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Lucien

DEUXIÈME PARTIE

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I

Quatre jours, Lucien fut en danger. Le sang perdu, l’inflammation de la plèvre, les fatigues du délire l’avaient mis dans un tel état de faiblesse qu’on pouvait craindre, à chaque instant, un arrêt de ce cœur déjà hypertrophié par les excès d’une vie anormale.

C’était la cinquième nuit. Pour la première fois, Lucien dormait, tranquille, sans fièvre. François Vigier, étendu sur une chaise-longue, Batchano, debout au chevet du malade, écoutaient sa respiration apaisée. Il y avait dans l’air l’odeur fade des infirmeries. Une veilleuse brûlait, derrière la grande glace qui protégeait le lit contre la lumière. Sur la table, on voyait le manuscrit relié de carton jaune, la photographie de Mme Vigier et ces petites bouteilles et ces flacons qui sont comme l’âme cristallisée des chambres où l’on souffre.

A pas muets, Batchano s’approcha de la chaise-longue. François Vigier avait fermé les yeux.

— Vous devriez aller dormir, monsieur Vigier.

Quand un vieillard se néglige, la mort le marque. Cette nuit-là, François Vigier n’avait plus sa grande apparence.

Il ouvrit les yeux.

— Non, pas moi… Vous, Costi ! répondit-il d’une voix à peine perceptible.

Mais un bruit de pas se fit entendre derrière la porte, et les deux hommes froncèrent les sourcils.

Le bruit de pas s’éloigna, se rapprocha, s’éloigna encore, revint. Quelqu’un montait la garde dans le couloir.

— Obtenez qu’elle se couche, Batchano. Et rentrez chez vous. Si, je le veux !

François Vigier serra la main de Batchano.

Le jeune homme traversa la chambre.

Le corridor était obscur. — Il y eut un chuchotement… La porte se referma.

François Vigier, resté seul avec son fils endormi, baissa les paupières et chercha ses pensées interrompues.

Jusqu’à cette soirée, l’inquiétude l’avait protégé. Pas une fois, durant ces quatre jours, il n’avait parlé à Batchano de ce qu’ils savaient, à présent, l’un et l’autre.

Pourtant, la seconde nuit… Sous leurs yeux, Lucien, nu, les couvertures rejetées… Aucune difformité, mais toute l’apparence de ce corps trop blanc, trop rose, cambré, féminin. Un regard entre eux… Pas une parole !… Méthodiquement, ils avaient poursuivi leur besogne, qui était d’injecter du sérum dans les veines où le sang circulait mal.

Il y avait eu quelque chose d’assez beau dans cette union parfaite entre deux individus d’une si grande espèce.

« Occupez-vous de ma femme et de Louise, Batchano. Je ne veux pas les voir, et il ne faut pas qu’elles l’entendent. Que Louise couche dans le cabinet de toilette de sa mère. Je désire qu’elles ne sortent pas de la maison et que vous seul receviez ceux qui viendront aux nouvelles. Vous direz que Lucien s’est blessé, par accident. »

Ces ordres donnés, plus une phrase inutile.

Quand Mme Vigier, folle d’angoisse, arpentait le couloir, c’était Batchano qui devait la calmer. Elle lui obéissait ; elle craignait, ainsi que chaque hystérique, le médecin qui l’avait soignée.

Il lui disait :

— Soyez sage pour que Lucien vive.

Parfois, elle lui répondait :

— C’est moi qui l’ai tué !

Parfois, elle accusait son mari, l’appelait un bourreau, un lâche, un monstre. Le plus souvent, elle demandait, en se tordant les bras :

— Pourquoi, pourquoi a-t-il fait cela ?

Elle ne comprenait pas. Elle passait des heures sur le divan du boudoir, les coudes sur les genoux, la tête dans les mains, le regard perdu, et des larmes creusaient, sur le tout petit visage, le sillon de la première ride.

Auprès de sa mère, Louise devait garder le silence. Si elle risquait un mot, Mme Vigier lui reprochait de ne pas assez souffrir. Elle souffrait peu, en vérité ! non qu’elle fût insensible, mais parce qu’elle pensait : « Une balle dans l’épaule, ce n’est pas bien grave ! » et ne croyait pas que Lucien eût voulu se tuer. Combien de fois ne l’avait-elle pas vu, naguère, simuler une maladie, pour éviter d’être puni ?… Elle se rappelait qu’un soir d’hiver, la veille d’un examen dont il avait peur, il était resté à demi-nu, devant la fenêtre ouverte, préférant la bronchite à l’échec.

« Au fond, c’est lâche, ça ! » se disait Louise.

Elle trouvait ses parents naïfs de tomber encore dans ce panneau. Il avait fait semblant, elle en était sûre. Pourtant ceci l’inquiétait : on ne voulait pas qu’elle sortît de la maison, et, cachée derrière la porte du boudoir, elle entendait Batchano répéter aux visiteurs :

— Mais si, je vous jure, en nettoyant son revolver…

Jacques Duprin avait répondu :

— Allons ! tant mieux !… Dites à monsieur Vigier que Lecamus ira jusqu’au printemps.

Marie Lewinska avait murmuré :

— On ne nous croira pas, monsieur Batchano. Le concierge affirme qu’il a tiré deux fois. Il faut trouver autre chose. J’imagine que le Maître a été trop dur, et que le pauvre Lucien a perdu la tête.

D’autres acquiesçaient, par politesse, et parlaient du danger des armes à feu.

François Vigier, lui, ne s’inquiétait pas de ces visites. Rien n’existait hors cette chambre où battait le cœur de son fils, et, dans cette chambre, rien que les faibles battements de ce cœur épuisé. François Vigier ne semblait pas entendre les aveux du délire, ne pas voir les gestes impurs par lesquels Lucien appelait ses complices. Bien souvent, Batchano avait admiré l’énergie qu’il déployait pour sauver un être dont la mort lui eût rendu le repos.

Maintenant, le faible cœur avait repris ses forces, la pleurésie se résorbait, les os brisés accompliraient peu à peu leur lent travail. Dans deux mois, Lucien serait guéri… Et François Vigier, étendu sur la chaise-longue, essayait de penser et y réussissait mal, tant la fatigue l’accablait.

… La trace de la première balle, dans le mur, était bien près du tapis, le trajet de la seconde balle dans la poitrine, bien oblique… Ce suicide, quelle comédie !

Sans doute un accident avait-il fait partir le premier coup, et jeté dans l’épouvante, puis contraint à une sorte d’héroïsme, ce malheureux, oui ! ce malheureux… Est-ce leur faute, s’ils n’ont plus que le courage du mensonge ?… Constamment, ils doivent paraître ce qu’ils ne sont pas… Les autres infirmes attirent notre pitié, mais ceux-là, quand ils avouent, ne nous inspirent que répulsion et dégoût.

Ah ! comme l’instinct sexuel nous domine !… Notre race n’a-t-elle donc été mise au monde que pour se reproduire et suivre, en troupeau, la route qui retourne au néant où elle prit naissance ?… Faudra-t-il que toujours l’être en crée d’autres et qu’il se sente atteint, dans tout son œuvre, si le fils est infâme ?

Ainsi rêvait François Vigier, et, quelques minutes encore, péniblement, il rêva, puis il tomba dans le sommeil.

Il dormit une heure et s’éveilla en sursaut.

Les yeux trop ouverts, comme on les ouvre au sortir d’un songe, il lui sembla voir, près du lit, une femme qui se cachait le visage et qui pleurait.

Il se leva si doucement qu’elle ne l’entendit point avant qu’il lui eût posé la main sur l’épaule. Alors Mme Vigier découvrit son visage, eut un geste d’épouvante, de haine et de folie, et quitta la chambre sans avoir entr’ouvert ses lèvres serrées.

Mais la porte, en se fermant, grinça, et Lucien poussa un long soupir.

— Père, es-tu là ? dit-il faiblement.

— Oui.

— Et Batchano ?

— Il est parti.

— Veux-tu me donner à boire, papa ?

Puis, tandis que François Vigier lui offrait la boisson préparée, Lucien se souleva un peu :

— Je te demande pardon, mon pauvre papa, dit-il encore.

Il tendait la joue. Il semblait un petit garçon qui a commis une faute, mais qui a été si malade qu’on doit lui pardonner.

Cependant François Vigier repoussa la main qui l’attirait.

— Ne t’agite pas ! dit-il, et, tout de suite, il se reprocha cette phrase. Lucien ne s’agitait pas ; il voulait qu’on l’embrassât.

« Je l’embrasserai », pensait François Vigier.

Mais Lucien, ayant vidé le verre, reposa la tête sur l’oreiller et s’endormit aussitôt.

II

Il faisait soleil, ce huit novembre. Les rayons, qui traversaient obliquement la cour de la maison, illuminaient la pièce, les coussins brodés de la chaise-longue, les petites bouteilles sur la table, le marbre du lavabo et jusqu’aux grillages des bibliothèques, à mi-hauteur des murs.

— Couvre-toi pendant que j’ouvre la fenêtre, dit François Vigier, qui ramena l’édredon sur les épaules de son fils.

Et Lucien pensa :

« Comme il est changé, lui aussi ! » car il ne l’avait jamais vu que rasé de près, coiffé avec soin, la figure fraîche.

Mais François Vigier, ce matin-là, n’avait pas eu le loisir de s’occuper de sa toilette.

A l’aube, Louise l’avait appelé. Elle entendait, dans la chambre de sa mère, d’effrayants sanglots, et il avait trouvé une femme qui se débattait en pleine hystérie. Quatre jours d’angoisse avaient eu raison de la santé précaire de Mme Vigier. C’était une rechute. La crise avait duré plus d’une heure.

… François Vigier ouvrit la fenêtre et s’enveloppa frileusement dans la vieille houppelande qu’il portait.

— Ai-je été malade longtemps, papa ? demanda Lucien.

Il cherchait à se souvenir. Tout à l’heure, quand il s’était éveillé, il n’avait éprouvé qu’une sensation de bien-être.

« Oh ! comme j’ai dormi !… »

Puis la grande glace lui avait montré le reflet d’un visage qui n’était qu’une bouche gonflée, d’immenses yeux, un vaste front nu.

« C’est moi, ça !… »

Mais François Vigier ne lui avait pas laissé le temps de se reconnaître.

— Tu n’as plus de fièvre. Que veux-tu manger ?

— Je n’ai pas faim.

— Il faut te nourrir !

Il fallait aussi renouveler l’air et mettre de l’ordre dans la pièce. Gertrude avait été envoyée à la cuisine pour y commander un jus de viande ; elle allait revenir afin de balayer le tapis et d’enlever la poussière.

— Tu as été malade quatre jours, dit François Vigier, en s’approchant du lit.

— Quatre jours !… Batchano m’a soigné ?

— Avec un dévouement dont tu pourras le remercier.

— Je le remercierai, je me rappelle… Et je te remercie, toi, papa… Tu as été bon !

Il y eut un silence.

— J’ai été… très malade ?

— Très.

— J’ai été… en danger ?

François Vigier regarda son fils, avant de répondre :

— Oui, dit-il.

Une lueur anima les yeux ternes de Lucien. Mais le regard de son père, bientôt, le gêna.

— Ce que je ne comprends pas, c’est que la balle n’ait pas traversé le cœur. J’avais posé le canon du revolver sur la peau, la seconde fois… parce que, la première fois…

Il s’arrêta, la figure de François Vigier était devenue trop méprisante. Le vieillard se détourna. La porte s’ouvrit devant Gertrude. François Vigier donna des ordres.

— Je vais m’habiller, Lucien. Ne te découvre pas, dit-il.

Il quitta la chambre.

Alors, afin de ne pas voir Gertrude, Lucien se cacha le visage derrière l’édredon.

« Et pourtant, j’ai voulu me tuer !… » se disait-il, en palpant avec précaution les bandes qui lui enveloppaient le torse.

Au-dessus du sein, il sentit une place plus douloureuse. C’était là que la balle était entrée. Il se rappelait : il avait reçu comme un coup de poing, il était tombé et il avait perdu conscience de lui-même. Donc, si la balle avait traversé le cœur, il n’aurait pas souffert davantage, et, puisqu’il ne craignait pas la mort qui n’est que la dispersion et le silence, puisqu’il ne craignait que de souffrir, il n’avait pas été lâche, et c’était injuste de le mépriser.

« Ah ! pourquoi n’ai-je pas réussi ? Ils m’auraient pleuré. »

Quel émouvant cadavre dans le cercueil !… C’était le moment où les parents et les amis se pressent pour mieux voir celui qu’ils ne verront plus. On l’admirait. On disait :

« Si jeune !… »

Et il y avait dans l’assistance un mouvement de révolte contre le destin. Mme Vigier se jetait sur la dépouille de son fils. Une larme de repentir coulait sur la joue de François Vigier. Batchano se baissait jusqu’à effleurer le front de marbre. On posait le couvercle sur la caisse… Mais, tout à coup, Lucien conçut que, s’il n’avait pas abaissé la crosse en tirant et fait dévier le revolver, il serait, aujourd’hui, pareil à ceux qu’il avait entrevus sur les tables noires des salles d’autopsie, et, dans le brusque effroi qui souleva sa chair, il aima son corps qui vivait, ses jambes qui pouvaient bouger, le goût de ses lèvres, même cette douleur qui lui rongeait l’épaule, il aima son cœur fidèle qui n’avait pas cessé de battre, il aima ses yeux qui voyaient. Il tourna la tête vers Gertrude, pour n’être plus seul.

Elle avait répandu sur le tapis des feuilles de thé, et, courbée, respirant avec force, le visage rouge, elle balayait délicatement la poussière qui montait en tourbillonnant dans la bande lumineuse que formaient les rayons du soleil à travers la pièce.

Dans la cour de la maison, de fenêtre à fenêtre, les domestiques s’interpellaient, heureux de la belle matinée. Lucien entendit un bruit d’eau tombant, par paquets, sur les pierres. On devait laver une voiture. Le cocher se tenait les jambes écartées, pieds nus, pantalon retroussé, et, les muscles roulant sous la peau velue des bras vigoureux, il jetait sur les roues le contenu du seau qu’il balançait.

C’était un magnifique jeune homme : corps d’athlète et figure cruelle, au front bas, aux yeux sauvages, aux dents éclatantes de blancheur et qui mordaient sans cesse une lèvre étroite.

« S’il veut venir chez moi… » avait dit Réginald Lovell, un jour que le sculpteur avait accompagné Lucien jusqu’à la porte de la maison.

Oh ! que tout cela était ignoble !… Plus qu’ignoble : incompréhensible ! Il se sentait chaste comme un enfant.

Gertrude, pour balayer mieux, tira la grande glace jusqu’auprès de la fenêtre. Le soleil se refléta dans le miroir, et Lucien, ébloui par les rayons qui l’atteignirent au visage, ferma les paupières.

Il éprouva de nouveau cette sensation de bien-être qu’il avait goûtée au réveil, puis, sa bouche étant pâteuse, il pensa que ce serait bon de manger, non pas le fade jus de viande qu’on lui préparait, mais des fruits, des mandarines, par exemple, oui ! des mandarines… Ce n’était pas encore la saison, mais quelqu’un lui avait dit qu’on pouvait s’en procurer toute l’année.

Et il se souvint des primeurs que, jadis, pendant la convalescence de sa rougeole, M. Vendel lui apportait, chaque après-midi, — pour faire sa cour, sans doute, à la femme qu’il aimait.

Car ils devaient s’aimer : ils passaient les soirées au chevet de Lucien, et, quand Lucien s’endormait, sa mère et M. Vendel… Oh ! leur sale amour ! leur sale amour !

Ne peut-on vivre chaste ? Ne peut-on échapper à tout cela ? Ah ! n’y plus songer !… Être pur !

Être pur, comme Lucien l’était quand il gambadait, à la fin de cette même convalescence, au bord de la mer, sur la plage de Saint-Aygulf, les cheveux et les joues fouettés par la brise marine, et tenant dans sa main la main de sa grande amie !… C’était une belle jeune fille. Elle avait dix-neuf ans ; lui, onze à peine. Quand elle n’était pas là, il souffrait. Elle lui enseignait la vie des fleurs et ce que faisaient dans le ciel les étoiles qu’ils regardaient ensemble, assis sur les rochers, lui, blotti contre elle, protégé par elle contre l’obscurité dont il avait peur, car il avait peur de la nuit, non pas des fantômes ou des brigands, mais peur de la solitude que créait le mur des ombres, peur de lui-même dans cette solitude… Mais, quand Denise était là, il ne craignait rien que d’être séparé d’elle. Comme il l’avait aimée !… Il ne désirait que sa présence, et, n’est-ce pas l’amour cela ?

Denise… Reggie…

Pour aller de Denise à Reggie, que d’étapes dans le calvaire !

« Où est-il ?… M’a-t-il écrit ?… Quand pourrai-je prendre ses lettres à la poste ?… Et lui écrire ?… Où lui écrire ?… Il m’oubliera pour un autre ! »

Un frisson secoua Lucien, car c’était horrible, ce qu’il voyait ! Une grimace de luxure déformait le dédaigneux visage de Reggie. Il voyait son fier Reggie, tel qu’il l’avait vu, pendant les scènes immondes… Il voyait tous ces corps qui ne s’appartenaient plus. Il entendait les rires, les plaintifs, les stridents, les terribles rires, et lui-même riait, et son âme, cachée au fond de lui-même, l’écoutait rire.

« Ah ! plus jamais ! plus jamais !… Va-t’en !… Ce n’est pas toi que j’aime… Va-t’en !… Je ne t’aime pas !… Laisse-moi ! »

— Eh bien ! Lucien, eh bien ! qu’y a-t-il ? dit François Vigier.

Le vieillard était rentré dans la chambre, et Gertrude en était sortie sans que Lucien s’en aperçût. Lucien leva vers son père des yeux troubles.

François Vigier avait repris sa grande apparence. Il portait ses habits de travail ; ses joues étaient rasées ; sa coiffure rendait à son visage toute sa dignité.

Lucien se calma.

« Lui me protégera ! » pensa-t-il.

Faisant effort pour se soulever, il saisit la main de son père.

— Papa, je veux te dire… Je te promets… Tu comprends ? Je te promets !

Mais François Vigier, se dégageant de l’étreinte, répondit d’une voix gênée :

— Nous parlerons de cela plus tard, quand tu seras guéri…

Et vite, il s’en alla vers la fenêtre, et la ferma.

Gertrude apporta de l’eau chaude. Lucien fit sa toilette. La pudeur du jeune homme, devant son père, était extrême, et cette pudeur de petite fille irritait François Vigier.

III

— Tais-toi, Costi ! Ce serait admirable, mon vieux !… Je donnerais dix années de ma vie pour que la guerre fût déclarée demain !

Et Périclès Avrinos, en agitant les bras, parcourait la chambre qui lui servait tour à tour de salle à manger, de cabinet de travail et de salon.

Assis devant la fenêtre, Batchano regardait son ami avec un peu de dédain et beaucoup de tendresse. Il savait que ceux qui souhaitent des catastrophes n’ont plus confiance dans leur propre avenir.

— Laissons cela, Périclès, dit-il, et parlons sérieusement. Je viens de vivre quatre jours enfermé. La dernière fois que je t’ai vu, c’était avant-hier, chez François Vigier. Tu pensais qu’après les notes déjà publiées sur l’accident de Lucien, le scandale était inévitable. Aujourd’hui, parce que l’affaire du Maroc recommence, tu crois que nous n’avons plus rien à craindre. Tu me parais bien optimiste !

— Je crois, Costi, s’écria Périclès en se campant devant Batchano, que la nouvelle insolence de Berlin va provoquer dans Paris une telle rafale de colère que personne ne lirait le journal qui s’aviserait de nous parler de ton Lucien !… Et c’est beau, cela, vieux ! Il suffit qu’on pense à se battre pour que toutes les bouches d’égout se ferment. Dis à François Vigier de dormir tranquille, et, à son fils, de se hâter de guérir. Dans quelques semaines, s’il veut vraiment s’en aller de ce monde mal fait, il en aura l’occasion. Ah ! Costi, une balle en plein cœur, dans l’exaltation du combat, ça ! ça ! c’est une mort !… Allons ! vieux, prends ton chapeau et sortons : je vais aux nouvelles.

Mais Batchano, qui s’était levé, s’approcha de la table.

— Tu oublies, dit-il, que je dois préparer une ordonnance pour Simonne.

Et, s’asseyant, il se mit à écrire.

Un voile couvrit la figure de Périclès.

— Dis-moi la vérité, Costi !… Elle est perdue ?

— Elle est très malade. Il faudrait l’emmener dans le Midi.

— Et l’argent ?… dit Périclès.

Batchano n’était pas assez riche pour lui répondre. Sa clientèle lui rapportait plus d’invitations à dîner que de billets de banque. Il tendit l’ordonnance à Périclès, et Périclès murmura, tête basse :

— Attends-moi. Je vais l’embrasser.

Dix minutes plus tard, les deux jeunes gens descendaient sur la rue de Rennes vers le boulevard Saint-Germain. Longtemps ils cheminèrent, côte à côte, silencieux.

Périclès pensait à sa maîtresse. Ce n’était pas une fille très distinguée, ni très jolie, ni très intelligente, mais elle l’empêchait d’être seul, elle lui rendait de la fierté quand il avait trop souffert d’être sans génie. Alors, voilà ! il l’aimait…

Sur le boulevard Saint-Germain, des camelots vendaient avec de grands cris une édition spéciale.

— Tu vois, Costi, ça chauffe !

Batchano prit le bras de Périclès.

— Si je trouve cent louis avant demain, partiras-tu avec Simonne ?

Périclès hésita.

— Oui, vieux, je partirai. Mais tu ne les trouveras pas.

Ils se séparèrent. Périclès allait à la Chambre, et Batchano gagna les quais.

Une brise, qui soufflait sur la Seine, poussait les dernières feuilles vers le fleuve. De longs nuages couleur d’argent glissaient dans le ciel bleu. Les fenêtres du Louvre étaient illuminées, frappées obliquement par le soleil matinal. Près de leurs boîtes ouvertes, quelques bouquinistes formaient des groupes, et, sur l’impériale d’un omnibus qui passa, chaque voyageur tenait devant son visage un journal déplié.

« La guerre… » pensa Batchano.

Optimiste, il ne croyait pas qu’elle éclaterait. On l’avait prédite si souvent depuis quelques années !… Il se réjouit de cet incident qui devait détourner de Lucien la curiosité des salons et de la presse. Mais, pour être plus intime, le drame qui allait se poursuivre dans la famille Vigier n’en serait que plus poignant.

Batchano y songeait, quand il entendit son nom. Baissant la tête, il aperçut un bel automobile dont un valet en livrée tenait la portière, et, dans cet automobile, Marie qui s’élança vers lui, la main tendue.

— Bonjour, Docteur !… Comment va-t-il ?… Mieux ? Sauvé ?… Oh ! que je suis contente !… Pensez-vous que je pourrai voir le Maître ?… Oui ?… Alors, je monte avec vous.

Elle gazouillait. Elle avait les lèvres humides, le regard joyeux. Un long pardessus de zibeline lui enveloppait la taille ; le bord d’une toque de même fourrure s’appuyait sur son front bombé, et d’admirables roses, presque noires, étaient attachées sur l’énorme manchon qu’elle balançait tout en parlant.

— Elle si riche, et Périclès si pauvre ! se dit Batchano.

Et, très vite, il se décida :

— Avant que nous montions chez François Vigier, Mademoiselle, voulez-vous que nous causions un peu ? Vous vous rappelez que nous avons signé un traité d’alliance, l’autre soir, chez lady Cynthia ?

— Si je me rappelle ?… s’écria Marie. Mais vous ne vous doutez pas, monsieur Batchano, de tout ce que j’ai fait pour tenir ma parole ! Depuis quatre jours, je ne cesse de le défendre !… Et je vous dirai que j’ai trouvé le seul moyen… Je n’aimerais pas être le fils d’un grand homme, Docteur, et, surtout, si j’étais un poète.

— Mais, Mademoiselle, interrompit Batchano, ce n’est pas de Lucien que je désire vous parler.

— Ah ! fit Marie.

Pour elle, il n’existait au monde d’autre sujet de conversation.

— J’ai un service personnel à vous demander, reprit Batchano.

— Un service ?… Que je suis heureuse !… Dites vite !

— Voici : je connais un jeune homme qui n’a pas d’argent et dont la maîtresse se meurt de tuberculose. Avec deux mille francs, on pourrait les envoyer dans le Midi, et, sinon sauver une vie, du moins essayer de la sauver. Voulez-vous ?

Marie ne répondit pas tout de suite. Elle s’éloigna un peu de Batchano et le regarda droit aux yeux, puis, d’une voix changée, précise :

— Depuis que je dispose de ma fortune, Docteur, je suis obligée de ne jamais donner d’argent à ceux qui m’en demandent. Sans cela, mon existence deviendrait impossible. Mais, vous, vous n’avez pas besoin de demander… Nous sommes devenus des amis, l’autre soir, monsieur Batchano, et donc, c’est entendu : il faut deux mille francs, vous les aurez cet après-midi. Non ! ne me remerciez pas et ne m’expliquez rien. Montons chez le Maître. Venez !

Pour échapper aux bredouillements émus de Batchano, elle se hâta de gravir les deux étages.

Gertrude ouvrit la porte.

Au salon, Marie et Batchano trouvèrent Renée Duprin et Louise qui causaient avec animation et qui se turent.

Louise entraîna Batchano dans l’embrasure d’une fenêtre.

— Papa vient de me parler, murmura-t-elle. On peut tout dire. Tant mieux ! parce que, vous comprenez, avec les deux détonations, l’accident, ça ne tenait pas debout… Moi, je trouve que Lucien est un lâche. Si l’on m’empêchait de faire ce que je veux, je ne jouerais pas une pareille comédie.

— Ne le jugez pas si vite, dit Batchano. Il a beaucoup souffert.

Mais Louise haussa les épaules.

— Alors, vous aussi, comme Renée, vous allez le défendre. Il a souffert ? Et papa, il n’a pas souffert, lui, peut-être ? Et maman, qui a eu, ce matin, une rechute ?

— Ah ! votre mère a été malade ?

— Malade ? Un peu !… Nous avons mis une heure pour la calmer. Elle dort, à présent. Mais quand elle se réveillera…

— Pardon ! mademoiselle Louise, interrompit Marie que cet aparté offensait. Docteur, demandez au Maître, je vous prie, s’il peut me recevoir.

Puis elle détacha les roses qui étaient épinglées sur son manchon et les tendit à Louise :

— Voulez-vous donner ces fleurs à votre frère ?

— Oh ! qu’elles sont belles ! s’écria Louise. Vois donc, Renée !

Mais, sur l’ingrate figure de Renée Duprin, ce fut de la mélancolie :

« Que n’ai-je, moi aussi, de belles fleurs à lui donner !… »

Batchano frappait à la porte du cabinet de travail.

— Qu’est-ce que c’est ?… Entrez ! dit une voix irritée.

Sur l’immense table, dont les bords touchaient aux bibliothèques, un amoncellement de journaux recouvrait les manuscrits et les livres.

— Ah ! c’est vous, Costi… Eh bien ! aurons-nous la guerre ?

IV

Louise se trompait : Mme Vigier ne dormait pas. Elle était au chevet de son fils, les genoux sur une chaise basse, l’épaule appuyée contre le lit, son petit visage tendu vers Lucien.

— Réponds-moi ! suppliait-elle. Réponds-moi !

Elle l’effrayait par le regard immobile de ses yeux sur lesquels les paupières ne battaient plus, et, quand, pour lui échapper, Lucien détournait la tête, il trouvait dans la grande glace, sa propre figure vraiment étrange, sinistre et belle.

La frange dorée, qui limitait de nouveau son front, descendait vers les sourcils, plus longue que d’habitude, les ombres de l’orbite avivaient la flamme bleue de l’iris, et la maigreur des joues rendait plus forte la bouche nue.

« Comment ne devine-t-elle pas ? » pensait-il.

A présent, il lui semblait qu’on ne pouvait s’approcher de lui sans comprendre. Est-ce que Gertrude, elle-même, ne l’avait pas toisé, tout à l’heure, avec mépris ?

— Que veux-tu que je te réponde ? dit-il enfin. Il n’y a pas de cause précise… Ce n’est ni ta faute ni la faute de mon père. Ce n’est la faute de personne. J’étais découragé… Tu l’avais remarqué toi-même. Je doutais de moi, de mon talent, de ma pièce…

Mais Mme Vigier l’interrompit :

— Tu me mens, Lucien ! s’écria-t-elle. Tu me mens !… Je viens de voir que tu mentais !

Elle s’était levée, et, sans que son regard quittât Lucien, elle reculait dans la chambre.

Il eut peur :

— Je te mens ? Moi, je te mens ?… Pourquoi dis-tu cela ?…

Elle ne lui répondit pas. Ses doigts s’accrochaient à l’étoffe de sa robe, montaient, par saccades, vers sa poitrine.

A cet instant, Louise entra, tenant les roses de Marie. Elle les jeta au pied du lit, sur l’édredon, et courut vers sa mère qui chancelait, l’enveloppa de ses bras, et l’entraîna dans le corridor.

Lucien entendit un hoquet, puis des sanglots. Il aurait voulu, lui aussi, pleurer, crier, gémir…

V

Cependant, Batchano avait répondu à François Vigier qu’il ne croyait pas à la guerre, mais se réjouissait de cette alerte ; puis, interrogé, il avait dit les rumeurs des salons et de la ville. Elles ne faisaient qu’un seul scandale de la fuite de Lovell et du désespoir de Lucien.

Batchano parlait en bredouillant, violemment ému. Dans l’existence de son Maître, l’inquiétude de l’opinion pénétrait avec ces journaux étalés.

Quand il se tut, François Vigier les montra :

— Il n’y a rien, aujourd’hui.

Puis il balaya la table.

Lorsqu’elle fut nettoyée, Batchano aperçut, près de la lampe, une coupe de porcelaine toute remplie de lettres et de cartes de visite.

— Avant que j’oublie… dit-il.

Et il tira de sa poche une enveloppe qui portait l’adresse de Lucien et le timbre du Grand Théâtre :

— Elle est arrivée le lendemain de l’accident, monsieur Vigier…

François Vigier prit l’enveloppe, eut un geste comme pour en briser le cachet, puis se ravisa, mit la lettre dans son portefeuille :

— Je la lui donnerai tout à l’heure.

— Comment va-t-il, ce matin ? demanda Batchano.

— Aussi bien que possible. Il a dormi, il n’a pas de fièvre.

— Louise m’a dit que Mme Vigier avait été souffrante ?

— Oui, une rechute… Je m’y attendais. Je vais l’envoyer passer quelques semaines à Compiègne.

En écoutant cette phrase, Batchano eut peine à cacher sa surprise, non qu’il n’approuvât pas la décision de son Maître, mais parce que demeurait à Compiègne, chaque automne, la cousine de Mme Vigier, Mme Charles Malan, femme riche, élégante, agitée, que François Vigier avait constamment tenue à l’écart de sa vie.

« Que signifie ce revirement ? » pensa Batchano.

Il n’eut pas le temps d’y réfléchir.

— Louise vous a-t-elle dit que je lui avais parlé de Lucien ? reprit François Vigier.

— Oui, mon cher Maître, et j’ai cru comprendre…

Mais le vieillard l’interrompit :

— Elle est persuadée que son frère a fait semblant de vouloir se tuer pour que je lui pardonne sa sottise de Femina et que je lui permette de s’occuper de théâtre. Elle ne se trompe qu’à demi.

Batchano baissa la tête. Lui aussi avait remarqué le trajet oblique de la balle dans la poitrine.

François Vigier quitta péniblement son fauteuil, et, piétinant la litière des journaux, il se glissa entre le bord de la table et les bibliothèques, s’approcha de la fenêtre, contempla, quelques secondes, la Seine et le Louvre, les nuages couleur d’argent dans le ciel bleu, puis se tourna vers Batchano :

— J’espère que Duprin viendra aujourd’hui, dit-il. Je suis inquiet de savoir ce qui se passe à Villejuif.

— Il viendra, répondit Batchano, Renée est au salon. Et, brusquement, il se rappela la commission que Marie lui avait donnée : Marie Lewinska est au salon, elle aussi, reprit-il. Ne voulez-vous pas la recevoir ?… Puis, comme François Vigier hésitait : Voyez-la, Maître. Elle vous est vraiment dévouée. Elle ne cesse de prendre la défense de Lucien, et elle connaît tout Paris.

— Je la verrai avec plaisir, dit François Vigier.

Il s’appuyait sur la table. Il plongea la main dans la coupe de porcelaine, fit glisser entre ses doigts les cartes de visite et les lettres :

— Il va falloir écrire à tous ces curieux. Que de temps perdu !

Alors, Batchano, timidement :

— Quelle est votre version officielle, Maître, de l’accident de Lucien ?

Mais Louise se précipita dans la pièce :

— Père, viens vite ! Maman recommence…

VI

— Ah ! changer de figure, n’être plus le même !

Lucien serrait les lèvres.

Il fit jouer les muscles de ses mâchoires, il ramena sur ses tempes la frange de ses cheveux, la rejeta en arrière, puis, las d’une vaine comédie, enfonça la tête dans les oreillers.

— A-t-elle compris ?… Si elle a compris, je ne la reverrai plus !

Mais non, elle n’avait pu comprendre, elle n’avait pu deviner… Elle ne savait rien, quand elle était entrée dans la pièce. Si elle avait su, elle ne l’aurait pas accablé de questions. Les nerveuses, au début de leurs crises, ont souvent une sorte de double vue, mais, quand la crise est passée, leur mémoire ne garde aucun souvenir.

Tout à coup, Lucien entendit Louise qui courait, dans le corridor, vers le cabinet de travail, puis qui revenait, suivie par François Vigier et par Batchano.

— Voilà ! elle est malade… pensa-t-il. Et c’est ma faute !

Il s’était soulevé, en s’appuyant sur le coude, pour mieux entendre le bruit des pas. Il aperçut, au pied du lit, sur l’édredon, les roses de Marie.

— Quelles belles fleurs !

Il allongea le bras, parvint à saisir les tiges, se recoucha, tenant les roses près de son visage.

— Qui me les donne ?… Ce n’est pas Louise : cela ne lui ressemblerait guère… Sans doute est-ce Renée ?… Pauvre petite !

Depuis longtemps, il avait deviné qu’elle l’aimait, et il en était orgueilleux. Il ressentait toujours de l’orgueil, quand une jeune fille se troublait sous ses regards. C’était le contraire avec les femmes… Quand, séduite par sa beauté, une femme lui souriait, il éprouvait pour elle une sorte de haine. Il avait envie de fuir. Mais les jeunes filles !…

Lorsqu’il luttait encore, avant de connaître Reggie, il se disait parfois :

— Si je me mariais ?

L’amour n’était pas son ennemi. Ce qu’il haïssait, c’était la prostituée, l’adultère, l’adultère qui se donne à heure fixe : on arrive, on se déshabille, et il faut…

Il lui suffisait de se représenter une femme nue et prête pour qu’il eût la nausée. Mais une jeune fille !

Une jeune fille, c’est un être chaste, doux, craintif, des parfums frais, des yeux candides…

Sa fiancée serait la sœur qu’il n’avait pas eue, une sœur qui n’aurait ni les vivacités, ni la niaiserie de Louise, une sœur d’élection.

Elle serait belle et pure comme une vierge de Luini, et très riche, car il avait besoin d’une vie large, luxueuse. Renée était un laideron et Renée était pauvre.

— Et puis, non ! non ! ce serait un crime… Après les fiançailles, il faudrait…

Pourtant, s’il voulait guérir, il ne lui restait qu’à essayer cela : un grand amour.

— Comme ces fleurs sont embaumées !… Un grand amour !… Un amour exceptionnel, surhumain !

Et il pensa à Batchano.

— Père me demande de rester auprès de toi, Lucien, dit sèchement Louise qui entrait.

Sans le regarder, elle alla vers la fenêtre.

— Comment va maman ? interrogea Lucien.

— Mal.

— Oh ! je suis désolé…

— Il y a de quoi !… Tu peux te vanter… commença Louise, mais elle se tut.

Elle pensait : « A quoi bon ?… » Et Lucien se tut, lui aussi : « Quoi que je lui explique, elle ne comprendra pas. Elle est trop terre-à-terre. »

Après un silence, il demanda :

— Qui m’envoie les roses que tu m’as apportées ?

— Marie Lewinska, dit Louise qui tapotait les vitres et regardait la cour pleine de soleil.

— Comme c’est gentil ! s’écria Lucien. Elle est venue elle-même ?

— Elle est au salon, avec Renée.

— Ah ! est-ce qu’elles savent ?…

— Quoi ?

— Que j’ai voulu…

— Toute la ville sait que tu t’es mis une balle dans l’épaule.

— Dans l’épaule ?… Ce n’est pas exactement dans l’épaule !… Et puis tu m’agaces, Louise. Va-t’en !… Je n’ai pas besoin de toi ! Rejoins ton amie, et remercie de ma part mademoiselle Lewinska. Tu peux lui montrer le plaisir qu’elle m’a fait en lui disant ton manque de cœur.

Louise se retourna vivement :

— Mon manque de cœur !

Mais, dans le corridor, la voix de François Vigier appelait :

— Louise !

La jeune fille sortit de la pièce.

— Eh bien ! c’est fini, papa ? dit-elle.

— Elle est plus calme, répondit François Vigier. Je désire que tu restes auprès d’elle. La crise peut recommencer et Batchano doit rentrer chez lui. Je ne veux pas abuser davantage de sa complaisance.

— Et moi qui comptais me promener avec Renée ! fit Louise.

— Tu te promèneras demain. Sois gentille.

— Avec toi, toujours, papa, dit Louise, et elle s’en alla dans la direction du salon.

— Où vas-tu ? Ta mère est dans sa chambre.

— Je vais prévenir Renée qu’il ne faut pas qu’elle m’attende.

— Dis à Marie que je la verrai dans quelques minutes.

François Vigier entra chez Lucien.

— Comment te sens-tu ? demanda-t-il en lui prenant le poignet.

— Je souffre. Et maman ?

— Elle est mieux. De quoi parliez-vous quand la crise a commencé ?

— Elle m’interrogeait… Je te remercie, papa, de ne pas lui avoir raconté… Mais je te supplie d’éviter que je sois seul avec elle.

— Sois tranquille ! J’ai l’intention de l’envoyer, demain, à Compiègne, avec Louise. Il m’est pénible, à moi aussi, de les savoir auprès de toi.

— Oh ! père, pourquoi me dire cela ?

— Pour que tu y réfléchisses.

Lucien garda le silence. Il pensait :

« Voilà donc son plan ! »

On allait le tenir enfermé, dans la solitude.

— Marie Lewinska m’a apporté des fleurs, dit-il, en montrant les roses.

Mais François Vigier tira de sa poche l’enveloppe qui portait le timbre du Grand Théâtre et la tendit à Lucien.

— C’est une lettre du Grand Théâtre. Il s’agit sans doute de ta pièce, mais nous avons le temps de parler de cela.

— J’aimerais mieux t’en parler tout de suite, fit Lucien qui avait rougi.

— Non, répondit François Vigier. Nous en parlerons quand tu te sentiras capable de franchise. Rappelle-toi que je ne te pardonnerai plus un mensonge.

Et il s’éloigna.

Il traversa le corridor, rentra dans le cabinet de travail, s’arrêta devant la grande table, contempla la litière des journaux sur le tapis, plia sa longue taille, prit les feuilles, les mit au panier, se releva lentement, puis ouvrit la porte du salon.

— Marie, voulez-vous venir ?

Elle s’entretenait avec Renée Duprin et Louise de la situation que rendait plus difficile la rechute de Mme Vigier, et elle n’offrait rien moins que de s’installer dans l’appartement pour soigner les deux malades.

A l’appel du vieillard, elle accourut, les mains tendues.

— Je sais que vous êtes mon amie, lui dit-il, en réponse à ses protestations. Asseyez-vous et écoutez-moi.

Il lui montrait une chaise, et, quand elle l’eut prise, lui-même restant debout devant la fenêtre, le dos tourné à la lumière, il commença, sur un ton plus grave qu’il n’avait accoutumé :

— Je vous suis très reconnaissant, Marie. Batchano m’a dit avec quel courage vous avez défendu mon fils, sans être même certaine qu’il ne fût pas coupable.

Elle s’agita sur sa chaise. Il lui fit signe de ne pas l’interrompre, et poursuivit :

— J’estime que mon devoir est de vous mettre au courant de ce qui s’est passé. Voici : comme toutes les calomnies, celle que vous avez entendue n’est que la déformation d’un fait. Il est exact que l’enquête concernant ce Lovell dont Paris s’occupe a été suspendue pour que mon nom ne fût pas prononcé, même incidemment, au cours d’une affaire si malpropre. Peut-être aurait-il été plus sage de laisser agir la justice. L’innocence de Lucien eût éclaté aux yeux de tous. J’en ai la preuve.

Il s’arrêta. Il ne regardait pas Marie. Elle se sentait émue, inquiète. Qu’allait-elle apprendre ?

— Ce que je puis vous affirmer, reprit-il, c’est que Lovell n’a été pour rien dans le geste déplorable de mon fils. Oui, Lucien a voulu se tuer, mais pour d’autres raisons… Depuis quelques mois, il se préparait, en secret, à suivre une carrière que je tiens pour dangereuse, car il y faut du génie. Sans génie, l’auteur dramatique m’apparaît comme un homme méprisable… Lucien savait mon opinion à ce sujet, et cependant il n’a pas hésité à publier l’article que vous avez lu dans Femina. J’ai eu la faiblesse de me croire atteint par cet article ridicule. J’ai exigé de Lucien la promesse qu’il écrirait à Femina pour démentir la nouvelle donnée à propos de sa pièce, et je l’ai prévenu que, s’il manquait à sa parole, j’enverrais moi-même ce démenti. Son orgueil, blessé par la crainte d’un affront public, l’a poussé à un acte de démence. J’ajoute qu’il ignore, et que moi-même j’ignorais, jusqu’à hier, les mesures prises contre Lovell.

Il se tut.

Tandis qu’il achevait ce récit, Marie s’était bien aperçue qu’il y avait dans la voix et dans l’attitude de son Maître quelque chose d’étrange et de faux. Néanmoins, les affirmations de François Vigier la trouvèrent d’autant plus crédule qu’elles confirmaient ses propres hypothèses :

« Je n’aimerais pas être la fille d’un grand homme », avait-elle dit à Batchano.

C’était en usant de cette phrase qu’elle avait expliqué dans les salons le désespoir de Lucien, et, autour de cette phrase, elle avait construit tout un roman : le père illustre écrasant du poids de sa gloire le jeune poète peut-être génial, lui aussi… Elle avait tellement discouru sur ce thème qu’elle fut presque heureuse de ne s’être point trompée. D’ailleurs, les remords que traduisaient, croyait-elle, la voix et l’attitude de son héros, ne le diminuaient point à ses yeux.

Elle se leva, et, dans un de ces mouvements de théâtre qui lui étaient familiers, elle prit la main du vieillard.

— J’avais compris, Maître, dit-elle. Mais je vous remercie de m’avoir parlé comme si j’étais votre fille.

Il eut un brusque mouvement de recul. Il éprouvait pour lui-même un immense dégoût… Quoi de plus louable cependant que de mentir pour sauver l’avenir d’un fils ?… Mais François Vigier se sentait descendre… On ne sauve pas qui ne peut être sauvé !… Qu’avait-il besoin de forger des mensonges ? Il les avait débités pour que Marie les répétât dans ces salons qu’il méprisait, et il lui semblait que la foule, non pas même la foule qui est grande parfois, mais le « monde », le monde médiocre, le monde ricaneur envahissait sa retraite.

Marie l’accabla de mots tendres et finit par lui proposer ce qu’elle avait offert à Louise, de s’installer dans l’appartement pour soigner Mme Vigier et Lucien.

— Car, comment ferez-vous ? Louise ne peut être à la fois dans les deux chambres et vous ne devez pas délaisser Villejuif. Les expériences commencées vous réclament. Le docteur Batchano a d’autres malades. Moi, je suis tout à fait libre.

— Pas tout à fait, Marie, vous avez vos études.

— Oh ! mes études !… Mais n’est-ce pas un peu ridicule de ma part, Maître, de vouloir étudier la médecine ? A quoi vais-je aboutir ? A rien !… Donc, si je trouve l’occasion de me rendre utile, il faut que je la saisisse. Et justement, puisque je suis une étudiante, il n’y a pas d’inconvenance à ce que je soigne Lucien.

— Nous en reparlerons, ma petite.

— Non, Maître ! décidons tout de suite. Dites : oui !

— Je dis que vous serez toujours la bienvenue. Cet après-midi, Louise et moi suffirons à la besogne. Mais, demain, je compte envoyer Louise et Mme Vigier à Compiègne. Il faut séparer les nerveux. Et demain après-midi, si vous êtes assez gentille pour passer quelques heures avec Lucien, vous me rendrez service.

On grattait à la porte. C’était Jacques Duprin. Il avait pris un air de circonstance qui seyait mal à sa grosse figure.

« Va-t-il donc falloir recommencer avec celui-là ? » pensa François Vigier.

Et il n’en eut pas le courage.

— Excusez-moi pendant quelques minutes, Duprin. Je vais auprès de Mme Vigier qui a été souffrante. Oui, une rechute… Mlle Lewinska vous expliquera. Voulez-vous lui répéter, Marie, tout ce que je vous ai dit à propos de Lucien, tout, s’il vous plaît ?

Il les laissa, et Marie, d’une voix importante et grave, s’acquitta de la mission qu’il lui avait donnée.

Quand elle eut fini, Jacques Duprin la remercia en peu de paroles. Il n’aimait pas la Lewinska, comme il disait. Il aimait peu Batchano, dont elle venait de faire l’éloge. Il reprochait à François Vigier de s’entourer de « rastas », ne comprenant pas le goût que son Maître avait pour l’inconnu et le pittoresque de caractères si différents du sien.

— Parlez-moi de Lecamus, monsieur Duprin, dit Marie pour rompre le silence. Est-il vrai qu’il ne soit plus en danger ?

— Avec Lecamus, Mademoiselle, on ne sait jamais, répondit Jacques Duprin.

VII

Pendant tout l’après-midi, François Vigier n’entra qu’une fois et ne demeura qu’un instant dans la chambre de son fils.

— Je laisse les portes ouvertes, tu peux m’appeler.

Louise surveillait le sommeil de Mme Vigier, et Lucien, dans une solitude qui lui faisait mal, plus mal que son épaule pourtant si douloureuse, put lire et relire la lettre que lui avait écrite, quatre jours auparavant, le directeur du Grand Théâtre :

Cher Monsieur,

J’apprends par Femina que les Attendris seront joués chez moi, ce printemps. J’en conclus que nous sommes tout à fait d’accord et vous attends pour échanger les signatures indispensables.

Croyez, etc…

Vincent.

Cela signifiait :

« Apportez-moi vingt-cinq mille francs et je monte votre pièce. »

Donc la combinaison Femina avait échoué. Mais il y avait un post-scriptum :

« Que diriez-vous d’Hélène Fabre pour Sylvandre ? »

Et ce post-scriptum fit rêver Lucien.

— Hélène Fabre dans le rôle de Sylvandre, ah ! oui, ce serait bien !

Il voyait le surprenant, le douloureux, le maigre visage de cette comédienne qui fut si souvent phtisique sur les planches ; il voyait Hélène Fabre dans la dernière scène de son premier acte. Il la voyait étendue sur une chaise-longue, pâle comme une morte, presque immatérielle, répondant par des sourires navrés à l’inquiète tendresse de son mari, puis, tout à coup, parce que, là-haut, dans l’atelier qui dominait la villa, Frédéric, son amant, commençait de jouer sur l’orgue le duo de Tristan, se ranimant, devenant plus que belle, soulevée, illuminée, guérie par sa passion. Gérald, alors Gérald, son mari, désespéré, mais prêt au sacrifice, lui annonçait qu’il allait partir, rentrer à Paris où l’appelaient de vagues affaires, et il mendiait une parole qui le retînt. Mais Sylvandre ne l’écoutait pas. Transfigurée, elle appartenait à l’harmonie qui tombait des cintres. Gérald s’approchait de la fenêtre ouverte sur la Méditerranée, et Marthe, sa jeune sœur, qui survenait, lui demandait à voix basse :

« Pourquoi pleures-tu ? »

Il répondait :

« Chut ! écoute : c’est trop beau !… »

Et Marthe, troublée, elle aussi écoutait Tristan.

Ah ! la forte conclusion d’une exposition serrée ! Toutes les scènes du début convergeaient vers cette scène dramatique, dramatique sans éclat de voix, ni parole violente.

Du grand théâtre !

— Vingt-cinq mille francs !… Où trouver cette somme ?

L’autre semaine, Lucien se disait :

— Si la combinaison Femina échoue, maman, devenue ma complice, sera obligée de me donner cet argent.

Mme Vigier pouvait se procurer vingt mille francs en aliénant, au profit de quelque usurier, dix mois de sa pension. Rien de plus simple !… Mais comment lui demander cela ? Il faudrait la revoir, subir ses questions, et d’ailleurs, jamais, jamais ! elle n’irait seule chez un usurier, et Lucien n’avait pas un ami pour l’y conduire.

Non ! pas un ami !… Des complices, oui, une douzaine de complices, pas un ami ! Tous ses camarades du lycée s’étaient écartés de lui après ce qui était arrivé, un soir, il y avait six ans de cela, à la Taverne de la rue des Écoles.

Ah ! cette soirée, cette première fois… Comme cela avait été brusque !… Oh ! non, non ! ne pas penser à cela, surtout ne pas penser à cela !

Pas un ami !… Pourtant, il faudrait qu’un ami parlât à Vincent, lui demandât d’attendre.

— Si Reggie était ici…

Mais si Reggie avait été ici, Lucien n’aurait pas essayé de mourir.

— Comme il me méprisera, quand il saura ce que j’ai fait !

On le lui écrirait sans doute. Fernand d’Oriville et le petit Meb le lui écriraient en se moquant de ce suicide avorté, et Reggie se moquerait comme les autres, et il aurait raison, car enfin, quand on veut mourir, on ne se loge pas une balle dans l’épaule… Vincent lui-même devait, aujourd’hui, rire de son gros rire vulgaire, mais pour celui-là, il ne fallait pas être inquiet. Qu’on lui laissât entrevoir la chance de gagner quelques billets de banque et il se mettrait à plat ventre. Son âme n’était que de la boue !…

Oui, de la boue !… Et pourtant, ce Vincent, homme méprisable, était un acteur plein de talent. Il avait un immense talent !… Comme il serait vrai dans le personnage de Gérald ! Quelle apparence écrasée il saurait lui donner, au dernier acte, quand il s’en irait, à travers le théâtre, suivant, seul, le cercueil de Marthe, sa victime !

Encore une belle scène, la plus belle, la plus dangereuse aussi… Le public comprendrait-il que ce mari, à la fois complaisant et criminel à force de bonté, avait de la grandeur ? Un mot ironique dans la salle, et la pièce croulait.

« Cela ne passera pas ! Vous devriez faire de vos Attendris, un roman, mon cher », avait déclaré Fernand d’Oriville, le jour que Lucien avait lu sa pièce dans l’atelier de Lovell. Mais Reggie et le petit Meb avaient protesté.

Peut-être ce d’Oriville avait-il raison ? C’était un chroniqueur habitué à l’atmosphère des répétitions générales.

Et, quelques minutes, Lucien songea qu’il aurait le loisir, pendant sa convalescence, de transformer les Attendris. Mais il y renonça vite : un roman, même quand il réussit, ne change pas l’existence de son auteur, tandis que le théâtre donne la gloire immédiate, et, plus que jamais, Lucien voulait la gloire.

Il n’y avait devant lui d’autre issue : ou la mort, ou la gloire. Hélas ! il n’osait plus penser à la mort, et, en fait de gloire, il n’apercevait que le sombre avenir de deux mois de prison, de solitude, de cette solitude qu’il se sentait incapable de supporter davantage sans devenir le jouet des fantômes que le crépuscule appelait dans la chambre.

Plusieurs fois, il fut sur le point de crier :

— Père ! Père !… Viens ! je vais tout te dire !

Mais une pudeur l’en empêcha.

De nouveau, il se souvint de la Taverne de la rue des Écoles.

C’était un soir que ses amis du lycée projetaient de se rendre, pour la première fois de leur vie, dans une maison close. A côté de Lucien était assis le frère aîné de l’un de ses camarades, un beau jeune homme de vingt ans, qui parlait des femmes avec autorité. Lucien l’écoutait en l’admirant et en buvant force cocktails pour se donner du courage, lorsque, tout à coup, l’incompréhensible vertige, le désir jusque-là inconnu s’était emparé de lui, avait pesé sur sa nuque, avait conduit sa main… Et, quand le jeune homme avait meurtri les joues de Lucien en le giflant à tour de bras, Lucien s’était mis à sangloter, à sangloter comme un pauvre gosse, sans même chercher une excuse ou un mensonge…

Ah ! ne pas penser à cela !… N’y pas penser, ou devenir fou ! Évoquer cette honte, c’était raviver le mal, rappeler l’obsession… Déjà, Lucien imaginait combien il eût été délicieux, dans le crépuscule qu’embaumait le parfum de Marie, de s’endormir, la tête posée contre la robuste, la mâle poitrine de Reggie, ou mieux encore : de s’endormir chastement, comme il l’avait fait, la veille, en tenant la main de Batchano.

Si François Vigier avait su être tendre, s’il avait passé l’après-midi au chevet de son fils, s’il lui avait parlé, comme autrefois, de ses livres, de ses travaux, de ses grandes hypothèses, s’il l’avait emporté dans les régions où ne vit que l’Idée, Lucien aurait tâché de lui décrire, il croyait qu’il aurait pu lui décrire ses souffrances, il les lui aurait décrites théoriquement, d’une façon abstraite, comme s’il s’agissait des souffrances d’un autre.

Mais point de tendresse !… Au secret ! l’accusé qui refuse de faire des aveux, la solitude aura raison de lui.

— Les bourreaux ! Ils ne m’auront pas !… Même s’ils m’enferment ici, pendant des mois, ils ne m’auront pas.

Avec la nuit qui montait, la fièvre était revenue. Elle battait les tempes. L’oreiller brûlait la joue.

— Ah ! pourquoi maman ne m’a-t-elle pas prêté cent louis, l’autre soir ?… Si elle me les avait prêtés, je serais, à présent, avec Reggie, dans les rues de Milan ou de Florence.

Et l’Italie fut devant ses yeux, l’Italie qu’il ne connaissait que par les paysages lointains des tableaux de Léonard ou de Luini. Puis il aperçut la figure du Baptiste qui est au Louvre. Étrange figure !

— Oh ! Reggie ! Reggie ! Où es-tu ? Où passeras-tu la nuit ? Dans quel bouge passeras-tu la nuit ? Ah ! misérable !… Non, je ne t’aime pas ! Non, je ne t’aime pas !… D’abord, tu es bête… Tu ne comprends rien à la vie. Crois-tu que tu aies tout dit quand tu affirmes qu’il n’est de crimes que contre la beauté ?… Si je ne suis pas criminel, si tes caresses ne sont pas des crimes, pourquoi ai-je ces remords, ce dégoût, cette haine ? Oui, je t’ennuie avec mes gémissements. J’ai tort de te parler et d’attendre que tu me parles. Écoute : il faut que tu le saches, je ne t’aime pas !… Celui que j’aime pourrait m’expliquer mon âme torturée, celui-là est sublime. Mais celui-là, jamais, tu entends, Reggie, jamais je ne souillerai sa pureté en lui disant mon épouvantable amour !… Et maintenant, trahis-moi, ce soir. Cela m’est égal puisque ce n’est pas toi que j’aime !… Mais que lui importe ? Il ne cherche que le plaisir, le plaisir que ne lui procurent plus les femmes. Ah ! je le hais !… Non, je t’aime !… Hélas ! je l’aime !… N’aura-t-il pas un moment de pitié quand il apprendra que j’ai failli mourir ?… Peut-être va-t-il m’écrire. Il devinera que je ne puis aller à la poste restante. Mais on ne me donnera pas ses lettres s’il m’écrit. Ils vont mettre un mur entre moi et la vie… Comme Louise a été cruelle, et papa, plus cruel encore ! Une seule personne a été bonne pour moi, une seule. C’était gentil de m’apporter des fleurs. Nous avons toujours eu de la sympathie, l’un pour l’autre. Elle est très jolie. Mais ce n’est pas sa beauté qui m’attire. Elle est très riche, elle aurait pu se marier, avoir des amants, mener la vie que mènent toutes les femmes… Ah ! si c’était elle qui m’aimait, au lieu de cette pauvre Renée… Peut-être… peut-être… ce serait l’enfer ou la guérison. Mais elle ne m’aime pas. Pour elle, l’amour n’existe pas, elle le méprise. D’ailleurs, je suis naïf de croire que c’est par pitié ou par bonté qu’elle a songé à m’apporter ces roses. C’est pour lui plaire qu’elle a fait cela, pour lui plaire, à lui qu’elle adore, comme aussi ce n’est pas pour moi, par affection pour moi, que Batchano m’a soigné, c’est pour lui plaire, à lui qui me prend tout et qui voudrait me voir dans la tombe… Non ! ce n’est pas vrai !… Batchano m’a dit, ce matin, que je serais mort si papa n’avait arrêté immédiatement l’hémorragie, et c’était très difficile de l’arrêter… Il est grand, il est généreux, mais il veut me punir, et il a raison de me punir, et moi-même je veux expier, je voudrais expier davantage dans ce corps que j’exècre, qui pèse sur moi comme un manteau de boue !… Ah ! je souffre !… Seigneur, ayez pitié !… Si je faisais venir un prêtre, si je me confessais à vous, Seigneur, auriez-vous pitié ?… Mais si Dieu existait, serais-je vivant, serais-je dans cette géhenne, moi qui ne suis coupable que d’être né tel que je suis ?… Ah ! vous ne savez pas, vous ne savez pas, vous tous qui me méprisez, non ! vous ne savez pas… Je veux, je veux être pur !

VIII

Mme Vigier secoua tristement la tête, leva un peu la main au-dessus des couvertures, laissa tomber cette main fatiguée :

— Vous avez toujours raison, François.

Elle ferma les yeux pour ne plus le voir.

Une seule lampe éclairait la pièce. Sur l’oreiller, les beaux cheveux encadraient le petit visage et caressaient une épaule et la naissance d’un sein à demi-nu.

Debout au pied du lit, François Vigier se souvenait… Cruels souvenirs !

— Le meilleur train pour Compiègne est à midi. Je vais vous envoyer Gertrude. Il faut qu’elle commence vos malles.

Il se dirigea vers la porte. Il l’ouvrait.

— François ?

— Oui.

— Dites-moi la vérité.

— Mais je vous l’ai dite…

— Non, ce n’est pas la vérité.

— Si ! je vous le jure.

Il était revenu à son chevet.

— Vous me le jurez ?

— Je vous jure que tout ce qui est arrivé est arrivé par ma faute.

— Mais pourquoi avez-vous fait cela, vous qui l’aimez ? s’écria-t-elle.

Et, comme il se taisait et baissait la tête, elle supplia :

— Au moins, promettez-moi que vous lui avez pardonné ?

— Je lui ai pardonné, dit-il doucement.

— Et vous lirez sa pièce ?

— Je la lirai. Ou, plutôt, tenez ! nous ferons mieux : dans un mois, à votre retour, il nous la lira lui-même, et si elle ne me déplaît pas trop, eh bien ! je ne m’opposerai pas à ce que le Grand Théâtre la joue. Êtes-vous contente ?

Elle le regarda, surprise.

— Oui, murmura-t-elle.

— Alors, reprit-il, avec un sourire, il faut que vous me promettiez, vous aussi, quelque chose. Je désire que vous ne restiez pas enfermée dans vos appartements, à Compiègne. Il faut vous distraire. Vous aimez à monter à cheval, votre cousine appartient à plusieurs équipages, suivez les chasses.

— Que je suive les chasses, François ! Vous n’y pensez pas ?… Comment pourrais-je m’amuser pendant que Lucien…

— Vous lui rendrez service, Yvonne ! On a trop parlé de son accident. Faites que chacun, après vous avoir vue, soit convaincu que rien de grave ne s’est passé dans notre famille. Est-ce promis ?

— J’essaierai, dit Mme Vigier.

Et François Vigier pensa :

« Elle m’obéira. Elle est assez jeune pour se plaire à être désirée, et je suis si vieux que les galants auront de l’espoir. Hé ! que m’importe ?… »

— Je vous envoie Gertrude, dit-il.

Puis il sortit, vite, de cette pièce où, jadis, après le départ de l’infidèle, il avait passé tant de nuits épouvantables.

Il traversa le cabinet de toilette, pénétra dans le corridor, hésita devant la chambre de Lucien, — Batchano s’y trouvait, il était sept heures du soir, — poursuivit sa route, entra dans le bureau, sonna Gertrude, lui donna des ordres, et, les coudes sur les bras de son fauteuil, le regard perdu, le menton appuyé sur la cravate aux larges boucles, la frange de ses cheveux plats brillant sous la lumière de la lampe, il resta immobile.

Quelques minutes plus tard, Batchano le rejoignit et lui annonça que Lucien avait, de nouveau, la fièvre, s’agitait, délirait presque.

— Avez-vous l’intention d’isoler votre fils, mon cher Maître ?

Mais François Vigier, avec un geste las :

— Je n’ai aucune intention, mon pauvre Batchano. Je ne peux plus rester auprès de lui.

IX

Le lendemain, Renée et Jacques Duprin accompagnèrent Mme Vigier à la gare du Nord.

Sur le quai, Jacques regarda tendrement Louise et Louise rougit.

— Nous irons te voir pour te donner des nouvelles de ton frère, dit Renée à son amie.

Il était midi quand le train s’ébranla.

A la même heure, Batchano apportait à Périclès Avrinos les deux billets de mille francs que Marie lui avait envoyés. Périclès, d’abord, ne voulut pas les prendre. Il céda, enfin, aux paroles sévères de Batchano.

— Soit ! dit-il. Je partirai puisque cela peut la sauver. Mais tu avoueras que je n’ai pas de chance. Pour une fois qu’il va se passer quelque chose, il faut que je m’en aille…

— Il ne se passera rien, affirma Batchano. Personne ne veut la guerre.

Et il ajouta :

— Plains-toi d’échapper à ce brouillard !

Ce jour-là, en effet, Paris ressemblait à Londres, et, quand Marie, à deux heures de l’après-midi, entra dans l’antichambre de l’appartement du quai Voltaire, elle y trouva l’électricité allumée.

— Pour monsieur Lucien, dit-elle, en posant sur les bras de Gertrude une lourde botte de chrysanthèmes. Puis elle ôta ses fourrures et son chapeau.

Elle avait cette robe noire qu’elle mettait pour aller à l’hôpital.

— Me voici, mon cher Maître, dit-elle à François Vigier qui la reçut dans le cabinet de travail.

Il lui sourit. Elle était charmante, elle était toujours plus jolie quand la teinte cendrée de ses cheveux atténuait l’ardeur de son regard, mais ce qui la rendait surtout aimable, c’était l’expression de son jeune visage où se lisait la joie qu’elle éprouvait à se dévouer. Quand François Vigier l’eut guidée vers la chambre de Lucien, le jeune homme qui attendait cette visite avec appréhension, qui avait même résolu de se montrer maussade afin qu’on le laissât « crever dans son coin » — telle était son humeur, ce sombre après-midi — Lucien qui avait fait la moue devant les chrysanthèmes que Gertrude venait de lui apporter, fut conquis par le ton simple, franc et gai, sur lequel Marie lui dit, après une poignée de main donnée comme à un camarade :

— Bonjour !… Vous savez que c’est moi, à présent, qui vous soigne ? Je suis très exigeante, je vous en avertis, mais vous me renverrez si je vous ennuie.

Puis, sans lui laisser le temps de répondre, elle se tourna vers François Vigier :

— Allez-vous-en, Maître !… Nous n’avons plus besoin de vous. Vous désirez que la porte soit ouverte ? Comme il vous plaira…

Dès qu’il fut parti, elle s’approcha de la fenêtre que le brouillard salissait :

— Oh ! que cette lumière est horrible ! dit-elle. C’est triste ! triste ! ne trouvez-vous pas ?

— Si ! Mademoiselle… murmura faiblement Lucien.

— Ne m’appelez pas « Mademoiselle », protesta Marie. Votre père dit « Marie ». Dites comme lui, et je vous nommerai « Lucien ».

Or, il détestait que l’on fût familier. Mais elle avait fait cette offre avec tant de bonne grâce qu’il ne fut pas choqué par sa désinvolture.

— Eh bien ! Marie, pourquoi n’allumerions-nous pas une lampe ?

— J’allais vous le proposer, répondit-elle.

Elle pressa le bouton de l’électricité et les trois ampoules brillèrent sur le cadre de la grande glace.

— Oh ! s’écria Marie. N’avez-vous pas une autre lampe ? Celles-ci font mal aux yeux.

Il lui indiqua une petite lampe de bureau qui se trouvait sur la cheminée.

— Si je poussais la table près du lit, ce serait plus commode, dit Marie.

Mais en déplaçant la table, elle changea l’angle de la glace, et Lucien vit disparaître son reflet. Il le vit disparaître avec plaisir, car, bien que le barbier eût rasé de près et poudré son visage, il se jugeait affreux sous cette nouvelle coiffure qu’il avait adoptée et qui, rejetant ses cheveux de côté, lui découvrait le front.

— Et maintenant, déclara Marie, je ferme les rideaux.

Elle les tira, puis souleva la botte de chrysanthèmes, restée sur une chaise :

— Puis-je demander à Gertrude quelques vases ?

Lucien se prit à rougir. Il ne l’avait pas remerciée.

— Excusez-moi, je souffrais lorsque Gertrude m’a apporté vos belles fleurs et elle les a posées là. Je voudrais vous dire combien je vous suis reconnaissant…

— Non, ne dites rien.

— Si ! je veux vous dire, Marie, que, hier, au cours d’une très triste journée, je n’ai eu qu’une seule joie, et que cette joie, c’est à vous que je la dois. Quand Louise m’a donné vos roses, j’ai pensé qu’il y avait quelqu’un, dont ce n’était pas le devoir de m’aimer, qui songeait à moi et me plaignait un peu. Et je me suis senti moins ridicule.

La voix de Lucien s’était émue. Marie le regarda :

— Ridicule ?… Pourquoi vous sentiriez-vous ridicule ?

Sans lui répondre, il hocha la tête avec mélancolie.

Il avait tort de n’être pas satisfait de sa nouvelle coiffure. L’admirable front qu’il tenait de son père lui éclairait tout le visage. Lucien était assis dans le lit. Les bandages, qui lui entouraient la poitrine, ajoutaient du pittoresque à sa beauté, quelque chose de militaire et de viril.

Tout à coup, Marie se décida :

— Je suis très franche, Lucien, dit-elle. Eh bien ! je crois en effet que beaucoup de personnes, qui n’auront jamais le courage de chercher la mort, sont toujours prêtes à se moquer de ceux qui ont eu ce courage et qui n’ont pas réussi. Mais ces personnes-là ne comptent pas. Il ne faut ni vivre, ni mourir pour elles… A présent, j’irai demander à Gertrude les vases.

Elle quitta la chambre. Comme elle traversait le couloir, elle aperçut, par la porte du bureau, François Vigier penché sur sa table ; elle crut qu’il travaillait : les pages qu’il écrirait ce jour-là, ce serait grâce à elle qu’il pourrait les composer !… Elle fut si contente d’elle-même qu’elle souriait en arrivant à l’office où Gertrude l’accueillit mal.

Gertrude trouvait incorrect qu’une jeune fille passât l’après-midi dans la chambre d’un jeune homme. Et la cuisinière avait beau lui dire :

— Une étudiante, c’est pas une femme.

Et encore :

— Pour ce qu’elle risque avec celui-là !

Gertrude, prompte à mal juger, n’approuvait pas ces façons, mais ce fut bien autre chose, quand elle vit, en apportant les vases, la lampe allumée et les rideaux tirés.

— Mademoiselle a-t-elle fermé les persiennes ? dit-elle d’un ton bougon.

— Non, Gertrude. Vous les fermerez en nous donnant le thé, répondit Marie.

Elle arrangeait les chrysanthèmes. Sur la table, près de la photographie de Mme Vigier et du manuscrit des Attendris, elle posa une grande coupe remplie de fleurs dorées, puis elle monta sur une chaise afin de placer trois verres de Venise sur la console des bibliothèques, à mi-hauteur des murs. Ce faisant, elle s’étonna de voir les grillages doublés de soie qui cachaient les volumes :

— Vous devez beaucoup aimer vos livres, Lucien, pour les protéger ainsi.

— J’ai quelques belles reliures, répondit-il, avec gêne.

Marie descendit de la chaise, prit un fauteuil, s’assit, et, s’accoudant sur la table :

— Organisons nos après-midi, voulez-vous ? dit-elle.

Mais Lucien murmura, d’une voix caressante :

— Comme vous êtes bonne !

— Oh ! je n’aime pas les compliments ! fit-elle en fronçant les sourcils.

— Ce n’est pas un compliment…

— Alors, c’est une erreur de psychologie. Je ne suis pas bonne. Je suis très dévouée à mes amis, et je suis heureuse de pouvoir rendre service à votre père… Mais qu’avez-vous ?

— Rien ! ma poitrine…

— Vous souffrez ? dois-je appeler monsieur Vigier ?

— Non ! Non !… Vous êtes ici pour qu’il puisse travailler en paix. Ne le dérangez pas.

— Mais, Lucien, votre figure est toute changée. Qu’y a-t-il ? Dites… Je peux comprendre beaucoup de choses.

— Vous ne comprendriez pas ce que je sens.

— Qu’en savez-vous ? Ayez confiance.

— Eh bien ! tout à l’heure, pendant que vous arrangiez cette chambre… Mais à quoi bon vous raconter cela ?

— Il le faut puisque vous avez commencé.

— Vous ne vous moquerez pas de moi ?

— Non. Je vous le jure.

— Alors, voici : je rêvais, tout à l’heure, en vous suivant des yeux, que j’avais une amie, que c’était pour moi que vous étiez venue, ce soir, pour moi… Vous m’avez détrompé. Oh ! je ne vous en veux pas. J’ai l’habitude… Quand on vit auprès de lui, on ne peut être que son reflet. Mais c’est triste, parfois.

— Oui, c’est triste, Lucien, très triste, n’est-ce pas, d’être le fils d’un grand homme ?

— Marie, vous avez promis de ne pas vous moquer.

— Je ne me moque pas. Écoutez ! quand j’ai appris que vous aviez voulu mourir, j’ai beaucoup réfléchi… Ce matin, monsieur Vigier m’a raconté ce qui s’est passé. Et je crois à présent que je connais votre caractère. Je serai votre amie, Lucien, votre alliée.

Elle se penchait sur la table. Quand elle se tut, ne trouvant plus les mots qu’il lui fallait, Lucien tourna lentement la tête vers elle, et soudain, levant les paupières, en grande coquette, il lui jeta la flamme bleue de son regard, puis, sans une parole, lui tendit la main.

Marie prit cette main pour la serrer fortement, virilement, mais Lucien garda emprisonnés, entre ses doigts tièdes, les doigts de la jeune fille.

Elle rougit jusqu’au front. Pourquoi ?

Lucien murmura :

— Si vous saviez de quelle solitude vous venez de me sauver !

Mais, du pas de la porte, Gertrude, qu’ils n’avaient point entendue, annonça sa présence en toussant.

Leurs mains se séparèrent. Marie se leva pour aider Gertrude à installer le plateau du thé sur la table. La bouilloire chantait. Tête basse, Marie s’occupa de beurrer les tartines, tandis que Gertrude fermait les persiennes.

— Croyez-vous, Marie, que je puisse boire du thé ? fit Lucien.

— J’irai demander à votre père, répondit Marie avec empressement.

Elle sortit, traversa le corridor, entra dans le cabinet de travail. François Vigier était assis dans le fauteuil.

— Eh bien ! comment cela va-t-il, là-bas ?

— Très bien, Maître. Il voudrait savoir s’il peut boire du thé.

— Du thé ? Voyons, Marie, voyons ! vous n’allez pas donner du thé à ce garçon qui a besoin, par-dessus tout, de calme et de sommeil ? A quoi pensez-vous ? J’espère que vous ne le faites pas trop parler ?

— Non. C’est-à-dire… Je voudrais justement vous prier de me prêter un livre.

Quand il eut trouvé le volume qu’elle désirait, elle retourna auprès de Lucien.

— J’ai été grondée, lui dit-elle. Vous n’aurez pas de thé et nous ne parlerons plus ; vous devez rester absolument tranquille. Je vais lire.

Elle but la tasse qu’elle s’était versée, reprit sa place et se pencha sur le livre.

Elle sentait les yeux de Lucien fixés sur elle. Elle pensait :

« Comme il a dû souffrir pour être tellement ému par mes paroles ! » Et elle avait le cœur plein de haine pour Mme Vigier : « C’est une vilaine femme ! se disait-elle. Est-ce qu’elle n’aurait pas dû remplacer auprès de Lucien le père qui lui fait défaut ? Un homme de génie n’est pas un père, il a d’autres fils ! »

Ce raisonnement était un peu vague. Marie désirait que Lucien fût une victime, il lui était agréable d’imaginer qu’elle le sauverait du désespoir. Quand elle avait proposé de le soigner, il y avait eu, peut-être, en elle, l’inconsciente ambition de pouvoir dire à ses amies qu’elle passait tous les après-midi chez François Vigier, mais, depuis quelques minutes, elle était sincèrement enthousiaste de l’œuvre de justice qu’elle entrevoyait : il fallait rendre à cet enfant le goût de vivre. Elle l’appelait en elle-même « cet enfant ». Cependant, elle se souvint des calomnies dont il était l’objet, et elle se révolta contre la crédulité méchante des gens du monde. Lucien lui aurait-il pris la main, comme il l’avait prise, l’aurait-il gardée et caressée tendrement, gentiment, s’il avait eu des mœurs infâmes et un ami regretté ? Non ! c’était une victime, un poète faible, sensible, une victime.

Marie tournait les pages du livre.

Lucien ne voyait pas son visage qu’elle tenait baissé, mais il voyait les cheveux cendrés, les petites oreilles rouges, la nuque ployée et, sous la blouse, la forme de la gorge.

D’abord, il éprouva de la joie, une joie très pure et très fraîche : le cauchemar de la veille se dissipait. Les longs jours de solitude, qu’il avait redoutés, seraient égayés par la présence de cette jeune fille naïve, un peu folle sans doute, mais charmante et sincère, « sincère jusqu’à se rendre ridicule à force de franchise », affirmait Batchano. Elle avait dit qu’elle serait son alliée… Est-ce qu’elle se chargerait de mettre à la poste une lettre pour le Grand Théâtre ? Peut-être… Mais que répondre à Vincent ?… Lui dire d’attendre ?… Attendre quoi ?… Où trouver la somme qu’il réclamait ?… Batchano, qui aimait à évaluer les fortunes, donnait à Marie Lewinska deux cent mille francs de rente… Mais non, mais non, cela manquerait d’élégance !

« Ah ! si c’était elle qui m’aimait, au lieu de cette pauvre Renée ! » pensa Lucien.

Si elle l’aimait ?… Pourquoi ne l’aimerait-elle pas ? Peut-être l’aimait-elle depuis longtemps ?… Son attitude, tout à l’heure, quand elle avait rougi, était bien étrange !… Ah ! ce serait la fiancée idéale !… Sa fiancée ?… Crime ou évasion.

Il la regardait avidement, et bientôt il lui parut que toute l’atmosphère de la pièce s’épaississait, formait un brouillard, et que les bibliothèques, leurs grillages s’étant ouverts, laissaient choir leur contenu : riche collection d’estampes, aphrodisiaques inutiles !

Il ne pouvait détacher les yeux de cette blouse gonflée par la jeune poitrine, de ces épaules, de cette nuque, de Marie qu’il imaginait dévêtue.

« Avec celle-là, est-ce que je pourrais ? »

Hélas ! il était conscient de son infamie et en souffrait atrocement. Il en souffrit jusqu’à gémir.

Marie leva la tête, et cela suffit pour que s’évanouît la vision honteuse.

— J’ai mal ! dit Lucien.

— Que puis-je faire ?

— Rien… ou, plutôt, si ! parlez-moi. Je vous assure que papa se trompe. Quand je reste seul avec mes pensées, je suis repris par la fièvre. Quel livre lisez-vous ?

— Une brochure de Batchano : L’influence de la musique sur les aliénés.

— Je l’ai lue. Elle m’a intéressé, parce que la musique joue un grand rôle dans ma pièce. Il faudra que je vous raconte le sujet des Attendris, si cela ne vous ennuie pas ?

— Cela ne m’ennuiera pas, bien au contraire. Cependant, aujourd’hui, vous ne devez pas trop parler. Voulez-vous que je vous fasse la lecture ? Que pourrais-je vous lire ?

— Mais cela vous fatiguerait.

— Non, si mon accent ne vous agace pas. Je vous lirai ce que vous aimerez.

— Votre accent est délicieux, Marie. Tenez, lisons les journaux de ce matin. Il y a presque huit jours que je ne sais plus ce qui se passe dans le monde.

Il sonna Gertrude.

Mais Gertrude annonça que François Vigier avait pris tous les journaux qui étaient dans la maison. Lucien la pria d’acheter, sur le quai, le Journal, le Figaro et le Temps. Puis, quand elle fut partie, il allongea le bras au-dessus de la table :

— Donnez-moi votre main, Marie.

— Pourquoi ? fit-elle, surprise.

— Pour que je sente que je ne suis plus seul.

Elle céda, mais ne lui permit pas de garder ses doigts qu’il voulait retenir, et elle détourna les yeux.

Il la contemplait avec tristesse. Il se haïssait, se méprisait, il aurait voulu l’aimer d’un amour sans espoir.

— Ah ! pourquoi n’êtes-vous pas Louise ? dit-il.

Souvent, il avait pensé à nourrir son cœur d’un amour criminel et qu’il ne pourrait avouer.

— Mais, je serai votre sœur, dit Marie.

Il secoua la tête.

Un silence les sépara. Puis Lucien reprit :

— Oui, Marie. Il faut que vous connaissiez ma pièce.

— Mais, j’y compte. Je suis sûre que vous avez beaucoup de talent.

— Pourquoi en êtes-vous sûre ? demanda-t-il en minaudant.

— Je ne sais pas. Demandez au docteur Batchano ce que je lui ai dit, l’autre jour.

— Est-ce que Batchano croit, lui aussi, que je puis avoir du talent ?

— Oh ! monsieur Batchano est toujours sceptique ! dit Marie.

— Il n’est pas sceptique, quand il parle de l’intelligence du petit Avrinos, ce raté ! fit Lucien en abaissant le coin des lèvres. Est-ce que vous aimez le théâtre, Marie ?

Elle avait un culte pour les œuvres de François de Curel. Elle parla de la Nouvelle Idole. Lucien préférait les pièces d’Henry Bataille. Mais l’un et l’autre adoraient Maeterlinck et Ibsen, Ibsen surtout.

— Le Canard sauvage, Marie !

— Et Maison de Poupée, Lucien !

— Et Solness, et Jean-Gabriel Borkmann, et tout enfin, Marie, tout !… Ah ! quel poète !

— Oui, Lucien, un immense poète. Mais vous ferez de belles choses, vous aussi.

— Non, fit-il, non, je ne crois pas. Rappelez-vous quand Jean-Gabriel dit à son ami : « Si tu doutes de toi-même, tu es perdu d’avance ! » Eh bien ! Marie, je suis perdu d’avance. Je doute de moi. Il me faudrait des encouragements qui me manquent.

— Pourtant, Lucien, les Attendris, sont reçus au Grand Théâtre ? C’est un encouragement, cela !

— Un encouragement ? Ce serait un encouragement si le directeur du Grand Théâtre ne me demandait pas vingt-cinq mille francs pour monter ma pièce.

— Vingt-cinq mille francs !

— Oui, mais ne parlons plus de cela. De nos jours, l’art n’est plus qu’une question d’argent. Je ne veux pas y penser, cela me met en rage.

Il fut interrompu par l’arrivée de Gertrude qui apportait les journaux.

Lucien voulut les prendre. Marie l’en empêcha. Elle ouvrit le Temps et se mit à lire.

Le conflit franco-allemand intéressa peu Lucien.

— A notre sale époque, personne n’a envie de se battre, dit-il.

Il pria Marie de chercher ce que l’on jouait au Grand Théâtre. On y jouait toujours la même pièce, et l’on y annonçait pour la fin du mois la reprise de La Brouille, une œuvre célèbre jadis, au temps du Théâtre Libre.

— Cela fera trente ou quarante représentations, dit Lucien.

Puis, d’un air grave :

— Il faut que j’écrive à Vincent. Depuis mon malheur je ne lui ai pas donné signe de vie. Peut-être seriez-vous assez bonne pour jeter ma lettre à la poste, en sortant ?

— Mais oui, dit Marie.

— En ce cas, vous me permettrez d’écrire tout de suite ?

— Dictez-moi, Lucien. Je serai votre secrétaire.

— Comme vous êtes gentille ! Mais je n’ai que deux mots à lui dire… Mon stylographe est là, et le papier dans le tiroir… Je vous remercie.

Quelques secondes plus tard, Lucien, se servant du manuscrit des Attendris comme d’un pupitre, écrivait :

Cher Monsieur Vincent, vous avez raison : nous sommes tout à fait d’accord. Un stupide accident m’a empêché de vous répondre plus vite et me force à vous demander d’attendre quelques semaines la signature dont vous me parlez. Croyez que ma première visite sera pour vous. Si Hélène Fabre est libre, n’hésitez pas à l’engager, elle serait admirable dans Sylvandre.

Tout à vous.

Lucien François-Vigier.

Quand il eut cacheté cette lettre, il dit à Marie :

— Vous la jetterez à la boîte vous-même, n’est-ce pas ?

Elle s’y engagea, et montrant le manuscrit qui avait servi de pupitre :

— C’est votre pièce ? Vous devriez me la confier. Je la lirai cette nuit.

— Oh ! non ! s’écria Lucien. Si je savais que vous lisez les Attendris, je ne pourrais pas dormir. Demain ou après-demain, je vous raconterai le sujet, et quand j’en aurai la force, je vous lirai moi-même les trois actes.

— Comme vous voudrez. Je suis très impatiente.

Ils se souriaient, avec confiance et affection.

Marie regarda sa montre.

— Six heures et demie. Il faut que je me sauve, je dîne en ville.

— Déjà ? fit Lucien.

Mais le timbre de la porte d’entrée sonna, et Batchano entra dans la chambre au moment où Lucien baisait la main de Marie.

— Bonsoir, Docteur ! Je m’en vais. Je ne veux pas déranger le Maître. Vous lui direz de ma part que je suis satisfaite de mon malade et que je viendrai demain.

Elle se sauva, l’âme heureuse.

Pourtant il n’y avait rien de nouveau dans sa vie, mais elle était dans le même état d’esprit que le jour où elle avait décidé de quitter ses parents, son tuteur, son existence paisible pour se rendre à Paris et se vouer à la science.

C’était une jeune fille bizarre, mais sympathique.

Resté seul avec Batchano, Lucien dut répondre à une série de questions médicales. Il le fit avec mauvaise humeur. En face de Batchano, il devenait toujours glacial et désagréable. Il le tenait à distance et fuyait son regard.

Cependant, comme Batchano allait le quitter, Lucien lui demanda tout à coup :

— Voulez-vous me rendre un service, Costi ?

— Volontiers.

— Voici : j’ai dans mes bibliothèques un certain nombre de livres dont je désire me débarrasser. Leur présence ici m’est devenue odieuse. Je vous serais reconnaissant de les prendre et d’en faire ce qu’il vous plaira.

Il dit cela sèchement, d’une voix brusque, et il ajouta :

— Excusez-moi de vous donner cette peine, mais je ne puis charger Gertrude de les vendre.

Sans paraître surpris, Batchano accepta la mission qui lui était confiée.

Tandis qu’il ouvrait les bibliothèques, Lucien s’indignait de sa propre faiblesse. Pourquoi avait-il demandé cela ?

Quel enfantillage, ou quelle hypocrisie !

Gertrude, appelée, aida à envelopper les volumes (il y en avait une vingtaine) dans les trois journaux qu’elle avait apportés tout à l’heure.

— Puis-je dire à votre père, Lucien, que vous m’avez remis ces livres ?

— Cela m’est égal, répondit Lucien. Mais priez-le de ne pas m’en parler.

Et il tourna la tête vers le mur.

Dans le cabinet de travail, Batchano trouva François Vigier en train de compter les lettres qu’il avait écrites à ceux qui, depuis quatre jours, lui avaient témoigné de l’admiration.

Le vieillard montra les enveloppes et haussa les épaules.

Batchano raconta l’incident des livres. Il y voyait un bon symptôme. François Vigier ne lui répondit pas tout de suite. Ce ne fut qu’après un silence qu’il murmura :

— Oui, peut-être.

Puis, après un autre silence :

— Marie est-elle partie ? demanda-t-il.

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