CHAPITRE XXII. Tablettes perdues.
Reading edition
Quoique je sentisse bien que tout ce que j'avois dit au commis pouvoit valoir ses six livres quatre sols, j'étois pourtant déterminé à faire note de cet impôt sur mes tablettes avant que de quitter la place.—Ainsi, je mis la main dans la poche de mon habit pour chercher mes tablettes.—Mon aventure peut servir d'avis aux voyageurs à venir de prendre un peu plus garde aux leurs… les miennes n'y étoient plus.—
Jamais aucun voyageur désolé n'a fait pour ses tablettes autant de train et de carillon que j'en fis pour les miennes.
«—Ciel! terre! mer! feu! m'écriai-je, appelant tous les élémens à mon secours, on m'a volé mes tablettes!—que vais-je devenir?—Monsieur le commis, de grace, mes tablettes où étoient mes remarques, ne les ai-je pas laissées échapper tandis que nous causions ensemble?»—
«Quant aux remarques, dit-il, vous en avez laissé échapper un bon nombre de fort extraordinaires.—Bon! dis-je, vous n'avez rien vu.—Il n'y en avoit que pour six livres quatre sous.—Mais les autres?—(il secoua la tête). Monsieur Leblanc, madame Leblanc,—n'avez-vous pas vu mes papiers?—La fille, courez dans ma chambre.—François, suivez-la. Il faut que j'aie mes tablettes.—Ce sont, m'écriai-je, les tablettes les plus précieuses, les plus sages, les plus ingénieuses.—Que faut-il que je fasse?—de quel côté dois-je tourner?»—
Sancho Pança, quand il perdit ses provisions et son âne, ne s'affligea pas plus amèrement.