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Lucien

CINQUIÈME PARTIE

Reading edition

I

LUCIEN A BATCHANO

RIVIERA PALACE SAN REMO.

Le 22 janvier.

Vous trouverez sous cette enveloppe deux lettres, mon cher Costi, l’une pour mon père, l’autre pour Marie. Je vous prie de les leur donner, après les avoir lues, et à l’heure que vous jugerez opportune : je ne sais ce qui s’est passé, depuis mon départ, dans leur cœur. Je vous écris à tous trois pour vous dire adieu, vous demander pardon d’avoir vécu et vous affirmer que je meurs sans haine.

Je vous supplie, Costi, de ne pas douter que ce soit un mort qui vous parle. Si vous en doutez, arrêtez-vous, mettez ces pages en lieu sûr et courez chez le préfet de police, votre ami. L’enquête ne sera pas longue : Lucien Ferney — c’est moi — et Reginald Green — c’est Lovell — sont descendus, venant de Paris, au Riviera Palace de San Remo, le 17 janvier. Ils ont pris un appartement et se sont fait servir leurs repas dans leurs chambres. Le lendemain, Reginald Green est parti, annonçant qu’il reviendrait. On ne l’a pas revu. Le 23 janvier, le garçon d’étage a découvert le corps de Lucien Ferney étendu sur une chaise-longue devant une fenêtre grande ouverte. Dans un verre posé près de lui restaient quelques gouttes de cocaïne. — Vous souvient-il, Costi, de m’avoir parlé de ce poison ? Grâce à vous, je ne souffrirai pas : j’aurai froid un peu et je m’endormirai… Mais, je vous en conjure, qu’on ne fasse pas mon autopsie. C’est juré ?… Merci !

A présent que vous ne doutez pas que je me sois tué, pour de bon, cette fois ! à présent que vous avez vu ce Destrem qui me fit tant de mal, reprenez votre lecture : je vous dirai pourquoi je ne doute pas, moi, que je mette cette lettre à la poste, dans quelques minutes. Et le geste, qui la laissera tomber dans la boîte, sera vraiment celui du suicide.

Il est neuf heures du matin. Je me suis levé tôt pour ne pas manquer le courrier. Je me tuerai après minuit. Ma dernière journée sera bien étrange : je vais permettre à mes rêves toutes les folies.

A propos de rêve, avez-vous parcouru la presse des Attendris ?… Elle n’a pas été aussi mauvaise que je le craignais. Vous me direz que tous les critiques parlent de mon père. Néanmoins, il me plaît que la pièce se soit un peu relevée : ma mémoire ne sera pas tachée de ridicule, et vous, mon grand Costi, vous ne pourrez prétendre que la seule vanité blessée me donne la force de mourir…

Cette force, je ne la tire pas davantage de la tristesse où me laissa l’abandon de Lovell. Voici quatre jours qu’il est parti. Sous le nom de Green, il se cache à Nice. Depuis qu’il est expulsé de France, la France lui semble un Éden. Il s’amuse. Je l’ennuyais… Je ne regrette pas qu’il m’ait quitté : je sens mieux ce que je suis.

Ce que je suis ?… Ce n’est plus l’heure des mensonges. Croyez-moi sincère, puisque je ne vous demande pas de m’absoudre.

J’ai commis deux crimes dans ma vie. Le premier fut d’essayer de n’être plus moi. On m’y encourageait. Vous devinez qui… Et vous seul m’avez prévenu que je n’avais pas le droit de LA faire souffrir.

Mon père vous a raconté, sans doute, ce qu’elle a vu dans la loge de Vincent. Qu’il vous le raconte, s’il ne l’a pas encore fait. Je n’ai pas le temps… Mais ce que ni mon père, ni Marie ne savent, c’est que Lovell était à Paris, cette nuit-là, et que j’ai dû le rejoindre.

Oui, vous seul avez essayé de m’avertir… Oh ! Costi, qu’elle ne se tue pas ! Vous qui êtes tout puissant sur les âmes, sauvez-la !… Ne lui dites pas que je ne l’ai jamais aimée… Mentez !… Dites-lui que nos fiançailles furent le seul bonheur de mon atroce vie.

« Rappelez-vous Marthe ! »

Je vous entends me jeter ce cri d’alarme.

Hélas ! j’ai passé outre… Un second crime déjà me liait au premier.

Costi ! je vous tiens pour le plus noble des hommes, soyez le plus généreux, ne me méprisez pas comme je me méprise.

J’ai volé, Costi !… Marie m’avait prêté de quoi subvenir aux frais des Attendris. Je devais payer quinze mille francs à Vincent le lendemain de la première. Ces quinze mille francs, je les ai emportés. Pourquoi ai-je accepté de Marie ce prêt ?… Je croyais que j’aimais la gloire et que je l’aurais si l’on jouait mon œuvre. Pourquoi n’ai-je pas envoyé à Vincent ce que je lui devais ?… Ah ! cela, c’est plus complexe… J’étais fou… Mon père ne m’a pas dit une parole avant mon départ. Vous êtes au courant, n’est-ce pas ?… J’avais promis de disparaître. Je n’ai pas le temps de vous expliquer… Il ne m’a pas dit une parole, mais il m’a fait remettre par Gertrude une enveloppe qui contenait vingt-cinq louis, et une lettre où il m’avertissait, en trois lignes, que je recevrais chaque deux mois cinq cents francs, si l’on connaissait mon adresse. Cinq cents francs !… Et Lovell dépense son argent sans compter, et toujours il m’en offre… Comprenez-moi, Costi !… Je ne voulais pas me vendre, je voulais l’aimer… Je ne l’aime pas. J’ai horreur de mes désirs. J’ai honte… Il m’a quitté parce que j’ai pleuré, toute notre première nuit de San Remo.

Eh bien ! mon Costi ! cette horreur, cette honte, ce dégoût que j’ai de moi, de ma chair et de mes instincts, voilà ma monstruosité, et voilà ce qui me donnera le courage de mourir.

Devant la mort et devant vous, je vous jure que mon âme est éprise de pureté, que mon âme, qui vous aime, Costi, n’est pas heureuse…

Ah ! si vous saviez…

Hier, je voulais vous écrire une confession de toute ma vie. Mais vous êtes médecin, psychiâtre, j’ai peur de n’être plus à vos yeux qu’un document. Puis, je répugne à donner raison aux livres qui prétendent que nous autres avons besoin d’exhiber nos tares.

Non ! mon beau Costi, vous n’aurez plus de moi qu’un aveu, mais cet aveu ouvre ma tombe : je vous aime… et jamais jeune fille n’aima plus chastement l’inconnu de ses songes.

Vous voyez bien que je suis mort, puisque j’ose…

Je vous ai tellement aimé !… Je vous fuyais, je vous détestais, j’étais jaloux… Je vous aime, et cela n’est pas un crime… Le jour que je me suis fiancé à Marie, que j’ai cru vraiment, sincèrement l’aimer, le jour que je vous ai trahi, je me suis senti, en face de vous, comme un coupable. Il m’a semblé déchoir.

Pourquoi serait-ce un crime ?… N’est-il donc d’autre amour que celui qui crée ?… Les hommes sont bien misérables s’ils n’ont que le droit de se reproduire !… Jadis, quand notre race était jeune, dans le décor des marbres d’Athènes, nous aurions été, vous et moi, les mains unies, entendre les leçons de notre Maître, et nul n’aurait médit de notre amour.

Notre amour !… Pardon, Costi…

Ah ! que de fois j’ai rêvé… Maintenant, du moins, ne me repoussez pas. Ce n’est que mon ombre qui se penche vers vous, c’est l’être immatériel qui souffrait sous le manteau de boue. Permettez-lui de vivre près de vous sa vie de fantôme…

Adieu, mon bien-aimé !

J’aurai du courage. Adieu !… Je meurs pour vous rejoindre et LUI échapper.

Lucien.

LUCIEN A SON PÈRE

RIVIERA PALACE SAN REMO.

Le 22 janvier.

Batchano te remettra cette lettre, mon cher papa, et te dira comment je suis mort. Mon dernier vœu est que tu ne souffres pas. Il faut que tu te réjouisses : tu retrouves aujourd’hui l’enfant que tu aimais… Rappelle-toi nos belles soirées… Quand tu penseras à moi, ne te souviens que de celui qui t’écoutait, qui tâchait à te comprendre, qui te comprenait, car tu sais descendre vers les humbles, de celui que tu emportais sur les cimes. L’autre, oublie-le… Il a connu de telles douleurs, de telles angoisses, livré de si rudes batailles, pleuré sur tant de défaites, qu’il a gagné le droit à l’oubli. Ce n’était pas un malade puisqu’il n’a pu guérir, c’était un malheureux sur qui pesait la destinée.

Père, tu n’es pas responsable ! Les hommes de ta taille ne sont responsables que des œuvres de leur génie. Qu’ils soient liés à la race par l’amour, c’est la revanche des dieux…

Les dieux se sont bien vengés, mon pauvre papa ! Mais comme tu as été grand, comme tu as lutté !… Ma mort te délivre : je meurs sans regret.

Pardonne-moi à ton tour. Une dernière fois, je te jure que ce n’était pas ma faute… Je me résigne, je ne me plains pas ; mais l’injustice fut immense qui plaça mon âme dans le corps que je quitte.

Je te prie d’inventer une fable afin que maman n’apprenne pas ce qu’était son fils. Même il vaudrait mieux lui laisser ignorer, ainsi qu’à Louise, mon suicide. Je conseille à Batchano, dans la lettre que je lui envoie, de se rendre chez le préfet de police. Destrem semble dévoué à ta gloire ; et, comme je suis à San Remo sous un faux nom, il parviendra sans doute à empêcher la presse d’identifier mon cadavre. Je le souhaite pour toi comme pour moi.

Quant à ma pièce, elle t’appartient. Elle s’est un peu relevée à la première. Peut-être la feras-tu paraître en librairie…

Je suppose que le directeur du Grand Théâtre a déjà présenté à la maison les billets que je lui ai souscrits. Je te conjure de les retirer. On trouvera dans ma valise une somme de onze mille francs. Batchano t’expliquera comment je me la suis procurée et quels sont mes remords à ce sujet. Si tu peux réparer ma faute, diminuer mon crime, j’ai confiance que tu n’hésiteras pas. D’ailleurs, envers Marie, nous avons, l’un et l’autre, des devoirs : le mien est de mourir.

Mon cher papa, je te dis adieu. Tu as été l’orgueil de ma vie. Cette nuit, quand il me faudra du courage, je t’appellerai, et, devant toi, devant ta grande figure, je ne faiblirai pas… Oh ! nos belles soirées !…

Lucien.

LUCIEN A MARIE

RIVIERA PALACE SAN REMO.

Le 22 janvier.

J’ai mérité plus que votre haine, Marie : il faut m’oublier ! Si vous saviez ce que je souffre en vous écrivant cela, vous seriez vengée. Je meurs deux fois, et mourir ici n’est qu’une évasion, mais mourir dans votre mémoire !… Il faut m’oublier. Ne vous rappelez ni le poète dont vous seule avez connu tous les rêves, ni le malheureux qui vous aima comme le damné l’ange rédempteur. Oui ! je vous aimais de cet amour. Vous m’aviez sauvé, purifié, recréé… Oubliez-moi, Marie… Ainsi, quand vous aurez détruit mon image dans votre souvenir, je ne serai plus, je n’aurai jamais été qu’un infâme, et nul ne pourra deviner ce que je fus pendant ces deux mois où vous m’avez élevé jusqu’à vous. Oh ! ma fiancée, je souffre trop… Un jour, peut-être, dans beaucoup d’années, vous penserez à nous sans colère, ni honte. Un ange ne se salit pas les ailes en arrachant une âme à la boue… Adieu ! Oublie…

Lucien.

L’enveloppe, qui contenait ces trois lettres, fut remise à Batchano, le 23 janvier, à huit heures du matin.

II

Or, le 23 janvier, pendant toute la matinée, un agréable soleil brilla sur Paris et sa banlieue.

Il était onze heures quand Batchano, ayant traversé à la hâte les cours de Villejuif, entra dans la salle d’autopsie.

— Bonjour, Duprin ! Le Maître n’est pas là ?

— Bonjour, mon cher ! Il est au laboratoire, mais il va venir. Il m’a permis de commencer.

Et, joyeusement, à grands coups de maillet, Jacques Duprin poursuivit son travail.

Devant lui, sur la table, gisait Lecamus, couché à plat ventre, offrant son échine, les vertèbres dénudées et le crâne scalpé. Une pièce de bois, qui passait sous le thorax, lui soulevait les épaules. Les bras et la tête pendaient. Il était mort, l’avant-veille, au moment où l’on n’y comptait plus.

Allègre, Duprin maniait le ciseau qui devait lui livrer la moelle précieuse ; et l’air de santé, le jovial visage de ce jeune homme si plein de vie, si robuste et si frais sous la blouse aux manches retroussées, ôtaient à cette scène son apparence lugubre. La salle était claire, propre et nette. Inoccupé, le garçon d’amphithéâtre, solide gaillard, se promenait, roulant des hanches. Il ne se passait ici rien de tragique. Seul, Batchano montrait une figure grave.

Il s’était approché de la table et se penchait sur Lecamus.

« Le voilà qui fait encore de la littérature ! » pensa Duprin. Il appelait « littérature » toutes les émotions de Batchano : sa tendresse pour les malades et les pauvres cadavres abandonnés.

Mais ce n’était pas Lecamus que Batchano regardait. C’était, là-bas, sur la chaise-longue, devant la fenêtre ouverte, Lucien.

Sans doute Destrem avait-il raison : il fallait agir avec prudence. D’ailleurs, l’agent qu’on avait envoyé de Menton à San Remo, téléphonerait à midi le résultat de son enquête. Encore une heure… Comme elle serait longue !… Ah ! trop longue dans cette double incertitude : Lucien avait-il su mourir, et que souhaitait Batchano ?

Parfois, il souhaitait qu’eût cessé de vivre celui dont l’amour l’insultait, le salissait, le gênait. Parfois, il avait pitié : la mort est abominable, il faut vivre malgré tout, la souffrance et la honte valent mieux que le néant. Parfois encore, il s’indignait : l’unique crime qu’il aperçût dans ce drame, le sacrifice de Marie, avait fait complices François Vigier et Lucien ; pourquoi François Vigier était-il absous, et Lucien, condamné ?

Cette indignation, il l’avait éprouvée si vivement, tandis qu’il sortait de la préfecture, qu’il s’était promis de ne pas se rendre à Villejuif où l’attirait la belle autopsie. Et il avait erré le long de la Seine, tête basse. Il se rappelait la hautaine indifférence de François Vigier lui racontant les faits de la nuit atroce, et lui disant qu’il lui confierait, à l’avenir, la tâche de correspondre avec Lucien. Il voyait Marie, transformée, spectre d’elle-même, assise à la droite de François Vigier, devant le microscope inutile, prouvant par sa présence qu’elle pardonnait. Il entendait Destrem parler de la gloire de François Vigier, de cette gloire qu’il fallait à tout prix défendre… Et dans le cœur de Batchano était née de la colère. Qu’était-ce donc cette gloire que vantait un préfet de police, à laquelle s’immolait une jeune fille ?… Le résultat de l’ébahissement des médiocres en face de l’être exceptionnel que créa — opinion courante ! — une erreur de la nature ; mais, si les médiocres s’agenouillent devant les héros que leur donnent de telles erreurs, que ne savent-ils plaindre les monstres que de pareilles erreurs ont produits ?… Divagations !… Les lettres de Lucien sont dans la mémoire de Batchano, et Batchano souffre de se révolter contre son Maître. Il croit qu’il se révolte. Il l’admire !… Ce cruel génie irrésistiblement l’appelle. Batchano se rend à Villejuif.

Sous le ciseau et le maillet de Jacques Duprin, les vertèbres de Lecamus, les lombaires, les dorsales, les cervicales, une à une, avaient cédé. Alors, Duprin, délicatement, avec la pince et le scalpel, s’occupa d’affranchir de leurs muscles les os fendus. Maintenant, dans sa gaine violée, sous ses membranes pâles, la moelle, l’étroit et long cordon, apparaissait. Duprin s’arrêta et contempla son ouvrage.

— Pas de lésion, dit-il. Vous vous étiez trompé, Batchano !

Batchano se pencha davantage sur le cadavre.

— Non, pas de lésion, dit-il à son tour.

Il s’était trompé, en effet, ayant soutenu que certains symptômes indiquaient une lésion des enveloppes de la moelle.

Duprin avait sur les lèvres un petit sourire gouailleur.

— J’attendrai le patron pour continuer, dit-il.

Et il s’en alla vers la porte qu’il ouvrit.

Au dehors, un gai soleil.

Batchano restait devant la table.

Était-ce parce que Duprin lui avait prouvé son erreur ? Un immense découragement le prenait, un incompréhensible découragement.

L’autopsie était à peine commencée, et c’était du microscope que l’on attendait un résultat. Batchano savait que l’on s’inclinerait encore une fois devant le mystère. Des centaines et des centaines de coupes passeraient sous les lentilles. Les yeux se fatigueraient à les étudier. L’âme garderait son secret. Depuis des siècles, l’âme joue avec les savants ingénus. L’ignorance est la même que toujours. Et l’œuvre de François Vigier, cette œuvre qui l’a placé au-dessus des hommes, si haut qu’il se croit le droit d’être criminel et d’échapper aux remords, cette œuvre ne sert de rien. Le Maître ne l’a-t-il pas deviné lui-même, quand il avoua, devant Batchano, ne plus aimer la science ?…

Mais si les rêves de ce vieillard furent stériles, pourquoi ce rayonnement qui éblouit Batchano ?… Pourquoi Batchano oublie-t-il Lucien, pourquoi est-il ému quand un bruit de pas sur le sable annonce l’arrivée de François Vigier et de ses disciples ?

Les voici sur le seuil, lui, très grand, plus grand sous la blouse grise, le visage calme, le front serein barré par la frange d’argent de ses cheveux plats, les autres pressés derrière lui.

Ils sont une vingtaine. Il en est qui paraissent presque des enfants. Quelques-uns ont dépassé la quarantième année. Trois femmes : Marie est auprès du Maître, à sa place.

— Bonjour, Costi. Eh bien ?

Ah ! s’il osait répondre, s’il osait tirer de sa poche l’enveloppe et les lettres… S’il les donnait à François Vigier, est-ce qu’un muscle bougerait sur cette figure ?

— Eh bien ! Maître, je me suis trompé : il n’y a pas de lésion.

Autour de Lecamus, les disciples se groupèrent. La salle fut pleine de chuchotements.

Duprin essuyait avec une éponge humide la moelle que le sang avait tachée. De l’autre côté de la table, François Vigier et Marie guettaient son travail, Marie, les joues creuses, les yeux éteints.

Certes ! Batchano ne lui montrerait pas, ne lui montrerait jamais la lettre de Lucien, jamais il ne lui laisserait comprendre qu’il savait…

Elle comprit qu’elle était regardée, leva la tête, aperçut Batchano et tâcha de lui sourire. Elle lui avait pardonné, comme elle avait pardonné à François Vigier, comme elle avait pardonné à Lucien. Il ne lui restait pas assez de force pour qu’elle pût avoir de la haine. Sa force, elle la mettait à se dévouer. Elle avait bien vu, le lendemain de son désastre, que François Vigier était heureux de sa présence, qu’il la traitait autrement que jadis : il aimait qu’elle fût tout près de lui et elle restait tout près de lui, se battant contre sa mémoire et succombant dans cette lutte.

A peine avait-elle souri à Batchano que François Vigier, la prenant par le bras, lui montra sur le cadavre une anomalie dans la forme d’une vertèbre, anomalie qui n’avait, d’ailleurs, aucune importance pour leurs recherches. Serrés autour de la table, les disciples s’interrogèrent l’un l’autre : qu’avait dit le Maître ?… Ils enviaient la préférée. Tandis que grinçait sur le crâne de Lecamus la scie que maniait Jacques Duprin, le vieillard gardait ses doigts posés sur le bras de la jeune fille.

Devant ce couple, Batchano s’humilia. Elle qui se sacrifiait, lui qui acceptait le sacrifice, lui parurent d’une grandeur égale. Sa raison protestait en vain. Oui, c’était absurde : Marie aurait dû fuir François Vigier et François Vigier craindre Marie ; mais il y avait là de la beauté… Toute la beauté de l’histoire humaine : abnégation des martyrs, puissance des héros. Qu’importait l’œuvre de François Vigier ?… Son œuvre était le culte qu’on lui rendait. Le héros est celui que les hommes adorent. Qu’il soit un bienfaiteur ou un monstre, peu importe : il est celui qui est différent des autres hommes, qui les arrache à la terre, leur orgueil et leur effroi, il est celui qui ne meurt pas en mourant, celui dont le nom paraît éternel, celui pour qui la terre a été créée… Divagations !… Heureuses divagations : Batchano s’en allait vers les cimes, il oubliait Lucien, le Riviera Palace, la chaise-longue devant la fenêtre ouverte — et le temps passait.

Maintenant, cette pauvre chose humide, laide, le cerveau d’un mort était sous les yeux de François Vigier.

Un magnifique silence. Le Maître étudiait le mystère.

François Vigier se redressa.

— Il n’y a rien, dit-il. Nous ferons des coupes. Tâchez, mon cher Jacques, d’avoir la moelle et le bulbe sans les sectionner.

Autour de Lecamus, le groupe des disciples se reforma. Un bruit de voix montait. Jacques Duprin se mit à la besogne. Il s’acharnait sur le cadavre, joyeusement. Joyeusement ! François Vigier l’avait appelé « mon cher Jacques » devant tous, et Louise l’aimait, et il lui semblait que la chute des Attendris, la fuite de Lucien, le rapprochaient de Louise. Joyeusement, il coupa les nerfs qui liaient la moelle. Son frais visage riait.

Batchano avait rejoint François Vigier. Le vieillard se lavait les mains. Près de lui, Marie attendait. Le garçon d’amphithéâtre, respectueux, se tenait à quelques pas. Il offrit une serviette, puis reçut la blouse de François Vigier.

— Vous partez, mon cher Maître ? demanda Batchano.

Son incertitude renaissait. Devait-il avertir le vieillard ou porter seul le poids de cette angoisse ?

— Mais, nous vous emmenons, Costi. N’est-ce pas, Marie ?

— Certainement, Maître.

Chaque jour, elle conduisait François Vigier à Villejuif dans l’automobile où Lucien l’avait aimée.

— Partons, pendant que ces bavards se querellent ! poursuivit François Vigier.

Il montrait ses élèves qui discutaient, et il gagna la porte.

Chaque jour, depuis le départ de son fils, il s’isolait davantage. Méprisant Mme Vigier que le baron Gastaud occupait et qui avait cru trop vite à la fable inventée pour expliquer la fuite de Lucien, presque indifférent envers Louise, il était, au laboratoire, lui jadis si bon pour ses disciples, dédaigneux et hostile. Il ne tenait plus ces beaux discours où il extériorisait autrefois ses rêves. Il gardait le silence pendant des heures, et, s’il travaillait sans relâche, il ne travaillait que pour lui, insoucieux de son école.

Sur le chemin qui conduit de la salle d’autopsie aux cours de l’asile, tandis que l’agréable soleil de cette matinée comme printanière enveloppait de sa clarté le grand vieillard, Marie demanda si l’on trouverait « quelque chose » dans la moelle ou le cerveau de Lecamus, par l’étude au microscope.

— On ne trouve jamais rien, répondit François Vigier.

Et cette phrase, il la prononça sèchement, avec dureté, sans mélancolie.

Marie baissa la tête, et ils traversèrent les cours.

Elles sont plantées d’arbres chétifs qui paraissaient plus médiocres avec leurs branches nues. De longues maisons basses encadrent ces tristes jardins. Là demeurent les fous.

Par ce beau matin, ils se promenaient sur les allées. Ils n’avaient point de cris, ni de grimaces. Ils allaient, de-ci, de-là, timides et doux. On eût dit qu’ils craignaient de troubler l’air, de réveiller les vents furieux qui les avaient fait pleurer, l’autre semaine. Ils marchaient, sans se voir les uns les autres, paisiblement.

Mais, lorsque François Vigier s’avança vers eux qui barraient involontairement sa route, ils s’enfuirent, ils coururent au loin, et, tournant la tête, comme poursuivis, ils montraient des visages d’épouvante.

Souvent Batchano avait assisté à de semblables paniques. Cette terreur s’expliquait aisément par les rêveries de ces malheureux qui voyaient dans le laboratoire un lieu de torture. Explication insuffisante, aujourd’hui, pour l’inquiétude maladive de Batchano : si les fous se sauvent et tremblent, si Marie souffre, si Lucien meurt, n’est-ce pas que ce vieillard, qui porte si haut la tête, a commis un crime ?… C’est un héros !… Les fous le reconnaissent et savent que la nature, pour créer ses pareils, fait de gigantesques efforts et souvent échoue ; les fous sont nés des échecs de la nature s’efforçant vers le génie ; et, s’ils ont peur de ce vieillard, c’est qu’il leur paraît et qu’il est la cause de leur souffrance. Ah ! pitié pour eux !… Pitié pour Lucien !

Batchano s’éveilla quand il lui fallut monter dans l’automobile. Point de fleurs dans le vase, entre les fenêtres, mais la même couverture qui enveloppait Lucien et sa fiancée, dans leur promenade au Bois… François Vigier et Marie s’assirent au fond du coupé, Batchano prit le strapontin en face de la portière, et l’automobile ayant foncé sur la route droite, le paysage familier à Batchano passa devant ses yeux, le plus lugubre paysage, plus lugubre encore sous le soleil qui ne réussissait pas à l’animer, la plus désolée, la plus sèche, la plus aride des campagnes, malpropre, semée de masures, peuplée d’éternels pauvres et d’enfants en guenilles, que parcourt un tramway grinçant, la banlieue grise qui limite au sud Paris.

Affaissée, Marie ne voyait pas ce décor mouvant et toujours égal en laideur. La clarté du ciel lui rappelait un autre ciel dont les nuages s’étaient écartés pour que s’illuminât l’Arc de Triomphe. Ne pourrait-elle donc jamais tuer ce souvenir, tous les souvenirs ? Comme ils la prenaient, la souillaient, elle se tourna vers son Maître.

Il y avait sur le front de François Vigier une ride obstinée… Vers quels horizons était dirigé son regard ?… Est-ce qu’il se souvenait, lui aussi ?… Qu’est-ce qu’il attendait de l’avenir ?… Où trouvait-il la force de vivre ?… Il était plus à plaindre qu’elle. Elle voulait qu’il fût plus à plaindre. Depuis qu’elle l’avait vu souffrir, Marie croyait le comprendre mieux, ce grand homme, cet homme immense qui n’avait plus la foi… « On ne trouve jamais rien ! » Marie avait pitié de son Maître.

L’automobile sonore descendait en trombe sur la route qui se jette dans le faubourg plus immonde que la banlieue. Vers l’alerte voiture, il semblait à Batchano que se tendaient des visages de haine. Pour la première fois, Batchano, qui, depuis dix ans, chaque jour, faisait ce chemin, sentait l’horreur de cette misère qui est comme une ceinture autour de Paris. Faut-il donc que les hommes paient toujours, par plus de laideur, un peu de beauté ?

Mais voici la ville, les rues, les boulevards. Il est midi.

— Vous rentrez chez vous, monsieur Batchano ? demande Marie.

La question est tragique. Batchano se trouble, bredouille, dit qu’il descendra au quai Voltaire.

C’est là que l’automobile s’arrête. Batchano ne peut dominer son angoisse. Il abrège les remerciements qu’il fait à Marie, se précipite hors de la voiture :

— Au revoir, Maître !

Il court, monte dans un fiacre, lance l’adresse, écoute battre son cœur, bouscule l’huissier qui lui demande où il va, essuie son front dans l’antichambre où il attend que Destrem le reçoive.

Dans le cabinet aux tentures rouges, le préfet de police se lève pour l’accueillir :

— Voici la note qu’on vient de me remettre, dit-il en souriant : — Le 17 janvier, Réginald Green et Lucien Ferney sont descendus au Riviera Palace de San Remo. Le lendemain, Green s’est rendu à Nice, d’où il est revenu le 22 janvier, dans l’après-midi. Le même jour, Lucien Ferney et Réginald Green sont partis, ensemble, pour Naples.

Paris, 1909.

E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY

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