TROISIÈME PARTIE
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I
— Mais oui, je l’aime.
S’étant fait cet aveu, Marie rougit et se pelotonna dans ses fourrures, au fond du bel automobile.
Elle allait prendre Lucien pour le conduire au Bois. Ce devait être la première sortie de son malade et c’était le vingt décembre, à onze heures du matin.
— Mais oui, je l’aime, et je suis heureuse.
Comme la sincérité rend toutes choses plus simples ! N’était-il pas naturel qu’elle l’aimât ? Depuis six semaines, elle passait son temps à l’admirer et à le plaindre.
Il lui avait raconté sa vie, son enfance timide, « une enfance à la Maurice Barrès », disait-il, et cet immense désespoir qu’il avait éprouvé quand il s’était aperçu des remords de sa mère, et tout ce qu’il avait enduré, entre le justicier et la coupable, dans cette maison d’où le pardon était exclu. Pauvre poète qui avait besoin de tendresse, qui doutait de soi, qu’un compliment habile laissait sans défense, qui s’en était allé, affamé de louanges, lire sa pièce dans l’atelier d’un Lovell !
« J’ai lu les Attendris, un soir, devant quelques jeunes gens, chez Lovell, le sculpteur. Vous le connaissez ?
— A peine », avait répondu Marie.
Puis, observant Lucien à la dérobée, elle avait ajouté :
« On prétend qu’il abandonne Paris, pour s’installer à Naples. »
Et Lucien de dire avec une parfaite indifférence :
« Ah ! vraiment ! »
Épreuve décisive !…
— Oui, je l’aime. Et il m’aime.
Il ne lui avait pas dit qu’il l’aimait, mais il passait des heures à la regarder, et certains soirs, quand, pour le sauver de la mélancolie, elle lui prenait la main, il devenait très pâle, puis très rouge, puis très pâle encore. Il avait le cœur si faible que les émotions se lisaient vite sur ses joues, et c’était à cause de ce cœur faible, de ces pommettes brillantes, qu’on l’avait accusé de se mettre du fard. Que le monde est malpropre ! Ah ! les détracteurs infâmes ! Quelle leçon elle leur donnerait !… Grâce à elle, on jouerait les Attendris, et elle les verrait ramper tous devant celui qu’ils avaient voulu salir.
— Il m’aime !
Longuement, il l’avait interrogée sur sa vie en Pologne, sur les raisons qui l’avaient poussée à quitter son pays, à étudier la médecine, à se vouer à la science au lieu de penser au mariage et à l’amour.
Elle lui avait répondu :
« Avez-vous lu Esclave de Gérard d’Houville ? J’ai peur de l’amour. Je ne veux pas être une esclave. »
Et voilà qu’elle aimait et ne se sentait pas du tout une esclave ! C’était Lucien, au contraire, qui lui appartenait. Il était son poète. Il avait besoin d’elle. Les poètes ont besoin d’une femme qui les protège contre la vie.
— Et moi ? Ai-je besoin de lui ?
Dans la vitre de l’automobile, elle se fit la moue.
Il y avait, ce matin-là, du soleil derrière la brume. Quelle douce promenade ils feraient au Bois !
— Je l’aime depuis…
Depuis quand, au fait, l’aimait-elle ? Était-ce depuis cette soirée où l’on attendait la déclaration de guerre — de cette guerre à laquelle personne à présent ne songeait plus, depuis la soirée où Lucien, parlant des batailles futures, avait dit :
« Une balle en pleine poitrine, pendant qu’on charge l’ennemi, ce serait la plus belle des morts ! »
Soudain épouvantée, Marie avait cru voir les yeux bleus clos à jamais, et elle avait exigé de Lucien qu’il lui jurât de ne plus penser à mourir.
« Jurez-le sur ce que vous avez de plus sacré !
— Je le jure, mais je ne vous dirai pas sur quoi… »
Puis, comme elle insistait, ayant compris, mais, pour la première fois, essayant d’être coquette, il avait murmuré :
« Sur notre amitié. »
Cette réponse l’avait trop émue. Leur amitié était, pour elle aussi, ce soir-là, ce qu’elle avait de plus sacré.
Donc, il fallait remonter plus loin. Sans doute l’avait-elle aimé dès l’après-midi où il lui avait raconté le sujet de sa pièce.
Comme il avait été éloquent !
Marie ne savait pas que les écrivains médiocres racontent toujours à merveille leurs œuvres.
Elle avait trouvé la conception des Attendris digne d’Ibsen. Elle avait supplié Lucien de lui prêter ou de lui lire le manuscrit. Il s’était fait prier, se disant timide et trop faible, et, quand il commença cette lecture, Marie était préparée à l’entendre : elle connaissait, elle plaignait Gérald, elle haïssait Sylvandre, elle aimait Marthe, elle redoutait le charme de Frédéric, le musicien.
Au dernier acte, elle avait pleuré, pleuré très sincèrement, pleuré à grosses larmes.
C’était affreux, ce départ de Gérald, derrière un cercueil, tandis que l’orgue retentissait des accents passionnés de Tristan.
« Un chef-d’œuvre, Lucien ! Un chef-d’œuvre ! »
Il ne l’avait pas écoutée. Il était épuisé, livide. La sueur perlait sur son front. La marque du génie était sur ce visage que Marie contemplait.
Oui ! il avait du génie, et c’était pour cela qu’elle l’aimait, pour son génie et non pas pour sa beauté. Elle l’aimait sans déchoir de son idéal : il avait du génie. On jouerait les Attendris. Ce serait un triomphe. Tout Paris en frémirait.
L’automobile déboucha sur la place de la Concorde, la traversa, passa le pont, s’engagea sur les quais.
— Vite ! vite ! se dit Marie. Ayons un plan : faut-il le forcer à m’avouer qu’il m’aime, ou vaut-il mieux que, moi, je lui dise ? Sa mère revient ce soir. Il n’y a pas de temps à perdre. S’il retombe sous son influence, il est perdu. Ah ! la méchante femme ! Quand je pense qu’elle s’est amusée à Compiègne ! On raconte qu’elle n’a pas manqué une chasse. Et Lucien espère qu’elle va lui prêter vingt-cinq mille francs. D’abord, moi, je ne veux pas. Je lui dirai que je l’aime.
Comme l’automobile s’arrêtait, Marie ouvrit la portière et sauta prestement sur le trottoir.
II
Tandis qu’elle gravissait à la hâte les deux étages, Batchano lisait, dans l’antichambre de l’appartement, un billet de François Vigier que Gertrude venait de lui remettre :
Mon bon Costi, je renonce à notre projet. Marie m’a proposé, hier, après votre départ, de conduire Lucien au Bois, en automobile. Cela vaudra mieux pour lui : la conversation d’une femme lui fera plus de bien que tous nos discours. Je vais aller à Villejuif. Excusez ce gribouillage et venez dîner à la maison : vous verrez Mme Vigier et Louise qui rentrent ce soir.
Ayant lu, Batchano resta songeur.
Ce qu’il croyait comprendre lui semblait à la fois trop grand et trop criminel.
Il n’avait pas l’âme assez forte pour suivre son Maître.
Certes ! il admirait cette faculté de s’abstraire, qui avait permis à François Vigier, après une semaine d’angoisse, d’oublier la vie en se jetant dans son œuvre. Jamais le vieillard, en effet, n’avait fourni un tel effort, une telle somme de travail. Passant chaque matinée à Villejuif, il demeurait, le reste du jour, enfermé dans son bureau, avec Jacques Duprin qui lui servait de secrétaire, enfermé, cloîtré, invisible. Certes ! Batchano s’inclinait devant cette magnifique puissance, devant cette soumission du cœur à l’esprit, mais que François Vigier, tout en affectant de se désintéresser du sort de son fils, laissât Marie et Lucien vivre en tête à tête, qu’il feignît de ne pas voir le danger que courait Marie, cette innocente, c’était trop de hardiesse ou trop d’égoïsme. Batchano protestait.
Il protestait, mais n’osait intervenir. En fait de pronostic, la certitude n’existe pas dans les cas d’inversion sexuelle sans déformation apparente des organes. Or, pour guérir un inverti, il faut une femme, et si la conscience de Batchano affirmait que nul n’a le droit de risquer la perte d’un être sain pour sauver un être déchu, sa révolte se heurtait à cette pensée :
« Qui suis-je, moi, pour rappeler François Vigier au devoir ? »
La veille de ce jour, il avait dit à son Maître :
— Lucien fera demain sa première sortie, monsieur Vigier. Ne devrions-nous pas l’accompagner ? J’attache de l’importance aux émotions qu’il éprouvera au cours de cette promenade. Le moment serait bien choisi pour lui parler de l’avenir ?
Ce programme avait paru satisfaire François Vigier. Rendez-vous avait été pris. Au rendez-vous, François Vigier manquait.
— Monsieur le Docteur dînera-t-il ici ? demanda Gertrude.
— Non, répondit Batchano. Je ne suis pas libre, ce soir.
Il froissa le billet, le mit nerveusement dans sa poche, ouvrit la porte de l’antichambre et se trouva en face de Marie.
Elle le salua gaîment, puis, devant sa figure si grave, s’écria, inquiète :
— Qu’avez-vous, Docteur ?… Est-il moins bien ?
— Je ne l’ai pas vu, dit Batchano. Il s’habille. J’avais rendez-vous avec monsieur Vigier, et je suis contrarié qu’il ne m’ait pas attendu.
Marie réprima un sourire. Elle savait que Batchano devait sortir avec François Vigier et Lucien. Elle devina que Batchano était jaloux, et elle en fut contente.
— Avez-vous des nouvelles de Périclès Avrinos ? dit-elle.
— J’ai reçu une lettre, ce matin, fit Batchano. Il est toujours à Beaulieu et son amie se meurt.
— Oh ! le pauvre garçon !… Puis-je lui être utile ?
— Non. Grâce à vous, il n’a besoin de rien. Adieu ! Faites mes amitiés à Lucien et prenez garde qu’il ne s’enrhume.
— L’automobile est chauffé, répondit Marie, et, tout à coup, elle se demanda si elle ne devait pas inviter Batchano à les accompagner. Mais elle pensa :
« Mme Vigier revient ce soir… »
Et, très vite, elle dit :
— Ne restez pas dans ce courant d’air, monsieur Batchano. Mes amitiés à votre femme.
Puis elle entra dans l’appartement.
— Eh bien ! Gertrude, monsieur Lucien est-il prêt ?
— Je vais voir, fit Gertrude qui regardait Marie avec tendresse, car Gertrude, quelques jours auparavant, avait dit à la cuisinière :
— Le concierge est un malpropre. Si monsieur Lucien était pour les hommes, est-ce qu’il courtiserait cette gentille demoiselle qui vient de me donner encore un louis à propos de rien !
III
Gertrude avait à peine disparu dans le couloir que Lucien entra dans l’antichambre par la porte du salon.
Il avait traversé cette pièce pour se regarder dans les miroirs. Marie avait obtenu de lui qu’il exilât de sa chambre la grande glace, et Lucien, ce matin-là, tenait à juger de l’ensemble de sa toilette. Elle était simple et digne d’un sportsman dont l’épaule aurait été brisée par quelque accident de chasse.
Son chapeau rond, en feutre noir, descendait bas sur la nuque ; un grand manteau, à longue pèlerine, dissimulait l’écharpe qu’il devait porter encore ; son pantalon était haut retroussé sur des bottines lacées et fortes.
Il se trouva correct et en beauté. Il avait les yeux clairs, la peau fraîche. Il paraissait un peu maigre sous ses amples vêtements, mais ce n’était pas pour lui déplaire. Quand il ôtait son chapeau, cette maigreur des joues et sa nouvelle coiffure donnaient plus de puissance à son large front.
A propos de cette coiffure, Lucien et Marie avaient eu presque une querelle. Lucien voulait rétablir la frange, Marie s’y était opposée :
— Pourquoi copier votre père ? Soyez vous-même !
Il lui avait obéi.
Il lui obéissait en toutes choses. Il lui appartenait. Elle était celle qui croyait en son génie, son admiratrice et son juge.
Après la lecture des Attendris, elle l’avait contraint, par de justes critiques, à se remettre au travail. Chaque soir, quand elle le quittait, il corrigeait son œuvre, et le lendemain, quand Marie avait approuvé les retouches, il ne doutait plus de leur valeur. Ainsi, elle lui était devenue indispensable. Du même coup, elle avait cessé pour lui d’être une femme.
Dans la vie de Lucien, la sensualité physique tenait peu de place. Ses impulsions sexuelles étant pour la plupart d’origine cérébrale, il oubliait sa monstruosité dès qu’une idée quelle qu’elle fût occupait son esprit. Cela durait peu : il se fatiguait vite. Mais il n’était pas encore las de son amour pour la gloire, et dans cette exaltation d’orgueil qu’avaient provoquée les éloges de la jeune fille, il oubliait que les lettres de Lovell devaient l’attendre à la poste restante, que Reggie le trahissait sans doute, il ne craignait plus les fantômes du crépuscule, ni les dangereuses visites de Batchano. Il était heureux. Une inquiétude troublait parfois son bonheur : il redoutait que Marie ne vînt à l’aimer.
Que serait-ce de la sincérité de ses jugements si elle l’aimait ?
Bien qu’il chassât cette angoisse, en se déclarant à lui-même avec autorité : « C’est une intellectuelle qui ne peut s’éprendre que des œuvres ; elle n’aimait pas mon père quand elle est venue à Paris pour le rejoindre », il avait peur chaque fois que Marie prenait sa main, et cette peur de l’amour le faisait pâlir et rougir tour à tour.
Il voulait, pour son repos, que Marie restât indifférente à sa beauté, il la respectait pour que les Attendris fussent sublimes, il avait mis si haut dans sa pensée le sentiment qui l’unissait à la jeune fille, que son indignation avait été sincère, quand Marie avait osé lui offrir de lui prêter vingt-cinq mille francs, un après-midi où elle le voyait bouleversé par une lettre de Vincent. Dans cette lettre, Vincent avertissait Lucien qu’il était las d’attendre.
— Cherchons un autre théâtre ! avait dit Marie.
Mais Lucien s’était écrié que, même si l’on obtenait une lecture dans un autre théâtre, il faudrait patienter jusqu’à l’automne, et il n’avait pas de patience. Il lui fallait une revanche immédiate.
— Alors, acceptez mon argent : jamais il n’aura été mieux employé.
— Non, mon amie. Que vous au moins ne soyez pas mêlée à cette cuisine. Maman ne me refusera pas d’engager sa pension.
Et Lucien s’était hâté d’écrire à Vincent pour lui fixer la date du 21 décembre :
A cette date, je vous verserai la somme convenue, je m’y engage.
Or, aujourd’hui, 20 décembre, Mme Vigier revient de Compiègne, mais Lucien sait que sa mère a mené depuis un mois une vie agitée, élégante, coûteuse. Elle avait des dettes avant son départ. Les dettes n’ont pu qu’augmenter, et, avec elles, l’avarice.
Pourtant, il faudra demain satisfaire Vincent.
Elle est finie, cette belle époque où, du fond de sa chambre de malade, Lucien imaginait les applaudissements de Paris et lisait, dans les yeux de sa muse, les promesses de la destinée.
— Bonjour, Marie.
— Bonjour, Lucien. Dépêchons-nous. Peut-être aurons-nous du soleil.
IV
Le soleil leur fut propice.
Tandis que l’automobile gravissait les Champs-Elysées, les brumes s’entr’ouvraient au zénith, et l’Arc de Triomphe, sous les rayons couleur d’ocre, se détacha des sombres nuages qui tenaient tout l’horizon.
— Vous ai-je jamais parlé, Marie, de mon culte pour votre compatriote la comtesse Walewska ? Mais peut-être n’aimez-vous pas Napoléon ? Moi, je l’adore.
Lucien avait dit ces mots, parce qu’il était trop « artiste » pour avouer simplement la joie qu’il goûtait à revoir le ciel et les arbres, à se trouver dans cet automobile luxueux et qui glissait sans bruit. Cependant le silence et les façons de Marie l’inquiétaient.
Elle était heureuse ; elle l’avait enveloppé de fourrures, puis comme il admirait les roses qui ornaient le vase d’argent placé devant eux, entre les fenêtres de la voiture, elle avait pris la plus belle de ces fleurs et l’avait mise à la boutonnière de l’ample manteau.
Elle pensait, et ne se trompait pas, que jamais Lucien n’avait été plus séduisant.
« Même s’il n’avait pas de génie, je serais fière de lui », se disait-elle, et sous prétexte de retenir la couverture qui glissait sur leurs genoux, elle effleurait sans cesse le bras de Lucien.
— Mais si, j’aime Napoléon, répondit-elle. Quant à votre Walewska, je lui reproche d’avoir tout gâté par son mariage. Moi, je serais restée fidèle jusqu’à la mort de l’Empereur.
— En êtes-vous bien sûre ? fit Lucien.
— Tout à fait sûre ! dit-elle, en cherchant ses yeux.
— Mais, Marie, songez, reprit-il, que l’Empereur était à Sainte-Hélène et qu’elle ne l’aimait pas.
— Elle s’était donnée, Lucien, et, grâce à lui, elle avait participé à de grandes choses. Cela aurait dû lui suffire.
— Vous parlez comme une jeune fille qui n’a jamais aimé !
— Qu’en savez-vous ?
— Oh ! Marie, je vous en conjure : faites-moi des confidences. J’adore ça…
Il raillait. Elle en fut profondément blessée.
— Non, vous ne le méritez pas.
Et, montrant l’Arc de Triomphe :
— Regardez plutôt la Marseillaise. Je ne passe jamais ici sans la saluer.
— Rude était un homme immense ! affirma Lucien.
Il se détourna pour ne pas voir le chef-d’œuvre.
Que de fois Reggie ne l’avait-il pas emmené jusqu’à la Place de l’Étoile, pour « saluer » la Marseillaise !
« Irai-je aujourd’hui prendre ses lettres à la poste ? »
« Me suis-je trompée ? se disait Marie au même instant. S’il m’aimait, aurait-il parlé ainsi ? »
« Non, non, je n’irai pas ! » se promit Lucien.
« Peut-être son ironie cache-t-elle l’inquiétude d’un amour jaloux ? » espéra Marie.
« Non, non, je n’irai pas. Je ne veux pas ! c’est fini, tout cela. »
Et, se penchant vers sa compagne, il dit tendrement, à voix presque basse :
— Marie…
— Oui ? murmura-t-elle.
— Rien, fit-il. Je prononce votre nom parce que je l’aime.
— C’est le nom de Marie Walewska que vous aimez.
— C’est le vôtre. Vous ne savez pas, mon amie, combien de fois, depuis six semaines, quand vous n’étiez pas là, j’ai prononcé, comme cela, tout bas, votre nom ! Oui, le soir, quand la tristesse que vous aviez mise en fuite renaissait, toute-puissante, je disais : « Marie !… » et la tristesse s’en allait, parce que vous veniez.
— Je viendrai toujours, Lucien, quand vous m’appellerez.
C’était en vain que l’Avenue avait déployé devant eux ses perspectives, en vain que les feuilles mortes étincelaient dans les dessous-de-bois, les yeux de Marie avaient trouvé les yeux de Lucien, et Lucien avait compris.
Il allait donc la jouer, cette scène qu’il avait tant redoutée !
Marie l’aimait. Elle l’aimait, et elle était belle, pure, sincère, et, pour personne au monde, pas même pour Denise, il n’avait éprouvé autant d’affection. Elle l’aimait…
« Et, si je ne l’aime pas, c’est fini de moi. »
Pour gagner du temps, il murmura de nouveau :
— Marie…
Et il advint que sa voix, habituée aux mensonges, fut si caressante et si douce que Marie ferma les paupières, et attendit dans un émoi délicieux.
— Marie…
La voix de Lucien tremblait.
— Marie…
Elle avait incliné un peu la tête sur l’épaule. Il voyait, entre les fourrures, près de la nuque, sous l’oreille, la peau transparente et laiteuse.
« Si je ne l’aime pas, c’est fini de moi ! »
— Marie…
Il prit la petite main gantée qui retenait la couverture, et, comme cette main s’abandonnait, comme l’allée des Lacs était déserte, Lucien, tout à coup, gloutonnement, embrassa la peau laiteuse, là, sous l’oreille, près de la naissance des cheveux.
En frissonnant, Marie s’écarta de lui. Il bégaya :
— Je vous aime, je vous aime… Ne le saviez-vous pas ?
Elle le repoussa. Alors, il appuya contre sa bouche la main de Marie, et, sur la paume, à l’endroit où le gant s’entr’ouvre, il colla ses lèvres.
Marie ne pouvait parler. Ce qu’elle éprouvait était si différent de ce qu’elle avait attendu !… Elle sentait son être se disperser, se dissoudre. Elle n’avait plus de volonté, plus d’énergie, plus de conscience. C’était à la fois divin et dégradant. C’était trop.
— Je vous en supplie ! dit-elle en retirant son bras.
— Je vous aime ! fit-il, tout éperdu.
— Moi aussi, je vous aime, répondit-elle gravement.
Et elle tendit à Lucien sa main qu’elle avait dégantée :
— Prenez-la pour toujours.
Il pensa :
« S’il faut, je saurai mourir ! »
Il dit, avec émotion :
— Pour toujours, Marie, pour jusqu’à la mort !
Ils étaient arrivés au champ de courses d’Auteuil, à l’emplacement où la route traverse le pesage.
Longtemps, ils devaient se rappeler ce décor, les tribunes entre les arbres, les barrières blanches, les baraques du pari mutuel, un brasero renversé sur l’herbe boueuse.
V
— Je t’aime ! s’écria Lucien, et de quelle voix orgueilleuse !
C’était après un long baiser.
— Laisse-moi, je t’en conjure ! supplia Marie. Non, non ! laisse-moi !
Cet énervement l’humiliait. De toutes ses forces, elle essaya de se reprendre. Était-il déjà son maître ?
Par la portière ouverte, elle appela :
— Arrêtez, Marc !
Elle sortit de l’automobile.
— Nous voulons nous promener. Suivez la route. Nous vous rejoindrons au tournant de la cascade.
Puis elle s’engagea sur le sentier qui traversait le taillis.
Quand elle eut fait quelques pas :
— Il faut que je vous parle sérieusement.
— Que je vous parle… Pourquoi « vous » ? demanda-t-il.
Elle eut un geste d’impatience et dégagea le bras qu’il tenait.
— Assez d’enfantillages, Lucien ! Je ne dois pas m’habituer à vous dire « tu », parce que je désire que nos fiançailles restent secrètes jusqu’au jour où votre pièce sera jouée.
Comme il la regardait, surpris, elle ajouta :
— Vous allez comprendre pourquoi.
Elle avait un ton sec, froid et désagréable.
— Vous m’avez prié de ne raconter à personne que l’on vous demandait vingt-cinq mille francs au Grand Théâtre, et vous avez eu du chagrin quand je vous ai dit que beaucoup de gens affirmaient que Vincent ne monterait pas les Attendris sans être payé pour cela. Eh bien ! croyez-vous qu’on ne pensera pas que vous vous êtes servi de ma fortune si nous annonçons nos fiançailles au moment où l’on saura que les répétitions ont commencé ?
— Oh ! Marie, ne nous occupons pas d’argent.
— Mais comment ne pas nous en occuper ! s’écria-t-elle.
— Je vous assure, protesta Lucien, que cela m’est horriblement pénible.
Il s’était éloigné d’elle et se tenait très droit, l’air offensé.
— Je le regrette, dit Marie, sans se départir de son calme, mais j’ai l’habitude d’être franche et de traiter les affaires sans aucune sentimentalité. A vingt ans, j’étais orpheline, et je connais la vie mieux que vous, Lucien, poursuivit-elle en adoucissant sa voix. Je ne me suis jamais repentie d’avoir entendu ou prononcé des paroles précises. Dès aujourd’hui, ce que je possède vous appartient. Tout à l’heure, j’ai dit et vous avez dit : « Pour toujours ! » Ni l’Église, ni la loi, ne nous demanderont un serment qu’il nous serait plus difficile de violer. N’ai-je pas raison ?
— Si, Marie, vous avez raison. Mais rappelez-vous que j’ai ajouté : « Pour jusqu’à la mort ! »… Je n’accepterai jamais, n’ayant pas de fortune, d’être votre mari, à moins que mes œuvres ne me rapportent, je ne dis pas de quoi vivre, mais assez de gloire pour que vous soyez fière du nom que je vous aurais donné.
En prononçant ces mots, Lucien ne mentait pas. Il était au-dessus de lui-même.
Marie hésita. Puis, brusquement :
— Je suis heureuse que vous me parliez ainsi. Je méprise les hommes qui n’ont pas d’orgueil. Si je ne croyais pas en votre avenir, j’aurais honte de vous aimer seulement parce que vous êtes beau. Sans doute vous aimerais-je encore, mais je ne serais pas heureuse.
Elle se tut et contempla Lucien.
Dans la lumière dorée du dessous-de-bois, elle le trouvait si charmant, avec ce grand manteau qui l’enveloppait, qui faisait plus fin son visage, avec ce chapeau noir, enfoncé sur la nuque, et dont les bords aux lignes dures donnaient, par contraste, plus de douceur à ses yeux bleus, elle le trouvait si parfaitement aimable qu’elle se disait :
« Je mens, je serais heureuse ! »
Et lui pensait :
« Quelle épreuve va-t-elle m’imposer ? Ah ! je me sens capable de lui conquérir le monde. »
Il lui semblait qu’il la voyait pour la première fois, et il s’enivrait de cette vision.
— Ayez confiance, Marie. Depuis que je vous aime, je ne doute plus de moi.
Mais l’affreux double-sens de cette phrase le fit frémir.
— Vous ne devez pas douter de vous, dit Marie. Les Attendris sont une œuvre grande et noble, j’en suis certaine. Et voici ce que je vous propose : vous ne demanderez pas, ce soir, à votre mère, l’argent que Vincent vous réclame. Vous avez comparé votre travail, la gloire qu’il vous donnera, à ma fortune ; et vous avez eu raison. Mais puisqu’il est entendu que ma fortune vous appartient, les Attendris doivent m’appartenir, et je veux que ce soit grâce à moi qu’on les joue et qu’on les joue le plus vite possible, parce que, vraiment, j’ai envie d’être bientôt votre femme.
Elle avait dit ces mots en baissant la tête. Lucien se taisait.
Il était si pâle qu’elle eut peur.
Elle courut vers lui.
— Qu’as-tu ? T’ai-je fâché ? lui dit-elle humblement.
— Il secoua la tête.
— Nous ferons ce que tu voudras ! reprit Marie. Ce que tu voudras, mon chéri. Mais je crains que ta mère ne consente pas à te prêter cet argent. Et si elle y consentait… écoute ! je suis jalouse… Oh, mon bien-aimé ! qu’est-ce que tu as ? Parle-moi !
Elle se serrait contre lui, mais plus elle l’émouvait par sa bonté et sa tendresse, plus il sentait la lie de son passé lui monter à la gorge.
En écoutant Marie, il l’avait aimée si purement qu’il ne voulait plus qu’elle le sauvât, il s’était juré de ne pas sacrifier à sa rédemption cette femme devant laquelle peu s’en fallut qu’il ne tombât à genoux. Ah ! lui dire… lui dire… et obtenir son pardon ! Lui crier qu’elle devait fuir !
Il avait ce cri sur les lèvres. Mais, sur ses lèvres, la bouche de Marie vint se poser.
« J’ai blessé mon poète ! » se disait Marie.
Elle lui accordait cette délicatesse d’âme qui orientait ses propres pensées.
« Je l’ai fait souffrir en l’humiliant », croyait-elle, et, pour le consoler, amoureuse ingénue, elle l’embrassa profondément, comme il l’avait embrassée tout à l’heure.
Et il fut lâche, lâche et criminel, parce que, de nouveau, il la désira.
Il lui rendit ses caresses, et, quand ils eurent tous deux le vertige, après ce long, cet admirable baiser, pendant lequel il posséda Marie, comme s’il l’eût réellement prise, c’était fini ! il ne pouvait penser qu’à son bonheur, il ne put que se jurer à lui-même qu’il mourrait, le jour qu’il serait tenté de salir son corps qui ne lui appartenait plus.
Contre le grand manteau, elle se blottissait, à la fois ravie et déchue. Pour elle aussi, c’était fini !… fini, ce bel orgueil d’être libre, d’être soi. Ah ! que Lucien du moins la récompensât de ce sacrifice !
— Tu acceptes ? murmura-t-elle.
— Oui, dit-il, dans un sourire, et il ajouta, soucieux d’être sincère : Il le faut bien, puisque tu ne seras pas ma femme avant que les Attendris ne soient joués. Et tu as raison : jamais maman ne m’aurait prêté cet argent, et je ne sais pas où je l’aurais trouvé.
— Tu l’aurais trouvé, déclara Marie, mais c’est tellement plus simple que je te le donne.
Et, tout à coup, elle lui échappa :
— Au travail ! dit-elle. Nous allons rentrer en nous arrêtant au Crédit Lyonnais. Cet après-midi, tu enverras un chèque à Vincent.
— Non, fit Lucien, j’irai le voir. Je ne veux pas perdre un jour…
— Quand penses-tu que sera la « première » ?
— Cela dépend. Si la Brouille ne couvre pas les frais, on ne me jouera que trop vite.
Ils cheminaient, enlacés.
— Dirons-nous à ton père nos fiançailles ? demanda Marie.
— Il me semble que c’est dangereux, répondit Lucien, il ne serait pas juste de les cacher à maman, et elle est incapable, elle, de garder un secret.
— Mais ta mère connaît les exigences de Vincent. Comment lui expliqueras-tu ?
— Je lui raconterai que la combinaison de Femina a réussi.
— Je n’aime pas ce mensonge !
— Je ne le ferai que s’il est indispensable. D’ailleurs, maman ne s’occupera pas de moi. Le monde l’a reprise. Je crains seulement que mon père ne s’oppose à ce que l’on joue ma pièce.
— Sois tranquille, déclara Marie. Je te promets qu’il ne s’y opposera pas.
Ils aperçurent au bout du sentier l’automobile qui les attendait et qui les emporta vers Paris.
Lucien croyait vivre dans un rêve.
« Voilà mon public ! » se disait-il, sur l’avenue du Bois, en regardant les promeneurs venus en foule pour jouir du soleil.
Ce public, il le méprisa. Il était certain de le dominer. A cet instant, rien ne lui paraissait impossible.
Comme l’automobile passait près de l’Arc de Triomphe, Lucien toisa la Marseillaise, et, n’étant point ému par le souvenir de Lovell, il prit la main de Marie, la serra longuement, et tout ce que le cœur d’un homme peut exprimer d’amour, d’orgueil et de reconnaissance, il le mit dans le regard qu’il donna à sa fiancée.
Pourtant, devant le Crédit Lyonnais, un soupçon troubla sa béatitude, et, lorsque Marie lui présenta une large enveloppe, il dit gravement :
— Jurez-moi que ce n’est pas parce que vous m’aimez que vous avez confiance dans les Attendris ?
— Que tu es bête ! s’écria-t-elle. Puisque c’est, au contraire, en admirant les Attendris que je me suis mise à t’aimer.
Il ne fut pas tout à fait convaincu par cette réponse. Il reçut l’enveloppe avec une répulsion extrême, et quelques minutes plus tard, en se retrouvant dans sa chambre, après que Marie l’eut quitté et que Gertrude lui eut annoncé qu’il déjeunerait seul, son père étant retenu à Villejuif, il regretta presque les jours heureux où rien de réel n’existait pour lui, où son imagination était souveraine, où Marie était la Muse.
Il ouvrit le tiroir de sa table, y chercha le portrait de Lovell, se rendit au salon et brûla l’image de Reggie sur le feu qu’on avait allumé afin que Mme Vigier pût se chauffer à son retour.
Dans les flammes, le carton se recroquevilla. L’audacieuse figure se tordit dans un dernier spasme. Puis, ce furent des cendres. Et Lucien les contempla, longuement.
VI
Aussitôt qu’il eut déjeuné, il se fit conduire au Grand Théâtre par un fiacre dont la misérable apparence (il n’y avait pas de « taxi-auto » sur le quai Voltaire) lui rappela l’automobile de Marie et cette fortune qu’il posséderait. Il se reprocha cette pensée, car il était plein de scrupules.
Le Grand Théâtre mérite son nom par les dimensions de l’immeuble qu’il occupe, mais ce vaste édifice n’a jamais abrité que des entreprises malheureuses. On y jouait un triste vaudeville quand l’acteur Vincent s’y installa pour y voir mourir la réputation qu’il devait à l’étonnante vulgarité de son talent infiniment sincère.
N’ayant point les géniales audaces, ni le pittoresque d’Antoine, mieux qu’Antoine il savait offrir à la foule un dos maussade et les « tics » qu’il tenait de sa mauvaise éducation. Il fit fureur (c’était l’époque du naturalisme derrière la rampe) jusqu’au jour que Paris, Guitry étant venu, s’effraya de s’être tellement encanaillé. Vincent, alors, montra ce qu’il valait : à lui seul, il prétendit ramener la foule par Capus égarée, et, sur la scène qu’il loua, ne voulut jouer que les œuvres les plus ternes des derniers fidèles du Théâtre-Libre. Énergie mal récompensée ! A la fin de la seconde saison, la faillite menaçait. Pour s’en garantir, Vincent, la mort dans l’âme, accepta les services de M. le baron de Schwarz qui paya la joie d’écouter son drame Le Tournesol. Quinze soirs épuisèrent le succès de cette œuvre, et Vincent, avec de l’argent du baron, put reprendre la Brouille, l’un de ses triomphes d’autrefois. Puis ce fut Mme la duchesse d’Armanjon qui ouvrit son portefeuille, afin que « la critique connût les Soirs de Venise ». D’autres amateurs suivirent ce noble exemple. Vincent les jouait avec dégoût, les trahissait avec enthousiasme, et retournait à ses amours. Mais, gâté par l’adoration d’une séquelle de parasites, il était devenu exécrable même dans les meilleurs rôles de son répertoire. Il s’en apercevait, et, le caractère aigri, il se laissait, à tout propos, emporter par des colères folles. Gras, lourd, trapu, bouche tombante, mâchoires de brute, il avait de grands yeux naïfs, qui devenaient plus ridicules que terribles quand ils s’injectaient de sang sous l’effet de la fureur ou de l’alcool.
Tel était ce Vincent, auquel Lucien, le 15 septembre, avait apporté les Attendris.
— Je ne vois que le Grand Théâtre pour monter cela, avait déclaré Fernand d’Oriville, critique d’art et ami de Reginald Lovell.
Le même d’Oriville avait incidemment prévenu le directeur du Grand Théâtre que la mère de Lucien était riche, mais il avait omis de parler à Vincent de la situation et de la gloire de François Vigier, et cette omission provoqua une scène d’un beau comique :
— Je ne joue les débutants que s’ils me couvrent des frais, affirma Vincent lors de sa première entrevue avec Lucien.
Lucien répliqua qu’il n’était pas un débutant comme les autres, et il parla du nom de son père.
— Votre père ? qu’est-ce qu’il fait ?
Lucien, suffoqué, se perdit dans des explications embrouillées, puis se fâcha. Trois minutes plus tard, tout était rompu. Mais, le lendemain, Lucien recevait une lettre d’excuses. Les Attendris étaient couverts de fleurs. La saison de Vincent s’annonçait mal. Il avait besoin d’argent. On sait le reste.
Le fiacre s’arrêta devant les colonnes qui décorent, sans l’embellir, le péristyle du Grand Théâtre.
— Mais non ! cria Lucien au cocher. Je vous ai dit : l’entrée des artistes.
La voiture contourna un pâté de maisons, s’engagea dans une ruelle et vint buter contre le trottoir, en face d’une petite cour que Lucien traversa allégrement.
— Monsieur Vincent ? demanda-t-il au concierge.
Vincent était dans sa « loge ». Lucien parcourut un couloir obscur, plein d’embûches. Rien n’est plus difficile que de se diriger dans les coulisses d’un théâtre que l’on connaît mal. Sur les murs noircis par une antique poussière, Lucien ne distinguait que le mot silence, vingt fois répété.
Et Lucien se rappela sa première visite à cette lugubre fabrique de gloire, son respect et sa dévotion, puis son dégoût et sa rage. Aujourd’hui, il sentait contre sa poitrine le calepin où il avait glissé les billets de Marie. Alors, il s’indigna. Ce peu d’argent suffisait-il donc à lui rendre le cœur courageux ?… C’était ainsi.
Un escalier s’offrait. Lucien reconnut sa route, gravit les marches, s’approcha d’une porte sous laquelle filtrait de la lumière, frappa.
— Entrez ! dit la voix célèbre de Vincent.
La loge de l’acteur, qui lui servait par mesure d’économie — ou par goût du médiocre — de cabinet directorial, se composait de deux pièces : la première était un salon où l’on apercevait, dans un brouillard, une table encombrée de paperasses, quelques chaises, un vaste divan. L’air était lourd, sentait le tabac, le blanc gras, le cosmétique. Des rideaux de couleur douteuse indiquaient l’emplacement d’une fenêtre. Ces rideaux étaient tirés. La lumière venait des lampes attachées, comme dans la chambre de Lucien, au cadre d’une glace. Contre les murs, il y avait toute une collection de photographies. En face de la porte, Vincent se tenait debout, la croupe appuyée contre le bord de la table, les mains enfoncées dans son pantalon déformé, une cigarette pendant au coin de la lèvre abaissée.
Tandis que cet homme, fameux pour la brutalité de son accueil, ouvrait les bras à Lucien, le pressait sur son cœur et l’accablait sous le poids de sa sympathie et de sa tendresse feintes, de terribles regards, partis du fond de la pièce, tombaient sur le visiteur.
Cinq individus étaient là, les uns assis à califourchon sur les chaises, les autres vautrés sur le divan. Tous avaient cette apparence étriquée, maladive, malsaine, que donnent aux ratés de la littérature leur névrose, leur mauvaise hygiène, leurs espoirs déçus, leurs haines inassouvies. Grâce à Vincent, ceux-là avaient connu d’éphémères victoires ; grâce à lui, ils respiraient encore ces relents de coulisses qui leur étaient plus indispensables que n’est aux grands voiliers la brise du large. A quoi bon citer leurs noms ? Qui se souvient d’eux ? Ils s’aimaient les uns les autres et ils aimaient Vincent comme doivent s’aimer — férocement — les naufragés sur l’épave. Sans doute, tout à l’heure, avaient-ils tenu conseil, car la caisse du « patron » était vide. La Brouille, pour la dixième fois reprise, ne couvrait plus les frais. Il fallait trouver un sauveur ou fermer boutique. Le sauveur, c’était Lucien.
Ils le méprisèrent de toute leur âme, non que la réputation créée à Lucien par l’incident Lovell les émût : le monde des théâtres comprend toutes les curiosités, mais parce qu’ils croyaient Lucien riche et qu’ils avaient lu les Attendris. Or, si ce drame montrait des beautés de style, il avait, à leurs yeux, l’impardonnable défaut d’aller jusqu’au lyrisme et de se servir de l’éloquence. Quant au sujet :
— C’est le Mariage Blanc de Lemaître ! s’étaient-ils écriés, et ils s’indignaient du plagiat.
— La pièce ne fera pas trois représentations, affirmaient-ils.
C’était leur désir qu’elle tombât, afin que le Grand Théâtre montât aussitôt l’un de leurs chefs-d’œuvre.
Sur un signe de Vincent, les cinq hommes se levèrent et se laissèrent présenter Lucien qui ne sut trouver de compliments à leur dire. Était-il coupable d’ignorance ? Il avait quinze ans à l’époque de leur apogée.
L’un après l’autre, ils se retirèrent, non sans avoir, à tour de rôle, entraîné Vincent dans le cabinet de toilette qui s’ouvrait sur le salon par une baie dépourvue de porte.
Lucien les entendit chuchoter, mais ne comprit que les réponses que leur faisait la voix sonore de Vincent, et ne chercha pas à deviner le sens des phrases surprises.
— Dois-je lui verser aujourd’hui toute la somme ? se demandait-il, car, par son accueil trop tendre, Vincent avait mis Lucien sur ses gardes.
Il y fut bien davantage quand on présenta à sa signature un traité où il n’était pas question des vingt-cinq mille francs, et quand Vincent lui déclara qu’il lui donnerait un reçu séparé.
— Ceci est une convention entre nous, qui ne regarde pas la Société des Auteurs.
Lucien n’ignorait pas que le dédit légal pour une pièce rendue après qu’elle a été acceptée, est de trois mille francs. Que vaudrait, dans le cas d’une catastrophe, le reçu de Vincent ? Ce serait matière à querelle. Lucien ne protesta pas cependant contre le fait que la somme n’était pas mentionnée sur le traité : cela devait lui permettre de montrer ce papier à tout venant, mais il exigea des garanties.
Entrer dans le détail de ce dialogue serait fastidieux. Lucien avait de l’impertinence ; Vincent, de la grossièreté ; Lucien offrait des billets de banque ; Vincent, la gloire. Lucien fut vaincu. Il obtint l’unique avantage de verser les vingt-cinq mille francs en deux fois : dix mille tout de suite et quinze mille le lendemain de la « première ».
— Nous passerons dans trois semaines, dit Vincent qui le reconduisit, à travers le dédale des coulisses, jusqu’au seuil de la petite cour.
Lucien héla un automobile. Quand il s’y fut installé, il se sentit pris de vertige. Il avait trop abusé de ses forces. Il mit la tête à la portière. Le vent lui fouetta le visage.
— Nous allons rue de Rennes, au bureau de la poste, dit-il au chauffeur.
C’était là que devaient l’attendre les lettres de Reggie.
Mais, comme l’automobile traversait la Seine :
— Allez directement au quai Voltaire ! cria Lucien.
VII
— Mon père est-il rentré ?
— Oui, Monsieur, répondit Gertrude. Monsieur Vigier est au bureau, avec monsieur Duprin.
Lucien s’enferma dans sa chambre, et, s’étant allongé sur le sopha, commença de réfléchir.
Une scène avec son père lui paraissait inévitable.
Il n’avait pas été sans se scandaliser de l’indifférence que François Vigier lui avait témoignée durant les six dernières semaines.
— Voudrait-il me traiter comme il a traité maman ? pensait-il parfois. Il l’a rayée de sa vie et l’a séparée du monde pour qu’elle ne troublât pas son travail. Je n’existe plus pour lui, et à la fin de ma convalescence, il exigera sans doute que je m’en aille.
En vérité, Batchano et Marie avaient dissipé cette crainte en affirmant à Lucien que François Vigier ne s’opposerait pas à ce que l’on jouât les Attendris. Encore fallait-il que Lucien obtînt directement de son père cette permission, et le temps passait : dès demain, les journaux publieraient les notes du Grand Théâtre annonçant la pièce.
Or, Lucien savait que la conversation engagée sur le sujet des Attendris ne tarderait pas à dériver. François Vigier interrogerait son fils sur cette monstruosité qu’il avait avouée, qu’il avait dite sans remède, et à laquelle il avait échappé, oui ! définitivement. Du moins s’en donnait-il pour preuve sa résistance à l’impulsion qui lui suggérait d’aller chercher à la poste les lettres de Lovell. Qu’il parvînt à convaincre son père de la réalité de cette guérison, voilà qui arrangerait tout. Mais, comment l’en convaincre ? Parler de fiançailles, ne serait-ce pas éveiller chez ce grand homme que Lucien vénérait trop pour ne pas lui prêter toutes les vertus, les scrupules que Lucien lui-même n’avait oubliés que dans l’exaltation du miracle ? Ce miracle n’étonnait pas Lucien. Son infamie ne lui avait-elle pas été révélée tout aussi brusquement, le soir tragique de ses débuts ? Pourquoi le démon n’abandonnerait-il pas, comme il l’avait pris, le corps de sa victime ? Hélas ! François Vigier ne se contenterait point de cette hypothèse. Il proposerait des expériences, des épreuves auxquelles Lucien ne voulait à aucun prix se livrer. N’en connaissait-il pas l’affreuse amertume ? Non, non, point de passades, point de visites aux filles. L’image d’une fille en bas noirs, le ventre offert, nue, prête, se forma devant lui, et ce fut cette image qui le décida. Il garderait son secret. Il aimait sa fiancée. Il l’aimait de toute son âme et de toute sa chair, de tout son orgueil, de toute sa force enfin sentie, et il ne la trahirait pas.
Il se leva de la chaise-longue, enferma les quinze mille francs de Marie et le reçu de Vincent dans son secrétaire, puis tâtant dans sa poche le traité qui le liait au Grand Théâtre, il sortit de la chambre et se trouva derrière la porte du cabinet de travail juste à temps pour écouter François Vigier dire à Jacques Duprin :
— Si vous prenez un taxi-auto à la station du quai d’Orsay, vous arrivez à quatre heures à la gare du Nord.
Lucien comprit que Duprin allait chercher Mme Vigier et se rappela que Jacques aimait Louise.
« Cela fera deux mariages au printemps, se dit-il. Pauvre Renée ! »
Et il entra dans le bureau tandis que Duprin en sortait.
— Ah ! te voilà ! D’où viens-tu ? dit François Vigier qui était assis derrière la grande table.
Sans lui répondre, Lucien s’avança dans la pièce, et s’arrêta à la place qu’il occupait, le soir tragique.
— Père ! je voudrais te parler, dit-il gravement. Tu m’as promis de m’entendre quand je serais prêt à être sincère.
Alors François Vigier fronça les sourcils, posa, avec soin, son porte-plume, alluma la lampe, car Lucien tournait le dos à la fenêtre, et s’accouda sur les bras du fauteuil.
— Bien ! dit-il. J’écoute. Assieds-toi.
Lucien prit une chaise et avança la tête vers la lumière que gardait sur la table l’abat-jour opaque.
Puis, d’une voix nette, sans émotion :
— Moi aussi, papa, je t’ai fait une promesse. Je l’ai tenue : j’ai la joie de t’annoncer que je suis guéri.
Il se tut, épiant la figure de son père.
Mais François Vigier resta impassible,
— Est-ce là tout ce que tu as à me dire ? demanda-t-il froidement.
— Non ! fit Lucien qui se redressa.
— Je m’en doutais, dit François Vigier.
Sous l’insulte que le ton méprisant accentua, Lucien rougit.
— J’avais prévu cela, père, répliqua-t-il, tristement, avec dignité. Voici donc ce que je te propose : tu es libre de ne pas me croire, mais tu admettras qu’il serait criminel de m’empêcher d’espérer. Je te supplie de m’accorder quelques semaines de répit, trois semaines exactement. Pendant ces trois semaines, tu me laisseras vivre à ma guise, comme si tu m’avais rendu ta confiance. Le quinze janvier, je t’apporterai la preuve de ma guérison. Si je ne le peux pas, si je retombe, je m’engage à disparaître, à quitter Paris, à changer de nom, à moins que je n’aie, cette fois, le courage de mourir. En tout cas, je ferai en sorte que tu puisses ne plus savoir que j’existe. Avant de me répondre, je tiens à ce que tu lises le traité que j’ai signé, cet après-midi, avec le Grand Théâtre. Voici ce document.
Et il lui tendit la convention où Vincent n’avait pas mentionné la somme exigée.
François Vigier approcha la feuille de la lampe et se mit à lire, tandis que Lucien disait :
— Tu conçois que je vais avoir besoin de calme pour suivre les répétitions de mon œuvre. Par conséquent, si tu refuses ce que je te propose, je quitterai ta maison dès demain. Je la quitterai, le cœur brisé, parce que j’ai pour toi une tendresse, un respect et une admiration immenses, mais je la quitterai, parce que, je le répète, je me crois en bonne voie de guérison, et que mon devoir est, avant tout, même envers toi, de guérir. Souviens-toi du remède dont je t’ai parlé. Je m’excuse d’avoir été, ce soir-là, si puéril… Sans doute ne serai-je jamais un grand homme, mais j’ai de l’ambition, et, cette ambition, cet amour pour mon art, m’a fait déjà plus de bien que je ne l’espérais. Il a suffi des encouragements de Marie pendant ma convalescence, pour chasser les fantômes qui m’obsédaient. Il faut me laisser aller mon chemin, papa. Laisse-moi aimer la gloire, elle me guérira.
Lucien n’avait pas préparé ce discours. Même, il s’étonna de l’avoir prononcé, de s’être permis de le prononcer devant son père. Évidemment, une fois les premières phrases dites, il avait été, comme toujours, bon comédien, il s’était écouté parler, il n’avait pas été entièrement sincère, il se sentait habile et n’aimait pas cette sensation, mais il tira vanité de sa hardiesse. Ah ! quelle confiance lui donnait l’amour de Marie ! Il lui en fut reconnaissant et l’aima davantage, avec toute la joie de son orgueil. Les yeux de son père fuyaient ses yeux.
Le vieillard avait posé le traité, et contemplait son travail interrompu.
Devant François Vigier se trouvaient, tassés dans de longues boîtes, une multitude de ces cartons étroits qui servent aux bibliophiles et aux historiens. Chacune de ces fiches que recouvraient les lignes d’une écriture serrée, rappelait un cas de névrose soigneusement observé. Il y avait là, pour un neurologiste, une mine de documents d’une merveilleuse richesse. François Vigier y voyait le journal de sa vie.
— Devine, mon enfant, de quoi je m’occupe depuis six semaines ? dit-il après un court silence. Regarde… Et il montra les fiches : Ce sont là les observations que j’ai prises au cours de toute ma carrière, dans les hôpitaux et les asiles, celles du moins que je n’ai pas encore publiées. Je les passe en revue, je les classe, j’explique leur valeur à Jacques Duprin auquel je les ai léguées et qui les publiera ou s’en servira pour continuer mes travaux après ma mort. C’est en quelque sorte ma fortune que je mets en ordre, pour que mes héritiers en profitent et ne m’oublient pas. Je veux que ceci protège mon nom contre toi, même quand je ne serai plus là.
— Oh ! mon père ! s’écria Lucien.
Mais François Vigier leva un peu la main pour ce geste d’apaisement qui lui était habituel.
— Ne t’indigne pas, reprit-il. J’accepte ce que tu me proposes et n’écarte que la limite que tu assignes à tes efforts. Va ton chemin ! Tu as raison : je n’ai pas le droit de t’empêcher d’espérer, ni celui d’agir sur ta destinée, et je n’ai plus le temps de te suivre dans la vie. Mais, une dernière fois, mon petit, écoute-moi. L’ambition ne guérit que les souffrances de ceux qui se donnent à elle sans retour. J’ai fait cela. Retiens cet aveu… J’ai vécu pour ne pas mourir tout entier. J’ai sacrifié, à ce qui pouvait devenir mon « moi » impérissable, les affections, les faiblesses, les devoirs et le bonheur de mon « moi » mortel. Tu m’as reproché de t’avoir créé ? Je ne me défends plus contre ce reproche. Mais, et tu me comprendras plus tard, entre toi qui es mon fils, qui n’es que mon fils, c’est-à-dire un étranger, oui, un étranger qui s’appartient à lui-même avant de m’appartenir, entre toi et celui que j’ai vu, depuis ma vingtième année, échappant à la mort, me survivant et peut-être servant d’exemple, je n’hésite pas : je t’aime moins que celui-là ! Puisses-tu parler ainsi, un jour !… Je t’abandonne à toi-même. Tu as besoin de calme ? J’en ai besoin. Séparons-nous moralement. Je te confie à ton avenir et te demande seulement de penser parfois que je t’avais associé, jadis, à cette survie que je ne veux plus devoir qu’à mes œuvres. Non, non, pas d’attendrissement. Parlons de ta pièce. Le traité ne me semble pas mauvais. Mais pourquoi signes-tu Lucien François-Vigier ? Signe donc Lucien Vigier.
A cet instant, il fut interrompu par la voix de Marie :
— Peut-on entrer ?
Et la jeune fille, ainsi qu’elle avait accoutumé, n’attendit pas la réponse. Elle franchit le seuil, mais s’arrêta soudain. Elle les voyait si graves qu’elle s’en effraya.
— Je vous dérange ? dit-elle.
— Non ! vous ne nous dérangez pas, répondit François Vigier. Lucien m’annonçait que le Grand Théâtre jouera les Attendris, le mois prochain, et je lui disais combien j’en étais heureux.
Lucien s’était levé :
— Père, je suis content que Marie soit venue. Je te jure devant elle de ne jamais oublier ce que te doit le fils de l’homme que tu es !
— C’est un beau serment, Lucien, dit François Vigier, et, s’adressant à Marie : — Vous l’avez entendu ? Quand je ne serai plus là, vous le lui rappellerez, s’il était tenté de ne pas s’en souvenir.
— Il s’en souviendra, Maître, je me porte garant pour lui.
Elle s’était approchée de Lucien jusqu’à le toucher de l’épaule.
François Vigier les enveloppa d’un long regard. Mais, dans le cadre de la porte, parut la silhouette de Batchano.
— Bonsoir, mon cher Maître. Je n’ai pu me rendre à la gare du Nord, et je tiens à saluer Mme Vigier. Oh ! bonsoir, Mademoiselle ; bonsoir, Lucien ; je ne vous voyais pas.
Il mentait. En dépit de la pénombre, il avait aperçu les deux jeunes gens debout en face du vieillard. N’était-ce pas une scène de fiançailles que troublait son arrivée importune ?… A coup sûr, on lui cachait quelque chose. Lucien s’était brusquement éloigné de Marie, et Marie quittait la pièce, appelant Lucien d’un signe de tête.
— Vous dînez ici, Marie ? dit François Vigier.
— Oui, Maître, répondit-elle.
Et elle s’en alla, suivie par Lucien.
— Et vous, Batchano ? Gertrude prétend que vous n’êtes pas libre. Faites-moi le plaisir de vous dégager. Ce soir, je ne travaille pas. Avec qui dînez-vous ?
— Avec vous, mon cher Maître, puisque vous insistez si aimablement. Ma femme m’excusera auprès de lady Cynthia Gore.
La curiosité avait dicté la réponse de Batchano. Que se passait-il dans cette maison ?
Gertrude vint fermer les persiennes. François Vigier reprit sa place dans le fauteuil. Ses doigts jouèrent avec les fiches.
— Nous avons quelques minutes devant nous. Ma femme sera ici dans un quart d’heure. Je voudrais, mon bon Costi, vous entretenir d’un projet qui vous intéresse.
Batchano s’émut. Quelles confidences allait-il entendre ? Faudrait-il donc qu’il fût complice ? Il s’assit près de la table.
— Je vous aime tendrement, Batchano, poursuivit François Vigier d’une voix qui hésitait. J’ai de l’estime, même de l’admiration pour votre intelligence. Je suis convaincu que, si vous vous séparez des amitiés mondaines qui vous absorbent, vous deviendrez quelqu’un. Je n’en dirai pas autant de la plupart de mes élèves. Mais, à cause de cela, justement, j’ai décidé de revenir sur une promesse que je vous ai faite. Il s’agit des manuscrits et des documents que je laisserai : je devais vous les léguer, je les lègue à Jacques Duprin.
La figure de Batchano, qui, jusque-là, n’avait exprimé que de l’étonnement, pâlit, se contracta. Il dit :
— En quoi ai-je démérité à vos yeux, Maître ?
Mais François Vigier lui sourit tristement.
— En rien… Essayez de me comprendre : vous avez trop d’originalité dans l’esprit pour vous astreindre à jouer le rôle que je réserve à Duprin. Tandis que lui, dont les vues sont courtes et l’initiative nulle, mettra son orgueil à reproduire exactement ma pensée, vous la déformeriez, et c’est un compliment, Batchano, car il vaut mieux être soi que le porte-parole d’un mort.
— Laissez-moi espérer, monsieur Vigier, que vous changerez d’avis. Si Duprin est capable, en effet, de collationner vos notes, vous ne pouvez imaginer qu’il s’en servira pour aller plus loin ?
— Il n’est pas question d’aller plus loin, Costi. Ce « plus loin » qui vous attire ne m’intéresse pas. Il me paraît une illusion. Je ne crois plus en mon amour pour la science, Batchano. Vous pensez que j’ai vécu pour elle, je sais. J’ai pensé cela, mais nous nous payons de mensonges, nous ne vivons tous que pour retarder le moment où nous ne serons plus. Quand je dis « tous », j’entends ceux qui vivent pour quelque chose, qui se séparent du troupeau. « Après moi, le déluge ! » Aucun homme n’échappe à cet égoïsme, mais la valeur d’un homme est en rapport direct avec les efforts qu’il fait pour que son « moi » ne meure pas quand mourra son corps, et nous autres, stupides destructeurs des paradis surhumains, nous n’avons que la gloire pour espérance. J’ai travaillé, pendant des années et des années, sans concevoir cela : je ne travaillais que pour ne pas mourir. A présent, la mort est devant moi. Dans quelques semaines, j’aurai atteint l’âge qu’avait mon père quand il est parti. La mort est une chose affreuse, Batchano… « Je ne veux pas mourir ! » Voilà le seul instinct. Créer pour ne pas mourir… Le reste n’est que mirage.
François Vigier avait fermé les paupières. Il appuyait la tête contre le dossier du fauteuil, et l’ardente imagination de Batchano, prompte aux revirements, s’enthousiasma pour la grandeur de ce vieillard qui se détachait de la morale héritée, des sentiments du vulgaire, pour assurer l’immortalité de son nom. Il y eut un silence. Ces deux êtres avaient trop l’habitude de rêver parallèlement pour avoir besoin d’exprimer jusqu’au bout leurs idées.
— A propos, Costi, j’ai lu le traité que Lucien a signé avec le Grand Théâtre. C’est un excellent traité. Le Grand Théâtre s’engage à jouer les Attendris avant un mois.
Batchano eut peine à cacher la surprise que lui causait cette nouvelle. Tout comme Marie, il avait entendu affirmer que Vincent ne monterait les Attendris que si on le payait pour cela. Qui donc l’avait payé ?
VIII
— Bonsoir, papa !… Oh ! que je suis contente !… Bonsoir, Batchano !
C’était Louise. Derrière elle, Mme Vigier, Marie et Lucien entrèrent.
Mme Vigier tenait dans ses bras deux grandes gerbes de roses qui encadraient le tout petit visage et caressaient le menton pointu où riait la fossette inattendue.
Plus jeune, plus jolie que jamais, Mme Vigier raconta, tout de suite, avec orgueil, qu’on lui avait apporté tant de fleurs, à la gare de Compiègne, qu’elle n’avait pu en prendre que la moitié.
— Lucien, mon chéri, emporte celles-là. Je ne voudrais pas les voir mourir !
— Je m’en chargerai, Madame, fit Marie.
— Mais non, Mademoiselle ! dit poliment Mme Vigier.
— Laisse-la faire, maman, dit Lucien. Personne n’arrange les fleurs mieux que Marie.
Mme Vigier eut l’air un peu surpris que son fils appelât Mlle Lewinska par son prénom.
— Si nous allions au salon ? proposa François Vigier que gênait cette invasion de son cabinet de travail.
— Qu’avez-vous fait des Duprin ? reprit-il, quand tous furent réunis devant la cheminée où le feu crépitait.
— Ils viennent avec les bagages, répondit Mme Vigier. Louise et moi, nous sommes arrivées dans l’automobile du baron Gastaud. Je vous le présenterai, François ; c’est un jeune homme très intelligent, qui a eu pour Louise mille attentions.
— Pour toi surtout, maman, c’est ton flirt, dit Louise qui se chauffait, et s’adressant à son père : Tu sais, papa, je suis contente d’être ici !… J’ai découvert que je n’étais pas mondaine, pas du tout !… La chasse à courre, ça, c’est amusant !… Mais les dîners, les soirées !… Et puis, je mange trop : alors j’engraisse… Il faut que tu m’indiques quelque chose pour me faire maigrir.
Elle bombait la poitrine et se donnait de petites tapes amicales sur les seins.
Cependant Marie avait quitté le salon, emportant les fleurs, et Mme Vigier avait attiré son fils près de la grande lampe qui était à côté du piano.
— Tu as tout à fait bonne mine, mon chéri.
— C’est que je suis heureux, répondit Lucien. On joue les Attendris dans un mois, au Grand Théâtre, avec la permission de papa.
— Vraiment ? fit Mme Vigier.
Batchano s’approchait :
— Vous l’avez guéri, Docteur. Merci !
Elle lui donna la main.
— Je n’oublierai jamais ce qu’il a fait pour moi, dit Lucien, en regardant Batchano ; mais Batchano lui rendit trop vivement son regard :
— C’est mademoiselle Lewinska qui a été bonne pour vous, dit-il.
Et Lucien baissa les yeux.
— Quand lui enlèverez-vous cette affreuse écharpe ? demanda Mme Vigier, montrant le foulard qui soutenait le bras replié.
— Dans une semaine. Il ne la garde plus que par précaution. Mais vous, chère madame, reprit-il avec galanterie, comme vous êtes en beauté !
Elle sourit à ce compliment qu’elle méritait, si fine et si souple dans sa robe de voyage : un tailleur bleu, à longue redingote. Les vives couleurs de ses lèvres et de ses joues avaient de la fraîcheur, un naturel qui, jadis, leur faisait défaut.
— C’est le grand air, dit-elle,
Puis, comme pour s’excuser :
— Si vous m’aviez rencontrée, il y a un mois, quand ce méchant garçon nous donnait encore des inquiétudes, vous ne m’auriez pas reconnue, tant j’étais laide. Ah ! je me souviendrai des premières semaines que j’ai passées là-bas !
Elle était franche. Il lui avait fallu presque quinze jours pour oublier le drame qu’elle avait laissé derrière elle. Et pourquoi lui tiendrait-on rigueur de l’avoir si vite oublié ? Elle sortait de prison, elle s’était efforcée d’être gaie pour obéir aux ordres qu’elle avait reçus. A Compiègne, sa cousine, Mme Charles Malan, qui menait grand train, l’avait présentée à tous ses amis, et l’on devine combien fut fêtée la jeune femme de François Vigier.
Chaque soir, sous une robe nouvelle, elle put montrer ses charmantes épaules. Elle était la sœur de Louise. On le lui avait dit. Elle n’en douta pas. Elle flirta, mais ne trahit point, pas tout à fait, son vieux mari, et cela mérite que l’on ait pour elle, qui n’était que frivole et sans mémoire, un peu d’indulgence.
— Comment avez-vous eu la cruauté de me séparer de mon petit ? dit-elle encore.
Batchano ne lui répondit pas. Il observait Lucien qui regardait Marie. Elle apportait au salon les vases fleuris.
On sonna à la porte d’entrée. Sans doute était-ce les Duprin. Louise quitta les bras de son père et se précipita dans le vestibule. François Vigier la suivit d’un regard affectueux.
— Ce soir, Yvonne, nous aurons un grand dîner en l’honneur de votre retour, dit-il. Marie, Batchano et les Duprin sont des nôtres.
Mme Vigier ne parut pas ravie d’avoir à présider à cette fête familiale. Où étaient les somptueuses soirées du château Malan ?… Toutefois, elle répondit :
— Comme vous êtes bon, François, d’avoir pensé à cela !
— Et, si vous n’êtes pas trop fatiguée, reprit-il, nous écouterons les Attendris, après le dîner. Veux-tu, Lucien ?
— Avec plaisir, père. Mais je t’avertis que la pièce, sans être inconvenante, n’est peut-être pas faite pour des jeunes filles.
— Oh ! dit Mme Vigier, si elles ne l’entendaient pas ce soir, elles la liraient en cachette.
Cependant, Louise et Jacques, et la triste Renée, annoncèrent que les bagages étaient arrivés, et Mme Vigier, aussitôt, déclara qu’elle allait ouvrir ses malles.
— Veux-tu m’aider, Lucien ?
Batchano remarqua le mouvement que fit Marie, mais Mme Vigier s’approcha de la jeune fille :
— Pardonnez-moi de vous quitter, dit-elle. On a emballé mes robes en mon absence et je crains qu’elles ne s’abîment.
Puis, se tournant vers Lucien :
— Viens, mon chéri.
Et Lucien accompagna sa mère.
« Ah ! quelle influence elle a sur lui ! » pensait Marie, les regardant s’éloigner avec Batchano.
Elle se rappelait les quelques minutes qu’ils avaient passées, avant que Mme Vigier n’arrivât, dans le salon que, seule, éclairait l’incertaine lumière des bûches brûlant dans l’âtre. Marie s’était assise auprès de Lucien, sur la liseuse. Il était tellement ému qu’il ne pouvait parler. Marie l’avait entouré de ses bras. Elle était fière qu’il l’eût prise pour témoin du grand serment qu’il avait prêté. Elle s’était blottie contre son épaule, l’avait embrassé timidement d’abord, puis, comme il demeurait insensible, mieux : sur les lèvres, et, s’il était resté froid, perdu dans ses pensées, Marie, elle, avait senti, de nouveau, tout son être se disperser et se fondre. Que se passait-il dans sa chair ?… Qu’était cela ?… Elle aurait voulu que Lucien l’écrasât contre sa poitrine, qu’il la meurtrît, la fît souffrir, et les dents serrées, la gorge frémissante, elle l’attirait, en murmurant, d’une voix qui lui paraissait, à elle-même, bizarre, surprenante, presque tragique :
— Je t’aime, je t’aime, Lucien.
Il l’avait repoussée. Maintenant, il l’abandonnait pour accompagner sa mère.
Tout à coup, Marie eut peur sans savoir pourquoi.
Vite, elle salua François Vigier, Louise et les Duprin, quitta l’appartement, et ce ne fut que dans l’automobile si plein de souvenirs qu’elle reprit confiance. Le 16 janvier, leurs fiançailles seraient officielles, le 16 janvier, si Marie avait la patience d’attendre jusque-là… Trois semaines, c’était bien long ! A cette minute, elle aurait préféré que Lucien n’eût pas écrit un chef-d’œuvre.
Tandis que le bel automobile roulait sur les quais, François Vigier écoutait en souriant Louise, bavarde :
— Et ce pauvre Lecamus ? Moi qui oubliais de demander de ses nouvelles ?
— Il va mal ! dit Jacques Duprin. J’ai parié avec monsieur Vigier que nous l’aurions avant un mois.
— Oh ! Jacques, si maman vous entendait !
— Allons ! allons ! Duprin, dit François Vigier, il n’est que six heures : au travail !
— Mais il faut que je m’habille, mon cher Maître, protesta Duprin. Madame Vigier ne me pardonnerait pas si je dînais chez elle en veston.
— Elle vous pardonnera, dit François Vigier, je m’en charge !
Et, au grand déplaisir de Louise, il emmena le jeune homme dans le bureau, et l’y retint jusqu’au moment où ils se mirent à table.
Ce fut ainsi que deux « sordides » vestons, détonnant avec les toilettes des autres convives, rappelèrent à Mme Vigier les repas et les souffrances du temps passé.
Ce manque de tenue l’irrita vivement. D’ailleurs, tout l’irritait, les éclats de rire de Louise, la nervosité de Lucien, les bredouillements de Batchano, l’air d’être chez soi qu’affectait Marie Lewinska, l’odieuse couleur jaune du corsage de Renée, l’appétit vorace de Jacques Duprin, le service de Gertrude, les histoires d’hôpital et les « on-dit » d’Académie qui qui firent tout d’abord le sujet de la conversation. Et, pour leur échapper, silencieuse, ramenant sur ses épaules les plis du châle égyptien, elle pensait à ses amis de Compiègne dont elle garnirait la salle du Grand Théâtre, le jour de la « première » des Attendris.
Elle comptait en effet garder ses relations nouvelles. Il lui semblait, à présent, qu’elle avait été niaise de redouter ce vieillard qu’elle observait à la dérobée et qu’elle trouvait un peu ridicule avec sa frange de cheveux blancs, sa figure constamment immobile, son menton qui s’appuyait sur les boucles défraîchies de la cravate lavallière, le cadre d’affreuses tapisseries que lui faisait le dossier du fauteuil patriarcal. Quel droit avait-il de prendre de telles attitudes, lui, presque meurtrier ?… C’était à son tour d’être humble et de se repentir. Au besoin, elle saurait le lui rappeler. De temps à autre, elle fronçait les sourcils, et cela donnait à son petit visage une expression enfantine, boudeuse.
— Quel énorme dîner vous avez commandé, François ! dit-elle, au moment que Gertrude apportait le quatrième service.
— Mais je n’ai rien commandé, dit François Vigier. Prenez-vous-en à la cuisinière.
Il détourna la tête et parut suivre avec intérêt la discussion où s’acharnaient Batchano et Jacques Duprin. Il s’agissait des problèmes que soulevait l’agonie de Lecamus. Batchano parlait avec abondance et autorité. Duprin lui opposait une logique serrée. Pour encourager Duprin, Louise clignait des yeux.
A côté d’elle, Renée, lugubre, jalouse, comparait sa vieille robe bouton d’or, sa maigre poitrine, aux dentelles qui recouvraient la gorge parfaite de Marie.
« Elle est riche, il l’épousera. Ah ! qu’elle est heureuse ! » pensait Renée, en soupirant pour ce beau Lucien qu’elle aimait.
Et lui, moins par désir de caresses que par souci d’être amoureux, tenait son pied déchaussé, ganté de soie, sur le pied de Marie.
Marie, d’abord scandalisée, maintenant s’abandonnait, et Renée avait raison : Marie était heureuse. Pouvait-elle deviner que les doux mouvements de la jambe de Lucien contre sa jambe étendue ne correspondaient chez lui à aucune émotion ?
Il rougissait, pâlissait, tour à tour, et l’accent de sa voix trahissait la fièvre qui lui faisait battre le cœur, mais cette fièvre n’était que la crainte de la lecture qu’il avait promise.
Que penserait son père des Attendris ?… Qu’en penserait ce Batchano auquel Lucien avait dit timidement, tout à l’heure : « Je lis très mal. Ne jugez pas ma pièce sur ce que vous entendrez, ce soir. Et cependant, rendez-moi le service de m’avertir si quelque chose vous déplaisait. Vous êtes la seule personne, ici, avec mon père, dont l’opinion compte pour moi… »
Quiconque a jamais trahi un amour soigneusement caché même à la personne aimée, sait qu’on ne revoit pas sans honte, après la trahison, l’objet de ce secret amour. Ainsi avait honte Lucien en face de Batchano, et, tandis qu’il s’imposait de caresser Marie, il oubliait son regard sur l’ardente figure qu’il avait si longtemps et si purement chérie.
Gertrude apporta les fruits. A ce moment, Louise se mit à décrire les scandales mondains de Compiègne avec une telle verve que toute la fin du repas en fut égayée. Seul d’entre les convives, François Vigier resta grave.
Depuis que la conversation s’était éloignée des sujets d’hôpital, le vieillard n’écoutait plus. Il était rentré en lui-même et avait retrouvé son hôte. Encore quelques jours, et François Vigier atteindrait l’âge qu’avait son père, ce soir de neige, quand il s’était affaissé, en descendant de traîneau, au seuil de la maison, et maintenant le docteur Vigier n’existait plus que dans la mémoire de son fils, et, quand François Vigier aurait, lui aussi, gagné la tombe, le docteur Vigier rentrerait à jamais dans le néant. Il aurait suffi de quarante années pour que s’effaçât son souvenir ? Ce serait comme s’il n’avait pas vécu. Et que serait-ce de François Vigier lui-même, non pas dans quarante années, mais dix ans après sa mort ?…
Comme on se levait de table, il unit dans sa pensée Jacques et Louise qui se souriaient l’un à l’autre. Ceux-là, quand l’amour qui germait en eux aurait fleuri, créeraient sans doute un foyer où viendrait se réchauffer, dans les causeries du soir, celui qui ne serait plus que des idées, une œuvre et un nom.
IX
Au salon, Louise et Renée servirent le café, tandis que Marie cherchait où placer la table sur laquelle Lucien s’appuierait en lisant les Attendris.
Enfin, cette lecture commença, François Vigier étant installé dans un fauteuil, au coin de la cheminée, à côté de Marie, Mme Vigier étendue sur la chaise-longue débarrassée de son paravent, Renée, Jacques et Louise groupés dans un angle de la pièce, Batchano debout près de ce groupe, et Lucien, devant le piano, assis sur une chaise un peu basse, derrière un guéridon qui supportait une lampe, les trois cahiers reliés de carton jaune, une carafe et un verre que Louise avait apportés avec un sourire moqueur.
— Les Attendris, pièce en trois actes… Oh ! je vous en prie, Batchano, asseyez-vous !
Quand Batchano se fut assis en face de François Vigier et de Marie, de l’autre côté de la cheminée, Lucien allongea les jambes, sortit de sa manchette un petit mouchoir, le roula dans la paume de la main, puis, s’adressant à sa mère :
— Vrai ! maman, cela ne t’ennuie pas ?
— Mais non, mon chéri, dit Mme Vigier. J’espère seulement que je ne vais pas pleurer comme les autres fois…
— D’ailleurs, reprit Lucien, j’ai changé quelques scènes. C’est vous que je plains, ma pauvre Marie !
Marie haussa les épaules et le menaça du geste, gentiment.
Lucien eut une moue coquette, sourit, montra les dents, passa sur son front la main qui tenait le mouchoir :
— Je commence ! dit-il.
Et il énuméra les personnages :
Gérald Lehidec, 40 ans.
Frédéric Hartmann, 35 ans.
Sylvandre Lehidec, 28 ans.
Marthe Lehidec, 19 ans.
Puis il expliqua :
— Marthe est la sœur de Gérald, et Sylvandre, sa femme.
— Quel drôle de nom : Sylvandre ! interrompit Louise.
— Oh ! s’il te plaît, ma petite, garde tes réflexions pour toi, s’écria Lucien qui se tourna vers Louise et reçut le regard tendre de Renée, car les deux amies étaient sur le même canapé.
— Les autres personnages ont moins d’importance. Scène première : le décor représente…
Il le décrivit, puis attaqua le dialogue.
Le début fut pénible.
L’exposition d’une pièce prête rarement à la lecture. A chaque instant, Lucien s’arrêtait pour indiquer la mimique des acteurs, ce qui nuisait à l’intérêt, sans donner l’illusion du théâtre, et Marie voyait, avec inquiétude, s’assombrir les visages.
En hommes de science habitués à construire des thèses, François Vigier et Batchano s’attendaient à ce que le problème — car ils ne doutaient pas qu’il y eût un problème à résoudre — fût nettement posé dès les premières phrases. Il n’en était rien.
On assistait à l’existence banale que menait la famille Lehidec, sur cette rive de la Méditerranée où l’avait conduite l’incurable phtisie de Sylvandre. Et ces courts tableaux, assez habilement construits, paraissaient, à François Vigier et à Batchano, puérils et fades, ni bons, ni mauvais : littérature inutile, comme l’étaient à leurs yeux tous les travaux littéraires qui n’atteignaient pas au chef-d’œuvre.
Seule, les intrigua et les inquiéta la beauté, mise en valeur par vingt répliques, la beauté surprenante que Lucien prêtait à l’ami d’enfance de Gérald Lehidec, au musicien Frédéric Hartmann, l’amant de Sylvandre. D’ailleurs, Frédéric rappelait Batchano, comme Sylvandre, Mme Vigier, et Marthe, Louise, et cela nuisait encore à l’illusion. Quant à Gérald, cet utopiste, cet apôtre, ce plaintif mari, n’était-il pas un peu falot ?
Lucien lisait dans le vide. Il avait beau changer d’intonation, imiter l’accent de Provence quand les domestiques parlaient, faire des mines, rouler les yeux, le contact ne s’établissait pas. Chacun, même l’amoureuse Renée, entendait le crépitement des bûches dans la cheminée et le roulement des voitures sur le quai.
Mais, à l’avant-dernière scène du premier acte, dès le long monologue où Gérald, après avoir rappelé à Frédéric l’amitié qui les avait toujours unis, après un émouvant éloge de cette amitié, disait âprement ses souffrances, l’inquiétude d’un cœur que se partageaient l’amour, la jalousie et la compassion, dès cette tirade qui ne manquait pas de souffle, mais qui tenait cinq pages de texte et dont l’écriture était trop compliquée, trop précieuse, la voix de Lucien, jusque-là hésitante, se développa, s’émut, et, par son émotion même, devint émouvante.
Il s’était calomnié en affirmant à Batchano qu’il lisait mal. Sans doute manquait-il d’expérience, mais il savait, il osait se donner à ses héros, il sentit ses paupières devenir humides, tandis qu’il souffrait des soupçons qui gâtaient la noble affection de Gérald pour Frédéric. Et ce discours si dangereux au théâtre, par sa longueur et le coup de foudre qui le terminait : — Ne mens pas, Frédéric, ne mens pas ! A quoi bon ?… Je suis résigné… Elle t’aime ! Si elle avait plus d’un an à vivre, je t’ordonnerais de l’épouser. Hélas ! elle mourrait avant que la loi ne permît votre mariage… Demain, je partirai… — ce discours, que Marie jugeait digne d’un grand poète, assura le succès de la lecture.
Pourtant, lorsque Lucien avait entrepris l’éloge de l’amitié, François Vigier et Batchano avaient échangé un regard, mais, peu après, dans la souffrance de Lehidec, François Vigier trouva l’écho de ses propres souvenirs. Lui aussi avait vu s’éclairer le visage de sa femme quand paraissait un homme, ce Vendel qu’il aimait comme un jeune frère. Quant à Batchano, il s’aperçut vite que Lucien avait tiré le sujet de son drame de cet épisode que lui-même lui avait raconté, et il en éprouva de l’orgueil.
Ainsi devinrent moins critiques ces deux juges. Lucien lisait pour eux, il s’enhardit en les devinant ébranlés dans leur résistance.
Il murmura sourdement, sans faire une fausse note, la réponse de Frédéric :
« Comme toi, j’ai pour elle une immense pitié… »
Puis la reprise de Gérald, proposant l’épreuve :
« Monte dans l’atelier. Tandis que tu joueras sur l’orgue le chant qu’elle aime, je lui dirai que je pars. Si elle essaie de me retenir, je ne partirai pas. »
Et la fin de l’acte, la grande scène où Hélène Favre serait sublime, il la déclama, avec un élan d’enthousiasme tellement sincère, que sa conviction lui gagna la partie, et que Marie, quand il se tut, put s’écrier, sans crainte d’être contredite :
— N’est-ce pas que c’est beau ?
Dans cet auditoire, à l’exception de Jacques Duprin, amateur de théâtre, — et la politesse lui ordonnait de se taire — il n’y avait personne qui fût capable de signaler, même de sentir, les écueils sur lesquels la pièce devait se heurter.
L’atmosphère était créée. Mme Vigier avait retrouvé son admiration de jadis. Étendue sur la liseuse, elle avait oublié Compiègne et le baron Gastaud. L’intrigue avait conquis Louise :
— Que va-t-il se passer ? disait-elle à Renée qui, pâle, frémissante, penchait son buste maigre et tendait son ingrate figure vers Lucien.
François Vigier écoutait Marie. Elle lui citait les phrases qu’elle préférait, et il hochait la tête avec approbation.
Batchano pensait :
« Pourquoi n’aurait-il pas du génie ? »
Habilement, Lucien évita de s’interrompre. Il but un verre d’eau, s’essuya les lèvres et entama le second acte.
Au crépuscule, dans les jardins de la villa Lehidec, sur une terrasse que bordent des rochers tombant à pic dans la Méditerranée, Frédéric interroge Marthe. Après trois mois d’absence, Gérald vient d’annoncer son retour.
« J’ai reçu une lettre de Marthe qui m’inquiète », a-t-il écrit à Frédéric. Et Marthe avoue à Frédéric que cette lettre inquiétante ne parlait que de lui.
C’était la première scène, et, vraiment, une scène bien conduite.
L’hésitation de Marthe, la pudeur de ses indirects aveux, sa crainte de n’être pas comprise, tout cela était excellent. Lucien avait su faire parler une jeune fille. Il avait su, également, montrer l’épouvante de Frédéric, sa faiblesse, l’amener peu à peu au crime, et même, dans le duo d’amour qui suivait, il y avait de la beauté.
Sylvandre survenait et Marthe lui laissait la place.
La sortie était mal amenée.
Jacques Duprin réprima un sourire, tant l’opposition entre les deux scènes lui sembla grossière, enfantine : après l’amour divin, l’amour diabolique ; après l’amour pur, l’amour infâme.
Dans la passion de Sylvandre, Lucien avait mis tout son sadisme. Toute la haine que lui inspirait la femme, bête avide de luxure, il l’avait exprimée en avilissant ce caractère.
Encore une fois, le regard de François Vigier rencontra le regard de Batchano.
Mais, cependant que Frédéric, dompté par le désir, rendait à la mourante ses affreux baisers, un double coup de théâtre se produisait : une tragique plainte, un long gémissement partait des bosquets qui entouraient la terrasse, et ce gémissement coïncidait avec la brusque arrivée de Gérald.
— Où est Marthe ? criait-il.
Il renvoyait, loin de la brise du soir, Sylvandre que Frédéric accompagnait, et il appelait, il cherchait Marthe. C’était elle qui avait crié. Il la trouvait affaissée, derrière le buisson qui lui avait permis d’entendre les caresses des amants. A demi-évanouie, il la déposait sur le banc où Sylvandre, tout à l’heure, enlaçait Frédéric, et quand la jeune fille reprenait conscience d’elle-même, il lui arrachait son secret, hurlait de douleur, se confessait à son tour devant elle qui criait sa haine, il lui disait son propre sacrifice, lui parlait de l’effroyable mort, de la mort qui guettait Sylvandre, et Marthe l’écoutait, paraissait se laisser convaincre. Oui, il avait raison. Oui, Marthe avait, devant elle, des années, et Sylvandre, des semaines. Oui, l’amour ne valait pas que l’on vécût pour lui, elle oublierait, elle quitterait la villa dès demain, elle irait à Paris, elle oublierait, elle oublierait vite. Oui, c’était bien ; elle ferait cela, mais que Gérald, à présent, lui permît de rester seule.
— Je t’en supplie, permets-moi de souffrir !
Gérald lui obéissait. Et Lucien, alors, avait osé un retour aux procédés du théâtre antique : Marthe confiait au ciel et à la mer que la vie ne valait pas que l’on vécût sans amour, si l’amour ne valait pas que l’on vécût pour lui.
En vérité, ce monologue était l’œuvre d’un poète.
Jacques Duprin peut sourire. Renée, pauvre âme sensible, ne s’y trompe pas : elle sanglote. Et François Vigier s’inquiète : point de guérison pour celui qui sait décrire, avec de tels accents, l’horreur qu’il éprouve devant les gestes de la chair.
Ce que Marthe souffre, Lucien l’a souffert. Marthe ne se plaint pas d’être trahie, elle se plaint d’avoir vu un homme et une femme, semblables aux bêtes, se frotter l’un contre l’autre, se flairer, grogner, râler, elle se plaint d’avoir vu l’amour, et c’est de cette vision, de cette blessure qu’elle va mourir.
Sans doute est-ce cette vision qui rend la voix de Lucien déchirante.
Du haut des rochers qui tombent droit comme une falaise, Marthe, cette enfant qui a eu peur, se jette dans l’inconnu de la nuit.
Lucien se tait.
Les sanglots de Renée, seuls, troublent le silence. Duprin trouve sa sœur imbécile, car cette scène est idiote, invraisemblable, franchement absurde. Il s’irrite parce que Mme Vigier se mouche, parce que personne n’éclate de rire et que lui en a fort envie, parce qu’il faut qu’il réponde affirmativement à la question de Louise :
— Vous aimez ça ?
Marie s’est tournée vers Batchano et semble lui demander :
« N’êtes-vous pas ému, vous qui êtes toujours sceptique ? »
Mais Batchano pense que le suicide de Marthe est moins compréhensible, moins excusable que ne le serait, un jour, le suicide de Marie.
— Troisième acte : même décor qu’au premier.
Lucien promène, autour du salon, son regard qui brille.
Il aperçoit les yeux attentifs de son père, les yeux pleins d’orgueil de Marie, les larmes de Renée, les paupières rouges de Mme Vigier. Mais c’est pour les yeux profonds de Batchano qu’il veut lire.
Même décor qu’au premier acte : le hall de la villa. Gérald va et vient tête basse. Il donne des ordres aux domestiques : Sylvandre doit ignorer la mort de Marthe. Pour Sylvandre, Marthe a été enlevée, la veille, par des amis qui l’ont retenue, chez eux, à Menton.
C’est le matin. Le soleil luit derrière le vitrail. On apporte, avec mille précautions, un cercueil vide. A peine a-t-il disparu dans la chambre où se trouve le cadavre, que Sylvandre paraît. Elle est gaie, elle fredonne une chanson, elle cherche Frédéric.
— S’il vient ici, envoyez-le moi. Je monte à l’atelier. C’est l’heure de ma leçon.
Elle s’est prise de passion pour la musique. Jadis, elle jouait du piano. Elle parle à son mari des progrès qu’elle a faits et qu’elle fera sous la direction d’un maître incomparable. Sa voix est rauque, fiévreuse. Gérald n’a pas la force de lui répondre.
Elle s’éloigne. On l’entend qui tousse.
Gérald ouvre la porte de la chambre mortuaire.
Un instant, le théâtre reste vide ; puis Gérald rentre, suivi de Frédéric, et cette scène commence que Lucien pourrait déclamer en fermant le manuscrit.
A Frédéric que sa douleur écrase, Gérald dicte sa volonté :
— Tu diras à Sylvandre…
Il lui dira que Marthe les a vus s’embrasser, la veille, sur la terrasse, qu’elle est partie pour ne plus revenir et que Gérald la suit.
— Tu lui expliqueras que je suis sans colère et vais lui donner l’occasion d’un divorce. Promets-lui de l’épouser. Qu’elle garde l’illusion de sa guérison probable. Je te condamne à l’aimer jusqu’à sa mort.
Frédéric se révolte. Il accuse Gérald, lui reproche son premier départ :
— Tu te croyais un héros, tu n’étais qu’un lâche. Tu ne pensais qu’à jouir du sublime de ton sacrifice. Il fallait emmener Marthe. Je ne t’obéirai pas… Sylvandre me fait horreur !
— Veux-tu donc la tuer, elle aussi ?… Elle ne vit que de ton amour. Qu’elle, du moins, ne souffre pas de notre crime !
Et le duel entre Frédéric et Gérald se termine par la défaite de Frédéric.
— Ta vie m’appartient, j’en dispose !
A cette minute, est descendue du cintre l’harmonie passionnée du duo de Tristan. C’est Sylvandre qui appelle Frédéric.
Mais un valet annonce l’arrivée du fourgon qui doit emporter le corps de Marthe.
— Adieu ! dit Gérald. Nous ne nous reverrons plus. Va la rejoindre.
C’est le mot de la fin. Le reste n’est que jeu de scène.
« … Tandis que Frédéric s’éloigne d’un pas ivre, les porteurs, soutenant le cercueil que couvre le drap funèbre et blanc traversent le théâtre. Le duo de Tristan les accompagne. Il cesse tout à coup, Frédéric a rejoint Sylvandre. Gérald suit le cercueil… »
— Et voilà !… dit Lucien. Qu’en pensez-vous ?
Alors, chacun s’ébroua. Puis des exclamations partirent des quatre coins du salon.
— Dieu ! que c’est beau ! affirma Mme Vigier.
— Cette fin est épatante ! dit Louise.
— Bravo, mon garçon ! fit François Vigier.
— C’est simple comme un drame antique ! assura Batchano.
— La situation est vraiment neuve ! concéda Duprin.
— C’est affreux !… Que vont-ils devenir ? gémit Renée, tandis que Marie, courant vers son fiancé, lui murmurait :
— Je t’aime.
Puis, à voix haute :
— Vous avez lu comme un dieu !
X
Accablé de fatigue, Lucien souriait aux éloges.
— Vraiment, vous ne trouvez pas cela trop mauvais ? disait-il sur un ton de modestie.
La joie l’enivrait : il les avait vaincus !
— Tu as changé la dernière scène, remarqua Mme Vigier. Autrefois, c’était Frédéric qui jouait Tristan pendant qu’on emportait le cercueil de Marthe.
— C’est moi qui lui ai conseillé cette retouche, dit Marie. Il me semblait que Frédéric ne pouvait pas se consoler si vite.
— Mais cela ne prouvait pas qu’il se fût consolé. Il jouait pour obéir à Sylvandre et le symbole était plus net, affirma Mme Vigier.
— Quel symbole ? interrogea Marie.
Elles discutèrent.
Pour leur échapper, Lucien se leva, et, s’adressant à Batchano qui s’entretenait avec François Vigier, non des personnages, mais de la thèse des Attendris qu’ils avaient enfin découverte :
— Mon cher Costi, voulez-vous me permettre d’inscrire votre nom sur la première page de ma pièce, quand elle paraîtra en librairie ? Ce sera une faible preuve de ma reconnaissance et de mon amitié.
Il avait parlé à voix très haute. Marie s’arrêta au milieu d’une phrase qu’elle disait à Mme Vigier, s’arrêta et rougit.
— Mais avec joie, dit Batchano, moins satisfait qu’étonné par ce compromettant hommage.
Et, comme Lucien lui tendait les deux mains, il dut les prendre.
Au milieu du salon, c’était un admirable couple : ce blond, ce gracieux Lucien, et ce sombre, cet ardent Batchano. François Vigier et Marie tournèrent la tête pour ne pas les voir.
Cependant, Duprin frappa Batchano sur l’épaule :
— Du whisky ou du cognac, mon cher ?
Mme Vigier l’avait chargé de servir les boissons que Gertrude venait de poser sur la table.
Batchano se sépara de Lucien, et Lucien s’approcha de François Vigier qui était adossé à la cheminée.
— J’aurais voulu t’offrir cette dédicace, papa, lui dit-il tout bas, mais je me suis souvenu de notre conversation. Je pense que ton nom ne doit pas paraître sur ma première œuvre. Le jour que j’aurai acquis un peu de gloire, tu me permettras de rappeler à mes lecteurs que je suis ton fils et que je te dois tout ?
— Je souhaite vivre jusqu’à ce jour, Lucien, répondit François Vigier. Le succès, que tu viens de remporter, est de bon augure. Je suis content… Toutefois, je voudrais, reprit-il en baissant la voix, que ta prochaine pièce me prouvât ta guérison, car j’ai noté, dans celle-ci, des erreurs de psychologie qui sont dues, n’en doute pas, à ce que tu sais…
— Mais indique-moi ces erreurs, père, je t’en conjure ! dit Lucien en fronçant les sourcils. Tu me rendras service.
— Je ne crois pas que tu puisses les corriger, mon garçon, et je te conseille de ne pas toucher à ton drame. Tel que tu nous l’as lu, il est émouvant. Mais n’oublie pas ceci : il faut avoir le cœur pur pour écrire un chef-d’œuvre.
Opinion de vieux savant, de bourgeois et d’honnête homme… Lucien jugea tout à fait inutile de la discuter.
D’ailleurs, François Vigier, abandonnant la cheminée, s’éloignait de lui.
— Je vous quitte, mes enfants, disait-il. Vous m’excuserez, Marie. J’ai une foule de paperasses à mettre en ordre avant d’aller dormir. Bonsoir, mon cher Costi… Mon vieux Duprin, ne vous couchez pas trop tard : il faut que vous soyez à Villejuif avant neuf heures… Bonsoir, Renée, comme ce méchant Lucien vous a fait pleurer !… Bonne nuit, petite Loute. Tu seras contente de retrouver ta chambre ?… Encore merci, Lucien… Bonsoir, Yvonne. Vous devriez m’imiter : vos yeux sont lourds de sommeil.
— Vous avez raison, je tombe de fatigue.
Et, tandis que François Vigier, dans le cabinet de travail, en face de ses livres, pensait à la pièce de Lucien et avait un geste indécis et un peu méprisant, Mme Vigier prit congé de ses hôtes.
— Surtout, ne partez pas, dit-elle. Sinon, je reste, et je suis très lasse…
Elle embrassa Lucien avec effusion.
— Bonne nuit, mon grand poète !
Quand elle fut sortie, deux groupes se formèrent, séparés par toute la longueur du vaste salon.
Dans l’un de ces groupes, on ne s’occupa point des Attendris. Renée se taisait et Louise flirtait avec Jacques.
Dans l’autre, Batchano se sentait fort mal à l’aise : Lucien, le poussant contre la cheminée, lui parlait, de tout près, de trop près, et avec véhémence, des idées de sa pièce ; et c’était en vain que Marie essayait de se mêler à la conversation.
Chaque fois qu’elle s’y risquait, Lucien l’arrêtait d’un mot sec ou ironique.
— Mais que vous ai-je fait, ce soir ? s’écria-t-elle enfin, après avoir subi une rebuffade presque grossière.
— Je vous ai expliqué cent fois que Gérald était un médiocre, dit Lucien. Et c’est irritant de devoir constamment recommencer.
— Pardonnez-lui, Mademoiselle, dit Batchano. Un auteur, après une lecture, est toujours nerveux.
Il tira sa montre :
— Minuit vingt. Je me sauve !
Lucien l’accompagna dans l’antichambre.
— Maintenant que nous sommes seuls, Costi, soyez sincère : cela vous plaît ?
— Beaucoup, répondit Batchano qui endossait son pardessus. Mais rappelez-vous, Lucien, que vous nous avez démontré, ce soir, — et il changea de voix, — très nettement démontré qu’une jeune fille peut mourir d’un chagrin d’amour.
— Pourquoi me dites-vous cela ? fit Lucien, avec un haut-le-corps.
— Vous me comprenez parfaitement ! riposta Batchano qui le regarda droit aux yeux.
Et il sortit de l’antichambre.
Mais Lucien le suivit sur le palier :
— Non, mon cher, je ne vous comprends pas. Expliquez-vous.
— Souvenez-vous de Marthe, dit Batchano qui se hâta de descendre.
Il avait franchi deux étages que Lucien restait encore penché sur la rampe.
Puis Lucien rejoignit Marie. Il s’assit à côté d’elle, devant la cheminée, se prit la tête dans les mains et ne prononça pas une parole.
Marie s’irrita de ce silence, devint nerveuse à son tour. A voix basse, elle lui fit des reproches : pas une fois, pendant qu’il lisait, il ne l’avait regardée !… Est-ce qu’il regrettait déjà ?… Qu’il le lui avouât franchement !… Pour un artiste, le mariage est toujours un sacrifice. Les poètes ne devraient jamais se marier.
Lucien haussa les épaules.
Elle insista d’une voix tremblante. Elle se serra contre lui qui tisonnait.
« Ils s’aiment ! » pensait Renée.
Et Lucien songeait :
« Je n’aurais pas dû accepter son argent ! »
Puisque les Attendris avaient triomphé, ce soir, devant un public hostile, puisqu’ils avaient ému François Vigier, Batchano et même Louise, la valeur de cette pièce n’était plus en question.
« Avec un peu de patience, j’aurais trouvé un directeur de théâtre moins cupide que Vincent. »
Et Lucien eût été libre de faire à Marie les aveux qu’elle réclamait, libre de lui dire qu’elle avait raison, que le mariage l’épouvantait, car enfin, mari d’une femme trop riche, jalouse, autoritaire, quelle serait son existence ?… Batchano ne se trompait pas : tout cela finirait par un drame… Était-ce l’amour qui avait jeté Lucien dans les bras de Marie ?… Mais non ! c’était l’influence du grand air sur ses sens reposés, une réaction physique — et la plus bestiale ! Il ne l’aimait pas. Elle lui avait prouvé qu’il n’était pas un infirme, soit !… Mais il demeurait un monstre, puisqu’il était un poète.
Marie lui parlait à l’oreille, elle mêlait les mots tendres aux mots amers, les caresses aux plaintes :
— Pourquoi dédier les Attendris à Batchano ? Tu m’as fait tant de peine !…
Il répliqua sèchement que c’était naturel, puisque Batchano lui avait fourni le sujet de sa pièce.
Marie protesta. Ce n’était pas naturel ! Il eût été naturel, au contraire, que Lucien donnât cette dédicace à sa fiancée :
— N’avons-nous pas dit, ce matin, que les Attendris m’appartenaient ?
Il ne put se taire davantage, tant cette femme l’agaçait :
— Évidemment, ils vous appartiennent, mais il serait généreux de me le laisser oublier !
— Oh ! ceci est de trop, fit Marie. Bonsoir !
Il n’essaya pas de la retenir.
Elle salua les Duprin et Louise.
« Ils se sont querellés, pensait Renée : comme ils sont heureux ! »
Lucien suivit Marie dans le vestibule, l’aida à s’envelopper dans ses fourrures. Elle était très malheureuse. Et Lucien était plus malheureux encore, irrité contre lui-même et contre elle. Il savait bien qu’il se sentirait affreusement seul, quand elle ne serait plus là.
— Vous n’allez pas partir comme ça ? murmura-t-il tout à coup.
Elle tourna vers lui son visage où le sang montait.
— Écoutez, Lucien ! dit-elle sur ce ton posé, net et précis, qu’elle employait parfois, je vous aime de toute mon âme. Mais si je découvrais, un jour, que vous êtes indigne d’être aimé, je ne vous reverrais plus, et la réponse que vous m’avez faite, tout à l’heure, était vraiment vile !
Puis, dans un sourire :
— Ce n’est pas vous qui l’avez faite… Je l’ai oubliée.
Et, jetant un prompt regard sur l’antichambre déserte :
— Embrasse-moi !