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Lucien

PREMIÈRE PARTIE

Reading edition

I

Dans son cabinet aux tentures rouges, Destrem, préfet de police de la troisième République, se leva. — C’était un personnage considérable, le seul Français qui goûtât encore les inquiétudes et les joies d’un pouvoir presque absolu. — Il dit :

— Oui ! je savais cela, Docteur… La gloire de François Vigier est précieuse à tous les vrais savants, et c’est pourquoi il ne faut pas qu’elle soit salie. Voyez donc le jeune homme, ainsi qu’il est convenu. Le plus tôt sera le mieux… Au revoir ! Monsieur Batchano, je ne vous retiens plus.

Le docteur Batchano, qui s’était levé, lui aussi, s’inclina et se dirigea vers la porte ; mais Destrem, pour le rappeler, claqua des doigts :

— Encore un mot, je vous prie… Si vous êtes forcé d’avertir votre Maître, dites-lui bien que malgré ma volonté de lui être utile, je ne prends aucun engagement. Qu’une plainte, en effet, soit déposée contre Reginald Lovell, Lucien Vigier et leurs complices, ou, simplement, que la presse s’occupe de la disparition de Lovell et en découvre la cause, le scandale devient un fait accompli ; dès lors, nous n’avons plus de raison pour épargner un coupable, une instruction est ouverte, vous en devinez les conséquences. Non-lieu, correctionnelle ou cour d’assises, le déshonneur serait presque le même, je n’y pourrais rien !… Adieu, Docteur, et bon courage !

Destrem fit signe qu’il donnait congé.

Un huissier ouvrit la porte.

Il était onze heures du matin.

Au crépuscule de ce même jour, le 3 novembre 19.., un jeune homme, sur le quai d’Orsay, traversa la chaussée en courant :

— Eh ! Batchano !… appelait-il. Eh ! Costi !… Où vas-tu comme cela, le nez en l’air. Il pleut, mon fils, et ton chapeau s’abîme.

Le docteur Batchano s’arrêta sur le bord du trottoir, et, de son beau sourire, triste et bon, sourit à Périclès Avrinos.

— D’où viens-tu, grand gosse ? lui dit-il, de cette voix étrangère et tendre, qui le rendait si particulier.

Autour d’eux, la pluie. Elle tombait, inlassable, du ciel plat sur le fleuve sans reflets. Que faisaient-ils dans cette ville embrumée, ces jeunes Orientaux dont le visage au teint mat avait tellement besoin de soleil ?

— D’où je viens, Costi ? Devine !… De toucher cinq louis, mon garçon, cinq louis pour un article paru dans Femina et qui analyse et décrit, avec autographes et photographies, les mœurs, les châteaux, les plus récents sonnets de la vieille duchesse d’Armanjon. Tu vois, c’est la gloire.

— Toujours le même, Périclès !

— Pas du tout le même, Costi, puisqu’on me paie ma prose !… Tiens ! je suis riche, je t’offre un fiacre et te transporte chez moi. On causera. Il y a un siècle que nous n’avons passé l’après-midi ensemble… Tu ne peux pas ?… Naturellement ! La clientèle de Monsieur l’absorbe trop… Ah ! Batchano, où sont-ils, les jours que tu aurais tout quitté pour un de nos bavardages ?… Et tu prétends que nous sommes les mêmes ?… Tais-toi donc !… Tu as vieilli, et moi… sais-tu que j’ai trente ans, depuis l’aube ?… Ne me félicite pas. Trente ans ! Avoir cru que l’on avait du génie, et se réveiller devant la caisse d’un magazine, rédacteur photographique !… Rentre avec moi, dis ?… J’ai le spleen sous ce ciel qui bave. Ne me laisse pas seul dans cette pourriture !

Ils marchaient côte à côte sur le trottoir désert.

— Je regrette, Périclès, dit Batchano, mais j’ai un rendez-vous. Accompagne-moi. Je vais à deux pas d’ici, au quai Voltaire, chez François Vigier.

— Ah ! tu vas chez François Vigier ! s’écria Périclès Avrinos, qui s’arrêta brusquement. Eh bien ! mon garçon, attends que je te montre…

— Que tu me montres quoi ?

— Rappelle-toi nos discussions.

— Quelles discussions ?

— Contemple Femina, Batchano !… Il y est descendu, comme les autres, ton patron, à la basse réclame qui me fait vivre !… Toute une page, mon cher ! Écoute ça : « Une visite chez François Vigier. — C’est le soir… L’illustre psychiâtre, absorbé par l’étude, a oublié l’heure. L’exquise Mme Vigier et ses charmants enfants font irruption dans le bureau du Maître et lui annoncent que le dîner est servi. » Hein ! est-elle envoyée, cette légende ?… Et le père Vigier est-il assez sublime, sur ce fond de reliures, avec ses cheveux blancs et son profil ?… Ma parole ! Costi, il est plus beau que toi. Il a l’air d’un empereur de la bonne époque, et toi, d’un César de la décadence !… Et notre Lucien, hé !… crois-tu qu’il est content de ressembler à son papa ?

— Je t’en prie, Périclès… Ceci est plus grave que tu ne penses… C’est moi qui ai pris le cliché de cette photographie, il y a trois semaines. Peux-tu me dire qui l’a donné à Femina ?

— Qui l’a donné ?… ce doit être François Vigier, puisqu’on l’a reproduite, et c’est Lucien sans doute qui a inspiré l’article, car Femina annonce que le Grand Théâtre jouera une pièce de lui, ce printemps, et en parle déjà comme d’un chef-d’œuvre.

— Une pièce de Lucien, au Grand Théâtre !… s’exclama Batchano. C’est impossible !

— Pourquoi, si Mme Vigier fait les frais des décors et garantit la recette ?… Le Grand Théâtre est à la veille de la faillite.

— Mais, Périclès, je vois François Vigier presque chaque jour, et jamais il ne m’a dit… Lucien n’écrit pas : il prépare le concours des Affaires Étrangères.

— Pourtant, Batchano, je n’invente rien… Tu vois François Vigier souvent : cela ne prouve pas qu’il te raconte tout ce qui se passe dans sa famille. Lis l’article, si tu ne me crois pas… Là… regarde : — « Les Attendris, pièce en trois actes ». — Et cette phrase : — « A la gloire de son père, Lucien François-Vigier rêve d’ajouter… » — Es-tu convaincu ?… D’ailleurs, écoute ! Lucien peut à la fois s’occuper de diplomatie et de théâtre, il n’est pas plus bête qu’un autre. Je le trouve même assez fin, doué, gentil… Je ne lui reproche que de copier son papa, d’être un peu fat et surtout de se promener trop souvent avec Lovell, et encore, si ça l’amuse !… moi, cela ne me gêne pas, bien que Lovell… Enfin, tu le connais : Lovell, Reggie, Reginald Lovell, le sculpteur, l’Américain qui ressemble à un Velasquez. Nous dînons avec lui, ce soir, chez Lady Cynthia, car tu y dînes aussi, hé ?…

— Adieu, Périclès.

— Dînes-tu chez Lady Cynthia ?

— Mais oui, comme chaque semaine. Adieu !

— Ne te sauve pas !… Je voudrais te demander de venir, sans faute, demain à la maison. Ma maîtresse tousse davantage, je passe mes nuits à l’ausculter et je fais de la neurasthénie… Tu viendras ?

— Je te le promets. Au revoir !

— Au revoir !… Cocher !… Eh ! Cocher !… Ah ! la rosse !… Amitiés à ta femme, Batchano !… Cocher !… Cocher !… Là ! vous êtes un chic type, vous !… Quatorze, rue de la Grande-Chaumière, oui, près de Montparnasse… Ne grognez pas : il y a un pourboire !

II

D’un geste impatient, François Vigier posa son porte-plume sur l’immense table :

— Ne bredouillez donc pas ainsi, Batchano !… Avec votre accent roumain et votre façon d’avaler les syllabes, vous devenez incompréhensible, mon pauvre ami… Voyons ! que me racontez-vous ?… Une personne, que vous ne nommez pas, vous a mal parlé de mon fils, ce matin… Cet après-midi, vous avez convoqué Lucien chez vous pour lui répéter ce que l’on vous avait dit… Il vous a répondu grossièrement, et vous venez vous plaindre de son attitude… Eh bien ! mon enfant, je dois vous donner tort. Vous avez soigné sa mère, vous savez qu’il tient d’elle une irritabilité nerveuse presque morbide. D’autre part, vous n’ignorez pas qu’il est jaloux de la sympathie et de la confiance que je vous témoigne. Dans ces conditions, comment, vous, psychologue, avez-vous pu croire un instant qu’il vous permettrait de prendre ma place auprès de lui ?… Je dis « ma place », car il n’appartient qu’à moi de juger sa conduite. Allons ! allons ! Batchano, n’ayez pas cette figure !… Je n’attache guère d’importance aux commérages d’un monde auquel vous tenez trop, et je déteste les dénonciations anonymes. Donnez-moi le nom de la personne qui nous fait l’honneur de s’occuper de Lucien. Parlez lentement, nous irons deux fois plus vite.

Et le vieillard, les bras sur les accoudoirs du fauteuil, rapprocha l’une de l’autre ses mains dont les doigts allongés se joignirent.

La nuit montait.

De l’autre côté de la table, Batchano, debout, la tête rejetée en arrière, tenait fixé sur son Maître ce regard intense, presque gênant, qui lui avait valu tant d’ennemis et tant d’admiratrices.

On aurait cru qu’il voulait suggérer ce qu’il devait et ne savait pas annoncer.

C’était simple pourtant… Qu’il nommât le préfet de police, et l’entretien prendrait une autre tournure ; mais Batchano avait peur d’être forcé, ensuite, de tout dire et d’une façon trop brutale ; il lui semblait qu’il fallait préparer… qu’il fallait insinuer… Cela ne se dit pas, une abomination pareille !

Lorsqu’il était entré dans le cabinet de travail, une exclamation presque joyeuse l’avait reçu : — « Ah ! c’est vous !… J’allais vous écrire… On me téléphone, à l’instant, qu’il ne passera pas la nuit… » Celui dont François Vigier prédisait la mort était un pauvre diable interné à l’asile de Villejuif et que tourmentait une rare névrose. Autour de Lecamus, no 15 de la salle Broca, les psychiâtres, depuis un an, se querellaient, et, en toute autre circonstance, l’espoir de cette autopsie aurait magnifiquement exalté Batchano, lui eût donné l’ardente fièvre de l’alchimiste qui va briser le creuset, mais, ce jour-là, Batchano était incapable de s’exalter, et le sentiment de cette impuissance lui avait montré davantage combien était criminel le destin qui allait arracher François Vigier à son œuvre pour le plonger dans la plus déprimante des angoisses.

— Avant de vous nommer la personne qui m’a parlé de Lucien, mon cher Maître, je voudrais attirer votre attention sur les symptômes que vous avez remarqués chez votre fils.

Et cette phrase qu’il voudrait plus ambiguë, il la prononce en détachant les syllabes.

Mais à peine l’a-t-il achevée que la porte du bureau s’ouvre en coup de vent :

— Peut-on entrer ?

— Il me semble, Marie, que vous n’attendez pas la permission, dit François Vigier, en s’adressant à une jeune fille qui avait paru sur le seuil, tout enveloppée de fourrures, jolie comme le sont parfois les Polonaises, et qui s’écria, l’œil étincelant, la bouche frémissante, avec ces intonations slaves qui frisent les r et font chanter les voyelles :

— Oui, sans doute, Maître, je vous dérange !… Mais ne bougez pas, s’il vous plaît… Vraiment il faut que je compare… Oh ! tout à fait, tout à fait admirable !

Debout sur le pas de la porte, Marie Lewinska (vingt-trois ans) secouait sa gracieuse tête aux cheveux cendrés, et regardait tour à tour la revue Femina, qu’elle levait jusque devant son visage, et le cabinet de travail, où elle venait de pénétrer d’une façon si indiscrète.

— Quoi ?… quoi ?… Qu’y a-t-il d’admirable ?… demanda François Vigier.

Il se levait, très grand et maigre, appuyant son bras contre ses reins fatigués.

Sans lui répondre, la jeune fille se tourna vers Batchano :

— Pour dix sous, une visite chez François Vigier ! dit-elle. Je ne trouve pas que cela soit cher, moi, monsieur le docteur Batchano !…

Puis, soudain, changeant d’attitude :

— Ah ! Maître, Maître ! comment, vous ! avez-vous permis cela ?… Et dans ce Femina où il y a des ouvrages de dame, des actrices, pas une étude sérieuse !

— Mais je n’ai rien permis, dit François Vigier, et surtout je ne vous ai pas permis de faire chez moi tout ce tapage. Calmez-vous.

Il s’était approché d’elle. Il la dominait de la tête. Le regard froid de ses yeux bleus descendit sur les yeux de Marie.

Elle battit des paupières, rougit jusqu’au front, et tendit la brochure.

François Vigier s’en empara d’un mouvement un peu brusque ; il se pencha et reconnut, au milieu d’une page, la photographie de la pièce où il se trouvait.

C’était une salle haute de plafond, assez vaste et profonde. Il y avait au centre une table immense, si large que les livres, entassés sur ses bords, semblaient se confondre, dans la demi-obscurité du crépuscule, avec les volumes de ces bibliothèques qui tapissaient les parois et entouraient, au fond de la pièce, une cheminée énorme, Louis XV, laide, en marbre veiné, sous des appliques de cuivre.

Ce bureau, à vrai dire, n’avait rien de pittoresque, mais, dans la gravure, il paraissait somptueux et disposé uniquement pour servir de cadre au fauteuil de François Vigier, à François Vigier lui-même, dont les cheveux blancs, la belle figure rasée et le profil impérial se détachaient sur un fond de sombres reliures.

On trouvera cette image dans la collection de Femina. Le cliché est curieux ; il montre, autour du grand homme, sa famille réunie, sa jeune femme, leur fille et leur fils.

Dans une robe fort décolletée, Mme Vigier, « exquise », en vérité ! avec sa taille qui plie, son tout petit visage et sa puissante chevelure, paraît avoir vingt ans de moins que son mari, et l’on se demande pourquoi, alors qu’il a gardé ce veston de travail sur lequel tombent les plis négligés d’une cravate aux larges boucles, elle est vêtue, elle, comme pour le bal. Penchant la tête sur son épaule nue, elle a l’air amoureux, nonchalant et déçu. Auprès d’elle, sa fille Louise, tout au contraire, rit comme une petite folle. C’est une gamine, la beauté du diable. Elle se moque du photographe : sa main a bougé.

A droite de ce groupe, voici, dans un habit noir qui moule les longues formes d’un corps charmant, un jeune homme dont la ressemblance avec François Vigier est accentuée par la manière que le père et le fils ont de disposer leurs cheveux, coiffure qui, chez le vieillard, ne diminue pas la noblesse du visage : une frange plate, taillée droit, à l’antique, descendant sur le front.

Seule, la bouche de Lucien détruit la ressemblance que cet adolescent cultive. Les lèvres sont grasses, molles, trop nues. Elles expriment à la fois la sensualité et le dégoût. Sous un pli de la joue, leurs angles se cachent.

Mais, sur la bouche de François Vigier, sur cette large bouche imberbe et si fermement dessinée, il semble que l’on aperçoive une âme paisible, armée de cette redoutable patience qui est la compagne des plus hauts génies.

Pour le reste, les deux figures ont la même douceur dans les plans et les lignes, la même vigueur dans le modelé. Les mêmes yeux vous cherchent, grands et pâles, sous des paupières un peu lourdes.

Une minute à peine, François Vigier regarda Femina.

— Dites-moi, Batchano, fit-il à voix presque basse. C’est vous, mon garçon, qui avez pris cette photographie, il y a trois semaines ?

Ainsi mis en cause, Batchano, qui se tenait à l’écart, s’approcha pour répondre. Marie ne lui en laissa pas le loisir :

— Je me rappelle très bien, monsieur Batchano, lui dit-elle sur un ton péremptoire, que vous n’avez tiré de ce cliché que trois épreuves ; du moins avez-vous promis cela au Maître devant moi !… Eh bien ! l’une de ces épreuves est dans le salon de Mme Vigier, la seconde est chez moi, la troisième était chez madame Batchano.

Elle appuya sur le verbe était de la façon la plus insultante, mais Batchano haussa les épaules.

Entre ces deux êtres régnait la singulière jalousie qui pousse parfois les disciples d’un grand homme à se haïr les uns les autres. Riche (deux cent mille francs de rente), orpheline à vingt ans et libre de vivre à sa guise, Marie Lewinska, éprise d’idéologie, était venue en France, du fond de sa Pologne, pour étudier notre âme et la sienne, auprès d’un maître dont elle savait les livres. Dès qu’elle avait aperçu François Vigier, cette inconsciente passionnée avait donné à ce beau vieillard son cœur autant que son esprit. Elle souffrait : François Vigier ne l’avait pas attendue ; il était marié, il avait des enfants, des disciples, un disciple qu’il aimait : le docteur Batchano.

Pour triompher du rival, elle eût commis un crime. Afin de trouver Batchano en faute, elle le guetta pendant des mois. C’était l’époque où ce jeune Roumain qui, pauvre et marié au sortir de l’adolescence, n’avait vécu, jusque-là, que pour l’amour des plus nobles études, se laissait éblouir par les succès que lui valaient, dans certains salons du quartier de l’Étoile, son apparence prestigieuse et ce qu’il y avait d’un peu barbare dans ses violences et sa tendresse. Aux dépens de ses nuits, Batchano passait les soirées à faire la roue. Et Marie, plus d’une fois, l’aperçut en posture ridicule, comme ce jour, où, allant à Rome pour un congrès, il porta à la princesse Padovana les trois immenses chapeaux que lui envoyait la duchesse d’Armanjon… — Petits travers !… Marie les dénonçait à François Vigier. Il souriait. Elle s’en irritait davantage. Elle accusait Batchano d’avilir la science. Elle en était encore à penser qu’un savant doit vivre comme un prêtre. François Vigier vivait ainsi.

Infatigable rêveur, il semblait ignorer les plaisirs du monde. Quand il n’écrivait pas ses livres, il s’enfermait, à Villejuif, dans le laboratoire de psychologie expérimentale, qui est son œuvre et qui porte son nom. Rarement on le voyait dans les deux Académies dont il était membre, et les innombrables récompenses que la France et l’Europe lui avaient décernées (le prix Nobel et combien d’autres !), il les avait reçues sans joie ni mépris, avec ce regard lointain que Marie adorait.

Il était son héros, son idole, sa propriété.

Qu’on juge de sa colère devant le sacrilège : l’image de son Dieu ornant Femina. Pas un instant, elle n’avait hésité : c’était Batchano le coupable !… Elle ne se demanda pas dans quel but il aurait livré la photographie dont il était l’auteur. Elle le voulut traître, s’indigna et se réjouit. N’avait-elle pas entendu cent fois François Vigier blâmer ceux de ses confrères qui s’abaissaient jusqu’à imiter, par d’indignes réclames, les mœurs des baladins ?… Frémissante, elle s’était précipitée chez le Maître, afin d’être la première à lui dénoncer le scandale. La présence de Batchano l’avait surprise, elle fut plus surprise encore quand Batchano, ayant haussé les épaules, dit à François Vigier :

— Si vous voulez bien, mon cher Maître, prier Mademoiselle Lewinska de nous laisser seuls ?… Ceci se rattache à l’incident dont je vous entretenais quand nous avons été interrompus.

Et, se tournant vers Marie :

— Je vous prie de m’excuser, Mademoiselle, fit-il avec politesse.

Puis, comme François Vigier, incrédule, haussait les sourcils, il le prit à l’écart et lui dit à l’oreille :

— C’est Lucien qui a donné cette photographie à Femina. Lisez l’article.

— Dois-je me retirer ? demanda Marie, offensée, tandis que François Vigier se dirigeait vers la table, allumait une lampe et ouvrait le magazine.

Les rayons, que retenait un abat-jour opaque, couleur de turquoise, éclairaient les livres entassés et les larges feuilles d’un manuscrit. François Vigier lut l’article où il était dit qu’« à la gloire de son père, Lucien François-Vigier rêvait d’ajouter une gloire nouvelle ».

Cependant Marie toisait Batchano, mais elle lui trouva une figure si grave qu’elle en fut troublée.

François Vigier se redressa :

— Laissez-nous, mon enfant, fit-il, avec bonté. Revenez tout à l’heure, si vous avez quelque chose à me dire. Pourquoi ne dîneriez-vous pas ici ce soir ?

— Ce soir ? s’écria-t-elle joyeusement.

Une invitation de François Vigier était chose rare et ce qu’elle recherchait le plus au monde. Mais elle reprit :

— Ce soir ?… Oh ! c’est terrible !… J’ai promis depuis une semaine : je dîne chez Lady Cynthia Gore, avec Monsieur et Madame Batchano, je crois ?

— En effet, dit Batchano.

— Mais je puis envoyer une dépêche, Maître !

— Non, non, ma petite ! Vous viendrez une autre fois, répondit François Vigier avec indifférence.

— Une autre fois ?… Bien ! C’est cela… Comme il vous plaira ! fit-elle, offensée de nouveau. Donc, je m’en vais ?… Je vous laisse Femina.

Et, saluant de la tête Batchano, elle passa la porte, mais elle ne sortit pas seule de la pièce : François Vigier, avec cette extrême courtoisie qui lui était naturelle, accompagna la jeune fille jusqu’au seuil de l’appartement ; puis il revint au cabinet de travail :

— Et maintenant, Batchano, soyez précis, dit-il. Je vous écoute.

III

— Non, ce n’est rien… C’est Marie Lewinska qui s’en va.

— Comme tu es nerveux ce soir, Lucien !

— Oui, très !… Alors, vrai ? Maman, tu ne peux pas ?

— Je t’en prie, mon petit ; ne me parle plus de cela !

— Même cinquante louis, tu ne pourrais pas ?

— Même cinquante louis. Et d’ailleurs, pourquoi veux-tu partir ?… Pourquoi ?… Je te le demande…

Il ne répondit point.

Elle l’entendit qui marchait dans la pièce voisine.

Ils ne pouvaient se voir, l’un l’autre : un rideau les séparait, masquant toute cette large baie par laquelle le boudoir, que Lucien arpentait, communiquait avec le cabinet de toilette où Mme Vigier, à demi-nue, sans corset ni jupon, se prélassait, ainsi qu’elle avait coutume, chaque jour, au retour de la promenade.

Moments heureux d’une existence monotone !… Les grandes bûches crépitaient dans la cheminée, l’air était saturé de parfums, les bougies brûlaient sous les abat-jour en dentelle, et, dans les glaces qui éloignaient les blanches parois, Mme Vigier regardait, sans inquiétude, bien qu’elle eût plus de quarante ans, son corps dévêtu, sa taille pliante de fausse maigre, à prendre entre les doigts, sa jambe jolie, et sa petite poitrine, et son tout petit visage qu’encadraient de magnifiques, de sombres cheveux, et que terminait un menton si pointu qu’on riait toujours d’y trouver une fossette.

— Tu es un enfant, Lucien… Tu n’as aucune suite dans les idées !

— Aucune, dit la voix de Lucien, derrière le rideau.

Il n’y avait point de lumière dans le boudoir, mais quelques rayons glissaient à l’angle supérieur de la baie, entre la tenture et la cloison, et ces rayons, parfois, frappaient le jeune homme au visage. Que ne le voyaient-ils, à ces moments-là, ceux qui l’accusaient de se peindre les joues ?

La peur le tenait.

— Non, mon petit, aucune suite, reprit Mme Vigier, en continuant, dans le cabinet de toilette, sa paresseuse promenade. — Depuis un mois, tu ne cesses de me répéter que ta situation est intenable, et qu’il faut que tu en sortes, coûte que coûte… T’en voilà sorti, et tu veux fuir !… C’est incompréhensible, car, enfin, que crains-tu ?… Naturellement, il sera un peu fâché en lisant Femina, mais tu devais t’y attendre, et c’eût été bien autre chose si tu étais allé lui dire hier : — « J’ai fait une pièce et je voudrais qu’on la jouât. » — Jamais il ne t’aurait permis de risquer son précieux nom dans une telle aventure, et il aurait en tout cas exigé que tu réussisses ton concours avant de penser au théâtre… Aujourd’hui, ta pièce est officiellement annoncée, tu as écrit qu’on te jouerait ce printemps ; tu as bluffé, puisque tu n’as pas les vingt-cinq mille francs que Vincent te réclame ; il n’en reste pas moins que tout Paris va s’occuper des Attendris, et que les élèves et les collègues de ton père lui en parleront. Crois-tu qu’il avouera ne pas la connaître ?… Il aimerait mieux mourir que de blâmer l’un de nous, publiquement !… Pour une fois, son monstrueux orgueil nous servira à quelque chose !… Et c’est ce qu’il y a d’admirable dans la combinaison, c’est ce qui m’a séduite tout de suite quand tu me l’as proposée : … du même coup, tu prouves à Vincent que tu es capable, bien que tu sois un débutant, de faire du bruit autour de ton œuvre, et tu trouves en ton père un allié, et un allié puissant, car s’il veut s’en donner la peine, s’il parle au Ministre, ce n’est pas au Grand Théâtre qu’on te jouera, mais aux Français, oui, aux Français ! — affirma-t-elle, comme si quelqu’un l’eût contredite, — et cela vaut, il me semble, mon chéri, que tu supportes l’ennui d’une scène… D’ailleurs, écoute : je suis ta complice, puisque, sans ma photographie, Femina n’aurait rien publié. Eh bien ! tout à l’heure, quand Batchano sera parti, ou même avant, parce que je ne serais pas fâchée que Batchano fût là pour m’entendre, dès que je serai habillée, j’irai trouver ton père et je lui dirai…

— Quoi ?… que lui diras-tu ?… interrompit Lucien.

Et, comme elle hésitait et se tournait vers le rideau qui lui cachait son fils :

— Laisse ça, mère ! Crois-moi, ne t’en mêle pas !

— Mais si, je m’en mêlerai ! Il y a trop longtemps que nous souffrons de son égoïsme. Et d’abord, ta pièce est un chef-d’œuvre !

— Un chef-d’œuvre ? Ma pauvre maman !… Ah ! et puis, je t’en conjure, ne me parle plus ni de Femina, ni de ma pièce. Si tu savais ce que tout cela, ce soir, m’est égal.

— Comment, cela t’est égal ?… Mais alors… Eh bien, je m’en doutais !

Et elle s’avança vers la baie comme si, oubliant qu’elle était à demi-nue, elle allait soulever la tenture :

— Lucien, tu me caches quelque chose… Tu as des ennuis ?

— Des ennuis ?… Non. J’ai un ami qui part ce soir pour l’Italie, j’aurais voulu l’accompagner, je t’ai demandé cinq mille francs, puis mille. Tu ne peux pas, ou tu ne veux pas, voilà mes ennuis, je n’en ai pas d’autres.

A ces mots, Mme Vigier changea de figure. Quand on menaçait sa bourse, c’était une autre femme. Elle pinça la bouche, tourna le dos à la baie et se tut pendant quelques minutes, occupée à se poudrer les joues, puis, tout à coup, et, sans doute parce que l’agaçait le bruit des pas de Lucien dans le boudoir, elle demanda :

— Comment s’appelle-t-il, cet ami qui va en Italie ?

— Tu ne le connais pas. Il se nomme Lovell, c’est un sculpteur.

— Je connais ses œuvres. Au dernier salon, elles ont eu beaucoup de succès. Mais, dis-moi, mon petit, si tu as tellement envie de l’accompagner, pourquoi ne demandes-tu pas de l’argent à ton père ?

— Ça, c’est le comble ! s’indigna Lucien qui bouscula une chaise. Tu as quarante mille francs de rente. Mon père n’a pas le sou. Tu me refuses cinquante louis et tu me conseilles…

— Je te refuse cinquante louis, parce que je ne les ai pas. Combien de fois faudra-t-il que je te répète que je ne puis toucher au capital de la rente que mon oncle Rickley m’a laissée ?… Si tu crois qu’on va loin avec trois mille francs par mois !… Là-dessus, il faut que je paie mon remise et mes robes, sans compter ce que je vous donne, à Louise et à toi. Je suis criblée de dettes !… Oh ! tu as beau rire, je ne sais pas comment j’en sortirai !… Que ton père n’ait pas le sou, c’est possible, mais à qui la faute ? Il n’en serait pas là, s’il avait gardé les cent mille francs de son prix Nobel au lieu de s’amuser à créer ce laboratoire…

— S’amuser ? Ah ! pardon, maman, je ne te permettrai pas…

— Tu ne me permettras pas ! Qu’est-ce à dire ?

— Non, je ne te permettrai pas plus longtemps de critiquer mon père. Sans cesse, tu essaies de le rabaisser devant moi. Tout à l’heure, à propos de ma pièce…

— Je n’ai fait que te rappeler tes paroles, Lucien. Tu oublies vite.

— Je n’oublie pas, je t’ai dit des infamies !

— Voilà du nouveau.

— Des infamies ! Mais tu m’y as encouragé, comme tu m’encourages, chaque fois que je m’irrite contre lui, et c’est absurde, vois-tu, parce que jamais tu ne pourras comprendre combien je l’aime et je l’admire. Oui, malgré mes sottes révoltes et mes mensonges, malgré tout, je l’admire passionnément… passionnément !… tu entends ?… et le jour que je ne pourrai plus l’admirer, ce jour-là… Écoute ! maman, je ne veux pas juger ta conduite, je n’en ai pas le droit… Mais si j’étais à ta place !… Que fais-tu pour lui ? Tu te lamentes sur ta solitude, et tu te paies des robes par douzaines. Et à quoi te servent-elles, tes robes ? à quoi cela t’avance-t-il de t’habiller chaque soir, comme si nous allions dans le monde, puisque nous n’y allons jamais ?… Et tu m’obliges à me mettre en habit pour dîner en famille !… Regarde « Femina », nous sommes grotesques !… Mais ne parlons pas de la façon dont tu m’as éduqué. Ce que je veux dire, ce que je prétends, c’est que mon père a toujours été sublime et que tu ne l’as jamais compris. D’ailleurs, est-ce qu’une femme peut comprendre un grand homme ?

Et, rassasié de mots et de divagations, Lucien, en heurtant les meubles, s’éloigna de la baie.

Derrière le rideau, Mme Vigier, les mains contre les tempes, écoutait battre son cœur, et disait, sans trêve, et d’une voix qui peu à peu faiblissait :

— Comment oses-tu, Lucien, comment oses-tu ?

Il ne l’entendait pas, il était ailleurs, là-bas, dans le cabinet de travail, avec son père et Batchano.

Si Batchano parlait, qu’allait-il devenir ?

Il posa les coudes sur le marbre de la cheminée qui était au fond du boudoir. Or, sur cette cheminée s’appuyait une grande glace dans laquelle tombait le peu de lumière qui traversait obliquement la pièce, et Lucien s’étant penché, lui et son reflet se regardèrent dans les yeux.

— C’est indigne, indigne ! gémissait Mme Vigier qui s’était affaissée dans une bergère dont les coussins de soie rose caressaient son corps presque nu.

— Indigne !… Voilà, j’ai été trop bonne !

Du talon de sa mule, elle frappait le tapis.

— Il me tuera avec de telles scènes.

Elle eut un petit sanglot. La chemise glissa et découvrit les épaules qui frissonnèrent.

— C’est sûr, il me tuera !… et moi qui l’aime tant !

Elle ne l’entendait plus marcher dans la pièce voisine. Était-il parti ? l’avait-il abandonnée ?… Ah ! comme elle l’aimait, ce fils cruel !… Elle aimait jusqu’à ses colères, jusqu’aux rebuffades méchantes, aux apostrophes injurieuses qu’il lui prodiguait, à propos de tout et de rien, comme s’il eût voulu, lui si doux et si timide avec les autres, prendre, sur elle, sa revanche. Même, elle l’aimait davantage quand il l’avait maltraitée. Elle pensait :

« Moi seule connais l’ardeur qu’il cache sous ses façons polies. Pour moi seule, il lève le masque. »

Et comme il était tendre et beau, quand il lui demandait pardon !

Aucun bruit dans le boudoir.

Mme Vigier appela :

— Lucien ?

Il ne répondit pas.

Sur son visage reflété, il cherchait les raisons de sa vie, et, soudain, devant le miroir, il grimaça, il laissa pendre la lèvre, il baissa la tête afin que, par la frange des cheveux, fût diminuée l’étendue de son front.

Alors, il goûta un étrange plaisir.

Inquiète, troublée par le silence, Mme Vigier se leva et s’approcha de la baie :

— Lucien !… Es-tu là ?

— Oui, dit-il.

— Tu m’as fait beaucoup de peine, mon petit, soupira-t-elle en lâchant la tenture qu’elle avait un peu écartée au bord de la cloison. — Je suis contente que tu admires ton père ; c’est naturel. Mais il y a bien des choses que tu ne sais pas !

— Tu as raison, maman, raison ! raison ! fit Lucien avec lassitude. Il y a bien des choses, en effet. Excuse-moi. J’ai eu tort. Ma tête ne va pas. Je suis nerveux, malade. Malade, voilà !

Il s’appuyait derrière le rideau, contre le montant de la baie.

Mme Vigier eut un sourire de convalescente :

— Je te pardonne… Je devine ce qui t’arrive : il faut que tu défendes les Attendris, ce soir, et tu es inquiet, tu doutes de ta pièce, et quand un artiste doute de son œuvre, il souffre tellement qu’il rend responsable ceux qui l’entourent. Oh ! je te comprends. Tu n’es pas le seul artiste que j’aie connu ! Autrefois…

— Ah ! non, mère, non, pas ça, interrompit Lucien. Je sais, c’était un peintre, l’ami de papa et le tien. Il est mort. Laissons-le en repos… Et pourtant… Si ! si ! reprit-il avec acharnement. Parle-moi de lui, je veux que tu me parles de lui !

— Mais qu’est-ce que tu as, Lucien ? Tu es fou !

— Je ne suis pas fou. Je veux…

— Lucien, n’entre pas !

— Je n’entrerai pas. Je veux que tu me dises !… Écoute, maman, je ne peux pas t’expliquer, mais il faut que je sache…

— Quoi ?… Que dois-tu savoir ?… Entre, à présent. Entre ! je t’en supplie… Oh ! comme tu es pâle !… Mais c’est horrible ! Tu ne devrais pas me bouleverser ainsi, Batchano m’a défendu…

— Écoute, maman !

— Ne me touche pas, Lucien. Je te défends de me toucher.

— Écoute, mère… Il y a dix années, il y aura dix ans à la fin de ce mois, tu es partie, un jour, et tu es restée absente tout l’automne. Et quand tu es revenue, on n’a plus vu à la maison M. Vendel. Et, avant ton départ, il y avait toujours beaucoup de monde chez nous, et, après ton retour, vous ne receviez personne… Ne dis rien, ne dis rien, pas encore… Et les photographies de M. Vendel, qui étaient dans chaque pièce de l’appartement, ont disparu, sauf une que tu gardais dans ta chambre et que tu cachais quand j’entrais chez toi. Et, un an, deux ans plus tard, tu m’as raconté que M. Vendel était mort en Afrique, et, depuis ce temps, tu me parles de lui et tu n’en parles jamais devant mon père. Oh ! ne tremble pas comme cela !… Tu l’as aimé ? N’aie pas peur de moi !… Cela ne me fera pas de peine. Et surtout ne nie pas ! Les enfants ne comprennent pas, mais les domestiques leur disent… Pourquoi caches-tu ton visage, maman ?… Je t’aime… — et il la prit dans ses bras. — Reste là dans mes bras… Je t’aime… Alors, papa a su que tu étais allée en Algérie avec M. Vendel ?… Et, quand tu es revenue, il t’a pardonné, il n’a pas été trop dur ? Oh ! il comprend que l’on soit faible et malheureux !… Ne pleure pas ! Je suis sûr qu’il doit comprendre… Ne pleure pas, maman !

— Mais il faut bien que je pleure…

— Non, ne pleure pas. Réponds-moi.

— Que veux-tu que je te réponde ?… C’est la fatalité… Ton père avait plus de cinquante ans ; moi, à peine trente. Quand nous sommes partis, c’est que nous étions las de mentir. Et, quand je suis revenue…

— Mais comment as-tu osé revenir ?

— Ce n’est pas moi… On a écrit à ton père que je mourais de tristesse, loin de vous, et ton père a répondu que je pouvais… que je pouvais rentrer.

— Il a répondu cela ? Mais c’est très beau, maman !

— Non, ce n’était pas beau ! Ce n’était ni par bonté, ni par pitié, c’était pour vous, pour lui surtout, pour éviter un scandale autour de sa gloire, parce que, vois-tu, au fond de lui-même, il ne m’a jamais pardonné, jamais !… Pour lui, je n’existe plus… Il m’a rayée de sa vie, séparée de mes amis… Ce que j’ai souffert, mon chéri !… Ah ! ce que j’ai souffert !

— Chut ! Tais-toi ! on a ouvert une porte…

Et, dénouant les bras de sa mère, Lucien s’élança vers la baie.

Il écouta, un instant, puis :

— Non. Je me suis trompé… Comme Batchano reste longtemps avec papa !

Il s’en alla jusque vers la bergère, s’y laissa tomber, et, la tête appuyée sur les coussins, les yeux clos, les cils formant une ombre sur les joues, il demeura immobile. Ses cheveux étaient coiffés si plat contre son front que la lumière des bougies brillait sur la surface dorée.

Tout à coup, il sentit qu’on lui prenait la main. Sa mère était à genoux devant lui. D’abord, il la repoussa. Elle lui faisait horreur !… L’instant d’après, il l’attirait contre sa poitrine.

— Maman, ma petite maman…

— Mon Lucien, ne me méprise pas !

— Moi, te mépriser ?… — Et, avec un sanglot : — Ah ! si tu savais !

IV

— Maître, à quoi bon ?… Je vous ai compris, et je m’incline. J’admets toutes vos conclusions. Mon diagnostic était faux. Lucien n’a commis qu’une imprudence, il s’est laissé entraîner dans un milieu qu’il ne connaissait pas et dont les agents des mœurs ont sans doute exagéré l’infamie… Ne discutons plus, monsieur Vigier, je cède… Même les aveux de Lucien, ce que j’appelais tout à l’heure ses aveux, son attitude, cet après-midi, et ses réponses équivoques ne sont que des bravades provoquées par une démarche que je n’aurais pas dû entreprendre puisque vous ne l’approuvez pas.

Et Batchano se tut, l’âme humiliée.

La lampe n’éclairait qu’une faible partie du cabinet de travail. A l’entour, la nuit prenait les livres.

Dans la cheminée, dont les cuivres accrochaient quelques rayons de lumière, ce n’était plus que des cendres qui rougeoyaient. Le vent d’Est, qui se levait sur la Seine, tombait par bourrasques contre les vitres.

Les bras sur les accoudoirs du fauteuil, François Vigier gardait la tête haute. Pas un muscle ne bougeait, mais la rigidité du masque prouvait à Batchano l’atroce combat qui se livrait dans l’âme la plus orgueilleuse que l’amour de la science et la passion de la gloire eussent jamais créée.

Le grand clinicien qu’était François Vigier réunissait ses souvenirs, et c’en était fait de l’illusion paternelle.

Soudain, les yeux du vieillard cherchèrent Batchano, et Batchano, comme appelé, leva les yeux.

Quiconque n’a connu ce jeune Roumain que dans les salons où son énergie se dispersa, ne saurait imaginer quelle expression de pitié, d’intelligence et d’amour animait alors son ardent visage.

Avec un sourire navré, François Vigier secoua la tête.

— Ah ! Maître, s’écria Batchano, j’aurais donné ma vie pour vous épargner cette abomination.

Mais François Vigier l’arrêta :

— Non, mon ami ! non, ne parlez plus !

Et il appuya lourdement le menton sur le nœud de la cravate aux larges boucles ; puis, comme pour se protéger contre la lumière qui touchait la frange blanche de ses cheveux, il se cacha le front dans la paume de la main.

Après une minute, il reprit :

— Je suivrai le conseil du préfet de police, Batchano, et j’accepte votre dévouement : vous partirez avec Lucien dans deux jours… Ce voyage ne sera pas inutile à votre carrière. Le congrès de Philadelphie s’ouvre dans quelques semaines. Vous aurez une mission.

Il s’interrompit. Autour de son front, il serrait ses doigts à la peau ridée.

— Je compte interroger Lucien, ce soir, poursuivit-il, Vous avez bien fait de ne pas lui dire que vous m’avertiriez… Vous devez comprendre qu’il m’est difficile d’admettre ce que vous avez admis si facilement. Peut-être avez-vous raison… Je le croyais incapable de me mentir, et ceci prouve — il montra la brochure de Femina étalée sous la lampe — qu’il m’a menti pendant des mois ; mais ce que vous soupçonnez…

De nouveau, il s’interrompit.

— Et pourtant… dit-il.

Cet aveu déchira Batchano :

— N’interrogez pas Lucien, Maître !… Vous m’avez appris qu’il ne faut jamais soigner les malades que l’on aime. Vous m’avez confié madame Vigier, confiez-moi votre fils.

— Je vous remercie, Costi, dit François Vigier qui donna son regard, mais il serait indigne de moi de ne pas lui parler des soupçons que vous avez fait naître et que lui seul peut détruire. En tout cas vous l’emmènerez. Même s’il n’a commis qu’une imprudence, même s’il ne fut que le témoin occasionnel de ces dépravations, nous devons le séparer d’amis si dangereux. Je vous demande de voir le préfet de police, demain. Je ne puis me résoudre à lui rendre visite. Vous lui direz que je suis convaincu de l’innocence de mon fils, mais que je crains les chantages auxquels il pourrait être exposé s’il restait en France. Et maintenant, allez, mon ami, je ne veux pas vous retenir davantage.

Il se leva et se glissa entre les bibliothèques et le bord de la table, tandis que Batchano cherchait avec maladresse son pardessus.

François Vigier alluma les lampes du plafond. Elles éclairèrent les hautes bibliothèques qui tapissaient les parois.

— Laissez-moi Femina, Costi ; peut-être aurai-je à m’en servir.

— Mais cet exemplaire ne m’appartient pas, monsieur Vigier.

— C’est juste ! je le rendrai à Marie, et cela me fera souvenir de la gronder pour le ton qu’elle a pris avec vous.

— Oh ! je ne lui en garde pas rancune, dit Batchano. Elle est jalouse, elle aussi, de l’affection que vous avez pour moi.

— Elle a bon cœur, dit François Vigier. Le jour qu’elle sera mariée, elle deviendra tout à fait charmante. Bonsoir, mon garçon, je vous verrai demain à Villejuif.

Et plus longuement qu’il n’avait coutume, il serra la main de Batchano.

— Disposez de moi, Maître, fit le jeune homme avec émotion.

Resté seul, François Vigier ne changea ni de figure ni d’attitude. Il n’était point de ceux qui ont besoin de spectateurs. Du même pas un peu lourd, il s’approcha de la cheminée et tendit les mains vers la rouge clarté des cendres.

Au dehors, le vent d’Est faisait rage, gémissait continûment sur le fleuve, s’acharnait contre les fenêtres.

François Vigier pressa le bouton d’un timbre.

Presque aussitôt parut une forte fille à taille campagnarde, à grosse figure revêche sous le coquet bonnet que portent les servantes en Angleterre.

— Gertrude, monsieur Lucien est-il à la maison ? demanda François Vigier.

— Monsieur Lucien est chez Madame, répondit Gertrude.

Puis, familière, elle ajouta :

— Faut-il que je l’appelle ?

Une seconde, François Vigier hésita :

— Non. Fermez les persiennes et tirez les rideaux.

Gertrude ouvrit la fenêtre. Le vent s’engouffra dans la pièce. Des feuilles voltigèrent. François Vigier se pencha sur l’immense table, et, de son buste maigre et de ses bras écartés, il sembla, contre la bourrasque, protéger son œuvre.

V

— C’est Louise qui rentre.

— Non, elle aurait sonné… C’est Batchano qui part, et voilà le timbre du cabinet de travail.

L’oreille appuyée contre la cloison qui séparait le boudoir de l’antichambre, Lucien guettait, et Mme Vigier, se serrant contre l’épaule de son fils, se rappelait une autre station qu’elle avait faite, jadis, devant une porte fermée. C’était au retour d’Algérie : personne à la gare ; au seuil de l’appartement une domestique : « Les enfants dorment, Monsieur est dans son bureau. » Elle avait couru jusqu’au cabinet de travail, et n’osant y pénétrer, elle s’était arrêtée. Mais, quand elle avait osé… ah ! le glacial souvenir !… Courtois et distant, il s’était levé derrière l’immense table, au milieu de ses livres, et, comme elle s’agenouillait, il l’avait retenue d’un geste trop calme : « Vous devez être lasse, mon enfant. J’ai dit qu’on vous prépare à souper. Puis vous irez dans votre chambre, n’est-ce pas ? » Et sur sa large bouche s’était dessiné ce bon sourire qu’il avait eu pour elle, depuis cette nuit-là, toujours et pendant dix années. Il ne faut pas parler des heures où Mme Vigier, amoureuse, faillit mourir du mépris qu’il lui montra.

— Écoute, maman !

Des pas traînaient dans l’antichambre.

Lucien sentit son cœur qui absorbait tout le sang de son corps : Gertrude allait l’appeler, l’heure était venue… Par un mouvement puéril, il prit la main de sa mère.

Mais Gertrude passa devant la porte sans s’arrêter, et, sur les épaules de Lucien, une fatigue écrasante tomba.

— Eh bien ! mon chéri, s’écria Mme Vigier, n’avais-je pas raison ?… Si Batchano avait vu Femina, ton père t’aurait fait chercher.

Autour de la taille de son fils, elle glissa son bras nu. Les glaces du cabinet de toilette reflétèrent leur double image.

Lucien se laissait conduire, écoutant les bourdonnements joyeux de sa pensée : Batchano n’avait pas parlé… Mais comment l’aurait-il pu ?… Il avait un caractère trop noble. Et à quoi bon faire rejaillir cette boue ?

Devant le plus grand miroir, le beau couple passa.

Jamais dandy de Londres ne fut mieux vêtu que Lucien. Seule faute dans sa toilette sobre, un cabochon d’émeraude attirait l’attention sur la cravate brune, assortie au brun fauve du costume. Et les longs doigts de la main si fine n’avaient pas besoin, pour paraître délicats, de cette grosse bague en argent que Reginald Lovell avait ciselée.

Par-dessus l’épaule de sa mère, Lucien se mirait, et, dans l’expression si triste de son doux visage, il ne retrouvait plus celui qu’il avait aperçu tout à l’heure. Et pourquoi cela serait-il un crime ?… Les curiosités de Lovell, oui, peut-être… oui, à coup sûr !… Mais, comme une banale orgie pouvait dégoûter un être normal, elle l’avait écœuré, révolté, l’inutile perversion de ces déplorables séances dans l’atelier de Reggie… Un crime ?… Non ! la destinée… Voilà ! c’était la destinée !… Et, surtout, il ne fallait pas prendre les choses au tragique. Batchano conseillait un voyage. A quoi bon ?… La police avait fait du zèle puisque personne n’avait porté plainte… Et ce qui était, était !… D’ailleurs, tout s’arrange dans la vie !… Que risquait-il ?… Est-ce que, depuis cinq ans, on l’avait fait chanter ?… Batchano se tairait demain, comme aujourd’hui. Tout s’arrange. Les heures suivent les heures et le temps passe.

« Le temps passe, songeait Mme Vigier. Je ne souffre plus de mon amour qui est mort, je ne sais plus en souffrir. Je ne saurais plus aimer, et pourtant, je suis si jeune !… J’ai l’air d’être la sœur aînée. Oh ! mon Lucien, mon frère et mon ami, je ne veux plus que revivre en toi ! »

Dans le foyer, les bûches crépitaient. L’atmosphère était comme alourdie par les chauds parfums, et, dans les miroirs qui se multipliaient en se reflétant, vingt beaux jeunes hommes et vingt jeunes femmes pensives se souriaient, tendrement enlacés.

— Bonsoir, exquise madame Vigier !… Bonsoir, charmant enfant de l’illustre psychiâtre !…

C’était, soulevant le rideau de la baie, Louise, une petite personne blonde, potelée et gracieuse, à l’ombre d’un grand chapeau.

Elle brandissait Femina et pouffait de rire.

— Si tu crois que tu es spirituelle ! dit Lucien qui lui tourna le dos.

Et Mme Vigier lui demanda, d’une voix désagréable :

— Pourquoi rentres-tu si tard, Loute ?

Étonnée par cet accueil, Louise haussa les sourcils. Les taches de rousseur qui marquaient ses paupières formaient autour de son regard comme un halo doré.

— J’ai accompagné les Duprin, maman. Renée avait acheté Femina, et alors…

— Je vais m’habiller, mère, interrompit Lucien. Tu serais gentille de demander qu’on dînât à sept heures et demie précises. J’ai promis à mon ami d’aller lui dire adieu à la gare de l’Est.

— Mais, certainement, répondit Mme Vigier. Envoie-moi Gertrude.

— Et tu n’oublieras pas, mère, ce que tu m’as proposé ?

— Quoi ? je ne me rappelle plus…

— De lui parler.

— Ah ! c’est vrai… Mais, tu ne voulais pas, Lucien ?

— J’ai changé d’avis. Si cela ne t’ennuie pas trop.

— Mais non. Seulement… Enfin, puisque je t’ai promis, c’est convenu.

Lucien quitta le cabinet de toilette.

Devant la cheminée, Louise se chauffait.

— C’est étonnant ! dit-elle tout à coup. Sur les quais, il fait une vraie tempête et, ici, on n’entend rien… A cause de la cour, bien sûr !

Elle avait coutume de se parler ainsi à elle-même, et, souvent, se disait des choses très naïves, toujours pleines de bon sens.

— Ouf !… Il fait bon chez toi, maman, reprit-elle en s’asseyant dans la bergère. Mais ton parfum sent fort !… Papa a raison.

Elle dégrafa sa jaquette. Elle portait une blouse de soie blanche que gonflait une poitrine un peu forte.

— Vous saviez, Lucien et toi, que cette photo avait paru dans Femina ?

Mme Vigier ne l’écoutait pas. Debout devant une psyché, elle attendait Gertrude et songeait.

Elle avait promis, elle tiendrait sa promesse : c’était son ami et son confident, elle le défendrait !… Tout à l’heure, elle irait là-bas, et elle dirait… Que dirait-elle ?… Elle dirait : — « Regardez-moi, François : je suis jeune… J’aurais pu me venger de vos mépris… Depuis dix années, j’expie sans me plaindre. Cela vaut bien que vous m’accordiez une grâce !… Laissez votre travail !… Il s’agit de votre fils. Vous n’êtes pas seul sur la terre. La gloire ?… Ah ! si vous m’aviez reprise quand je suis revenue, comme nous aurions pu être heureux !… Vous m’auriez aimée… Il est temps de vous en souvenir… Pardonnez-moi !… Oui, nous n’aurions pas dû nous cacher de vous, mais vous êtes si loin que nous avons peur… Pensez, pourtant, comme ce serait admirable, si le grand savant créait un grand poète !… Il a du talent, je vous le jure !… Sa pièce est très, très belle !… Il faut que vous l’aidiez, François, c’est votre devoir… » Hélas ! elle savait qu’elle n’aurait pas le courage d’en dire si long… Il resterait en face d’elle, indifférent et silencieux, et, tout de suite, elle se tairait. Alors, il lui répondrait, sans hâte, avec sa cruelle bonté, d’indiscutables paroles. Quelques mots lui suffiraient et elle se sentirait, comme jadis, humble et criminelle.

— Ce qui m’a le plus surpris, maman, c’est l’article, disait Louise, poursuivant son bavardage. Je n’aurais jamais cru qu’il fût capable d’écrire une pièce. C’est donc pour ça que vous vous enfermiez pendant des heures ?

Mais Gertrude, qui entrait, l’interrompit.

— Donnez-moi Benvenuto, dit Mme Vigier.

Benvenuto, c’était une robe de Callot.

— Va t’habiller, Louise.

— Oh ! j’ai le temps !… Je ne suis pas comme Lucien, moi. Il ne me faut pas une heure pour changer de costume.

Gertrude, en levant les bras, présenta Benvenuto à sa maîtresse. Sous la soie lourde, noire et lamée d’or, les magnifiques cheveux et le petit visage, disparurent un instant ; puis la servante agrafa le dessous de jupe. Jadis Mme Vigier avait eu une femme de chambre attachée à sa personne, mais cet emploi avait été supprimé par raison d’économie.

Louise regardait sa mère.

— Tu as de la chance, toi ! dit-elle, tout à coup. Une autre mettrait cette robe, ce serait bien, évidemment… Mais, sur toi, c’est… Enfin, je ne trouve pas le mot… Ce que je donnerais pour te ressembler !

Et vraiment Mme Vigier était belle. D’une gaine étroite sortaient les épaules nues, et de la ligne des seins jusqu’au bas de la courte traîne, ce n’était que la chute de la riche étoffe comme enroulée.

Louise ôta son chapeau, et, du bout des doigts, fit bouffer ses cheveux blonds.

— J’oubliais de te dire, maman, que les Duprin viendront après le dîner. Figure-toi que Jacques a passé tout l’après-midi avec nous. Au fond, je ne dois pas être trop bête, puisque le chef de laboratoire de papa ne s’ennuie pas avec moi. Renée prétend que nous flirtons, mais c’est une rosse. Je ne flirte pas avec Jacques, je l’écoute. Il m’intéresse, et, c’est drôle ! mais, lui, je le comprends, même quand il me parle de ses travaux. Par exemple, tout à l’heure il nous a raconté… Figure-toi que Lecamus va mourir, cette nuit.

VI

Courtois et distant, François Vigier se leva, derrière la grande table, au milieu de ses livres.

Et ce fut comme jadis.

Mme Vigier serra les épaules : ce n’était plus pour Lucien qu’il lui fallait plaider.

— Bonsoir, François !

Elle avançait dans la pièce, le front bas, et, comme elle regardait en dessous, elle aperçut le magazine ouvert près de la lampe.

— Tiens ! vous avez déjà vu Femina ? dit-elle, d’une voix qu’elle aurait voulu enjouée.

— Oui, j’ai vu… répondit-il, doucement.

Alors, elle essaya de sourire.

— Eh bien ! je venais justement pour vous expliquer…

Il l’arrêta d’un geste calme.

— Non, ne m’expliquez rien.

— Mais, il faut…

— Je vous en prie.

Et il y avait dans son accent une telle fatigue que Mme Vigier osa lever les yeux.

Or, pour la première fois depuis dix années, elle trouva, dans le regard fixé sur elle, de la tendresse. Elle eut peur davantage, détourna la tête et frissonna.

Il la contemplait avec mélancolie. Comme elle lui était devenue étrangère !… Comme elle était encore belle !… Comme elle était émouvante, avec sa robe de bal, ses épaules nues, son fard et ses bijoux, au milieu de cette pièce qui devait lui paraître tellement hostile !… Une petite femme bien irresponsable !… Comme elle avait dû souffrir !… Mais, lui, n’avait-il pas souffert ?… Plus qu’un autre !… Et surtout, quand il avait compris ce qu’il était devenu dans ses bras : un pauvre être si facilement, si lâchement heureux, un pauvre être torturé, après l’abandon, par les dégradantes jalousies des nuits hantées, jusqu’à ce matin où, comme par miracle, il avait entendu son cœur se taire… Ah ! le beau matin, le ciel limpide sur les cours de Villejuif ! Plus jeune que ses jeunes élèves, il s’était longtemps promené autour des arbres dépouillés par l’automne, et jamais, devant ses disciples qui l’écoutaient, épris de son génie, il n’avait parlé avec plus d’éloquence de son œuvre et de l’avenir… C’était fini : il n’aimait plus !… Fini, l’esclavage !… Finie, la torture !… Ah ! douce vieillesse du corps et magnifique jeunesse de l’esprit !… De ce matin-là, par reconnaissance, il avait daté, une année plus tard, cette préface qui sert d’introduction à l’étude de ses livres. Quand sa femme était revenue, il n’avait pas eu besoin de lui pardonner, il n’avait eu qu’à se défendre pour qu’elle ne lui enlevât pas la paix intérieure, la paix conquise, la pure joie des âmes qui se sont évadées, « car, pour nous autres aussi, il existe, loin des hommes, un royaume de Dieu », disait-il à Batchano qu’il voulait introduire dans cet aride royaume des grands solitaires.

Mais c’était leur fils, et l’heure du pardon n’avait-elle pas sonné ?

Ah ! quelle indigne faiblesse !… Allait-il donc faire porter ce fardeau à celle qu’il avait rayée de sa vie ?… Non ! dans la solitude qu’il avait voulue pour s’exalter, il devait demeurer pour souffrir.

Et, comme Mme Vigier murmurait humblement :

— Pourtant, François, je voudrais savoir si vous êtes fâché ?

Il répondit, sans hausser la voix :

— Oui, je suis très fâché contre Lucien et je le punirai. Ne le défendez pas. Je connais toutes les excuses que vous croyez avoir, l’un et l’autre ; et il me serait pénible de vous faire, à vous, les reproches que vous méritez.

Elle baissa la tête. Elle se méprisait. Pourquoi avait-elle honte ?

Il s’approcha d’elle et murmura gentiment :

— Ne restez pas ici, ma petite Yvonne. Cette pièce est très froide. Vous êtes toute tremblante… Venez au salon, il doit être l’heure de dîner.

Il la poussait vers la porte, mais, soudain, elle se retourna, et, lui faisant face, lui jeta ce regard dédaigneux par lequel les faibles se vengent ; puis, très droite dans sa robe lamée d’or, elle sortit du cabinet de travail.

VII

Comme toujours quand soufflait le vent d’Est, la cheminée fumait dans la salle à manger.

— Cette maison est odieuse !

— Faites venir les ramoneurs, Yvonne.

— Les ramoneurs n’y peuvent rien. Il faudrait écrire au gérant.

— Eh bien ! écrivez-lui…

— Ce n’est pas à moi de lui écrire.

— Soit ! je lui écrirai.

— Gertrude, ouvrez la fenêtre.

— Mais, madame, le vent…

— Ouvrez la fenêtre, vous dis-je !… Et, d’abord, donnez-moi mon châle.

Pour chercher le châle, il fallait que Gertrude quittât la pièce.

Debout près de la table, à côté de Louise, François Vigier attendait, le regard fixé sur la porte par laquelle son fils allait entrer, car Lucien était en retard, ainsi qu’il avait accoutumé.

Dans les asiles et les hôpitaux de Paris, François Vigier était célèbre pour son diagnostic en coup de foudre. En face d’un malade, pour la première fois aperçu, les conclusions que lui dictait son instinct avaient, pour lui-même, comme pour ses disciples, quelque chose de mystérieux et d’indiscutable.

Lucien entra. François Vigier détourna les yeux.

Le jeune homme était en habit de soirée. Il salua son père, timidement et de loin, puis s’approcha de sa mère qui inspectait la cheminée où les flammes faisaient un bruit d’incendie.

— Eh bien ! lui demanda-t-il à voix basse, mais elle ne lui répondit que par un geste irrité.

Gertrude apporta le châle. Elle ouvrit la fenêtre. On dut la refermer aussitôt, à cause de la tempête et du froid.

L’odeur de suie persista. L’air troublé piquait les yeux. Louise reniflait. Mme Vigier haussa les épaules.

Tous s’assirent. Lucien jetait autour de lui des regards inquiets.

De hauts candélabres éclairaient la salle à manger. Contre les vieilles boiseries des murs, il y avait quelques porcelaines rares, et ni le buffet, ni le dressoir ne manquaient de valeur. Au centre de la table, dans une coupe en argent, des roses se fanaient. Chaque détail de l’ameublement semblait luxueux, choisi avec soin, mais l’ensemble manquait d’harmonie, tout cela sentait le désordre et la fatigue.

Mme Vigier avait enveloppé sa gorge et son cou d’une écharpe pailletée, travail égyptien, qui brillait comme une cotte de mailles, et, de ce châle métallique, le petit visage sortait, maussade et plus fragile.

Près de sa mère, Louise, en robe blanche, simple mais décolletée, montrait une poitrine un peu grasse, des joues rondes et des cheveux blonds. La pointe de son nez moqueur menaçait Lucien. Cependant la jeune fille soupçonnait quelque mystère et n’osait dire les railleries auxquelles elle pensait.

A gauche de Louise, François Vigier, dont le simple veston et la cravate négligée faisaient contraste avec les toilettes des trois autres convives, était assis dans un large, vaste et provincial fauteuil à bras matelassés et recouverts de tapisserie.

Ce meuble avait sa légende. Jadis, vers 1860, à Dôle, dans le Jura, le père de François Vigier était médecin, grand médecin d’un petit pays, homme illustre dans trois vallées qui lui semblaient le monde. Il régnait sur quatre cents masures, maître des corps et des consciences, et cette autorité avait mis en lui quelque chose de majestueux que précisait, aux yeux de sa famille entière, le fauteuil de patriarche où, chaque soir, devant la table servie, le médecin de campagne, sa journée faite, se laissait tomber avec un ahan de bûcheron. Ce siège respecté, les enfants du « docteur », au lendemain des funérailles, avaient appris qu’il était légué, hors partage, ainsi que les livres de médecine et les instruments de chirurgie, à celui d’entre eux qui suivrait la carrière que le mort avait tant aimée, et, dès que la chambre de François Vigier, étudiant près la Faculté de Paris, fut assez vaste pour contenir ce fétiche encombrant, Mme Vve Vigier l’expédia à son fils, avec une lettre admirable, religieuse et naïve.

Entre les bras matelassés de ce fauteuil, bien souvent le jeune homme s’était endormi, lassé par l’étude. Blottis contre le haut dossier de chêne où l’on voyait un hibou sculpté, François Vigier, déjà célèbre, et sa jeune femme encore amoureuse, se plaisaient, au lendemain de leur mariage, à deviser de leur indestructible tendresse. Et quand l’infidèle s’était enfuie, Lucien et Louise, chaque soir, avant de gagner leurs lits d’enfants, grattaient du bout des doigts l’inusable tapisserie pour éveiller leur père qui rêvait. Plus tard, d’autres rêves, les grands rêves…

— Est-ce vrai, papa, ce que Jacques Duprin m’a dit ? demanda Louise, fatiguée par le silence. Il prétend que vous avez dessiné au crayon bleu, sur le corps de Lecamus, le trajet de tous ses nerfs malades, pour les reconnaître quand il sera mort.

— Louise ! protesta Mme Vigier.

— Mais, maman, je ne parle pas de maladie.

— C’est pire !… Tais-toi.

De l’autre côté de la table, Lucien, le visage anxieux, le dos rond, mangeait vite, et, à mesure que le repas avançait, tournait davantage vers son père l’épaule qu’il levait un peu, comme s’il eût voulu qu’elle le protégeât.

Combien de fois, François Vigier, se promenant avec Batchano, ne s’était-il pas réjoui de pouvoir saisir au vol si facilement, sur le visage des passants, le secret de leurs tares ? Comme Balzac imaginait la vie, il imaginait la déchéance. Et, tout à l’heure, dans le cabinet de travail, Batchano s’était écrié : « Maître ! si vous rencontriez dans un salon, dans la rue, un jeune homme présentant les symptômes qui sont apparents chez votre fils, vous n’hésiteriez pas une seconde… » Eh bien ! oui, Batchano ne s’était pas trompé !

Quand François Vigier avait eu le courage de regarder son fils, de le regarder en se dépouillant de la noblesse d’âme qui lui défendait de soupçonner d’infamie les êtres qui lui étaient proches, quand il l’avait regardé en libérant son redoutable instinct de clinicien génial, la réponse qui s’était gravée en lui, nette, claire, indiscutable, il avait voulu l’effacer par ce sursaut de révolte habituel aux pauvres hommes qui ne savent pas reconnaître à la science le droit de leur apporter la preuve d’un désastre.

Mais Batchano ne s’était pas trompé.

Et, tandis que Gertrude continuait autour de la table son service, tandis que Mme Vigier toussotait pour bien prouver qu’elle sentait encore de la fumée, tandis que Louise boudait, tandis que Lucien levait l’épaule, François Vigier, les dominant tous, s’appuyant des bras sur les accoudoirs du fauteuil, et mangeant avec lenteur, avec effort, mais mangeant, mangeant comme d’habitude, parce qu’il se refusait à subir la dépression physique de la douleur, souffrait deux fois, et d’être un homme qui aimait son fils et d’être un grand homme qui ne savait pas douter de soi.

Cette beauté, dont il était fier — il était heureux d’être beau, ce vieillard qui avait eu pour lui-même un tel respect qu’il avait maîtrisé son caractère afin que toute son existence, comme son œuvre, pût servir de modèle ! — cette beauté, sa beauté, il la retrouvait dans la figure qu’il étudiait sournoisement.

La ressemblance que cultivait Lucien servait de prétexte aux disciples de François Vigier pour imaginer d’innocentes flatteries. Ne savait-on pas dans les salles de garde que le Maître, hors la science, ne chérissait que son fils ? Il en parlait si souvent, si abondamment ! Quel orgueil : Lucien avait réussi à prendre sa licence en droit !… Quel sourire plein de malice : on lui avait évité l’ennui du service militaire. Quel éloge de la diplomatie : Lucien serait ambassadeur !… Et les élèves de François Vigier lui donnaient la réplique :

« Il est votre portrait, Maître. Comment ne serait-il pas intelligent ? »

Mais non, cette ressemblance était un trompe-l’œil… Il y avait de l’asymétrie dans ce visage, de la dégénérescence dans la forme des oreilles et dans la mollesse des lèvres. Et pourquoi cette coiffure lui donnait-elle un air équivoque ? Et cette peau trop transparente, trop jolie, trop fine, comme épilée… Et, là, sur la joue, cette trace de poudre. Et cette élégance précieuse de la toilette, et cette poitrine bombée, et ces gestes craintifs et maniérés, cette façon féminine d’être assis de côté sur la chaise, et cette épaule qui avançait, qui se levait comme un bouclier, et surtout ce regard fuyant, ce regard coupable !…

Il fallait bien que Lucien regardât son père : il se sentait comme dévêtu devant lui.

Le jour que Lucien passait devant le conseil de révision, parmi d’autres jeunes hommes braillards et cyniques, il avait eu la même impression de gêne, la même !… Il avait voilé de ses mains sa nudité, comme il aurait voulu, ce soir-là, cacher tout son être, afin que les yeux qui pesaient sur lui le laissassent en repos.

Mais les yeux ne le quittaient pas.

A présent, ils s’appuyaient sur les mains de Lucien, et Lucien cacha ses mains.

Comme pour les réchauffer, il les glissa sous l’assiette que Gertrude posait devant lui, mais, dès qu’elles reparurent, elles se sentirent découvertes.

Pourquoi ces poignets fragiles ?… Pourquoi ces ongles carrés à forte voussure ?… Pourquoi cette bague si lourde ?… De qui venait-elle ?… Qui l’avait donnée ?

Mais la prodigieuse mémoire de François Vigier ne répondit pas. Un remords surgit dans sa conscience. Tous, il les avait laissés vivre à leur guise, tous, sa femme, Louise, et même ce fils qu’il aimait.

Il l’aimait pour son intelligence, pour sa rapidité à comprendre, parce que, souvent, Lucien passait des heures à l’écouter. Il l’aimait comme tout rêveur aime quiconque s’envole facilement dans les espaces imaginaires. Il l’aimait comme il aimait ses disciples dont l’existence quotidienne et la vie morale ne l’intéressaient en aucune façon.

Sur le doigt de Lucien, la bague ciselée dessinait des lignes simples et vraiment belles.

A coup sûr, ce n’était pas un bijou de camelote ! Qui l’avait donné ? Était-il croyable que François Vigier ne s’en souvînt pas ?

Il voyait si peu ce qui se passait autour de lui. Il écoutait si peu leurs bavardages. Le temps pressait. La mort n’était pas loin, et il restait tant de livres à écrire !

Pourtant, François Vigier crut se rappeler qu’il avait entendu, l’année précédente, Lucien expliquer quelque chose à sa mère à propos de cette bague. Quelque chose ?… Quoi ?

Lucien appuya contre sa joue ses doigts repliés, et la bague disparut.

Alors, le vieillard mit sa mémoire à la torture. Cet oubli sans grande importance devint le centre de son angoisse. Il souffrit de cela surtout, comme il avait souffert, dans sa vanité, quand, à l’époque de sa jeunesse, durant l’épreuve orale d’un concours, il lui avait été impossible de trouver, devant ses juges, un mot indispensable, le mot le plus simple, le nom de la plus commune des maladies… Et ce fut, dans son énervement, ce souvenir qui se précisa : la salle d’examen, les juges sur l’estrade, la pendule qui mesurait le temps accordé au candidat, la grande aiguille qui tournait, et ce mot, ce mot dont l’absence faisait le vide dans sa pensée. Ne pouvoir se rappeler !… Et les autres souvenirs qui accourent !

A vingt-trois ans, lui non plus n’avait pas de maîtresse, n’affichait aucune liaison. Il travaillait… Il s’était marié vierge de cœur, sinon de corps. Ah ! les belles années, les terribles années !… C’était chez le vieux professeur Malan, dont le fils avait épousé Miss Rickley, la cousine d’Yvonne, qu’il avait rencontré cette jeune fille de seize ans, si parfaitement harmonieuse et si douce. Elle avait encore un peu d’accent étranger, ayant été élevée à New-York, bien qu’elle fût Française. Mais ce léger accent était une séduction de plus, et, quand François Vigier avait appris qu’elle était ruinée et presque orpheline, son père étant devenu fou à la suite de la catastrophe qui avait détruit leur fortune, quand François Vigier avait compris qu’il pouvait prétendre, en dépit des vingt-huit années qui les séparaient, à la main de cette enfant délicate, ah ! l’ivresse des fiançailles, l’ivresse de la possession dans l’amour !

Son amour ?… Qu’avait-il fait de lui, son amour ?… Qu’est-ce que cette femme avait introduit dans sa vie ?… Des regrets, des mensonges, du désespoir, un sang pourri, et ce fils !… Pourtant, comme il l’avait aimé, ce fils ! Comme il en était fier ! Hier encore, ce fils, c’était pour lui tout l’avenir ! Bel avenir ! Destrem disait qu’il ne pouvait prendre aucun engagement. L’avenir ?… L’effondrement, la gloire souillée, la cour d’assises… Ah ! le misérable !

Mais c’était son fils, son fils qu’il aimait, et tout cela était impossible.

François Vigier n’en pouvait plus.

Lucien n’en pouvait plus ; les regards de son père le déchiraient. Batchano avait parlé, c’était sûr, il fallait fuir.

Et comme Gertrude présentait les fruits, Lucien tira sa montre :

— Oh ! dit-il, jouant la surprise. Tu permets, maman ?

— Où vas-tu ? dit François Vigier, la voix sourde.

— J’ai un rendez-vous, père. Je suis en retard. Maman t’expliquera.

— Reprends ta place. Je ne veux pas que tu sortes, ce soir.

— Mais, papa, j’ai promis…

— Tu ne tiendras pas ta promesse.

— Pourtant, François, il n’a plus quinze ans, ce garçon !

— Pardon, Yvonne !… Assieds-toi, Lucien, et finis de dîner.

VIII

Ils achevaient leur repas, et, seule, Louise osait encore lever la tête. Qu’avaient-ils tous, ce soir ?… Jamais, devant sa fille, François Vigier n’avait parlé de cette voix brutale.

— Vous avez fini ? demanda sèchement Mme Vigier, quand le vieillard eut posé, selon son habitude, sa serviette roulée sur la table.

Ils repoussèrent leur chaise et franchirent la porte qui conduisait au salon.

La cheminée de cette pièce ne fumait pas, bien que les trois hautes fenêtres qui donnaient sur le quai fussent tellement balayées par le vent, qu’on voyait se gonfler les rideaux qui les recouvraient.

Près de la seconde fenêtre, il y avait un piano à queue, et, lui faisant face, dans un angle, une petite chaise-longue, de forme empire, qu’entourait à demi un paravent dont les feuilles étaient disposées de telle sorte que Mme Vigier se sentit protégée quand elle se fut étendue sur la liseuse. Elle ne voyait plus que le piano et le tabouret sur lequel Lucien se laissa tomber.

Elle lui fit signe de venir auprès d’elle, mais il refusa.

Contre le manteau de la cheminée, François Vigier s’appuyait. Au milieu du salon, près d’une table, Louise attendait Gertrude, qui apporta le café.

Chaque soir, c’était ainsi. L’habitude les avait ramenés aux places qui leur étaient familières, mais, ce jour-là, leur silence avait quelque chose de pénible, de lourd, de froid.

On entendit deux allumettes frottées. Lucien et Mme Vigier allumaient leur cigarette. Tous deux fumaient du tabac d’Égypte très parfumé.

Lucien ouvrit machinalement le piano. Souvent, il chantait en s’accompagnant lui-même. Bien que n’ayant reçu aucune éducation musicale, il avait la voix juste, agréable, et le don de se rappeler les phrases entendues. Devant le clavier, il resta immobile, puis il sortit de sa manche son mouchoir, l’y renfonça, le sortit encore, et il agitait son pied, nerveusement.

— Tiens, papa, ton café, dit Louise qui s’était approchée de son père sans qu’il l’aperçût.

François Vigier ne cessait de rassembler d’inutiles souvenirs que le soupçon impur salissait, gâtant même les scènes les plus simples.

Il posa sur la cheminée la tasse que sa fille lui avait offerte, et, tout à coup, il regarda Louise, dans les yeux, profondément, comme pour s’assurer qu’en celle-là du moins il n’y avait pas d’ignominie.

Elle supporta ce regard et sourit.

Le timbre du vestibule sonna.

— C’est les Duprin ! dit Louise en courant vers la porte.

Lucien s’était levé. Il ne doutait pas que ce coup de timbre n’annonçât l’arrivée de Batchano qui venait assister à l’interrogatoire.

Mais la porte s’ouvrit, et Renée et Jacques Duprin entrèrent ; elle, longue, maigre et brune, empruntée dans une robe au décolleté timide, figure ingrate qu’éclairaient des yeux très tendres ; lui, grand gaillard roux, au visage franc et poupin, avec une ombre de moustache sur une bouche rieuse, sorte d’hercule dont les muscles tendaient trop l’étoffe d’un méchant habit noir.

Dès qu’ils eurent franchi le seuil, Jacques sourit à Louise, et Renée rougit devant Lucien, puis ils saluèrent Mme Vigier derrière son paravent et François Vigier auprès de la cheminée.

— Bonsoir, mon cher Maître, dit Jacques, de sa voix trop sonore. Je vous apporte des nouvelles toutes fraîches de Lecamus. Je viens de téléphoner à Villejuif. Il a 38.5 et le sérum agit. Vous verrez qu’il s’en tirera encore cette fois.

Il parlait avec bonne humeur. François Vigier s’en irrita et lui répondit du bout des lèvres. Pourtant il aimait ce Jacques Duprin. C’était le fils de son premier élève. Orphelin de père et de mère, Jacques Duprin vivait, avec sa sœur, pauvrement et gaîment, au Quartier.

Près du piano, Renée disait à Lucien :

— Vous chanterez, ce soir ?… Non ?… Oh ! pourquoi ?… Il faut ! N’est-ce pas, Madame ?…

— Il sait, ma petite Renée, dit Mme Vigier, qu’il me fait toujours plaisir quand il chante.

Mais Lucien ferma le piano :

— Non, Renée, je vous en prie… Je ne suis pas en forme.

Cependant Jacques avait rejoint Louise.

— Votre père a-t-il vu Femina ? lui demanda-t-il à voix basse.

— Je ne sais pas, fit-elle, mais il y a du grabuge.

Tout à coup, Lucien s’avança vers la cheminée :

— Tu attends Batchano, papa ? dit-il, et lui-même fut surpris par la valeur de sa question.

— Non, répondit François Vigier. Mais il faut que je te parle, murmura-t-il en se penchant vers son fils. Viens dans mon bureau.

Les genoux de Lucien tremblèrent. Il sentit qu’il allait être lâche, et ses ongles firent mal à la paume de ses mains.

— Maintenant, père ?… Mais…

— Suis-moi, dit François Vigier.

Et Lucien le suivit.

IX

— Attends, je vais faire de la lumière.

Ce ne furent pas les lampes du plafond que François Vigier alluma, mais cette lampe qui était sur la table et dont l’abat-jour opaque limitait la clarté.

Puis le vieillard alla prendre sa place habituelle au fond de la pièce.

Lucien resta devant la porte. Son gilet blanc et le plastron de sa chemise brillaient dans l’ombre.

— Viens ici, mon enfant, je ne te vois pas.

Il dut obéir. Il s’assit près de la table, afin que l’abat-jour lui cachât le visage de son père. Mais François Vigier déplaça la lampe.

Le vent battait les fenêtres. Contre les murs, la base des grandes bibliothèques était faiblement éclairée, tandis que, plus haut, les livres appartenaient à la nuit.

— Lucien, donne-moi la bague que tu portais, ce soir.

Par-dessus la table, François Vigier avait allongé le bras.

— Ma bague ? dit Lucien, qui glissa d’un mouvement instinctif les doigts de sa main gauche entre sa jambe et le velours de la chaise. Mais, papa, pourquoi ?…

— Je te demande de me la donner.

— C’est que je ne sais pas si je pourrais… Elle est tellement serrée !

Il la montra. Il souriait d’un air faux. Il fit semblant de tirer sur elle.

Immobile, François Vigier attendait.

Lucien se décida. La bague échappa au doigt inutilement meurtri.

François Vigier la prit avec soin et l’approcha de la lampe. C’était un objet d’art d’une valeur incontestable : ni fleurs stylisées, ni corps enroulés, mais des lignes et des plans harmonieux et simples. François Vigier examina ce bijou, le mania comme un orfèvre. Il se pencha sur lui, le fit tourner entre le pouce et l’index, puis, soudain, il s’arrêta, fronça les sourcils, et ce qu’il voyait devait être bien malpropre, car Lucien, se levant, dit :

— Père !

Mais François Vigier posa la bague devant lui.

— C’est Lovell qui t’a donné cela ?… dit-il lentement.

Lucien baissa la tête, sans répondre.

— Alors, c’est donc vrai… murmura François Vigier.

Et il n’eut pas un geste, pas un mouvement, mais sa haute taille se tassa.

— Père ! je voudrais te dire ! s’écria Lucien. Je vais te dire… Je ne sais pas ce que Batchano a pu te raconter, mais je pense qu’il a commis un crime.

Et, comme le vieillard levait un peu la main au-dessus de la table :

— Si, père, si ! c’est un crime d’avoir troublé ta vie, et moi, je ne suis pas un criminel !

— Tais-toi, Lucien. Je ne veux pas de phrases. Assieds-toi. Sois calme. Écoute-moi… Je t’ai toujours traité avec bienveillance. Quel que fût mon travail, je t’ai toujours permis de l’interrompre, et je me rappelle que, l’autre jour encore, ici même, nous avons passé la soirée en tête à tête… Je te blâme, mon enfant, d’avoir su me cacher tes souffrances. Car, tu as dû souffrir. Oui, je sais. Laisse-moi achever… Le passé est mort. Je suis de ceux qui peuvent oublier. Je te promets de faire table rase de tes fautes, si tu me témoignes à présent une absolue confiance ; je te promets de t’écouter, non pas comme un père qui a le droit de punir, mais comme un médecin qui ne cherche qu’à sauver un malade. Regarde-moi, Lucien. Regarde-moi franchement, avec courage. Il faut que tu me parles de ta vie sexuelle.

— Mais je ne peux pas, père !

— Il le faut, mon enfant. Préfères-tu que je t’interroge ?

— Non, papa, non ! je ne peux pas… Cet après-midi, en quittant Batchano, je voulais… je suis venu jusqu’à ta porte… je voulais tout te dire et t’appeler à mon secours. Je n’ai pas pu !… Et j’ai demandé de l’argent à maman pour me sauver d’ici sans te revoir. Questionne-la : elle te dira… Comprends-moi, je ne veux pas me défendre !… Mais tu me rappelais il y a un instant, une soirée que nous avons passée ensemble… eh bien ! cette soirée, ces soirées où tu me parlais de ton œuvre, où tu me traitais presque comme un égal, où tu m’élevais jusqu’à toi, ces soirées-là, c’est tout ce que j’ai de noble, de pur, dans ma mémoire, et si je te mêlais à mes tristesses, il me semble que je ne pourrais plus penser à toi de la même façon… Il faut me permettre de garder au moins mes souvenirs, papa !… Comprends-moi, mon pauvre papa, je suis un malheureux, mais je te jure que je ne suis pas un criminel. Non ! pas un criminel ! dit-il encore, d’une voix vraiment émouvante.

Et il tendait vers son père son beau visage.

Sur ce visage, François Vigier, maintenant, ne voyait que les tares. Ne savait-il pas que tous ils mentent ?

— Tu parles de toi, Lucien. Et moi, tu m’oublies… Si ta mère t’avait donné l’argent que tu lui demandais, dans quelle inquiétude ne m’aurais-tu pas laissé ? Et si tu ne me renseignes pas exactement sur ce que tu appelles tes tristesses, dans quelle inquiétude ne vais-je pas vivre ? Tu as tort d’essayer d’être habile avec moi.

— Mais, père, je n’essaie pas d’être habile.

— Cet après-midi, mon enfant, tu as refusé d’entendre Batchano, sous prétexte qu’il n’a pas le droit de te surveiller. Ce soir, tu invoques, pour ne pas me répondre, les sentiments que je t’inspire : ces sentiments ne t’ont pas empêché de devenir ce que tu es devenu.

— Comment m’en auraient-ils empêché, père ?… Tu ne veux pas comprendre : ce n’est pas ma faute.

— Ce n’est pas ta faute si tu as participé chez cet infâme Lovell à des scènes ?…

— Si ! père, de cela je m’accuse. Mais je te promets que ce qui s’est passé dans l’atelier de Lovell n’est dans ma vie qu’un accident.

— Tu nommes accident la plus répugnante des ignominies, la corruption d’êtres sans défense, d’innocents que vous avez souillés ?

— D’innocents ?… Oh ! papa, tous ceux qui étaient chez Lovell n’étaient pas des innocents.

— Assez, Lucien !… Tu n’as pas eu un mot de repentir, tu cherches des excuses !

— Mais non…

— Tais-toi ! tu n’es qu’un misérable.

François Vigier s’était levé. Lucien se leva, lui aussi.

— Un misérable ?

Il recula un peu dans la pièce.

— Eh bien ! oui, père, un misérable !… mais, ton fils !… Je n’ai qu’une excuse et je n’en cherche pas d’autres : pourquoi m’as-tu créé tel que je suis ?

L’immense table les séparait.

L’effort que fit François Vigier pour se contenir durcit jusqu’à la cruauté sa grande figure.

— Je m’attendais à ce reproche, dit-il en baissant la voix. Je ne l’accepte pas. Il sous-entend un diagnostic que tu ne saurais porter toi-même sur ton cas. Les monstres sont rares, Lucien, et les pervertis, innombrables. Jusqu’à preuve du contraire, je prétends te soigner comme un malade qui peut guérir.

— Et si je ne veux pas guérir ?… Si je pense que j’ai le droit, étant donné ce que je connais de moi, d’être le moins malheureux possible ? Après tout, je m’appartiens !… Je ne suis pas un malade, je ne veux pas être un malade. J’entends ne pas gâcher toute mon existence par des plaintes et des soins inutiles. Pour ce qui s’est passé chez Lovell, j’ai eu tort, je le reconnais, comme j’aurais eu tort d’être mêlé à n’importe quel autre scandale, mais, pour le reste, j’ai le droit de vivre, j’entends vivre ma vie !

Alors, comme il se tenait debout, le torse rejeté en arrière, la tête haute, le sang aux pommettes, les yeux brillants, François Vigier reconnut leur inconcevable orgueil, et il désespéra.

— Écoute mes ordres, dit-il sèchement. Tu ne peux pas rester ici…

— Excuse-moi de t’interrompre, papa, mais je comptais te proposer moi-même d’aller vivre au Quartier, seul.

— Pour y continuer tes expériences, fit François Vigier, avec ironie. Et cela, jusqu’au jour où quelque nouvel accident te fera traîner mon nom devant les tribunaux.

— Je te jure, père, sur ce que j’ai de plus sacré, que tu n’as rien à craindre de pareil.

— Je n’ai que faire de tes serments. Puisque tu te crois un anormal, sache qu’un médecin n’attache aucune importance aux promesses de tes semblables. J’ai décidé, cet après-midi, que Batchano t’emmènerait. Il est chargé d’une mission auprès du congrès de Philadelphie et consent à t’emmener.

— Mon père, je ne partirai pas avec Batchano.

— Il quitte Paris dans deux jours, tu l’accompagneras.

— Je ne partirai pas avec Batchano !

— C’est ce que nous verrons.

— Que tu aies le moyen de m’y contraindre, père, c’est possible ; mais, si tu faisais cela…

— Je ferai cela. J’ai le devoir de me protéger contre les dangers que tu fais courir à mon honneur. Si l’on n’avait pas eu pitié de ma vieillesse, tu serais déjà l’objet de poursuites infamantes. Je ne veux pas que le peu de gloire que j’ai pu acquérir serve à protéger tes complices. Je ne peux me défendre contre les impulsions de ta monstruosité qu’en t’exilant et en te donnant un compagnon de voyage qui me réponde de toi. Tu partiras avec Batchano.

— Père, si tu m’y obligeais, il vaudrait mieux…

— S’il reste en toi quelque noblesse, je n’aurai pas besoin de t’y obliger.

— Je ne partirai pas, père. Il vaut mieux m’ordonner de mourir. Ce sera plus grand et ce sera la même chose… Dis-moi de me tuer pour que ta gloire ne soit pas menacée, et je me tuerai avec joie !… Oh ! papa, ne fais pas ce geste !… Si tu savais combien de fois j’ai été sur le point… Et cela aurait mieux valu, pour vous comme pour moi… N’est-ce pas ?… Mais dis-le donc !… Si tu veux que je meure, ce n’est pas très difficile !… Tu ne dis rien ?… Alors, tu aimerais mieux… Réponds… Veux-tu ?… Si tu crois que je tiens à la vie !… J’en ai assez, vois-tu, assez de souffrir… Et cela, c’est trop !… Comprendre que toi, que j’aime, que je respecte, que je vénère comme un dieu, tu préférerais me voir mort… Papa ! Papa !… Oh ! donne-moi seulement le courage !… Aide-moi, papa !…

Il délirait, avouant, dans sa folie, à la fois ses dégoûts et toute sa lâcheté. Sans lui répondre, François Vigier contourna la grande table, et, mettant pesamment la main sur l’épaule de son fils :

— Je suis trop près de la mort, Lucien, pour que tu te permettes d’en parler devant moi si légèrement. Tu n’as jamais voulu mourir. Tu n’y as songé que pour pouvoir vivre. C’est la pire des lâchetés, cela, mon enfant. On se dit : — « Quand je serai descendu plus bas, je me tuerai. » — On descend, et on ne se tue pas. Ne parle plus de la mort. Le courage que tu me demandes, je te le donnerai pour guérir. Écoute : la confession que j’exigeais de toi, je ne l’exige plus. Tu la feras à Batchano, plus tard, quand tu voudras, quand vous serez devenus des amis. Voyons, Lucien, la punition n’est pas terrible ! Je pourrais te parier de tes autres mensonges, de Femina et de ton indélicatesse. Je ne veux pas t’en parler, mais songe à toutes les raisons que j’ai de te punir.

Le ton de François Vigier, peu à peu, s’était adouci. La pression de sa main était devenue caressante. Lucien tremblait de tout son corps.

— Allons, mon petit, dis-moi que tu m’obéiras…

— Je t’en conjure, papa, ne me demande pas cela.

— Je te le demande, Lucien, au nom de notre affection.

— Mais, père, si je partais avec Batchano, ce serait te tromper, te donner un faux espoir, et je ne veux plus te tromper, plus jamais. Et, vois-tu ! je n’ai pas la force de recommencer à souffrir. Tu ne sais pas ce que j’ai souffert !… Non, tu ne le sais pas ! j’ai lutté, lutté tant que j’ai pu, par tous les moyens, et je n’ai pas réussi. Alors, depuis un an, je ne lutte plus, et, ne me maudis pas ! depuis que je ne lutte plus, eh bien ! je ne suis plus malheureux. J’ai trouvé d’autres êtres semblables à moi. Je comprends que cela te paraisse abominable, mais ma solitude était plus abominable encore !… D’autres hommes ont été comme moi, et même de très grands hommes dont la mémoire, aujourd’hui, est vénérée… Ne te moque pas ! C’est dans leur exemple que j’ai vu, non pas une guérison impossible, mais le rachat de ma monstruosité. Je suis ton fils. Je peux avoir hérité quelque chose de ton génie. Si tu veux que je vive, papa, aide-moi, aide-moi à devenir un grand homme !

Et, l’âme vidée, Lucien éclata en sanglots. Secoué de hoquets, le visage derrière le coude, il pleurait comme un gosse, et son père le laissa pleurer tant qu’il voulut.

Cette scène affreuse, les soupirs de ce misérable, les lugubres plaintes du vent et les incertitudes de sa conscience, François Vigier se sentait pris d’épouvante. Une voix lui parlait, une voix qui venait de tous ces livres entassés dans la nuit, de ces livres où se trouvaient les vingt volumes de son œuvre, et cette voix lui disait : « Ne vois-tu pas qu’il te ment et qu’il se ment à lui-même ?… Regarde-le : c’est le sang gâté de sa mère qui l’a fait naître. Jamais il ne sera qu’un fourbe et qu’un lâche !… Un grand homme, lui ?… Ils disent tous cela, les monstres ! Mais sois donc un monstre, toi, qui es un grand homme. Laisse-le mourir. Donne-lui le courage qu’il voudrait… Ce sera nous rendre service à nous qui sommes ta gloire et qui vivrons quand vous ne serez plus… Laisse-le mourir ! Tu as bien laissé souffrir ta femme, pendant dix années, pour pouvoir nous créer. »

Mais Lucien sanglotait éperdûment, et François Vigier le prit dans ses bras, contre sa poitrine.

Soudain, derrière la porte, Mme Vigier appela :

— Vraiment, François, je ne comprends pas ce que vous faites. Les Duprin s’en vont…

— Eh bien ! qu’ils s’en aillent !

— Jacques demande si vous n’avez pas d’ordres à lui donner pour Villejuif ?

— Qu’il attende.

Lucien ne se calmait pas. Comme un enfant poursuivi, il se serrait contre son père.

François Vigier lui caressa le front :

— Rentre dans ta chambre, Lucien. Ce soir, nous ne parlerons plus. Demain, tu m’accompagneras dans mes courses… Calme-toi… Va, mon petit, va, et prends courage !… Je t’aiderai.

Il le conduisit jusqu’au seuil du bureau et le regarda s’éloigner dans le corridor.

Lucien marchait en titubant ; il heurtait de l’épaule les murs, et, pour assourdir ses sanglots, appuyait contre sa bouche un petit mouchoir aux coins brodés.

X

Dans sa chambre, la grande glace devant laquelle il se coiffait et passait des heures, chaque jour, la grande glace qui était en face du lit et où Lucien pouvait se voir, même quand il travaillait, assis à sa table, la grande glace merveilleusement nette et flatteuse, sans une tare, sans une faille, l’attendait, pleine de lumière, car Gertrude, qui venait de préparer la couverture, avait laissé brûler les lampes en quittant la pièce, et l’image de ce beau jeune homme à la figure ruisselante de larmes était si triste que la détresse de Lucien en fut augmentée, et qu’il s’enferma vite pour s’enfouir le visage dans l’oreiller et pleurer encore : il lui semblait qu’il pourrait pleurer toute la nuit.

Il ne souffrait pas. L’ivresse des sanglots avait engourdi la souffrance. Mais, de temps à autre, il murmurait :

— Comme je voudrais mourir !

C’était un peu par habitude.

Depuis quelques années, il disait cela très souvent, et surtout, le matin, au réveil, quand son âme se sentait si peu faite pour supporter le poids de la vie. Il disait cela, les yeux encore tenus par le sommeil, à l’heure de cette terrifiante solitude qui succède aux rêves de la nuit, à l’heure où la nature, pour incliner les hommes à vivre, malgré tout, leur donne l’involontaire désir du plus bestial amour, et il avait coutume, alors, de jeter un regard sur la table où se trouvait, placé en évidence, le revolver qu’il avait acheté, un jour de spleen, et qu’il gardait pour se familiariser avec l’idée de la mort.

— Comme je voudrais mourir !… murmurait-il en bâillant, mais bientôt il s’éveillait mieux :

— Bah ! j’ai le temps… se disait-il, et, depuis quelques mois, il ajoutait :

— J’ai ma pièce à finir. Si elle ne réussit pas…

Du geste, il menaçait sa poitrine. Il avait décidé qu’il tirerait là, au-dessous du sein. Viser la tête serait plus sûr, mais se défigurer, pouah !… En cherchant le cœur, on le manque souvent ; eh bien ! s’il le manquait, cela voudrait dire qu’il devait vivre, qu’il serait un grand artiste, un grand poète, et, si cela était écrit, que lui importait le reste ?

La chambre, où il pleurait, n’était pas très vaste. Même, elle paraissait petite sous le plafond trop élevé. Il y avait de longs rideaux, en velours bleu, devant la fenêtre qui donnait sur la cour. A droite, un paravent aux laques japonaises, la toilette couverte de flacons ; à gauche, la glace, montée sur un pied en acajou, une glace comme on en voit chez les couturières, qui pouvait s’incliner et se redresser à volonté, et que Mme Vigier avait exilée de ses appartements, parce qu’elle n’y voulait plus que des meubles de style Louis XVI. Entre la table, qui était grande, et la haute fenêtre, s’étendait un sopha que des coussins recouvraient. Contre les murs, on voyait des bibliothèques grillagées, avec de la soie derrière les grillages. Ici et là, des eaux-fortes, des porcelaines et des grès précieux. Les vêtements, que Lucien portait avant de se mettre en habit, traînaient sur un fauteuil. Une serviette-éponge était accrochée au dossier d’une chaise. La lumière tombait de trois lampes fixées au cadre de la glace, et cette lumière éclairait vivement le lit très large, à pieds et montants en cuivre, la nuque si blonde et le corps gracieux de Lucien étendu.

— Oh ! comme je voudrais mourir…

Il répétait ces mots tout bas, n’ayant plus de force. Son âme était déserte. Parfois, il remuait les jambes, et le vernis des bottines brillait.

Quelqu’un marcha dans le corridor. C’était Gertrude qui venait finir la chambre. Elle appuya sur le loquet.

— On n’entre pas ! cria Lucien qui se leva d’un bond, oubliant qu’il avait tiré le verrou.

— C’est pour prendre les habits, dit Gertrude.

— Vous les prendrez demain.

Puis, comme il avait le vertige, il s’effondra sur une chaise, devant la table.

Le revolver était à sa place habituelle entre une photographie de Mme Vigier et un manuscrit relié de carton jaune.

— Et papa dit que je n’y ai jamais pensé !

Il secoua la tête. Il eut un de ces involontaires et haletants soupirs qui succèdent aux fortes dépressions nerveuses.

— Mon pauvre papa… Comme il a été dur ! Il ne peut pas comprendre que malgré tout, je suis son fils. Quand j’ai pleuré, il a pourtant eu pitié de moi… Mais je n’aurais pas dû pleurer… Oh ! lâche, lâche ! Et rien n’est fini !

Dans sa main levée, il posa son front. Il était fatigué, ah ! si fatigué !

— Partir ?… Non, je ne veux pas ! Et puis, partir avec Batchano…

Un étrange sourire se dessina sur sa bouche molle.

— Batchano… Costi…

Il ferma les yeux. Une expression de tendresse et de pureté éclaira son visage, mais, soudain, avec un frémissement :

— Non ! non ! je ne veux pas… dit-il, les dents serrées.

Et, ouvrant le fermoir d’un classeur, il sortit d’un compartiment secret une photographie que protégeait un beau cadre de vermeil.

C’était le portrait d’un jeune homme qui ressemblait vraiment à un modèle de Velasquez : puissante, hautaine et dédaigneuse figure.

— Reggie… Je lui avais promis d’être à la gare… Que doit-il penser de moi ?

Mais Lucien laissa retomber le cadre sur la table.

— Il ne pense pas à moi !… Que lui importe ?… L’épisode est terminé… Il louera un atelier à Naples ou à Florence, et il sera heureux… Ah ! si j’avais son talent !

D’un geste machinal, il attira le manuscrit relié de carton jaune. C’était le second acte des Attendris. Lucien essaya de se relire, mais il était incapable de comprendre le sens des phrases, et il les connaissait tellement que chaque mot lui parut imbécile et plat.

— Dieu ! que c’est mauvais !

Il ferma le manuscrit, le repoussa.

— Je n’ai pas de talent…

Écartant les coudes sur la table, il posa le front contre le bois verni dont la fraîcheur lui fut douce.

— Je n’ai pas de talent.

C’est une tragique destinée que celle de ces jeunes gens qui, pour se garder quelque estime, doivent croire que leur génie les autorise à vivre en dehors des lois humaines.

— Un grand homme, moi !

Tout ce qu’il avait dit à son père dans un élan de sincérité puérile s’effondrait. Au souvenir de son œuvre, il éprouvait un indicible dégoût.

Seul, le sujet lui plaisait encore, et, sans doute, parce qu’il ne lui appartenait pas. C’était l’histoire vraie d’une cliente de Batchano. Un mari s’était aperçu que sa femme, qu’il savait condamnée par les médecins, était éprise d’un autre, et, par pitié pour celle qui n’avait que si peu de temps à vivre, il avait fermé les yeux, s’était éloigné, avait quitté, sous quelque prétexte, sa maison, tandis que, auprès de la mourante et pour qu’elle ne soupçonnât pas son sacrifice, il laissait sa jeune sœur. Celle-ci, dans l’atmosphère créée par la passion de la malade, était devenue, à son tour, amoureuse du même amant, bientôt s’en était crue aimée et avait rêvé de fiançailles, jusqu’à ce qu’un hasard lui eût révélé l’adultère. Dans le récit de Batchano, elle était alors tombée dans la plus dangereuse des mélancolies. Dans la pièce de Lucien, après avoir crié son besoin de vengeance devant son frère revenu et qui disait son propre martyre, elle feignait de se laisser convaincre que la pitié est la plus noble des vertus et mérite que l’on vive pour en goûter les joies ; elle acceptait de se sacrifier elle aussi, et de se taire ; mais, restée seule, incapable de porter sa haine et sa blessure, elle se donnait la mort dans un moment de démence, et Gérald, le mari, le pauvre héros qui s’était cru sublime, s’accusait de l’avoir tuée et fuyait, abandonnant sa femme à l’amant qui ne l’aimait plus. Pour prolonger un peu de bonheur, la pitié avait détruit l’immense bonheur qui aurait pu naître.

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