L’ABBAYE DE SAINT-VICTOR CHAPITRE III LES TROIS GRANDES ABBAYES DE LA RIVE GAUCHE
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L’abbaye de Sainte-Geneviève.—Clovis et Clotilde.—Saint-Germain des Prés, fondation de Childebert.—La sépulture des rois mérovingiens.—Les Normands.—Massacres et dévastations.—L’Abbaye, petite ville féodale à côté de Paris.—Le réfectoire, fabrique de poudres.—L’explosion et l’incendie.—Ruine définitive.—Le Pré aux Clercs.—Luttes avec les Escholiers.—La foire Saint-Germain.—Les abbés commendataires.—L’abbaye de Saint-Victor.—Les jardins des chanoines.—La Bièvre.—Ce qui reste des trois abbayes.
LA PREMIÈRE ÉGLISE SAINTE-GENEVIÈVE FONDATION DE CLOVIS

PARIS moine et Paris escholier, confondus ensemble jusqu’au temps d’Abélard sous les arceaux de Notre-Dame, se confondent et se mêlent encore pendant des siècles quand les écoles essaiment et s’en vont former la grande et puissante Université de l’autre côté de l’eau.
Le Paris qui étudie, c’est le Paris de la rive gauche, l’Université, la ville des escholiers qui devenus trop nombreux pour tenir dans les préaux de la cathédrale et dans les petites rues de l’île déjà trop pleine, trouvant instinctivement cloîtres et dogmes trop étroits, ont franchi la Seine et créé le camp de la science, sur les débris du camp romain, autour et dans les dépendances, les clos et jardins du vieux palais latin.
Il s’y est élevé tant de collèges, tant de nids de clercs et de sorbonnagres, comme dit Rabelais, il y a tant de maisons où se clarifient et se distribuent les choses de l’esprit, les connaissances humaines; tant de collèges petits ou grands, pêle-mêle sur les pentes de la montagne, groupés et enchevêtrés avec les églises et les couvents!
Paris qui prie n’est pas cantonné dans un seul quartier; sur les deux rives de la Seine, des abbayes, des prieurés, des églises, filles de Notre-Dame, nombreuses et rapprochées, parfois se suivant à la file sur les grandes voies, découpent la ville en un nombre infini de paroisses, élevant par-dessus les quartiers à hôtels féodaux et les quartiers où travaille et grouille le populaire en ses maisons serrées, tantôt de superbes clochers merveilleusement découpés, tantôt d’humbles petites flèches ardoisées, ces petites flèches devenues si rares aujourd’hui.
Olivier Truschet et Germain Hoyau, dans la légende d’un plan du XVIᵉ siècle dont l’unique exemplaire a été retrouvé à Bâle, donnant «le vray pourtraict naturel de la ville, cité et Université», comptent au XVIᵉ siècle 104 églises ou monastères et 49 collèges.
Un siècle plus tard les maisons religieuses, églises, couvents, chapelles, hôpitaux dépassent le chiffre de deux cents, et la révolution trouvera encore ce nombre augmenté. Les quatre cinquièmes disparaîtront alors, et si bon nombre de ces édifices au point de vue de l’architecture ne présentaient qu’un intérêt secondaire, certains, il faut le dire, doivent être à jamais regrettés, qui étaient de pures merveilles de notre art national et contenaient dans leurs nefs d’admirables monuments aussitôt détruits ou dispersés, de superbes stalles ou boiseries barbarement jetées au feu, des vitraux d’une splendeur et d’un éclat incomparables, brisés sans pitié.
Il faut distinguer, en ce Paris religieux du moyen âge, les grands fiefs ecclésiastiques dans tout leur appareil féodal, avec leurs tours, leurs prisons, leurs justices,—les grandes églises, suzeraines d’églises dépendantes nées d’elles-mêmes dans le cours des âges,—les chapelles d’hospices, de collèges, de confréries, de corporations,—les prieurés, couvents ou monastères où pullule le peuple innombrable des moines et des nonnes de tout ordre et de toute condition, priant ou travaillant, s’engraissant dans une béate oisiveté ou peinant devant les grabats des pauvres, dans les hôpitaux et maladreries.
Parmi ces établissements religieux innombrables, si divers d’importance et de mérite, il faut mettre à part cinq ou six grandes abbayes qui sont des petites villes dans la grande, des prieurés, des commanderies qui dominent de leur importance la foule des petits couvents.
Les membres du clergé séculier, les prêtres des églises vivant de la vie de leurs paroissiens, en rapport journalier avec chacun pour toutes les occasions de la vie, sont en général estimés et aimés de tous. Leur influence est immense dans l’étendue de leur circonscription petite ou grande, et on ne le verra que trop au temps des luttes religieuses lorsque, devenus boute-feux de la guerre civile, ils mettront malheureusement cette influence au service de la Ligue et feront de leurs paroissiens, ouvriers ou bourgeois, d’enragés combattants des barricades et des remparts.
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RUE CLOVIS, FRAGMENT DU REMPART DE PHILIPPE-AUGUSTE ET TOUR DE SAINTE-GENEVIÈVE
Il n’en va pas tout à fait de même pour le clergé des ordres religieux, pour ces moines de toutes les couleurs, des ordres mendiants ou des ordres riches, tous fortunés, d’ailleurs, qui vivent hors du siècle dans des couvents fermés, dans ces immenses abbayes forteresses si riches et si puissantes. On aime certains de ces ordres pour leur esprit de charité, pour leur vie humble, on en déteste d’autres pour la raison contraire, on en méprise plus ou moins quelques-uns. Le peuple ne distingue pas toujours si certains de ces moines, dans le silence de leurs grandes salles, se livrent à l’étude, à des travaux scientifiques, partagent leur vie entre les méditations pieuses et la culture de l’esprit; il ne voit que la richesse des abbayes, la vie facile assurée derrière ces murailles superbes.
Le bourgeois songe aux rentes qu’il doit payer pour les terres qu’il tient en fief, pour les maisons dépendant de la censive de ces moines, il additionne les énormes revenus de ces couvents.
Et l’artisan chef de famille qui travaille dur, et qui malgré ses rudes labeurs a bien du mal à faire vivre sa nichée, est tout disposé à trouver trop facile et trop grasse l’existence des bons pères, si complètement libérés de préoccupations terrestres et si douillettement abrités contre toute male aventure dans leurs bonnes murailles bien munies.
Certaines de ces abbayes, institutions vieillies, méprisent les anciennes règles établies et se donnent toute licence pour les satisfactions matérielles. L’idée religieuse, le but charitable des fondations, l’origine de la fortune conventuelle, tout est oublié. Cette fortune ne sert qu’à engraisser les moines adonnés à la gastronomie et s’appliquant égoïstement toutes les ressources mises entre leurs mains à d’autres intentions.
Aussi quelle place tiennent, dans la vie du moyen âge, toutes ces légions de moines qui occupent les meilleures places au soleil de chaque quartier, ces moines coudoyés à toute heure dans la rue, ces frocards, les uns aimés, les autres franchement détestés, les uns respectés, les autres méprisés, presque tous raillés d’ailleurs par l’esprit frondeur du Parisien bien ou mal pensant; gras prieurs, capucins quêteurs tournant autour des broches, prêcheurs à faconde populacière, frères débauchés ou grands humeurs de piot, tourmenteurs de maris, héros de mille contes, fabliaux ou facéties...
Trois grandes abbayes, un prieuré, deux commanderies dominent de leur importance la foule des grands et petits couvents; ce sont: Sainte-Geneviève, Saint-Germain des Prés, Saint-Victor, la commanderie de Saint-Jean de l’Hôpital ou de Latran sur la rive gauche, le prieuré de Saint-Martin des Champs et la commanderie du Temple sur la rive droite.
Situées toutes les deux presque au bord de la Seine, l’une en amont et l’autre en aval de Paris, les abbayes de Saint-Germain et de Saint-Victor se font pendant au pied des deux versants opposés du mont Lucotitius, que couronne une troisième abbaye, celle dédiée à sainte Geneviève par Clovis et Clotilde.
Dans l’église de l’abbaye de Sainte-Geneviève, ancienne basilique Saint-Pierre et Saint-Paul élevée non loin du palais romain des rois mérovingiens, le plus grand de ces mérovingiens, le terrible Clovis, trônait encore il y a cent ans, couché en pierre sur sa dalle funéraire au centre de sa nef. C’était le fondateur. Le farouche Sicambre ayant brûlé ce qu’il adorait précédemment et adopté le dieu de Clotilde, décidément plus fort que les dieux de ses ancêtres, avait un jour gravi la colline au-dessus du palais des empereurs romains et, arrivé sur le plateau, lançant sa francisque au loin, il avait mesuré à la force de son bras la basilique qu’il allait élever. Cette basilique du VIᵉ siècle, qui dura jusqu’au XIIᵉ, n’était point si barbare, Clovis y avait mis de la magnificence, il y avait employé les matériaux les plus précieux et l’avait décorée intérieurement et extérieurement de peintures et de mosaïques.
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RESTES DE L’ABBAYE DE SAINTE-GENEVIÈVE AU LYCÉE HENRI IV
La statue couchée du roi marquait la place de son caveau funéraire, au milieu de son église; dévorée par le temps, la statue avait été refaite au XIIᵉ siècle. Clotilde aussi était là, enterrée près du tombeau de sainte Geneviève et, avec Clotilde, les enfants de Clodomir massacrés par leurs oncles.
La basilique, dédiée à saint Pierre et saint Paul, avait pris dès le siècle suivant le nom de Sainte-Geneviève. La dévotion aux reliques de la sainte, proclamée patronne de Paris, donna vite une grande importance au monastère créé pour le service de la basilique. Ces précieuses reliques étaient enfermées dans une magnifique châsse, précieuse par le travail et par le métal, par les pierreries accumulées, souvenirs de dévotions royales au cours des siècles. Au XVIᵉ siècle, cette châsse fut placée, portée par quatre anges de Germain Pilon, en haut d’un groupe de hautes colonnes derrière le grand autel.
Saint-Germain des Prés remonte aux mêmes temps. Childebert, fils de Clovis, au retour d’une expédition victorieuse en Espagne d’où il rapportait des reliques conquises sur les habitants de Saragosse, et saint Germain, évêque de Paris, furent ses fondateurs. L’église primitive, dédiée à saint Vincent, était recouverte de plaques de bronze doré. A la mort de saint Germain, enterré dans une des chapelles, l’abbaye prit son nom. Illustre autant que celle de sainte Geneviève dès les premiers siècles de la monarchie, elle fut un Saint-Denis mérovingien pour les tombeaux des rois de la première race alignés dans sa nef.
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ABBAYE DE SAINT-GERMAIN DES PRÉS, FONDATION DE CHILDEBERT
LA TOUR DE L’ÉGLISE
L’abbaye de Saint-Germain a eu sa grande part de tous les maux qui ont traversé l’existence de Paris sous les Carlovingiens, de tous les bouleversements et de toutes les secousses de cette époque.
Chaque fois que la nef de Paris a menacé de sombrer, Saint-Germain des Prés a péri, s’est écroulé dans les flammes, sur les cadavres de ses moines égorgés, et à chaque retour de la paix, les survivants de l’abbaye revenus au bercail ont fouillé les décombres et relevé les murailles.
Après les prospérités des commencements, survint, pour les deux riches abbayes, une ère de cruelles épreuves, avec les invasions normandes. Que Paris se rachetât comme à la première visite des pirates du Nord ou qu’il se défendît, les deux abbayes situées extra muros avaient à supporter le premier choc des terribles ravageurs.
Dès que les nefs normandes apparaissaient en Seine, dès que la fumée des incendies signalait de loin leur approche, les moines de Sainte-Geneviève portaient en lieu sûr les reliques de la sainte et les ornements d’orfèvrerie dont saint Éloi avait revêtu son tombeau; les moines de Saint-Germain mettaient en état de défense leurs murailles ou essayaient de se racheter par une rançon. Puis la ruine et l’incendie s’abattaient sur les édifices. Saint-Germain fut pillé et brûlé, dit-on, cinq fois.
Après le grand siège normand, le long et opiniâtre siège soutenu de 885 à 887 par l’évêque Gozlin et Eudes, comte de Paris, il n’y avait plus que des ruines sur la montagne de Sainte-Geneviève et dans les prés de Saint-Germain, ruines parmi lesquelles les moines se réinstallèrent timidement, se contentant de restaurations partielles.
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BAGARRE ENTRE LES ESCHOLIERS ET LES GENS DE L’ABBAYE SUR LE PRÉ AUX CLERCS
Des édifices saccagés par les Normands il ne restait plus à Sainte-Geneviève, lors des démolitions définitives, que certains pans de murailles utilisés, des colonnes, des chapiteaux romains fort remarquables, entrelaçant aux plus bizarres rinceaux les figures humaines et les animaux. Il ne reste à Saint-Germain des Prés que la base de la grosse tour reconstruite avec l’église par l’abbé Morard au XIᵉ siècle, et les colonnes de l’abside aux admirables chapiteaux fouillés avec une verve surprenante, surchargés, parmi les enroulements de feuillages, d’animaux fantastiques, lions ailés, griffons, harpies.
Que de mutilations a subies l’intérieur de Saint-Germain des Prés au siècle dernier! Derrière le petit porche très laid plaqué à la base de la tour, le portail présentait une belle décoration, huit grandes statues d’une beau style admirablement et curieusement drapées, représentant des rois et des reines appuyés aux colonnes. Entrée majestueuse pour l’église mérovingienne. Les bénédictins y voyaient, à droite Thierry, Childebert, Ultrogothe sa femme, et Clotaire; à gauche Clovis, Clotilde, Clodomir, avec saint Rémy. Les statues ont été enlevées; les tombeaux de ces mêmes rois dans la nef ont été violés et détruits, le maître-autel et les châsses ont disparu aussi, bien des remaniements ont eu lieu, succédant à d’autres remaniements, opérés au XVIIᵉ siècle.
A l’extérieur l’église élevait sur les bras du transept deux autres clochers plus petits que celui du portail; on a dû les démolir en 1820, parce qu’ils menaçaient ruine. On devait les reconstruire pour rendre à l’église sa physionomie, particulière entre toutes celles de Paris, elle les attend encore.
Reconstruites à peu près totalement au XIIIᵉ siècle, les deux abbayes, Sainte-Geneviève sur sa colline et Saint-Germain dans ses prairies, présentaient un ensemble d’une imposante splendeur, chacune groupant au pied de son église ses magnifiques bâtiments neufs, ses cloîtres, ses nombreuses dépendances dans un vaste enclos défendu par des murailles garnies de tours.
Sainte-Geneviève couvrait tout le haut de la montagne, dans la ville maintenant, à l’intérieur des murs de Philippe-Auguste, sous la porte Saint-Marcel. A côté de l’église s’élevait le grand pignon du réfectoire; la salle du chapitre et le cloître s’abritaient au pied de la haute tour qui nous reste au-dessus de la rue Clovis. Cette tour, romane par sa base et ogivale ensuite, était le clocher de l’église, privé de son ancienne flèche de pierre par un incendie qui nécessita une reconstruction des étages supérieurs.
Un énorme anneau de fer scellé en haut du grand pignon de l’église fut longtemps l’objet de bien des suppositions; suivant l’opinion la plus probante, c’était un vieux souvenir du droit d’asile attribué à tant d’églises et de monastères. On sait que tout criminel qui parvenait à se réfugier sous le porche ou dans l’intérieur de certains édifices—ici à Sainte-Geneviève, quand il avait passé le bras dans l’anneau du portail—devenait inviolable et que toute poursuite devait s’arrêter. Lorsque ce droit, heureux quelquefois, abusif le plus souvent, fut supprimé, les moines de Sainte-Geneviève, en souvenir de l’antique privilège, auraient enlevé l’anneau pour le placer tout en haut du pignon, endroit inaccessible pour les fugitifs privés d’ailes.
Les vieux bâtiments conventuels furent refaits en grande partie ou restaurés au XVIIIᵉ siècle; l’abbaye, comme tant d’autres, perdit alors son aspect gothique. En même temps, comme l’église du XIIIᵉ siècle menaçait ruine, on résolut de la remplacer par le grand édifice gréco-romain de Soufflot. Les travaux commencés en 1758 nécessitèrent la démolition du collège de Lisieux et de quelques anciens bâtiments; la première pierre de l’église supérieure fut posée en 1763 par Louis XV. Des tassements, des excavations contrarièrent les travaux et firent longtemps douter de l’achèvement de l’œuvre et de la solidité du dôme. A la Révolution, la nouvelle Sainte-Geneviève, inachevée encore, devint le Panthéon, et pour commencer, à la place des reliques de sainte Geneviève jetées à la voirie, reçut comme nouvelles reliques les cendres de Voltaire et de Rousseau, de Mirabeau et de Marat. Quant à l’ancienne église, on la démolit en 1806; la rue Clovis passa dans sa nef, épargnant heureusement le svelte clocher.
Les siècles avaient rempli cette église et sa crypte immense de tombeaux de tous les âges, depuis les sépulcres gallo-romains et mérovingiens remis au jour par la pioche des démolisseurs, jusqu’aux fastueux cénotaphes de la Renaissance; c’est à peine si des débris de quelques-uns de ces tombeaux, statues, pierres tombales ont pu être sauvés et recueillis par nos musées.
Saint-Germain des Prés était en dehors de l’enceinte de Paris. Jusqu’au XVᵉ siècle la cité monastique si rapprochée de la ville s’éleva complètement isolée au milieu de champs et de prairies. L’espace entre le mur de l’abbaye et celui de Paris, à la pointe de Nesle, était en cultures, avec quelques petites bicoques çà et là campées sur le revers du fossé, formant vers la porte Bucy une amorce de faubourg. Un ruisseau emprunté à la Seine, la Noue ou petite Seine venait remplir les fossés de l’abbaye et clore le petit Pré aux Clercs.
De l’autre côté de cette petite Seine, vers le couchant, s’étendaient le grand Pré aux Clercs, si fameux jusque sous Louis XIV, et le grand clos de l’abbaye, que dominaient une petite chapelle isolée, une maladrerie et un moulin à vent tournant sur sa butte.
Voilà le cadre. L’abbaye avec ses fossés pleins d’eau et son enceinte crénelée flanquée de quelques tours rondes et de tourelles en encorbellement, occupe une sorte de quadrilatère irrégulier. Deux portes à pont-levis donnent accès dans l’intérieur, l’une à l’est regardant vers la ville et l’autre à l’ouest, plus forte, devant la courtille de l’abbaye, dite porte papale, depuis qu’en 1163 le pape Alexandre III, étant venu consacrer l’église reconstruite, y avait passé en allant prêcher en plein air dans le Pré aux Clercs. Après une première cour traversée, on se trouvait dans les jardins intérieurs, devant les beaux bâtiments du Réfectoire et du Chapitre formant deux côtés du cloître, sous le flanc nord de l’église.
Le Chapitre, immense bâtiment contenant aux étages supérieurs les dortoirs des moines, montrait une architecture rude et sévère, mais le réfectoire par sa légère architecture rappelait tout à fait la Sainte Chapelle du palais de saint Louis; c’était d’ailleurs l’architecte de saint Louis, Pierre de Montereau, qui l’avait construit ainsi que la grande chapelle isolée, dédiée à la Vierge, en arrière du bâtiment du chapitre.
Comme une châsse de pierre finement ciselée et fouillée, le réfectoire formait une immense et admirable salle où la lumière entrait à flots, colorée par les superbes vitraux de ses hautes fenêtres, presque entièrement semblables à celles de la Sainte Chapelle; on y admirait la chaire du lecteur, dans le genre de celle qui nous reste au réfectoire de Saint-Martin des Champs (Arts et Métiers), chaire magnifiquement sculptée où pendant le repas un moine montait faire une lecture pieuse.
Quand la Révolution en 1792 supprima l’abbaye, où il ne demeurait plus qu’une quarantaine de moines, les bâtiments libres et le splendide réfectoire lui-même furent bientôt, comme tous les locaux disponibles dans toute la ville, transformés en prison.
Pour le malheur des admirables bâtiments on y établit ensuite, ou en même temps, une fabrique de salpêtre. Il arriva ce qui devait inévitablement arriver en pareil endroit, dans le désordre des affectations diverses. Le 2 fructidor an II la fabrique sauta, renversant l’édifice de Pierre de Montereau et incendiant les autres bâtiments. Ce fut un désastre, le feu gagna la riche bibliothèque de ces bénédictins illustres par leurs travaux, collection précieuse depuis longtemps mise par les moines à la disposition des érudits laïques. Presque tout fut perdu, détruit par les flammes, gâté par l’eau ou jeté par charretées dans les cours, à la disposition de quiconque voulait fouiller dans les tas.
L’ancien bibliothécaire dom Poirier, le dernier moine resté à l’abbaye par dévouement à ses livres, put à peine, sous les flammes ou sous les torrents d’eau des pompes, à force d’efforts d’abord, et de soins ensuite, sauver une partie des manuscrits.
Peu après ce lamentable désastre, la destruction de la bibliothèque après le pillage du trésor, s’achevèrent les destins de l’abbaye. Les ruines du réfectoire, les bâtiments subsistants, le dortoir, la chapelle de la Vierge furent abattus et après treize siècles d’existence glorieuse, l’abbaye fondée par Childebert disparut. L’église seule en est conservée ainsi qu’une partie du palais abbatial construit par ce cardinal de Bourbon abbé de Saint-Germain, qui fut le roi de la Ligue sous le nom de Charles X, après l’assassinat d’Henri III. Le palais abbatial est une propriété particulière, la rue de l’Abbaye actuelle, tracée à travers le cloître, y vient aboutir; les maisons du côté nord occupent la place du réfectoire et de la belle chapelle de la Vierge de Pierre de Montereau.
L’abbaye au temps de sa splendeur, en possession de biens considérables, avec haute et basse justice, droits importants et nombreux, tant sur la rivière que sur les métiers et les marchés installés sur son territoire, vit bientôt une petite ville se former autour de ses murailles. C’était le faubourg Saint-Germain qui naissait, commençant par quelques rues sur le revers du fossé, entre la porte de Nesle et la porte de Bucy, et se poursuivant bientôt jusqu’à la rue qui menait au village de Vaugirard.
Reportons-nous à l’époque des prospérités de l’abbaye. Un gros sujet de tracas pour les moines, ce sont messieurs les escholiers ses voisins. L’Université et les abbés vivent en luttes perpétuelles. Les écoles prétendent avoir des droits sur les prairies, cadre verdoyant de l’abbaye du côté de la Seine; elles ne se contentent pas du grand Pré aux Clercs à elles octroyé par une ancienne concession, elles veulent aussi le petit que les moines prétendent garder.
Fort souvent des rixes éclatent entre ces turbulents écoliers et les sergents de l’abbaye soutenus par les habitants du bourg Saint-Germain, et les écoliers ont parfois le dessous. L’Université, qui défend énergiquement ses enfants, même quand ils ont tort, intervient alors.
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L’EXPLOSION DE L’ABBAYE DE SAINT-GERMAIN, DESTRUCTION DU RÉFECTOIRE
Pour des querelles tournées en batailles, pour des délits quelconques, pêche dans les eaux de la petite Seine dont le poisson appartient aux moines et que par conséquent les écoliers aiment à capturer, pour des déprédations commises, bien des écoliers font connaissance avec la geôle de l’abbaye ou vont même figurer au pilori des seigneurs abbés, tourelle de justice élevée au milieu du carrefour, devant le guichet de l’abbaye. Grande rumeur alors au pays des collèges; on s’attroupe devant la justice de l’abbaye, on montre son mécontentement par des cris et des grognements et on console les patients. C’est Jehan le Picard, étudiant du collège de Beauvais, bien connu ès tavernes de la rue Saint-Jacques qui, la tête passée dans un cercle de bois, tourne en montrant sa grimace à chaque ouverture du pilori. C’est le grand Pierret Guillot du collège de Karembert, coureur de mauvais lieux, faible latiniste, mais bon larron; celui-ci tire son pain d’une bourse fondée par quelque pieux abbé qui n’a pas songé à la soif, et pour boire il détrousse le soir les passants attardés...
Les délits reprochés à ces malandrins saisis sur les terres de l’abbaye sont avérés; n’importe, grande colère et réclamations de l’Université, qui prétend être seule justicière des écoliers.
Cette lutte entre les droits de l’abbaye et les prérogatives de l’Université donna lieu parfois à de véritables combats. En 1278, les moines ayant commencé quelques constructions sur le petit Pré aux Clercs, les écoliers s’en offusquent et résolument s’en viennent les démolir; le tocsin de Saint-Germain sonne alors, appelant à la rescousse les gens de l’abbaye; ils accourent et il y a sur le terrain en litige bataille rangée, un rude combat où les flèches sifflent parmi les volées de pierre; les étudiants en déroute doivent quitter la place, laissant sur le terrain des morts et des blessés ainsi que des prisonniers.
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LA FOIRE SAINT-GERMAIN
Pendant la bagarre, des gens de l’abbaye avaient couru occuper les portes de la ville; quand les escholiers abandonnant la partie veulent rentrer dans Paris, ces nouveaux adversaires leur tombent dessus et font prendre à bon nombre un bain forcé dans les fossés.
Pour venger les morts de cette échauffourée l’Université en appela au pape et au roi; elle eut gain de cause, l’abbaye fut condamnée, son prévôt chassé avec quelques-uns de ceux qui avaient le plus violemment féri sur les écoliers, sans parler des satisfactions pécuniaires aux blessés et aux parents des occis.
On revit nombre de fois encore des reprises d’hostilités et d’aussi chaudes batailles. Au XVIᵉ siècle, particulièrement en 1550, 1552, 1555, il y eut graves bagarres et dégâts importants.
En juillet 1548, ce fut presque un siège que les étudiants firent subir à l’abbaye; ils se livrèrent pendant plusieurs jours à toutes les dévastations dans les jardins et le grand clos de l’abbaye qu’ils ravagèrent, empêchés seulement par le rempart de pousser plus avant les dégâts. Le soir venu, les vainqueurs ayant arraché plus de 3,000 pieds d’arbres dans l’enclos, rentrèrent chargés de branches et de ceps qu’ils allèrent brûler en feux de joie sur la place Sainte-Geneviève.
En 1557, ce fut encore plus sérieux; toujours pour maintenir leurs droits sur le Pré, les écoliers s’en vinrent brûler trois maisons construites par les moines. On vit la ville écolière en ébullition, sourde à toutes les remontrances, résister à ses régents, au recteur, au parlement, disperser les quelques sergents de la force publique et démolir leurs postes; les écoliers menaçaient même de brûler les collèges si on empêchait leurs attroupements.
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ENTRÉE DE LA FOIRE SAINT-GERMAIN AU XVIIᵉ SIÈCLE
Cette fois il fallut prendre de très sérieuses mesures pour garantir l’abbaye et les habitants du bourg Saint-Germain; le roi intervint, menaça de faire avancer les troupes et fit élever quelques potences pour en imposer aux fauteurs de troubles; en même temps une ordonnance enjoignit aux écoliers français de rentrer tranquillement dans leurs collèges, et aux étudiants étrangers de sortir du Royaume sous quinze jours; comme ceux qui n’obéirent pas tout de suite furent jetés en prison, l’ordre régna bientôt au turbulent pays latin. Pour enlever tout nouveau sujet de discorde entre l’abbaye et l’Université, le roi confisqua le Pré aux Clercs, objet du litige, les Écoliers n’y eurent plus d’autres droits que ceux de tous les Parisiens.
A la fin du XVᵉ siècle l’abbaye fonda, par permission royale, la très célèbre foire de Saint-Germain, qui pendant trois cents ans eut une vogue extraordinaire. A l’origine, c’était une foire franche qui ne devait durer qu’une huitaine de jours, mais bientôt la coutume vint de faire durer les huit jours cinq ou six semaines, et encore les marchands, qui faisaient là de très bonnes affaires, obtinrent-ils souvent d’autres prolongations.
Les religieux avaient fait construire 140 loges, divisées en neuf rues tirant leurs noms de la nature des marchandises exposées. Ouverte en 1486, la foire Saint-Germain eut bien vite un succès prodigieux. Ce n’était pas seulement un marché, c’était aussi un champ de fête perpétuelle. A côté des riches étalages où, comme en nos Expositions modernes, les marchands apportaient tous les produits industriels possibles, il y avait de nombreux lieux de plaisir, cabarets, théâtres, académies de jeux, tripots de toutes sortes, débordant largement par les rues avoisinantes et amenant une nombreuse population de mœurs équivoques, amie du désordre sous toutes ses formes, à côté des marchands et des simples chalands ou curieux.
La mode, aussi puissante alors que maintenant, avait adopté l’endroit et lui maintint ses faveurs jusqu’au jour où, fatiguée par trois siècles de constance, elle passa la rivière et trouva dans les galeries du Palais-Royal les mêmes séductions et les mêmes plaisirs, dans un cadre modernisé.
Assemblage étrange, au milieu de tout cela, parmi ces loges de bateleurs et ces cabarets douteux, la foire Saint-Germain avait sa petite chapelle particulière avec son desservant,—ce qui rappelait à tous que le champ de fête était une fondation des moines.
Quel tableau animé présentait la foire Saint-Germain en son beau temps! Quelle foule! Quel tapage! Toute la ville était là, représentée par toutes les classes; bourgeois, populaire, seigneurs, clercs, escoliers, laquais faisant la fortune des marchands et des bateleurs, portant des droits considérables au trésor de l’abbaye et luttant aussi parfois de turbulence dans les désordres du soir, aux spectacles et aux tripots.
Les rois du XVIᵉ siècle ne dédaignaient pas d’y venir. Henri III parcourant les galeries avec ses mignons y fut insulté par des escoliers qui les suivaient, le cou pris dans des fraises de papier, en ridiculisant leurs attitudes et en leur criant au nez: «A la fraise, on reconnaît le veau.»
Les occasions de désordre ne manquaient pas, ni les voleurs coupant les bourses, enlevant les manteaux, ni les bretteurs non plus; souvent épées et dagues se mettaient de la partie et maintes rixes ensanglantèrent la fête. Reconstruite en 1511, la foire Saint-Germain vécut jusqu’à la Révolution.
En ses dernières années, une nuit de mars 1762, les bâtiments, boutiques, tripots et théâtres avaient été complètement détruits par un incendie dont la violence fit rouler les flammes jusqu’aux murailles de Saint-Sulpice. On reconstruisit bientôt le tout, galeries, boutiques, loges pour les physiciens, charlatans, montreurs de phénomènes, théâtre pour les «farceurs de la foire», c’est-à-dire
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ÉCOLIERS AU PILORI DE L’ABBAYE DE Sᵗ-GERMAIN
Imp. Draeger & Lesieur, Paris
plusieurs salles où les acteurs des théâtres de la ville venaient pendant six semaines ou deux mois que durait la foire, jouer des pièces comiques, d’un genre spécial et souvent trop libre. Il y eut aussi alors le Waux hall de la foire, vaste établissement de plaisir, avec une salle de bal en rotonde à ciel ouvert.
Mais la grande vogue n’y était plus, en 1786 la foire Saint-Germain avait vécu. A sa place, sous l’empire, on construisit le marché actuel.
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L’ABBAYE DE SAINTE-GENEVIÈVE AU XVIIIᵉ SIÈCLE
Le palais abbatial qui subsiste encore et dresse dans la rue de Furstenberg sa noble façade de briques et de pierres, fut commencé en 1586 par le cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen et abbé de Saint-Germain, le Charles X des Ligueurs. Plus tard le XVIIᵉ siècle, qui ne trouvait plus à son goût les monuments gothiques, refit le grand cloître en froides arcades plein cintre et pilastres doriques. L’aspect féodal de l’antique abbaye se modifiait peu à peu; la ville l’enveloppait maintenant; les vieux remparts et les tours tombèrent, les fossés furent comblés et à leur place on fit des rues bientôt couvertes de bâtisses. Les moines élevèrent eux-mêmes des maisons à loyer dans les rues situées autour du palais abbatial restauré par le cardinal landgrave de Furstenberg, abbé commendataire.
Le XVIIIᵉ siècle commence, qui devait voir la fin de l’abbaye. Le temps n’est plus où les abbés sont des moines sortis du sein même de l’abbaye, aimant passionnément leur maison et rêvant sans cesse à augmenter son importance ou son illustration. Pour bien des abbayes l’abus de la commende a changé tout cela, les abbés n’ont d’abbés que le nom, ce sont souvent des grands seigneurs, des princes tenant surtout à jouir, du mieux possible, de tous les revenus de leur bénéfice, à en tirer tout ce qu’il peut fournir. Dans le silence et la paix de l’immense bibliothèque magnifiquement installée au deuxième étage au-dessus du chapitre, les bénédictins travaillent et méditent. Ils percent, dans le fatras embrouillé des légendes, des sentiers praticables, ils défrichent l’histoire de France, tandis qu’à côté d’eux le faste, le bruit et le mouvement remplissent le palais abbatial où se succèdent des abbés commendataires menant la vie de grand seigneur à la façon du XVIIIᵉ siècle.
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LE PALAIS ABBATIAL, RUE DE FURSTENBERG
Mais après ces derniers abbés, parmi lesquels le comte de Clermont, et l’ex-roi de Pologne Jean Casimir, les sectionnaires de 1793 vont venir et l’administration des poudres et salpêtres derrière eux, et la vieille abbaye de Childebert, type parisien des grandes abbayes féodales, disparaîtra par une catastrophe dans un tourbillon de flammes, en même temps que l’antique monarchie.
La troisième grande abbaye de la rive gauche, Saint-Victor, qui bornait l’Université à l’est, ne remontait pas, comme Saint-Germain et Sainte-Geneviève, aux commencements de la monarchie. Elle était de beaucoup leur cadette, et son église, pendant sept cents ans seulement, dessina sa belle silhouette à l’horizon de Paris.
Ce ne fut d’abord qu’un modeste prieuré au petit faubourg Saint-Victor, prieuré que le roi Louis le Gros, à la demande de Guillaume de Champeaux, érigea en abbaye. Le grand théologien maître d’Abélard, abattu et découragé, vint y chercher le repos après sa lutte contre son ancien disciple devenu le chef d’une école rivale, contre le terrible jouteur qui disait de ses anciens maîtres: «Quand ils allument du feu, ils font de la fumée et non de la lumière.» Mais lorsque ce victorieux Abélard s’en vint, acclamé par la foule, établir ses écoles—son camp d’escoliers—sur les pentes de la colline voisine, vers la rue du Fouarre, le vieux maître ayant repris des forces recommença la lutte et fonda en face de l’ennemi les écoles Saint-Victor, qui posèrent les premières assises de la renommée scientifique des Victorins.
A l’époque de sa splendeur Saint-Victor occupe un vaste enclos formant tout à fait le pendant de Saint-Germain des Prés, également en dehors de la muraille de Philippe-Auguste, et séparé de la Seine seulement par quelques toises de prairies. Saint-Germain s’appuie à la tour de Nesle, la légendaire et svelte tour en face du Louvre de Philippe-Auguste; Saint-Victor est tout proche de la Tournelle, grosse tour carrée qui garde l’entrée de la Seine de ce côté, en face du grand hôtel Saint-Paul, palais des rois de ce temps.
L’église de Saint-Victor est une haute et vaste nef rebâtie presque entièrement au commencement du XVIᵉ siècle, mais qui garde encore du temps de sa fondation une crypte, une grosse tour à baies romanes et un cloître du XIIIᵉ siècle. De magnifiques rosaces ornent les transepts, et les verrières présentent une suite remarquable de vitraux. Des tombeaux d’évêques de Paris, d’hommes illustres et de prélats, venus passer leurs derniers jours dans la retraite à Saint-Victor, remplissent l’église; il y a Maurice de Sully, le constructeur de Notre-Dame, des maîtres célèbres de Saint-Victor, comme Pierre Comestor, dont l’épitaphe latine jouant sur le nom, dit: «J’ai mangé autrefois, aujourd’hui je suis mangé»; le XVIIIᵉ siècle y mettra le tombeau de Santeuil, le poète retiré dans son canonicat de Saint-Victor, qui dîna pour son malheur trop souvent chez la duchesse du Maine et mourut d’une plaisanterie de la grande dame, lui versant un cornet de tabac dans un verre de vin d’Espagne.
Les chanoines de Saint-Victor avaient, pour l’embellissement de leur enclos, obtenu la permission d’y faire passer la Bièvre. La rivière captée, presque à son embouchure, traversait ce qui fut plus tard le Jardin des Plantes, entrait dans l’enclos, suivait parallèlement le cours de la Seine et s’en allait se jeter dans le fleuve à la hauteur de la rue de Bièvre actuelle. Ce fut l’occasion de nombreux procès avec les Genovefains qui se plaignaient du tort fait aux terres de leur abbaye par ce changement de lit et disputaient aussi aux Victorins la seigneurie et la justice du faubourg Saint-Victor.
Ainsi donc Saint-Victor en amont de la rivière, Saint-Germain en aval et Sainte-Geneviève sur la colline, cela faisait trois cités monastiques et féodales, élevant de nombreuses tours et tourelles, et flanquant de trois côtés le quartier remuant de la jeunesse, la ville de l’Université.
De ces trois grandes abbayes debout encore à la fin du siècle dernier, avec le prestige de l’antiquité la plus vénérable, de l’art qui avait fait de certaines parties des merveilles architecturales, avec le prestige de la science aussi, Saint-Victor, Sainte-Geneviève et Saint-Germain étant illustres par les travaux littéraires de leurs moines et par la richesse de leurs immenses bibliothèques mises largement à la disposition des lettrés et des savants laïques,—de ces trois abbayes qui s’étaient jadis partagé le territoire de la rive gauche, que reste-t-il aujourd’hui?
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CONSTRUCTION DU PANTHÉON, AU PREMIER PLAN LE COLLÈGE DES CHOLETS
Une église, Saint-Germain des Prés, une tour, la tour dite de Clotilde, ancien clocher de l’église Sainte-Geneviève, cinq travées du réfectoire des Genovefains englobées dans les bâtiments du lycée Henry IV et c’est tout. Table rase a été faite du reste. L’abbaye de Saint-Victor, la plus malheureuse des trois, n’a laissé aucun vestige matériel de son passage sur le lieu où, pendant sept siècles, sa magnifique église appuyée de ses grands bâtiments avait complété le cadre monumental de l’entrée de la Seine dans Paris et formé comme l’avant-garde des merveilles de la grande ville.
Rien n’a survécu de Saint-Victor; un nom de rue, la rue des Fossés-Saint-Victor, voilà seulement ce qui nous dit l’endroit où fut le grand monastère; la halle aux vins s’est assise sur l’emplacement bouleversé et le paysage de Paris, de ce côté, a perdu à jamais sa riche décoration d’autrefois.
Moins heureuse encore que les abbayes de Saint-Germain et de Sainte-Geneviève, lesquelles au moins ont laissé quelques vestiges sur le lieu où elles ont brillé, l’abbaye de Saint-Victor a disparu tout entière. Ici même où vécurent tant de savants religieux plongés dans l’étude, parmi les livres d’une bibliothèque illustre, tant de chanoines lettrés qui, pour l’amour de la science, célébraient l’anniversaire des premiers imprimeurs, Conrad Schœffer et Faust, importateurs à Paris de l’invention de Gutenberg, silencieux et poétique monastère où les vieux évêques et archevêques venaient chercher le calme pour leurs derniers jours, ici roulent maintenant les futailles de la halle aux vins. L’église disparut à la Révolution et les bâtiments du couvent furent démolis sans qu’il en soit rien resté.
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TOUR ALEXANDRE DE L’ABBAYE DE SAINT-VICTOR
EN ARRIÈRE, LA BUTTE COPEAU, FUTUR LABYRINTHE DU JARDIN DES PLANTES