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Paris de siècle en siècle

LE CLOITRE DES CARMES DE LA PLACE MAUBERT CHAPITRE VI A TRAVERS LA VILLE ESCHOLIÈRE

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I

DÉBRIS DU COLLÈGE SAINT-MICHEL RUE DE BIÈVRE

Illustration from Paris de siècle en siècle

LA grande Université de Paris.—Fondation de Mᵉ Robert de Sorbon.—Les quatre nations de la faculté des Arts.—La rue du Fouarre.—Les écoles de médecine.—Le collège des Haricots et son maître fouetteur.—Les pauvres Capettes de Montaigu.—Etudiants vagabonds.—Tavernes et mauvais lieux.—Désordres et bagarres.—Les cinquante collèges.—Immunités et privilèges de l’Université.—La procession du Landit.—Les écoles de droit au Clos Bruneau.—Robert Estienne.

«Les rois de France s’accoutumèrent à porter dans leurs armes la fleur de lys peinte par trois feuilles afin qu’elles disent à tout le monde: «Foi, Sapience et Chevalerie sont par la provision et la grâce de Dieu plus abondamment en notre royaume qu’en les autres. Les deux feuilles de la fleur de lys qui sont ailées signifient sens et chevalerie qui gardent et défendent la tierce feuille au milieu, par laquelle Foi est entendue et signifiée, car elle doit être gouvernée par sapience et défendue par chevalerie...»

Ainsi dit le sire de Joinville, parlant des discordes entre les bourgeois de Paris et les clercs de l’Université. Il ajoute: Précieux joyaux sont la sapience et l’étude des lettres et la philosophie qui vinrent primitivement de Grèce à Rome et de Rome en France...

Passées sur la rive gauche au temps d’Abélard, cent ans avant saint Louis, les écoles de Paris, ayant secoué le manteau épiscopal et sa protection un peu lourde, étaient devenues la libre Université du XIIIᵉ siècle, universalité des maîtres, des élèves et des études, corps régulièrement organisé divisé en quatre facultés: Faculté des Arts dont les étudiants étaient répartis en quatre nations: nation de France, nation d’Angleterre, nation de Normandie et nation de Picardie; Faculté de théologie, Faculté de décret ou droit canon, car on n’enseignait point d’abord le droit romain, et Faculté de médecine. Seules les petites écoles, celles où se distribuait l’instruction élémentaire, étaient restées sous la dépendance de l’Église; établies dans chaque paroisse elles relevaient d’un fonctionnaire de la cathédrale, le chantre de Notre-Dame. Il y avait des maîtres et des maîtresses.

L’ensemble de l’Université, collèges, maîtres et élèves, constituait sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève une nation particulière dans une ville à part, ayant sa langue particulière aussi, puisqu’on ne parlait aux écoles que le latin.

Bien vite, avec la renaissance des études, avec des maîtres dont les noms célèbres portaient au loin la gloire de l’Université parisienne, ces Écoles prirent une importance et une extension considérables. Les écoliers leur arrivaient en foule des provinces lointaines, des pays étrangers. Cette jeunesse avide de science, mieux pourvue de bonne volonté que d’écus, ces étudiants de tous les pays trouvaient ici des collèges innombrables, entretenus au moyen de fondations pieuses, où les écoliers recevaient gîte et nourriture ou gîte seulement.

Les bandes d’étudiants, accourant de tous les coins de l’Europe, envahissant la ville des écoles, étaient donc primitivement réparties en quatre nations, mais devant leur foule de plus en plus nombreuse chaque année, on fut obligé de créer de nouvelles subdivisions. Remplis d’une belle ardeur, ils venaient s’abreuver à la fontaine de science, décidés à gravir un à un les échelons conduisant à la maîtrise et à la fortune, sans se laisser rebuter par rien,—obscurités de la scholastique ou difficultés de la vie matérielle,—décidés à mettre tout le temps nécessaire, à passer des années et des années sous la chaire des professeurs, mais à ne se point retirer sans la possession du Trivium et du Quadrivium, les sept arts libéraux enseignés par les maîtres, c’est-à-dire les trois premiers degrés, ou trivium: grammaire, rhétorique et dialectique, base de l’enseignement, et les degrés supérieurs ou quadrivium: arithmétique, musique, géométrie, astronomie.

Ainsi est née avec des statuts élaborés au commencement du XIIIᵉ siècle et approuvés par les papes, avec des privilèges accordés par les rois, cette brillante Université dont les docteurs les plus éminents ont place aux conciles, dont l’éclat dépasse les frontières de France et qui eut pour élèves des papes, des archevêques, des princes, des rois. Ainsi se forma cette ville des écoles vivant de sa vie propre à côté de Paris, avec ses mœurs particulières, ses coutumes, ses privilèges.

Ils sont nombreux, ces privilèges de l’Université, ces immunités particulières des escholiers; le moyen âge, cette époque qu’on s’est toujours représentée si rude et si grossière, aime la science, et la clergie confère aux plus humbles clercs, outre le respect et la considération, une foule d’avantages sérieux. Aussi voit-on arriver dans cette ville de la science, pour prendre leurs degrés aux Écoles de Paris et obtenir par les lettres ces situations sociales, charges séculières ou bénéfices ecclésiastiques, des escholiers de toutes conditions, des cadets de maison noble, des fils de bonne famille bourgeoise, dédaigneux de l’épée ou du négoce, des jeunes gens de petite extraction pourvus d’une bourse en quelque maison, aussi bien que des étudiants dépourvus de la plus mince ressource, venus en mendiant sur les routes, logés ensuite à Paris dans quelque galetas de collège, mais obligés ou à peu près de quêter leur pain par les rues.

Dedans Paris les sciences florissent Et gens sçavants en ce lieu resplendissent Plus qu’en nul lieu car Pallas y octroye Autant et plus qu’en Athènes ou Troie Le sien séjour et les muses sçavantes Font en ce lieu leur demeure tenantes...

A la Sorbonne fondée par Robert de Sorbon, chapelain de saint Louis, choisi par le roi «pour la grant renommée qu’il avait d’être prudhomme», sont les grandes écoles de théologie qui ont commencé bien modestement, avec quelques professeurs et quelques boursiers en une pauvre maison. Les leçons des maîtres donnèrent rapidement à la maison de Sorbonne une célébrité sans pareille, une prospérité extraordinaire et une autorité sur toutes les matières de la foi, domaine légitime dont on ne se contenta point aux siècles troublés, quand les docteurs de la Sorbonne voulurent étendre cette autorité sur les choses de la politique.

Sur la savante montagne Sainte-Geneviève brille l’étoile de la pensée que ne voileront pas les obscurités de la scholastique, le pédantisme des études; et toutes les difficultés des épreuves et des thèses, le terrible renom des Sorbonnagres, la rigueur des maîtres des diverses écoles, ne rebuteront point la jeunesse avide de cette science qu’on lui sert pourtant sous épineuse enveloppe et qu’il lui faut décortiquer avec les dents effilées de l’intelligence. Et voyez comme dans son Traité des louanges de Paris Jean de Jaudun, un moine du XIVᵉ siècle, parle avec une emphase respectueuse de ces maîtres:

«... Dans la très paisible rue nommée de Sorbonne comme aussi dans nombre de maisons religieuses on peut admirer des pères vénérables, des seigneurs et pour ainsi dire des satrapes célestes et divins parvenus heureusement au faîte de la perfection humaine qui élucident solennellement les textes sacrés...»

Les écoles de droit ou de décret sont au-dessus de la commanderie de Saint-Jean de Latran, sur l’ancien clos Bruneau, autrefois l’un des petits vignobles couvrant les pentes de la colline, clos fameux chez les écoliers, où se sont installés plusieurs collèges, Beauvais, Presles, etc. «Dans la rue qu’on nomme clos Bruneau, les utiles lecteurs des décrets et des décrétales proposent leurs doctrines devant une multitude nombreuse d’auditeurs.» C’est le berceau de la faculté de droit restée fidèle au clos Bruneau jusqu’à la fin du siècle dernier, époque où les bâtiments de la rue Saint-Jean-de-Beauvais tombant en ruines, l’École émigra dans l’édifice construit pour elle à l’un des angles de la place devant le Panthéon.

Les écoles de médecine furent moins bien partagées que les écoles de théologie, de droit ou de grammaire, elles restèrent longtemps errantes, logées n’importe où. La médecine n’eut son local à elle qu’au XVᵉ siècle, quand on l’installa dans une maison de la rue de la Bucherie. Jusque-là l’enseignement dut se donner dans d’assez mauvaises conditions, on ne sait pas où exactement, dans les maisons des mires ou médecins, dont la science confuse, composée surtout de pratiques empiriques, n’était pas tenue en grand honneur alors et qui n’avaient pu trouver place dans l’Université.

Les docteurs se réunissaient dans des chapelles d’églises, à Saint-Jacques la Boucherie, aux Mathurins, et surtout autour du bénitier de Notre-Dame où se tenaient les assemblées générales. Le médecin de Charles VII, Desparts, légua à sa mort une somme d’argent à la faculté de médecine pour lui assurer un local. C’est alors que fut achetée aux Chartreux la maison de la rue de la Bucherie, installation modeste qui s’agrandit un peu par la suite.

Quant aux écoles de grammaire de la faculté des Arts, elles occupent pendant quatre siècles la vieille rue du Fouarre, bordée de locaux que chaque jour remplissent les étudiants assis ou couchés sur la paille devant la chaire des maîtres, locaux trop petits pour la foule qui s’y presse, qui déborde dans la rue et s’efforce de recueillir l’enseignement qui lui arrive par les fenêtres ouvertes quand il n’est pas donné en plein air dans la rue même.

Les collèges sont au nombre d’une cinquantaine peut-être, quelques-uns ont des maîtres et des cours suivis, mais bon nombre ne sont en réalité que des logis d’étudiants qui suivent les cours des grandes écoles. Ces collèges sont des fondations de hauts personnages, de dignitaires de l’Église ou de simples particuliers qui ont acheté des maisons pour recevoir les écoliers de leur province, de leur diocèse ou de leur ville. Il y a aussi des collèges étrangers, pour les étudiants attirés d’Angleterre, d’Italie, des pays d’Allemagne, et même de plus loin, par la renommée de l’Université parisienne.

Aucune uniformité dans le régime de ces maisons, entretenues plus ou moins bien par des donations, des rentes diverses, fournies quelquefois par de nobles seigneurs, souvent par des legs d’écoliers parvenus, d’honnêtes bourgeois, de bons chanoines, anciens écoliers reconnaissants envers la maison qui donna la pâture intellectuelle et matérielle à leur jeunesse studieuse.

Sous Philippe-Auguste, on comptait déjà plus de deux mille écoliers, mais ils n’avaient point encore de quartier particulier. Dispersés un peu partout, ils venaient aux écoles de Notre-Dame, de Saint-Germain l’Auxerrois ou d’ailleurs,

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LA TÊTE DE LA PRINCESSE DE LAMBALLE PROMENÉE SOUS LES FENÊTRES DU TEMPLE

Imp. Draeger & Lesieur, Paris

«personne ne s’étant encore avisé de fonder des collèges ou hospices. Je me sers du mot hospice, dit Sauval, non sans raison, car les collèges qu’on vint à bâtir d’abord n’étaient simplement que pour loger et nourrir de pauvres étudiants. Que si depuis on y a fait tant d’écoles, ce n’a été que longtemps après et pour perfectionner ce que les fondateurs en quelque façon n’avaient qu’ébauché».

Joinville raconte que saint Louis fit acheter «maisons qui sont en deux rues près le palais des Thermes, esquelles il fit faire maisons bonnes et grandes pour ce que escholiers étudiant à Paris demeurassent illecques à toujours: et encore de ces maisons sont aucunes louées à autres écoliers, desquelles le prix ou le louage est converti au profit des pauvres écoliers devant dis».

Bon nombre de ces écoliers venant des provinces lointaines, boursiers de quelque fondation, ne trouvent donc en arrivant à leur collège que le couvert et doivent se pourvoir du reste, c’est une affaire entendue, tandis que d’autres établissements plus riches nourrissent leurs boursiers ou leur donnent chaque semaine quelques deniers pour s’arranger à leur guise. Parmi les grands collèges qui sont quelque chose de plus que des hôtelleries sans cuisine, le collège de Montaigu, très important, est l’un des plus durs, comme régime de vie intérieure, comme aussi l’un des plus pauvres.

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LE MAITRE FOUETTEUR DU COLLÈGE MONTAIGU

C’est là que les écoliers sont le moins nourris et le plus battus, car en ces temps, l’une des façons réputées les meilleures de faire entrer la science dans la tête des étudiants, c’est de distribuer largement les étrivières sur une autre partie du corps. On ne s’en fait pas faute à Montaigu, certain frère fouetteur de Montaigu gagna une telle réputation de forte poigne que parfois les autres collèges l’envoyaient chercher. «Tempeste, dit Rabelais parlant du principal de son temps, fut un grand fouetteur d’escholiers au collège de Montagut; si pour fouetter pauvres petits enfants, escholiers innocents, les pédagogues sont damnés, il est, sur mon honneur en la roue d’Ixion, fouettant le chien courtaut qui l’esbranle.» Rabelais appelle Montaigu collège de pouillerie et Pornocrates, le maître de Grandgousier s’indignant «de l’énorme cruauté et villenye qu’il y connut, car trop mieux sont traités les forçats chez les Maures, les meurtriers en la prison criminelle, voire certes les chiens en votre maison, dit que s’il était roy de Paris, il ferait brusler et principal et régents».

Quelle triste chère aussi pour les pauvres diables d’écoliers condamnés à une dizaine d’années de Montaigu, maigre, très maigre cuisine quand on en fait, la maison est si pauvre! M. Cocheris, à propos de cette pauvreté, cite une supplique au roi en 1675, exposant que le collège n’a pas quatre francs par jour pour nourrir cinquante personnes.

Rabelais qui, plus d’une fois dans son livre, accable Montaigu de son indignation, avait peut-être goûté de son régime en sa jeunesse, M. Édouard Fournier le suppose du moins.

On y faisait donc de bonnes études, les écoliers s’acharnant peut-être au travail pour en sortir plus vite. Erasme, quand il vint compléter ses études à Paris, fut élève de Montaigu. Entré bien portant, avec la fringale de la science seulement, il souffrit tant de l’autre fringale, de la malpropreté et de la tristesse du lieu, qu’il en tomba malade et dut regagner son pays.

Les pauvres élèves de Montaigu étaient aussi mal habillés que mal nourris, on ne leur fournissait que de pauvres hardes avec une cape de grosse bure brune, ce qui les faisait appeler les Capettes de Montaigu. Leur collège, objet de raillerie dans le pays latin, était surnommé le collège des Haricots, à cause du légume dont on faisait toute l’année le fond de la nourriture des élèves, ce qui ne veut toutefois pas dire qu’on leur en donnât toujours suffisamment.

Ce surnom si bien mérité a traversé les siècles: lorsque le collège Montaigu aux bâtiments rébarbatifs, vieillis et encore assombris, eut vécu ses derniers jours, lorsque la Révolution le supprima, de ce collège carcere duro, elle fit tout naturellement une prison: des détenus militaires remplacèrent les écoliers. Furent-ils mieux nourris? il faut l’espérer pour eux qui n’avaient point l’étude pour consolatrice. Le collège Montaigu devint, dans le langage courant, la prison des Haricots.

Après les militaires, on y mit des gardes nationaux récalcitrants; le vieux nom persista; la maison d’arrêt de la garde nationale fut dénommée par les soldats citoyens l’hôtel des Haricots. On démolit Montaigu pour installer à sa place la bibliothèque Sainte-Geneviève, lorsqu’elle émigra du vieux local bâti par les moines, beau débris du passé dont on fit table rase sous un prétexte non justifié de manque de solidité, et l’on aménagea vers Passy une nouvelle maison d’arrêt de la garde nationale laquelle prit tout aussitôt le vieux surnom provenant de Montaigu et resta, jusqu’à la fin de la garde nationale, l’hôtel des Haricots, aux souvenirs vaudevillesques, aux cachots(!) illustrés de dessins et peintures entremêlés d’inscriptions en vers et en prose par les gens de lettres et artistes peu soucieux de la gloire de monter la garde aux Tuileries ou à l’Hôtel de Ville. La cellule nº 14 y était fameuse: Decamps, Théophile Gautier, Daumier, Gavarni, Devéria, Français, Alfred de Musset, y incarcérés, l’avaient décorée au crayon et au pinceau.

On dit triste comme la porte D’une prison Et je crois, diable m’emporte, Qu’on a raison.

avait rimé Musset dans cette peu terrible cellule.

Étrange association de noms: Gavarni et Daumier reliés à Rabelais, Gautier et Musset à Erasme, la garde nationale aux pauvres Capettes de Montaigu!

Plus heureux vraiment sont les écoliers presque vagabonds, mais libres, qui, pour vivre, travaillent de leurs bras, louent quelquefois leurs services, se font chantres de quelque église; plus heureux même ceux qui mendient leur pain. Beaucoup de ces collèges sont loin d’être tenus avec l’austérité et la sévérité de Montaigu, la discipline y est inconnue; dans quelques-uns écoliers et maîtres vivent dans un désordre peu favorable aux études; ils sont trop voisins des tavernes et l’on a vu même quelquefois des régents peu scrupuleux serrer les écoliers dans une partie des bâtiments et tirer parti du reste en louant des locaux à des industriels qui en ont fait des cabarets et pire encore.

Ainsi après des années d’études passées depuis l’enfance sous la férule de pédagogues imbus de ce principe que le maître qui bat bien enseigne bien, après les années d’études primaires passées en quelque école de paroisse ou même en quelque collège prenant l’écolier tout jeune, études poursuivies ensuite plus librement comme boursier de quelque fondation, courant aux leçons des maîtres fameux ou préférant les esbattements des tavernes, les plaisirs tumultueux du Pré aux Clercs et les joyeux propos des camarades, au dur labeur de suivre les argumentations des savants à méthodes rébarbatives,—l’escolier, après des examens très difficiles, finissait par attraper ses diplômes et trouvait le moyen de se faire nommer à quelque bénéfice ou pourvoir de quelque bonne place lui fournissant amplement ces pécunes, dont il était jadis si peu pourvu.

Il pouvait devenir pédagogue à son tour et transfuser la science à coups de verges aux écoliers ses successeurs; ou bien il entrait dans les ordres, obtenait quelque bonne cure, quelque canonicat douillet. S’il dénichait de puissantes protections, les chemins étaient ouverts largement devant lui; il pouvait tout espérer, les plus hautes situations séculières ou ecclésiastiques, la faveur des princes et les avantages qui en résultent, les grands emplois... Et alors, sur ses vieux jours, se remémorant ses souvenirs du pays des Études, de ses misères et de ses joies, du bon temps quelquefois si dur de sa jeunesse, il se souvenait de son vieux collège, et lui léguait quelque petit bien pour entretenir les étudiants, ses successeurs. Tous les escholiers n’arrivaient point là. Écoutons François Villon en son grand testament:

Bien sçai si j’eusse étudié Au temps de ma jeunesse folle Et a bonnes mœurs dedié J’eusse maison et couche molle!... Ou sont les gratieux gallants Que je suivye au temps jadis, Si bien chantans, si bien parlans, Si plaisans en faictz et en dictz? Les anciens sont morts et roydiz, D’eulx n’est-il plus rien maintenant. Respits ils ayent au Paradis Et Dieu sauve le remenant! Et les aucuns sont devenuz Dieu mercy! grands seigneurs et maistres, Les aultres mendient tout nudz Et pain ne voyent qu’aux fenestres; Les aultres sont entrez en cloistres, De Célestins et de Chartreux, Bottés, housez com pescheurs d’oystres Voila l’estat divers d’entre eulx.

De ces maisons de science, officines de bacheliers et de docteurs qui hérissent la montagne de Sainte-Geneviève et font de ce Paris de la rive gauche une ville particulière, la grande cité des Études, voici à peu près la liste, non pas complète, car on pourrait y ajouter tels établissements de minime importance qu’il est inutile de nommer, tels collèges qui vécurent peu et disparurent faute de ressources suffisantes:

Collège de Sorbonne, grande école de théologie fondée vers 1250, par Robert de Sorbon, du village de Sorbon près de Rethel, grâce à un legs de Robert de Douai, chanoine de Senlis, son ami, et aux libéralités de saint Louis. Le collège de Sorbonne eut de très humbles commencements: il n’y avait d’abord place, dans les maisons achetées par le roi, que pour quelques docteurs menant la vie la plus modeste, pour ne pas dire pauvre, et pour seize boursiers seulement. Peu après la fondation, Robert de Sorbon put adjoindre à l’établissement primitif un petit collège de jeunes enfants qui passaient plus tard dans les classes supérieures, aux études de théologie.

Bien petits commencements pour cette institution qui va croître si vite en grandeur et en puissance, qui va régenter la théologie, décider sur toutes les questions religieuses et bientôt connaître également de la politique, se lancer passionnément, en terrible disputeuse et ergoteuse, dans toutes les querelles des partis, prenant position dans toutes les luttes, et bataillant à coups de thèses et de décrets, avec une vigueur, une violence redoutables et une obstination jamais lassée. La Sorbonne est une forteresse dont la garnison de docteurs et professeurs, dans les crises nationales, n’a pas toujours arboré le bon drapeau. Elle fut bourguignonne dans la guerre civile, anglaise ensuite et condamna Jeanne d’Arc; elle fut guisarde, espagnole, combattit pour la Ligue avec furie et fut, après la victoire du Béarnais tant de fois condamné par elle, très lente à faire sa soumission.

Richelieu, qui la réorganisa, marque la fin de sa grande époque. Dans ces temps, la Sorbonne vieillie vit son champ de luttes se restreindre singulièrement et elle s’achemina tout doucement vers sa transformation définitive.

Collège des Lombards, rue des Carmes, fondé en 1334, dit maison des pauvres écoliers italiens de la bienheureuse Marie, ruiné et abandonné au XVIᵉ siècle, devenu au XVIIᵉ collège des prêtres irlandais, qui ont laissé une chapelle rue des Carmes, 23, au fond d’une cour.

Collège de Karembert, fondé par un gentilhomme breton pour les écoliers du diocèse de Léon, collège de bonne heure tombé dans la misère, les bâtiments s’écroulant, le principal vendant les portes et les fenêtres, les malheureux boursiers obligés de chanter par les rues pour vivre.

Collège de Lisieux, fondé en 1336 par Guy d’Harcourt, évêque de Lisieux, pour vingt-quatre boursiers; démoli au XVIIIᵉ siècle, pour former la grande place devant la nouvelle Sainte-Geneviève, c’est-à-dire le Panthéon.

Collège de Constantinople, fondé au XIIIᵉ siècle pour des étudiants grecs envoyés par l’empereur Baudoin, après la prise de Constantinople par les Croisés.

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LES ÉCOLIERS TIRELAINES AU CARREFOUR COUPE-GUEULE

Collège de Clermont, fondé en 1563 par Guillaume Duprat, évêque de Clermont, qui le donna bientôt aux jésuites. Les jésuites eurent tout de suite de graves désaccords avec l’Université, qui voyait d’un œil inquiet cette nouvelle puissance s’élever, et ces désaccords dégénérèrent vite en guerre ouverte, en procès devant le Parlement. L’Université avait fait sa soumission à Henri IV et voulait se faire pardonner sa participation fougueuse à la Ligue; les jésuites s’étaient distingués aussi, mais ils restaient devant le vainqueur dans une réserve hostile. L’affaire se décida contre eux, lors de l’attentat de Jean Chatel. Le collège fut fermé, le principal et les professeurs furent arrêtés, le Parlement prononça leur bannissement et l’on vit un jour, en 1595, les 37 jésuites de Clermont, conduits par un huissier du Parlement, quitter la ville, les uns empilés dans trois charrettes, les autres à pied. Ils revinrent en 1618 et leur collège de Clermont se rouvrit triomphalement, malgré l’opposition de l’Université.

Les jésuites, de plus en plus en faveur à la cour de Louis XIV, firent disparaître une nuit le nom de Clermont inscrit sur leur porte et lui substituèrent celui de Louis le Grand. Agrandi des collèges de Marmoutiers et du Mans, le collège Louis le Grand acquit une prospérité extraordinaire et vit se presser sur ses bancs les fils des plus grandes familles de France, jusqu’à l’expulsion des Jésuites en 1763.

Particularité curieuse, en 93, l’ancien collège des jésuites Louis le Grand, sous le nom de collège Égalité, fut le seul collège qui resta ouvert pendant toute la durée de la Terreur.

Pendant les deux derniers siècles, le collège des Jésuites eut son théâtre, où pour les solennelles distributions de prix, devant une foule aristocratique, les élèves jouaient des tragédies rimées par des professeurs, des pièces latines, des tragédies en musique et dansaient même des ballets. M. Cocheris a donné une longue liste de ces pièces de circonstance, dans laquelle nous pouvons relever quelques titres:

Les réjouissances du Lys et de l’impériale, ballet dédié à Leurs Majestés par les écoliers du collège de Paris de la compagnie de Jésus, 1660.

Les Tartares convertis, 1657.

La Prise de Babylone.

Le Ballet des songes, 1671.

La France victorieuse sous Louis le Grand, ballet, 1680.

Les Héros ou les Actions d’un grand prince, ballet, 1684.

Le ballet de Mars et de la Guerre, 1696.

Jason ou la conquête de la Toison d’or, ballet mêlé de récits, 1701.

Adonias, tragédie; l’Empire de l’Imagination, ballet pour la tragédie d’Adonias, 1702.

Maurice, empereur d’Orient, tragédie.

L’Empire du monde partagé entre les dieux de la fable, ballet, 1710.

L’Empire de la folie, ballet, 1712. L’Art de vivre heureux, ballet intermède de la tragédie d’Hermenegilde, 1718, etc...

Les jésuites avec leur théâtre officiel, pompeux et ordonné, ne faisaient que reprendre en la modifiant une vieille tradition écolière. Les collèges avaient eu autrefois des théâtres libres, où les étudiants des collèges Navarre, Bourgogne, Justice, Boncourt, etc., à l’instar des Clercs de la Basoche du Palais, des Enfants Sans Souci et des confrères de la Passion, donnaient en spectacle public des farces et moralités, dans lesquelles les acteurs prenaient souvent d’audacieuses libertés vis-à-vis des autorités de l’Église ou du royaume, et des gens de la cour.

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ÉGLISE DU COLLÈGE DE BEAUVAIS

Reprenons la liste des collèges:

Collège de Suède, fondé au XIVᵉ siècle.

Collège des Allemands.

Collège de Dace ou de Danemark, fondé en 1275.

Collège de Picardie.

Collège de Chollet ou des Chollets, fondé en 1292 par le cardinal Jean Chollet, supprimé à la Révolution. Les derniers bâtiments et la chapelle ont été rasés en 1822 pour l’agrandissement de Louis le Grand.

Collège de Navarre, fondé en 1304 par la reine Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel, et doté assez richement pour que les bourses y fussent plus importantes que partout ailleurs. On a calculé que la valeur moyenne d’une bourse à Navarre était de 1,170 francs, monnaie actuelle. Collège illustre entre tous et qui eut pour élèves Jean Gerson, Ramus, et nombre de savants et professeurs fameux.

C’était aussi le collège de la noblesse au XVIᵉ siècle avant les succès des jésuites. Henri de Valois, Henri de Bourbon et Henri de Guise y étudièrent en même temps et y reçurent un jour, en 1568, la visite du roi Henri II.

Le roi de France était de fondation le premier boursier de Navarre et l’argent de sa bourse était affecté à l’achat des verges nécessaires aux études. Navarre possédait une belle entrée sur la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, un beau porche décoré de statues s’ouvrant dans une ligne de pignons gothiques. Navarre, à la Révolution, fut réuni à Boncourt et devint l’École Polytechnique.

Collège de Boncourt, fondé en 1353 par Pierre de Boncourt.

Collège de Tournai, réuni à Navarre en 1638.

Collège de Presles, fondé en 1313 par Raoul de Presles.

Collège du Plessis, fondé en 1322 par Geoffroy du Plessis, uni à la Sorbonne en 1646, prison en 93. Ce collège a été rasé pour les nouveaux bâtiments de Louis le Grand.

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ENTRÉE DU COLLÈGE DE NAVARRE

Collège des Écossais, fondé en 1323 par l’évêque de Murray en Écosse. Prison en 93, où Saint-Just au 9 thermidor fut écroué. Les bâtiments occupés par une institution existent encore devant la rue Clovis.

Collège d’Hubant ou de l’Ave Maria, fondé en 1336 par Jean Hubant, conseiller du roi, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève.

Collège Saint-Michel, rue de Bièvre, 12, fondé en 1348 par Guillaume de Chanac, évêque de Paris.

Collège des Trois-Évêques ou de Cambrai, fondé en 1348 par les évêques de Langres, de Laon et de Cambrai; démoli en 1774 pour le collège de France.

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L’ÉCOLE POLYTECHNIQUE EN 1814

Collège de Beauvais, fondé en 1370 par le cardinal Jean de Dormans, évêque de Beauvais, pour douze boursiers de Dormans ou de Soissons. Après l’expulsion des Jésuites au XVIIᵉ siècle, les boursiers du collège de Beauvais passèrent à Louis le Grand, et ses bâtiments furent affectés au collège de Lisieux. A la Révolution, ils devinrent magasins militaires, puis caserne dite de Lisieux. La caserne ayant été supprimée, les bâtiments ont disparu, mais la chapelle subsiste rue Saint-Jean-de-Beauvais; restaurée après la démolition de la Caserne, elle est affectée aujourd’hui à l’église roumaine.

Collège de Fortet, fondé en 1397, berceau de la Ligue et du conseil des Seize.

Collège de Sainte-Barbe, fondé en 1420; le collège vit arriver au XVIᵉ siècle un étudiant espagnol de trente-sept ans, déjà docteur de l’université de Salamanque, Ignace de Loyola, qui devait devenir le fondateur de la société de Jésus.

Collège de Reims, fondé en 1412 par l’archevêque de Reims, reconstruit au XVIIIᵉ siècle et réuni à Sainte-Barbe.

Collège de Bayeux, fondé en 1308 par Guillaume Bonnet, évêque de Bayeux, pour des boursiers du Mans et d’Anjou.

Collège de Laon, fondé en 1327 par Guy de Laon, trésorier de la Sainte-Chapelle.

Collège de Montaigu, fondé en 1314 par le cardinal de Montaigu, évêque de Laon.

Collège de Narbonne, fondé en 1307 par Bernard de Fargis, archevêque de Narbonne.

Collège de France ou collège Royal, dit d’abord Collège des Trois Langues, fondé en 1529 par François Iᵉʳ pour les hautes études.

Collège de Tréguier, fondé en 1325.

Collège de Grassins, fondé en 1571 par Pierre Grassins, conseiller au Parlement. Ce collège innova au XVIIIᵉ siècle le palmarès; il en reste une porte, rue Laplace, ancienne rue des Amandiers.

Collège de Bourgogne, fondé en 1332 par la reine Jeanne, femme de Philippe V, rue des Cordeliers, acheté en 1769 par l’Académie Royale de Chirurgie, aujourd’hui École de médecine.

Collège Mignon, fondé en 1345, appartenant aux religieux de l’ordre de Grammont, chapelle reconstruite en 1749, transformée aujourd’hui en imprimerie.

Collège du Cardinal Lemoine, fondé en 1297 par le cardinal Jean Lemoine.

Collège des Bons-Enfants Saint-Victor, XIIIᵉ siècle. Ce collège eut pour principal, au XVIIᵉ siècle, saint Vincent de Paul. Il fut transformé plus tard en séminaire et devint prison en 93.

Collège de Justice, fondé par Jean de Justice, chantre de Bayeux, chanoine de Paris, pour huit écoliers du diocèse de Rouen et quatre de Bayeux.

Collège des Trésoriers, fondé en 1269 pour vingt-quatre écoliers par le trésorier de Notre-Dame de Rouen.

Collège de Calvi, démoli au XVIIᵉ siècle pour la Sorbonne.

Collège d’Harcourt, fondé en 1200 par des membres de la famille d’Harcourt, qui possédait près de là un hôtel.

Collège de Cornouailles, fondé en 1317.

Collège de la Marche, fondé en 1362 par Guillaume de la Marche, chanoine de Toul.

Collège d’Arras, fondé en 1332 par l’abbé de Saint-Wast d’Arras.

Collège de Tours, fondé en 1333 par Étienne de Bourgueil, archevêque de Tours.

Collège d’Autun, fondé en 1337, rue Saint-André-des-Arts.

Collège de Boissi, fondé en 1356 par Guillaume de Boissi pour «étudiants pauvres et de basse extraction» de la famille de Boissi ou natifs de Boissi-le-Sec.

Collège de Dainville, 1380; collège de Seez, 1427; collège du Mans, 1519.

Collège de Mᵉ Gervais, fondé en 1371 par Gervais Chrétien, chanoine de Bayeux et médecin de Charles V.

Collège Mazarin ou des Quatre-Nations, devenu le palais de l’Institut.

La plupart de ces collèges, on le voit, datent du XIIIᵉ ou des premières années du XIVᵉ siècle.

Ces fondations ainsi que les dons et legs destinés à l’entretien des professeurs et des boursiers apportaient remède à la misère des écoliers, si souvent relatée dans les documents du XIIIᵉ siècle, qui nous montrent bien des fois le pauvre écolier allant au cours le ventre vide, puis quêtant aux portes des couvents, ou ramassant les rebuts des halles qu’il fait cuire tout en repassant ses cahiers dans le froid taudis où il loge.

Il faut ajouter à cette liste les collèges religieux où les couvents des différents ordres envoyaient leurs novices pour compléter leurs études dans Paris, centre des lettres et des sciences. Ce sont:

Le Grand collège des Bernardins, fondé en 1244 par les moines de l’abbaye de Clairvaux et de l’ordre de Cîteaux.

Le collège de Marmoutiers, pour les religieux de Marmoutiers, fondé en 1327, passé aux jésuites en 1641.

Le collège des Prémontrés, fondé en 1283 pour les chanoines réguliers de l’abbaye de Prémontré dans la forêt de Coucy. La chapelle subsiste près des Cordeliers.

Le collège de Cluny, fondé en 1269, séminaire de l’ordre illustre qui comptait plus de deux mille maisons en Europe. Le collège de Cluny possédait un cloître superbe et une très belle église, ajourée comme la Sainte Chapelle; après la Révolution le peintre David en fit son atelier.

Le collège de la Merci, fondé en 1516 pour les religieux de cet ordre.

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ANCIENNE CHAPELLE DU COLLÈGE MIGNON

Quartier de contrastes, cette ville particulière de l’Université, quartier de moinerie et de clergie, où moines et clercs se coudoient par les rues que bordent de hautes constructions sévères; où les cloîtres sont proches voisins des tavernes d’écoliers, où passent tant de frocs de tout ordre et de toutes sortes, cachant sous le capuchon des fronts plissés par la méditation ou de béates figures épanouies par les satisfactions matérielles, Claude Frollos ou Gorenflots; ville tranquille des études, ville agitée des étudiants, où bouillonne une jeunesse avide de science, et aussi,—malheureusement pour le repos des couvents ses voisins—jeunesse amoureuse de bruit et de gaîté dans l’intervalle des sévères études, jeunesse remuante et turbulente, jalouse de ses droits et privilèges, souvent en lutte avec ses recteurs, en dispute perpétuelle quand ce n’est pas en guerre ouverte avec les moines de la grande abbaye de Saint-Germain des Prés.

Fixés par diverses ordonnances royales, depuis Philippe-Auguste, les privilèges de l’Université sont nombreux et importants: privilèges de protection quand l’écolier est attaqué, privilège de justice particulière quand il s’agit de délits commis par les écoliers. Tout homme qui blesse un clerc est frappé d’excommunication et n’en peut être relevé que par le pape. Hors le cas de flagrant délit, les écoliers ne peuvent être arrêtés, ils ne sont justiciables que de la justice ecclésiastique ou de l’Université.

Et cette Université savait soutenir ses clercs et maintenir ses privilèges. On le vit bien souvent à l’occasion de désordres d’écoliers débauchés et batailleurs.

Ces écoliers sans le sou, toujours en quête de ressources, amis des repues franches, comme dit Villon, avaient souvent dispute avec hôteliers et marchands, et par suite maille à partir avec les archers du Prévôt de Paris. Le prévôt Hugues Aubryot, en reconstruisant le petit Châtelet au Petit-pont, avait, sous la voûte, ménagé deux petites geôles pour messieurs les clercs auxquels ses archers dans les bagarres devaient mettre la main sur le collet. Et ce prévôt, qui n’aimait pas beaucoup les écoliers, avait donné à ces deux cachots par dérision les noms de clos Bruneau et de rue du Fouarre.

Souvent des batailles ensanglantaient les tavernes où s’entassaient ces clercs, futurs prêtres ou docteurs, les cabarets hantés par les filles, des bagarres s’engageaient aux carrefours où quelques mauvais écoliers se transformaient en tirelaines vulgaires.

L’Université alla quelquefois, pour défendre ses droits et privilèges, lorsqu’elle les croyait menacés ou méconnus, jusqu’à fermer ses collèges et cesser ses cours. En 1230, l’affaire fut plus grave, l’Université abandonna Paris, ville hostile et ennemie. «En cet an même, dit Joinville, grande dissension mut à Paris entre les clercs et les bourgeois et les bourgeois occirent aucuns des clercs par quoi l’Université se départit et issit hors de Paris et allèrent en diverses provinces.»

Ce fut au grand chagrin de saint Louis. Il s’agissait d’une bataille entre écoliers et habitants du faubourg Saint-Marceau, à la suite de la mise à sac d’un cabaret par les écoliers; ceux-ci avaient blessé et tué des bourgeois, les archers accourus, trouvant de la résistance de la part des écoliers en fureur, à leur tour blessèrent ou tuèrent.

Plusieurs fois des bagarres semblables donnèrent lieu à des demandes de réparations de la part de l’Université et créèrent des conflits interminables. Il ne s’agissait pas toujours de simples tumultes: en 1303, le prévôt de Paris Pierre le Jumeau ayant fait justice d’un étudiant assassin il en résulta une énorme émotion au Pays des Études, où tous les cours furent suspendus et les collèges fermés. A l’Université réclamant son justiciable se joignit l’autorité ecclésiastique qui le réclamait aussi, le supplicié étant tonsuré et l’on vit un matin une longue et interminable procession de tous les chanoines, prêtres et clercs de Paris se diriger solennellement, croix et bannières des paroisses en tête, vers l’hôtel du Prévôt. Devant l’hôtel fermé les formules d’excommunication furent prononcées et aussitôt après chaque prêtre ou clerc lança une pierre dans les huis ou les fenêtres immédiatement enfoncées.

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L’AMENDE HONORABLE DES HUISSIERS DU CHATELET AUX AUGUSTINS

Le malheureux prévôt fut obligé de dépendre son criminel et de donner un baiser sur la bouche du cadavre, puis de s’en aller à pied à Avignon se faire relever de l’excommunication.

Encore en 1408, le même fait se reproduisit; deux écoliers voleurs et assassins ayant été, pour crimes patents, condamnés et pendus par le prévôt de Paris, l’Université réclama hautement et menaça encore de fermer les Écoles; finalement le prévôt de Paris fut condamné à répéter la réparation de son devancier, à s’en aller détacher les deux écoliers du gibet où ils se balançaient depuis quelque temps déjà et à faire en signe d’amende honorable le simulacre de leur donner un baiser sur la bouche. Il dut ensuite placer les deux cadavres sur un char drapé de noir et les conduire processionnellement, prêtres et religieux en tête, suivis de tous les archers de la prévôté, jusqu’au Parvis Notre-Dame pour les présenter à l’évêque de Paris, puis de là au couvent des Mathurins, pour les remettre au recteur de l’Université qui fit inhumer les deux assassins dans l’église des Mathurins.

En 1440, un maître de théologie nommé Aimeri, poursuivi pour quelque méfait, ayant cru pouvoir recourir au droit d’asile de l’église des Grands-Augustins, les huissiers ou sergents du Châtelet violèrent cet asile; ils entrèrent dans le couvent de haute lutte et enlevèrent le délinquant malgré la vive résistance opposée par les moines. L’un de ceux-ci, par malheur, resta sur le carreau.

Grande rumeur au pays latin, les Augustins firent agir l’autorité ecclésiastique, l’Université réclama énergiquement et reprit sa grande menace de fermeture des Écoles. Elle obtint satisfaction; suivant arrêt du prévôt de Paris, les sergents envahisseurs Jean Bayard, Gillet Rolland et Guillaume de Besançon vinrent pieds nus, en chemise et un cierge à la main, suivis de tous les huissiers du Châtelet, faire à genoux trois solennelles amendes honorables devant les religieux Augustins et les dignitaires de l’Université, au Châtelet d’abord, ensuite au couvent sur le lieu du meurtre et sur la place Maubert, après quoi ils furent bannis. En témoignage de leur victoire, les Augustins firent encastrer dans le mur extérieur de leur couvent sur le quai un bas-relief représentant l’amende honorable des huissiers[C].

Les assemblées générales de l’Université se tenaient depuis les premiers jours dans l’église Saint-Julien le Pauvre, bientôt trop étroite pour la foule universitaire. C’est là que, suivant ordonnance de Philippe le Bel, le prévôt de Paris venait, tous les deux ans, prêter serment d’observer et de faire observer les privilèges des maîtres et des écoliers. Les élections des dignitaires, des délégués de la faculté des arts pour la nomination du recteur, et l’élection du recteur se faisaient également dans l’église hospitalière, et non quelquefois sans dommage pour elle, car elles étaient souvent troublées par des disputes graves, dégénérant vite en bousculades et en batailles, au cours desquelles, plus d’une fois, de turbulents écoliers enfoncèrent les portes et firent dans l’église d’importants dégâts.

La foire du Landit ouvrant chaque année au mois de juin entre le village de la Chapelle et celui de Saint-Denis, sur le territoire de l’abbaye de Saint-Denis, fut bien souvent le théâtre de désordres occasionnés par les écoliers.

L’Université entière, maîtres et élèves, avait pour coutume de s’y rendre en une immense procession, longue troupe bruyante de quinze ou vingt mille étudiants, dont l’avant-garde était déjà au champ de foire quand, disait-on, le recteur n’avait pas encore quitté Saint-Julien le Pauvre ou les Mathurins.

Les écoliers arrivés au Landit officiellement, avec leurs professeurs, pour s’approvisionner de livres et de parchemins, se répandaient ensuite dans le champ de foire aux mille échoppes et tentes, parmi l’innombrable affluence de gens de toute sorte, marchands et taverniers, bourgeois et artisans, ribaudes et malandrins; et se laissaient aller dans la cohue, dans la licence de la fête, à bien des tentations.

Aux écoles de droit du clos Bruneau, on n’enseignait alors que le droit ecclésiastique; le droit civil en ce temps où la coutume avec son extraordinaire variété régnait seule, ne constituant pas encore une science régulière. Ces écoles, trop à l’étroit dans leur maison originaire, l’avaient vendue pour mieux s’installer à côté. Au XVIᵉ siècle, Robert Estienne, fondateur de la dynastie des Estienne, ces illustres imprimeurs, établit son imprimerie dans la vieille maison des décrétales, à l’enseigne de Saint-Jean-Baptiste et aussi de l’olivier, la marque de ses livres. On raconte qu’il avait pour coutume d’accrocher aux vitrages de sa maison sur la rue, les épreuves corrigées des livres en cours d’impression, pour que les doctes passants, escholiers et professeurs, pussent les lire. Il y avait une prime pour qui signalait une faute oubliée. François Iᵉʳ, protecteur des lettres, et en particulier protecteur d’Estienne qu’il avait nommé imprimeur royal pour le grec, vint plus d’une fois faire visite à l’officine de l’imprimeur-éditeur, d’où sortaient tant de savantes éditions et de beaux livres illustrés.

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PORTE DU COUVENT DES GRANDS-AUGUSTINS

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CLOITRE DU COLLÈGE DE CLUNY

II

LA PORTE DE NESLE

Illustration from Paris de siècle en siècle

La chasse aux Huguenots de la petite Genève.—Mort de Pierre Ramus.—La Ligue.—Formation du Conseil des Seize au collège Fortet.—Les curés ligueurs.—La journée des Barricades.—Escarmouches autour de la place Maubert.—Le comte de Brissac bon sur le pavé.—La Commune blanche.—Misères des Écoles pendant le siège.—Étudiants tirelaines.—Transformation du Pré aux Clercs.—Comment la reine Marguerite faisait faire ses pénitences.—La chapelle des Louanges.

MAINTES fois, dans les troubles politiques des XIVᵉ et XVᵉ siècles, l’Université était entrée en scène, et ses docteurs avaient joué un rôle important, assez triste au temps de Jeanne d’Arc et de la guerre anglaise, par l’appui donné aux Bourguignons d’abord, puis au duc de Bedfort, régent pour Henri V, roi de France et d’Angleterre.

Au XVIᵉ siècle, elle se jeta violemment dans les querelles religieuses. Écoliers et maîtres se montrèrent fougueux catholiques et ligueurs

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AU QUARTIER DES ÉCOLES

déterminés, les protestants en eurent maintes preuves aux nombreuses échauffourées qui se produisirent à l’occasion de réunions huguenotes ou de prêches clandestins, découverts et assaillis par des bandes d’écoliers, à la mise à sac de maisons protestantes dans le faubourg Saint-Germain, aux désordres du Pré aux Clercs, et à l’échauffourée de l’église de Saint-Médard, quand les protestants rassemblés en grand nombre dans la maison du Patriarche, voisine de l’église, voulant faire taire les cloches que l’on sonnait exprès à toute volée pour troubler leur prêche, assaillirent l’église, et firent le siège du clocher,—véritable bataille enfin dont les protestants sortirent vainqueurs et où le temple mit l’église à sac.

Alors sur la vieille place Maubert où aboutissent les rues écolières du Clos Bruneau, de Saint-Victor, du mont Saint-Hilaire, de la Montagne Sainte-Geneviève, grand carrefour réceptacle, recevant pour les tumultes fréquents les bandes dégringolant des collèges, une potence se dresse non loin de la croix du carrefour Saint-Victor. Maintes fois de pauvres huguenots viennent y prendre la place des malandrins justiciés pour leurs crimes; et l’on voit aussi à côté de la potence s’élever des bûchers pour quelques victimes jugées dignes d’un plus cruel supplice, ministres protestants, religionnaires connus, comme Étienne Dolet, l’imprimeur brûlé avec ses livres en 1546. Et quelquefois aussi de l’autre côté de la montagne écolière d’autres bûchers flambent devant l’abbaye de Saint-Germain sur la place où s’élève le pilori abbatial.

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LE CADAVRE DE RAMUS TRAINÉ A LA SEINE

A la Saint-Barthélemy, quand les haines particulières, sous couleur de religion, se donnent libre carrière, périt un des maîtres célèbres de l’Université, Pierre Ramus, principal du collège de Presles. Pour avoir un peu bousculé les idées philosophiques de son temps et les sorbonnagres confits en Aristote, ce maître novateur s’était attiré bien des haines; déjà, pendant les persécutions contre les réformés, Ramus avait été obligé de s’enfuir et l’on avait profité de son absence pour piller sa bibliothèque. Il faut dire aussi que, lors des troubles survenus au Pré aux Clercs, il avait, de son côté, fortement chauffé l’animosité des écoliers contre l’Abbaye de Saint-Germain.

Rentré à son collège, Ramus fut, le surlendemain de la Saint-Barthélemy, découvert caché au fond des caves et mis à rançon d’abord; mais la bande d’assassins, recrutée par ses ennemis dans les bas-fonds de la populace, revint à la charge, l’égorgea tout de même, traîna le pauvre cadavre nu jusqu’à la Seine, et l’y précipita pour aller rejoindre les corps ensanglantés que depuis deux jours la Seine charriait vers les îles de Grenelle, où des fossoyeurs les recueillaient pour les jeter en de grandes fosses.

A l’époque de la Ligue, professeurs de l’Université, moines des couvents, curés des paroisses rivalisent de zèle pour la Sainte-Union, et manifestent des sentiments hautement guisards. Les frères prêcheurs ou jacobins fournissent les plus furieux de ces prédicateurs qui mettent la hallebarde et l’arquebuse aux mains des bourgeois fanatisés. Les curés des paroisses luttent avec eux d’éloquence dans ces étranges sermons où les grossièretés, les traits ridicules sur les textes de l’Écriture appliqués aux événements, se mêlent aux provocations ouvertes à la sédition et au meurtre. Parmi ces curés se distinguent surtout ceux de Saint-Séverin et de Saint-Benoît, qu’un jour Henri III veut faire arrêter et que la populace ameutée défend.

Au collège Fortet, rue des Sept-Voies, chez Jean Boucher, curé de Saint-Benoît, dans la grande salle d’un corps de logis qui existe encore, appuyé par des contreforts et flanqué d’une haute tourelle d’escalier, se réunit une assemblée de quatre-vingts personnes, prêtres, gentilshommes, procureurs, bourgeois, tous animés du même zèle catholique et guisard, qui organisèrent puissamment le parti de la Ligue, dans Paris divisé en seize quartiers, en donnant comme chefs aux Parisiens le fameux conseil des seize. Chacun de ces Seize répondait de son quartier et faisait marcher les milices bourgeoises dirigées par des chefs inférieurs, centeniers et dizeniers. Parmi ces fougueux Ligueurs, ces quarteniers qui tenaient Paris à la façon des chefs cabochiens, il se voyait d’étranges figures comme ce procureur ancien maître d’armes Bussy Le Clerc, comme Lachapelle-Marteau, maître des comptes ou Crucé, autre procureur, et des curés de paroisse, c’est-à-dire des agents des Guise travaillant à porter sur le trône une nouvelle dynastie, des politiciens forcenés, qui ayant trop de sang aux mains pour reculer, finirent, quand ils entrevirent la ruine, par vendre leur pays à l’Espagne.

Dans ces fureurs catholiques et guisardes on peut démêler aussi le vieil esprit révolutionnaire des Parisiens, et il se trouvait bien des éléments démagogiques. Ce fut deux siècles avant la Commune rouge de 93, quelque chose comme une Commune blanche qui sortit de cette maison si paisiblement bourgeoise aujourd’hui.

Simple rapprochement. Sous le collège Fortet, le cimetière de Saint-Étienne du Mont occupait un terrain en triangle irrégulier. Là, sous les fenêtres de ce curé Boucher qui fut une espèce de Marat de la Ligue, vint échouer le corps du Marat de 93, après un séjour au Panthéon, non jeté à l’égout comme on l’a dit, mais balayé des caveaux et enterré nuitamment dans le vieux cimetière.

Le collège Fortet donna donc dix années d’effroyable anarchie, dix années de troubles, de luttes sourdes, quand ce n’était point guerre ouverte, dix années pendant lesquelles Paris vécut en pleine révolution et parfois en pleine terreur.

C’est bien en vain qu’Henri III essaie de s’attacher les couvents par des dons nombreux et fait procession sur procession, comme celle où il va, avec ses mignons, tous revêtus de la cagoule des pénitents, chantant des psaumes, recevant et donnant des coups de discipline, depuis les Grands-Augustins jusqu’à Notre-Dame, sous une pluie battante. La Ligue lui répondra par d’autres processions où les moines, au lieu de disciplines, porteront la cuirasse et la hallebarde. Le roi est d’abord ouvertement attaqué, méprisé, insulté dans la chaire et dans la rue; les prédicateurs de la Ligue proclament journellement la nécessité d’en finir par le fer avec lui.

Il survient bien quelques rares périodes d’accalmie, mais elles sont suivies d’une recrudescence de rébellion, de secousses soudaines comme la journée des Barricades et la fuite du roi, puis éclate le coup de théâtre de l’assassinat des Guises à Blois, auquel répond la déchéance du roi proclamée solennellement par le Parlement et la Sorbonne, qui délient les sujets de l’obéissance.

Les Seize enfin organisent le régime terroriste, jettent en prison les tièdes, accrochent aux potences ceux qui osent élever la voix contre leurs décisions; ils arment des milices bourgeoises, des bataillons populaires pour marcher à côté des troupes espagnoles contre l’armée royale, contre Henri III d’abord, et contre le Béarnais son successeur, quand Jacques Clément a enfin exécuté ce que tant de fois les prédicateurs ont demandé.

A la journée des Barricades, les écoliers se signalèrent sous la conduite du comte de Brissac; ils prirent les armes et barricadèrent la place Maubert pendant que Cordeliers et Jacobins, réunis aux bourgeois, escarmouchaient au carrefour Saint-Séverin.

M. de Brissac satisfaisait une rancune personnelle en s’attaquant au roi. Pour quelques revers éprouvés par lui, en combats sur mer ou en batailles sur le plancher solide des gendarmes, Henri III avait dit qu’il n’était bon ni sur la terre ni sur l’eau. Furieux du mot, Brissac se jeta plein d’ardeur dans la rébellion parisienne.

—Pour le moins, dit-il, le roi saura que j’ai trouvé mon élément et que je suis bon sur le pavé!

Il le prouva bien avec ses écoliers, en recevant vigoureusement les troupes royales à coups d’arquebuse, en les repoussant la pertuisane dans le flanc, sous la grêle des pavés qui leur tombait des fenêtres, et il ne tint pas à lui de le prouver encore davantage, quand l’affaire fut bien en train dans tout Paris, en prenant le Louvre avec les bandes écolières, avec les troupes de moines armés et casqués, marchant mèches allumées, les prédicateurs en tête, pendant que d’un autre côté, le duc de Guise conduisait les bourgeois de la rive droite, les compagnies de la rue Saint-Denis. Par bonheur pour lui, Henri III put sortir à temps et courir jusqu’à Saint-Cloud, où le rejoignirent les troupes qui décampaient de la ville guisarde.

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LE COUVENT DES GRANDS-AUGUSTINS, LA PROCESSION DE HENRI III

Cependant l’Université, qui s’est jetée à corps perdu dans le mouvement de la Ligue, en souffre bientôt d’une terrible façon. Les études sont mortes, les collèges sont presque abandonnés, les écoliers peu à peu se dispersent, ceux venus de l’étranger ou des provinces sont retournés chez eux, les autres meurent de faim ou se font soldats. Élèves et maîtres cèdent la place à des troupes espagnoles casernées dans les vieux logis de la science. Les rues des études retentissent des tambours du duc de Féria, on voit dans les cours des collèges, au lieu de régents et d’écoliers, des bourgeois en train d’apprendre, sous la direction de quelques lansquenets, le maniement de la pique ou du mousquet. Les locaux non confisqués par les troupes s’emplissent de paysans des environs de Paris, réfugiés ici avec leurs meubles et leurs bestiaux.

C’est la guerre civile qui se prolonge avec toutes ses misères, c’est Paris assiégé. On a fait roi sous le nom de Charles X le cardinal de Bourbon, abbé de Saint-Germain des Prés; celui-là mort, on en veut faire un autre qui ne soit pas le Béarnais.

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JOURNÉE DES BARRICADES. LES ÉCOLES DESCENDANT A LA PLACE MAUBERT

Moines et sorbonnagres n’ayant plus à déclamer contre Henri III, «ce vilain Hérode, concierge du Louvre, marguillier de Saint-Germain l’Auxerrois et de toutes les églises de Paris, gauderonneur des collets de sa femme et friseur de ses cheveux, etc.,» donnent de toute leur fureur contre Henri de Navarre, suppôt de l’enfer, dont l’armée enserre Paris. Le conseil de la Sainte-Union pèse par la terreur comme un comité de Salut public sur tous ceux qui, par raison, par politique ou par fatigue, voudraient un accommodement. On a pendu le prudent Brisson et on menace de pendre ou daguer tout ce qui ne marche pas d’enthousiasme avec les Seize.

«Fut-il jamais tyrannie et domination pareille à celle que nous voyons et endurons? dit la Satire Menippée, composée en secret pendant cette dure période par quelques braves Parisiens qui préparent la révolte du bon sens, où est l’honneur de notre Université?

«Où sont nos collèges? où sont les escholiers? où sont les religieux étudiants aux couvents? Ils ont pris les armes et les voilà tous soldats desbauchés... Où est la majesté et gravité du Parlement?

«Avons-nous pas consommé peu à peu toutes nos provisions, vendu nos meubles, fondu notre vaisselle, engagé jusqu’à nos habits pour vivoter bien chétivement. Où sont nos salles et nos chambres tant bien garnies, tant diaprées et tapissées. Nos banquets sont d’un morceau de vache pour tout mets. Bienheureux qui n’a pas mangé chair de cheval et de chien, et bienheureux qui a eu toujours du pain d’avoine et s’est pu passer de bouillie de son vendue au coin des rues, au lieu où l’on vendait jadis les friandises de langues, caillettes et pieds de mouton, et n’a pas tenu à M. le légat et à l’ambassadeur d’Espagne que n’ayons mangé les os de nos pères!...»

Et quand tout fut terminé après tant d’années d’agitations sanglantes, quand le roi Henri ayant en quatre années de chevauchées conquis son royaume, ayant prononcé son abjuration à Saint-Denis et reçu la sainte-ampoule à Reims, eut définitivement vaincu la Ligue, quand ses troupes entrèrent dans Paris ruiné, affamé, dépeuplé, livré à bon prix par ce même Brissac de la place Maubert, ce fut encore au quartier des Écoles que se montrèrent quelques dernières velléités de résistance.

Le Béarnais tant de fois maudit s’en allait à Notre-Dame, au milieu des acclamations, les trompettes sonnant l’allégresse, les grosses cloches mises joyeusement en branle, pendant que par la ville des magistrats avec hérauts et trompettes couraient de carrefour en carrefour, proclamer une amnistie générale. Au bruit, le quartier de l’Université s’émut, quelques enragés ligueurs prirent leurs mousquets et même firent mine de commencer une barricade devant Saint-Yves; Hamilton, le curé de Saint-Cosme, sortit la pertuisane au poing, le capitaine Crucé réunit une douzaine de ses vieux compagnons, et courut pour se saisir de la porte Saint-Jacques, mais ils virent bientôt que tout était fini, que le sentiment général de Paris, fatigué et désabusé, était contre eux et qu’ils allaient être écrasés au premier choc. La proclamation de l’amnistie les rassurant sur leur sort, ils jetèrent les armes et rentrèrent chez eux. La Ligue avait vécu.

Le XVIIᵉ siècle commençant trouva la plupart des collèges mal remis encore des suites de la longue guerre civile. La Sorbonne confuse avait fait sa soumission au roi; elle était en lutte alors avec les jésuites dont les établissements prospéraient, et qui accaparaient les faveurs de l’aristocratie. Quelques-uns des collèges, tombés en décadence et couverts de dettes, n’avaient plus que quelques boursiers, six ou huit et même moins. Plusieurs, par mauvaise administration, ne pouvaient même plus subvenir à l’entretien de ces quelques boursiers, ni réparer les bâtiments non entretenus depuis longtemps et tombant en ruines.

Il advint plus d’une fois que le Parlement dut supprimer momentanément les bourses pour laisser certains collèges obérés rétablir leurs finances. Des désordres et des abus de toute sorte aggravaient encore cette décadence. Des parties de collèges étaient louées à de la populace aux mœurs peu recommandables et d’un contact dangereux pour les étudiants. Certains régents ayant gardé le goût des armes, étaient devenus de véritables bretteurs, et l’on revit, jusque sous Louis XIII, des étudiants tirelaines s’en aller le soir attendre en quelques mauvais carrefours, le passant attardé pour le détrousser et tirer de sa poche de quoi payer le vivre et la débauche.

Délaissant l’étude dont il n’était pas toujours besoin pour obtenir grades et diplômes, que délivraient volontiers des docteurs aux oreilles de qui quelques bons écus sonnaient mieux qu’un peu de science, messieurs les écoliers, bottés et éperonnés, traînant l’épée comme des soldats, s’en allaient mêlés aux pages et aux laquais par la ville, cherchant et faisant naître au besoin les occasions de désordre, profitant de toutes les cohues pour commettre mille insolences et se permettre mille avanies, s’attaquant aussi bien aux femmes et filles des bourgeois qu’à leurs bourses.

La recrudescence de vogue de la foire Saint-Germain sous Henri IV leur fournissait ces occasions d’un désordre agréable ou profitable. Toute l’aristocratie, les seigneurs de la cour et le roi lui-même, accouraient aux divertissements, amenant une suite nombreuse de pages et de laquais dans la cohue bruyante. Les soirées de la foire de 1605 furent particulièrement troublées. L’Estoile, dans son journal, rapportant les excès commis aux tripots de la foire et dans les rues d’alentour dit que laquais, écoliers, soldats se livraient de véritables petites batailles rangées, si bien qu’un jour, des laquais ayant coupé les deux oreilles à un écolier et les lui ayant mises dans sa poche, les écoliers furieux se rassemblèrent pour le venger, et tombant en troupes armées sur les laquais qu’ils rencontraient, en tuèrent ou blessèrent un grand nombre. Quels délicieux chanoines, quels âpres procureurs, quels étranges médecins devaient faire de pareils étudiants après de telles études!

Voyons un peu les maîtres de ces escholiers, élite intellectuelle et parfois tourbe désordonnée, jeunesse ardente qui bruit dans les vieilles rues de la Montagne savante. Parmi ces maîtres, il y a dans le cours des siècles des figures de toutes sortes, d’illustres philosophes, des gloires de l’école dont le nom rayonne à travers les siècles et d’humbles pédagogues enseignant le rudiment aux enfants, des lettrés de toute envergure, d’austères docteurs et de simples marchands de soupe, comme on dit maintenant.

Après les maîtres des écoles épiscopales, Guillaume de Champeaux, Pierre Comestor, Robert d’Arbrisselle, Roscelin de Compiègne, après Abélard entraînant son camp de trois mille étudiants sur les pentes alors plantées de vignes de la montagne Sainte-Geneviève, il y a d’autres maîtres célèbres; il y a eu au XIIᵉ siècle Jean de Petit-Pont, dialecticien et philosophe qui enseignait dans une maison bâtie sur le Petit-Pont devant le premier Petit Châtelet construit par Louis le Gros, au XIIIᵉ siècle; l’Italien saint Thomas d’Aquin, l’ange de l’école, l’auteur de la Somme; maître Albert, le mystérieux Albert le Grand des légendes, alchimiste et magicien, dont le nom est peut-être rappelé, quoi qu’on en ait dit, par la place

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LA MISE A SAC DE L’ÉGLISE SAINT-MÉDARD

Maubert ou maître Albert, s’il est vrai que faute de salle assez grande pour contenir les écoliers qui se pressaient à ses cours, il a enseigné en plein air sur cette place, alors simple terrain vague,—ainsi que faisait aussi un autre maître, Sigier de Brabant en la rue du Fouarre, quand Dante proscrit de Florence, séjournant à Paris, venait se mêler à la foule de ses auditeurs.

La Sorbonne, du bon Robert de Sorbon, fournit au XIVᵉ siècle et au XVᵉ siècle ces docteurs mêlés à toutes les intrigues politiques, à tous les événements dramatiques des époques troublées, passant du parti d’Étienne Marcel au parti du Dauphin, alliés du duc de Bourgogne ou du duc d’Orléans, condamnant Jeanne Darc et affirmant les droits du roi d’Angleterre à la couronne de France; elle nous donne ensuite ces grands docteurs lancés à corps perdu dans les âpres luttes religieuses du siècle de la Réforme. Alors le professeur quitte parfois la robe et endosse la cuirasse pour conduire les escholiers aux émeutes, mais le plus souvent il se contente, sans payer de sa personne, d’attiser le feu des querelles par la parole ou la plume. Les haines sont terribles et dans les désordres du temps trouvent le moyen de s’assouvir. Le pauvre Ramus qui enseignait la philosophie au collège de Presles, en sait quelque chose, lui qui sous prétexte de religion fut en réalité dagué en l’honneur d’Aristote, par des assassins que lui envoyèrent des docteurs rivaux.

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ÉBATS D’ÉCOLIERS AU MOULIN DES GOBELINS

Mais c’est aussi le siècle de la Renaissance des lettres, de l’antiquité retrouvée, de la diffusion des sciences et des lettres antiques par l’imprimerie; et ce sont des professeurs de Sorbonne qui ont introduit l’imprimerie en France et favorisé l’établissement des premiers ateliers sur la Montagne des études. Guillaume Fichet, recteur, et un professeur de la nation d’Allemagne appelèrent à Paris, en 1569, trois imprimeurs de Bâle et dans les bâtiments de la Sorbonne installèrent les premières presses parisiennes, sous la surveillance officielle de la Sorbonne.

Au collège de France, collège royal pour l’avancement des sciences fondé par François Iᵉʳ, professe Guillaume Budé, le savant helléniste et nombre d’autres maîtres éminents.

On trouve dans les collèges des maîtres qui sont durs et sévères à l’écolier, mais qui impriment une bonne direction aux études et donnent, par cette rigoureuse discipline, une forte et grave éducation. On y trouve des humanistes pédants et doux très aimés, et aussi des principaux qui sont tout le contraire, qui se moquent au fond des lettres et des écoliers, d’âpres fonctionnaires que l’on peut accuser de conduire leurs collèges avec rapacité, de ne pas pourvoir aux vacances des chaires de professeurs pour s’en appliquer les traitements, et même de se livrer au commerce des grades enlevés à coups de pistoles.

Richelieu, grand maître de la Sorbonne, apporte de l’ordre dans cette Université si profondément troublée par un siècle de bouleversements. Dans l’antique maison de Sorbonne, reconstruite par lui, siègent les docteurs en bonnet carré, les terribles ergoteurs que les aspirants aux grades n’abordent qu’en tremblant. Qu’une belle perruque sous ce bonnet carré complète bien les graves personnages et leur prête de la majesté!

Le jansénisme plus tard viendra, dans le grand siècle régulier, apporter quelques rumeurs discrètement adoucies des querelles religieuses d’antan. Rollin, le bon et illustre principal du collège de Beauvais, recteur de l’Université, est janséniste, et la lutte qu’il doit soutenir se termine par son expulsion au milieu des larmes de tout le personnel de son collège, maîtres et élèves.

Tous ces collèges du moyen âge, de petit et de haut enseignement, les uns prenant les écoliers enfants, après les écoles de paroisses, dès le commencement de leurs études comme nos collèges d’aujourd’hui, les autres simples nids de boursiers venant dans les collèges de plein exercice conquérir leurs diplômes et se faire recevoir maîtres ès arts, licenciés, docteurs, disparaissaient peu à peu dans le cours des deux derniers siècles.

Les collèges de moindre importance furent absorbés par les grands. En 1763, une réforme générale de l’Université décida la suppression des derniers petits collèges et ne conserva que dix établissements: la Sorbonne, Louis le Grand, Lisieux, Cardinal Lemoine, de la Marche, des Grassins, d’Harcourt, de Montaigu, de Navarre et des Quatre Nations. Les bourses et les titres de quelques-uns se maintenaient encore, mais leurs boursiers appartenaient à ces dix collèges. La Révolution ne trouva que ceux-là en exercice.

On sait que Louis le Grand subsiste, que d’Harcourt est devenu Saint-Louis et que le collège de Navarre, réuni à Tournai et à Boncourt, est aujourd’hui l’École polytechnique.

Ces collèges, prospères pour la plupart, avaient reconstruit leurs vieux bâtiments du moyen âge ou les avaient transformés au XVIIIᵉ siècle. Ils n’en étaient pas plus beaux ni plus gais, loin de là! Chez quelques-uns, tristes geôles aux cours sombres enserrées de plus en plus dans les grandes bâtisses et les maisons surélevées, la Révolution eut peu à faire pour les changer en prisons.

La Sorbonne, ce vieux collège de théologie du temps de saint Louis, ayant fait sa soumission au roi Henri et désavoué publiquement et solennellement tout ce qu’elle avait pu dire et faire au temps de la détestable rébellion de la Ligue, était rentrée en grâce. On reconnut l’insuffisance de ses vieux bâtiments, et le cardinal de Richelieu, qui était proviseur ou grand maître élu de la Sorbonne depuis 1622, en entreprit la reconstruction sur un vaste plan, en s’agrandissant aux dépens de quelques petits collèges voisins. Un quadrilatère de bâtiments solennels et tristes enferma une vaste cour, au fond de laquelle s’éleva l’église, monument d’un style à la fois noble et solennel, élégant et sévère qui semble bien cadrer avec la figure du grand cardinal. L’édifice est de l’architecte Jacques Lemercier, la première pierre en fut posée par Richelieu le 15 mai 1635.

La coupole qui surmonte l’église lui donne malgré ses recherches d’élégance une lourdeur triste qui va bien aussi au caractère de ce temple de la théologie scolastique, antre antique de la fameuse Thèse Sorbonnique, grande et petite, couronnement de dix ou douze ans d’études, disputes et argumentations. Cette épreuve décisive durait treize heures pendant lesquelles «sans boire ni quitter la place» le patient, avant de recevoir son bonnet de docteur en Sorbonne, devait tenir tête à tous les docteurs et ergoteurs de la maison se relayant de deux heures en deux heures pour l’assaillir, l’attaquer de tous les côtés, le retourner de toutes les façons.

Jusqu’à la Révolution, la cloche de la nouvelle Sorbonne, comme celle de l’ancienne, sonne le couvre-feu pour le quartier des Écoles. Villon le dit:

... Je ouys la cloche de Sorbonne Qui toujours à neuf heures sonne...

ce qui n’empêchait guère messieurs les clercs d’occuper leurs soirées autrement qu’à repasser leurs cahiers et n’assurait point la tranquillité des carrefours.

Le terrible cardinal restaurateur de la Sorbonne a son tombeau dans cette église, un mausolée de marbre, édifié sur les dessins de Le Brun en 1694, avec son effigie sculptée par Girardon. Et la coupole de Richelieu continue de planer sur la Sorbonne moderne encore une fois renouvelée et agrandie, en train de pousser sur la vieille Montagne des Études.

Une autre coupole et un édifice d’un style moins sévère rappelle un autre cardinal tout en donnant l’hospitalité à une fondation de Richelieu. C’est la coupole du collège des Quatre-Nations aujourd’hui palais de l’Institut, siège de l’Académie aux quarante fauteuils, créée par le grand cardinal ministre, auteur de tragédies rimées moins fortes que les drames réels de l’histoire où il mit la main.

Par son testament de 1661, le cardinal Mazarin légua une forte somme, dont deux millions affectés à la construction, pour la fondation d’un collège Mazarin destiné à donner l’éducation à soixante gentilshommes des provinces de Pignerol, d’Alsace, de Flandre et de Roussillon. Les terrains de l’hôtel de Nesle furent achetés; avec un tas de vieux bâtiments souventes fois rafistolés et d’une si pittoresque vétusté, on jeta bas la porte de Nesle et aussi la vieille tour qui allait si bien à ce côté de Paris, cavalièrement plantée là comme une aigrette sur un casque, et bientôt, transformant radicalement ce vieux quartier à la pointe du Pré-aux-Clercs, tels des alexandrins pompeusement alignés succédant à des vers pittoresques de ballades à la Villon, s’élevèrent les bâtiments en hémicycle, les pavillons d’angles à grands toits, la façade à fronton et la coupole du collège des Quatre-Nations. Cette coupole, c’était la chapelle au milieu de laquelle, comme Richelieu à la Sorbonne, reposait Mazarin dans un riche mausolée sculpté par Coysevox, transporté maintenant au Louvre.

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ANCIENNE BIBLIOTHÈQUE SAINTE-GENEVIÈVE

Sur la gauche et juxtaposés aux constructions du collège s’élevèrent en même temps les bâtiments de la Bibliothèque Mazarine, collection formée par les soins de Gabriel Naudé, ancien bibliothécaire de Richelieu, laquelle, première bibliothèque ouverte au public à Paris, avait durant la vie du cardinal occupé d’abord l’hôtel en pierres et briques du coin des rues Vivienne et Neuve-des-Petits-Champs et s’était logée ensuite en de nouvelles galeries construites au-dessus des chevaux de Son Éminence, sur l’emplacement occupé par la Bibliothèque nationale actuelle.

Les livres du cardinal, augmentés de beaucoup d’autres, sont encore aujourd’hui dans les bâtiments grisâtres de la Bibliothèque Mazarine, au fond des cours graves et silencieuses, si complètement en dehors du courant bruyant de la vie moderne.

La Révolution ferma ce collège de gentilshommes et l’utilisa comme tant d’autres en prison. A côté de cette prison, dans les bâtiments où siègent aujourd’hui les quarante, tint séance pendant quelque temps le comité de Salut public, terrible prédécesseur des Académiciens d’aujourd’hui.

M. Cocheris rapporte qu’alors, au plus fort de la Terreur, un prêtre proscrit caché dans une chambrette de l’édifice, dit chaque jour sa messe juste au-dessus de la salle où siégeait le terrible comité.

En 1795 on plaça ici l’École centrale, que vint remplacer peu après l’École des Beaux-Arts, l’édifice s’acheminant peu à peu vers sa définitive destination. Napoléon enfin, en 1806, l’attribua à l’Institut de France. Ainsi Mazarin donnait l’hospitalité à Richelieu et l’Académie Française depuis tant d’années vagabonde et jusqu’ici se réunissant en des locaux peu en rapport avec sa dignité, trouvait enfin un domicile.

Tout a bien changé aujourd’hui dans l’antique ville de l’Université, les transformations du XVIIIᵉ siècle, le grand ouragan de la Révolution et enfin les démolitions de notre époque ont tout bouleversé. Les écoliers de toute nation écoutant les maîtres en la rue du Fouarre, assis sur des bottes de paille, nous semblent aussi loin que les Mèdes et les Perses.

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LA SORBONNE

Et cependant il est encore sur la Montagne de science, dans les vieilles rues laissées à l’écart dédaigneusement par les grandes voies modernes, beaucoup de ces noires maisons, aux façades plus ou moins modifiées, se cachant un peu honteuses parmi les bâtisses neuves, il est de vieilles pierres qui ont vu les maîtres d’autrefois, les longues robes noires des docteurs, les bonnets des sorbonnagres, les surcots râpés, les souquenilles rapiécées des boursiers, et qui peuvent se rappeler les tumultes des écoliers courant assiéger l’abbaye de Saint-Germain des Prés, les moines et les écoliers, salade en tête, arquebuse à la main, descendant aux barricades du XVIᵉ siècle ou aux émeutes de la Fronde, comme plus tard des étudiants et des polytechniciens sont allés aux barricades de 1830 et de 1848.

Avant de loger les étudiants de Gavarni et de Murger, apprentis médecins ou notaires, professeurs, avocats et pharmaciens, ces vieilles maisons tant de fois rafistolées ont abrité d’innombrables générations d’écoliers, dont les habits et les idées, les goûts et les enthousiasmes, et les mœurs aussi, varièrent beaucoup plus qu’elles. Néanmoins, les coins ayant gardé un peu la physionomie du Quartier Latin deviennent très rares; il subsiste à peine, respecté par le boulevard Saint-Michel, un petit morceau de la rue de la Harpe qui montait à la porte Saint-Michel, un peu de la rue Saint-Jacques et des débris de rues çà et là.

Sont restés plus intacts les entours de Saint-Séverin et de Saint-Julien le Pauvre, la rue de la Huchette, la rue de la Parcheminerie qui tire son nom du dépôt des parchemins que l’Université allait acheter au Landit, la rue Hautefeuille aux belles tourelles, la rue Serpente, quelques ruelles du quartier Saint-André-des-Arts.

D’autres ruelles noires et sinistres se retrouvent encore, rues de populace, autour des anciennes écoles de Médecine, débouchant sur la place Maubert transformée, qui voit en ce moment de grandes maisons de rapport confortables et bourgeoises remplacer les antiques bâtisses des XVᵉ et XVIᵉ siècles tombées en misère.

Après la grande expropriation révolutionnaire de tous les édifices religieux ou scolaires du quartier, la désaffectation des églises, couvents, chapelles, collèges, et la démolition qui fut ensuite le sort de la plupart de ces édifices, vinrent, pour donner le dernier coup à ce qui avait pu échapper, les grands travaux d’édilité de notre époque. Le boulevard Saint-Michel traversa inflexiblement tout un quartier de vieilles rues serrées; par bonheur le palais des Thermes et l’hôtel de Cluny ne se trouvèrent point sur son passage, car il les eût sans pitié renversés. La rue des Écoles et le boulevard Saint-Germain ensuite firent non moins rigoureusement leur trouée à travers tout ce qui se trouva sur le tracé arrêté, bicoques quelconques ou édifices intéressants. Pendant qu’on y était on opéra même des trouées à droite et à gauche de la voie, achevant sans nécessité des édifices entamés comme les sauvages égorgent des blessés sur un champ de bataille. Ainsi disparurent la tour de la Commanderie de Saint-Jean de Latran et l’église Saint-Benoît, de même que la rue Soufflot fit disparaître les derniers débris du couvent des Jacobins et les ruines de l’antique Parloir aux Bourgeois, annexe de leur réfectoire.

Quelles traces retrouverait-on aujourd’hui des vieux collèges? Bien peu de choses, tant de restes vénérables, de débris artistiques doublement précieux, qui avaient survécu aux coups violents de la Révolution ont été perdus par négligence, abandonnés à la spéculation, au vandalisme privé, ou bien ont été abattus par le vandalisme officiel, par le pic et la pioche des démolisseurs administratifs. Les sectateurs de l’inflexible ligne droite, gens sans pitié ni merci, les sacrifiaient pour des rues qui auraient certes gagné à s’infléchir un peu, pour des boulevards d’une aride monotonie, qui n’ont pas consenti à s’orner de monuments précieux par leurs souvenirs ou par leurs mérites artistiques.

A part les deux dômes des cardinaux, on retrouve difficilement trace des bâtiments universitaires d’antan. L’École polytechnique conserva presque jusqu’à nos jours la vieille chapelle de Navarre et le grand bâtiment gothique de la Bibliothèque qui lui faisait pendant de l’autre côté de la cour; ces débris ont disparu il y a une trentaine d’années. Il reste dans l’ancienne rue des Sept-Voies, aujourd’hui rue Valette, le collège de Fortet, maison particulière, une façade du XVIIIᵉ siècle du collège de la Mercy, rue des Carmes la chapelle des Irlandais; dans la rue de Bièvre, une statuette de saint Michel au-dessus d’une porte indique l’entrée de l’ancien collège Saint-Michel ou de Chanac dont le cardinal Dubois fut boursier...

On peut retrouver quelques maisons pour la plupart sans caractère extérieur qui ont appartenu à d’autres collèges, mais ce sera tout, avec la chapelle du collège Mignon, rebâtie en 1749, et la belle chapelle du collège de Beauvais.

Le local de la vieille école de médecine, rue de la Bucherie, à l’angle de la rue du Fouarre, existe encore en partie. La vieille maison achetée aux Chartreux au XVᵉ siècle fut modifiée et agrandie au XVIIᵉ siècle; elle eut alors une certaine décoration extérieure sur la cour, des frontons et des sculptures. A l’intérieur on y trouvait une grande salle décorée des portraits des doyens, local pour les assemblées de la Faculté, les élections et les examens, une rotonde d’amphithéâtre terminée en coupole, des salles de cours, etc... Les vieux bâtiments aux ogives gothiques sont aujourd’hui transformés en lavoirs et en logements. A côté c’est encore pis, car la coupole abrite une maison honteuse.

Cette installation, très belle pour un lavoir, médiocre pour la Faculté de médecine, fut abandonnée peu avant la Révolution pour les bâtiments construits en face du couvent des Cordeliers, édifice à l’antique, comme un temple grec et qui figure, comme on l’a dit, plutôt un temple à Esculape qu’une école de médecine.

Le fameux Pré aux Clercs, champ de promenade que les escoliers considéraient comme leur propriété et qu’ils prétendaient leur avoir été concédé par Philippe-Auguste, s’étendait sur d’immenses espaces le long de la Seine à peu près jusqu’à l’Esplanade des Invalides actuelle. Le mur de Paris aboutissant à l’aile gauche du palais de l’Institut avec la tour de Nesle et sentinelle sur la berge, la campagne commençait là. Il n’y eut d’abord de ce côté aucune construction dans les prairies d’où surgissaient à peu de distance les murs crénelés et les flèches de l’abbaye de Saint-Germain, puis au XIVᵉ siècle s’éleva le séjour de Nesle, dépendance contenant les écuries et divers bâtiments de service du grand hôtel de Nesle intra muros.

Le Pré aux Clercs se subdivisait en deux parties: le petit pré, objet des perpétuelles contestations entre les moines et l’Université, était un champ irrégulier

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COUR DE L’ANCIENNE ÉCOLE DE MÉDECINE, RUE DE LA BUCHERIE. ÉTAT ACTUEL

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ORGANISATION DU CONSEIL DES SEIZE, AU COLLÈGE FORTET (aujourd’hui rue Valette, 21)

circonscrit d’un côté par le séjour de Nesle et sur les autres faces par la Seine, par le fossé de l’abbaye, maintenant rue Jacob, et par la Noue ou petite Seine, le canal fournissant l’eau des fossés abbatiaux, et représenté maintenant par la rue Bonaparte. Le grand pré aux Clercs, de l’autre côté de la petite Seine, étendait au loin ses vallonnements herbeux, verdoyants ici, pilés là-bas, coupés d’oseraies et de saulaies sur les berges, déboulant en pente jusqu’aux roseaux. Ce n’était pas une promenade régulière, bien peignée comme nous les arrangeons maintenant, c’était la nature libre et fleurie à son gré, des champs d’herbe drue pour les jeux, des sentiers serpentant capricieusement dans le vert ou se perdant aux endroits battus par la foule. Des lignes de peupliers fournissaient l’ombrage, et abritaient çà et là des cabarets de campagne; sur la rive passaient les gros chevaux de halage pour la nombreuse batellerie qui égayait la Seine.

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LES ÉCOLIERS PÊCHANT LE POISSON DE L’ABBAYE DE SAINT-GERMAIN

Le petit pré aux Clercs, outre les bagarres entre écoliers et moines, vit aussi se dérouler quelques scènes de l’histoire parisienne. Le champ clos de l’Abbaye, la lice des combats judiciaires, entamait un peu ce pré; le 30 mai 1357, pendant les troubles de la commune de Paris, après la prise du roi Jean à Poitiers, le roi de Navarre, allié d’Étienne Marcel, s’en vint sur un échafaud ou tribune, préparé sur les murs de l’abbaye pour le roi de France quand il venait assister aux duels judiciaires, parler aux Parisiens rassemblés dans le petit pré au nombre de plus de dix mille. «Moult longuement sermonna et tant que l’on avait dîné par Paris quand il cessa,» disent les grandes Chroniques de Saint-Denis. Charles le Mauvais, roi de Navarre, essayait de tourner les Parisiens à son parti, comme Marcel et les meneurs n’y étaient déjà que trop portés.—«Contre le roi ni contre le duc (le Dauphin Charles, duc de Normandie) il ne dit rien apertemment, toutefois dit-il assez de choses déshonnêtes et vilaines par paroles couvertes.»

Comme dans tous les temps de révolution, on «haranguait» beaucoup en ce temps et sans parler de tous les discoureurs aux séances des états, aux assemblées de l’Université, on vit le duc de Normandie, pour essayer de ramener les Parisiens au parti royal, s’en aller en janvier 1358, avec sept ou huit hommes seulement, haranguer à cheval le peuple convoqué aux Halles. Pour contre-balancer l’effet de cette harangue sur le populaire presque retourné, le prévôt des marchands organisa une autre réunion—réunion publique contradictoire, comme on dirait maintenant—à Saint-Jacques de l’Hôpital et fit parler dans cette séance tumultueuse l’échevin Toussac, lequel parla si bien que les gens du parti opposé durent se taire ou se retirer. Et peu après, en février, Étienne Marcel ayant fait massacrer sous les yeux du Dauphin les maréchaux de Champagne et de Normandie, monta à son tour haranguer d’une fenêtre de la maison aux piliers, le peuple couvrant la grève, «moult grand nombre de gens armés» qui l’approuvèrent et l’acclamèrent.

Le grand pré aux Clercs, théâtre des ébats de la gent universitaire, fut jusque sous Louis XIV la promenade favorite des Parisiens, quelque chose comme le Bas-Meudon du moyen âge, un Bas-Meudon que l’on avait à sa porte, à proximité de tous les quartiers centraux, de cette population que l’agrandissement démesuré de Paris force aujourd’hui, pour apercevoir un peu de verte campagne, à entreprendre un véritable voyage.

Au temps de la Réforme, le Pré aux Clercs joua son rôle dans les troubles. Tout Paris s’en allait aux belles soirées d’été respirer l’air frais dans ces prairies gracieusement baignées par la Seine, dans le paysage si magnifiquement encadré, vers le couchant, où tourne la rivière, par de jolies collines verdoyantes, et de l’autre côté par le hérissement superbe de la grande ville silhouettant ses tours innombrables et ses clochers, le vieux Louvre, l’île du Palais, la montagne Sainte-Geneviève, les abbayes, et couvrant la Seine de ponts étranges chargés de maisons.

Quelque soir des calvinistes et des écoliers à la promenade commencèrent à chanter les psaumes de David mis en vers français par Clément Marot; on écouta d’abord leurs chants avec curiosité, puis les écouteurs entraînés se mirent à chanter aussi; le fait se reproduisit et l’on vit bientôt chaque soir tous les promeneurs, formés en longs cortèges, parcourir le pré au chant des psaumes. Des seigneurs de la cour, avec eux Antoine de Bourbon, le roi de Navarre, et la reine, s’en vinrent plusieurs fois de suite écouter ces chants et même faire leur partie dans le chœur. Les catholiques se plaignirent et sollicitèrent des ordres du roi pour faire cesser ces promenades chantantes, qui menaçaient d’être bientôt une occasion de querelles et de désordres.

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COUPOLE DE L’ANCIENNE ÉCOLE DE MÉDECINE, RUE DE LA BUCHERIE, ÉTAT ACTUEL

C’était en 1558, l’année que les étudiants eurent encore maille à partir avec l’abbaye. On sait que les écoliers, excités par Ramus, prétendant que les moines avaient tiré sur eux des coups de fauconneaux du haut de leurs remparts, brûlèrent quelques maisons du pré. Pour ce fait d’incendie, un écolier huguenot, Baptiste Croquoison, fut brûlé au Pré aux Clercs et l’on n’obtint pour lui que la grâce d’être étranglé sur le bûcher.

A cette époque déjà la rue de Seine et quelques ruelles s’intercalaient entre la porte de Nesle et le Pré aux Clercs et rejoignaient le faubourg Saint-Germain, formé entre le rempart, l’abbaye et le chemin de Vaugirard. En ce naissant faubourg Saint-Germain habitaient beaucoup de huguenots, et ceux-là seulement des seigneurs huguenots venus à Paris pour les noces d’Henri de Navarre, qui se logèrent chez leurs coreligionnaires du faubourg, échappèrent à la Saint-Barthélemy.

Certaines maisons du faubourg étaient particulièrement signalées à la haine des catholiques, les protestants s’y réunissaient pour des cérémonies religieuses et, à l’occasion, pour des conciliabules politiques. Des catholiques ardents, des écoliers rôdant en quête de tumultes, surprirent plus d’une fois le secret de ces réunions. Alors des foules ameutées assiégeaient ces maisons protestantes, tuant et pillant, aidées par les archers du guet accourus au bruit, lesquels traînaient aux prisons les malheureux huguenots hommes ou femmes, échappés à la populace.

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TOURELLE DES CHARTREUX

Quelquefois les catholiques avaient affaire à forte partie, en cette petite Genève comme on appelait la rue des Marais, maintenant Visconti, au petit Pré aux Clercs, qui était un véritable centre protestant, et où certaines maisons communiquaient entre elles par des passages secrets pour faciliter les évasions en cas d’alerte. A l’attaque de la maison d’un sieur le Vicomte, deux gentilshommes chargèrent avec une telle furie les assaillants qu’ils les mirent en déroute, ce qui permit aux protestants assemblés de s’échapper. Seul le maître de la maison fut pris et envoyé avec sa famille pourrir dans les cachots du Châtelet.

Une autre fois, et pourtant dans un moment d’accalmie des querelles religieuses, les protestants, rassemblés en la maison d’un sieur de Longjumeau, furent assaillis par une bande d’écoliers et subirent un véritable siège, qui, devant la rude défense des assiégés, se changea en un blocus. Au bout de quatre jours, la maison ayant brèches ouvertes et se trouvant à moitié démolie, les protestants affamés, après avoir en vain réclamé secours au Parlement, après avoir courageusement ferraillé, profitèrent d’une négligence des assaillants pour s’ouvrir une issue par laquelle ils eurent la chance de battre en retraite, emmenant leurs blessés, mais laissant quelques morts.

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LE PRÉ AUX CLERCS (XVIᵉ SIÈCLE)

Le Pré aux Clercs fut occupé par l’armée d’Henri IV en 1589, lorsque le roi tenta d’enlever Paris par une surprise qui ne réussit point. Les guerres civiles et le siège qui les termina amenèrent la ruine et la dévastation des faubourgs. Quand la tranquillité revint, des rues nouvelles se créèrent rapidement au bourg Saint-Germain.

Une circonstance hâta la fin du petit Pré aux Clercs. Marguerite de Valois, épouse divorcée de Henri IV, rentrée à Paris et logée à l’hôtel de Sens, voulut se construire un palais sur la rive gauche de la Seine, en face des Tuileries de sa mère Catherine. Sur la rue de Seine s’éleva bientôt un assez vaste hôtel de pierres et briques dont le pavillon central, terminé par un lanternon, comme le montre le plan de Méryan, donnait juste en face de la vieille porte de Nesle. Ce pavillon existe encore dans la cour du numéro 6 de la rue de Seine actuelle.

Derrière, sur les terrains du petit Pré aux Clercs et d’une partie du grand Pré, s’étendaient des jardins au milieu desquels la reine Margot installa en 1609 une communauté de moines Augustins, «les Augustins déchaussés de la reine Marguerite» dans une petite chapelle, dite chapelle des Louanges, dont le dôme fut la première coupole construite à Paris. «La reine voulut, dit Dulaure, que ces moines chantassent jour et nuit sans discontinuer de deux en deux, en se relevant d’heure en heure, à la louange du Seigneur, des hymnes et cantiques sur des airs modernes qui leur seraient prescrits. Elle exigeait, en outre, que ces frères, chanteurs éternels, ne sortissent jamais du couvent, ni eussent aucune communication avec les séculiers.»

La reine Margot ainsi faisait faire ses pénitences par d’autres. Après quelques années de plain-chant, trouvant la pénitence suffisamment faite, ou fatiguée de la musique des pauvres moines, elle les expulsa sans plus de façons, les remplaçant en 1609 par des Augustins chaussés de la réforme de Bourges, qu’elle laissa à sa mort avec des constructions commencées, beaucoup de dettes et pas de ressources.

Les Augustins trouvèrent heureusement des protections, la reine Anne d’Autriche leur éleva une église dont la chapelle des Louanges forma le chœur, et elle acheva la construction de leur couvent. A la Révolution, le couvent des Petits-Augustins devint le Musée des monuments français et plus tard l’École des Beaux-Arts. Alexandre Lenoir qui rendit à l’art d’inappréciables services, avec le concours d’une commission de savants et d’artistes, véritable commission de sauvetage fonctionnant en pleine Terreur au milieu du vandalisme déchaîné, s’efforça de réunir dans ce musée les débris intéressants de tant d’édifices renversés, de superbes morceaux, monuments artistiques, tombeaux, statues, fragments divers d’un précieux intérêt historique, tout ce qu’il put enfin arracher aux démolisseurs forcenés, à travers de nombreux dangers et même au prix d’un coup de baïonnette reçu en protégeant le tombeau de Richelieu.

Au delà des Augustins un grand parc, le jardin de la Reine Marguerite, ouvert au public, s’étendait le long de la Seine jusque vers la rue du Bac. Hôtel, jardin et parc furent vendus pour payer les dettes de la reine Margot, la promenade disparut au grand déplaisir des Parisiens; des hôtels et des rues s’élevèrent plus loin même que la rue du Bac. Au commencement du règne de Louis XIV, comme on le voit sur le plan de Gomboust, il ne restait plus que l’extrémité du Pré aux Clercs, derrière la Grenouillère continuant le quai Malaquais, bordée de maisons et de cabarets, avec des chantiers de bois flotté à la suite. Peu à peu, après des aliénations successives par l’Université propriétaire des terrains, le faubourg Saint-Germain dévora tout ce qui restait de l’antique Pré aux Clercs et il n’en demeure plus, comme souvenir, que le nom de rue de Sorbonne ou rue de l’Université donné à la grande voie traversant les champs d’esbattement de messieurs les écoliers, transformés en jardins d’hôtels aristocratiques.

Notes in this chapter

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