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Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

TODO ES NADA (continued 3)

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Alors, Floris baissa le front, et la tête sur la poitrine, il demeurait immobile. La rafale venait de s'arrêter court; les brins d'herbe, dans les fentes du tombeau, ne bougeaient pas. Une âcre senteur sulfureuse s'était répandue subitement; puis, sans qu'on eût l'impression d'aucun souffle, une espèce d'ondulation fit trembler l'air, comme un rideau vitreux, d'un bout à l'autre de la plaine. L'horizon s'empourpra, recula; le ciel, ainsi que par l'effet d'une brusque explosion de phosphore, prit une teinte rougeâtre: en un moment, le désert entier, triste et vide à perte de vue, s'embrasa d'une lueur vermeille, sur laquelle saillaient en noir, les blocs de rochers, les buissons, jusqu'au plus petit caillou. Les trombes de sable avaient fui; on les apercevait, tout au loin, comme une forêt de feu. Çà et là, des traînées de poussière frissonnaient, se levaient sur la plaine, puis retombaient en tournoyant... Soudainement, le Grand-Duc tressaillit. Une nuée d'un rouge pourpre, éclatante et funèbre à la fois, se montrait, à ras de l'horizon.

—L'heure a sonné! exclama Floris. Cette fois, c'est bien toi qui te lèves, ô Mort, ô suprême tempête!... Sois le bienvenu, météore!... Ne tombe pas, ne tombe pas, sur des êtres qui veulent vivre encore, sur la gerboise aux bonds légers, sur le troupeau effaré et bêlant, sur la tente du nomade inoffensif. Ici, se tient debout un homme qui t'appelle aussi ardemment que les autres créatures te fuient!... La nuée grossit à vue d'œil, comme la vapeur d'une chaudière. Au-dessus du sable rouge et ardent, elle précipite son vol... Maintenant, dans le rapide instant qui le sépare de la mort, l'agonisant baise la croix, ou se munit de quelque amulette. Maintenant, pour désarmer son juge, l'homme épouvanté se fait humble, et marmotte son repentir, sa contrition... T'invoquerai-je, moi aussi, Puissance inconnue? Faut-il donc ployer le genou, joindre les mains, à tout hasard, vers toi? Il te déplaît et il t'offense, prétend-on, celui qui, volontairement, s'élance à l'abîme. Comme si tu te réservais nos souffrances et nos maux, Dieu jaloux, pour te charmer par leur spectacle! Comme si, subvenant seul à sa vie, l'homme ne pouvait pas, de même, pourvoir sans toi à sa mort!... Les pierres bondissent dans la plaine; le son, éclatant comme une torche, s'enfle, grandit, emplit tout le ciel. Accours, accours, spectre de flamme! Consume-moi! passe sur moi comme la foudre, comme le char d'épouvante du tonnerre! Ne laisse rien de ce qui fut Floris!... Les oiseaux ont fui devant toi; les monstres de la mer, effrayés, se cachent au plus profond de leurs gouffres; les hommes t'adorent, à plat ventre, en enfonçant, tels que des bêtes, leur face hagarde dans le sable. Moi seul, je me tiens debout, seul, je t'affronte... Spectacle prodigieux, sublime! le plus beau qu'aient reflété mes yeux!... Ah! une clarté surnaturelle visite et pénètre toutes choses... Ma poitrine halette... On dirait que la masse entière de l'air va éclater, d'un seul coup, en une flamme... O terre de Sabioneira, montagnes, jardins enchantés, vous ne me verrez plus désormais!... Tombeau où repose Isabelle, gorges écumeuses de la Jagodna, sérénité des flots marins autour des îles, soleil qui te couchais sur les vagues, palais qui abritas ma tête, Floris se sépare de vous... Mère, ô grande mère, reçois-moi!

La nuée étincelante passa. Il chancela, ses bras s'ouvrirent, et il s'abattit au pied du tombeau.

Le soir du même jour, José-Maria se tenait assis sur un banc de pierre, à la porte de sa cabane, dans l'île del Eremita. Depuis le coucher du soleil, il ressentait bizarrement une inquiétude, une angoisse sans motif, si bien que, laissant sa lampe allumée, il était venu respirer sous les grands pins qui entourent l'ermitage. Comme il rêvait, les paupières baissées, il lui parut qu'un faible bruit, un sanglot très bas, étouffé, partait de la cellule déserte, en même temps qu'il éprouvait la sensation d'une présence derrière lui. Vivement il détourna la tête. Sur le fond lumineux du rideau suspendu devant la porte ouverte, quelque chose qui ressemblait à une figure spectrale se découpait en noir, immobile. Une onde glacée parcourut tout le corps de José-Maria; il trembla, ses cheveux se dressèrent; et béant, soulevé à demi, il fixait ardemment son regard sur l'étrange apparition. Subitement, la lampe s'éteignit. Alors, frappé d'horreur, il s'enfuit.

Il se mit à marcher à pas lents, livide, frissonnant, éperdu. Il lui semblait que sous l'auvent de tuiles, la cloche allait sonner tout à coup, éclater en volées furieuses. Le sourd murmure de la mer le fit songer presque insciemment aux pêcheurs de Zemenico, qui lui avaient, cet après-midi même, apporté ses vivres de la semaine; et bien qu'il y eût déjà des heures que leur barque fût partie, il commença de descendre à la crique où elle mouillait d'ordinaire.

Des nuages voilaient le zénith; pas une étoile ne brillait, au-dessus de l'eau noire et tranquille. Les reliefs hérissés de la côte se dessinaient vaguement, dominés par la haute masse ténébreuse du campanile et du palais. Tout au loin, quelques feux de pâtres—car c'était la nuit de la Saint-Jean—scintillaient le long des collines; et même, au milieu de la mer et juste à l'opposite de l'île, des pêcheurs venaient d'allumer sur un écueil, un monceau d'herbes et de broussailles. De temps en temps, un rouge éclair jaillissait de la fumée ardente, illuminant comme en perspective, de profondes étendues d'eau, qui remuaient confusément. Puis, un grand tourbillon de flamme se déploya, monta d'un seul bond, et, dans ce brusque embrasement, les jardins étagés de Sabioneira se modelaient, avec leurs miroirs d'eau, par de vives lignes vermeilles, tandis que resplendissait, au plus haut des airs, l'ange doré du campanile. Seul, dans la crique de rochers, José-Maria regardait, immobile au bord des flots, l'œil fixe.

Il s'assit sur une pierre plate, au-dessous d'un olivier sauvage. Les battements de son cœur s'apaisaient, et, en poussant de lents soupirs, il respirait l'odeur de la mer, qui venait déferler à ses pieds. Il se pencha, et il baignait ses joues, ses tempes, son front brûlant, dans l'eau puisée au creux de sa main... Tout à coup, en relevant la tête, José-Maria aperçut, à son grand étonnement, un mur en ruine qu'il n'avait jamais vu. Le sentier, le port, les hautes roches, les flots du golfe s'étaient transformés. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, apparaissait, baigné d'une splendeur fantastique et incompréhensible, un immense désert de sable, au milieu duquel s'allongeait un lourd massif de maçonnerie d'un caractère singulier, et tel que l'archevêque le prit d'abord pour un môle ou pour la chaussée d'un étang. La plaine était bouleversée, ainsi qu'après un violent ouragan; des vagues de sable innombrables la sillonnaient comme une mer. Au pied de la maçonnerie, José-Maria distinguait une forme humaine couchée, et de laquelle on eût dit qu'émanait une lueur phosphorescente. Il n'éprouvait aucun effroi, mais un malaise, une torpeur, un sentiment de nuit et de non-être, comme si des montagnes de brume eussent pesé sur lui. A la longue, il crut distinguer dans le corps qu'il regardait fixement, un mouvement presque imperceptible. Des ondulations lumineuses y coururent, en traînées bleuâtres; puis, le cadavre ouvrit les yeux. Alors, une commotion sourde traversa l'âme de José-Maria; la vie, soudain, reflua en lui; et, se dressant de toute sa hauteur:

—Floris! exclama-t-il... Ah! mon frère est mort!

Il retomba, hagard, frémissant. Ses yeux revoyaient de nouveau, le petit port, la mer, le ciel obscur, les feux des pâtres sur les collines; il lui semblait devenir fou... Un sanglot souleva sa poitrine; les larmes, tout à coup, l'étouffèrent. Puis, d'une voix lente:

—Combien la chair est faible en nous!... Ah! je ne suis pas d'une argile plus ferme que les autres... Qu'est-ce donc qui me trouble à ce point?... Ne sais-je pas, depuis longtemps, que tout est visions, rêves, prodige, que l'espace et le temps, ces voiles illusoires, peuvent tomber et disparaître, et qu'il n'y a rien autour de nous, qu'un songe!

Il demeurait immobile, accablé, l'esprit perdu dans des pensées funèbres. La haute flamme de l'écueil montait et se tordait, ondoyante comme un glaive surnaturel. Enfin, après un très long silence, José-Maria se redressa, et levant les deux mains vers le ciel:

—O Dieu, dit-il, ô Infini, toi seul existes!

A quoi bon pleurer sur les autres? A quoi bon pleurer sur moi-même? Qu'est-ce que les autres? Que suis-je moi-même? Mon père est mort, ma sœur est morte, mon frère est mort... Mais Celui qui vivait en eux peut-il mourir?

Ces corps qui finissent procèdent d'une Ame indestructible, incréée. Dans l'homme et dans l'animal, dans la plante et dans le rocher, dans le mort et dans le vivant, les sages voient l'Identique.

Car rien de ce qui est, ô Seigneur, matière, mouvement, énergie, action, âme individuelle, n'existe hors de toi, n'est distinct de toi. Ton Être est à lui seul tous les êtres.

Ainsi que dans ces feux lointains, c'est une même flamme qui sort des matières les plus diverses, de même, toi seul tu animes la foule immense des créatures. L'Univers se confond avec toi, comme le souffle se perd dans l'air, comme la goutte d'eau s'abîme dans l'Océan.

O Essence, Forme universelle, je t'adore! Tu es pour ce monde, Seigneur, tel que l'argile pour le vase, le commencement, le milieu et la fin.

Comme les flammes du soleil s'en échappent sans cesse à torrents, ainsi ta splendeur infinie manifeste intarissablement les Forces et les Éléments!

Ce monde tout entier, c'est toi! Tu es l'atome, l'agrégat, la pesanteur, l'éther, le feu, la terre, l'atmosphère. Ce firmament démesuré qui, tel qu'un aigle, bat des ailes sur la route que tu lui as tracée, c'est toi, toujours toi, Dieu multiple!

L'Esprit agit dans l'Univers, et l'Univers repose dans l'Esprit. Les mondes sont tissus en ton sein.

Mais tu en demeures distinct. Bien qu'enchaîné, en apparence, aux qualités dont tu te couvres par ta mystérieuse émanation, tu n'en restes pas moins affranchi.

Dans le monde et hors du monde, immuable et cependant changeant, inaltérable et variable, l'Univers, ô Seigneur, est ton signe, et pourtant tu n'as pas de signe.

Sans avoir toi-même aucun sens, tu vivifies tous les sens: hors de tout, tu supportes tout: sans modes, tu perçois tous les modes.

Adoration à l'Esprit mystérieux, ineffable! A Celui auquel on ne connaît ni naissance, ni action, ni nom, ni forme, ni qualités, et qui, pourtant, revêt, à l'aide de son énergie émanée, ces accidents divers, chacun à leur moment!

Adoration à toi, Seigneur, unique contenant de l'Univers, Ame suprême dans laquelle se meut la décevante illusion du monde!

Adoration à l'Être inconcevable, qui est à la fois la cause et l'effet, l'unité et la dualité, qui est la réunion des choses, et qui est unique pourtant!

Adoration à la Substance universelle, indestructible, incréée! A Celui qui ne cesse d'être dans une continuelle action! A Celui qui ne cesse d'être dans un immuable repos!

Sans l'illusion dont tu disposes, l'union de l'Esprit avec les choses n'aurait pas lieu. Mais, quoique au sein de la nature, tu n'es pas plus modifié par les qualités qui ne sont qu'à elle, que le soleil ne se noircit en pénétrant dans une chambre obscure.

L'apparence que tu te mêles à nos conditions changeantes, à l'ignorance, à la misère, à la douleur, n'est qu'une illusion sans réalité. Les accidents qui semblent contraires à ton Essence inaltérable n'existent que pour l'esprit individualisé.

De même qu'un arbre dont l'image se réfléchit dans une eau agitée semble participer à cette agitation, ainsi, quand notre cœur se trouble sous l'influence de la passion, l'Esprit, bien qu'il soit immuable, a l'air de partager ce trouble, et l'on dirait qu'il a des qualités, quoiqu'il n'en ait réellement pas.

Quelle cause l'arracherait à son perpétuel repos? Comment pourrait-il se mouvoir, ou dans le Temps ou dans l'Espace, puisque l'Espace et le Temps sont en lui?

C'est en prenant le Temps comme moyen que tu nous abuses, Seigneur! Les formes de cet univers nous paraissent plus ou moins parfaites ou plus ou moins penchantes vers leur ruine, selon que l'énergie du Temps les a plus ou moins pénétrées.

Atome premier de tout ce qui existe, il est aussi le plus vaste des êtres, puisqu'il enveloppe ce qui a été, ce qui est et ce qui sera.

Son orbe immense entraîne tous les mondes. Leurs pas ne peuvent sortir de lui, comme des insectes égarés sur la roue tournante d'un potier ont beau courir, ils tournent avec elle.

Infini, il met à tout un terme: sans commencement, il donne le commencement à tout. L'Univers palpite sous le Temps, ainsi qu'un oiseau pris dans un filet.

Car le Temps, ô Dieu, c'est toi-même! Tu résides à la fois tout entier au dedans des êtres, sous la forme de l'Esprit, et en dehors, sous celle du Temps.

Adoration à toi, Seigneur, suprême Lumière étendue partout, au sein de laquelle apparaît le monde, et qui brille au sein de tous les mondes! A toi, Splendeur inaltérable, que nous ne comprenons pas plus qu'il n'est donné à un enfant d'enserrer le soleil dans sa main!

Adoration, adoration à l'Être unique, élevé au-dessus de tous les contrastes et de toutes les ressemblances! A celui qu'on ne peut désigner par aucun terme impliquant un contraire! A celui que nos balbutiements sont impuissants à louanger!

Nous l'appelons grand, mais en vain. Il ignore la quantité. Nous l'appelons bon, mais en vain. Il ignore la qualité. Nous l'appelons la Vérité. Mais l'antithèse de la vérité et de l'erreur n'existe pas pour l'Être infini.

Nous l'appelons la Lumière, la Vie. Mais il n'y a pour lui ni vie, ni mort, ni obscurité, ni lumière... L'Éternel. Mais le temps, en lui, ne se distingue pas de l'éternité.... L'Être. Mais l'être n'est conçu que comme opposé au non-être.

Adoration à l'Ineffable, à l'Indicible, à l'Incompréhensible! Adoration à l'absolu Néant! Adoration à l'éternel Mystère!

Alors, José-Maria se tut, et, pâle, haletant, sinistre, comme emporté au loin par un esprit, il attachait ses yeux sur la mer profonde. Les feux des collines ne brillaient plus. Seule, la flamme de l'écueil formait encore, au milieu des eaux, un grand brasier rougeoyant et sombre. Des vols de corneilles marines, chassées par l'importun flamboiement, de cette roche où elles gîtaient, tournaient, tournaient autour, sans se lasser; et l'archevêque les voyait,—mélancolique image de la vie et des générations des hommes,—surgir soudain et passer vite, toutes noires sur ce fond de feu, puis s'engloutir dans les ténèbres.

FIN

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