LA CHARTREUSE DU LUXEMBOURG CHAPITRE IV LE PARIS DES ÉGLISES ET DES COUVENTS
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I
La légende de saint Julien l’Hospitalier.—Au cimetière Saint-Séverin.—Opéré ou pendu.—Inscriptions macabres.—Les reclusoirs et les recluses.—Saint-Yves des Avocats.—Saint-Benoist le Bientourné.—Les belliqueux Augustins.—Sièges de couvents.—Les Bernardins.—Le cloître des Carmes.—Les frères aux Anes.—Le couvent des Cordeliers.—Désordres et bagarres.—Émeute en plain-chant.—Le corps de Marat.—Le bataillon des Marseillais.—Aux Jacobins.—Les prédicateurs de la Ligue.—La Chartreuse du Luxembourg.—Au grand Diable Vauvert.
LE BATAILLON DES MARSEILLAIS VIENT LOGER AUX CORDELIERS

PENDANT des siècles les trois abbayes de la rive gauche furent les trois principaux établissements religieux du pays des Écoles, et comme les suzeraines d’une grande quantité de couvents secondaires, d’églises et de collèges innombrables.
Autour d’elles, sous leur ombre, quelle végétation d’architectures gothiques, de gables aigus, de pinacles fleuronnés, attirant à ce qu’il semble le regard et l’âme vers les régions supérieures; quelle profusion de fenestrages délicatement découpés, encadrant des verrières protégées par des grillages, quelle quantité de clochers et de clochetons causant entre eux à travers l’espace avec leurs voix de bronze et laissant tomber par les hautes ogives l’allégresse ou le deuil des cloches, les appels des offices sur les paroisses petites ou grandes enchevêtrées les unes dans les autres.
Le triomphe de l’architecture ogivale aux XIIᵉ et XIIIᵉ siècles a amené la reconstruction de la plupart des églises existant auparavant, lesquelles d’ailleurs avaient souffert des invasions normandes, avaient été restaurées ensuite, et succombaient moins sous le poids des siècles que sous celui de leurs voûtes. Le contrefort roman ne suffisait pas à maintenir les murs latéraux poussés par les voûtes, l’arc-boutant gothique, inventé au XIIᵉ siècle, allait permettre d’élever les vastes et merveilleuses nefs aux immenses verrières, miracles de hardiesse et de légèreté.
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LE DANTE A SAINT-JULIEN LE PAUVRE
Dédiée soit à saint Julien le Martyr, soit à saint Julien, évêque du Mans, dit le Pauvre parce qu’il distribuait son bien aux malheureux, soit à saint Julien l’Hospitalier,—on ne sait trop auquel,—l’Église Saint-Julien le Pauvre, chapelle de l’Hôtel-Dieu son voisin, est une œuvre en partie romane, en partie du style ogival à ses débuts, simple et sévère reconstruction d’une église des plus anciennes, dévastée par les Normands et devenue un prieuré. Cette église où, dit-on, le Dante, pauvre écolier exilé, étudiant aux écoles de la rue du Fouarre, avait coutume de faire ses dévotions, nous l’avons vue de nos jours, tombée dans une misère profonde, montrant ses murailles délabrées, ses verrières crevées, mais gardant un grand air de noblesse triste avec sa belle abside, ses gros piliers et ses belles fenêtres supérieures.
Elle est au fond d’une cour nauséabonde, haillonneuse, misérable, complètement entourée de bâtiments lépreux, de vieilles maisons misérables aussi—non de naissance, mais par vieillesse et dégradation,—dans le quartier de la rue Galande. Ainsi abandonnée en cet état lamentable, elle semblait vouée à la démolition, mais le salut lui est venu d’Orient, le culte catholique grec vient de s’y installer, la sauvant d’une ruine imminente.
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BAS-RELIEF DE SAINT-JULIEN, RUE GALANDE
Un vieux débris de son portail, depuis longtemps ruiné et disparu, figure au-dessus d’une boutique de la rue Galande, au numéro 42, un bas-relief usé et rongé où l’on peut encore reconnaître vaguement l’un des épisodes de la légende de saint Julien l’Hospitalier. Saint Julien par méprise avait tué son père et sa mère, qu’en revenant de la chasse il avait trouvés couchés dans son lit. En expiation de son crime, il avait tout quitté et s’en était allé, suivi de sa femme qui voulait partager sa pénitence, bâtir près d’un fleuve au passage difficile où «moult de gens périssaient» un hospice pour les pauvres voyageurs que lui et sa femme passaient en barque. Par une nuit d’âpre gelée Jésus-Christ en personne, sous la figure d’un pauvre lépreux, vint demander le passage; c’est l’épisode du bas-relief, le Christ dans la barque de Julien. Or, dans sa charité courageuse, l’Hospitalier ne se contenta point de passer le pauvre lépreux; pour le réchauffer, il le mit dans son propre lit et se coucha sur lui. Jésus-Christ se fit connaître alors, «et peu après Julien et sa femme pleins de bonnes œuvres et d’aulmones reposèrent en Notre-Seigneur». Beau sujet d’édification pour les habitants actuels de la rue Galande, où les plus ignobles bouges sont installés dans des logis habités jadis par de dignes bourgeois et de respectables magistrats.
Bien près du pauvre et austère monument du XIIᵉ siècle, toutes les grâces du style ogival des époques suivantes se montrent à Saint-Séverin, très pittoresque, avec son beau clocher à flèche d’ardoises, et ses chapelles que les maisons enferment vers l’abside. L’entrée sous le grand pignon est moderne, c’est le joli portail d’une église de la Cité, Saint-Pierre-aux-Bœufs, démolie de nos jours, qu’on y a appliqué; jadis on entrait à Saint-Séverin, au pied de la tour, par la petite porte dans le tympan de laquelle est sculpté saint Martin coupant son manteau.
Les Parisiens du temps jadis, avant d’entreprendre quelque long voyage, venaient, pour solliciter la protection du saint, clouer un fer à cheval sur les vantaux de la porte, ou apportaient au retour un fer de leur monture en signe de remerciement. C’était une coutume assez commune, en bien des endroits on retrouve ces fers cloués dans les portes d’églises dédiées à saint Martin. «Ce saint, dit l’abbé Le Bœuf, étant réclamé par les gens voyageant à cheval.» A droite de l’église est le cimetière, aujourd’hui transformé en jardin pour le presbytère, mais qui conserve une partie des arcades de ses charniers donnant maintenant l’hospitalité à une école libre tenue par les sœurs. De ce côté Saint-Séverin est fort joli avec sa série de chapelles dont les petits pignons sont décorés de fausses arcatures en gothique flamboyant et de fioritures sculptées, toutes différentes.
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LES SACS DE PROCÉDURE PORTÉS A SAINT-YVES PAR LES PLAIDEURS APRÈS UN PROCÈS GAGNÉ
C’est dans ce cimetière Saint-Séverin que se pratiqua pour la première fois, en 1474, l’opération de la taille sur un franc-archer de Meudon malade de la pierre. Ayant été condamné à mort pour des crimes divers et notamment pour vol dans l’église de Meudon, ce sacripant eut à choisir entre la corde du bourreau et le scalpel des chirurgiens. Il choisit le scalpel et s’en trouva bien, l’opération réussit parfaitement.
L’archer, guéri à la fois de sa maladie et de la potence, reçut de plus une pension qui lui permit d’aller vivre à la campagne pour y planter ses choux en toute honnêteté.
Les vieilles descriptions de Paris citent les inscriptions curieuses des charniers de Saint-Séverin; en voici deux, celle-ci placée sur la porte du cimetière sur la rue de la Parcheminerie:
Passant, penses-tu pas passer par ce passage; Où pensant, j’ai passé. Si tu n’y penses pas, passant, tu n’es pas sage, Car en n’y pensant pas, tu te verras passé.
Et cette autre d’un accent plus terrible sur les murs du charnier:
Tous ces morts ont vécu; toi qui vis tu mourras!
Saint-Séverin, comme beaucoup d’autres églises, comme Saint-Médard, Saint-Merry, les Innocents, etc., avait quelque part, probablement du côté du cimetière, un reclusoir, une cellule fermée et murée, n’ouvrant plus sur le monde que par une étroite fenêtre, cabanon où vivait, des aumônes des passants, une pauvre femme enfouie vivante dans ce tombeau, soit de sa pleine volonté, pour quelque malheur particulier ou pour expier quelque faute, soit, comme il est arrivé, recluse par justice en punition d’un crime. C’était un lieu d’expiation, un sépulcre «pour les femmes affligées, mères, veuves ou filles qui auraient beaucoup à prier pour autrui ou pour elles et qui voudraient s’enterrer vives dans une grande pénitence», dit Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris, où il a mis en scène une de ses recluses, la Sachette, qui s’appelait en sa folle jeunesse, avant son malheur, Paquette la Chantefleurie.
La recluse de Saint-Séverin sous Charles V s’appelait dame Flore; en 1403 l’église Sainte-Opportune avait Agnès du Rocher dans son reclusoir; on connaît parmi les recluses de l’église des Innocents: Alix la Burgotte, morte en 1466, Jeanne la Vaudrière, enfermée en 1442 après une cérémonie et un sermon de l’évêque de Paris, Jeanne Pannoncel, en 1496, enfin une noble dame, Renée de Vendômois, murée en 1485 dans le reclusoir par arrêt du Parlement, pour avoir fait tuer son mari.
Dans ce quartier de l’Université, où le tournant de chaque rue montre quelque pignon de chapelle, d’église, ou de couvent, on trouve Saint-André des Arcs, des Aas, ou des Arts, probablement ainsi nommée à cause du grand enclos de Laas, formé par les jardins romains du Palais des Thermes; c’est une église élevant une jolie tour, au-dessus d’un portail gothique que le XVIIIᵉ siècle défigurera en attendant que la Révolution le supprime.
A l’angle de la rue Saint-Jacques, sur le carrefour entre Saint-Jean de Latran et le collège de Cambrai, une petite chapelle du XIVᵉ siècle, dédiée à saint Yves, est la chapelle des seigneurs bretons de la cour et aussi des avocats de Paris; elle est remplie de sépultures de basochiens, de procureurs et de notaires, saint
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ÉGLISE SAINT-SÉVERIN
Yves de Tréguier, le grand saint de Bretagne, avocat lui-même, étant le patron des gens de loi, très révéré surtout par les plaideurs, comme en témoignent les sacs aux paperasses de procédure, apportés en ex-voto pour les causes gagnées. Il y a toujours des procureurs et des procès, et plus qu’autrefois, mais la chapelle Saint-Yves a disparu, démolie en 1797.
Rue Saint-Jacques, au-dessous de la Sorbonne, il y a Saint-Benoît le Bientourné, appelé ainsi après un changement dans l’orientation de l’autel; c’est l’église des gens du noble art du Livre, écrivains, grands imprimeurs ou libraires, si nombreux dans son quartier et en nombre considérable enterrés sous ses voûtes; Saint-Benoît a un beau portail du XVᵉ siècle, de beaux pignons de chapelles sur le côté du cimetière. Saint-Benoît le Bientourné eut une fin mouvementée: vendu en 96, rendu au culte par l’acquéreur, puis revendu à un meunier, il fut transformé en salle de spectacle. Ce fut de 1832 à 1845 le théâtre du Panthéon. La vieille église stupéfaite écouta les flonflons du vaudeville et les rires d’un public bruyant entre tous. Mais le théâtre ne réussit pas et Saint-Benoît fut démoli en 1854.
Saint-Hilaire, Saint-Côme, Saint-Étienne des Grès, vendues et rasées aussi à la Révolution, étaient de toutes petites églises. Les églises Saint-Médard et Saint-Nicolas du Chardonnet eurent plus de chance et furent conservées quand tout se transformait autour d’elles.
Que de moines dans ces rues et que de clochettes de couvents répondant aux cloches des églises, Augustins grands et petits, Bernardins, Mathurins, Carmes, Cordeliers, Jacobins, etc. En face de la pointe de la Cité, s’élève en bordure de la Seine le couvent des Grands Augustins dont l’importance est considérable. C’est là que se fit, le 1ᵉʳ janvier 1579, la cérémonie d’institution de l’ordre du Saint-Esprit, par le roi Henri III qui établit aussi aux Grands Augustins la confrérie des Pénitents Blancs; l’ordre du Saint-Esprit garda chez les Augustins une salle des séances décorée des portraits, bustes ou écussons de tous les dignitaires depuis la fondation. L’église, très riche en monuments, possédait entre autres mausolées celui de Philippe de Commines; à la Révolution, on y installa, avant de la démolir, une imprimerie d’assignats.
Les moines Augustins n’étaient point gens commodes et le vieux couvent qui terminait sur la rive gauche la perspective du Pont-Neuf pouvait, comme une place de guerre, inscrire des sièges dans ses annales, aventures héroï-comiques où les Augustins montrèrent l’humeur batailleuse des moines de la Ligue.
En 1588, l’année des barricades, quand Paris est en pleine révolution et que Guisards et Royaux s’entre-tuent par les carrefours, la mutinerie et la forcenerie de la rue gagnent le couvent, les Augustins se battent entre eux à l’occasion d’une élection de dignitaire.
En 1657, peu après la Fronde, comme la vétusté des bâtiments du Châtelet forçait les tribunaux à chercher un asile ailleurs pendant le temps de leur restauration, on voulut louer pour cela des salles aux Augustins. Les moines refusèrent leurs salles et malgré les ordres du roi, les arrêts du parlement, s’obstinèrent si résolument que l’on dut forcer le couvent, manu militari. L’année suivante devait voir bien autre chose, un vrai siège, une brèche, un combat, avec blessures et morts d’hommes.
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LES ANCIENS CHARNIERS DE SAINT-SÉVERIN
Quoi!...
dit la Discorde dans le Lutrin de Boileau,
J’aurai pu jusqu’ici brouiller tous les chapitres, Diviser Cordeliers, Carmes et Célestins! J’aurai fait soutenir un siège aux Augustins.....
La discorde s’était mise dans le couvent, encore à propos d’élections; le parlement dut intervenir et comme ses arrêts restaient lettre morte, envoyer les archers de la ville pour mettre les moines à la raison. Mais ceux-ci, décidés cette fois à soutenir un vrai siège, s’étaient barricadés dans la place, bien garnie de munitions de bouche et de guerre.
Les préparatifs de cette petite guerre passionnaient Paris. «—Je vais voir tuer des Augustins!» disait La Fontaine, qui ne croyait pas si bien dire, en courant au Pont-Neuf assister à la bataille. On se battit réellement et sur la brèche, comme en un vrai siège, les archers ayant fait un trou à la muraille. Les Augustins, bien qu’ayant déjà deux tués et des blessés, s’efforçaient d’empêcher l’escalade; encouragés par le son du tocsin de leur église, quelques-uns se maintinrent sur la brèche, pendant que d’autres couraient chercher le Saint-Sacrement qu’ils mirent en travers de leur mur écroulé. Mais les archers portèrent leurs efforts à côté et cette dernière barricade allait être tournée; c’était la défaite, alors nos Augustins déconfits demandèrent à capituler. Ainsi se termina le siège, le parlement avait ville prise. En punition de leur résistance, il envoya pour quelque temps dans les cachots de la Conciergerie les plus acharnés des combattants, mais peu après Mazarin les délivra et les fit reconduire en triomphe à leur couvent dans les carrosses du roi.
Les Bernardins d’humeur plus paisible ont leur couvent presque à la Tournelle, derrière l’église Saint-Nicolas du Chardonnet; c’est un très grand couvent et en même temps un collège où les moines de Cîteaux viennent «demeurer et étudier tant ès arts libéraux qu’en théologie et decret et y prendre les degrés de maîtres, bacheliers et docteurs». Leur église est grande et belle, quoiqu’une partie de la nef demeure inachevée en encadrant un jardin de ses ogives béantes. Perpendiculairement à l’église un immense édifice superposant réfectoire et dortoir limite avec d’autres bâtiments la grande cour du couvent.
Tout à côté des Bernardins, au-dessus de la place Maubert, les Carmes sont établis depuis Philippe le Bel. Cet ordre originaire des couvents du Mont-Carmel et venu de Palestine avec saint Louis, avait précédemment occupé un couvent sur la rive droite entre les Célestins et un monastère de béguines devenu plus tard l’Ave Maria.
Ils portaient un manteau à bandes alternativement blanches et noires, habillement qui leur fit donner par le peuple de Paris le nom de Barrés, nom resté jusqu’à nos jours à la rue conduisant à leur premier couvent, aujourd’hui rue de l’Ave-Maria.
Le populaire et les écrivains du moyen âge prennent souvent ces Carmes barrés pour cibles de leurs plaisanteries et de leurs fabliaux. Le voisinage des nonnes surtout donne carrière aux satiristes comme Rutebœuf, qui dit nettement:
Les Barrès sont près des Béguines Neuf ving en ont; à lor voisines Ne lor faut que passer la porte.
A la place Maubert les Carmes n’ont pas de voisines. Dulaure, qui appuie si volontiers sur les démérites gros ou menus de tout ce qui porte froc ou soutane, ne voit plus à leur reprocher qu’un penchant à la bonne chère et rappelle certain festin en temps de carême, en 1658, festin troublé sur réquisition du supérieur, par des exempts qui saisirent force pâtés, jambons et bouteilles de vin et pour ce fait conduisirent douze religieux au For l’Évêque.
A l’église des grands Carmes s’appuie un très beau cloître du XIVᵉ siècle, lequel sur un des côtés possède une superbe chaire extérieure accrochée aux arceaux. Entre autres tombeaux de l’église des Carmes, il faut signaler celui du libraire Gilles Corrozet, le premier historiographe de Paris, auteur des Antiquités, Chroniques et Singularités de Paris, un ancêtre que tous les amis de Paris et des monuments parisiens doivent révérer.
Que reste-t-il de ce couvent et du magnifique cloître? Absolument rien! Un marché en tient la place. Les Bernardins, s’ils ont perdu leur église, pourraient, dans le quartier très serré où jadis ils avaient leurs aises, retrouver leur réfectoire et leur dortoir avec des pompiers installés dans leurs lits. La caserne de pompiers de la rue de Poissy est logée dans le magnifique bâtiment à vingt travées d’arcades gothiques soutenues par de puissants contreforts.
Les Mathurins, ordre s’occupant du rachat des captifs, ont leur couvent, très modeste de proportions, près de l’hôtel des abbés de Cluny. Le peuple les aime tant pour le but de leur œuvre d’une si haute charité, que pour leur humilité et les appelle les frères aux ânes, parce qu’on ne les voit jamais sur d’autres montures par les marchés et les routes. Sur l’emplacement de leur couvent s’élève aujourd’hui le théâtre Cluny.
Les Cordeliers sont voisins des Mathurins, ordre important, couvent considérable, grande église. Les frères de Saint-François, reconnaissables à la grosse corde ceignant leur taille, doivent beaucoup à saint Louis qui favorisa leur établissement à Paris sur un terrain appartenant à l’abbaye de Saint-Germain des Prés et leur donna, pour la construction de leur église, une partie de l’amende considérable payée par son vassal, le farouche sire Enguerrand de Coucy, pour le meurtre de trois jeunes gens surpris chassant sur ses terres.
Il faut avouer que les Cordeliers dépassaient encore les Augustins en humeur batailleuse; sans parler de leurs longues querelles avec l’Université qui, en raison de leur collège pour les religieux de leur ordre, les accusait d’empiéter sur ses attributions et prérogatives. Le désordre et l’agitation en permanence dans le couvent, les batailles que se livrèrent entre eux les frères de Saint-François pour divers motifs, leur insubordination perpétuelle, amenèrent même des conflits avec les représentants du Saint-Siège.
Au point de vue pittoresque, la façon dont ils en usèrent avec les Évêques envoyés en 1501 par le légat du pape, pour refréner les abus et réformer les mœurs du couvent, mérite d’être rapportée. Réunis dans leur église, les Cordeliers attendirent de pied ferme les deux Évêques chargés des foudres pontificales; dès qu’ils entrèrent, accueillis par un silence glacial, et parurent vouloir prendre la parole, une moitié des Cordeliers entonna soudain une hymne à plein gosier et, l’hymne achevée, l’autre moitié des frères commença un autre cantique, puis un troisième et successivement de nombreux autres, pendant des heures, sans laisser entre leurs chants le plus petit intervalle permettant aux Évêques de glisser leur admonestation.
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LA DUCHESSE DE MONTPENSIER APPORTE AUX CORDELIERS LA NOUVELLE DE L’ASSASSINAT D’HENRI III
Les Évêques eurent beau élever la voix, rien n’y fit, leurs objurgations, leurs protestations étant étouffées sous les cantiques chantés à perdre haleine. Ils durent enfin se retirer, laissant la victoire aux Cordeliers. Grand scandale, notable émotion dans toute la ville cléricale. Après s’être concertés avec les autorités temporelles, les Évêques revinrent le lendemain, non plus seuls, mais avec le Prévôt de Paris, des procureurs et de nombreux sergents. Usant de la même tactique, les Cordeliers reprirent aussitôt les chants de la veille; mais cette fois les magistrats, voyant toutes les sommations inutiles, firent avancer les archers et force fut aux Cordeliers houspillés de se taire.
Les novices des Cordeliers, turbulents tout autant que des écoliers laïques
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AUX CORDELIERS. QUERELLE DE CLUBISTES ET SECTIONNAIRES
se mutinèrent plus d’une fois, ainsi que des lycéens de nos jours, et comme c’était le siècle des Barricades, ils soulevaient volontiers les pavés de leurs préaux. Quand le désordre se mettait dans le couvent, ils étaient, bien entendu, au premier rang, heureux des occasions de tumulte. De quoi ne les accusait-on pas d’ailleurs! Ils étaient fortement soupçonnés de cacher dans leurs rangs des novices du sexe qui ne doit point fournir de moines. Le fait est qu’on découvrit quelquefois des femmes parmi eux. L’Étoile dans son journal cite ainsi un certain frère Antoine dont le froc couvrait une femme jeune et jolie; quand on s’aperçut de la fraude, après quelque temps, au grand chagrin des novices, la demoiselle fut emprisonnée et punie avec grande rigueur.
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LE COUVENT DES BERNARDINS
La très vaste église des Cordeliers brûla en 1580; on ne connut pas au juste la cause de l’accident; on accusa des novices, soupçonnés au moins d’imprudence, tandis que les Cordeliers mettaient le malheur sur le compte des protestants. Henri III, qui tenait leur couvent en faveur particulière, fournit une grande partie des fonds nécessaires à la reconstruction. Aux Cordeliers s’assemblait le chapitre de l’ordre de Saint-Michel créé par Louis XI en 1469 en l’honneur du premier chevalier qui, pour la querelle de Dieu, «batailla contre l’ancien ennemi de l’humain lignage et le fit trébucher du ciel».
Il n’y avait plus, lorsque survint la Révolution, que soixante religieux dans les immenses bâtiments déclarés propriété nationale, et bientôt la grande salle de théologie, qui servait d’école aux jeunes religieux, devint le local du fameux club des Cordeliers fondé par Camille Desmoulins. Les âmes des fougueux Cordeliers de la Ligue, de ces novices belliqueux qui faisaient l’exercice sous les galeries du cloître avec la pique et l’arquebuse, durent violemment tressaillir quand les échos du vieux couvent retentirent des motions enflammées des orateurs ou des violentes querelles des patriotes du club.
Camille Desmoulins, Danton, Marat étaient des voisins, habitant tous trois la rue voisine. Marat, lorsque le couteau de Charlotte Corday eut interrompu violemment son insatiable fringale de sang, fut, en sortant de la baignoire rouge, apporté aux Cordeliers, exposé dans la grande cour à côté de la baignoire au milieu des lamentations de la populace, des furieuses déclamations et des cris de vengeance, sanglante apothéose de «l’Ami du Peuple». Un tombeau bientôt s’éleva en son honneur dans cette cour du couvent, un mausolée avec des arbres poétiquement penchés au-dessus d’une urne funéraire.
Autre souvenir révolutionnaire des Cordeliers: le bataillon des fédérés marseillais, venu à Paris pour collaborer au 10 août, fut logé dans ce vieux couvent, caserne de la Ligue transformée en caserne révolutionnaire. Quel tapage sous les galeries, avec les allées et venues des meneurs de la Commune, les visites et fraternisations des sectionnaires.
En témoignage de l’importance de ces Cordeliers, il reste encore le grand bâtiment du réfectoire, comble majestueux qu’on aperçoit au-dessus des toits, large pignon flanqué d’une très belle tourelle d’escalier. Cette grande salle est le musée médical Dupuytren. De tout le reste, néant. La clinique de l’école de Médecine en occupe en partie l’emplacement.
Le mur de Philippe-Auguste, dont la rue Monsieur-le-Prince représente le fossé, avait, pendant des siècles, borné ici la ville; il longeait le jardin des Cordeliers et touchait peu après à la porte Saint-Michel. Entre cette porte et la porte Saint-Jacques un autre grand couvent s’appuyait à la muraille. C’était le couvent des Jacobins.
Ce ne sont pas ces Jacobins qui ont donné leur nom au club rival du club des Cordeliers, ceux-là sont les Jacobins de la rue Saint-Honoré, établis seulement sous Louis XIII. Leur couvent n’avait rien de bien remarquable, mais l’église renfermait quelques beaux tombeaux du XVIIᵉ siècle.
Le grand couvent de la rue Saint-Jacques formait encore à la fin du siècle dernier un ensemble de bâtiments des plus pittoresques, remplacés aujourd’hui par les cubes bien nets des blocs de maisons entre les rues Soufflot et Cujas. Dans la très vaste église les siècles avaient accumulé un nombre considérable de monuments; tout le long de la nef c’était une magnifique rangée de rois, princes du sang, princesses, chevaliers, dames, dormant les mains jointes, couchés sur leur dalle.
La porte du couvent sur la rue Saint-Jacques était fort belle, décorée d’une statuette de la Vierge entre celles de saint Dominique et d’un autre docteur de l’ordre, sous une gracieuse arcature. Elle survécut quelque temps à la destruction des édifices conventuels, ainsi que le bâtiment dit de l’École Saint-Thomas, construit au XVIᵉ siècle pour servir de salle d’exercice aux prédicateurs. Cette vaste salle où se voyaient les statues des grands orateurs religieux, entre autres saint Thomas d’Aquin de qui elle tirait son nom, ne disparut qu’en 1850, après avoir servi quelque temps d’École communale.
Au moyen âge, nos Jacobins, les frères prêcheurs de Saint-Dominique, ne se montrèrent pas moins indisciplinés et dissolus que les Cordeliers. Lorsqu’on voulut en 1501 apporter une réforme aux mœurs du couvent, ainsi qu’il avait été fait chez les voisins, il en résulta aussi quelques troubles graves. Chassés de leur demeure, les Jacobins, pour y rentrer, vinrent l’assiéger avec l’aide de douze cents écoliers armés, forcèrent les portes et battirent rudement ceux qu’ils trouvèrent dans la place.
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PORTE DU COUVENT DES JACOBINS DE LA RUE SAINT-JACQUES
Au temps de la Ligue, le couvent fournit les plus farouches de ces prédicateurs enragés qui surexcitaient les colères politico-religieuses. La foule aux grands jours remplissait les cours du couvent et les fanatiques Jacobins prêchaient en plein air avec la verve populacière des moines de ce temps, accablant le roi Henri III, cet Hérode, et avec lui tous les ennemis de la Ligue, des injures les plus violentes, appelant les bénédictions du Ciel sur messieurs de Guise, sauveurs de la religion, et sur les braves Seize, chefs de Paris insurgé.
C’est de là que sortit fanatisé le petit frère Jacques Clément, pour s’en aller poignarder Henri III en son camp à Saint-Cloud, meurtre que le lendemain la duchesse de Montpensier, triomphante, accourait annoncer elle-même au peuple en l’église des Cordeliers, du haut des marches du grand autel.
Le réfectoire des Jacobins, perpendiculaire au rempart, avait pour annexe un vieux bâtiment carré qui formait en dehors de l’enceinte aux tours rondes une encoche singulière, quelque chose comme une grosse tour carrée soutenue par des contreforts et crénelée comme la muraille. C’était un ancien parloir aux bourgeois donné au couvent par Louis XII. Ce bâtiment, saillant sur les dehors et assez fort pour avoir été conservé lors de la construction de l’enceinte, avait été auparavant, dit-on, le manoir des seigneurs de Hautefeuille, domaine seigneurial absorbé par la ville grandissante; il a dans tous les cas survécu longtemps à l’enceinte et même au couvent et n’a disparu que de nos jours, avec des débris de l’enceinte de Philippe-Auguste et une tour cylindrique voisine.
Paris a sa chartreuse aussi; succursale de la Grande Chartreuse de Grenoble. Des moines de Saint-Bruno, appelés par saint Louis, se sont créé une Thébaïde hors de la porte Saint-Michel, au pied de la montagne Sainte-Geneviève, sur les terrains qui formeront plus tard une partie du jardin du Luxembourg, toute la partie sud après le grand bassin jusqu’à l’Observatoire.
Dans ces parages mal fréquentés, presque déserts, s’était élevé un château de plaisance du roi Robert, le manoir de Vauvert. Abandonné ensuite et tombé à l’état de ruines, le manoir de Vauvert devint un refuge de malandrins et de coupeurs de bourses, lesquels, pour chasser tout visiteur indiscret, lui firent une réputation de lieu terrible, hanté par des gnomes et gobelins malfaisants. On racontait mille horreurs de ce vilain endroit, repaire d’un grand magicien cornu, à pieds fourchus, au corps enveloppé dans une immense barbe verte, vivant entouré de démons aussi hideux que lui.
Il fallait du courage pour aller au «grand diable Vauvert»; les Chartreux n’en manquaient pas sans doute, car ils occupèrent la ruine hantée et la purifièrent. Le diable vert, seigneur châtelain de Vauvert, se laissa expulser. Saint Louis fit construire une grande église, par son architecte, Eudes de Montreuil, les Chartreux édifièrent sur les quatre côtés d’un immense carré une série de petites maisonnettes où ils vécurent solitaires, chacun reclus dans sa cellule, cultivant son petit jardin et ne rencontrant ses frères qu’aux offices et le dimanche au grand réfectoire.
Dans le vaste carré rien qu’un bâtiment au milieu abritant une pompe, et partout des croix disséminées. C’est le cimetière des pères chartreux; leur vie s’écoule entre leur cellule et leur fosse, car ils ne quittent jamais l’enceinte intérieure du couvent. Autour de cette enceinte, prison de ces moines qui vivent si pauvrement des légumes qu’ils ont fait pousser, est un enclos immense cultivé par les frères non profès. Le couvent est devenu très riche par des dons successifs, et s’est agrandi de nombreux bâtiments pour les hôtes, d’un cloître sous les arceaux duquel Eustache Le Sueur, au XVIIᵉ siècle, peindra la vie de saint Bruno, ces tableaux d’un sentiment religieux si intense qui sont maintenant au Louvre.
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ÉGLISE SAINT-BENOIT LE BIENTOURNÉ
Un très beau bâtiment du XVᵉ siècle sert de portique à la deuxième enceinte, il est divisé en cinq arcades dont les piliers supportent des statues sous des dais très fouillés; au-dessus de l’arcade centrale, dans un champ semé de fleurs de lys, est une statue de la Vierge à laquelle saint Louis dans une niche voisine présente cinq Chartreux agenouillés.
Avec quelle rapidité tout se transforme! Cent ans à peine ont passé depuis qu’ont été dispersés les solitaires de cette Thébaïde enveloppée peu à peu par la ville; église et couvent furent démolis à la Révolution, leur immense enclos vint s’ajouter au jardin de Marie de Médicis, et maintenant les ombrages du Luxembourg agrandi couvrent la place où ils vécurent six siècles dans le silence et la prière, et la rue Auguste-Comte, philosophe positiviste, traverse le grand préau où ils creusaient leurs tombes.
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L’ENTRÉE DE LA CHARTREUSE DU LUXEMBOURG (INTÉRIEUR)
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LES CÉLESTINS, L’ARSENAL ET L’ILE LOUVIERS
II
FONDATION DE SAINTE-CATHERINE PAR LES SERGENTS D’ARMES DE BOUVINES

L’enclos féodal du prieuré de Saint-Martin des Champs.—Le réfectoire et la chaire du lecteur.—Abbés trop gras et moines trop mal nourris.—Les procès de l’Épée.—Duels judiciaires dans la lice du prieuré.—Carrouges et Le Gris.—Les Célestins.—L’église. Musée de grands tombeaux seigneuriaux.—Les serfs de la Vierge Marie.—Aux Carmes Billettes, le dernier cloître gothique de Paris.—Le cadavre d’Étienne Marcel à Sainte-Catherine du Val des Écoliers.—L’abbaye de Saint-Antoine.—Pécheresses repenties.—Fondations hospitalières.—Les Haudriettes.—Les confrères de la Trinité et les origines du théâtre.—Les Quinze-Vingts.—Frères cordonniers et frères tailleurs.
L’AUTRE côté de la Seine, la partie de Paris appelée la Ville, n’a point autant de couvents et d’abbayes que cet extraordinaire quartier de l’Université, Monacopolis autant que ville des études. L’établissement monacal le plus important est le prieuré de Saint-Martin des Champs, bâti en dehors de la ville de Philippe-Auguste et plus tard compris dans l’enceinte quand, au temps d’Étienne Marcel, on enferma dans une nouvelle muraille tous les faubourgs du nord.
Le prieuré de Saint-Martin des Champs, c’est comme Saint-Germain une petite ville forte enfermée dans sa ceinture crénelée, et son prieur est également très haut et très puissant seigneur, suzerain de bon nombre d’autres prieurés, de nombreuses cures, vicairies et chapellenies, et possédant haute et basse justice sur son territoire. Une abbaye de Saint-Martin avait existé dès le règne de Dagobert, à proximité d’un champ de foire, dit aussi de Saint-Martin, et qui devait se trouver sur l’emplacement du boulevard actuel. Les Normands avaient fait de cette abbaye un monceau de ruines. Ce fut le roi Henri Iᵉʳ en 1060 qui songea à faire renaître un nouveau monastère des décombres envahis par la végétation de deux siècles.
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LE PRIEURÉ DE SAINT-MARTIN DES CHAMPS (ARTS ET MÉTIERS)
Malgré l’importance et la richesse de la fondation nouvelle, ce ne fut qu’un grand prieuré relevant de l’abbaye de Cluny. Une enceinte formant un immense carré, avec grosses tours aux quatre angles et une vingtaine de tourelles en encorbellement sur des contreforts de distance en distance, enveloppe un jardin considérable, des bâtiments nombreux et les édifices conventuels massés dans l’angle sud-ouest du carré.
L’église est une grande nef sans bas côtés ni transept, rebâtie au XIIIᵉ siècle, mais le chœur irrégulier avec sa petite chapelle absidale en forme de trèfle a un siècle de plus et date du moment où l’architecture semble hésiter encore entre le plein cintre et l’ogive[A].
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LE NOUVEAU PIGNON DE SAINT-MARTIN DES CHAMPS (ARTS ET MÉTIERS)
Le portail, sans ornements, est un grand pignon à contreforts accosté d’une tourelle. Sur le côté sud du chœur s’élève un gros clocher à ouvertures romanes, probablement de la fondation du prieuré au XIᵉ siècle. Parallèlement à l’église s’étend un deuxième bâtiment moins haut et moins long, c’est le réfectoire des moines dont on attribue la construction à Pierre de Montereau, l’architecte de la Sainte-Chapelle. Merveille d’élégance à l’intérieur, ce réfectoire est partagé en deux nefs aux belles voûtes portées par une épine de colonnes, d’une prodigieuse légèreté. En ce petit chef-d’œuvre de l’art du XIIIᵉ siècle, quand les moines viennent prendre leur repas, l’un d’eux monte faire une lecture pieuse, assis dans une tribune suspendue à la muraille. Cette chaire du lecteur, annexe gracieuse de l’édifice, s’accuse à l’extérieur par une saillie entre deux contreforts; à l’intérieur un escalier, ajouré sur la grande salle par de hautes lancettes trilobées, fait accéder au balcon de pierre de cette chaire, porté par un encorbellement revêtu de feuillages sculptés. Un cloître vaste et superbe orné de statues de rois, une belle chapelle de la Vierge dans le style de la Sainte-Chapelle, une salle pour le Chapitre, une tour des Archives et de grands bâtiments consacrés au logement du prieur, des dignitaires et des moines, complètent l’ensemble du monastère.
M. Hippolyte Cocheris, le continuateur de l’abbé Le Bœuf, a trouvé dans un manuscrit des Archives, registre écrit en 1340 par le prieur Bertrand de Pibrac, de très curieux détails sur l’organisation intérieure du prieuré, qui comportait en son temps cinquante moines et des dignitaires, assistés d’un nombre considérable d’officiers divers et de subalternes religieux ou laïques. Le registre Bertrand énumère les droits et attributions de chacun en commençant par le prieur:
«Nous avons dans tout notre territoire de Saint-Martin, tant à Paris que dans les faubourgs et les villages touchant à la ville de Paris où sont trente mille feux environ, toute justice haute, moyenne et basse, pour laquelle juridiction tant au civil qu’au criminel, nous instituons un camérier, un maire, un tabellion et des sergents. Et il est appelé de l’audience desdits camériers et maire à notre assise, pour corriger le jugement, et du jugement de ladite assise au prévôt de Paris et de celui-ci au Parlement. Il est délivré par nous ou par le maire en notre nom toutes mesures des grains et des vins sur tout le territoire désigné ci-dessus... Il nous est permis de confisquer tous les biens meubles et immeubles de nos sujets et serviteurs qui conspirent ou machinent contre notre personne... item, nous percevons droits sur les amendes, défauts, épaves et forfaitures... item, tous ceux qui vendent du vin doivent chaque année apporter leur mesure à Saint-Martin devant notre maire et faire vérifier ces mesures sur l’étalon,... etc.»
Le registre détaille aussi les droits et devoirs des différents dignitaires et fonctionnaires, depuis les plus importants jusqu’aux plus petits employés, et particulièrement ceux de l’hôtelier et du cellerier, chargés de tout ce qui concerne la nourriture des moines—laquelle varie selon les jours fériés ou non fériés, gras ou maigres, et selon la qualité des convives depuis les sacristains, infirmiers, grainetiers, avocats, tabellions, procureurs, médecins, etc...
Ce précieux registre contient les détails les plus circonstanciés et les plus minutieux sur la vie à l’abbaye, sur le régime de la maison et l’ordonnance des repas. Sage administrateur, le prieur fixe une moyenne de dépenses en supposant l’existence d’une cinquantaine de moines à Saint-Martin; il compte la quantité de muids de blé nécessaire, la provision de vin, le nombre de fromages, les consommations diverses, les œufs à 1,700 par semaine de Noël à Pâques, les harengs pendant le Carême à 1,250 par semaine.
On mangeait beaucoup de harengs à Saint-Martin. Cependant les officiers importants ne se privaient pas de se laisser aller quelquefois au péché de gourmandise. M. Cocheris a trouvé ailleurs le menu d’un dîner offert par le sacristain de Saint-Martin, le 4 octobre 1430, et qui se composait, pour cinq convives, de deux perdrix, un faisan, quatre pigeons, un lièvre, une poitrine de veau, carpe, brochet, anguille, raisins, poires, trois chopines d’hypocras, huit quartes de vin, plus différentes petites choses.
Si les fonctionnaires faisaient bonne chère au XVᵉ siècle, les simples moines n’étaient pas aussi heureux, car ils furent plusieurs fois réduits à intenter des procès à leurs prieurs pour obtenir une nourriture suffisante, ainsi que des réparations à leurs logements délabrés. Les réformes introduites par l’abbé de Cluny ou par le Parlement saisis de ces plaintes, amenaient pour quelque temps une amélioration, puis le mal revenait peu à peu, les fonctionnaires et les moines se remettaient, au mépris de la règle, à vivre à part, largement ou chichement.
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LA CHAIRE DU LECTEUR, VUE DE L’EXTÉRIEUR
Le mal, ici comme en bien d’autres monastères, c’était l’égoïsme des abbés, bergers s’inquiétant fort peu de leur troupeau, seigneurs hautains vivant en leur palais abbatial comme un seigneur temporel en son château et considérant leur abbaye comme une terre de rapport. Le régime de la commende ne pouvait qu’ajouter au mal, la richesse du bénéfice était un danger puisque cette richesse le faisait plus rechercher des hommes de cour. Et Saint-Martin des Champs était très riche, son prieur titulaire, souvent pourvu ailleurs encore, touchait de grosses sommes, tandis que les simples moines avaient mal à vivre, réduits à une misère relative et mal logés dans des bâtiments non entretenus. Certaines estampes du XVIIᵉ siècle en font foi, qui nous montrent Saint-Martin avec presque un aspect de ruine.
Le prieur de Saint-Martin eut jusqu’à la Révolution sous sa dépendance vingt prieurés dans les diocèses de Paris, Meaux, Senlis, Noyon, Beauvais, Chartres, etc...; il nommait à dix cures, vicairies ou chapellenies de Paris et à soixante-sept autres en différents diocèses. En 1790, il n’y avait plus que dix-neuf religieux au prieuré et le revenu s’élevait à 180,000 livres. Parmi les prieurs commendataires, cardinaux ou gens de cour, on compte le cardinal Richelieu qui l’ajouta en 1633 à ses autres nombreux bénéfices.
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ANCIEN CLOCHER ROMAN DE SAINT-MARTIN DES CHAMPS
Saint-Martin sur la rive droite, avait, comme Saint-Germain des Prés de l’autre côté de la Seine, l’aspect d’un bourg féodal et garda longtemps cette apparence, même quand Paris, débordant toujours, eut enveloppé tout à fait ses murailles crénelées, les noyant dans les maisons. A l’époque où, par une aberration incroyable, l’architecture ogivale si purement nationale se trouvait tout à fait incomprise et méprisée, où les œuvres de notre glorieuse architecture du XIIIᵉ siècle étaient considérées comme des travaux de barbares sans goût, sous Louis XIV, les abbayes riches s’efforçaient de se mettre à la mode du jour, et de renverser leurs cloîtres gothiques pour les remplacer par de froids préaux gréco-romains. Ce fut un temps de transformations à jamais regrettables, Saint-Martin
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RÉFECTOIRE DE SAINT-MARTIN DES CHAMPS.—LA CHAIRE DU LECTEUR
y perdit son vieux cloître qui, paraît-il, était une merveille. Les autres bâtiments, sauf l’église et le réfectoire, furent reconstruits et sur l’emplacement de la muraille crénelée, le long des rues Saint-Martin et du Vert-Bois, les moines élevèrent des maisons à loyer aussitôt occupées.
Une des plus singulières coutumes du moyen âge, c’est le duel judiciaire, ce vieux reste de barbarie ancienne qui a persisté si longtemps.
Cette étrange manière de plaider et de décider de quel côté étaient le droit et la raison dans les causes difficiles, était établie et réglementée dans certaines seigneuries et pour certains cas. A Paris le chapitre de Notre-Dame eut, dit-on, le droit de faire régler certains différends entre ses sujets «à coups de bâton» devant la maison de l’archidiacre. L’abbé de Saint-Germain des Prés et le prieur de Saint-Martin avaient sur leur territoire un champ clos spécial pour les «Procès de l’Épée», c’est-à-dire pour les combats, à outrance ou autrement, soit entre les parties directement en cause, soit entre champions appointés représentant des plaideurs non disposés à risquer leur vie ou des plaideurs empêchés, c’est-à-dire des vieillards, femmes ou enfants.
Ces combats avaient lieu en présence des autorités laïques ou ecclésiastiques, sous les yeux d’un public entassé derrière des barrières. Parfois pour les grandes causes l’appareil était plus solennel, le roi, les princes prenaient place dans les tribunes bordant la lice. Les règles de cette étrange procédure étaient compliquées; il y avait, pour nécessiter des façons de procéder particulières, tant de cas divers, qu’il s’agît de contestations, de litiges ou bien d’accusations, de crimes à prouver ou d’innocence à défendre. Les combats, qui se terminaient souvent par une amende pour le vaincu quand l’affaire n’était pas capitale, pouvaient dans les cas graves se poursuivre à outrance jusqu’à la mort d’un des tenants ou se terminer par le supplice du vaincu accroché bientôt au gibet voisin.
Dans la lice de Saint-Martin des Champs, le 29 décembre 1386, se régla l’affaire Carrouges et Le Gris, qui passionnait l’époque. La dame de Carrouges accusait d’un attentat sur sa personne un écuyer nommé Jacques Le Gris qui niait avec opiniâtreté. La cour du Parlement, embarrassée par les accusations sans preuves de la dame de Carrouges et par les dénégations énergiques de Le Gris, ordonna le combat à outrance entre l’accusé et le mari de l’accusatrice dans les lices de Saint-Martin.
Une dernière fois avant le combat la dame de Carrouges fut interrogée.
—Dame, fit le chevalier, je vais exposer ma vie et combattre Jacques Le Gris, ma cause est-elle juste et loyale?
—Il en est ainsi, répondit la dame, combattez sûrement, la cause est bonne!
Carrouges embrassa sa femme et entra dans la lice.
L’écuyer avait également ferme contenance et regard assuré, lui aussi prétendait combattre pour juste cause. Le premier choc entre les deux adversaires eut lieu à cheval; puis, aucun des champions n’ayant obtenu un avantage marqué, ils s’abordèrent à pied. Le chevalier de Carrouges reçut une grave blessure à la cuisse, mais ne tomba pas et se rejeta avec rage sur son ennemi. Jacques Le Gris, pour son malheur, fit un faux pas et roula sur le sol; Carrouges fut aussitôt sur lui et, la pointe de l’épée à la gorge, s’efforça de lui faire avouer son crime. Le Gris vaincu n’avait plus qu’à mourir, par la potence s’il avouait, par le fer s’il persistait à nier. Il protesta énergiquement de son innocence et l’épée de Carrouges s’enfonça.
Le cadavre du vaincu considéré comme coupable accroché au gibet de l’abbé, Carrouges indemnisé de sa blessure par les biens de son adversaire confisqués, on pouvait croire l’affaire terminée, lorsque tout à coup éclata l’innocence du malheureux Le Gris. Le véritable coupable avouait son crime. C’était un sosie de Le Gris, un écuyer aussi, pris pour d’autres méfaits. La dame de Carrouges avait pu se tromper à la ressemblance; désespérée de l’erreur commise, elle se jeta dans un cloître et son mari disparut, entré, pensa-t-on, dans l’un des ordres militaires qui combattaient l’infidèle en Terre Sainte.
L’échelle patibulaire du prieur de Saint-Martin se dressait à l’angle de la muraille au coin de la rue au Maire actuelle, elle y était encore sous Louis XV, en signe de juridiction simplement, la haute justice étant passée au roi. Une nuit des jeunes gens en joie, sortant de souper trop copieusement, s’amusèrent à y mettre le feu. La potence flamba, mais le prieur la releva encore pour affirmer ses droits.
Le prieuré de Saint-Martin eut meilleur destin que les abbayes de la rive gauche, le vaste ensemble de bâtiments avoisinant les deux grandes nefs aux sévères pignons nous a été conservé; des modifications considérables ont été ajoutées à celles entreprises à la fin du règne de Louis XIV et la demeure des moines est devenue, avec des transformations notables, le Conservatoire des Arts et Métiers.
Affecté à la bibliothèque du Conservatoire le réfectoire de Pierre de Montereau est intact, l’église a subi des avaries, mais demeure aussi; elle servait encore récemment de galerie des Machines au grand dommage de la construction ébranlée par les trépidations; elle a perdu son clocher roman dont il reste la souche dépassant à peine les toits des petites maisons de la rue de Réaumur. Son portail ruiné a été restauré de nos jours avec des modifications par M. Vaudoyer.
Une portion de l’enceinte n’a pas été démolie au siècle dernier, elle existe toujours, englobée dans les constructions au fond des cours des maisons de la rue du Vertbois, avec une des petites tourelles encorbellées sur contreforts. La grosse tour à l’angle de l’enceinte, la tour du Vertbois, a été restaurée en 1882 par les soins de l’État «suivant le vœu des antiquaires parisiens», dit une inscription encastrée dans la fontaine du Vertbois érigée en 1712 et restaurée en même temps. Cette tour faisait partie de la prison du prieuré; quand Saint-Martin perdit sa justice, la prison devint jusqu’en 1785 maison d’arrêt pour les femmes de mauvaise vie. Il y avait sous le flanc sud de l’église dans l’enclos et tout près de la grosse tour, une chapelle Saint-Michel, tout petit édifice construit par la famille Arrodes, des bourgeois de Paris du XIIᵉ siècle, seigneurs de Chaillot, pour recevoir leurs sépultures. Cette chapelle intéressante et remplie de tombes a été démolie depuis la Révolution. Un débris de la petite chapelle, rue de Réaumur, subsiste encore transformée en maison, au pied de la vieille tour, avec un atelier de réparations de machines à coudre sous sa voûte ogivale.
Touchant à l’angle sud-ouest de l’enclos Saint-Martin s’élève l’église Saint-Nicolas des Champs, paroisse ancienne née d’une simple chapelle dépendant de Saint-Martin; reconstruite aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, la façade est pittoresque avec ses pignons et sa tour. Le mouvement de la Renaissance battait son plein quand on agrandit l’église, aussi piliers gothiques et colonnes grecques se mélangent dans la vaste nef à doubles collatéraux aboutissant à un frontispice d’autel corinthien. Sur le flanc méridional enveloppé de maisons, on a ouvert, sous Henri III, un petit portail fort élégamment décoré, avec pilastres et fronton à figures d’anges, et de beaux vantaux de bois sculpté.
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LE DUEL CARROUGES ET LE GRIS DANS LA LICE DE SAINT-MARTIN
Parmi les principaux couvents éparpillés dans ce Paris bruyant et animé de la rive droite, il faut mettre au premier rang les Célestins, établis sur l’emplacement précédemment occupé par les Carmes. Ces religieux, venant d’un monastère de la forêt de Compiègne, obtinrent la faveur de Charles V, leur voisin de l’hôtel Saint-Paul, et des grands personnages de la cour. Sur la berge de la Seine devant le port Saint-Paul, entre le grand Hôtel Royal et l’Arsenal, Charles V leur fit construire une église dont il posa la première pierre en 1335 et le couvent s’enrichit et s’embellit bien vite par les donations royales et princières.
M. de Guilhermy, parlant des couvents secondaires qui s’établissaient partout
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LES CORDELIERS APPRENANT L’EXERCICE.—1588
en quantités prodigieuses aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, et qui n’offraient pas l’ampleur des grands abbayes des siècles précédents, «ni les splendeurs de Cluny, les magnificences de la famille bénédictine ou les sévères grandeurs de Clairvaux», rappelle que les églises de ces couvents secondaires n’étaient que d’immenses nefs, souvent à voûtes de bois, avec une petite flèche aiguë couverte d’ardoises.
«Si les églises des couvents n’avaient plus, dit-il, ce grand caractère des anciens édifices sacrés, elles furent en revanche richement décorées: les fidèles fondaient à l’envi de brillantes chapelles dans leurs monastères préférés. A Paris plus qu’ailleurs, la mode exerce en toute chose son influence; il fut de bon ton d’avoir une sépulture de famille dans l’église ou dans le cloître d’un couvent. C’est ainsi que les églises des Cordeliers et des Jacobins étaient devenues de vrais musées de sculpture, toutes meublées de statues et de tombeaux...»
Église aristocratique, couvent admirablement placé au milieu de tous les logis féodaux qui entouraient alors l’hôtel royal de Saint-Paul «hostel solennel des grands esbattements», lequel était lui-même, non pas seulement un château royal, mais une vaste réunion d’hôtels habités par les princes du sang et les hauts personnages de la cour, on conçoit qu’à l’ombre de la monarchie et sous la protection royale couvrant «nos bien aimez chapelains et orateurs en Dieu, prieur et couvent de nostre prieuré et monastère de Notre-Dame des Célestins de Paris», les Célestins aient prospéré vite et largement.
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LA TOUR DU VERTBOIS A SAINT-MARTIN DES CHAMPS
Certes, indépendamment de tous les avantages de voisinage, c’est une admirable situation pour le couvent ce coin annexé à Paris par Charles V, ce saillant aigu de la muraille entre la tour Billy et la Bastille. Les bons moines, pour prendre le soleil après les exercices religieux, jouissent d’un grand enclos, d’un beau jardin mitoyen avec les cerisaies et les treilles des jardins royaux. Le rempart de la ville gêne malheureusement la vue, mais de certaines fenêtres du couvent, par-dessus les toits ou entre les pavillons de l’hôtel Saint-Paul, on peut apercevoir le cours de la Seine, l’abbaye de Saint-Victor de l’autre côté, la montagne Sainte-Geneviève hérissée de flèches et de tours et, plus près, le fleuve avec son mouvement, la batellerie du port Saint-Paul, les îles toutes vertes, l’île des Javiaux ou Louviers, les peupliers de l’île Notre-Dame qui n’est pas encore l’île Saint-Louis, superbe tableau en arrière duquel la majestueuse abside de Notre-Dame s’élève au-dessus du fouillis confus des maisons de la Cité.
En ces temps l’église des Célestins devient donc peu à peu un musée, la nef et les chapelles se remplissent de monuments, dalles, tombeaux, statues, groupes, vases funéraires, obélisques, colonnes, etc., de merveilleuses œuvres d’art que la destruction atteindra malheureusement un jour, et dont les musées se disputeront les superbes débris.
La chapelle des ducs d’Orléans surtout, bâtie en exécution d’un vœu de Valentine de Milan, lors du fameux bal dit des hommes sauvaiges ou des ardents, fête où Charles VI déguisé en sauvage faillit être brûlé vif comme ses compagnons, montra bientôt chefs-d’œuvre sur chefs-d’œuvre assemblés autour du grand tombeau de Louis de France, duc d’Orléans, assassiné par Jean sans Peur, et de Valentine de Milan sa veuve, qui, bien qu’elle ait eu à pardonner beaucoup de choses au duc, personnage fort séduisant et doué de brillantes qualités mais très vert galant, adopta après le meurtre cette devise découragée: «Rien ne m’est plus, plus ne m’est rien», et fidèlement mourut peu de mois après.
Sur ce grand tombeau des deux victimes du duc de Bourgogne réunies à leurs enfants, s’élevaient leurs statues entourées de statuettes d’apôtres, de saints et de pénitents ou pleurants.
Parmi ces tombeaux accumulés sous les voûtes, dans la chapelle d’Orléans ou dans les autres chapelles, il faut citer les tombeaux de Philippe de Chabot, amiral de France, et de Henri de Chabot, duc de Rohan, les tombeaux des Cossé, de Renée d’Orléans, de Jeanne de Bourbon, femme de Charles V, de la duchesse de Beldfort, femme du régent gouvernant Paris pour le roi anglais, la colonne torse entourée de Vertus à la base et portant dans une urne le cœur du connétable Anne de Montmorency[B], la pyramide des Longueville, le groupe célèbre des Trois Grâces de Germain Pilon, qui portaient sur leur tête dans une urne les cœurs de Henri III, Charles IX et du duc d’Anjou, trop gracieux contenant pour un triste contenu, pour la Saint-Barthélemy et les guerres de religion, pour les cœurs de Charles IX et de ses frères...
Ce sont là les monuments principaux, combien d’autres encore dans tous les coins réclament l’admiration ou éveillent le souvenir d’une figure historique. Les Célestins au XVIᵉ siècle ont fait reconstruire leur cloître dans le goût de la Renaissance, les arcades en plein cintre reposent sur de fines colonnettes corinthiennes accouplées; c’est élégant, mais c’est loin d’être aussi religieux que les beaux arceaux gothiques.
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ÉGLISE SAINT-NICOLAS DES CHAMPS
Entre autres particularités de ce couvent enrichi par les libéralités des princes vivants et embelli par les sépultures des princes morts, dont les religieux, à défaut de grandes œuvres, ont laissé surtout une réputation gastronomique, non usurpée, disent les mauvaises langues; les Célestins étaient le siège de la confrérie des notaires parisiens qui possédaient là une salle de réunion et y déposaient leurs archives.
De tout ce grand couvent des Célestins rien ne reste que le nom d’un quai de la Seine, formé avec l’ancien port Saint-Paul; tout autre souvenir en a disparu définitivement; quelques-uns des magnifiques monuments funéraires de l’église sont au Louvre ou à Saint-Denis; cloître, église, bâtiments, tout a été détruit. L’église après la Révolution transformée en écurie, fut abattue en 1849, les bâtiments devenus caserne, vécurent jusqu’à ces dernières années; puis le nouveau boulevard Henri IV est venu renverser cette caserne que l’on reconstruit maintenant un peu plus haut pour la garde républicaine.
Au XVᵉ siècle, le couvent des Blancs-Manteaux est un monastère d’une certaine importance; c’est en l’année 1258 que le monastère naquit, grâce aux libéralités de saint Louis, le grand fondateur de couvents, pour des moines venus de Marseille. Ces moines s’intitulaient les «Serfs de la Vierge Marie». Comme ils portaient de grands manteaux blancs sur leurs robes, le peuple les appelait les «Blancs Manteaux». Saint Louis leur avait donné une «méson et vielz places en tour pour eulz héberger delez la viex porte du Temple à Paris», c’est-à-dire en dedans du rempart.
A peine installés dans leur monastère, les serfs de la vierge Marie furent supprimés par le pape Grégoire X, comme beaucoup de petits ordres mendiants, mais ce fut pour être remplacés peu après par un autre ordre mendiant, les ermites de Saint-Guillaume ou Guillemites, qui portaient des manteaux noirs mais auxquels, malgré tout, le peuple conserva par habitude le nom de Blancs-Manteaux. En 1618, les Bénédictins remplacèrent à leur tour les Guillemites et firent peu après reconstruire l’église et le couvent. L’église existe rue des Guillemites, elle est loin d’être jolie, et on lui a donné pour portail celui de l’église des Barnabites, démolie dans la Cité, portail bien laid aussi, sans intérêt, conservé sans doute par sa laideur, quand tant de magnifiques portes gothiques étaient impitoyablement jetées aux gravats.
Les bâtiments des bénédictins, agrandis et transformés, sont devenus le siège de l’administration du Mont de Piété. Des dépendances s’en retrouvent encore près de l’église, dans la rue qui a gardé le nom de Guillemites.
Le couvent des Carmes Billettes avoisinait les Blancs-Manteaux; son cloître a par miracle échappé aux transformations des deux derniers siècles et aux démolitions de celui-ci. C’est chose rare à Paris un cloître complet, oublié pour ainsi dire, quand tous ceux du moyen âge, importants ou modestes, y ont péri. C’est un charmant cloître du XVᵉ siècle, tout petit, qui abrite ses arceaux sous l’église des Billettes reconstruite en 1756 dans le mauvais style du temps, et devenue depuis 1822 temple protestant.
L’origine de ce couvent de Carmes Billettes est curieuse. Un juif fort riche, Jonathas, prêteur sur gages, aurait en 1290 obtenu d’une femme, sa débitrice, qu’elle lui apportât, moyennant libération de sa dette, une hostie consacrée conservée à la communion de Pâques. Quand le juif Jonathas eût entre les mains l’hostie consacrée il essaya de la percer et de la découper à coups de couteau. Miracle! Sous les coups, l’hostie devient rouge et le sang du Christ en jaillit; alors le juif affolé prend un clou et un marteau, il frappe, le sang coule encore mais l’hostie résiste à la destruction, il la jette dans le feu, elle s’élève intacte au-dessus des flammes qui s’inclinent et lui font une auréole, il la reprend et la plonge dans une chaudière d’eau bouillante...
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LE CLOITRE DES BILLETTES, RUE DES ARCHIVES
C’était le jour de Pâques. Comme tout le quartier était en fête et que la foule se pressait aux églises, le fils du juif dit aux enfants chrétiens devant l’église voisine: «C’est bien en vain que vous allez adorer votre Dieu, car mon père vient de le tuer.» C’est ainsi, dit la légende, que le sacrilège est découvert, on va chez le père de l’enfant, on trouve encore l’hostie dans la chaudière où l’eau bouillante n’a rien pu contre elle. Grande rumeur, le juif est arrêté, jeté dans la prison de l’évêque et bientôt après brûlé en solennité.
La rue du crime devint «la rue où Dieu fut bouilli», la maison de Jonathas, confisquée avec tous ses biens, fut rasée et sur l’emplacement un riche bourgeois fit élever une chapelle dite des Miracles; un couvent se fonda ensuite pour les frères de la Charité de Notre-Dame des Billettes que remplacèrent les Carmes réformés en 1631. A la Révolution le couvent fut supprimé, on en conserva quelques bâtiments et l’église fut concédée au culte protestant.
Voici encore d’autres communautés plus ou moins importantes, logées en des édifices plus ou moins beaux:
Les frères de Sainte-Croix de la Bretonnerie, établis par saint Louis en 1258, avaient été appelés frères Croisiers pour la croix qu’ils portent sur leur robe. Le couvent a donné naissance à l’administration des pompes funèbres. Là était le local des jurés crieurs chargés de tous les services des obsèques et fournissant tous les objets nécessaires, draperies, cierges, billets d’invitations et même habits de deuil.
Un passage Sainte-Croix indique l’emplacement de l’église démolie en 1778 quand la Communauté fut supprimée; cette église était, paraît-il, fort belle, elle avait été construite par Pierre de Montereau, l’architecte de la Sainte-Chapelle.
L’abbaye de Saint-Magloire, entre la rue Saint-Denis et la rue Quincampoix derrière l’église Saint-Leu, en un endroit qui fut d’abord le cimetière de Saint-Barthélemy de la Cité, était un très ancien monastère fondé en l’honneur des reliques de saint Magloire, apportées à Paris par des moines bretons pour les préserver des Normands. En 1572 des religieuses pénitentes, dont Catherine de Médicis démolissait le couvent pour bâtir l’hôtel de Soissons, vinrent à Saint-Magloire remplacer les moines. Il n’en reste rien dans le quartier Saint-Denis.
Le couvent de Sainte-Catherine du Val des Ecoliers, dans la rue qui mène à la Bastille, tout à côté du palais des Tournelles, est séparé seulement de l’hôtel Saint-Paul par la rue Saint-Antoine. On rencontre là un enclos assez vaste, renfermant l’église et la maison dite du Val des Ecoliers, établie par les chanoines du Val des Écoliers de Langres pour servir de collège aux novices de leur ordre. Très modeste fondation à l’origine, l’importance lui vint à l’occasion de la bataille de Bouvines. Le jour de cette terrible rencontre entre l’armée de l’empereur Othon et celle de Philippe-Auguste, armée nationale réunissant la chevalerie et les milices des communes, des hommes d’armes de la garde particulière du roi, qui dans la mêlée formidable défendaient le pont de Bouvines, firent un vœu à sainte Catherine, ainsi qu’il est dit dans une inscription sous un très beau bas-relief placé au XIVᵉ siècle au portail de l’église.
«A la prière des sergents d’armes, Monsieur Saint Loys, fonda ceste église et y mist la première pierre. Ce fust pour la joye de la vittoire qui fust au pont de Bovines l’an 1214.
«Les sergents d’armes pour le temps gardaient ledit pont et vouèrent que si Dieu leur donnoit vittoire ils fonderoient une église en l’honneur de Madame Sainte Katherine.
«Et ainsy fust-il.»
Le bas-relief, très souvent reproduit, représente les sergents d’armes accomplissant leur vœu; leurs costumes ne sont pas ceux du temps de Philippe-Auguste mais ceux des chevaliers du XIVᵉ siècle admirablement détaillés. L’église du vœu élevée vers 1230 dans la culture Sainte-Catherine, modifiée au XVIIᵉ siècle par un portail de Mansard, fut démolie sous Louis XVI.
En 1359, à la fin de la grande sédition, quand le prévôt Étienne Marcel et cinquante de ses partisans furent tués à la porte Saint-Antoine, qu’en désespoir de cause ils allaient livrer aux troupes anglaises et navarraises, leurs corps furent jetés nus et exposés pendant plusieurs jours dans le préau de Sainte-Catherine, où venaient les rejoindre les corps décapités des autres personnages ayant marqué dans les troubles.
Nombreuses aussi sont les communautés de femmes dans la ville du moyen âge; leur nombre ne diminuera pas, au contraire, dans les siècles qui suivront. Extra muros, dans le faubourg qui naît en avant de la Bastille Saint-Antoine, il y a l’abbaye de Saint-Antoine des Champs, fondée au XIIᵉ siècle et qui commença par être un couvent de repenties recevant les folles femmes désireuses de revenir à meilleure vie. Ces filles repenties de Saint-Antoine pour comble de pénitence faisaient des pèlerinages par la ville pieds nus et en chemise de grosse toile semblable à des sacs, ce qui sur leur passage, excitait plus de rires et de quolibets que d’édification parmi les curieux ameutés.
De cette abbaye de Saint-Antoine l’église, fort belle, fut élevée par Blanche de Castille en mémoire de la naissance de saint Louis, son fils. Tout proche se trouve une chapelle dédiée à saint Hubert et une maladrerie appelée le Répit de Saint-Hubert, hôpital où les malheureux mordus par les chiens enragés viennent se recommander au patron des chasseurs.
L’abbaye, isolée par sa situation dans la campagne sur le chemin qui mène à Vincennes, est entourée d’une muraille et d’un fossé; à l’un des angles de l’enclos, une croix a été élevée, appelée la Croix des Trahisons. Une inscription dit la raison de ce nom:
L’an MCCCCLXV fut ici tenu le landit des Trahisons et fut par une trèves qui furent données Maudit soit-il qui en fut cause.
Ce landit des trahisons, c’est-à-dire suivant le sens du vieux mot landit, la réunion des trahisons, c’était le marché aux négociations au moment de la ligue du bien public, après la singulière bataille de Montlhéry où les deux armées se mirent mutuellement en déroute et se passèrent sur le corps pour battre en retraite. Princes et seigneurs venaient parlementer à Saint-Antoine, marchandaient de la paix avec le roi Louis XI qui tenait Paris et cherchaient à tirer chacun quelque bribe de la monarchie, quelque bon duché ou comté, quelques villes, quelque charge ou pour le moins quelque argent; tous, suivant la qualité et la force du traitant «butinant le monarque et le mettant au pillage», comme dit Commines. Louis XI donna, assura, jura tout ce que l’on voulut, se promettant bien de tout reprendre ou de ne rien tenir. Et ce fut l’année où, suivant une chronique, la vigne ne donna pas, parce que les sarments (serments) n’avaient rien valu.
La rue Saint-Denis possède le grand couvent des Filles-Dieu, fondation de saint Louis. L’origine de plusieurs couvents de femmes de ces temps est la même. Pauvreté, alors comme en bien d’autres siècles, jetait beaucoup de filles ou femmes des grandes villes en «péché de luxure».
Par moments le mal devenait si grand que l’on cherchait par tous les moyens à l’atténuer; des ordonnances de la Prévôté parquaient les femmes folles de leurs corps en certaines rues, en certains quartiers, et leur interdisait le reste de la ville sous peines sévères, mais la barrière était bientôt franchie, ces rues et ces quartiers spéciaux débordaient bientôt sur leur voisinage et tout se retrouvait comme devant.
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DÉPENDANCES DU COUVENT DES GUILLEMITES, RUE DES GUILLEMITES
Les évêques de Paris essayaient des sermons, tentaient de véritables croisades de conversions, fondaient des maisons de refuge pour les pécheresses fuyant les quartiers licencieux des ribaudes, le Val d’amour aux tavernes hantées par la débauche, bâtissaient des hospices pour celles «qui pendant toute leur vie avaient abusé de leur corps et à la fin étaient tombées en mendicité».
La maison des Filles-Dieu, fondée hors Paris, recueillit deux cents de ces pénitentes qui rachetaient leurs fautes passées en soignant les malades de l’hôpital Saint-Lazare.
Au couvent des Filles-Dieu comme en d’autres maisons de repenties, il y avait une limite d’âge que les pécheresses ne devaient pas dépasser. Après l’âge de trente ans elles n’étaient plus admises à venir y pleurer leurs erreurs. Il eût été trop commode aux Madeleines tardives, on le comprend, de ne songer à la conversion qu’à l’heure où la rue ne voulait plus d’elles. De plus, elles devaient en entrant jurer qu’elles ne s’étaient pas jetées dans leur vie de désordres exprès, en vue de se créer des droits à cette retraite chez les pénitentes.
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LES CORPS D’ÉTIENNE MARCEL ET DE SES PARTISANS DANS LE PRÉAU DE SAINTE-CATHERINE
Sous Charles V, pendant les grands ravages des Anglais autour de Paris, leur couvent ayant été brûlé, les Filles-Dieu qui n’étaient plus, bien entendu, des pécheresses repenties comme à l’origine, vinrent en 1360 s’établir rue Saint-Denis, dans un petit hôpital fondé en 1216 pour loger une nuit les femmes pauvres passant par Paris, auquel hôpital elles ajoutèrent de nouveaux bâtiments et une église. Puis la décadence vint, le couvent et les biens des Filles-Dieu passèrent, à la fin du XVᵉ siècle, à l’ordre de Fontevrault.
En ces temps chaque condamné que l’on mène supplicier à Montfaucon fait, par suite d’une coutume ancienne, une dernière station à l’église des Filles-Dieu. Les religieuses viennent le recevoir, lui apportent trois morceaux de pain, un verre de vin et le mènent baiser un crucifix placé extérieurement sur le mur de l’église, pour lui inspirer le courage de continuer sa route douloureuse.
Que de fondations pieuses dans ces rues de Paris où la charité avait éparpillé un peu partout les petits hospices, les refuges et les lieux de secours; fondations infimes souvent, nées des libéralités de quelque bourgeois à son lit de mort, administrées simplement et naïvement, entretenues par les aumônes implorées dans les rues de Paris, où chaque matin des nonnes, des moines attachés à ces humbles établissements vont «crier leur pain», concurremment avec des frères quêteurs d’autres ordres, mendiant pour eux-mêmes ceux-là et qui, bien que fort riches, leur font une concurrence désastreuse et prennent pour leur superflu le nécessaire des malheureux.
Aus frères de Saint-Jacques pain Pain, por Dieu, aus frères menors Cels je tiens por bons perneors Aus frères de Saint-Augustin Icil vont criant par matin Du pain aus sas, pain aus barrez, Aus povres prisons enserrés, A cels du Val des Écoliers Li uns avant, li autres arriers Aus frères des pies demandent Et li croisés pas ne s’atandent, A pain crier mettent grand peine Et li aveugle à haute alaine, Du pain a cels du Champ-pourri Dont moult souvent, sachiez, me ri, Les bons Enfants orrez crier: Du pain, nes veuil pas oublier Les Filles Dieu savent bien dire: Du pain pour Jhésu notre sire. Ça du pain, por Dieu, aus sachesses...
C’est un poète du XIIIᵉ siècle, Guillaume de la Villeneuve, qui, dans une pièce intitulée les Crieries de Paris, ayant rapporté toutes les crieries des marchands des rues, des vendeurs de fruits, de volailles, de légumes, de poisson de mer et d’eau douce, des marchands de boissons diverses, de pâtés et de gâteaux, des marchands d’habits et de friperies, des crieurs d’actes officiels, du clocheteur des trépassés, etc., en arrive aux quémandeurs des couvents et des écoles, sans distinguer entre les couvents riches et les autres, les pieuses institutions qui n’ont vraiment pour vivre que la charité publique.
Parmi ces humbles communautés qui ont rendu le plus de services, modestement, s’occupant de soigner les malades dans les divers hôpitaux ou d’ «hebergier» les pauvres et les voyageurs, il existe rue de la Tixeranderie la communauté des hospitalières de Saint-Gervais ou de Sainte-Anastase, qui, depuis le jour lointain de la fondation, donne l’hospitalité dans sa maison de la rue de la Tixeranderie. Fondée par Garin, maçon, et Harcher son fils, prêtre, c’était d’abord une toute petite maison tenue par des frères; on y mit des religieuses au XIVᵉ siècle et une chapelle fut bâtie en 1411.
Les hospitalières de Saint-Gervais donnent aux gens dépourvus le souper et le gîte pendant trois nuits; elles hébergent entre 15 et 16,000 pauvres par an et en 1789, quand l’institution n’a plus que peu de mois à vivre, ce nombre montera à 32,238 personnes, dans l’hôpital transféré sous Louis XIV à l’hôtel d’O, rue Vieille-du-Temple, 60, à la place occupée maintenant par le marché des Blancs-Manteaux. C’était, on le voit, tout à fait l’hospitalité de nuit, une vieille institution qu’on s’efforce de faire renaître.
Les Haudriettes sont voisines des hospitalières Saint-Gervais; au commencement du XIVᵉ siècle, Étienne Haudri, panetier de saint Louis, dit la légende, ayant accompagné le roi à sa dernière croisade en Terre Sainte, y fut gardé prisonnier par les Sarrasins. Le croyant mort, sa femme désespérée voulut se retirer du monde et passer le reste de sa vie dans les prières. Elle fonda donc, dans sa maison même, une petite communauté de femmes.
Mais voici qu’un jour, après de longues années, reparaît le captif évadé ou racheté, tombant parmi ces nonnes et réclamant sa femme. Pour obtenir l’annulation des vœux prononcés par elle, Haudri, rentré dans sa charge à la cour et dans ses biens, agrandit la pieuse fondation et bâtit rue de la Mortellerie-en-Grève un hôpital destiné à recevoir de pauvres veuves. Il y ajouta une chapelle en 1306; puis ses fils continuèrent la bonne œuvre de leur père et dotèrent convenablement l’hôpital, mis en possession de quelques maisons formant le fief Cocatrix ou des Haudriettes.
A l’origine, les Haudriettes ne furent point tout à fait des religieuses, c’étaient tout simplement de pauvres veuves recueillies, vivant dévotement entre elles comme dans les béguinages de Flandre. Le peuple les appelait les bonnes femmes de la Chapelle Estienne Haudri ou les bonnes femmes de la Maison-Dieu en Grève. Plus tard l’institution changea de caractère, la maison devint un couvent comme un autre et les Haudriettes à la fin furent réunies à la communauté des dames de l’Assomption, couvent dont il reste une église à dôme du XVIIᵉ siècle dans le faubourg Saint-Honoré. Quant à la chapelle de la rue de la Mortellerie, elle fut transformée en maison particulière, disparue en 1841 dans l’agrandissement de l’Hôtel de Ville.
Il y eut plusieurs autres fondations analogues à celle d’Étienne Haudri, mais moins importantes, entre autres l’hôpital des Veuves, rue de Grenelle, fondé en 1497 par la famille d’un maître des requêtes nommé Barthélemy pour «huit pauvres femmes veuves ou anciennes filles de quarante ans».
Les voyageurs arrivant à Paris trouvaient à certaines portes logement et secours. Dès les premiers siècles, des bâtiments annexes de l’église Saint-Julien le Pauvre ou l’Hospitalier servaient ainsi à l’hébergement.
Plus tard, quand la ville s’agrandit, l’hospice de Saint-Julien «qui héberge les chrétiens» fut reporté plus près des portes, à Saint-Benoît.
C’est en somme un vieux souvenir de la tradition hospitalière qui fit attribuer, en 1655, à l’Hôtel-Dieu de Paris, Saint-Julien devenu prieuré de l’abbaye de Longpont.
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L’ÉGLISE DES FILLES-DIEU
Dans la rue Saint-Denis, entre la rue Grenetat et la rue Guérin-Boisseau, près d’une fontaine dite fontaine de la Reine, qui apparaît assez monumentale dans le plan Truschet, ce grand pignon est celui de la chapelle de la Trinité, hôpital fondé au commencement du XIIIᵉ siècle par deux bourgeois, Jean Pallé et Guillaume Estuacol, et appelé d’abord hôpital de la Croix de la Reine.
Une communauté de frères, les frères asniers de la Trinité, ainsi appelés par le peuple qui les voit tirant leur âne par la bride mendier par les rues, donne gîte aux pauvres voyageurs, les soigne quand ils sont malades et s’ils meurent les enterre dans le cimetière qui se trouve derrière leur chapelle.
Cette institution de charité, cet hôpital, refuge des pauvres passants, c’est tout simplement le lieu de naissance du Théâtre-Français; Thalie et Melpomène y ont eu leur berceau tout proche du grabat des voyageurs dépourvus, des pauvres pèlerins, des porte-besace errant sur les routes. L’hôpital étant passé aux Prémontrés, ces moines louèrent en 1411 une salle aux Confrères de la Passion unis aux Enfants sans Souci. Confrères et Enfants sans Souci donnaient des spectacles variés, tantôt des Mystères où les grandes scènes de la vie du Christ, de la Bible ou de la Vie des Saints s’entremêlaient d’épisodes comiques, tantôt des Farces, Sotties ou Moralités, c’est-à-dire on le voit, le drame, à grand spectacle même, et la comédie de mœurs, le vaudeville burlesque déjà, dont les couplets satiriques, fort licencieux parfois, touchaient à tout et à tous, aux événements et aux personnes en vue, avec une liberté grande. Leurs représentations avaient tant de succès que, pour certaines pièces, on dut quelquefois avancer dans les paroisses l’heure des vêpres, afin de permettre aux gens et aux prêtres eux-mêmes de s’en aller s’esjouir à la Trinité.
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LES QUINZE-VINGTS A LA PORTE SAINT-HONORÉ
En 1548, pour y loger des orphelins, on retira leur salle aux Confrères de la Passion et ceux-ci, ayant reçu en outre défense de jouer désormais des pièces religieuses, s’en allèrent porter leur théâtre à l’hôtel de Bourgogne sous la tour de Jean sans Peur.
Le peuple désigne sous le nom d’Enfants bleus les enfants recueillis à la Trinité à cause de la couleur de leur habillement, comme il appelle Enfants rouges les orphelins de l’hôpital fondé sous François Iᵉʳ dans la rue Porte-Foin au Marais.
Plus bas et du même côté de la rue Saint-Denis, dans le quartier de l’Apport, Paris qu’assombrissent les tours du Grand Châtelet, un autre hôpital, la Maison-Dieu de Sainte-Catherine, administrée par des frères et des sœurs, loge les pèlerins et reçoit pendant trois jours les femmes ou filles qui viennent à Paris chercher une condition.
L’hôpital de la Trinité et l’hôpital Sainte-Catherine ont été supprimés à la Révolution et tout vestige a disparu de leurs édifices ou chapelles, comme a disparu aussi tout vestige de l’ancien hôpital du Saint-Esprit, ce vieux voisin de la maison de ville, qui touchait à la Maison aux Piliers et tomba au commencement du siècle pour l’agrandissement de l’Hôtel de Ville.
Le Saint-Esprit avait été fondé au XIVᵉ siècle rue Geoffroy-l’Asnier et transféré bientôt en place de Grève, où les confrères du Saint-Esprit firent construire maison et chapelle mitoyennes avec l’hôtel de la ville, l’antique Maison aux Piliers. Cet hôpital élevait cent vingt orphelins, filles et garçons, dont les parents étaient morts à l’Hôtel-Dieu.
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LES COCHONS DU PETIT SAINT-ANTOINE
Une autre institution plus célèbre du moyen âge a survécu. C’est l’hospice des Quinze-Vingts, fondation de saint Louis pour les pauvres aveugles.
Aussi li benoyez roi fist acheter une pièce de terre de lez Saint-Ennouré où il fist fere grand mansion porce que les poures avugles demorassent ileques perpetuelement jusques a trois cents; et ont touz les anz de la borse du roi pour potages et pour autres choses rentes...»
La maison des Quinze-Vingts au Champ-Pourri, tout près du Louvre, était dans la campagne au temps de saint Louis, quand la première porte Saint-Honoré s’ouvrait où se trouve aujourd’hui l’oratoire du Louvre. Au XIVᵉ siècle, l’enceinte d’Étienne Marcel a mis les Quinze-Vingts dans la ville, derrière la seconde porte Saint-Honoré. Dans cet enclos du Champ-Pourri assez vaste, des bâtiments divers entourent une petite chapelle dédiée à saint Rémi. C’est à peu près l’emplacement du guichet de l’Échelle, à l’entrée du Carrousel actuel; à côté sur la ligne de notre cour du Carrousel, s’élèvent deux autres petites églises, Saint-Nicaise et Saint-Thomas, entourées de leurs cimetières.
Les rentes établies par saint Louis ne suffisent pas à l’entretien des aveugles et de l’établissement des Quinze-Vingts; tous les matins les aveugles sortent et s’en vont par troupes quêter leur pain dans la ville et, se traînant les uns les autres, regagnent l’hospice quand la besace est garnie des aumônes des Halles ou des rogatons des logis bourgeois.
Jusqu’en 1780, les Quinze-Vingts sont restés là entre Louvre et Tuileries. Le cardinal de Rohan, grand aumônier de France, l’homme de l’affaire du Collier, les fit transférer au faubourg Saint-Antoine, dans leur local actuel, alors caserne des Mousquetaires noirs. Leur nombre fut porté à huit cents, mais les malheureux furent bien près d’être forcés par la misère à reprendre la besace pour mendier comme jadis, les spéculations et dilapidations du cardinal ayant à peu près ruiné l’hospice; cela fit scandale alors et le règlement de la gestion des biens des Quinze-Vingts fut très laborieux.
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LES FRÈRES CORDONNIERS
D’autres hôpitaux encore se rencontrent en divers quartiers: hôpital Saint-Eustache, Saint-Jacques de l’Hôpital, le petit Saint-Antoine; ce dernier, hospice fondé par Charles V, est affecté aux pauvres atteints de ces maladies étranges qu’on appelait le feu Sacré, le feu Saint-Antoine ou le mal des Ardents, espèce de peste qui régna épidémiquement jusque vers la fin du XVᵉ siècle.
L’hôpital des Ardents se distinguait par une particularité pittoresque; il avait pour privilège spécial le droit de laisser vaguer par les rues, cherchant leur nourriture aux tas d’ordures, des cochons portant la marque du couvent et une clochette au cou. L’animal consacré à saint Antoine errait dans le quartier en toute liberté, sans que nul s’en offusquât ou cherchât à l’empêcher de rentrer au gîte une fois repu.
Ce vieux Paris, qui abonde en pittoresque et en singularités, put montrer pendant les deux derniers siècles une communauté très singulière qui n’était pas un couvent, des frères qui n’étaient que des demi-moines; c’était la communauté des frères cordonniers de Saint-Crépin, établie en deux maisons, rue de la Grande-Truanderie et rue Pavée-Saint-André. Les frères cordonniers ne faisaient pas de vœux monastiques, ils ne portaient pas de froc, mais vivant en commun, ils tiraient l’alène dévotement entre les offices et, il faut le croire, confectionnaient, en l’honneur de leur patron, d’excellentes chaussures. Le plan de Gomboust indique leur chapelle en cette rue Pavée-Saint-André, dite aussi rue Pavée-d’Andouilles à cause de ses éleveurs de porcs.
A la même époque il y eut aussi des frères tailleurs vivant, priant et travaillant en commun ainsi que les bons disciples de saint Crépin.
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LE COUVENT DU PETIT SAINT-ANTOINE
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DERNIÈRE STATION AUX FILLES-DIEU DES CONDAMNÉS ALLANT A MONTFAUCON
Imp. Draeger & Lesieur, Paris
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L’ÉCHOPPE DE NICOLAS FLAMEL, MAITRE ÉCRIVAIN ENLUMINEUR A SAINT-JACQUES LA BOUCHERIE
III
UN PIGNON DE SAINT-MERRY

Les églises de la rive droite.—Paroisses royales de Saint-Germain l’Auxerrois et Saint-Paul.—Au temps de la Ligue.—Saint-Eustache.—La Jussienne.—Les paroissiens de Saint-Jacques la Boucherie, écorcheurs et enlumineurs.—Les maisons de Nicolas Flamel.—Saint-Merry.—Saint-Julien des Ménétriers.—La loue des jongleurs, ménestrels et musiciens.—Saint-Gervais.
SI le Paris de la rive droite n’a pas de collèges, s’il a moins de couvents que le Paris de la rive gauche, il possède par contre de nombreuses églises.
Il est peu de rues importantes qui ne se glorifient de plusieurs clochers espacés, peu de voies secondaires qui ne possèdent au moins une église, et il se trouve des édifices religieux jusque dans les quartiers retirés, où mènent seulement des ruelles détournées, et que l’étranger non prévenu ne découvrirait pas. Presque toutes ces églises sont entourées de leur cimetière ou bien, si l’espace leur a été marchandé, elles enterrent leurs paroissiens à peu de distance, dans quelque terrain bien enfermé de maisons.
De même qu’il y a des églises de toutes les tailles, depuis la majestueuse cathédrale jusqu’à l’humble petite chapelle, il est des paroisses de toutes les grandeurs. Les unes étendent leur juridiction religieuse sur tout un quartier, sur une immense agglomération de maisons, les autres sur quelques rues ou ruelles. Quelques-unes doivent se contenter de moins encore et la plus petite, Sainte-Marine dans la Cité, n’a pour territoire qu’une vingtaine de maisons.
Près les tours du Louvre et séparée seulement de la demeure royale par l’hôtel de Bourbon, s’élève la plus ancienne des églises de la rive droite, la plus glorieuse par ses souvenirs. L’église collégiale Saint-Germain l’Auxerrois, paroisse royale, est née au temps des Mérovingiens; fondée par Childebert, dit la tradition, elle s’appelait alors Saint-Germain le Rond pour sa forme circulaire.
Cette église primitive, les Normands en 886 la détruisirent et firent de ses ruines le centre de leur camp retranché de ce côté de Paris, de même qu’ils s’installèrent sur l’autre rive parmi les ruines de Saint-Germain des Prés. Rebâtie par le roi Robert, l’église, pour n’être pas confondue avec Saint-Germain le Vieux et Saint-Germain des Prés, fut appelée Saint-Germain l’Auxerrois en souvenir du séjour à Paris de l’évêque d’Auxerre.
Dans la grande poussée de la période ogivale, on la reconstruisit entièrement. La caractéristique de Saint-Germain l’Auxerrois, ce qui lui donne cet aspect si pittoresque, ce bel agencement de lignes, c’est, en avant-corps sous le grand pignon, un large porche du XVᵉ siècle flanqué de deux jolis pavillons à combles d’ardoises réunis par la terrasse à balustrade qui couronne cinq grandes arcades de hauteurs et de formes variées.
La place en avant de ce porche, c’est le Cloître, non pas le préau à arcades des monastères, mais un terrain appartenant à l’église, une espèce de cour irrégulière, fermée de portes et entourée des maisons habitées par les chanoines ou louées par le chapitre. Le porche et les portes qu’il abrite, tout est sculpté, ciselé, fleuri, décoré de rangées de figures sous les voussures, de statues sous des niches, de figurines accrochées aux saillies.
De chaque côté des portes centrales de ce porche, les deux pavillons à comble ardoisé renferment chacun une belle chambre éclairée par des fenêtres jumelles. Le trésor et les archives de l’église y sont gardés dans de grandes armoires de chêne à panneaux sculptés. L’une de ces chambres est encore intacte aujourd’hui dans ses dispositions anciennes et dans son mobilier.
Les années des troubles de la Ligue vont remplir cette place du cloître des clameurs et du fracas de la guerre civile. Le signal d’ailleurs est parti des clochers de l’église; le soir du 24 août, la reine Catherine, toutes dispositions prises, et impatientée de ne rien entendre encore, fit sonner la grosse cloche à laquelle répondit aussitôt celle du palais de justice, jetant par leur grosse voix l’ordre aux massacreurs de commencer la besogne. Trois jours auparavant, Coligny, longeant le cloître en sortant du Louvre pour regagner son hôtel de la rue de Béthisy, avait reçu l’arquebusade de Maurevert, à l’affût dans une maison de la rue des Fossés-Saint-Germain-l’Auxerrois.
Aux journées des Barricades, en mai 1588, quand le roi essaie son coup de force contre Guise et la Ligue, «en moins de rien, disent les Mémoires de l’Estoile, chacun prend les armes, tend les chaînes et fait barricade au coin des rues, l’artisan quitte ses outils, le marchand ses trafics, l’Université ses livres, les procureurs leurs sacs, les avocats leurs cornettes, les présidents et les conseillers mêmes mettent la main aux hallebardes». Et tout de suite le quartier de Saint-Germain-l’Auxerrois est soulevé et barricadé, sous la direction d’un «coquin de tavernier, nommé Perrichon, qui depuis fut pendu par ses compagnons». Les Ligueurs entassant barricades après barricades de ce côté, bloquent le Louvre pendant que les soldats de Guise, avec une troupe de sept à huit cents écoliers et quatre cents moines sortis de tous les couvents, se préparent à marcher pour y forcer le roi.
Mais les tumultes ont passé, les farouches prédicateurs de la Ligue se sont tus, les pavés sont remis en place et les hallebardes aux râteliers, le Béarnais au Louvre est le premier paroissien de Saint-Germain. Il traverse quelquefois le cloître pour aller à la messe ou pour voir la belle Gabrielle dans la maison dite du Doyenné occupée par sa tante Mᵐᵉ de Sourdis,—une des maisons du cloître, où Gabrielle reçut souvent le Vert-Galant, qu’elle comptait bien avant peu aller rejoindre de l’autre côté de la rue du Louvre, comme épouse et reine. Ce fut là aussi que Gabrielle, saisie d’un mal soudain après un repas chez Zamet, se fit transporter mourante.
Peu d’années après, Saint-Germain voit un autre cadavre lui arriver, ce n’est plus une favorite, c’est un favori, celui de Marie de Médicis, veuve d’Henri IV, Concini, le maréchal d’Ancre, maître détesté, dont Luynes, Vitry et quelques conspirateurs débarrassent le jeune Louis XIII, d’un coup de pistolet tiré sur le pont-levis du Louvre; on l’a inhumé secrètement dans un caveau sous les orgues, mais la populace avertie vint l’y déterrer, pour s’en aller le brûler sur le Pont-Neuf devant la statue du bon roi.
Saint-Germain, paroisse du Louvre, possédait les sépultures de nombreux personnages de la cour, chanceliers, secrétaires d’État, grands officiers de la couronne et aussi celles des artistes gratifiés par le roi d’un logement dans les galeries du Louvre. On y voyait même la tombe d’un fonctionnaire d’un autre ordre, d’un fou de Charles V auquel le roi avait fait l’honneur d’une tombe de marbre noir sur laquelle était couchée sa statue revêtue des insignes de sa charge et marotte en main.
Dans ce quartier du Louvre, il y a Saint-Honoré, église collégiale aussi, mais moins importante, enfermée au milieu de son carré de maisons canoniales; Saint-Nicolas, proche la chapelle des Bons-Enfants-Saint-Honoré, collège d’étudiants mendiants; Saint-Thomas, entre le Louvre et la tour du Bois, autre petite collégiale dont la voûte, s’écroulant en 1739, écrasa plusieurs chanoines...
L’église Saint-Eustache n’est pas loin du Louvre non plus, mais elle domine un quartier populaire, le très commerçant, très riche, et très turbulent quartier des Halles.
Simple chapelle au XIIIᵉ siècle, on la rebâtit en 1532, quand les accroissements de population du quartier n’ont plus permis de se contenter d’un aussi petit édifice. Entreprise sur des proportions considérables, la nouvelle église Saint-Eustache ne devait pas se terminer vite ou plutôt ne devait jamais s’achever, car son portail ne l’est pas encore. La nef, très haute et très vaste, est d’un superbe aspect, avec un caractère d’étrangeté due à l’alliance, sur un plan gothique, des formes de l’art ogival et de l’art de la Renaissance, constituant un ensemble d’une grande élégance et d’une extrême légèreté aussi, par la délicatesse des colonnes et colonnettes superposées et poussées audacieusement à une prodigieuse hauteur.
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CHAMBRE AU-DESSUS DU PORCHE DE SAINT-GERMAIN L’AUXERROIS
Au dehors, c’est le même mélange des deux styles fusionnés produisant néanmoins un bon ensemble, avec des détails remarquables comme le très élégant portail latéral sud, qui fait face aux Halles.
Les guerres civiles, qui vinrent interrompre les travaux, n’ont pas permis d’achever l’œuvre et de donner à l’église un frontispice digne d’elle. Le grand portail abandonné fut repris plus tard, et épaissi et abîmé par de lourdes superpositions de colonnes, une sorte d’emplâtre très laid qui déshonore un remarquable édifice.
Non loin de Saint-Eustache, l’église des Saints-Innocents est de l’autre côté des Halles, bâtie à l’un des angles du plus grand champ funéraire de Paris, du fameux cimetière où la nuit brûle la lampe des morts, un fanal allumé sur un édicule, parmi des monuments nombreux. Coin sinistre du vieux Paris, sur lequel planent de macabres légendes, ce sont les grandes Halles de la Mort, très étrange réunion, à côté des Halles de la Vie, des immenses charniers dont les galeries abritent, à rez-de-chaussée, des boutiques vendant de menus articles de modes, et fort bien achalandées, au-dessus desquelles s’empilent et s’entassent les ossements exhumés d’un cimetière à la terre dévorante, sans cesse approvisionné par la mort, comme les divers marchés d’à côté sont, par l’incessante production de la terre, approvisionnés pour la vie.
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LE CLOITRE SAINT-GERMAIN L’AUXERROIS A LA JOURNÉE DES BARRICADES
Sainte-Marie l’Égyptienne, dite par corruption la Jussienne, est une simple chapelle de la «grant rue Montmartre» au coin de la rue de la Jussienne, tout proche le rempart; sainte Marie l’Égyptienne, sous l’invocation de laquelle se trouve l’édifice, fut une pécheresse repentie qui se retira au désert. L’abbé Le Bœuf pense, d’après quelques vieux documents, que l’origine de cette chapelle vient d’une Égyptienne ou bohémienne qui, lasse d’une vie de désordres, se serait retirée ici dans un reclusoir.
Cette chapelle est ornée de verrières illustrant naïvement la vie de la sainte, même en ses moments scabreux avant la conversion, comme ce vitrail qui montre Marie l’Égyptienne passant une rivière et offrant, faute d’argent, son corps au batelier pour payer le passage.
Gagnons plus loin la «grant rue Saint-Denis»; ici les passants ne peuvent faire cent pas le long des maisons serrées, sous les auvents et les enseignes des marchands, sans rencontrer quelque édifice religieux, pignon d’hôpital ou portail d’église.
Avant le commencement de la rue, au débouché du pont aux Meuniers sous le Châtelet, se trouve déjà Saint-Leufroy, chapelle du Châtelet, petite chapelle sans importance qui fut démolie sous Louis XIV pour l’agrandissement des prisons. Après la voûte noire du Châtelet, commence la rue Saint-Denis. A l’Apport-Paris, petit marché étranglé par les maisons, devant la grande boucherie du Châtelet, tout de suite après les étaux de la grande boucherie, on rencontre à droite l’hôpital Sainte-Catherine et en face, à gauche, l’église Sainte-Opportune fondée en l’honneur des reliques de sainte Opportune apportées du diocèse de Séez à Paris, pour les mettre à l’abri des Normands, et que Paris ne voulut pas rendre.
Plus haut dans la rue, presque en face les Innocents, se montre le grand pignon de l’église du Saint-Sépulcre; cette collégiale, fondée au XIVᵉ siècle à l’occasion d’un hôpital pour les pèlerins du saint Sépulcre de Terre Sainte, est l’église de nombreuses confréries qui possèdent de gros revenus et pourvoient largement aux magnificences des cérémonies et à l’embellissement des chapelles, mais sont cause aussi de nombreux différends entre les administrateurs de la confrérie du Saint-Sépulcre et les chanoines,—querelles scandaleuses où les torts étaient souvent des deux côtés et qui amenèrent en 1582 un arrêté du chapitre de Notre-Dame, rapporté par M. H. Cocheris, où se lisent entre autres les articles suivants donnant quelque idée des désordres survenus:
«... Les maisons et eschoppes appartenantes à l’église du Sépulchre et proches d’icelle ne seront louées à l’advenir à des ouvriers desquels le travail se faict avec grand bruit qui empêche la célébration de l’office divin.
«Les chanoines, clercs et officiers sont advertis d’estre habillés honnestement de longues soutanes ou robbes à l’église, et allant à la ville ils porteront la soutane et le manteau long et deffences d’aller en habits cours et de couleur, aultres que celles dont les ecclésiastiques modestes usent ordinairement. Comme aussi de porter des habits fendus sur la chemise, déccouppés ou chamarrez.
«Les chanoines n’iront aux cabarets, ni aux jeux publicqs de boulles ou aultres semblables.
«Toutes les servantes qui sont maintenant demeurantes avec les chanoines sortiront de leurs maisons... etc.»
L’église Saint-Leu et Saint-Gilles se présente ensuite à peu de maisons au-dessus du Sépulcre, puis c’est Saint-Jacques de l’Hôpital en face, chapelle de l’hôpital des pèlerins de Saint-Jacques, qui possède en son trésor d’admirables reliquaires, ensuite c’est Saint-Sauveur en face de la Trinité.
A Saint-Leu que le boulevard de Sébastopol, poussé inflexiblement en ligne droite, a amputé d’une partie de son abside, il ne faut point oublier le tour de force exécuté en 1727 par un maître charpentier nommé Guérin, qui, la tour du Nord menaçant ruine, transporta tout simplement le clocher avec la charpente et les cloches, de cette tour sur celle du Sud en franchissant une distance de huit mètres.
Dans le labyrinthe des ruelles tournant sur les côtés du Grand Châtelet, par-dessus les toits serrés contre les chapelles, s’élève la haute tour de Saint-Jacques la Boucherie, commencée sous Louis XII, en 1508, pour compléter l’église déjà vieille alors de quelques siècles, mais qui allait s’agrandissant et s’embellissant, au fur et à mesure que croissaient la population du quartier et la richesse de cette population. Quartier des bouchers, écorcheurs, corroyeurs et pelletiers, des gros commerçants que la boucherie fait très riches et qui ont avec l’argent l’influence, comme ils le montrent lors des grandes commotions populaires des XIVᵉ et XVᵉ siècles; les maîtres des étaux de la grande Boucherie sont les seigneurs de la foule aux bras musculeux et rouges maniant la masse et le couteau dans les tueries et triperies, des rudes ouvriers écorcheurs et assommeurs de bœufs qui, dans les séditions sous Charles VI, saignèrent et assommèrent dans les prisons et par la ville tous ceux qui paraissaient Armagnacs et qui tinrent Paris épouvanté sous le couteau de leur chef Caboche.
Bien heureusement il n’y a pas que ces rudes métiers dans le quartier, il n’y a pas que des écorcheurs parmi les paroissiens de Saint-Jacques. Sur le côté nord de l’église court une ruelle dite des Écrivains; là, entre les contreforts, s’appuient de petites échoppes pour des travailleurs paisibles et doux, pour les bons calligraphes et enlumineurs, qui calligraphient des missels et les décorent de grandes lettres ornées, peintes et dorées, de belles miniatures représentant les personnages des scènes de l’Écriture ou de la légende des saints, en costumes de seigneurs et de nobles dames ou de chevaliers de leur temps.
L’un de ces écrivains a pour clientèle les plus riches bourgeois, les princes, le roi Charles V lui-même qui lui a fait exécuter une superbe Bible. Il s’appelle maistre Nicolas Flamel, c’est un homme de haut talent et de grande réputation, époux de dame Pernelle, bonne et sage bourgeoise. Son échoppe, au vitrage de laquelle on peut voir exposés quelques échantillons de son talent, est une des premières en entrant à main droite dans la rue des Écrivains, sous l’enseigne de la Fleur de Lys. La maison qu’il habite est en face de l’échoppe à l’angle de la rue Malivault.
Maître Flamel a pignon sur rue, et même pignons sur plusieurs rues, car on lui connaît rue de Montmorency une grande maison, dite la maison du grand pignon, qu’il a fait bâtir de ses économies, maison de rapport comme on dit maintenant, dans laquelle il a réservé en haut quelques logements donnés pour
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L’ÉGLISE SAINT-LEU-SAINT-GILLES, RUE SAINT-DENIS
rien ou loués à bas prix à de pauvres artisans, ainsi qu’en témoigne l’inscription gravée sur la poutre au-dessus des boutiques, sous un grand bas-relief représentant, au milieu, Dieu le Père avec son Fils en croix, et de chaque côté diverses figures parmi lesquelles Nicolas Flamel et dame Pernelle:
«Nous homes et femes laboureurs damourant au porche de cette maison qui fust batie en l’an de grâce mil quatre cens et sept, somes tenus chascun en droit soy dire tous les jours une patenôtre et I Ave Maria en priant Dieu q. sa grace face pardo. aux poures pescheurs tréspassez-Amen.»
Cette maison de Flamel existe encore aujourd’hui au nº 45 de la rue de Montmorency, mais l’aspect de sa façade a été totalement changé, seule l’inscription sur la poutre au-dessus des boutiques se lit toujours et perpétue ce naïf souvenir du bon enlumineur. Quant à sa demeure près de l’église Saint-Jacques, la rue de Rivoli passe sur son emplacement.
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LA TOUR SAINT-JACQUES, 1830
Le riche Nicolas Flamel a consacré une forte somme à faire établir à l’église Saint-Jacques la Boucherie, en face de sa maison de la rue des Écrivains, un petit portail sculpté dans le tympan duquel le sculpteur l’a représenté agenouillé avec sa femme aux pieds de la Vierge Marie. Notable paroissien et bienfaiteur de l’église, il y eut sa dalle tumulaire représentant son cadavre étendu avec cette inscription:
De terre suis venus et en terre retorne L’âme rens à toi IHS qui les péchés pardonne.
Flamel fut de son vivant une figure populaire; il était considéré presque comme un alchimiste à cause de sa science, et aussi de sa fortune que les bonnes gens du quartier grossissaient considérablement, et il devint après sa mort bien vite légendaire. Pour expliquer ses bonnes œuvres et toutes les largesses qu’il faisait aux églises et aux hôpitaux, on racontait qu’il avait trouvé la pierre philosophale, sans songer que le diable se fût montré bien niais de favoriser un si fervent chrétien. On ajoutait que Satanas lui avait vendu le secret de la longue vie, que cette tombe devant laquelle on passait chaque dimanche en se signant ne renfermait aucune dépouille humaine, et que maître Flamel et dame Pernelle continuaient leur alchimie quelque part au pays d’Orient. La légende traversa les âges. Et longtemps il fut tenu pour certain que la maison de la rue des Écrivains gardait quelque part, en une cachette bien dissimulée, une partie des trésors amassés par l’alchimiste. Plusieurs fois on fit des fouilles dans ce logis que Flamel avait légué à la paroisse. Au siècle dernier encore, un particulier se disant en quête de bonnes œuvres à accomplir, offrit à la paroisse de réparer à ses frais la maison affaissée par l’âge; la paroisse ayant accepté, le bienfaisant inconnu s’installa avec ses maçons, fouilla, creusa, démolit, puis, ne trouvant aucun trésor, disparut sans payer personne.