← Table of contents
Lucien

PREMIÈRE PARTIE (continued 2)

Reading edition

C’était l’idée.

Ah ! comme elle avait séduit Lucien qui admirait par-dessus tout l’énergie et la force. La critique de la pitié, oui ! c’était une belle idée, mais l’idée ne suffit pas. Il revoyait, à cette minute, tous les défauts de sa pièce : trop de discours, trop de lyrisme, des sorties mal amenées, des répliques subtiles qu’on ne comprenait pas, des pages de dialogue bien lourdes, et Gérald, ridicule, peut-être, dans son rôle de mari complaisant…

Jamais on ne jouerait cela !

Et Lucien pensa à la dernière lettre qu’il avait reçue du directeur du Grand Théâtre.

Vincent couvrait d’éloges les Attendris, affirmait qu’il serait fier de présenter au public un nouveau grand poète, mais déclarait qu’il était impossible, « par le temps qui court », de monter une pièce de débutant, sans que l’auteur en supportât les frais. C’était à propos de cette lettre que Lovell, en bon Américain, avait conseillé à son ami de prouver qu’il pouvait, grâce à son nom, faire du bruit autour de son œuvre. De là était née la combinaison de Femina.

— Et père n’a pas voulu me parler de Femina ! Oh ! je ne m’en défendrai pas, s’il m’en parle… J’ai eu tort. Je n’avais pas le droit de me servir de sa gloire… Reggie n’aurait pas dû me donner ce conseil.

De nouveau, il prit le portrait de son ami.

— Reggie… Pourquoi l’ai-je connu ?… Avant de le connaître, j’étais un pauvre être qui agonisait sous la honte. Il m’a rendu le courage et l’orgueil, oui l’orgueil !… Et maintenant, il est parti ; et tout va recommencer, tout, l’incertitude, les remords, les tentatives affreuses avec les prostituées… Ah ! non ! pas ça !… non ! je ne veux pas !

Il s’était redressé. Ses doigts se crispèrent sur le bord de la table. Le revolver le menaçait.

C’était une arme sérieuse, puissante, à chien extérieur. Lucien l’avait choisie ainsi, parce que le mouvement de la gâchette est trop dur, quand il commande le barillet.

Lucien savait qu’à la dernière minute il aurait de la peine à se décider. Il préférait décomposer cette action si difficile. D’abord, il abaisserait le chien ; ensuite, il viserait ; et il tâcherait à s’exalter.

Souvent, déjà, il avait franchi les deux premières étapes. C’était au lendemain des jours que Lovell avait blessé, par un mot trop vil, cet être féminin et délicat. Ces lendemains-là, Lucien, au réveil, ne se contentait pas de jeter un regard sur la table. Il prenait le revolver familier, l’armait, posait le canon sur sa poitrine nue, mettait avec précaution le doigt sur la gâchette, puis, afin de mieux détester la vie, rêvait à un monde spirituel où de purs adolescents, épris d’art et de poésie, unissaient leurs mains frémissantes et leurs âmes passionnées, sans que vînt les troubler la détestable inquiétude… Mais le dégoût de la luxure n’avait jamais pu vaincre cette pitié que Lucien avait de lui-même, cet amour que lui inspiraient son beau visage et ses yeux de ciel, et sa peau si blanche, sa peau si douce… Il reposait l’arme brutale, et s’adressait dans le miroir un sourire où il y avait autant de compassion que de coquetterie.

On descend et on ne se tue pas…

De son petit œil sombre, le revolver narguait Lucien, et, dans les trous du barillet, les capuchons en cuivre des balles blindées le défiaient.

On descend et on ne se tue pas…

Lucien étendit le bras, prit la crosse à pleine main et arma le revolver.

— Tu vas voir si on ne se tue pas !

Il souriait, retroussant sa lèvre dans une moue de défi.

Mais son cœur se révolta, bondit jusqu’à sa gorge. Espérant que de se voir avec la figure d’un lâche lui donnerait de l’énergie, Lucien, alors, chercha la glace confidente, mais ses yeux trouvèrent le portrait de Mme Vigier qui le regardait.

— Ma pauvre maman !…

Elle ne comprendrait pas. Comme elle serait malheureuse !

— Ma gentille, ma jolie maman !

Il l’avait torturée. Pourquoi lui arracher ces inutiles aveux ?… Il voulait savoir comment son père l’avait traitée… Il l’avait traitée comme elle le méritait !… N’était-ce pas ignoble d’avoir trahi cet homme si grand ?… Hélas ! l’affreuse luxure est maîtresse du monde. Que de fois, au milieu d’une nuit de travail, n’était-elle pas tombée sur la nuque de Lucien ?… Et le sang bouillonnait, et il fallait sortir, aller dans les rues, sur les promenades, aux lieux des infâmes rendez-vous, la tête lourde, le cœur palpitant, ayant horreur de soi, à la recherche de l’innommable aventure.

— Non, ce n’est pas ma faute !

Pourtant, il allait mourir… Il sentait contre la paume de sa main la crosse froide. Il allait expier, lui, expier pour les autres. Car, enfin, ils l’avaient créé !

— Je ne suis pas responsable…

Mais son regard atteignit le miroir. Oh ! quelle malpropre figure ! Allait-il mourir dans ce désordre ?… Ce linge fripé, cette cravate défaite, ces traces de larmes sur les joues, ces cheveux collés par paquets sur les tempes. Mourir avec ce visage !… Au moins devait-il se laver et se mettre à son aise.

Il posa le revolver, armé, à cheval sur le portrait de Reggie et le manuscrit. Il se leva, non sans peine, car ses jambes vacillaient. Il ôta son habit, le plia soigneusement, retira son gilet et sa chemise. Puis, il resta toute une minute immobile, se demandant s’il enlèverait son pantalon pour passer un pyjama, et il était dans un tel état de faiblesse qu’il ne parvenait pas à se décider.

Enfin, sans savoir ce qu’il ferait plus tard, il versa de l’eau dans la cuvette, se lava longuement, se poudra le visage, se peigna les cheveux, aplatit la frange qui lui caressait le front.

Il agissait et n’avait dans la conscience aucune pensée.

Le torse nu, les joues fraîches, il se promena dans la chambre, au hasard.

Il avait la peau très fine, blanche, sans une rougeur ni une tache, des formes rondes, la poitrine dépourvue de poils et un peu grasse au niveau des seins, de belles épaules, des reins cambrés.

Comme il marchait à l’aventure et se trouvait en face de la table, il comprit, soudain, en coup de foudre, qu’il avait maintenant résolu de mourir, que c’était une chose décidée, et cela lui sembla tout à fait absurde, et même ridicule, oui, ridicule !… Pourquoi ?

Ce n’était pas de la peur qu’il éprouvait, c’était la sensation très nette qu’il allait accomplir un acte bête.

En même temps, mille idées simples, logiques, se présentaient à son esprit. Par exemple :

S’il consentait à partir, il pouvait exiger de son père qu’il lui donnât Jacques Duprin pour compagnon.

Il pouvait quitter la maison, cette nuit, et se loger au Quartier. Sa mère ne le laisserait pas mourir de faim.

Il pouvait télégraphier à Reggie, qui lui prêterait de l’argent sur les gains futurs que lui procureraient les Attendris.

Personne ne pouvait savoir si cette pièce n’aurait pas un énorme succès, et, si c’était un triomphe, qu’importait le reste ?… Reggie avait raison : les artistes sont des demi-dieux qui ont le droit de vivre selon leur bon plaisir.

Quant à la gloire de son père, certes ! elle valait qu’on se tuât pour elle ; mais un suicide, le jour que l’on expulsait Reggie, provoquerait le plus formidable des scandales, et combien Reggie, si courageux, si fier, si homme, mépriserait cette lâcheté !

Lucien se pencha sur la table et contempla l’image de Lovell, que barrait le canon du revolver. Ah ! que n’était-il là, ce robuste, pour le prendre dans ses bras et calmer ses tourments !

A coup sûr, il mépriserait Lucien. Et Batchano, ce grand Batchano au regard qui voyait tout, cet admirable Batchano qui lui avait répondu, cet après-midi, des choses si puissantes, ce prodigieux Batchano qui, malgré sa pitié, avait accompli son devoir en prévenant son Maître, mépriserait la mémoire du faible qui désertait le combat.

Tous le mépriseraient. Personne ne verrait la noblesse de son geste. La foule, l’ignoble foule, baverait sur sa mort, s’emparerait de son cadavre, de son beau cadavre…

Mourir, c’était le refuge d’un enfant malade, la défaite, la honte.

Vivre, ce serait la bataille, le défi. Vivre sans chercher à guérir. Vivre pour la beauté, le rare, l’exceptionnel.

Tu n’es qu’un misérable…

Oh ! la phrase commode qui soulage d’un remords.

Pourquoi un misérable ? Parce qu’il ne faisait pas l’amour comme tout le monde ?… Un misérable ?… Mais qu’était-ce donc leur amour ?… L’acte est toujours immonde, et l’âme basse de la femme le rend plus immonde encore !… Seul, le rêve ennoblit l’accouplement… Et qui prouve que mon rêve d’amour ne soit pas plus haut que le leur ?… Shakespeare a conçu les Sonnets et Roméo et Juliette !… L’amour ?… Qu’ils me laissent le temps, ils verront si je saurai leur parler de l’amour !… Et si j’écris l’œuvre que je sens grandir en moi, ce sera en murmurant mes phrases que de médiocres amants ennobliront leur bestial désir. Que les Attendris soient une mauvaise pièce, c’est possible. J’en ferai d’autres… Je veux vivre, vivre loin de leur vie et les regarder vivre ! Ils ne me tueront pas comme ils ont tué le grand Wilde, les misérables !… oui ! les misérables !… les hypocrites et les bourreaux !…

Ainsi s’exaltait cet enfant à demi-nu et son regard était splendide.

Tout à coup, un bruit de voix frappa son oreille.

Les Duprin partaient. — Lucien essaya d’entendre. — La porte de l’appartement se referma.

Lucien écoutait, mais ce fut le silence.

Que se passait-il entre son père et sa mère ? Est-ce que François Vigier dirait à sa femme ?… Non, il ne ferait pas cela. Non, ce serait indigne de lui. On ne dit pas à une mère que son fils… François Vigier allait venir, ici… Il était impossible que cet homme ne fût pas inquiet du sort de son enfant. Bien sûr, il allait venir.

Et tant mieux, s’il venait !… Plus de larmes, plus d’excuses. Des mots courageux, fermes :

« Comment se fait-il que toi dont toute la vie fut vouée à l’étude, tu attaches tant d’importance aux actes sexuels ?… Il y a autre chose en moi, en nous, que des besoins d’amour ! »

Voilà ce que Lucien dirait, calmement, sans phrases.

Il s’était conduit en gosse, en petite femme qui ne sait que gémir : la découverte de la bague l’avait affolé.

Cependant qu’il songeait à cette bague funeste, il aperçut le portrait de Reggie de nouveau, et, en même temps, il entendit marcher dans le corridor.

Si François Vigier trouvait chez son fils la photographie de Lovell, la discussion s’égarerait une fois de plus.

Lucien courut vers la table pour faire disparaître ce portrait dangereux. Il le prit si brusquement que le cadre de vermeil accrocha la gâchette du revolver armé.

Le coup partit. La chambre fut pleine de fracas.

Dans le corridor, la voix de Mme Vigier fit un cri effroyable.

Portant les mains à sa poitrine nue, Lucien s’était rejeté en arrière, et, aspirant l’odeur de la poudre, il restait livide, les yeux fous, épouvanté, ne comprenant pas.

Mais, quand il comprit que la balle, sans le toucher, s’était perdue, tout l’appartement était en tumulte : clameurs de Mme Vigier derrière la porte fermée au verrou, appels de François Vigier à l’extrémité du couloir, questions aiguës de Louise et de Gertrude.

Cela ne dura qu’une seconde.

Pendant cette seconde, Lucien eut la vision totale de ce qui allait arriver quand on le trouverait sans blessures, à demi-nu, grelottant comme s’il avait peur. Il vit la moue railleuse de Louise, l’étonnement de sa mère, le regard injurieux de son père : « Tu n’as jamais voulu mourir… » Et les domestiques qui riaient.

La porte gémit sous les coups. La voix de François Vigier ordonnait aux femmes de se taire.

— Je t’entends, Lucien… Es-tu blessé ?

Que se passa-t-il dans son âme désespérée ? Quel sursaut d’orgueil lui fit prendre le revolver, l’appuyer au hasard contre sa poitrine ?

— Lucien ! Réponds-moi !

— Mon chéri, réponds !

Il abaissa un peu la crosse et tira, de toutes ses forces, sur la gâchette.

Plus tard, il devait dire : « Cela ne fait pas plus de mal qu’un coup de poing. »

Il tomba, l’épaule brisée, comme s’il était mort.

XI

— Monsieur Batchano !

— Mademoiselle ?

— Puis-je vous dire deux mots en particulier ?

— Mais certainement !… Périclès, attends-moi dans le hall… Me voici tout à vos ordres.

— Eh bien ! Docteur, je désire vous demander pardon. Je vous ai accusé méchamment, cet après-midi.

— Méchamment ? Non.

— Si !… Je suis très franche, et quand j’ai eu tort, je le reconnais toujours. Voulez-vous me donner la main ?… Non, ne me baisez pas la main par politesse !… Ce n’est pas cela… Donnez-moi la main, en signe de paix. Vous avez été admirable, ce soir, monsieur Batchano. Vous avez dit exactement ce que j’aurais dit. Mais pouvais-je parler ? Comment lady Cynthia a-t-elle permis que l’on abordât chez elle un tel sujet ?… Oh ! je sais que nous devions dîner avec Lovell et que Dechartres aime trop les scandales pour avoir pu se retenir de raconter celui-là. Mais je vous jure que moi, qui n’ai guère de pudeur, puisque j’étudie la médecine, j’étais affreusement gênée. Même avec vous, à moins que ce ne fût à Villejuif, je ne voudrais pas causer de cette honte. Pourtant, il le faut, car je dois vous déclarer que je suis convaincue de l’innocence de Lucien. Nous avons si souvent discuté ensemble !… C’est une nature un peu faible ; la sottise de Femina en témoigne, car je suis sûre que sa mère l’a poussé à publier cet article pour que l’on reproduisît sa photographie : elle est si vaine !… Mais Lucien est un romanesque et un poète, et je suis certaine qu’il est tout à fait… comment m’exprimer ?… tout à fait chaste !… On lui reproche d’être beau : n’est-ce pas absurde et vil ?… D’avoir été l’ami de Lovell ; mais nous étions tous prêts à devenir ses amis !… Ah ! que le monde est malpropre !… Voulez-vous faire une alliance avec moi, Docteur ? J’ai été injuste envers vous, je l’avoue et je le regrette… Je vous ai compris, ce soir… Je serai votre amie… Mais faisons une alliance pour défendre, demain, notre Maître contre les immondices qu’on va jeter sur son nom, voulez-vous ?

— De tout mon cœur ! répondit Batchano.

Ils étaient sur les plus hautes marches de l’escalier monumental qui orne l’hôtel de lady Cynthia Gore, avenue Henri Martin. C’était après l’un de ces dîners suivis de réception que donnait, chaque semaine, cette Anglaise nomade que Paris adula, trois saisons, moins pour sa froide beauté que pour le désordre de sa vie. — Lady Cynthia… Rappelez-vous… Lorsqu’elle disparut de France, Léopold Dechartres fit, à propos d’elle, le plus infâme et le meilleur de ses romans. On mangeait bien à sa table, mais surtout on y jouissait de ce franc-parler que les filles ne tolèrent plus.

Ce soir-là, Dechartres avait fourni le scandale quotidien.

Être le premier à tout savoir, voilà ce qui semble la raison de vivre de ce chroniqueur plein de talent. Aussi a-t-il des amis dans chaque monde et même dans la police.

Comme il racontait les scènes qui s’étaient passées dans l’atelier de Lovell et citait Lucien, Batchano était intervenu pour défendre le fils de son Maître.

Dechartres déteste qu’on le contredise. Il avait tracé du petit Vigier un portrait cruel, ressemblant au physique, et, pour le moral, marqué par ce trait de la combinaison Femina.

Contraint de battre en retraite, Batchano avait généralisé la discussion. Jusqu’à la fin du repas, il avait disserté sur les mœurs de Berlin et de Londres ; c’était, à cette époque, un sujet fort à la mode.

Quand Marie avait rejoint Batchano, il fuyait, avec Périclès Avrinos, les salons où la foule entassée écoutait la vieille duchesse d’Armanjon soupirer son dernier poème.

Il était presque minuit.

Dans quelques minutes, lady Cynthia, pour congédier ses hôtes, se lèverait et regarderait autour d’elle, avec un air de fatigue.

L’immense antichambre, où aboutissait l’escalier monumental, était déserte.

Deux valets en livrée, culotte noire et bas de soie blanche, se tenaient immobiles à l’extrémité de la galerie.

Dans le hall, à l’étage inférieur, près du vestiaire, Périclès Avrinos attendait.

Vers Marie qui lui semblait infiniment désirable, ce soir-là, dans sa robe enroulée et sombre, avec ses fraîches épaules, sa jeune poitrine, sa petite tête que les cheveux tressés coiffaient en turban, Batchano se pencha, et, prenant la main de sa nouvelle amie, il voulut la porter à ses lèvres, mais, de nouveau, elle l’en empêcha, en s’éloignant un peu.

— Dites-moi, Docteur, fit-elle, devons-nous prévenir François Vigier ?

— Mais non ! Y pensez-vous ?

Elle eut une moue soucieuse :

— Et si Lucien reste en relation avec ce Lovell, monsieur Batchano ?

— Ne vous inquiétez pas de cela, je m’en charge.

— Si vous vous en chargez, c’est bien ! dit Marie.

Elle avait repris cet air important qu’elle avait dans les salles d’hôpital quand elle suivait la visite. Elle jouait avec la longue chaîne de perles qui pendait à son cou. Il y avait, dans son attitude et dans toute son apparence, quelque chose de gracieux et de naïf, mais, aussi, d’un peu comique.

— Et, racontez-moi, Docteur ! Le Maître a-t-il beaucoup souffert de cette indiscrétion de Femina ?

— Il en a souffert, répondit Batchano. Je sais qu’il a l’intention de punir sévèrement Lucien, et même, mais ceci entre nous, de l’exiler hors de France pendant quelques mois.

— De l’exiler ! Est-ce une bonne idée ?… Peut-être sa pièce est-elle très belle, et, si on l’exile, il ne pourra pas la faire jouer.

— Mademoiselle, François Vigier est seul juge.

— Naturellement… Pourtant, qu’il ne soit pas trop dur !… Après tout, ce n’est qu’un enfantillage.

— Vous étiez plus sévère, cet après-midi !

— C’est vrai ! fit-elle ingénument. Mais quand on calomnie quelqu’un, j’ai toujours envie de le protéger.

Comme elle disait ces mots, une grande rumeur s’éleva à l’autre extrémité de l’antichambre.

— Je me sauve, Docteur. La duchesse a terminé son poème. Mes compliments à votre femme. Je suis navrée qu’elle soit souffrante.

Elle avait tendu la main à Batchano, et, le regardant dans les yeux :

— Des amis ? demanda-t-elle.

— Des alliés, répondit Batchano.

Elle lui adressa un gentil sourire, montrant les dents qu’elle avait charmantes.

— A demain !

Elle s’enfuit.

Batchano rejoignit Périclès Avrinos.

Quelques minutes plus tard, un fiacre automobile emportait les deux jeunes hommes vers le Quartier Latin. Ils se taisaient et semblaient se bouder.

Soudain, Périclès s’écria :

— Voyons, Costi, il en est, ça saute aux yeux ! On a expulsé Lovell, au lieu de le coffrer, pour éviter que le nom du patron ne fût compromis… Ose dire que je me trompe ?

— Tu te trompes, dit Batchano.

Périclès haussa les épaules. Il se sentait offensé, car, jusqu’à ce jour, Batchano n’avait pas eu de secret pour lui. Même les plus exceptionnelles tristesses de de ses malades, il les lui avait racontées, étant certain de sa loyauté.

L’automobile suivait le Cours-la-Reine. Le vent et la pluie balayaient les vitres. Sur le pont de la Concorde, la bourrasque, plus forte, hurla tout autour de la voiture qui fonçait dans la nuit.

— Quel chien de temps ! dit Périclès.

Puis il posa, d’un geste affectueux, la main sur le bras de Batchano.

— Tu es triste ? Ne t’en défends pas, on le serait à moins. Ce grand Vigier ne méritait pas cela. Admettons que je me trompe dans mon raisonnement : cela n’empêchera pas toute la ville d’y croire, et, si les journaux lâchent leurs aboyeurs sur cette piste, ah ! le pauvre patron !

— Oui ! ce serait abominable ! dit Batchano.

— Écoute, fit Périclès, qui serra le bras de son ami. J’ai une idée. Je te reconduis chez toi et je descends sur les Boulevards. J’ai un tas de camarades dans le monde de la presse, je verrai vite s’ils savent quelque chose et, s’ils me parlent de Lucien, je leur raconterai que j’ai couché avec sa maîtresse, et que, par conséquent… Enfin ! tu vois tout ce que je peux dire… Seulement, voilà ! ils ne voudront pas me croire… Sale histoire !… Au fond, vieux ! tu avais raison quand tu disais, pendant le dîner, qu’on devrait faire une loi au nom de l’hygiène… J’ajouterai : au nom de l’amitié… Quoi ! c’est répugnant, ce soupçon qui menace, de nos jours, toutes les affections d’homme à homme, les affections fraternelles, les plus belles qui soient, la nôtre, par exemple !

— Pourtant, Périclès, j’avais tort, dit Batchano rêveur. Savons-nous si l’individu que ma loi empêchera de vivre n’est pas celui pour lequel l’espèce humaine a été créée ?

— Tu en as de bonnes, Costi ! L’espèce humaine créée pour Reginald Lovell et Lucien Vigier… Eh bien, mon garçon !…

Mais l’automobile ralentissait sa course, à l’entrée de la rue de Rennes.

Batchano se pencha, essayant de lire sur le compteur le prix marqué.

— Tu plaisantes, fit Périclès, je n’ai pas encore dépensé mes cent francs.

Et force fut à Batchano de rentrer son argent.

— N’oublie pas, Costi, que tu dois voir ma gosse, demain ?

— Je n’oublierai pas, vieux.

Ces deux jeunes gens avaient, l’un pour l’autre, une de ces tendresses par lesquelles il semble que le cœur de l’homme veuille atteindre au sublime. Isolés dans la grande ville où les retenaient leur amour de la gloire et un certain goût pervers pour le luxe et les surfaces brillantes de la vie, ils s’étaient choisis. Jamais ils ne furent des complices. De leur amitié ils ne tiraient aucun profit évident, mais la joie qu’elle leur donnait était d’une qualité si pure et si fraîche que, plus tard, quand ils furent séparés par la vie, il sembla à chacun d’eux que sa jeunesse était morte.

— Pardonne-moi d’avoir été maussade, mon Périclès, mais je tombe de fatigue !

— Je ne crois pas à ta fatigue, Costi, et je t’assure que tu as tort de ne pas tout me raconter, ce soir, puisque, demain, tu me raconteras. Si ! si ! tu me raconteras…

Périclès souriait, à la fois triste et moqueur.

Batchano le menaça du doigt :

— Bonne nuit, vieux !

L’automobile s’arrêtait. Ils se quittèrent. Batchano rentra chez lui. Ce fut pour y trouver le message qui le réclamait au chevet de Lucien… Et, cette nuit-là, ni François Vigier, ni Batchano ne dormirent. La balle avait effleuré l’enveloppe du poumon, déchirant une artère. Quand l’hémorragie fut maîtrisée, la fièvre s’empara de Lucien.

Il délirait. Il appelait son père ; il appelait Lovell, il appelait Batchano.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings