastille! Journées joyeuses, terminées chaque soir par un défilé du cortège interminable à travers la ville, à la lueur des lanternes. Superbe occasion de désordres dans le turbulent Paris d’alors, et pourtant, à quelques bousculades près, tout se passa bien «sans qu’il en résultât d’autres accidents que deux incendies».

Mais la destinée de la place Royale n’était pas seulement de servir de champ clos à des luttes réglées comme des menuets, elle devait revoir des rencontres assez semblables à celles des Mignons et des Guisards au temps du marché aux chevaux des Tournelles. Tous ces galants à grandes flamberges qui promenaient leurs panaches sous les arcades avec mille politesses et mille gracieusetés pour les dames rencontrées, tous ces raffinés d’honneur, ces seigneurs pimpants et piaffants avaient aussi l’amour des belles estocades. Leurs rapières n’étaient pas seulement pour battre leurs talons, elles sortaient facilement du fourreau à la moindre occasion, pour une querelle, sérieuse ou anodine, pour une rivalité quelconque, pour un mot, pour un coup d’œil de travers, pour un regard de dame intercepté, ou pour rien, «pour le plaisir»!

La manie des duels, en quinze ans sous Henri IV, avait coûté la vie à sept ou huit mille gentilshommes. Il y avait pourtant des défenses formelles, des édits sévères, mais les survivants de ces combats en étaient quittes pour se mettre quelque temps à l’abri des officiers de justice et pour solliciter, une fois l’affaire assoupie, des lettres de rémission.

Richelieu arrivé au pouvoir renouvela les prohibitions d’Henri IV et résolut par des exemples sévères de couper court à cette rage de combats singuliers. L’un de ces plus enragés parmi ces enragés duellistes, le comte de Bouteville-Montmorency, exilé à Bruxelles pour quelques rencontres où il avait couché ses adversaires sur le carreau, faisait demander vainement au roi de rapporter l’ordre d’exil. Provoqué à Bruxelles par le marquis de Beuvron, parent du comte de Thorigny, un de ses derniers adversaires, Bouteville déclara qu’il se battrait à Paris en pleine place Royale et en plein jour.

Il prend la poste, rentre à Paris et le 12 mai 1627, dans l’après-midi, à l’heure du beau monde, apparaît place Royale avec son adversaire et les seconds, qui vont, selon la vieille coutume, s’entrégorger également. Bouteville amène le comte des Chapelles et la Berthe, Beuvron est accompagné de Briquet et de Bussy d’Amboise, lequel, malade depuis deux semaines, sortait du lit avec la fièvre pour venir estocader aux côtés de son ami.

Il y a foule sur la place; aussitôt qu’on les reconnaît, galants cavaliers et belles dames font le cercle et voilà les six adversaires aux prises. Bouteville et Beuvron après avoir ferraillé furieusement et s’être désarmés successivement, se réconcilient tout à coup, mais pendant ce temps, des Chapelles tue le pauvre Bussy. Les archers du guet, accourus au bruit, ont de la peine à fendre la foule, ils arrivent juste pour voir les survivants sauter sur des chevaux et s’efforcer de mettre du terrain entre eux et le cardinal bafoué.

C’est à cette occasion que Mᵐᵉ de Sévigné dut de perdre son père, le baron de Chantal, quelques mois à peine après son entrée en ce monde dans l’hôtel de la place Royale. Le baron avait aidé à la fuite des duellistes: poursuivi lui-même, il dut fuir à son tour et se réfugia chez son ami le comte de Toiras, gouverneur de l’île de Ré; il y périt l’an d’après au moment du siège de la Rochelle; les Anglais venant secourir la cité protestante débarquèrent dans l’île et le baron de Chantal fut tué dans le combat.

Bouteville et des Chapelles couraient sur la route de Lorraine, Beuvron et Briquet galopaient vers un port de mer pour gagner l’Angleterre. Les deux premiers se laissèrent rattraper à Vitry-le-Brûlé. On les ramena à Paris et le 21 juin 1627, le grand cardinal ayant repoussé inflexiblement toutes les sollicitations, ils furent décapités sur la place de Grève. A propos de «l’accident qui est arrivé à M. de Bouteville», écrit le cardinal dans une lettre, «pour couper les

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LE DUEL DE BOUTEVILLE-BEUVRON, SUR LA PLACE ROYALE, EN 1627

Imp. Draeger & Lesieur, Paris

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L’HÔTEL SULLY, FAÇADE SUR LA COUR

racines de ce mal si invétéré dans le royaume, le roi a cru être obligé en conscience et devant Dieu et devant les hommes, de laisser le cours libre à la justice en cette occasion».

Ce terrible exemple refroidit un peu les têtes trop chaudes de la jeune noblesse. Bouteville habitait l’hôtel de Royaumont, rue du Jour, sous l’église Saint-Eustache, hôtel bâti pour les abbés de Royaumont et qui existe encore aujourd’hui, occupé par un magasin de faïences; il en avait fait une véritable académie de bretteurs, non pas seulement friands de lame, mais bien possédés de la fringale de l’épée.

En 1639 une statue de Louis XIII fut érigée par Richelieu au milieu de la place Royale qui n’était délimitée alors que par un carré de barrières. La monture royale était, ainsi que le cheval de bronze de Henri IV au Pont-Neuf, un cheval d’occasion qui avait déjà dû servir pour une statue de Henri II projetée par Catherine de Médicis sur cette même place.

Le cavalier, paraît-il, valait moins comme art que le cheval: on le trouvait grotesque. Louis XIII était représenté avec le bâton de commandement en main, une nuit d’audacieux satiristes en action lui enlevèrent ce bâton. Le cardinal, en dressant cette statue au roi pour le compte duquel il gouvernait, avait chargé les inscriptions du piédestal de préciser un peu indiscrètement son rôle. La dédicace le donnait déjà à entendre:

«Pour la glorieuse et immortelle mémoire du très grand, très invincible Louis le juste XIIIᵉ du nom, roi de France et de Navarre, Armand, cardinal et duc de Richelieu, son principal ministre dans tous ses illustres et généreux desseins, etc...»

En réponse à cette dédicace, un sonnet de Desmarets faisant parler Louis XIII, disait sur l’autre face:

Armand, le grand Armand, l’âme de mes exploits Porta de toutes parts mes armes et mes lois Et donna tout l’éclat aux rayons de ma gloire...

Cheval et cavalier, en 92, furent envoyés à la fonte par la Révolution. Une autre statue équestre les remplaça sous la Restauration.

A cette belle place Royale, dont le nom seul fait revivre tant de choses et qui, restée complète, intacte, nous représente toute cette époque, on a infligé le nom de place des Vosges; on peut se demander ce que ces montagnes viennent faire ici, la raison en est qu’en 93 ou 94, pour récompenser le département des Vosges d’avoir achevé le premier de payer ses contributions, on inscrivit ce nom sur les plaques à la place du nom historique. Il est fort louable de payer ses impôts avec exactitude, mais la débaptisation de la pauvre place n’en est pas moins ridicule.

Le grand ministre du grand Henri, le duc de Sully, qui survécut trente années à son roi, ne fit point bâtir l’hôtel de Sully, ce vaste hôtel de magnifique architecture, qui demeure assez mélancolique dans sa pompe seigneuriale au fond de sa grande cour toujours silencieuse si près de la rue bruyante et populaire, à deux pas du remuant faubourg Saint-Antoine, où se ralluma le feu des révolutions juste deux siècles après la pacification de la France par le roi et le ministre. Sully n’est pas le constructeur de cet hôtel et pourtant, comme il est bien dans le caractère du ministre, avec sa solennité, son ornementation abondante mais lourde, cet aspect ordonné, solide et massif qui respire la noblesse et la gravité, avec une certaine dose de morgue; comme cette façade grise d’une noblesse imposante, mais pesante et morose, évoque puissamment la grande figure de Sully vieillissant dans l’inaction et dans l’ennui solennel!

Et pourtant, ce cadre tout à fait digne de lui, Sully l’aurait acheté, sinon tout fait du moins fort avancé, d’un sieur Gallet, riche financier, spéculateur et joueur, qui en avait gagné, disait-on, le terrain d’un coup de dés heureux. Ce terrain était un morceau des Tournelles, là-dessus en 1624 le très riche Gallet fit édifier par Jean Androuet du Cerceau l’hôtel que nous voyons et peu de temps après, en 1627, la construction n’étant pas achevée, Gallet ruiné vendit à un acquéreur qui recéda au vieux ministre en 1634 l’hôtel non encore terminé. Il y a encore incertitude sur tout cela. On se représente assez peu un financier à la fortune peu assise édifiant un pareil hôtel tandis que Sully semble en être le maître naturel.

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TOURELLE DE L’HÔTEL LAMOIGNON

Le style, d’ailleurs, retarde un peu sur l’époque de Louis XIII, comme l’homme et en 1630 il en est resté à Henri IV. Bossages, riches encadrements et frontons de fenêtres, lucarnes énormes et robustes consoles, la façade est très décorée; de grand bas-reliefs, un Hercule et un Bacchus ornent les trumeaux du premier étage au-dessus de l’entrée. Cette façade principale au fond de la cour est précédée d’un fossé sur lequel est jeté un pont que gardent deux espèces de sphinx Renaissance. Aux bâtiments en retour sur la cour, toujours même décoration, mêmes robustes lucarnes, et de grands bas-reliefs de nymphes et de déesses.

Derrière est un jardin qui va rejoindre la place Royale, l’aspect de ce côté est aussi bien XVIIᵉ siècle, ce ne sont que grands murs à vieille décoration, antiques bâtiments par-dessus lesquels se profilent les grands toits des maisons de la place. De tout l’hôtel, la façade sur la rue Saint-Antoine seule a été modifiée; entre les deux gros pavillons à larges frontons arrondis, à fenêtres colossales, le grand portail d’entrée voûté à caissons, jadis couvert d’une simple terrasse, a été surmonté d’un bâtiment d’une hauteur égale à celle des pavillons, ce qui a bouché la cour, supprimé la vue à la façade du fond et donné à cette cour un air de froide tristesse.

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PAVILLON DE L’HÔTEL LAMOIGNON AVEC LES CROISSANTS DE DIANE AUX FRONTONS. ÉTAT ACTUEL

Sully qui s’était démis de sa surintendance des finances six mois après la mort d’Henri IV, écœuré par les dilapidations de la régence de Marie de Médicis, c’est-à-dire du règne de Concini devenu soudainement grand seigneur et maréchal d’Ancre, demeura grand maître de l’artillerie et garda une habitation à l’Arsenal. Il partagea sa vie entre ses châteaux, Villebon et Sully-sur-Loire, l’Arsenal et cet hôtel de la rue Saint-Antoine; éloigné des affaires, absent du siècle pour ainsi dire, il vécut dans un fastueux ennui jusqu’à quatre-vingt-deux ans, quittant ce monde six mois à peine avant Richelieu.

Presque en face de l’hôtel Sully vécut un autre survivant du XVIᵉ siècle et des longues guerres, M. de Mayenne, l’ancien adversaire du Béarnais que le Béarnais essouffla si bien en des années de courses et de combats. L’hôtel de Mayenne est d’une quinzaine d’années antérieur à celui de Sully, il fut élevé sur un terrain ayant dépendu de l’hôtel Saint-Paul. Lorsque Sully vint occuper son logis, Mayenne n’existait plus et c’est dommage, car c’eût été motif à philosopher que de voir les deux vieux ennemis encore face à face, se regardant à travers la rue, tous deux, le vainqueur et le vaincu, pacifiés et bien revenus des furieuses haines d’antan. Mayenne n’a pas eu de chance, son hôtel a quitté son nom et pris celui de l’intendant des finances Lefèvre d’Ormesson. L’hôtel d’Ormesson élève sur l’angle des rues Saint-Antoine et du Petit-Musc de hautes et sévères murailles, ce fut la pension Favart, c’est maintenant une grande école libre des Frères. Dans un angle de la belle cour récemment restaurée et modifiée, au-dessus du bâtiment d’entrée surélevé comme à l’hôtel Sully, se voit une jolie tourelle d’angle, encorbellée sur une trompe.

Rue Pavée, à l’angle de la rue des Francs-Bourgeois, s’élève l’hôtel de Lamoignon qui jadis s’en allait par ses jardins border la rue de la Culture-Sainte-Catherine et ne se trouvait guère séparé de la place Royale que par le couvent de Sainte-Catherine du Val-des-Écoliers. C’est encore un logis qui fait surgir de l’histoire des noms fameux du XVIᵉ siècle. Aux frontons des grands pavillons sur la cour se reconnaissent les emblèmes de Diane de Poitiers, les cerfs et les chiens, les croissants de la maîtresse de Henri II. Malgré ces marques ce n’est pourtant pas elle qui a construit l’hôtel, mais sa fille légitimée Diane de France. Celle-ci fut une très vertueuse dame fort éloignée de ressembler à sa mère la belle Diane; elle avait épousé Charles de Valois, duc d’Angoulême, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet, son neveu par conséquent, lequel était un très vilain personnage. On connaît la réponse du duc d’Angoulême aux réclamations de ses valets auxquels il oubliait de payer leurs gages:—Des gages! C’est à vous à vous pourvoir, quatre rues aboutissent à l’hôtel d’Angoulême, vous êtes en beau lieu, profitez-en si vous voulez!

L’hôtel, bien que serré par les constructions élevées à la place de ses dépendances, a conservé grande allure avec ses énormes pilastres corinthiens et ses frontons; à l’encoignure de ce carrefour où les valets du duc auraient dû prélever leurs gages sur les passants, il encorbelle encore une large tourelle carrée, d’un bel effet. Le nom de ce duc d’Angoulême, triste et méprisable sire, n’est pas resté à l’hôtel, pour lequel on a préféré le nom respectable de Lamoignon.

Le célèbre premier président au Parlement de Paris, sage magistrat qui tenta quelques réformes dans le système judiciaire et essaya d’adoucir un peu la patte de fer de Dame Justice, vint habiter l’hôtel dans le dernier quart du XVIIᵉ siècle, et ses descendants le gardèrent jusqu’à la Révolution, jusqu’à Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, non moins vertueux magistrat, vieillard admirable qui vint courageusement et simplement, à soixante-dix-sept ans, s’offrir comme défenseur à Louis XVI, c’est-à-dire apporter de lui-même sa tête à la guillotine.

Lamoignon de Malesherbes dans sa jeunesse prenait des leçons de danse sans grand profit. Un jour après six mois de persévérance le maître à danser, son professeur, vint désespérément trouver son père.—Monsieur le président, dit-il, je dois à la confiance dont vous avez bien voulu m’honorer, ainsi qu’à ma conscience de maître dans notre art si important, de vous déclarer que j’y renonce, monsieur votre fils ne dansera jamais! et il ne fera jamais rien! j’en suis désolé. Essayez de l’Église, car rien qu’à la manière dont il porte la tête, je le déclare incapable de réussir jamais dans la magistrature!...

La superbe Diane de Poitiers, ensuite Marie Touchet, qui malgré l’anagramme flatteur: Je charme tout, fut de toute façon figure bien moindre, ne sont pas les seules ombres de maîtresses royales que le passant épris du passé rencontre en ces parages du Marais et de la Place Royale. L’ombre de la maîtresse du Béarnais plane aussi sur quelques points de la région. Elle y vécut avant que la Place Royale fût créée, elle y eut de nombreuses intrigues, prétend la chronique qui lui prête volontiers toutes les qualités hormis celle de la fidélité, et si elle n’y mourut pas, elle y prit le poison cause de sa mort, chez le financier italien Zamet qui avait son hôtel rue de la Cerisaie.

Il y a peu d’années existait encore cet hôtel devenu l’hôtel de Lesdiguières ou des Diguières, comme on disait jadis. Il avait été bâti par Sébastien Zamet. Cet homme, fils d’un cordonnier de Lucques, était devenu, en passant par d’assez vilains métiers, grand financier et «seigneur suzerain de dix-sept cent mille écus», pêchés en eaux troubles pendant les guerres civiles.

Or en 1599, la charmante Gabrielle, créée duchesse de Beaufort, mère de deux enfants, les ducs de Beaufort et de Vendôme, se trouvait sur le point de devenir reine de France; Henri IV était résolu à l’épouser et faisait prononcer ou plutôt régulariser le divorce depuis si longtemps effectué avec sa femme de la Saint-Barthélemy, la reine Margot. Le mariage n’était plus que l’affaire de quelques semaines, la belle Gabrielle allait devenir reine de France. Au printemps, pour aller faire ses Pâques à Paris et terminer quelques apprêts en vue du grand changement prochain, elle quitta le château de Fontainebleau escortée jusqu’à Melun par le roi et toute la cour. Les adieux furent très tendres, Henri ne pouvait qu’avec grand’peine se détacher de cette racine de son cœur, comme il appela Gabrielle. Il ne devait plus la revoir. Le roi, pour logement à Gabrielle, donnait l’hôtel du seigneur Zamet, rue de la Cerisaie, maison fort bien montée—Henri le savait pour y avoir fait souvent quelques parties clandestines—logis fort agréable et dont le maître s’efforça de faire avec quelque grandeur les honneurs à la future reine.

Une après-midi, en prenant l’air dans le jardin de Zamet, après un repas magnifique, elle ne put résister au désir de goûter d’un fruit que lui offrit le maître du lieu. En quittant l’hôtel ce jour-là, jeudi saint, Gabrielle alla ouïr un peu de musique sacrée dans la chapelle du petit Saint-Antoine. Mais il lui prit soudain un malaise tel qu’on dut la ramener à l’hôtel.

Chez Zamet l’indisposition empira violemment, le mal était si profond, les souffrances de la pauvre femme tellement atroces que la belle Gabrielle en eut tout de suite la face comme ravagée. Elle comprit sans doute, car lorsqu’elle put parler, dans un instant d’accalmie «elle n’eut d’autre parole, sinon qu’on l’ôtât promptement du logis». On la porta dans la maison de Mᵐᵉ de Sourdis au cloître Saint-Germain-l’Auxerrois, où elle n’arriva presque que pour mourir, terriblement défigurée en quelques heures par le mal mystérieux.

Ainsi finit la pauvre Gabrielle à la veille de partager le trône du Béarnais. Cette mort survenue à un tel moment est une des énigmes de l’histoire. Fut-elle empoisonnée par le Florentin Zamet? Ne le fut-elle pas? Mystère! En tout cas, dix-huit mois après, Henri épousait Marie de Médicis, triste union pour lui et pour la France. Et Marie de Médicis, qui prit la place de la malheureuse Gabrielle, ne craignit pas d’accepter elle-même nombre de fois l’hospitalité et les collations de Zamet, devenu l’un de ses confidents intimes. Apparemment il n’y avait rien à craindre pour elle des poires ou des oranges de son ami.

Pour en revenir à la maison de Zamet, elle devint, après le financier, l’hôtel du duc de Lesdiguières, connétable de France, dont elle garda le nom en passant plus tard aux Villeroy. Du temps des Lesdiguières, une habitante de l’hôtel mourut qui fut si fort regrettée qu’on l’enterra dans le jardin sous un monument portant une épitaphe en vers:

Cy gist une chatte jolie Sa maîtresse qui n’aima rien L’aima jusqu’à la folie Pourquoi le dire? on le voit bien.

Cette chatte tant aimée appartenait à Marguerite de Gondi, veuve de François de Créquy, duc de Lesdiguières. Le monument subsista longtemps, le tzar Pierre le Grand put le voir lors de son voyage en France en 1717. Il logea dans l’hôtel Zamet chez le maréchal de Villeroy, et y reçut la visite de Louis XV enfant. On sait dans quel étonnement, dans quel effarement même, le monarque moscovite aux façons pour le moins excentriques, et sa suite peu raffinée, plongèrent les gens de Versailles, les anciens courtisans du Grand Roy. Lorsque le petit Louis XV, amené en grande cérémonie, lui rendit la visite reçue à Versailles, il l’enleva sans façon dans ses bras et l’embrassa sur les deux joues, ce qui parut une chose absolument inouïe.

Les maisons auxquelles reste attaché le nom de Gabrielle d’Estrées sont assez nombreuses à Paris. Elle habita ou fréquenta de nombreux logis, son père le maréchal François d’Estrées et sa mère, massacrée plus tard à la prise d’Issoire par les protestants, possédaient rue Barbette, sur les terrains de l’ancien séjour Barbette, un vaste hôtel dont les jardins donnaient rue des Trois-Pavillons, maintenant Elzévir, hôtel qui fut plus tard au président de Corberon, et devint sous l’empire la maison mère des filles de la Légion d’honneur. Tout près de cet hôtel, par-dessus la rue Barbette, un autre grand logis de la rue des Francs-Bourgeois fut habité par la belle Gabrielle et, suivant la tradition, vit souvent le roi Henri franchir son seuil. De ces deux figures de la Reine de Beauté et du Vert Galant, que la maison, restée presque intacte jusqu’en ces dernières années, et son vieux jardin purent voir jadis, on peut rapprocher un autre locataire, Barras, vert galant aussi, le presque roi du Directoire, bientôt jeté bas par le général Bonaparte.

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MAISONS RUE GALANDE, 1895

La tradition fait passer aussi Gabrielle d’Estrées mais sans nulles preuves, rue des Gravilliers, 69, rue du Four-Saint-Germain dans une maison qui porta ensuite l’enseigne de la chaste Suzanne; elle lui donne aussi une maison rue Galande, façade de belle apparence, logis respectable jadis, tombé aujourd’hui au dernier rang des bouges. Pauvre rue Galande, dont les morceaux encore respectés par les nouvelles voies alignent encore quelques très beaux pignons, qui se douterait aujourd’hui à voir ses assommoirs sinistres, ses louches repaires, qu’elle fut jadis rue écolière très docte, rue de robe, où les régents de collège voisinaient avec les magistrats, les conseillers au Parlement. Des Lamoignon y demeurèrent avant d’aller s’installer à l’ancien hôtel d’Angoulême. Triste décadence.

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ENTRÉE DE L’HÔTEL DE CÉSAR DE VENDÔME, RUE DE MOUSSY, DÉMOLI EN 1893

Pour en revenir à Gabrielle d’Estrées, la chronique parisienne la gratifie encore de quelques logis, entre autres d’une maison rue Brantôme, jadis propriété des nonnes de Montmartre, dont une abbesse qui gouverna fort longtemps l’abbaye était sa cousine Marie de Beauvilliers, simple nonnain au temps du siège de Paris par Henri IV, et qui précéda Gabrielle dans le cœur du Vert Galant. Le dernier logis de la belle fut cette maison du cloître Saint-Germain-l’Auxerrois habitée par Mᵐᵉ de Sourdis, sa tante, où elle se fit transporter dans sa cruelle agonie.

Un peu en dehors du quartier du Marais, près de la Grève et du Monceau Saint-Gervais, César duc de Vendôme, fils de Henri IV et de Gabrielle d’Estrées, eut sa résidence dans un hôtel du XVIᵉ siècle qui allait de la rue Bourthibourg à la ruelle de Moussy, sur laquelle ouvrait la grande porte. Vieux quartier et bien vieux murs tombant aujourd’hui un à un. Quand le démolisseur fait sa trouée dans toutes ces ruelles serrées, l’éventrement des vieilles façades, enlaidies par les replâtrages ou la décrépitude, laisse apparaître souvent de vieux ornements salis, de fines sculptures ou des traces d’or aux vieilles poutres, des escaliers à rampes de fer forgé ou bien à gros balustres de bois, des armoiries parfois, donnant de nobles origines à ces logis tombés en roture d’abord, puis en misère. Nous avons vu disparaître l’hôtel de Vendôme, et récemment en 1893 on a démoli la belle entrée qui avait survécu un peu à l’hôtel, une large porte où restaient des sculptures et une énorme serrure, entrée surmontée d’une galerie encorbellée sur de belles consoles.

Dans notre quartier de la Place Royale, un hôtel fameux tire son illustration principale d’une femme dont il ne porte pas le nom d’ailleurs; c’est l’hôtel Carnavalet, tout rempli du souvenir de la femme à la plume d’or, de la marquise de Sévigné, née place Royale près du Pavillon du roi. Sur des terrains maraîchers du prieuré de Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers, fondé après la bataille de Bouvines par les sergents d’armes du roi «qui pour lors gardaient le pont de Bouvines», le président au Parlement, Jacques des Ligneris construisit vers 1550 une superbe demeure, œuvre de Pierre Lescot et Jean Bullant décorée par Jean Goujon, demeure que la mort lui fit quitter à peine achevée. La maison fut alors acquise par la marquise veuve de Kernevenoy qui lui imposa son nom breton francisé en Carnavalet. Le marquis de Kernevenoy avait été en son vivant premier écuyer de Henri II, gouverneur du futur Henri III, un vaillant soldat de Montcontour, dit M. Jules Cousin en son étude sur l’hôtel. Mᵐᵉ de Carnavalet qui vécut fort longtemps en ce logis a, pour armes parlantes, laissé un masque de carnaval au-dessus de l’ancien écu aux armes disparues des Ligneris, dans le tympan de la porte d’entrée.

Au milieu du XVIIᵉ siècle, la finance s’installa dans l’hôtel avec l’intendant Claude Boislève, un des subordonnés de Fouquet. La finance ne pouvait se contenter de l’hôtel bâti par M. des Ligneris, il lui fallait un somptueux logis à la nouvelle mode. Ce fut le château de Vaux de l’ami de Fouquet; il fit agrandir, surélever ou reconstruire l’édifice ancien par François Mansard, changea toutes les dispositions de ce qu’il conservait, et fit ajouter aux grandes figures sculptées par Jean Goujon une nouvelle série de bas-reliefs.

Les travaux achevés, les fastueux appartements préparés, survinrent l’arrestation et la ruine de Fouquet entraînant l’effondrement de Boislève. Le financier jeté en prison aussi, l’hôtel fut confisqué et vendu au nom du roi. Un conseiller au Parlement l’acheta et en 1677 il eut la gloire d’avoir pour locataire notre illustre marquise, heureuse de s’installer au centre du beau quartier, dans les splendeurs préparées par le financier avec les bénéfices de la maltote. «Enfin nous avons notre chère Carnavalette, écrit-elle après des négociations laborieuses, le bel air, une belle cour, un beau jardin, un beau quartier!»

Toute la famille tient à l’aise en ce vaste logis, la marquise, son fils, les Grignan quand ils ne sont pas en Provence, son oncle, l’abbé de Coulanges, «le bien bon,» etc... Et pendant une vingtaine d’années Mᵐᵉ de Sévigné habite sa Carnavalette qu’elle ne quitte que certains étés pour les Rochers, son château de Bretagne sous Vitré, ou pour aller voir sa fille à Grignan.

Marie de Rabutin-Chantal avait épousé en 1644, à dix-huit ans, le marquis de Sévigné, fort mauvais sujet qui la délaissa pour Ninon de Lenclos et alla peu après pour les beaux yeux de quelque autre se faire tuer en duel. Restée veuve de bonne heure et très jolie veuve, Mᵐᵉ de Sévigné se consacra tout entière à ses deux enfants, un fils ressemblant quelque peu à son père, une fille qui épousa M. de Grignan, gouverneur de Provence. La séparation de la mère et de la fille nous a valu la plus grande partie de cette correspondance merveilleuse, chronique vivante, spirituelle et légère de Paris et de Versailles, miroir fidèle de la société au temps du grand roi et qui nous rend au naturel tant et tant d’illustres ou de gros personnages. De toutes ces lettres exquises, une grande partie a été écrite ici, dans ces salons où se trouve aujourd’hui la bibliothèque du musée.

Donc, en son logis de Carnavalet, la marquise, dit M. Cousin, «régna vingt ans sur cette société polie dont ses lettres sont l’éblouissante chronique, au milieu d’une petite cour de familiers ayant nom Retz, la Rochefoucauld, Arnault, Pomponne, Séguier, Turenne, Condé, Bossuet, Bourdaloue et tant d’autres».

De tels noms suffiraient à donner de la majesté à ce Carnavalet superbe, legs des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, s’il n’avait pas gardé ou repris toute sa splendeur, son imposante mine d’autrefois.

La marquise quitta sa Carnavalette en 1696 pour aller soigner sa fille à Grignan et elle ne revint plus. Après elle, l’hôtel eut des conseillers à la cour, des financiers pour locataires ou propriétaires; pendant près d’un siècle la finance y succéda à la robe et la robe à la finance. On y vit sous la Terreur les bureaux de l’enregistrement; tout était mort alors, sauf le fisc qui ne mourra jamais et qui alors était devenu, par les séquestres et confiscations, le plus gros propriétaire de France. Sous l’Empire, autre administration: la direction de l’imprimerie et de la librairie, autrement dit la Censure. L’école des Ponts et Chaussées lui succéda en 1815, les mânes de la pauvre Mᵐᵉ de Sévigné ont dû souffrir alors, pour tant de géométrie et de mathématiques dans sa maison. Ce fut ensuite une grande pension, l’institution Verdot jusqu’à l’achat par la ville de Paris en 1866.

L’hôtel Carnavalet, sauvé par cet achat de la triste décadence qui attend tous

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Mᵐᵉ DE SÉVIGNÉ A L’HÔTEL CARNAVALET

ces vieux hôtels des quartiers aristocratiques abandonnés par l’aristocratie, est devenu le musée Parisien par excellence, le musée des souvenirs spéciaux à Paris. Il n’y a pas perdu, il y a gagné au contraire, indépendamment des richesses mobilières du musée, puisque aux richesses architecturales de l’immeuble, d’autres richesses sont venues s’ajouter.

La belle cour de l’hôtel refait par Boislève a été restaurée dernièrement, c’est là qu’on admire les véritablement merveilleux bas-reliefs des Saisons, sculptés pour M. des Ligneris par Jean Goujon, particulièrement la plantureuse Cérès symbolisant l’Été, corps superbe si élégamment drapé, et le robuste Automne. Ces chefs-d’œuvre décorent la façade du fond de la cour; en face, au revers du pavillon d’entrée, Jean Goujon sculpta également à la clef de voûte de la porte cochère une élégante Renommée, et sur les côtés de l’arc deux Victoires couchées tenant des palmes.

Les ailes en retour, œuvre de Mansard ont également de grandes figures entre les fenêtres du premier étage, mais elles sont bien inférieures, ce sont les quatre Éléments d’un sculpteur inconnu, et les quatre déesses fort lourdes de Gérard Van Ostal.

Les appartements de l’hôtel Carnavalet avaient souffert des transformations et adaptations diverses et des changements de goût, depuis Mᵐᵉ de Sévigné à qui l’on peut reprocher d’avoir, à l’instigation de sa fille, fait enlever des «antiquailles» de cheminées du XVIᵉ siècle. Dans la grande restauration entreprise par la ville on a restitué le grand corps de logis de la Renaissance, les hautes fenêtres et les combles élevés, à la place du comble à la Mansard et l’on a rendu à l’intérieur quelques-unes des anciennes dispositions, en y ajoutant quelques cheminées et de belles décorations d’appartements sauvées ailleurs des démolitions parisiennes.

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MAISON DE LA RENAISSANCE, RUE SAINT-PAUL DÉMOLIE VERS 1840

Tout cela est plein maintenant et déborde. Vieux souvenirs parisiens, précieux vestiges d’autrefois, estampes et tableaux, reliques de nos ancêtres, curiosités de toutes sortes et de toutes les époques mais plus particulièrement de la Révolution, objets divers parlant si éloquemment des temps tragiques, toutes les pièces du musée sont dignes de l’écrin et le moment va venir où il faudra l’agrandir.

Derrière le grand corps de logis est l’ancien jardin de l’hôtel. Les galeries qui l’entourent abritent des fragments de sculptures et relient de beaux débris d’édifices parisiens atteints par les démolitions, rapportés et reconstitués ici autour de cette charmante cour fleurie, au parterre de broderies dessiné dans le style des jardins d’autrefois.

L’un de ces débris d’édifice est la façade de l’ancien bureau des drapiers autrefois rue des Déchargeurs, construit sous Louis XIII, arrivé jusqu’à nous très abîmé, mais restitué aussi fidèlement que possible, avec son grand écusson représentant le vaisseau de Paris en gros navire de commerce toutes voiles dehors, sous un fronton supporté par de puissantes cariatides.

En face, le joli pavillon Renaissance ouvert par une large arcade sur la rue des Francs-Bourgeois, c’est le vieil arc de Nazareth, très élégant débris de l’ancien palais de justice rapporté de la vieille impasse de Nazareth, autrefois de Galilée, qui s’appelait ainsi, de même que la rue de Jérusalem, en souvenir des pèlerins de Terre Sainte ici logés dans des bâtiments spéciaux du palais de saint Louis.

L’arc avait été élevé sous Henri II pour relier des bâtiments de l’ancienne et admirable chambre des comptes de Louis XII. Une magnifique grille, du temps d’Henri II aussi, complète cette superbe porte du musée parisien où tant de curieuses choses sont à signaler.

Aux beaux jours du quartier du Marais, si la place Royale eut ses raffinés d’honneur, bravant les édits et la rigueur du terrible cardinal, elle eut aussi ses Précieux et ses Précieuses, belles dames, gens de qualité ou gens de lettres, se rencontrant sur la place aux promenades de l’après-midi, se retrouvant ensuite dans les salons ou dans les ruelles des hôtels du quartier. Tout le grand siècle se promena sous ces arcades et leur resta fidèle tant que le roi Louis XIV n’eut pas inventé Versailles,—tout le noble et élégant XVIIᵉ siècle, depuis les vieux amis d’Henri IV, les grands seigneurs du commencement, qui se souvenaient encore des rudes temps de la Ligue, et leurs fils les brillants cavaliers, de qui le grand cardinal régnant avait tant de peine à retenir les épées trop fringantes. Les duchesses et les princes de la Fronde y viennent lancer mille pointes contre le Mazarin, successeur de Richelieu et de Louis XIII; les poètes qui vont faire de leur époque un grand siècle littéraire, y rencontrent beaux esprits et précieuses qui vont raffiner et subtiliser sur tous les sentiments et s’efforcer d’écheniller la langue de toutes les vulgarités, ou du moins de tout ce que dans les ruelles on trouvait plat et commun.

C’est un besoin de régularité et d’ordonnance qui semble général et s’impose à tout; on élague le langage comme on élague aussi et comme on régularise dans la vie nationale et dans le cadre où la vie s’agite, dans l’architecture touffue des âges précédents; car tout se tient dans ce monde, les manières de penser comme les manières de se vêtir; les idées influent sur le costume, l’architecture, le mobilier, le gouvernement, la littérature, les perruques et tout le reste, il est aisé de s’en apercevoir.

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GRANDE PORTE RUE DES FRANCS-BOURGEOIS, 1895

La Ruelle qui joue un si grand rôle dans l’histoire littéraire du XVIIᵉ siècle, c’est l’alcôve de la chambre de parade, séparée de cette chambre par un balustre, comme on disait, une balustrade reliant parfois des colonnes somptueuses, riche encadrement laissant voir la maîtresse du lieu couchée dans le grand lit à colonnes, courtines et panaches, au milieu d’un cercle de dames, de seigneurs et de beaux esprits lancés dans une causerie animée, dans des dissertations littéraires, ou écoutant les poètes dire les petits vers, l’épigramme ou le sonnet du jour.

La plus fameuse de ces réunions de Précieuses, celle de l’hôtel de Rambouillet n’était point voisine du centre brillant de la place Royale. L’hôtel de Rambouillet était situé rue Saint-Thomas-du-Louvre, près de l’hôtel de Longueville, autre logis de Précieuses. C’est là que trôna d’abord Catherine de Vivonne, première marquise de Rambouillet, puis sa fille Julie d’Angennes, plus tard duchesse de Montausier. Chaque jour à deux heures, Mˡˡᵉ de Rambouillet ouvrait sa Chambre bleue au milieu de laquelle, sur une estrade, se trouvait un grand lit entouré d’une balustrade; elle s’étendait sur ce lit pour recevoir visiteurs et visiteuses, grands seigneurs, nobles dames, poètes, beaux esprits, et alors commençaient les discussions quotidiennes sur toutes les questions, sur tous les raffinements possibles de la galanterie ou de la littérature, pour démêler de tout le grand fin et le fin du fin.

Il passa ici, en ce cercle de beaux esprits, les plus pimpantes, les plus fines et les plus précieuses beautés de cette première et plus belle partie du grand siècle, les plus hauts seigneurs de France et les poètes les plus spirituels et les plus grands, Mᵐᵉ de Longueville, l’héroïne de la Fronde, la duchesse de Chevreuse, l’amie d’Anne d’Autriche, la marquise de Sablé, la duchesse de Lesdiguières, la jeune marquise de Sévigné, le cardinal de Retz, Condé, le prince de Conti, le chevalier de Grammont, M. de Montausier qui fut l’Alceste du Misanthrope, Bossuet en son adolescence, prêchant déjà, ce qui faisait dire à Voiture un soir que le futur évêque avait parlé longtemps: Je n’ai jamais entendu prêcher ni si tôt ni si tard!...

Et les gens de lettres, toutes les étoiles littéraires du temps, celles qui étincellent toujours, et les autres, lumignons éteints, Corneille, Chapelain, Balzac l’emphatique et le dédaigneux, Conrart qui parlait quelquefois, Colletet, Chapelain l’épique époumonné, Scudéry le matamore, Voiture et Benserade, les auteurs des fameux sonnets d’Uranie:

Il faut finir mes jours dans l’amour d’Uranie L’absence ni le temps ne m’en sauraient guérir...

et de Job,

Job de mille tourments atteint...

qui eurent tant de succès dans les ruelles littéraires et partagèrent tous les alcôvistes en Uranistes et Jobelins, ce qui valut un troisième sonnet de Corneille:

Deux sonnets se partagent la ville, Deux sonnets se partagent la cour Et semblent vouloir à leur tour Rallumer la guerre civile...

Tous les poètes de l’hôtel de Rambouillet,—et tout ce qui rimait ou rimaillait dans Paris aspirait à faire partie du Parnasse de la belle Julie d’Angennes,—se

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LES BOULEVARDS DE PARIS SOUS LE PREMIER EMPIRE

Imp. Draeger & Lesieur, Paris

réunirent pour composer la fameuse Guirlande de Julie, recueil de superbes miniatures et de madrigaux dont le manuscrit admirablement exécuté, offert par le duc de Montausier, valut enfin à celui-ci la main de l’idole après laquelle il soupirait depuis tant d’années.

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PORTE DE L’HÔTEL DE CHALONS-LUXEMBOURG, RUE GEOFFROY-L’ASNIER

Ces précieuses habituées de la célèbre ruelle de Rambouillet et les autres alcovistes se retrouvaient aux ruelles littéraires de notre quartier du Marais, lesquelles bien qu’éclipsées par la triomphante réunion rivale n’en ont pas moins brillé aussi et réuni les mêmes personnages de qualité, les mêmes poètes ou beaux esprits.

La marquise de Sablé et la comtesse de Maure, ces deux inséparables précieuses demeurant porte à porte sous les arcades, passaient leur vie ensemble, excepté lorsque le moindre «mauvais air» courait dans Paris, la plus petite grippe, car elles étaient horriblement peureuses, et elles se calfeutraient alors dans leurs appartements, s’écrivant l’une à l’autre billet sur billet, faute de pouvoir causer.

Mᵐᵉ Cornuel leur amie était du quartier aussi, c’est la dame aux piquants bons mots, esprit des plus vifs et qui trouvait des mots même dans les situations les plus refroidissantes, comme un certain soir lorsque, dans quelque carrefour voisin, en sortant de quelque réunion de beaux esprits, elle fut arrêtée et dévalisée par d’audacieux voleurs qui cherchèrent des bijoux jusqu’en son corsage.

Madeleine de Scudéry à l’encrier inépuisable, fournissant infatigablement à l’admiration de ses lecteurs d’interminables romans héroïco-précieux en 8000 pages, demeurait rue de Beauce. Elle avait des samedis très fréquentés où les précieuses luttèrent jusqu’à la fin et opposèrent une belle résistance aux épigrammes des poètes et beaux esprits de la période suivante. Mˡˡᵉ de Scudéry ne se rendit jamais et resta précieuse Louis XIII jusqu’à la fin, jusqu’à sa mort à un âge aussi avancé que son amie Ninon, au commencement du XVIIIᵉ siècle.

La place Royale si elle avait de nobles dames, grandes par le nom, par l’esprit et la beauté, pouvait aussi voir passer sous ses arcades d’autres femmes non moins admirées et non moins entourées, mais qui n’avaient pour toute principauté que leur charme et leur beauté. Les hommages de tous n’en étaient que plus sincères.

Dans un des hôtels de la place demeurait Marion Delorme, superbe et prodigue, pour qui soupirèrent des princes, le froid Louis XIII lui-même et aussi, dit-on, le terrible cardinal «l’homme rouge qui passe»! On dit qu’elle ne lui fut pas cruelle et ne le laissa pas soupirer trop longtemps sous son balcon. Marion était bonne catholique et l’on sait par des mémoires du temps,—calomniateurs ou médisants, qui peut savoir au juste,—comment elle convertit deux jeunes gentilshommes protestants, le comte de Chavagnac et le chevalier de Chatillon. Elle avait mis cette conversion pour prix à ses faveurs et conduisit à confesse, avant tout paiement, les deux cavaliers touchés par la grâce. Comme Ninon de Lenclos, cette femme à la mode avait de la naissance et malgré sa vie libre, la bonne compagnie fréquentait sa maison, dont les galants soldaient les frais et dont elle faisait les honneurs avec une grâce spirituelle et charmante. Quand elle mourut à trente-sept ans, dans tout l’éclat de sa beauté, elle fut exposée vingt-quatre heures sur un lit de parade dans son logis de la Place-Royale et tout Paris vint la voir.

Ninon de Lenclos habitait rue des Tournelles, dans ce quartier aussi; cette épicurienne fantaisiste était de bonne maison et se fit pardonner toutes ses fantaisies à force d’esprit. La haute société ne lui tenait aucunement rigueur; la charmeuse destinée à rester belle, et charmeuse, et spirituelle presque tout un siècle et à porter la tradition des précieuses du temps de Louis XIII presque jusqu’à la Régence, avait une ruelle où se rencontraient bien des gens d’esprit et des précieuses de qualité. Mᵐᵉ de Sévigné y fut souvent; Mᵐᵉ de Maintenon y vint aussi quand elle n’était que la femme du poète Scarron, le malade en titre de la reine. Ninon était oublieuse et légère, heureusement pour elle, sans quoi, dans son cœur que de grands noms du grand siècle, que d’importants seigneurs!

Son dernier logis rue des Tournelles, où elle était locataire de Hardouin Mansart, existe encore; c’est celui qui la vit prendre de l’âge sans vieillir et mourir bien près de la centaine. Par malheur a disparu l’autre logis, celui qui pourrait dire que de serments elle a faits qui valurent juste autant que le bon billet de La Châtre.

Mᵐᵉ de Maintenon est aussi une des figures célèbres de la Place Royale, que parmi tant d’autres il ne faut point oublier. C’était au temps de son obscurité quand elle accompagnait la chaise à porteurs dans laquelle on amenait son mari gémissant, souffrant et riant, pour prendre un peu de soleil sur la place.

Le pauvre Scarron, tordu et perclus à vingt-cinq ans, après on ne sait trop quel accident, mais perclus à ne pouvoir remuer que les doigts, ce «poète circonflexe, raccourci de la misère humaine», comme il s’intitulait, vécut d’abord avec ses sœurs rue des Douze-Portes, pourvu d’une petite pension de 500 écus qu’il justifiait burlesquement par sa charge de Malade de la reine,—de toutes les charges du royaume, la plus consciencieusement occupée, hélas! Enfoncé dans ce fauteuil qui resta sa coquille pour la vie, il s’efforçait de prendre son mal en gaieté, entassait incessamment avec une verve inattaquable à la maladie, les rimes les plus folles, écrivait le Roman comique et se raillait de tout, spirituellement, avec ses amis les poètes qui venaient rire et causer en sa chambre de malade.

Au temps de la Fronde il fit comme les autres, chansonna Mazarin et se vit retirer cette charge qu’il remplissait si bien. Privé de sa pension, il se consola encore, écrivit et rima davantage, s’efforçant de rire plus haut. En 1652, cet homme ruiné de toutes façons épousa par bonté d’âme la petite Françoise d’Aubigné, alors âgée de dix-sept ans, et qui ne se voyait point d’autre asile que le couvent. Les nouveaux mariés allèrent habiter rue de la Tixeranderie près de l’Hôtel de Ville. Ce triste mariage fut pourtant le point de départ de la fortune de Mˡˡᵉ d’Aubigné. C’est par son mari le pauvre poète, ami de la fine fleur des beaux esprits, protégé par quelques grands seigneurs, que Françoise d’Aubigné entra en relations avec les grandes familles de la Place-Royale et mit le pied très modestement dans ce monde brillant, qui ne se doutait guère alors de la haute fortune à elle promise par le destin.

Tous les mémoires ou récits du temps sont d’accord pour dire que la belle Mᵐᵉ Scarron se tint dignement, très simple et très réservée, en cette maison du poète burlesque, maison irrégulière où les revenus étaient bien incertains, où le rôti absent se remplaçait parfois par une histoire, mais où assez souvent aussi de nobles convives et de joyeux lettrés s’invitaient sans façon à manger les poulardes et les venaisons apportées par chacun ou envoyées par des amis, maison gaie en somme, malgré les tracas d’argent, et que plus tard, sous le terrible fardeau de ses grandeurs, Mᵐᵉ de Maintenon avoua quelquefois regretter en cachette.

Mᵐᵉ Scarron fréquentait alors beaucoup, entre autres nobles maisons du quartier, l’hôtel de Richelieu sur la place, l’hôtel Lesdiguières, l’hôtel d’Albret, un des beaux hôtels encore de la rue des Francs-Bourgeois au numéro 5, en face Carnavalet; elle était assidue chez Mᵐᵉ de Sévigné qui n’habitait pas encore Carnavalet. Combien de fois la marquise écrit-elle à sa fille «Mᵐᵉ Scarron vint dîner hier» ou «Mᵐᵉ Scarron que je vis l’autre jour disait...» On la voit mêlée à l’existence de toute cette haute société, et même plus tard emmenée par Mᵐᵉ de Montespan au château de Saint-Germain où est la cour.

Quand l’excellent Scarron, à moitié mort depuis si longtemps, acheva de mourir, quittant sa chaise, sa vie de souffrances si bravement supportées, ses bons amis affligés, il laissa Mᵐᵉ Scarron fort dépourvue. Il avait rimé depuis longtemps sa touchante épitaphe:

Celui qui cy maintenant dort Fit plus de pitié que d’envie Et souffrit mille fois la mort Avant de perdre la vie. Passant ne fais icy de bruit, Garde bien que tu ne l’éveilles Car voicy la première nuit Que le pauvre Scarron sommeille.

La veuve dans son dénuement dut se retirer chez les Hospitalières de la Charité de l’impasse du Foin, maintenant de Béarn et elle eut à se chercher des protecteurs parmi ses belles relations. La protection n’avait plus couleur littéraire, Scarron n’étant plus là pour payer en esprit; sa femme n’était plus qu’une veuve distinguée, mais très pauvre, qui dut se résoudre à bien des amertumes et même à des humiliations. Enfin elle hérita de la pension que l’on avait rendue à Scarron, et s’en alla habiter, croit-on, rue du Perche, une maison qui existe encore.

Elle eut dix ans d’obscurité et de petite vie bourgeoise aux prises avec la gêne, lorsque tout à coup, en 1670, se produisit ce foudroyant coup de fortune qui la jeta dans l’histoire et presque sur le trône de France.

Chez la maréchale d’Albret, Mᵐᵉ de Montespan, maîtresse du roi, avait jadis remarqué cette jeune femme modeste et spirituelle, au maintien très digne, et qui, traitée en protégée, rendait de petits services dans la maison. La favorite du roi avait déjà fait rétablir la petite pension encore une fois supprimée à la mort d’Anne d’Autriche. Elle pensa un jour à cette veuve instruite, intelligente et de bonnes mœurs, pour en faire la gouvernante des enfants qu’elle avait de Louis XIV, ce qui fit mener à Mᵐᵉ Scarron une vie mystérieuse et fatigante, l’obligeant à courir en cachette à Vaugirard dans une petite maison qu’on lui avait donnée, où étaient les nourrices et les enfants, pour revenir au petit jour, rentrer chez elle par une porte de derrière, se rhabiller et monter en carrosse pour aller faire visite à l’hôtel d’Albret, à l’hôtel de Richelieu.

Le secret ne put être si bien gardé cependant que ses amis de la Place Royale et la cour ne fussent à la fin au courant. L’ascension fut longue et dura dix années. Admise à la cour, vivant dans la confidence des amours du roi et de l’altière et querelleuse Montespan, qui même pour le grand roi, était une maîtresse difficile, Mᵐᵉ de Maintenon, car elle ne s’appelait plus Mᵐᵉ Scarron, ayant été gratifiée de la terre et du beau château de Maintenon, plus tard érigé en marquisat, la marquise de Maintenon n’était occupée qu’à recevoir les plaintes de l’un et de l’autre, et devenait par fonctions la confidente des brouilles et l’intermédiaire des réconciliations.

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BALCON DE L’HÔTEL DE BRAQUE, RUE DE BRAQUE NUMÉRO 4

Il est permis de croire qu’elle travailla un peu à ces brouilles. Enfin le moment arriva en 1680 où la veuve du pauvre Scarron, triomphante, de confidente devint autre chose, devint madame de Maintenant, comme disait Mᵐᵉ de Sévigné, et supplanta dans le cœur de Louis, Montespan et Fontanges, si bien et si complètement qu’à la mort de la reine, par une nuit de janvier 1685, la chapelle de Versailles vit célébrer par l’archevêque de Paris mandé secrètement, le mariage de la veuve du poète burlesque avec Sa toute-puissante Majesté le roi Soleil.

La maison de Scarron le burlesque, rue des Douze-Portes, fut plus tard celle de Crébillon le tragique. Il y a ainsi en ce siècle des rencontres curieuses; par exemple Regnard venant au monde dans la maison natale de Molière, du moins dans une des deux qui revendiquent ce titre, dans celle de la rue de la Tonnellerie aux Halles, et peut-être, si c’est la bonne, dans la même chambre, et Boileau le satiriste, naissant quai des Orfèvres, dans l’ancienne chambre du chanoine Gillot, où se réunissaient aux mauvais jours de la Ligue les auteurs de la Satire Ménippée, quarante-cinq ans auparavant.

Des vieux hôtels de ce temps, aux alentours de notre centre élégant, les survivants, plus ou moins atteints par la vieillesse et la décadence, ne manquent pas. Ne parlons pas des simples maisons, celles-ci sont en nombre considérable, mais plus touchées et plus déguisées à force de replâtrages; dans la partie de la rue Saint-Antoine qu’on a débaptisée pour lui donner le nom de l’échevin François Myron au nº 68, se voit le très remarquable hôtel de Beauvais, dont la façade a beaucoup perdu à des changements effectués au siècle dernier, mais qui garde sur la cour une réelle splendeur.

Mᵐᵉ de Beauvais, qui l’a fait construire par Antoine Lepautre vers 1654, sur le terrain d’anciennes maisons de l’abbaye de Chalis achetées au surintendant Fouquet et à d’autres propriétaires, était Henriette Bellier femme de chambre d’Anne d’Autriche, complaisante confidente prêtant les mains à toutes les intrigues, connaissant tous les secrets petits ou grands de la reine et sachant admirablement en tirer parti.

Encore un exemple de haute fortune qui peut être rapprochée de celle de Mᵐᵉ de Maintenon. Entre ces deux noms tient toute la vie galante du roi Soleil, quelque peu sultan à Versailles.

Si Mᵐᵉ Scarron fut la dernière passion de Louis XIV, la femme de chambre d’Anne d’Autriche, disent les cancans de la cour, doit être mise en tête de la liste pour Louis adolescent. Et alors Henriette Bellier est toute-puissante, ses coffres se remplissent, la reine, Mazarin, Fouquet sont là pour cela. Echange de bons offices. On pourvoit son mari d’une charge conférant noblesse, et elle se fait bâtir un magnifique hôtel, aidée de toutes façons par la reine qui va jusqu’à donner pour les bâtisses de sa confidente des pierres destinées aux travaux du Louvre.

Le 26 avril 1660, après la paix des Pyrénées, après le mariage royal consacrant la réconciliation de la France et de l’Espagne, eut lieu l’entrée solennelle en leur bonne ville de Louis XIV et de l’infante Marie-Thérèse d’Espagne. On sait quelle fut la pompe déployée et combien d’arcs de triomphe colossaux, de groupes allégoriques et de réjouissances diverses marquèrent, depuis la place du Trône jusqu’au Louvre, le passage du splendide et interminable cortège.

C’était une immense cavalcade. Après le corps de ville, les prévôts, les échevins, les conseillers, les archers, l’université, des députations du clergé et des couvents, les juges et les huissiers du Châtelet à cheval, la cour des aides, la chambre des comptes, à cheval aussi en robes et bonnets carrés, et le Parlement de même, venaient le train de Son Eminence le cardinal Mazarin composé de ses officiers et d’une suite de 72 mulets caparaçonnés et empanachés, conduits par des pages escortant les carrosses de ladite Eminence, les écuries du roi, la maison du roi, tous les gentilshommes officiers de la chambre, les mousquetaires et chevau-légers, la chancellerie avec une haquenée blanche portant le sceau royal, flanquée de conseillers en robe la tenant par la bride, la prévôté de l’hôtel, les Cent Suisses, puis Louis XIV à cheval suivi de la garde écossaise et d’un brillant escadron de princes, enfin dans un char découvert étincelant de dorures, traîné par huit chevaux, la reine non moins étincelante, couverte de tous les joyaux de la couronne.

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HÔTEL MONTHOLON, 79, RUE DU TEMPLE

Entre les arcs de triomphe toutes les rues étaient décorées, enguirlandées de verdure, jonchées d’herbes et de fleurs; de riches tapisseries flottaient aux fenêtres, les hôtels et les maisons des bourgeois se paraient de longues bandes de satin. Pour voir tout cela, pour voir défiler le cortège, la reine mère s’en vint chez Mᵐᵉ de Beauvais et prit place sur le balcon au-dessus de la grande porte avec Henriette d’Angleterre, avec Mazarin, Turenne et d’autres grands personnages. Et le cortège en passant fit halte devant l’hôtel pour laisser échanger les compliments entre le roi et sa mère... Ce glorieux balcon n’est plus, ou du moins il a été modifié quand la façade a été abîmée par le financier Orry entre les mains brutales de qui la propriété passa en 1704.

L’hôtel de Beauvais bâti sur le plan le plus irrégulier, tout en zigzags, sur la commerçante rue Saint-Antoine d’alors, l’hôtel seigneurial avait des boutiques au rez-de-chaussée; il les a encore. Entre ces boutiques s’ouvre un long passage aboutissant à un porche en rotonde soutenu par huit hautes colonnes, devant lequel se développe une belle cour à demi circulaire dans le fond pour le rez-de-chaussée seulement, en écuries et remises; une terrasse sur ces écuries se continue en balcon porté sur de fortes consoles autour de la cour, au-dessus de laquelle terrasse la chapelle encadrée de colonnes fait face au portique d’entrée. Le grand escalier à gauche sous la rotonde est également un superbe morceau avec colonnes et motifs de sculptures. Mais il faut voir le plan de l’hôtel pour se rendre compte du parti merveilleux tiré par Lepautre de son terrain et de l’ingéniosité des dispositions. Sous ce rapport l’hôtel de Beauvais est unique. Loret, dans ses gazettes rimées, parle plus d’une fois et des visites d’Anne d’Autriche à sa confidente et amie, et des merveilles de l’hôtel tout battant neuf, admiré par les gens de la cour, qui n’épargnaient pas d’ailleurs les épigrammes à la propriétaire jalousée.

Après Mᵐᵉ de Beauvais, après le financier son successeur qui fut un maltôtier peu scrupuleux, après ses héritiers de meilleure réputation, la maison logea l’ambassadeur de Bavière. Logis inviolable alors, local interdit au contrôle de la police, l’hôtel fut un tripot fréquenté par les joueurs et les filous de haut vol.

Bien national en 93, l’hôtel eut ses magnifiques appartements d’autrefois fort abîmés et partagés en petits locaux, tandis qu’une entreprise de diligences utilisait ses grandes écuries et ses remises.

Dans la rue de Jouy, au nº 7, derrière l’hôtel de Beauvais, Mansart a bâti pour le duc d’Aumont un hôtel occupé aujourd’hui par la Pharmacie centrale, façade imposante, mais d’une élégance assise un peu lourdement. L’antique rue Geoffroy-l’Asnier, ruelle plutôt, a gardé au nº 26, juste devant la non moins étroite rue Grenier-sur-l’eau qui arrive pittoresquement sous l’abside de Saint-Gervais où jadis était le cimetière, un autre logis bien plus remarquable. C’est l’hôtel de Châlons-Luxembourg, élégante construction en briques et pierres du commencement du XVIIᵉ siècle ou de la fin du XVIᵉ, élevée sur la cour derrière un autre bâtiment dans lequel s’ouvre une grande porte, d’une ampleur superbe.

Un grand arc, souligné par une frise à rinceaux, encadre un beau cartouche largement traité, destiné à recevoir des armoiries disparues, et sur lequel on trouve seulement l’indication que l’hôtel était de Châlons en 1625 et de Luxembourg en 1659. Les boiseries de la porte elle-même sont un chef-d’œuvre de menuiserie et le marteau de bronze une véritable petite merveille.

Dans le quartier près de la Seine qui renferme tant de maisons des XVᵉ et XVIᵉ siècles sans compter les débris plus anciens, il y a encore les hôtels la Vieuville et Fieubet. Tous deux, comme les maisons voisines, ont été construits sur l’emplacement du séjour royal de Saint-Paul. La Vieuville, à l’extrémité de la rue Saint-Paul présente encore sur sa cour de beaux et solides bâtiments en briques et pierres qui cachent peut-être quelques débris des écuries royales achetées

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LA COUR DE L’HÔTEL DE BEAUVAIS

sous François Iᵉʳ par Galliot de Genouillac, grand maître de l’artillerie. Le marquis de la Vieuville qui a donné son nom à l’hôtel est ce ministre de la jeunesse de Louis XIII, surintendant des finances, qui fit entrer Richelieu au conseil du roi et que tout de suite Richelieu supplanta.

A l’autre extrémité du quai, l’hôtel Fieubet est une construction plus importante et surtout plus ornée. Primitivement il était beaucoup moins orné, et malheureusement on ne sait que trop maintenant ce qui est œuvre authentique ou simple pastiche plus ou moins heureux. Il provient de Gaspard de Fieubet, conseiller du roi, chancelier d’Anne d’Autriche, bel esprit et poète de ruelles.

Précédemment, sur son terrain, Galliot de Genouillac abritait les fauconneaux et coulevrines de François Iᵉʳ; aux bâtiments de ce temps qui avaient succédé à ceux de l’hôtel Saint-Paul, succéda l’édifice construit pour Fieubet par Hardouin Mansard. L’hôtel subit bien des transformations et reçut bien des destinations. Enfin, M. de la Valette, rédacteur en chef du journal l’Assemblée nationale de 1848, l’acheta, s’éprit de son acquisition et se mit à restaurer l’hôtel à tour de bras, à le modifier, à le compléter par des sculptures rapportées du haut en bas. Ce qui fait qu’à côté de fort belles choses, de sculptures de grande allure, on voit de maigres ornements et de fort médiocres bas-reliefs. Le pavillon d’angle, qu’il soit une restauration ou qu’il provienne entièrement de M. de la Valette, fait bon effet tout de même avec sa boutique encadrée de gaines à figures barbues, sous un lourd amoncellement de trophées et d’attributs.

Cette région de Paris, habitée par tant de grand et beau monde, centre d’élégances, était aussi centre de plaisirs, ce qui lui avait amené cette population de mœurs faciles qui se presse toujours dans les endroits à la mode. Où la vie de Paris battait-elle son plein alors sinon à la place Royale? Les bourgeois du Marais ne se piquaient point de rigorisme. Le bon Scarron, vivant ici avec ses sœurs non mariées, les voyait mener une existence des plus libres dans ce tourbillon du beau monde. Il est vrai qu’il eût été bien empêché pour les surveiller. Il lui en était venu un neveu qu’il qualifiait spirituellement de neveu à la mode du Marais.

Le Marais possédait des théâtres qui au XVIIᵉ siècle disputaient la vogue aux comédiens de l’hôtel de Bourgogne, aux farceurs du Pont-Neuf. Il y avait des salles nombreuses pour le jeu de paume, en grande vogue alors parmi les jeunes cavaliers, comme, pour le populaire, les jeux de boule qui ont servi à baptiser soit directement, soit en passant par des enseignes, des boules noires, rouges ou blanches, plusieurs rues, par exemple la rue du Bouloi.

C’est dans un jeu de paume du quartier du Marais que M. de Beaufort, aux beaux jours de la Fronde, en train de jouer avec des amis, fut interrompu dans son jeu par les femmes de la Halle, désireuses d’apporter au roi des Halles, ce beau gentilhomme blond de si cavalières façons et petit-fils d’Henri IV par-dessus le marché, pour qui tout Paris brûlait d’une véritable passion, leur tribut d’admiration et d’amour.

Guy Patin, le spirituel et endiablé médecin, raconte l’anecdote dans une lettre. Les femmes de la Halle s’en allaient par pelotons voir leur idole envoyer la balle. «Comme elles faisaient du tumulte pour entrer et que ceux du logis s’en plaignaient, il fallut qu’il quittât le jeu et qu’il vînt lui-même mettre le holà, ce qu’il ne put faire sans permettre que ces femmes entrassent en petit nombre, les unes après les autres, pour le voir jouer, et s’apercevant qu’une de ces femmes le regardait de bon œil, il lui dit: «Hé bien, ma commère, vous avez voulu entrer, quel plaisir prenez-vous à me voir jouer et à me voir perdre mon argent?» Elle lui répondit aussitôt: «Monsieur de Beaufort, jouez hardiment, vous ne manquerez pas d’argent; ma commère que voilà et moi vous apportons deux cents écus et, s’il en faut davantage, je suis prête d’en retourner quérir autant.» Toutes les autres femmes commencèrent aussi à crier qu’elles en avaient autant à son service, dont il les remercia. Il fut visité ce jour-là par plus de deux mille femmes...»

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FRONTON, 106, RUE DU TEMPLE

Ces mêmes femmes de la Halle deux jours après lui criaient sur son passage: «Monsieur, ne consentez pas à votre mariage avec la nièce du Mazarin, quelque chose que vous fasse ou vous dise M. de Vendôme votre père. S’il vous abandonne, vous ne manquerez de rien, nous vous ferons tous les ans dans la Halle une pension de soixante mille livres!...»

Les idoles populaires dans le cours des siècles, quelle jolie galerie de figures! Il y a de tout, des princes, des tribuns, des magistrats, des journalistes, des soldats et même des rois comme le Vert Galant, et quelle étrange diversité de raisons aussi à ces popularités. Mais il faut toujours la parole ou la haute mine, de grandes phrases ou de cavalières façons,—bien plus rarement une action réelle et une direction vers le bien.

Les comédiens du Marais avaient leur théâtre rue Vieille-du-Temple, entre les rues de la Perle et des Cultures Saint-Gervais, dans l’ancien local d’un jeu de paume. C’est là que se donna la première du Cid avec nombre d’autres pièces de Corneille. Les comédiens comptèrent même au nombre de leurs auteurs le cardinal de Richelieu, qui leur fit jouer l’Aveugle de Smyrne, avant que pour Mirame il se fût construit un théâtre particulier au Palais Cardinal.

Madeleine Béjart, sœur d’Armande Béjart, femme de Molière, fit probablement partie de la troupe du Marais, les Béjart étaient du quartier, établis sur la paroisse de Saint-Paul. C’est sans doute au théâtre de la rue Vieille-du-Temple que Molière, tout jeune et dévoré de sa passion pour le théâtre, la connut, l’apprécia et l’enrôla avec ses frères Joseph et Louis dans la troupe de l’Illustre Théâtre, audacieuse entreprise dont le succès fut loin de couronner les efforts.

Après avoir essayé pour ses représentations du jeu de paume des Métayers, à la porte de Nesle en 1643, la troupe désespérée de ne jouer que devant des banquettes et de ne point encaisser seulement de quoi payer les chandelles, décida de se rapprocher du beau monde et loua dans le beau quartier le jeu de paume de la Croix Noire, rue des Jardins-Saint-Paul. Hélas! cruelle persistance de la déveine, l’illustre théâtre ne réussit pas mieux au Marais que de l’autre côté de l’eau, les élégants de la place Royale conservent leur faveur aux comédiens de la rue Vieille-du-Temple, se souciant peu de la nouvelle troupe. On joue de grandes tragédies, toujours devant les banquettes, la troupe fait des dettes, Molière dans les affres de cette détresse signe des billets qu’il ne peut payer à l’échéance et un beau jour, comme dénouement de la navrante situation, les huissiers viennent l’appréhender au corps et il est emprisonné au Châtelet à la requête de ses créanciers, parmi lesquels son moucheur de chandelles.

Le grand roman comique de Molière allait commencer. Après une tentative, en sortant du Châtelet, dans un troisième jeu de paume, à la croix Blanche, dans le faubourg Saint-Germain, la troupe de l’Illustre Théâtre abandonne décidément Paris indifférent et se lance pour douze années à travers la province, du Nord au Midi, de Pézenas à Rouen, roulant sur les routes, courant de ville en ville, donnant des représentations dans des auberges, des salles de châteaux ou des granges, jusqu’au jour où Molière, ayant acquis quelque notoriété, auteur de nombreuses comédies, que certains ont pu applaudir en province, revient à Paris, et tout à coup, sur le théâtre de l’hôtel Bourbon, conquiert enfin le succès si longtemps inutilement poursuivi, par sa comédie des Précieuses Ridicules qui fit un terrible esclandre dans le monde des ruelles, parmi toutes les Précieuses, aussi bien les grandes précieuses de l’hôtel de Rambouillet, que les précieuses affectées, bourgeoises imitatrices des grandes dames à prétentions littéraires.

Les temps de gloire de la région du Marais ressuscitent dans l’esprit du passant, lorsque dans ces rues devenues manufacturières, purement industrielles, il retrouve malgré démolitions et transformations, tant de vieux hôtels qui, en dépit des adaptations diverses, gardent de beaux restes de leur physionomie d’autrefois. Les nobles seigneurs, les belles dames à carrosses, les imposants parlementaires à longues barbes et à bonnets carrés, les magistrats à perruque ont cédé la place à des négociants, à des fabricants d’articles de Paris, à des droguistes en gros; partout les raisons sociales couvrent les vieux écussons, partout les enseignes commerciales bariolent les nobles architectures, coupant les fenêtres, masquant les

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HÔTEL AMELOT DE BIZEUIL, 47, RUE VIEILLE-DU-TEMPLE

bas-reliefs ou les beaux balcons; n’importe, il reste assez de superbes frontons sculptés, de balcons ventrus, portés par des figures magistralement traitées, par des consoles d’un art charmant; il subsiste assez d’admirables motifs décoratifs, assez de traits magnifiques sous les rides ou les cicatrices, pour que l’esprit s’essaie en reconstitutions du passé de ces nobles logis, en évocations du décor complet, tel qu’il fut par exemple lorsque Gomboust, au commencement du règne de Louis XIV, traçait son grand plan de Paris, avec la figuration des hôtels et logis importants comme en une vue à vol d’oiseau.

Il en manque certes beaucoup aujourd’hui, mais il n’avait pas tout mis, ayant un tel choix alors. Il a omis par exemple l’hôtel Amelot de Bizeuil ou des ambassadeurs de Hollande, au nº 47 de la rue Vieille-du-Temple, une belle demeure pourtant, pourvue d’un superbe portail par-dessus lequel se silhouette un beau pavillon ardoisé couronnant un fronton, où des génies supportent un écusson avec d’autres petits génies en consoles.

Cy était précédemment l’hôtel du maréchal de Rieux. Le 4 novembre 1407, à l’heure de minuit le carrefour Barbette tout voisin retentit du bruit d’une lutte, d’appels et de cris de mort. C’était le duc d’Orléans que les hommes de Jean sans Peur assassinaient. L’hôtel de Rieux s’ouvrit, les gens du maréchal se précipitèrent, mais il était déjà trop tard, ils n’arrivèrent que pour ramasser les cadavres du duc et de son écuyer qu’ils apportèrent à l’hôtel.

L’hôtel Amelot de Bizeuil remplaça vers 1640 les anciennes constructions de Rieux, les ambassadeurs Bataves peu après s’y logèrent. Les panneaux de la grande porte sont fort beaux, avec leurs têtes de Méduses entourées de vipères, qui contemplent ce sol ayant bu jadis le premier sang versé des longues guerres entre Bourguignons et Armagnacs. Le revers de ce portail encadre un large bas-relief représentant Rémus et Romulus allaités par la louve. Les côtés de la cour ont pour décoration de grands cadrans solaires peints en grisaille avec attributs et sentences latines.

L’hôtel Saint-Aignan, rue du Temple, dans la partie qui prenait jadis le nom du couvent de Sainte-Avoye, attire forcément le regard par ses proportions formidables, ses hautes lucarnes, ses fenêtres à croisillons sur la rue et son portail colossal, dont la porte a aussi de beaux panneaux dans le style de ceux de l’hôtel de Bizeuil. En face était un des hôtels de Montmorency disparu aujourd’hui; à côté se voit encore l’hôtel de Mesme, logis sous Louis XIV du premier président Antoine de Mesme, puis au nº 79 l’hôtel de Montmor, devenu plus tard de Montholon, lequel montre comme Saint-Aignan une grande cour entourée de hautes constructions de très noble aspect, avec son fronton central, son admirable grand balcon au premier palier de l’immense cage d’escalier, ses sculptures et ses lucarnes ardoisées. Comme à l’hôtel de Bizeuil, le revers du portail d’entrée est décoré d’un beau bas-relief.

Un bel édifice du temps de Louis XIV occupe l’angle des rues de Thorigny et des Coutures-Saint-Gervais, élevé sur les jardins maraîchers ou cultures des hospitaliers Saint-Gervais, où l’on commença à bâtir en 1620 seulement. L’hôtel est de 1656; il fut construit pour le financier Aubert de Fontenay, à qui ses bénéfices dans les gabelles permettaient de se loger magnifiquement. A l’aspect de ces somptuosités où le traitant étalait un peu trop au grand jour une fortune extraite des droits sur le sel, on donna unanimement à l’édifice le nom d’hôtel Salé, qui devint si bien son nom officiel qu’il le porte toujours.

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PORTE DE L’HÔTEL DE BOULIGNEUX, RUE MICHEL-LE-COMTE, 28

C’est encore une de ces belles cours du Marais, très vaste, et noblement encadrée, gardée par de grands sphinx posés sur la corniche des bâtiments bas en retour, jadis couverts en terrasses à balustrades. L’entrée du grand corps de logis central se couronne d’un énorme fronton avec des figures de femmes, des amours enguirlandés et de grands chiens, supports de l’écusson effacé. Là se déploie majestueusement, d’une ampleur à contenir une maison de nos jours, un magnifique escalier d’une grande richesse de décoration, abondance de sculptures qui se poursuivait, et se retrouve encore en partie dans les appartements.

L’hôtel Salé après avoir été la demeure du maréchal de Villeroy, l’hôtel des Ambassadeurs de Venise, etc., fut pendant quelque temps avant 89 l’hôtel de Mᵍʳ de Juigné archevêque de Paris.

A la Révolution on y entassa les livres saisis dans les couvents supprimés, puis l’hôtel fut vendu comme bien national et transformé en pension jusqu’à l’installation de l’Ecole centrale, qui l’a quitté il y a peu d’années pour le nouvel édifice contigu aux Arts et Métiers.

L’Imprimerie nationale, rue Vieille-du-Temple occupe les vastes locaux de l’hôtel de Rohan, qui s’appela aussi le palais Cardinal ou l’hôtel de Strasbourg. Plus jeune que les autres grands logis du Marais, l’édifice ne date que du commencement du XVIIIᵉ siècle et fut construit par le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg.

Quatre-vingts ans après lui un autre cardinal de Rohan habitait aussi ce palais, réuni par les jardins au palais de Soubise, précédemment hôtel Clisson-de-Guise. Rohan était le cardinal de cette scandaleuse et mystérieuse affaire du collier, commencement pour Marie-Antoinette des terribles infortunes qui l’amenèrent en peu d’années prisonnière à la tour du Temple, si proche voisine de l’hôtel du cardinal.

A l’hôtel de Rohan, l’art du XVIIIᵉ siècle a laissé de nombreuses beautés un peu partout et un morceau de sculpture vraiment superbe, le grand bas-relief de Le Lorrain, qui couvre la muraille au-dessus de l’ancienne porte des écuries et représente Phaéton faisant boire le quadrige de chevaux attelés au char du Soleil. L’imprimerie vint occuper le palais en 1808.

Que d’autres superbes logis dans ce Marais, qui sans avoir l’illustration de ces demeures princières, se montrent un peu partout, dans leurs vieux atours en partie respectés, ou laissent transparaître quelques débris de leur ancienne splendeur. Les belles portes sont nombreuses d’où l’on s’attendrait presque à voir sortir la chaise de quelque marquise, ou l’un de ces longs carrosses du grand siècle menant un président au Parlement. Celle du nº 30 actuel de la rue des Francs-Bourgeois est encore un très beau morceau; monumentale également celle de l’hôtel du maréchal d’Albret, un peu plus loin dans la même rue. Au 28 de la rue Michel-le-Comte, l’immense porte de style grec donnait entrée à l’hôtel de Bouligneux, puis d’Halwill; elle est de l’architecte des barrières de Paris, Ledoux, qui donnait à ses constructions un caractère puissant tout particulier.

Combien d’autres encore, et de riches balcons comme ceux de l’hôtel de La Grange, rue de Braque, nº 6, des fenêtres Louis XIV ou de style rocaille, de grands pavillons, d’énormes toits Louis XIII, dans les rues Pastourelle, des Quatre-Fils, des Vieilles-Haudriettes, au coin de laquelle une fontaine du XVIIIᵉ siècle nous montre une jolie naïade couchée sur son urne. Combien de frontons curieux comme celui de la rue Payenne où l’on voit un long et maigre Temps couché sur

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LA RUE QUINCAMPOIX PENDANT LE Système

Imp. Draeger & Lesieur, Paris

des débris de colonnes renversées, vieillard allégorique qui a l’air de songer tristement aux jours brillants du Marais, aux beaux temps finis pour jamais.

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PORTE DES ÉCURIES DE L’HÔTEL DE ROHAN (IMPRIMERIE NATIONALE)

Où sont les hôtels de Lorraine, de Chavigny, voisins de l’hôtel d’Angoulême-Lamoignon sur la rue Pavée, les hôtels d’Orléans et d’Effiat rue Vieille-du-Temple, les hôtels d’Estrées, d’Epernon, de Sordis, Nicolaï, etc. Détruits, disparus complètement, ou, si quelques restes subsistent, ils sont si bien dissimulés par les replâtrages et transformations, si bien perdus dans les reconstructions que c’est tout comme si rien absolument n’en restait!...

La mélancolie des choses qui ne sont plus ne flotte pourtant pas dans l’air et ne tombe pas des murailles grises; il y a tant de bruit et de mouvement dans ce quartier monumental, dans cette ville aristocratique abandonnée au commerce, envahie par tous les métiers, qui la traitent en pays conquis; tant de chariots industriels sortent des portes cochères à carrosses et font retentir d’un fracas de ferraille le pavé des rues démocratisées. Il est bien vivant ce quartier des élégances défuntes, on entrevoit dans les cours le mouvement de la fourmilière travailleuse parmi les ballots empilés, les caisses de marchandises encombrant tous les coins et débordant par toutes les baies, dégringolant des larges escaliers à rampes en volutes de fer forgé... A certaines heures, de ces vieux hôtels des élégantes du grand siècle, de ces logis compassés de haute magistrature, débouchent des foules bruyantes, ouvriers et apprentis en bourgerons, ouvrières en longs sarraus, employés en veston courant au déjeuner.

Il est pourtant bien attristant de penser que fatalement des modifications journalières vont davantage altérer peu à peu la physionomie des vieilles façades, et feront disparaître demain ce que l’on admirait encore hier. Les grands hôtels subsistant à peu près intacts deviendront de plus en plus rares, et peu à peu chaque année enlèvera un trait à leur physionomie... Et le vieillard symbolique du fronton de la rue Payenne, s’il n’est abattu lui aussi, restera seul à se souvenir et à échanger par-dessus les toits des soupirs attristés avec l’ombre affligée de Mᵐᵉ de Sévigné, errant dans le vieil hôtel de Ligneris-Kernevenoy-Carnavalet préservé par son affectation officielle, et d’où elle gémit de ne pouvoir écrire sur tous ces désastreux changements à Mᵐᵉ de Grignan une longue, bien longue lettre, remplie d’exclamations, de protestations et de récriminations.....

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FRONTON RUE PAYENNE

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