LA CHARTREUSE DU LUXEMBOURG CHAPITRE IV LE PARIS DES ÉGLISES ET DES COUVENTS (continued 2)
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On travailla pendant tout le XVᵉ siècle à l’église Saint-Jacques agrandie et modifiée, le portail fut refait vers 1492, et en 1508 commencèrent les travaux de la grosse tour destinée à remplacer le petit clocher du temps de Flamel. Elle s’éleva et s’acheva en quatorze années, majestueuse et dernière efflorescence du style gothique, sur laquelle le tailleur d’ymaiges Rault campa une figure colossale de saint Jacques, accompagnée, aux angles de la tour, des quatre figures symboliques des Évangélistes, l’aigle, le lion, l’ange et le bœuf regardant au-dessous d’eux bouillonner Paris.
Il ne faut pas oublier qu’au XIIIᵉ siècle les chirurgiens se réunissaient dans l’église Saint-Jacques la Boucherie et que les maîtres avaient même obtenu l’autorisation d’y faire leurs cours, ce qui place, on peut le dire, sauf le respect dû à la science, le berceau de la chirurgie chez messieurs les bouchers.
La grant rue Saint-Martin, où la foule des passants et des chalands se pressant aux boutiques n’est pas moins serrée que dans la rue Saint-Denis, possède dans sa partie basse Saint-Merry ou Médéric, et Saint-Julien des Ménétriers. C’est une très ancienne église que Saint-Merry, on en fait remonter la fondation au VIIᵉ siècle; alors elle était une simple chapelle dédiée à saint Pierre où, vers l’an 700, vint mourir saintement un moine nommé Merry. Saint Pierre céda la place à saint Merry, la chapelle fut rebâtie et agrandie par un des vaillants défenseurs de Paris au grand siège des Normands, nommé Odon le Fauconnier, qui reçut à sa mort la sépulture dans l’église.
Sous François Iᵉʳ, en même temps que se termine la tour Saint-Jacques, on reconstruit l’église Saint-Merry et l’on couvre d’une riche broderie gothique le grand portail du milieu de la façade, les deux petites portes voisines et les façades latérales, portails du transept, pignons de chapelles, fenêtres flamboyantes, contreforts à pinacles. Décoration très fouillée qui se trouve par malheur aux trois quarts perdue et cachée sous le grand presbytère du côté sud, sous les petites maisons appliquées contre les murailles, incrustées pour ainsi dire dans tous les creux extérieurs de l’édifice et enveloppant complètement l’abside.
La tour seule, terminée au XVIIᵉ siècle, est sacrifiée, ses étages supérieurs sont sans décoration, flanqués de froids pilastres grecs. L’intérieur de l’église a reçu la même riche ornementation, nervures fouillées, frisées, clefs pendantes; aux fenêtres découpées en meneaux délicats et variés, brillent de superbes vitraux. Sous la nef, il reste de l’ancienne église la crypte de Saint-Merry, marquant l’endroit où fut le tombeau du saint, belle chapelle souterraine dont la voûte à nervures repose sur des colonnes trapues.
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IMPASSE DE LA PORTE AUX PEINTRES, RUE SAINT-DENIS (1830)
ANCIENNE PORTE SAINT-DENIS DE L’ENCEINTE DE PHILIPPE-AUGUSTE
Un peu plus haut que Saint-Merry, à l’angle de la rue de la Cour du More, presque en face de la rue aux Ours, s’élève le pignon de Saint-Julien des Ménétriers, attenant à un hôpital de la confrérie des jongleurs et ménétriers. Du Breul, bénédictin de Saint-Germain des Prés, dans son Théâtre des antiquités de Paris, rapporte ainsi l’histoire touchante de sa fondation:
«En l’an de grâce 1328, le mardy durant la saincte Croix en Septembre, il y avoit en la rue de Saint-Martin-des-Champs, deux compagnons menestriers qui s’entr’aymoient et estoient toujours ensemble. Si estoit l’un de Lombardie et avait nom Jacque Grare de Pistoie, autrement dit Lappe; l’autre estoit de Lorraine et avoit nom Huet, le guette du Palais du Roy. Or advint que le jour susdit après disner, ces deux compagnons estant assis sur le siège de la maison dudit Lappe et parlans de leur besongne, virent de l’autre part de la voye, une pauvre femme appelée Fleurie de Chartres laquelle estoit en une petite charrette et n’en bougeait jour et nuict, comme entreprinse d’une partie de ses membres, et là, vivait des aumosnes des bonnes gens. Ces deux, esmeus de pitié, s’enquerrent à qui appartenoit la place, desirans l’achepter et y bastir quelque petit hospital. Et après avoir entendu que c’estoit à l’abbesse de Montmartre, ils l’allèrent trouver et pour le faire court, elle leur quitta le lieu à perpétuité, à la charge de payer par chascun an cent solz de rente et huict livres d’amendement dedans six ans seulement et sur ce, leur fit expédier lettres, en octobre, le Dimanche devant la Sainct Denys 1330. Le lendemain les dits Lappe et Huet prinrent possession dudit lieu et pour la memoire et souvenir firent festin à leurs amys.»
«.... Les jongleurs, menestriers et maistres en l’art de menestrandrie dependant de la science et art de musique qui lors étaient demourans en ceste ville de Paris» se joignirent à leurs deux charitables confrères, et, agrandissant leurs plans, résolurent de construire sur le terrain acquis un hôpital pour héberger les pauvres «en l’honneur et revérence de Dieu, de Notre Dame, de saint Julien du Mans et de saint Genest».
L’hôpital avec sa chapelle se construisit rapidement. Le portail de cette chapelle sur la rue Saint-Martin encadre dans sa grande ogive toute une légion de petits anges accrochés à la voussure et jouant de la harpe, de la viole, du rebec et autres instruments. A droite du portail est la statue de saint Genest, comédien romain et martyr, que les jongleurs ont pris pour patron, à gauche saint Julien l’Hospitalier, le saint à la légende terrible, patron de l’église Saint-Julien de la rive gauche.
Voyez à certaines heures devant ce portail ces groupes aux allures pittoresques, ces gens costumés de façons bizarres ou porteurs d’instruments de musique. Ce sont jongleurs, ménestrels, chanteurs, musiciens qui attendent ici qu’on vienne les louer pour les cérémonies, banquets, noces et fêtes quelconques. Ils ont le siège de leur corporation un peu plus bas que l’église dans la rue des Jongleurs, dite plus tard des Ménétriers.
Voulez-vous, honorable bourgeois, quelques bons joueurs d’instruments, viole, mandoline, flûte et hautbois, pour faire danser vos invités aux noces de votre fille? Vous, digne majordome, cherchez-vous bons diseurs de vers ou farceurs joyeux pour une fête au manoir de votre maître, pour l’ébattement des convives en un banquet de fête? Vous trouverez ici votre affaire. Êtes-vous chargés de recruter un corps de musique pour une cérémonie publique, désirez-vous bons sonneurs d’instruments à placer sur les échafauds enguirlandés pour quelque entrée solennelle de prince, quelque belle procession? Vous avez le choix, vous trouvez ici gens capables de faire partie des Maîtres violons du roi, attachés à
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ÉGLISE SAINT-JULIEN DES MÉNÉTRIERS, RUE SAINT-MARTIN
LA LOUÉE DES MUSICIENS
sa cour en l’hôtel Saint-Paul ou au Louvre; demandez au Roi des ménétriers, Prévôt de Saint-Julien, grand chef élu de la corporation des jongleurs, jongleresses et ménétriers, qui dirige toutes les affaires de la corporation, fait observer ses règlements et interdit à quiconque n’est point reçu confrère de Saint-Julien de venir en la place proposer au public des talents non reconnus.
Jusqu’à la fin du XIIIᵉ siècle, qui marque aussi la fin des corporations et la fin de la chapelle, se maintient l’usage établi de la louée des musiciens sous le portail de Saint-Julien et l’église reste affectée à la corporation, demeure même sa propriété, laquelle propriété, par suite des transformations de la corporation, se disputent à coups de procès la communauté des joueurs d’instruments et l’Académie de Danse, ancienne communauté des maîtres à danser.
Derrière la Maison aux piliers, l’Hôtel de Ville, il y a Saint-Gervais, notable église, et Saint-Jehan de Grève. L’église Saint-Jehan est trop voisine de cette maison de ville toujours grandissante, le futur palais du peuple la couvre de son ombre et finira un jour par l’absorber. En attendant, sous les tours de Saint-Jean se cache un quartier assez mal famé qui est à la fois une juiverie et une cour des miracles où grouille une population guenilleuse vivant de diverses industries équivoques, de mendicité quand ce n’est de rapines, et logeant en des masures délabrées adossées à la vieille tour Petaudiable, ancien hôtel Saint-Mesme, ancienne propriété des Templiers qui tenait elle-même la place d’une ancienne pierre druidique. Jean Gerson, le grand théologien, chanoine de Notre-Dame, était curé de Saint-Jean aux temps troublés du XIVᵉ siècle. Il faillit un jour être massacré par les féroces bouchers de Caboche et ne trouva son salut qu’en se cachant dans les grands combles de Notre-Dame.
A l’église Saint-Jean en Grève, à la fin du XIIIᵉ siècle, se disait chaque année la Messe de la pie, en souvenir de la fameuse affaire de la Pie voleuse et de la pauvre servante pendue pour le vol de dix couverts d’argent, que l’on retrouva plus tard cachés sous les tuiles du toit dans le nid de la pie.
Saint-Gervais est une église plus ancienne, puisque Saint-Jean n’en fut d’abord que la chapelle baptismale, érigée plus tard en paroisse. Dès le VIᵉ siècle, il y avait déjà là un édifice religieux, un oratoire devenu église, agrandie et reconstruite au XIIᵉ siècle. Une complète reconstruction en fut faite encore vers la fin du XVᵉ siècle dans le style flamboyant, œuvre superbe où l’on va admirer la grande clef pendante de la chapelle de la Vierge, qui suspend aux nervures de la voûte une délicate couronne de pierre ciselée.
«Bonnes gens plaise vous savoir que ceste présente église de messeigneurs saint Gervais et saint Prothais fut dédiée le dimanche devant la feste de Saint-Simon et Saint-Jude l’an mil quatre cens et vingt...» dit une inscription encastrée dans le mur du bas côté gauche, et probablement antérieure à la dernière reconstruction.
Saint-Gervais, déjà illuminé par de magnifiques vitraux de Pinaigrier et par d’autres verrières non moins belles des XVᵉ, XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, peut se décorer aux grands jours de superbes tapisseries de haute lisse, en plusieurs suites sur l’Histoire Sainte, l’histoire des Sibylles, l’histoire d’Hector, représentant une longueur de plus de 540 mètres. Des nombreux tombeaux de jadis, il ne reste à Saint-Gervais que celui du ministre de Louis XIV Le Tellier, représenté à demi couché sur un sarcophage de marbre porté sur deux énormes têtes de vieillards et accompagné de figures allégoriques.
Au commencement du XVIIᵉ siècle, à la place de son portail gothique, l’architecte Jacques de Brosse lui plaqua, comme un masque sur la figure, ce portail où les colonnes doriques, ioniques et corinthiennes se superposent pompeusement, déguisement sans aucun rapport avec l’intérieur. Et l’on considéra ce placage comme une merveille, comme le seul portail de Paris digne d’être admiré, bien autrement beau que la façade barbare de Notre-Dame, et Voltaire, dédaignant l’église gothique, en dit dans le Temple du goût: «le portail de Saint-Gervais, chef-d’œuvre auquel il manque une église...»
En sortant du cimetière Saint-Gervais bordé de maisons, nous tombons à la place Baudet ou Baudoyer, marquant au pied du monceau Saint-Gervais, la place d’une porte de l’enceinte attribuée au règne de Louis VI, qui enveloppait le faubourg de la rive droite de la Seine et fut reportée plus loin par Philippe-Auguste.
La deuxième porte Baudoyer coupe la grand’rue Saint-Antoine par le milieu; dans cette deuxième moitié de la rue que termine la sévère masse grise des tours de la Bastille bouchant l’horizon, à côté des hôtels divers formant l’ancien hôtel Saint-Paul, en face de l’hôtel des Tournelles, se montre la tour, flanquée d’une haute tourelle d’escalier, de l’église Saint-Paul, paroisse royale, quand les rois et les princes étaient voisins et qui garda son importance tant que la noblesse et la haute magistrature restèrent fidèles au quartier.
La façade n’a rien de très remarquable, car Saint-Paul, primitivement, n’était qu’une église de faubourg; le faubourg s’étant embelli, étant devenu séjour royal, l’église y a gagné, avec des paroissiens de qualité, une plus riche ornementation à l’intérieur, des verrières, des tombeaux et des monuments nombreux. Comme les rois habitant l’hôtel Saint-Paul y faisaient baptiser les enfants de France, un curé de Saint-Paul changea l’ancienne cuve baptismale, trop modeste pour d’aussi puissants paroissiens, contre des fonts plus riches, et les anciens fonts où Charles V et Charles VI avaient été faits chrétiens, furent recueillis par le seigneur de Médan près Poissy, pour l’église de sa seigneurie.
Les vitraux de Saint-Paul à personnages du XVᵉ siècle étaient magnifiques. Dans la plus remarquable de ces étincelantes verrières figuraient quatre panneaux curieux. Les deux premiers représentaient Moïse et David armés, avec cette légende:—Nous avons défendu la Loy. Le troisième montrait un chevalier croisé, Godefroy de Bouillon, s’appuyant sur son épée avec cette inscription:—Et moi la foy.
Dans le quatrième enfin, le plus précieux, car c’était une représentation contemporaine de la grande Lorraine, se voyait Jehanne la Pucelle l’épée à la main, et la légende au-dessous achevait:—Et moi le roy.
Parmi les inscriptions curieuses de nombreuses pierres tombales de l’église Saint-Paul, l’abbé Le Bœuf rapporte celle-ci:
«Cy-devant gist Denisette la Bertichière, femme Husson la Bertichière, Gardehuche de l’Echanssonnerie du Roy et lavandière de corps du Roy nostre Sire: Laquelle décéda le jeudi XXVI du mois d’octobre de l’an MCCCCLI. Priez Dieu qu’il ait l’âme d’elle.»
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ÉGLISE DU SAINT-SÉPULCRE, RUE SAINT-DENIS
M. H. Cocheris, continuateur du savant chanoine, parmi d’innombrables épitaphes de gentilshommes, de fonctionnaires de la cour, conseillers du roy, magistrats, etc., en donne une autre du XVIᵉ siècle non moins curieuse. C’est celle de Pierre de Cambray, seigneur de la Fosse Sandarville, tué à la bataille de Saint-Denis en 1567.
Le dixième jour de novembre, L’esprit du corps luy fallut rendre Et ce fut le jour d’un lundy Entre Paris et le Landy En débattant la querelle De Jésus-Christ et ses fidelles, Estant au combat Sous la charge du seigneur et comte de Brissac,
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LA SAINT-BARTHÉLEMY
Imp. Draeger & Lesieur, Paris
De son cheval rué par terre. Par ses amis retourné querre Pour che Céans inhumez Priez Dieu pour les trépassés.
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L’ÉGLISE SAINT-PAUL
Sous les voûtes de Saint-Paul quand les mignons de Henri III moururent dans le fameux combat des Tournelles, le roi fit enterrer avec pompe Quélus, Maugiron et avec eux Saint-Mesgrin, attaqué en sortant du Louvre par vingt ou trente cavaliers appostés par les Guise, qui le laissèrent criblé de coups d’épée, de dague et de pistolet. Il leur éleva un monument décoré par le ciseau de Germain Pilon, œuvre superbe qui n’orna pas longtemps l’église, car, bien peu d’années après, en 1588, la rue étant toute aux Guises et à la Ligue, la populace pensa venger le meurtre de Blois en détruisant ce mausolée des Mignons. Le meurtre et la violence étaient tellement entrés dans les habitudes à cette époque de sang, dans cette cour de bretteurs, que pendant les obsèques de Saint-Mesgrin, sur la place de Saint-Paul, le seigneur de Grammont, pour une futile querelle, tua un autre gentilhomme, lieutenant de sa compagnie.
Dans le cimetière séparant l’église des hôtels royaux, fut inhumé l’homme qui, dans ce XVIᵉ siècle si bouleversé, apparaît comme la personnification de la bonne et franche humeur gauloise, d’un esprit de philosophie «confite en mépris des choses fortuites», maître François Rabelais, ayant vécu en toute sagesse, puisque la suprême sagesse est de s’efforcer de tirer des circonstances tout le bien qu’elles sont susceptibles de contenir, et puisque aussi «mieux est de ris que de larmes écrire». Ayant quitté sa cure de Meudon, maître François s’en vint vivre quelque temps sur la paroisse Saint-Paul, rue des Jardins-Saint-Paul, dans une maison dont la place est inconnue, où très chrétiennement il passa de vie à trépas en avril 1553. On l’enterra dans le cimetière Saint-Paul sous un grand arbre que l’on conserva longtemps en mémoire de lui, à défaut d’un de ces somptueux mausolées qui sont faits pour les grands de ce monde, de qui le souvenir disparaîtrait si vite et si complètement sans cela, aussitôt l’âme exhalée,—monuments que la première Révolution survenant s’empresse de mettre en pièces.
Tout à côté de la dépouille de Rabelais, le cimetière Saint-Paul donnait le suprême in pace aux prisonniers de la Bastille, échappés à la prison par la mort. Ainsi cette terre a dévoré le secret de l’homme au Masque de Fer, mort en 1703. Qu’il fût le diplomate Marchiali, ou Fouquet, ou le fils d’Anne d’Autriche et de Mazarin, ou le frère jumeau de Louis XIV ou tout autre, son destin misérable s’est achevé ici, et il repose aujourd’hui sous un lavoir installé sur l’emplacement du cimetière.
Dans le passage Saint-Pierre une partie des charniers survit à la disparition de l’église et du cimetière; convertis en logements, et même en synagogue fort pauvre pour les juifs, en nombre dans ce quartier, venus d’outre-Rhin ou d’outre-Vistule, les vieux charniers résonnent au bruit réaliste des battoirs et des caquets des blanchisseuses, absolument ignorantes de tout ce qui faisait encore il y a cent ans la vieille gloire du quartier.
Le passage conduisant aux charniers longeait le côté sud de l’église; sur le côté nord se trouvait une prison, l’ancienne Grange-Saint-Éloi, vaste bâtiment appartenant au monastère de Saint-Éloi dans la Cité, dans lequel, en juin 1418, Paris livré par Perrinet le Clerc, étant retombé aux mains du parti bourguignon, on entassa, comme en beaucoup d’autres lieux, des prisonniers du parti Armagnac, seigneurs, bourgeois et prêtres. Comme en tant d’autres prisons aussi, les malheureux y furent massacrés sans pitié.
«... Lors se leva la déesse Discorde, qui estoit à la tour de Mauconseil, et esveilla Ire la forcenée, et Convoitise, et Enragerie, et Vengeance, et prindrent armes de toutes manières et boutèrent hors d’avecques eux Raison, Justice, Mémoire de Dieu, Atrempance, moult honteusement. Lors Forcenerie et Meurtre et Occision abbatirent, tuèrent, meurtrirent tout ce qu’ils trouvèrent es prisons sans merci, sans cause ou à cause, et Convoitise avait les pans à sa ceinture et son fils Larrecin qui tost après qu’ils estoient morts ou avant, leurs ostoient tout ce qu’ils avoient...»
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TOUR DE L’ÉGLISE SAINT-LAURENT, FAUBOURG SAINT-MARTIN
Ainsi le Bourgeois de Paris commence le récit des horribles scènes de carnage où se ruèrent les écorcheurs de Caboche et la lie de la population, conduite par le bourreau Capeluche.
«Et si n’eussiez trouvé à Paris rue où n’eust aucune occision et en moins (de temps) qu’on y iroit cent pas de terre, depuis que morts estoient, ne leur demeuroit que leurs brayes; et estoient en tas comme porcs au milieu de la boue...»
La prison de Saint-Éloi vit arriver les massacreurs une des premières; à coups de haches, d’assommoirs ou de piques, tous les prisonniers furent dépêchés, sauf un, l’abbé de Saint-Denis, Philippe de Villette, qui eut le temps de revêtir ses habits sacerdotaux et de se jeter, l’eucharistie en mains, à genoux dans le sang, devant l’autel de la prison où les assassins le laissèrent.
Combien d’autres églises ou chapelles encore, perdues dans le lacis embrouillé des petites rues centrales ou dans les faubourgs: Saint-Josse, rue Aubry-le-Boucher,—Saint-Germain le Vieux, près le Petit pont,—Saint-Jacques du Haut Pas, fondé au XIIIᵉ siècle par les frères pontifes hospitaliers du Haut Pas (sur l’Arno près Lucques), église que le XVIIᵉ siècle reconstruira,—Saint-Laurent hors Paris, fondé aux premiers siècles dans les champs bordant la route de Saint-Denis, réédifié aux XVᵉ, XVIᵉ et XVIIᵉ siècles,—Saint-Lazare en face, très vieille église, antique monastère desservant la plus célèbre léproserie du royaume,—Notre-Dame de Bonne-Nouvelle à Villeneuve-sur-Gravois, près la porte Saint-Denis, chapelle extra-muros bâtie parmi les moulins à vent, rasée pour la défense au temps de la Ligue et reconstruite en attendant de nouvelles démolitions et reconstructions;—Saint-Martin et Saint-Hippolyte au faubourg Saint-Marcel,—l’église Saint-Marcel, grande et importante collégiale et très antique édifice,—Saint-Médard, pittoresque église dans le même faubourg, près de la Bièvre, accaparée par les tanneurs et teinturiers.
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CLOITRE DES CÉLESTINS
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L’ÉGLISE DES JACOBINS DE LA RUE SAINT-JACQUES
IV
LE VAL-DE-GRACE

Les Églises des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.—Le vandalisme à perruque et manchettes de dentelles.—Mutilations et amputations.—Saint-Étienne du Mont, Val-de-Grâce.—La Révolution.—Les édifices déséglisés.—Fermetures et destructions.—Clubs et prisons, Temples, Marchés ou magasins.—La grande démolition.
LES révolutions du goût ne sont pas moins dangereuses pour les églises de Paris que les révolutions politiques. Les révolutions politiques abattent, les Révolutions du goût mutilent, charcutent. Les édifices n’en meurent pas toujours, mais ils restent estropiés, amputés ou raccommodés avec des membres d’occasion.
Ce fut le sort de beaucoup d’églises gothiques à partir du XVIᵉ siècle, quand l’art ogival commença à être regardé comme vieillot et suranné. Au début du grand mouvement de la Renaissance, comme le XVᵉ siècle dans sa deuxième partie, plus heureuse que la première, achevait à peine de réparer les désastres de la guerre civile et de la guerre anglaise, de déblayer les ruines, de relever dans le style flamboyant les édifices détruits, de donner à tant d’églises touchées par le temps ou abattues par la guerre, ces beaux portails si délicatement ouvragés, le XVIᵉ siècle survenant ne trouva plus les édifices à son goût. Ce siècle donna le premier l’exemple mauvais et dangereux de mépriser ses prédécesseurs. Il croyait avoir retrouvé, dans les ruines de la Rome antique, l’art pur et unique, en dehors duquel rien n’existait que barbarie. François Iᵉʳ, rapportant d’outre-mont cette idée de la supériorité de l’art et des artistes d’Italie, projeta même, pour sa capitale, un grand travail de transformation des façades des principales églises gothiques qu’on aurait mises au goût du jour par un rhabillage et des applications de colonnades antiques.
Cependant le XVIᵉ siècle, gardant la structure gothique et modifiant seulement les détails, créa encore de belles œuvres, à preuve l’élégante église Saint-Eustache; le fond de l’étoffe est le même, ce sont les broderies seules qui ont changé. Vint le XVIIᵉ siècle qui se libéra complètement des traditions et des formules ogivales. Et pour les remplacer par quoi? Par la pompe, l’excès de richesse et l’ostentation, par la lourdeur aussi, quand ce n’est point par la sécheresse et l’ennui.
A son actif en fait de monuments religieux, le XVIIᵉ siècle a Saint-Étienne du Mont, commencé cent ans auparavant dans le style ogival et très élégamment achevé dans le style de la Renaissance, l’église des jésuites, Saint-Paul-Saint-Louis, d’un grandiose aspect à l’intérieur, le Val-de-Grâce, l’église des Invalides, colossale architecture au goût du Grand Roi.
Ce sont là des œuvres réussies. En revanche, on peut porter à son passif de nombreuses petites églises froides et lourdes, des chapelles de couvent non moins laides, plus une énorme quantité de méfaits: démolitions, adjonctions, placages et enlaidissements quelconques! Et après lui, hélas! le XVIIIᵉ siècle et le XIXᵉ lutteront à qui commettra le plus de dévastations, à qui poussera le plus loin le vandalisme, jusqu’au jour où une réaction bien tardive arrivera juste à temps pour sauver les derniers monuments restant encore à dénaturer ou à renverser.
L’église Saint-Étienne du Mont est née d’une chapelle élevée par l’abbaye de Sainte-Geneviève, pour servir de paroisse à la population groupée autour de son enclos; cette chapelle dut être reconstruite au XIIIᵉ siècle, puis à la fin du XVᵉ elle fut abattue pour faire place à un grand édifice appelé à former, avec l’église de l’abbaye, un groupe de deux grandes églises jumelles, enfermées toutes deux dans l’enceinte des moines.
Le chœur de Saint-Étienne fut encore construit dans le style ogival, mais sa nef est Renaissance. C’est un superbe édifice qui provoque l’admiration par ses belles proportions, par la hauteur de sa nef où la lumière joue à l’aise, indiquant des perspectives inattendues, révélant des détails gracieux, de belles voûtes à nervures compliquées au transept, d’audacieuses clefs pendantes délicatement fouillées.
Le dernier jubé de Paris projette son arche élégante d’un côté du chœur à l’autre et se combine avec des escaliers tournant en spirale autour de chacune des deux premières colonnes du chœur, pour conduire à la galerie de balustrades qui coupe les colonnades à mi-hauteur. L’aspect de Saint-Étienne avec ce jubé et ces curieux escaliers est unique à Paris.
La façade abondamment ouvragée présente une curieuse décoration de frontons de différentes formes, de niches, de colonnes, de bas-reliefs et de groupes, d’un goût moins heureux que l’intérieur cependant; ce qui la sauve tout à fait, c’est le svelte clocher gothique qui monte sur un des côtés, très gracieux de lignes effilées avec sa tourelle d’escalier et son lanternon final; c’est le joli porche latéral à tourelles qui semble un petit manoir accolé au bas de la tour et se prolonge sous le bas côté par une galerie menant aux anciens charniers.
C’est la reine Marguerite de Valois, Margot la Belle, qui posa la première pierre du grand portail en 1610; l’église terminée fut dédiée en 1626, comme en témoigne une inscription au-dessus de laquelle une seconde pierre mentionne un accident survenu pendant la cérémonie.
«..... Et pendant les Cérimonies de la | dédicace deux filles de la paroisse | tombèrent du haut des galleries | du chœur avec l’appuy et deux | des balustres, qui furent miraculeusement préservées | comme aussi les assistans | ne s’estant rencontré personne, | soubz les ruines, vue l’affluence du | peuple qui assistait aux dites cérimonies.»
Saint-Étienne du Mont conserve le cercueil de pierre qui reçut le corps de sainte Geneviève en 1511, sarcophage transféré ici lors de la démolition de l’église Sainte-Geneviève. L’église possède aussi quelques plaques ou épitaphes anciennes, entre autres celles de Pascal et de Racine.
Autre souvenir plus tragique et plus récent, c’est à Sainte-Geneviève, lors de la neuvaine de 1857, que Mᵍʳ Sibour, archevêque de Paris, fut assassiné par Verger.
L’église Saint-Louis-Saint-Paul, dans la rue Saint-Antoine, fut construite de 1627 à 1641 par les jésuites, à côté de leur noviciat, aujourd’hui lycée Charlemagne.
L’architecte était un jésuite, le père François Derrand. Cela se voit au portail, ennuyeuse superposition de colonnes, de niches et de frontons, échantillon du style peu séduisant adopté par la Société pour ses églises.
Mais l’intérieur avec ses piliers massifs, ses sculptures, ses galeries à balcons de fer, et sa coupole centrale, bien assise, rachète l’extérieur et déploie une pompe noble d’un grand caractère, avec une ostentation de richesses qui tient autant du palais que du temple. C’est bien là l’église qui convient à des grands seigneurs du temps de Louis XIII, aux belles dames à grandes fraises et lourdes jupes ramagées, aux cavaliers à grands feutres empanachés, relevant avec l’épée leur large manteau et faisant sonner sur les dalles du palais d’un Dieu grand seigneur aussi, les éperons de leurs bottes aux entonnoirs garnis de dentelle. Le cardinal de Richelieu vint y dire la messe d’inauguration.
L’édifice, imposant par sa masse et l’opulence de sa décoration, témoigne de la richesse et de la puissance de l’ordre qui l’éleva. Comme église de l’aristocratie de ce noble quartier du Marais, aux beaux jours de la place Royale, Saint-Louis des jésuites succéda au vieux Saint-Paul, son voisin, dont elle reprit aussi le titre plus tard. Les caveaux renferment les sépultures de beaucoup de grands personnages et de nombreuses notabilités de la compagnie de Jésus.
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LE JUBÉ DE SAINT-ÉTIENNE DU MONT
Tout près de là, un peu plus haut dans la rue Saint-Antoine et touchant presque à la Bastille, Mansard éleva l’église des filles de la Visitation Sainte-Marie, appelées à Paris par la baronne de Chantal, Sainte-Françoise de Chantal, grand’-mère de Mᵐᵉ de Sévigné. Le petit dôme ardoisé de l’église est fort élégant. Fouquet fut enterré à Sainte-Marie, affectée aujourd’hui au culte protestant.
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LE TEMPLE PROTESTANT, ANCIENNE ÉGLISE SAINTE-MARIE (MAI 1871)
Dans les champs à l’autre extrémité de Paris, après la porte Saint-Jacques qui se trouvait au milieu de notre rue Soufflot, au bout du faubourg qui s’allongeait derrière le grand enclos des Chartreux, parmi des couvents nombreux, les Ursulines, les Feuillantines, les Capucines, les Carmélites, Port-Royal, etc..., la reine Anne d’Autriche, en remerciement de la naissance longtemps désirée de l’enfant qui devait être le Grand Roi, fonda l’abbaye du Val de Grâce pour les Bénédictines du Val-Profond, dont elle modifia le nom en 1645.
Louis XIV, âgé de sept ans, posa la première pierre en grande cérémonie. «Les mousquetaires rangés en double haie occupaient le haut de l’ouverture des fondations. Les Suisses étaient dans la tranchée sur les parois de laquelle s’étendaient de magnifiques tapisseries du Louvre, plusieurs tentes avaient été dressées pour cette magnifique solennité. Huit étaient destinées aux religieuses, mais celles-ci, par esprit d’humilité, préférèrent rester dans leur couvent. Jean-François de Gondi, en camail et en rochet avec l’étole, précédé des porte-croix et des porte-crosses, escorté d’un nombreux clergé, bénit la pierre et les tranchées destinées aux fondations. La musique du roy pendant la cérémonie accompagnait le chant des chœurs...»
Les grands artistes des commencements du règne de Louis, François Mansard, Jacques Lemercier, Mignard, Michel Auguier, etc... accumulèrent pour cette église toutes les recherches d’une pompe majestueuse, toutes les richesses d’une décoration non plus religieuse, mais plutôt courtisanesque. C’est autant une église dédiée au roi qu’un temple élevé à Dieu.
Il fut décidé, en 1662, que le Val de Grâce donnerait la sépulture aux cœurs des princes et princesses de la famille royale. En 1792, quarante-cinq cœurs furent enlevés de la chapelle Sainte-Anne et dispersés, pendant que les boîtes de métal précieux s’en allaient à la Monnaie.
Le XVIIᵉ siècle, dans sa deuxième moitié, éleva au bout du faubourg Saint-Germain l’église des Invalides.
C’est une autre église du même style, plus grande, plus large, plus majestueuse; une autre coupole aux proportions plus vastes, d’une décoration plus somptueuse. L’église d’abord n’avait point de dôme. Hardouin Mansard posa ce gigantesque couronnement des grands bâtiments de l’hôtel qui se développent avec une ampleur non moins majestueuse à l’extrémité de larges avenues. Hélas! ce refuge ouvert aux pauvres soldats qui ont reçu les faveurs de Bellone sous forme de balles, de boulets ou de coups de sabre, le Grand Roi a bien pu lui donner d’immenses proportions pour recueillir un certain nombre de militaires estropiés en ses batailles, mais il est triste de songer que le moindre combat d’aujourd’hui remplirait à lui seul une douzaine d’édifices de cette taille.
Aussi a-t-on changé sa destination; au lieu d’un refuge d’invalides, au lieu d’un musée de glorieux débris humains échappés au fer et au feu, on en a fait le musée des engins qui faisaient ces invalides, l’hôtel des vieux canons illustrés dans les combats, des antiques carapaces de chevaliers, des vieilles armes vaillantes du corps à corps et du tir à trois cents pas au plus, engins démodés, remplacés aujourd’hui par des instruments de précision à trop longue portée et par les derniers produits de la chimie.
On peut encore citer Saint-Nicolas du Chardonnet reconstruit au XVIIᵉ siècle, sous la direction de Lebrun, et qui renferme le tombeau élevé par Lebrun à sa mère et celui du peintre lui-même. L’église attend encore un portail; telle qu’elle est, avec son pignon provisoire depuis deux siècles, et les masures au pied de la tour restée de l’église primitive du vieux clos du Chardonnet, l’église ne manque pas de pittoresque.
Le XVIIIᵉ siècle acheva un certain nombre d’églises commencées sous Louis XIV et dont la construction avait été ralentie ou interrompue par le manque d’argent; il acheva le nouveau Saint-Sulpice, dont le portail ne manque pas d’une certaine grandeur, à la place d’un petit Saint-Sulpice gothique; il acheva Saint-Roch assez laid et qui ne vaut que comme fond de tableau à l’épisode du 13 Vendémiaire. C’est sur ce portail gris que se détache nettement le profil du général Bonaparte, entrevu pour la première fois, quand il se fait connaître en mitraillant les sections royalistes insurgées contre la Convention et massées sur les marches du perron.
Quelques autres églises sans importance sont l’œuvre de ce siècle XVIIIᵉ, qui a surtout beaucoup démoli. Ce siècle a commencé la nouvelle église Sainte-Geneviève (le Panthéon) et la Madeleine. Au Panthéon, l’église souterraine fut établie en 1758 avec les ressources fournies par une loterie. Le temps n’était plus où les Cathédrales poussaient toutes seules dans un élan de foi, et l’on recourait aux loteries pour avoir des fonds.
Beaucoup d’églises alors doivent ainsi naissance à la loterie. Louis XV, Clovis de la nouvelle Sainte-Geneviève, posa la première pierre de l’église supérieure en 1763.
La Madeleine, commencée lentement en 1763, sur le boulevard alors champêtre qu’on appelait le Cours, où les petites maisons s’entouraient de grands jardins, était inachevée quand survint la Révolution.
Les changements de plan se succédaient depuis la construction, mais on n’était pas au bout. Que faire de ce bloc de marbre? Sera-t-il Dieu, table ou cuvette?
Que faire de ce temple grec aux énormes colonnes, de ce massif colossal et ennuyeux? Sera-t-il la Bourse, le Tribunal du commerce ou la Banque de France? On discutait donc toutes ces affectations qui lui convenaient aussi bien l’une que l’autre. On aurait même pu en faire un théâtre, le chœur étant disposé tout à fait comme une scène. Napoléon trancha la question en le consacrant à la seule divinité de son cœur, il en voulut faire le temple de la Gloire, où tous les ans, suivant le décret, on célébrerait par un concert et des illuminations les anniversaires d’Austerlitz et d’Iéna, mais la Restauration survenant décréta que le temple grec redeviendrait église chrétienne.
Les églises subissaient depuis deux siècles toutes les mutilations que le faux goût leur pouvait infliger; on en était arrivé à considérer les plus belles œuvres du XIIIᵉ siècle, ces édifices merveilleux, ces magnifiques nefs gothiques au si grand caractère religieux, comme de grossières bâtisses d’un peuple de barbares. Mercier, dans le Tableau de Paris, miroir fidèle des idées de son temps, est impressionné par leur grandeur, mais il commence ainsi le chapitre de Notre-Dame:
«Quel est l’architecte goth qui a tracé le plan de cet édifice très ancien?».....
Les chanoines à perruques du temps de Louis XIV, les abbés académiques et mondains pouvaient-ils encore s’accommoder de ces chœurs majestueux aux arcatures superposées, de ces sévères piliers romans, de ces frêles colonnettes gothiques montant jusqu’aux voûtes d’un seul jet? Ils ne songeaient qu’à couper, détruire, mutiler, qu’à enlever ce qui pouvait s’enlever et à masquer ce que l’on était bien forcé de laisser, par des applications d’ordres, des placages de marbres, des boiseries pompadour blanc et or.
Les magnifiques jubés placés à l’entrée des chœurs, balcons portés par des colonnes formant le plus souvent trois grandes arcatures, superbe décoration des grandes églises, furent démolis alors. On détruisit en 1709 le jubé de Saint-Merry, en 1725 le jubé de Notre-Dame qui datait du XIVᵉ siècle, en 1745 celui de Saint-Germain l’Auxerrois...
En même temps on raclait les colonnes, on bouchait les ogives, on charcutait les chapiteaux gothiques pour tâcher d’en faire de faux corinthiens. C’était un véritable massacre; les vieilles statues des ymaigiers du moyen âge, les saints et les saintes aux belles draperies taillées dans la pierre au XIIIᵉ siècle, ces figures et ces groupes du XVᵉ siècle si curieusement travaillés d’un art naïf et sincère, d’une imagination si touffue, si curieux de détails avec leurs costumes aux plis cassés et contournés, étaient sans pitié détruits et remplacés par de fades allégories, par de grandes statues amphigouriques et boursouflées, anges bouffis, saints et saintes rococo du style le plus prétentieux. Triste décadence de l’art religieux, sur laquelle nous avons encore trouvé moyen de surenchérir avec nos statuettes et images du quartier Saint-Sulpice.
C’est alors que le vandalisme à perruques et manchettes de dentelles, à cœur joie s’en donna dans Notre-Dame livrée à sa discrétion. Alors disparurent le colossal saint Christophe debout à l’entrée de la nef avec l’enfant Jésus sur les épaules, la statue équestre de Philippe le Bel érigée au souvenir de la bataille de Mons-en-Puelle... C’est alors qu’on «nettoya» les chapelles de la plus grande partie des monuments artistiques et historiques accumulés dans le cours des âges, et que l’on détruisit le chœur ancien avec tous ses précieux monuments, jubé, clôture, grand autel, etc., pour remplacer tout cela par la décoration fastueuse et théâtrale dite du vœu de Louis XIII.
On croit rêver vraiment quand on songe que sous Louis XIV des projets furent étudiés pour la transformation complète de la façade de Notre-Dame, dont le bon goût du temps se trouvait trop offusqué, et qu’on se proposait de rhabiller tout entière dans le style du portail Saint-Gervais! Ce fut un heureux manque d’argent qui sauva la pauvre cathédrale, on se contenta sous Louis XV de mutiler le portail central et d’entailler le trumeau pour lui donner plus de hauteur, afin de laisser passer les plumes du dais aux grandes processions!
Alors aussi les vieux cloîtres subissaient les mêmes désastreux embellissements; on jetait bas les arceaux gothiques et on les remplaçait par de froides arcades à pilastres romains. Ainsi fut fait à Saint-Martin des Champs, à Saint-Germain des Prés et ailleurs, dans tous les monastères riches. En même temps, l’esprit de spéculation s’emparait des Chapitres, on bâtissait à la place des vieilles clôtures des maisons de rapport. Saint-Martin des Champs démolissait pour cela sa vieille enceinte, Saint-Germain des Prés bâtissait les rues Cardinale, de l’Échaudé, de Furstenberg d’un côté, la rue Childebert de l’autre, au pied de sa grande tour.
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ÉGLISE SAINT-NICOLAS DU CHARDONNET
L’heure fatale allait sonner, ces grands changements, ces embellissements, s’achevaient à peine qu’arrivait l’heure de la destruction totale pour les trois quarts des édifices religieux couvrant Paris: vieilles abbayes de Childebert et de Clovis, murailles historiques, antiques églises, cloîtres superbes ou couvents mesquins, tout allait tomber!
Après le souffle desséchant d’incrédulité qui avait passé même par les ogives des cloîtres, en ce siècle d’abbés musqués et de philosophes athées, après le grand courant de coquetterie Pompadour apportant dans les sévères sanctuaires le style efféminé des boudoirs, tout à coup éclatait la grande tourmente, dont chaque rafale devait faire crouler un pan de la vieille société.
Le vieux culte est supprimé, «ite missa est», les églises sont confisquées par la nation et fermées; quand elles ne sont pas réclamées par quelque nouveau culte philosophique ou attribuées à quelque club, elles sont mises en adjudication comme bien national, et bien vite transformées en magasins, en écuries, affectées aux plus viles destinations ou démolies.
Toutes ces vieilles cloches qui pendant tant de siècles ont parlé aux générations, participé aux joies et aux deuils des aïeux, elles ont fini de se faire entendre; ou plutôt, tombées des clochers et transformées en canons, elles vont prendre une autre et plus terrible voix, et rugir dans la grande bataille de vingt-cinq ans!
Les trésors des églises qui contiennent tant de pièces merveilleuses, où l’art l’emportait de beaucoup sur la richesse de la matière, vont se vider dans les fourneaux de la Monnaie. D’ailleurs mauvaise opération d’alchimie, ce sont des millions qui dans la flamme se transmuent en gros sous.
Ces trésors des églises étaient remplis de précieux chefs-d’œuvre d’orfèvrerie religieuse, surtout de châsses de métal ciselées superbement, de reliquaires de toutes formes, souvent illustrant de façon pittoresque et naïve l’histoire du saint personnage dont ils renfermaient une relique quelconque, os, dent, etc.; reliquaires travaillés en forme de bras, de tête humaine, de tour, de chapelle, de nef; châsses portées sur colonnettes, tous objets de l’art le plus original, comme par exemple ce reliquaire du trésor de Saint-Jacques de l’Hôpital cité par M. H. Cocheris dans ses additions de l’abbé Le Bœuf, reliquaire figurant une montagne, au sommet de laquelle était un petit Saint-Jacques couvert d’un chaperon, une escarcelle sous le bras, le bourdon d’une main, un livre ouvert de l’autre, accompagné sur les flancs de la montagne d’autres figurines: deux petits pèlerins assis et buvant, un mulet qui monte...
Alors des merveilles accumulées dans les églises, tout ce qui est métal s’en va à la fonte, tout ce qui est bois s’en va en fumée.
La Commune de Paris, à l’Hôtel de Ville, se chauffera pendant dix-huit mois avec les splendides stalles enlevées des églises, avec toutes les boiseries sculptées, traitées avec tant d’amour par le ciseau des arrière-grands-pères.
Et tout ce qui n’est que pierre sculptée est jeté aux gravats. Quelques amis des arts, avec grand’peine et en risquant beaucoup, sauvent un certain nombre des monuments les plus importants, épaves du grand naufrage, qui enrichiront plus tard le Louvre, l’église-musée de Saint-Denis ou Cluny. Mais combien de belles choses, de reliques artistiques ou historiques disparaîtront à jamais, périront ou serviront aux plus vils usages comme certaines statues enlevées à des porches d’églises et employées en guise de bornes, ou comme la pierre tombale de Flamel sur laquelle pendant trente ans un fruitier hachera des épinards...
Les couvents fermés sont transformés en dépôts de poudre, en fabriques de salpêtre et surtout en prisons.
Assez peu habités en raison de la décadence des ordres, ces vieux monastères où vivaient doucement et mollement quelques douzaines de moines perdus dans les vastes bâtiments jadis débordants, où travaillaient silencieusement dans la paix des bibliothèques des théologiens et des savants en robe à côté de gens de lettres laïques, retrouvent tout à coup comme en d’autres temps les foules bruyantes, le mouvement... Mais quel changement! ces foules, ce sont les clubistes qui s’emparent des grandes salles pour en faire leurs lieux de réunions. Avec eux les mots Feuillants, Cordeliers, Jacobins, vont prendre une nouvelle signification et les frères prêcheurs de la Ligue vont avoir de terribles successeurs.
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ANCIENNE ÉGLISE SAINT-SULPICE
Ou bien ce sont les nouvelles administrations qui s’installent, les sections, ce sont les gardes nationaux qui viennent y établir leurs postes, ce sont les prisonniers dont on les remplit: aristocrates, ci-devant nobles, ci-devant prêtres, suspects, républicains tièdes, qu’on entasse pêle-mêle dans les vieux dortoirs de moines et de nonnes, en attendant le tribunal révolutionnaire et la charrette...
On démolit la Bastille, mais on en crée cinquante nouvelles rien que pour Paris. Prisons à Saint-Germain des Prés, aux Carmes-Déchaussés, à Saint-Lazare, à Port-Royal qui s’appelle alors dérisoirement Port-Libre, dans les collèges Montaigu, des Écossais, du Plessis-Sorbonne, au Luxembourg, et même prison au collège des Quatre-Nations, c’est-à-dire à l’Institut, dans les bâtiments académiques actuels, qui durent contenir alors, dit Michelet, deux mille prisonniers parmi lesquels le général Hoche.
Plusieurs couvents deviendront ensuite des casernes ou feront place à des marchés.
Les quelques églises conservées d’abord comme paroisses en 1791 sont fermées en 93, ou consacrées au culte théo-philantrophique fondé par Larévellière-Lépeaux; Saint-Germain l’Auxerrois prend le titre de temple de la Reconnaissance, Saint-Laurent devient le temple de la Vieillesse, Saint-Gervais le temple de la Jeunesse, et Saint-Merry le temple du Commerce, pendant qu’à Notre-Dame la Commune installe la déesse Raison.
Ces édifices qu’on ne démolit pas, qu’on se borne à déségliser, suivant un néologisme créé alors, et qui en sont quittes pour des dévastations intérieures et extérieures, sont les plus heureux. En quelques années, Paris subit une transformation extraordinaire; s’il voit disparaître des monuments sans importance, une foule de couvents où l’art avait peu de choses à pleurer, où les architectes des deux derniers siècles s’étaient livrés à une débauche de frontons, de pilastres et de colonnes à l’antique, en revanche la pioche s’attaque à de splendides édifices à jamais regrettables, aux grands décors historiques qui avaient encadré pendant dix siècles la vie tourmentée du grand Paris.
Formidable coup de théâtre! Tout cela qui semblait éternel, ou du moins qui semblait ne devoir subir que les lentes transformations naturelles, tout cela tombe subitement, en quelques années, comme des architectures de toile peinte au coup de sifflet du machiniste. Si l’ouragan sauvage de dévastations et de démolitions n’avait point soufflé si fort, si l’on avait pu épargner quelques édifices d’un mérite artistique reconnu pourtant par tous, si l’on avait consenti à ne pas exproprier brutalement l’art et l’histoire, combien le Paris d’aujourd’hui n’en paraîtrait-il pas plus beau, avec quelques superbes pièces de plus à sa couronne monumentale, décorant certaines parties demeurées maintenant bien dénuées, et donnant ainsi à la pensée effarouchée par le tourbillon réaliste de la rue, quelques satisfactions supérieures, un peu de doux repos aux yeux effarés par des kilomètres de boulevards interminables, sans arrêt, ou de rues impitoyablement rectilignes.
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LA PORTE DE NESLE
LA NOUE ESSAIE DE PASSER LA SEINE LORS DE LA TENTATIVE D’HENRI IV SUR PARIS EN 1589