QUATRIÈME PARTIE
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I
Le 15 janvier, quelques heures avant la répétition générale des Attendris, au crépuscule. — Fernand d’Oriville, le petit Meb, Lucien Vigier, quittent le Grand Théâtre par la sortie des artistes.
Ils s’engagent dans la ruelle qui contourne le pâté de maisons. Le petit Meb marche à la droite de Lucien, Fernand d’Oriville à sa gauche. Ils lui parlent à voix basse, et, se serrant contre lui, le caressent de leur souffle parfumé.
— Non ! non ! dit Lucien. Ne comptez pas sur moi.
Il s’agit de souper, cette nuit, chez Fernand d’Oriville, avec Reginald Lovell qui est à Paris secrètement. Arrivé à midi, de Londres, il repart demain, pour l’Italie.
— Oh ! méchant ! proteste le petit Meb. Ainsi vous ne le verrez pas, et votre silence l’a déjà fait tant souffrir… Si vous saviez !
Hélas ! Lucien ne la connaît que trop la souffrance de Reggie… Il a lu les vingt lettres qu’il est allé chercher à la poste, en se cachant comme un malfaiteur, le jour de la première répétition d’ensemble, quand les Attendris lui parurent injouables. Ces lettres, il les a détruites, mais à quoi bon ?… Un fantôme lui en récite les phrases, et le nom de Marie, invoqué, ne chasse plus le fantôme. Il faut la présence de Marie.
Fernand d’Oriville se penche à l’oreille de Lucien :
— J’ai promis à Lovell que vous seriez chez moi. Vous ne me ferez pas mentir ?… Je trouverais cela déplaisant, après les services que je vous ai rendus.
C’est exact ! Il lui a rendu mille services : il a placé les billets d’auteur, ses amis seront dans la salle, ce soir, — et mille services désintéressés, car Lucien n’a pas trahi Marie.
Et Lucien se décide : il n’ira pas chez d’Oriville, il ne verra pas Lovell ; il est certain de cela, il faut qu’il en soit certain. Mais que lui coûte de céder en apparence ? Il feint d’hésiter :
— Si j’accepte, Fernand, ce sera pour vous. Jamais je ne pardonnerai à Reggie. Il m’a fait trop de mal. S’il ne s’était pas vanté de son expulsion, rien ne serait arrivé.
Puis, brusquement, Lucien, qui veut mépriser Reggie :
— Je n’aime pas les gens qui se font de la réclame avec leur…
— Oh ! oh ! oh ! s’écrie le petit Meb. Lucien, vous ne lui direz pas cela !
— Meb, vous m’agacez ! interrompt Lucien, et, à d’Oriville : Eh bien, soit ! Mais j’arriverai tard, Je rentrerai d’abord à la maison, avec mon père.
Ils sont sur la place qu’enlaidit la façade du Grand Théâtre. Une large affiche annonce les Attendris, et Lucien parle de sa pièce, montre, sans pudeur, toutes ses inquiétudes : il est nerveux, timide, pâle et charmant.
Les femmes, qui le croisent sur le trottoir, se retournent. Le petit Meb leur jette des regards irrités.
Lucien se sépare de ses complices, saute dans un automobile et donne au chauffeur l’adresse d’un fleuriste, boulevard Haussmann.
Durant le trajet, il songe.
Pensées innombrables !… Il songe… Au fond de sa conscience : Lovell, Marie… Au premier plan, les décors des Attendris, qui sont ratés ; Hélène Fabre, qui manque de mémoire ; Vincent, qui bafouille ; toute la pièce, qui n’est pas prête… Il faudrait encore deux semaines. Impossible d’obtenir ce délai !
Lucien devine qu’il a été la dupe de Vincent. Il regrette d’avoir stipulé qu’il verserait le reste de la somme exigée dès qu’aurait eu lieu la « première ». Il le regrette d’autant plus qu’il n’a pas gardé, intacts, les quinze mille francs de Marie.
Ah ! cela, c’est la pire des angoisses !… Cependant, il n’est pas coupable : l’argent de Marie, il l’a dépensé pour elle.
Le premier cadeau fut envoyé le jour qui suivit la lecture. Lucien avait à se faire pardonner sa déplorable attitude. Il acheta un médaillon que soutenait une chaînette en platine. D’abord, Marie refusa d’accepter ce présent. Lucien dut inventer toute une histoire : la chaînette avait appartenu à Denise. Denise ?… oui, son premier amour… Oh ! un amour de gosse, un amour qu’il lui décrivit… Émue, Marie passa la chaînette à son cou, et Lucien, les larmes aux yeux, lui recommanda de ne jamais l’enlever : — « Si vous la perdiez, j’aurais trop de peine ! » — Il lui semblait, en vérité, que ce fût un souvenir de Denise !
Le surlendemain, il avait découvert des roses étonnantes dans la devanture du fleuriste chez lequel, à présent, il se rendait.
Des quinze mille francs, il ne lui restait que dix mille.
Si les Attendris étaient un succès, il trouverait à emprunter cinq mille francs ; mais, si la pièce tombait, à quoi faudrait-il se résoudre ?…
Voici le boulevard Haussmann et la boutique du fleuriste.
Lucien est reçu comme un client de choix. On l’entoure. Il sort une feuille de sa poche. Il ne dépensera que ce qu’il a prévu : dix louis pour Hélène Fabre, dix louis pour Esther Pascal qui tient le rôle de Marthe.
Allons donc ! il ne sait pas résister aux vendeuses : c’est vingt-cinq louis pour Hélène, vingt louis pour Esther, dix louis pour cette gerbe qu’il emporte.
Il va chez sa fiancée, comme chaque soir.
L’appartement de Marie est avenue Hoche.
Lucien s’enferme dans l’ascenseur, pousse les boutons, sonne à la porte. On lui ouvre.
— Bonsoir, Fraülein !
Fraülein Niederesel, jadis gouvernante, à présent dame de compagnie de Marie Lewinska, est une très maigre petite personne qui trotte menu.
Elle accourt :
— Ach ! dit-elle. Encore des fleurs !
Mais elle ne les regarde pas. Elle fixe sur Lucien des yeux pleins d’admiration.
— Mademoiselle Marie ?… commence-t-il.
— Venez ! venez !
Et Fraülein l’introduit dans une chambre qui semble être plutôt le boudoir d’une comédienne que le salon d’une jeune fille.
Cette chambre a été meublée pour plaire à Lucien et selon son goût. Autrefois, Marie vivait dans sa bibliothèque et négligeait le reste de l’appartement. Mais la bibliothèque, encombrée par les livres, rappelait trop à Lucien le cabinet de travail de François Vigier. C’est pour son fiancé que Marie a choisi ces tentures, ces miroirs, cette liseuse, ces fauteuils profonds, ce divan.
— Marie est dans la bibliothèque, avec lady Cynthia Gore, dit Fraülein. Elle vous demande de l’attendre… Jean ! apportez le whisky !… Et, de grâce, asseyez-vous…
Elle le pousse presque dans un fauteuil.
Il s’y laisse tomber. Les coussins de plume le reçoivent. Devant lui, le feu brille doucement dans la cheminée. D’épais abat-jour tamisent la lumière.
Fraülein Niederesel contemple Lucien. Elle l’adore, parce qu’il est beau, parce qu’il est un poète, parce que Marie l’aime. Elle craignit si longtemps que sa pupille ne se préparât, grâce à sa passion pour l’étude, une vieillesse aussi pénible que celle dont elle-même sent aujourd’hui toute l’amertume.
— Ah ! Fraülein ! que je voudrais être à demain !…
Mais le valet sert le whisky. Près du fauteuil, on installe une petite table. La bouteille de soda est débouchée. L’eau gazeuse pétille. Lucien boit avidement un grand verre.
— Voici les cigarettes, dit Fraülein.
Elle tend à Lucien une boîte d’argent, puis une allumette enflammée. Le tabac d’Égypte brûle, son arome se mêle au parfum des fleurs dont la chambre est remplie.
Lucien se couche à demi dans le fauteuil. La douce chaleur du foyer l’enveloppe. Il ferme les yeux.
Sur la pointe des pieds, Fraülein Niederesel sort du fumoir.
Lucien rêve…
En trois semaines, il a épuisé les forces qu’il tirait de son ambition. La gloire n’est plus pour lui un mirage. Il sait comment elle se fabrique, le prix qu’elle coûte, les efforts qu’elle réclame, et cette lutte qu’il a dû soutenir contre ses interprètes, contre les amis de Vincent, contre Vincent lui-même, ces perpétuels combats de l’auteur qui ne veut pas que l’on transforme son œuvre, qu’on la détruise à force de coupures et de retouches, cette suite de batailles que sont les répétitions d’une pièce, ces batailles où, presque toujours, il fut vaincu, l’ont dégoûté du théâtre : il n’écrira plus de drame, il fera des romans ou des poèmes. Il en a prévenu Marie. Elle l’approuve, car elle est jalouse des actrices, affreusement jalouse !
Elle s’est trouvée elle-même : elle est une amoureuse ! Elle en a fait l’aveu à Lucien. Quatre années d’études sous la discipline de François Vigier n’avaient pas réussi à mettre de l’ordre dans son inquiète pensée, mais, depuis qu’elle aime, tout s’est éclairci, elle connaît le sens de la vie.
« Oui, rêve Lucien, la vie n’est qu’amour ! »
Que ne donnerait-il pas, en ce moment, pour n’avoir jamais conçu les Attendris ?… Tout à l’heure, son œuvre sera devant le public. Il en éprouve comme un sentiment de honte, de pudeur outragée. Dans ce boudoir, dont la tiède atmosphère le protège, il n’a plus d’humilité. Il ne craint pas que sa pièce soit mauvaise. Il méprise, il exècre les juges qui vont l’écouter. Et ce n’est point qu’il soit lâche, si le rêve de fuir s’empare de lui. Fuir avec sa fiancée, s’en aller au loin, dans la solitude, dans une solitude toute illuminée par le soleil, toute embaumée par les fleurs, fuir, par dégoût, ce théâtre où la caricature d’un songe va piteusement s’agiter, fuir tout de suite, fuir immédiatement cette ville où Lovell, avec le petit Meb et d’autres, leurs semblables, souperont, cette nuit. Ah ! s’en aller !… Sur les rivages des Maures où les pins lavent dans la vague leurs branches mélodieuses, construire une maison de marbre, et, dans le crépuscule qui s’étoile, errer tout au bord de la mer assoupie, la main dans une main qui chasse la peur, jouir d’une présence et ne désirer que cette présence, n’être qu’une voix en face d’un écho et qu’un écho en face d’une voix, et que le reste du monde poursuive sans nous sa lourde comédie ! Tout l’amour dans le reflet d’un regard, tout l’amour dans l’émotion partagée que donne la beauté entrevue, la beauté de la seule nature…
Lucien frissonne : la nature, la leçon de la nature, c’est l’union du mâle et de la femelle, la volupté féconde !… Est-ce cela ?… Ce serait cela !… Marie est amoureuse, Marie s’est éveillée sous les baisers de Lucien, Marie se pâme dès qu’il lui prend la bouche… Ah ! il est pour elle un bon maître qui enseigne d’autant plus habilement qu’il reste froid tandis que son élève se passionne… Cette froideur, voilà tout le mal… C’est elle qui permet au souvenir de Reggie de hanter les nuits de Lucien, c’est elle qui a conduit Lucien dans l’atelier de Reggie, c’est elle…
« Encore un verre de whisky ! »
Comme Marie reste longtemps avec lady Cynthia !… Oh ! rien à craindre : lady Cynthia n’aime que les petits jeunes gens.
Il faudrait se laver l’imagination !
Chère Marie !… D’Oriville et le petit Meb peuvent attendre Lucien… Chère Marie !… Il voudrait, pour elle, que les Attendris, ce soir, fussent un triomphe.
Derrière le fauteuil, une porte s’ouvre. C’est Marie.
Elle n’est vêtue que d’une robe de chambre, d’ailleurs fort élégante, blanche, brodée d’or et qui tombe droit. Sous l’étoffe se dessine la forme des longues jambes et de la jeune poitrine. Le cou, libre, où Lucien voit la chaînette de Denise, porte haut la petite tête aux cheveux coiffés en turban. Il y a moins de violence que jadis dans le regard de Marie, encore qu’elle ait peine en ce moment à contenir sa colère.
Tout à l’heure, lady Cynthia s’est permis de l’avertir, au nom de leur amitié, que sa campagne en faveur des Attendris la couvrait de ridicule :
« On prétend que vous êtes amoureuse de Lucien, chère, mais vous ne devez pas…
— Et pourquoi ?
— Oh ! comment dirais-je ?
— Dites !
— Eh bien ! je crois qu’il n’est d’aucune utilité pour une femme… »
Encore cette calomnie !… Marie éclata de rire ; mais ce fut un rire nerveux, saccadé, presque plaintif, et, comme lady Cynthia insistait, elle l’a mise à la porte.
Elle n’a pas voulu rejoindre Lucien immédiatement ; elle s’est promenée dans la bibliothèque, en s’arrêtant, de temps à autre, pour taper du pied.
Depuis quatre jours, elle a reçu quatre lettres anonymes. Cela ne trouble pas sa confiance, et pour cause ! mais cela indigne sa pureté, lui fait prendre en haine le monde, les salons. Ah ! comme elle voudrait l’emporter, là-bas, dans cette lointaine Pologne où s’est déroulée son enfance : les champs de neige doivent, en ce mois de janvier, entourer la maison familiale ; les grands arbres plient sous les glaçons ; il est exquis de se pelotonner dans les fourrures, tandis que le traîneau glisse sur la route polie…
Cher Lucien !… Il est si peu fait pour lutter… Il a tant souffert… Elle souhaite qu’il ne soit, à l’avenir, poète que pour elle… Cher Lucien !… Allons ! il ne faut pas être égoïste… Elle désire, pour lui, que les Attendris, ce soir, triomphent. Pour lui, elle veut oublier l’ignominie de ce public auquel il doit plaire… Pour lui, elle s’apaise.
La voici calmée.
Il se lève. Il la prend tout de suite dans ses bras. Il est un peu plus grand que Marie. Elle renverse la tête pour recevoir son baiser. Il la regarde dans les yeux, et la laisse attendre, puis, lentement, lentement, savamment, il appuie sa bouche sur cette bouche qui s’entr’ouvre, et il aspire l’âme humide, tandis qu’il enveloppe les épaules et les meurtrit en les serrant.
— Mon bien-aimé… soupire Marie.
Et c’est une foule de questions, un gentil interrogatoire.
Elle ne songe qu’à l’amour et s’efforce de paraître n’y point songer. Les Attendris, seuls, l’occupent. Elle veut connaître les moindres détails de ses démarches, et comment va l’enrouement de Chatelard — c’est l’acteur qui tient le rôle de Frédéric — et si Lucien a rendu visite à Hélène Fabre et à Esther Pascal, et quelle était l’humeur de Vincent…
Mais il l’interrompt. Il déclare que les Attendris seront un four et qu’il s’en moque.
— Devine à quoi je pensais, quand tu es venue ?
Il lui raconte son désir de fuite. Elle l’écoute, émerveillée :
— Toi aussi.
Que veut-elle dire ?… Il la presse de s’expliquer. Elle avoue son rêve, le présente comme une preuve d’amour : à la même minute, ils ont eu la même idée. Mais Lucien s’inquiète : si elle escomptait un triomphe, ce soir, parlerait-elle de quitter la partie ?… Elle sait donc, comme lui, que les Attendris ne seront pas un succès ?…
— Mais, au contraire ! j’ai peur que le succès ne nous sépare.
Il n’accepte pas ce mensonge. Elle voit qu’il souffre. Il souffre. Il croit entendre les rires de la salle.
Un seul éclat de rire, et la pièce croule.
Marie vient à lui, s’assied sur ses genoux, passe son bras nu derrière la nuque penchée et sait trouver les mots qu’il faut dire. Elle affirme que les bruits de la ville sont excellents, que Dechartres auquel lady Cynthia exposa le sujet des Attendris, s’est montré stupéfait de ce qu’un jeune homme de vingt-trois ans ait imaginé une si noble tragédie.
Lucien écoute ce tendre langage. Il n’ignore pas qu’elle ment, mais que lui importe ?… Il l’aime, la consolatrice. Il l’aime. Il ne peut plus se passer d’elle — et il va la perdre.
Il va la perdre, parce qu’il suivra d’Oriville, ce soir… Pourquoi ne peut-il douter qu’il devra le suivre ?… Eh ! connaissons-nous rien de cette immensité qui est en nous, de cet inconscient qui prépare notre avenir ?… Depuis que Lucien a été informé de l’arrivée de Lovell, il s’est défendu de songer à celui qu’il nomme un misérable ; mais la consigne n’atteignit que cette infime parcelle de son âme, sur laquelle sa volonté avait prise. Dans l’ombre et le mystère, l’impulsion est née… Lucien sait qu’il lui obéira, qu’il soupera, cette nuit, avec Reggie, à moins que…
Elle est presque nue sous la robe de chambre. Il sent contre ses cuisses la chaleur du jeune corps, il respire le parfum de sa poitrine, et le mouvement des seins, qui se soulèvent, les rapproche de sa joue.
D’un coup de rein, Lucien se dresse, emporte sa fiancée, et roule avec elle sur le divan.
Elle s’étonne, s’effraie de sa violence, mais il trouve sa bouche, et la volupté s’empare de Marie que préparèrent trois semaines d’attente. Les mains de Lucien écartent la robe sur la poitrine : ce n’est plus la bouche de Marie qui est mordue.
— Oh ! non ! Lucien, non !
Faible défense…
Tragique, cruel, inutile acharnement…
Elle se cache le visage, elle cède, mais Lucien la quitte.
Il essuie sur son front une sueur glacée.
II
Belle soirée !… Tout Paris regrettera, demain, de n’y avoir pas assisté… On s’amuse !
— Ah ! les misérables !
Et Marie, lasse de lutter, se rejette en arrière, se cache dans l’ombre de l’avant-scène où le docteur et Mme Batchano, François Vigier et les Duprin n’osent plus se regarder les uns les autres.
Sur les planches, Vincent et Chatelard ont interrompu leur dialogue.
Ils attendent. Quoi ?… Qu’on se taise ou qu’on baisse le rideau ?… Ils ont encore vingt répliques à dire.
C’est le troisième acte des Attendris, et c’est un désastre. Même les rares critiques bienveillants, qui ont fait crédit au jeune poète et découvert ses intentions, ne peuvent admettre le funèbre Gérald, mari singulier… Jusqu’alors, ce fut l’indifférence. Les deux premiers actes ne provoquèrent que les murmures des ratés du Théâtre Libre, murmures qu’ont vite étouffés les applaudissements de ces jeunes hommes dont les roses visages émaillent l’orchestre, les « chut ! » de Fernand d’Oriville et du petit Meb, les bravos sonores des sportsmen de Compiègne groupés autour de Mme Vigier, de Louise et de Mme Charles Malan, dans les deux avant-scènes qui font face à celle où souffrent François Vigier et Marie.
Ils souffrent, lui, dans son orgueil, elle, de ne plus reconnaître la pièce qui l’émut. Optique du théâtre : l’œuvre n’est pas la même. Ce qui paraissait vraisemblable, naturel, à la lecture, aujourd’hui heurte le bon sens. Les maladresses de Lucien irritent. Les discours ne sont que verbiage. Gérald semble un niais, Sylvandre, un monstre, Marthe, trop lyrique, ne vit pas, Frédéric est odieux… Et Marie accuse en vain les acteurs : Vincent qui bafouille, Hélène Fabre qui ne sait pas son rôle, Esther Pascal qui piaille, Chatelard enroué… Marie voit à présent (elle exagère) que les Attendris sont un drame puéril ; et ce n’est pas les Attendris qu’elle a défendus si courageusement, tenant tête, elle seule, debout dans la loge, au public déchaîné, ce n’est pas le rêve de Lucien qu’elle a défendu, c’est Lucien, c’est son fiancé, c’est son amant.
Jamais elle ne l’aima davantage, celui qui l’a respectée, elle, sa femme, quand il pouvait la prendre, jamais elle ne l’aima davantage qu’à cette minute où il tombe du piédestal qu’elle a construit pour excuser son amour.
Elle l’aime, ce soir, d’un amour qui ne veut plus d’excuse, d’un amour maternel et puissant, et, tandis que Vincent et Chatelard, du bout des lèvres, achèvent, escamotent les vingt répliques de la dernière scène, tandis qu’un nouveau tumulte salue le cercueil de Marthe, tandis qu’une houle de rires répond au duo de Tristan qui tombe des cintres, Marie ne pense qu’à rejoindre Lucien, à le consoler, à l’entraîner loin de cette foule.
On baisse le rideau. Les loges se vident. Les gens de l’orchestre sont debout. Encore des rires…
Marie ignore que, dans les couloirs, quelques poètes sincères vont plaider la cause de Lucien, elle ignore qu’ils affirment que ce débutant n’est pas un médiocre, qu’il a des idées et parfois de grandes idées, elle est aussi aveugle dans son blâme qu’elle fut aveugle dans son enthousiasme, elle croit à la défaite, à la défaite méritée.
Il faut qu’elle rejoigne son enfant malheureux. Il faut qu’elle le prenne dans ses bras, qu’elle lui jure que, malgré tout, elle l’aime, qu’elle lui appartient, qu’il est son maître et que l’amour, le véritable, le divin amour dont son cœur frémit, raille la gloire et la méprise…
Mais comment le rejoindre ?
Dans l’avant-scène, Mme Batchano s’est levée : personne insignifiante, qui manque d’usage. Elle devait souper, après la représentation, avec les Duprin et Marie, chez les Vigier. Fête de famille… Mme Batchano prétexte une migraine pour échapper à ce repas de funérailles, elle tend ses épaules à Batchano, qui, docile et triste, lui donne ses fourrures, elle serre la main de François Vigier qui lui baise le bout des doigts.
Le vieillard s’appuie contre la cloison. Il s’efforce — et l’on voit l’effort — de garder un visage impassible. Le coin de ses lèvres tremble un peu. Lui aussi n’a pas retrouvé la pièce de Lucien, et il se reproche d’avoir permis qu’on la jouât. Tout à l’heure, il s’est arrêté d’applaudir quand il a reconnu, en se penchant sur la salle, quel était le sexe des partisans de son fils.
D’ailleurs, en face du tumulte, l’émotion de François Vigier fut intense, ressembla presque à de la peur. François Vigier, pour la première fois de sa vie, a pris contact avec la foule. Sa grossièreté, sa cruauté l’indignèrent, l’épouvantèrent. Il domina cette angoisse, mais, de l’avoir ressentie, il reste humilié.
Cependant, Renée Duprin, plus livide qu’une morte, sent que Jacques la pousse du coude. Que fait cette sotte fille à regarder droit devant elle comme une démente ? Il faut partir. Déjà, dans la salle, on met les housses sur les fauteuils. Il faut que les Duprin, comme les Batchano, trouvent, pour se retirer, un prétexte. A coup sûr, les Vigier ne souperont pas, ce soir.
Jacques Duprin, compatissant, est néanmoins satisfait. « Je l’avais bien dit ! » pense-t-il. Quand tous louaient les Attendris, lui seul avait été bon juge.
Il s’approche de son Maître. Il va murmurer : « Ne trouvez-vous pas, monsieur Vigier, qu’il est bien tard, etc… » Mais Marie le devance.
Pour parler à l’oreille de François Vigier, elle se hausse sur la pointe des pieds. Il fronce les sourcils, secoue la tête. Elle insiste. Par charité, qu’il l’accompagne !… Sa présence dans la loge de Vincent peut servir à Lucien. Elle brode, elle ment, elle plaide contre sa propre conviction : on a vu des pièces tomber à la répétition générale et se relever à la « première ». Il faut que François Vigier jette son nom dans la bataille, qu’il apporte à son fils le réconfort de publics éloges. Le pauvre Lucien doit être dans le désespoir : que son père lui vienne en aide !… Marie connaît les méandres des coulisses, elle guidera François Vigier. Elle le supplie et s’exalte, prête à pleurer s’il refuse.
Il la regarde profondément.
Elle dit qu’ils emmèneront Lucien, que rien ne sera changé au plan qu’ils arrêtèrent avant de venir au théâtre, puisque le baron Gastaud doit reconduire Mme Vigier et Louise.
Et, soudain, François Vigier cède. Il accompagnera Marie. Il cède, parce que, lui aussi, est inquiet de Lucien, parce qu’il aime son fils : il s’est repris à l’aimer depuis qu’il l’a vu, durant ces dernières semaines, travailler ardemment, se donner à son œuvre, et François Vigier a laissé grandir en lui l’espérance que le mauvais rêve était fini, que ce n’était qu’un rêve, un cauchemar, que ce beau jeune homme aux yeux pleins de fièvre, aux gestes actifs, à la voix nette, son fils, allait de nouveau être la joie de sa vieillesse, son orgueil !
Mais, ce soir, en regardant la salle, il craignit d’être dupe, et, tandis qu’il regarde Marie, il craint d’avoir été criminel.
— Allons ! dit-il.
Il met son pardessus et aperçoit les Duprin. Il les avait oubliés.
Jacques murmure :
— Ne croyez-vous pas, Maître, qu’il est bien tard et qu’il vaut mieux que nous rentrions chacun chez nous ?
François Vigier acquiesce. Distraitement, il reçoit les adieux de Jacques et de Renée.
Marie s’enveloppe dans son manteau.
L’ouvreuse vient d’ouvrir la porte de l’avant-scène.
A présent, le théâtre est vide.
Guidé par Marie, François Vigier, redressant sa longue taille, avec un air de défi, comme s’il s’aventurait parmi des adversaires, se dirige vers les coulisses.
III
La loge de Vincent, cette première chambre qui sert de bureau directorial. Odeurs de tabac et de blanc gras.
Sur le divan, Lucien, effondré.
De la porte qui conduit aux coulisses à la porte qui conduit au boudoir, où Vincent se nettoie, coule un fleuve de visiteurs. Ceux-là n’ignorent pas quelle bonne affaire réalisa le Grand Théâtre en montant les Attendris. Sans doute prennent-ils, quand ils passent près de Lucien, de graves et tristes figures ; mais, dès qu’ils ont pénétré dans la seconde pièce, ils s’amusent… Et Vincent, assis devant sa psyché, ne se gêne point pour répondre à leurs condoléances goguenardes par les grimaces d’un pitre joyeux.
Lucien est seul.
Abominable solitude !
Abominable soirée !… Les plus robustes deviennent de pauvres maniaques pendant ces heures où l’œuvre est livrée aux bêtes. Lucien s’est déchiré les lèvres à force de les mordre, et cette bouche trop rouge dans ce visage blême, cette grasse bouche nue frappe le regard. Le chapeau de Lucien cache les cheveux et le front, les paupières sont baissées, le corps est affalé, la poitrine se creuse sous la chemise brillante, les bras pendent et les longs doigts élégants font tourner sans trêve la béquille dorée d’une canne de jonc.
Et pourtant Lucien n’a éprouvé aucune surprise. Il savait que les Attendris seraient sifflés, hués. Il le savait. Il l’a dit à d’Oriville, dès le premier entr’acte, mais la souffrance fut d’attendre que la salle éclatât de rire, qu’elle éclatât de rire comme il l’aurait fait lui-même, s’il avait été à l’orchestre, car enfin c’était idiot, cette pièce, cela n’avait ni queue ni tête, et les acteurs étaient par trop exécrables… « Mais sifflez donc ! » avait-il envie de crier en s’avançant sur la scène. Quand ils sifflèrent, Lucien fut soulagé.
Bravo ! la soirée se passerait comme il l’avait prévue…
Ce n’est pas à la chute des Attendris qu’il songe, effondré sur le divan solitaire, dans la loge aux odeurs fades, c’est à Marie et à Lovell, c’est à lui-même, à sa vie future, à sa courte vie : il lui faudra mourir, mourir comme il se l’est juré, mourir pour de bon, quand il aura rejoint, dans quelques minutes, trahissant sa bien-aimée, ce Lovell qu’il désire et qu’il exècre.
Ah ! cette froide sueur que Lucien a essuyée sur ses tempes en fuyant Marie qui se donnait !… Plus jamais, il ne pensera à la consolatrice sans l’apercevoir, sous lui, râlante, prête.
Lovell est à Paris. Lovell attend Lucien. Oh ! Reggie…
Pourquoi d’Oriville ne vient-il pas ?
De temps à autre, Lucien jette un regard sur le fleuve des visiteurs.
A présent, dans la loge de Vincent, ce sont des rires étouffés.
« Oh ! Reggie… »
Il faut à Lucien quelqu’un qui le console, qui le berce et le protège.
Oui, il est un lâche, un misérable et un imbécile : la dupe de Vincent, et un voleur : il manque cinq mille francs à la somme qu’il s’est engagé à payer au Grand Théâtre. Qu’importe ? Est-ce que demain existe ?… Demain : « première » des Attendris… Ah ! non ! non ! il ne subira pas de nouveau ce supplice !… Demain ?… Demain, il devra, humble, avouer devant son père la double défaite : il ne désire plus la gloire et il désire Reggie.
Où est d’Oriville ?… Où est le petit Meb ?… Est-ce que même ceux-là vont l’abandonner ?
Plus personne ne passe dans la chambre. Les familiers de Vincent sont dans le boudoir.
Cette solitude est tragique. Elle dure depuis cinq minutes à peine : il semble à Lucien qu’elle dure depuis toujours… Et il retient un cri de joie, quand paraissent d’Oriville, lourd, obèse, le monocle à l’œil, élégant, et l’indescriptible petit Meb.
Ils courent à Lucien, lui tendent les bras, s’asseyent auprès de lui, tout près de lui, trop près : d’Oriville à droite, le petit Meb à gauche, et ils expliquent que, s’ils ont tant tardé, c’est qu’ils ont défendu, dans les couloirs, les Attendris.
— Un chef-d’œuvre ! dit le petit Meb.
Et Lucien se souvient de Marie.
D’Oriville prétend que plusieurs critiques sont indignés de la cabale qui a fait tomber la pièce.
Lucien sourit amèrement. Il souffre. Il souffre davantage depuis qu’il n’est plus seul. Les attouchements de ces deux hommes, qui le frôlent, lui répugnent. Il a le dégoût de leur désir… Il voudrait retirer sa main que le petit Meb a prise : il n’en a pas la force.
— Si ! Lucien, si ! un chef-d’œuvre !
L’obèse d’Oriville répugne moins à Lucien que ce petit Meb qui avance vers lui sa figure d’ange et ses lèvres peintes.
On dirait que la douleur de Lucien excite le couple honteux.
Ils se serrent contre Lucien.
Lucien voudrait pleurer. Il voudrait poser son front sur une épaule, son pauvre front qui brûle, et pleurer, ah ! pleurer…
Fernand d’Oriville et le petit Meb sont à demi couchés sur lui. Ils le caressent et murmurent de tendres paroles. Ils tiennent dans leurs mains ses mains glacées.
Mais sur le seuil, voici Marie, au visage inquiet, et François Vigier, derrière elle, la tête haute. Et François Vigier et Marie voient les infâmes et le geste d’horreur par lequel Lucien les repousse.
Lucien s’élance vers sa fiancée :
— Oh ! Marie, dit-il, vous êtes venue ! Il ne fallait pas. Vous ne pouvez rester ici. Rentrez à la maison. Je vous rejoindrai… dans un quart d’heure… Je vous promets !… Je te promets, papa… Dans un quart d’heure…
Il barre la porte.
D’un mouvement rapide, François Vigier prend le bras de Marie :
— Venez ! dit-il.
En le suivant, Marie trébuche.
IV
Si parfaitement homme du monde que soit le baron Gastaud, il éprouve quelque gêne : ce souper est funèbre. En vain Mme Vigier rappelle-t-elle à son flirt les meilleurs souvenirs de Compiègne. Elle ne parvient pas à être gaie. Les joues du petit visage sont comme tirées et le menton pointu a quelque chose de hargneux.
L’humiliation fut trop forte. Même Louise l’a ressentie. Quelle insultante moue faisait Mme Charles Malan, au dernier acte !
Et Louise pense :
« Pourquoi mère n’a-t-elle pas laissé le baron Gastaud rentrer chez lui ? »
Les candélabres éclairent la salle à manger. Elle est toute pleine de ces fleurs que Marie envoya. Dix couverts garnissent la table. On attend François Vigier, les Batchano, les Duprin, Marie et Lucien lui-même.
Il est une heure, une heure et demie presque.
Le baron Gastaud aimerait bien s’en aller !… Évidemment, Mme Vigier le récompensera : mais la récompense vaut-elle la peine ?… Mme Vigier a plus de quarante ans, et le baron Gastaud, sournois et câlin, lui persuade qu’elle est menacée par la migraine et qu’elle devrait se mettre au lit.
Ce diplomate, bel homme, a des manières exquises. Comment lui résister ?… Mme Vigier, qui se sent devenir laide, qui éprouve à l’égard de Lucien plus de colère que de compassion, qui n’a pas envie de se trouver en face de son fils, avoue, en soupirant, qu’elle a « un peu mal à la tête ».
Un bruit de clef dans une serrure. Le grincement d’un verrou.
François Vigier et Marie pénètrent dans l’antichambre.
Du Grand Théâtre au quai Voltaire, ils n’ont pas échangé une parole ; mais, devant la maison, François Vigier a dit :
— Est-ce que vous montez, Marie ?… Il est très tard.
— Je voudrais revoir Lucien, Maître.
L’automobile stationne devant la porte.
Pour atteindre le palier de l’étage, Marie s’est accrochée à la rampe.
A-t-elle la fièvre ?… Quelle fatigue !
François Vigier l’aide à gravir les marches. Il se penche sur elle. Pourquoi a-t-il des yeux si tristes, si tendres, si humbles ?… Est-ce qu’il comprend ce qui se passe en elle depuis qu’elle a vu ?… Elle a vu Lucien, son Lucien… Non ! ce n’est pas vrai !… Elle n’a pas vu cela !… Va-t-elle croire à présent les mensonges des lettres anonymes ?
C’étaient sans doute des amis de Lovell ; Lucien les avait sans doute rencontrés, jadis, le jour qu’il avait lu sa pièce dans l’atelier de Lovell ; il les a retrouvés, cette nuit, par hasard ! Et Marie sait qu’il est trop faible pour repousser, quand il est dans l’angoisse, une sympathie qui s’offre, une sympathie quelle qu’elle soit.
« Lucien ! »
Marie l’appelle dans son cœur. Ah ! qu’il vienne vite, vite, pour la sauver d’elle-même, de sa raison qui travaille, qui analyse les faits et les rapproche, qui interroge le passé et rougit de son long sommeil, de sa raison qui, tout à coup, s’est éveillée, s’est réveillée, au moment où naquit la jalousie sale dont Marie a honte.
« Lucien ! »
Lui seul peut la sauver. Il a dit : dans un quart d’heure. Il se disculpera facilement. Elle se promet d’être courageuse, de l’interroger. Elle se le promet, tandis que Louise, dans l’antichambre, demande d’une voix déçue :
— Et Jacques ?… Et Renée ?…
François Vigier explique pourquoi ni les Duprin ni les Batchano ne souperont, cette nuit.
Mme Vigier, qui tient ses mains contre son front, entre dans le vestibule. Tout de suite, elle parle de sa migraine.
— Excusez-moi, Marie. Vous aussi avez l’air fatigué. Ne la gardez pas trop tard, François. Bonne nuit, mon cher Gastaud. Louise, il faut que tu dégrafes ma robe.
Louise et Mme Vigier disparaissent par la porte du boudoir.
Le baron Gastaud aimerait bien s’en aller !… Le peut-il sans impolitesse ?… Il en cherche le moyen. Disert, il prononce des phrases que Marie n’entend pas, que François Vigier écoute. Le contraste est dur entre ce Gastaud, que tant d’exercices mondains assouplirent, et ce grand vieillard qui se raidit.
Près d’eux, Marie arrange sur le porte-manteau ses fourrures.
— Bonne nuit, mon cher Maître… Bonsoir, Mademoiselle…
Le baron Gastaud est parti.
Machinalement, vers la salle à manger illuminée, Marie se dirige.
Les candélabres brillent au-dessus de la nappe.
Marie s’assied, pose sur la table ses bras nus, et songe, enfermée dans sa terreur. Elle baisse la tête. Ah ! qu’ils sont lourds, les cheveux qu’elle coiffa si amoureusement, ce soir !
Ce soir, avant de quitter Marie pour rentrer dîner chez son père, Lucien, qui l’avait respectée et qu’elle adorait, a voulu qu’elle défît ses cheveux en sa présence, et il les a pris entre ses doigts qui tremblaient, il les a mordus, les a noués autour de sa nuque, s’est livré à mille folies passionnées, troublantes…
Marie frissonne.
Oh ! ce n’est pas un grand frisson, un frisson qui secoue ! C’est un frisson presque imperceptible. Mais, soudain, elle frissonne davantage : François Vigier s’est approché d’elle sans qu’elle l’aperçoive, et lui enveloppe les épaules dans le châle égyptien que Mme Vigier oublia.
Puis le vieillard s’éloigne.
Dans le fauteuil patriarcal, les coudes sur les bras matelassés, les épaules voûtées, le menton touchant le plastron de la chemise, François Vigier regarde Marie.
Est-ce qu’il va lui parler de ce qu’ils ont vu ?
Louise entre dans la pièce.
— Qu’avez-vous fait de Lucien ? dit-elle.
— Nous l’attendons, répond François Vigier.
Et il consulte sa montre.
Il est deux heures.
Louise n’insiste pas. Elle achève cette salade russe et cette viande froide qui couvrent son assiette.
— Vous ne mangez rien ? dit-elle à Marie. Je vous recommande cette salade.
Marie se laisse servir.
— Et toi, papa ?
— Je n’ai pas faim, ma petite !
Louise hoche la tête, se tourne vers Marie, se tourne vers son père :
— Oui, c’est embêtant ! dit-elle.
Elle ajoute :
— Et ce qu’il y a de curieux, c’est que des choses qui m’avaient paru épatantes à la lecture, m’ont donné envie de rire, au théâtre.
Elle cite le monologue de Marthe, la grande scène du troisième acte, critique les acteurs, et, bientôt, la pièce.
D’abord, Marie n’est pas atteinte par ce babillage. Mais, brusquement, elle répond, elle défend les Attendris, elle défend son rêve. Elle est si fébrile et si violente que Louise s’étonne, et se tait. Alors, Marie retrouve, posé sur elle, le regard de son Maître, et ce regard la plaint.
La porte de la maison bruyamment se referme.
— C’est lui ! dit Louise.
Sur la nappe, les mains de Marie se crispent.
Ce n’est pas lui.
Le temps passe.
Chaque fois qu’une voiture attardée roule sur le quai, Marie prête l’oreille. Et, quand elle n’entend plus la voiture, Marie s’affaisse sous le châle égyptien, trop lourd.
De nouveau François Vigier consulte sa montre.
— Quelle heure est-il ? murmure Marie.
— Deux heures vingt, répond François Vigier.
— Il aura été souper avec des amis, dit Louise qui bâille.
Elle ne peut pas savoir tout ce que signifie cette phrase.
— Tu as sommeil, Loute. Va dormir… dit François Vigier.
Les paupières de Louise battent.
— Oui, je tombe de sommeil !
Quand elle est partie, François Vigier propose :
— Allons dans mon bureau. Nous serons mieux.
Marie se lève. Ils traversent le salon, témoin du triomphe des Attendris. Dans le cabinet de travail, les livres innombrables les reçoivent.
Ils seront mieux… Ici, Marie écouta François Vigier lui affirmer l’innocence de Lucien, et, maintenant, c’est le dernier espoir de Marie : son Maître n’a pu lui mentir. Ici, François Vigier espère trouver le courage qui lui manque pour cautériser la plaie, arrêter la gangrène. L’épreuve est terminée : Lucien lui-même en avait fixé le terme… Devant les livres pour lesquels François Vigier vécut, Marie absoudra peut-être celui qui l’a sacrifiée, qui s’est fait un devoir de la sacrifier… Ils seront mieux : ils seront plus haut.
— Non, Marie, venez près de la cheminée.
Elle allait prendre sa place habituelle, mais, docile, elle se glisse entre le bord de la table et les bibliothèques. François Vigier l’installe dans son propre fauteuil. A quelques pas d’elle, de l’autre côté du foyer qu’il ranime, il s’assied à son tour.
Un long silence.
La chambre est remplie de visions.
Pour échapper à ces visions qui la salissent, Marie tourne les yeux vers son Maître : elle ne le reconnaît plus.
Jamais elle ne l’a vu souffrir. Jamais, jusqu’à cette nuit, François Vigier n’est descendu à souffrir, d’une façon apparente, devant qui que ce fût.
Il souffre devant Marie, et ce n’est pas d’être certain que son fils est un monstre, — cette souffrance, il l’a épuisée ! — mais d’avoir voulu que Lucien devînt amoureux de Marie, d’avoir permis que Marie devînt amoureuse de Lucien.
François Vigier descend.
Quand son œuvre le tenait, il n’avait pitié de personne. Il a pitié de Marie. Et, dans sa figure, dans sa grande figure, maintenant molle et douloureuse et humble, ses yeux, qui ne rêvent plus, supplient.
« Pardonnez-moi ! » disent-ils.
Marie frémit.
« Que dois-je vous pardonner ? » demande son pauvre sourire.
Mais François Vigier n’a pas le courage de répondre.
Il se répète vainement que cette petite fille est une exaltée, une demi-folle ; qu’elle oubliera demain ses amours comme elle a oublié ses études ; qu’il n’existe peut-être rien d’irréparable entre elle et Lucien… Et s’il se trompait, si elle était souillée ?
Les livres innombrables ne soutiennent pas François Vigier. Ils lui reprochent de ne pas leur avoir obéi : — « Laisse-le mourir ! » — Le crime eût été moins grand.
Quel silence !… Aucune voiture ne passe plus devant la maison.
La voix de Marie :
— Il a été souper avec ses amis…
Les yeux de François Vigier quittent les yeux de Marie. Marie se décide :
— Monsieur Vigier…
Elle s’arrête.
— Vous rappelez-vous, Maître, la conversation que nous avons eue, ici, quelques jours après l’accident de Lucien ?
— Oui, je me rappelle…
Il hésite.
— Et je dois encore vous parler de Lucien… et de vous, ma pauvre Marie !
Elle a peur qu’il n’achève.
— Nous sommes fiancés depuis un mois, dit-elle sourdement.
Et tout son corps tremble.
… Le traîneau glisse sur la neige ; ils sont serrés l’un contre l’autre, sous les fourrures qui les enveloppent ; l’air glacé touche leur front ; le ciel est pur… tout est pur… Il l’a couverte de boue !… De la boue sur les lèvres qu’il a baisées, sur la poitrine qu’il a mordue, sur les cheveux qu’il a salis, sur les mains qui le caressèrent !… Ah ! quelle haine ! quelle haine ! et quel atroce mépris !… Elle sait, cette étudiante, trop de choses ; elle a lu trop de livres… Elle les avait oubliés ; elle pensait qu’il l’avait respectée, ce soir, quand il la tenait sous lui… Respectée ?… Malheureuse ! malheureuse !…
Et François Vigier a permis, a voulu… Puisqu’il savait, il a été complice… Fuir ! il faut fuir, il faut quitter cette maison !
Elle essaie de se lever. Elle ne peut pas. Elle retombe. Un grand sanglot… Elle se cache le visage. Elle ne veut pas pleurer. Les larmes coulent. Elle ne veut pas que François Vigier les voie. Elle ne veut pas qu’il la console. Elle le repousse.
Dans l’étroit espace que limitent les bibliothèques, la cheminée et le bord de la table, François Vigier reste debout, devant Marie qui pleure.
Elle n’est plus maîtresse d’elle-même : les souvenirs la possèdent, et le soupçon les rend tous ignobles. L’orgueil souffre, lui aussi : cet argent qu’elle a donné et qu’il accepta si difficilement, il le convoitait, sans doute ? C’est pour son argent qu’il a su l’entourer de tendresse… Non ! ce n’est pas !… Il ne faut pas qu’elle devienne vile… Mais pourquoi lui a-t-on fait cela ?… Elle était tranquille, heureuse… Pourquoi François Vigier, ce Maître qu’elle adorait, l’a-t-il sacrifiée ? Elle serait morte pour lui sans se plaindre : mourir, ce n’est rien…
Elle l’entend qui marche dans la pièce. Elle devine, par le bruit des feuilles froissées, qu’il passe entre le bord de la table et les bibliothèques. Où va-t-il ?… Est-ce que Lucien est rentré ?
Marie découvre son visage.
Aucun bruit.
Elle est seule dans le cabinet de travail. Elle a peur d’être seule. Elle sera seule, toute sa vie… Que devenir ?
Les livres innombrables sont autour d’elle, et c’est dans le fauteuil de son Maître qu’elle est assise.
Se dévouer… Avant qu’elle n’aimât, c’était sa raison d’être : se dévouer à un idéal, vivre pour un idéal. Il n’est pas certain qu’elle le puisse encore.
Depuis deux mois, François Vigier a beaucoup travaillé, plus que jamais Marie ne l’avait vu travailler. Il a travaillé joyeusement, et Marie connaît la valeur de son travail : elle est venue du fond de la Pologne pour étudier notre âme et la sienne auprès du grand homme dont elle vénérait le génie.
N’est-ce pas le bruit d’une voiture sur le quai ?
Non. Rien.
Il faut partir. Elle se sent plus forte. Il faut partir avant que Lucien ne rentre.
Jamais elle ne veut le revoir. Peut-être lui écrira-t-elle, demain ?… A quoi bon ?… Que tout cela soit oublié, oublié par les autres… Elle… elle… ah ! malheureuse !
Ils l’ont sacrifiée. Batchano et François Vigier l’ont sacrifiée… Et bien ! n’était-elle pas prête à sacrifier sa vie pour la science ?
Réaction d’un orgueil qui lutte : c’est grâce à Marie que François Vigier, pendant la convalescence de son fils, a pu mettre en ordre l’héritage qu’il lègue à l’avenir !
L’idée du sacrifice est l’asile de Marie.
Elle s’y jette éperdûment. Si elle ne s’y était jetée, elle n’aurait pu vivre dans ce corps qu’elle exècre. Ah ! certes, la souffrance la tenaille toujours et toujours la brûlera ; mais, dans le cabinet de travail, devant les hautes bibliothèques et la table encombrée, Marie Lewinska, en quittant le fauteuil de François Vigier, a retrouvé la force de vivre.
Quand François Vigier, qui l’a laissée seule, revient auprès d’elle, avec ce verre d’eau et d’alcool qu’elle boit volontiers, elle dit simplement :
— Il est trop tard pour que je reste ici davantage. Vous direz à Lucien que je lui écrirai.
Et, la tête levée, elle traverse le grand salon, l’antichambre, met son manteau, proteste quand François Vigier l’accompagne dans l’escalier où les lumières sont éteintes, puis elle cède, elle craint de rencontrer celui qu’elle ne doit plus voir.
Ils descendent lentement. La lampe, que tient François Vigier, éclaire mal les marches.
A leur appel, la porte de la maison s’ouvre.
Il fait grand froid et clair de lune.
Le valet de pied sort de l’automobile.
Au moment où ils vont se quitter :
— J’irai demain à Villejuif, Maître. Je vous y verrai sans doute.
L’automobile fonce.
François Vigier le suit des yeux.
Le quai est désert. Là-bas, sur le pont des Tuileries, quelques lanternes de fiacres se déplacent. Mais la voiture de Lucien viendra par le pont Royal, quand elle viendra, si elle vient…
Elle viendra.
On n’essaie pas deux fois de se tuer.
Et pourtant, il suffit d’un geste de folie…
Lucien serait mort si François Vigier ne s’était pas trouvé là pour pincer l’artère.
C’est son fils ! Qu’il s’en aille demain, qu’il quitte la France, qu’il disparaisse comme il l’a promis, mais, d’abord, qu’il revienne !
Sur les façades du Louvre riant à la lune, les guichets font des trous sombres qu’interroge François Vigier.
Une fois, deux fois, trois fois, il espère. Trois fois, les automobiles, qui passent sur le pont Royal, déçoivent son espérance.
Il fait trop froid…
Péniblement, François Vigier gravit les étages.
Marie lui a dit : « J’irai demain à Villejuif. » Il a senti qu’elle lui avait pardonné. Il est resté pour elle, malgré tout, le Maître. Beau caractère : elle n’a pas eu un mot de reproche… Pourra-t-elle oublier ? — Il ne le peut pas, lui… Entre la vision de Lucien, mort, et la vision de Lucien, dans la loge de Vincent, il se débat.
Il ferme la porte de l’appartement, éteint la lampe, traverse le salon, entre dans le cabinet de travail. Là, sa pitié pour Marie renaît, plus forte.
Non, il n’avait pas le droit de faire ce qu’il fit : un être humain en vaut un autre !
Cependant, elle lui a pardonné… Demain, elle reprendra sa place au laboratoire, sa place à la droite du Maître ; elle l’écoutera, attentive, respectueuse, et il semble à François Vigier qu’elle veut ainsi l’absoudre.
Il s’émeut davantage. Que n’est-elle ici pour qu’il lui dise les raisons de ses actes et la logique de sa vie !…
Il est allé s’asseoir sur la chaise, en face du fauteuil, de l’autre côté de la cheminée. C’est toute sa vie qu’il s’explique à lui-même, longuement, depuis la mort de son père jusqu’au mariage avec miss Rickley, depuis la trahison d’Yvonne jusqu’à ce clair matin où il se détacha de son amour, se libéra de l’infidèle, se donna tout entier à son œuvre, à la gloire qui éloigne la mort.
Les coudes sur les genoux, la grande figure reposant sur les mains ouvertes, François Vigier se regarde vivre, et la route qu’il a suivie est si droite, si belle, les œuvres qu’il a laissées, pour marquer sa trace, sont si nombreuses, il y a, sur cette route, tant d’arcs de triomphe, que le vieillard, peu à peu, reprend conscience de sa valeur en face de l’avenir, de ce lointain avenir qu’atteindra son nom, s’élève, remonte, se retrouve.
Combien de temps rêve-t-il ?… Un meuble, dont le bois craque, l’éveille.
Inquiet, François Vigier écoute ; puis, marchant sur la pointe des pieds pour ne pas troubler le sommeil de Louise, il s’engage dans le couloir et va jusqu’à l’antichambre.
Personne.
Il rentre dans le bureau et ne ferme pas la porte. Il met des bûches dans la cheminée. Il tisonne. Il approche le fauteuil de la table, et s’assied.
Devant lui, des épreuves d’imprimerie étalent leurs feuilles malpropres. Il les regarde, d’abord sans les voir, mais, bientôt, une erreur grossière fixe son attention. Il choisit une plume et rétablit le texte. La phrase corrigée l’entraîne à lire la page.
François Vigier travaille.
La grande figure a repris tout son calme, toute sa force patiente, toute sa noblesse.
Vingt minutes heureuses s’écoulent.
La porte de la maison se ferme avec bruit.
François Vigier est au seuil de l’antichambre quand Lucien y pénètre, François Vigier méprisant.
— Oui, père… je partirai demain.