LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE
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LIVRE PREMIER
Le printemps qui suivit les noces du grand-duc Floris et d'Isabelle fut merveilleux en Dalmatie. Il n'y eut jamais un tel Avril! disaient les femmes de Sabioneira, dans les chants qu'elles improvisent. Sur la campagne, il jette partout des coussins d'étoffe d'Agram; il suspend au flanc des ravines les toisons d'écume des cascades.
Les jardins sont diaprés mieux qu'une soie peinte; le ciel, moucheté de nuées, ressemble au manteau du faucon, et la terre toute tachée d'herbes et de fleurs, ne dirais-tu pas que sa robe est comme celle du teinturier?
Il n'y eut jamais un tel Avril! Des vents tièdes, avec leurs pieds ailés, courent légèrement sur la mer; le bouillonnement du printemps gonfle les vagues vermeilles. Le monde est devenu semblable à un rubis étincelant.
Sitôt que le soleil lève son étendard à la cime du Monte-Sacro, les plaines resplendissent comme un drap d'or; le sol, à l'ombre, est plus violet que le vin; l'air ressemble à un bazar turc, tant il s'y croise de reflets jaunes et roses!
Comment nommeras-tu les arbres? A les voir siéger au milieu de leurs feuilles chargées de traits, tu les prendrais pour des scribes publics. Les oiseaux, sur les branches, semblent des diseurs de bonne aventure. Ils ont devant eux des livres d'images.
L'amour fait violence à ces fils de l'air... Entends-les rire, Damiana... Le rossignol, de la tête aux pieds, est agité comme une flamme. La perdrix danse, folle de joie; le sang lui bouillonne dans les yeux.
Il n'y eut jamais un tel Avril! Quand on ouvre sa porte, au matin, l'air enivre autant que le vin. Tu croirais que cent mille bougies tombent sur tes paupières. L'aveugle même voit des roses!
Le dernier matin de ce mois d'avril, ser Pistolese et l'abbé Lancelot, en compagnie de M. Stepany, l'aide-chimiste de Manès, achevaient un copieux déjeuner de poissons et de coquillages, sur la terrasse du Soleil bleu, à Zemenico da Mare. La brise soufflait doucement; des pigeons roucoulaient sur la plage du petit port, encombré de barques en radoub, et, comme bercés au murmure des vagues qui baignaient la terrasse, les trois convives buvaient leur vin de Samos en silence.
—Pourquoi nous avoir fait venir si loin, dans ce détestable village? dit Stepany, d'une voix aigre. Comme s'il n'y avait pas à Sabioneira des fruits de mer et du prosecco!
—Vous savez bien, mon bon ami, répondit l'abbé, pourquoi nous sommes venus ici.
—Oui, sans doute: pour voir tirer de l'eau quelques mauvaises cruches moisies, et pour fêter votre retour de Bohême... Ah! très bien, et en attendant, tant pis pour ceux que le soleil aveugle! dit Stepany, levant les yeux vers la treille qui ombrageait la table, et que perçaient deux ou trois rayons... Et lorsque nous voudrons rentrer, continua le bilieux chimiste, juste au moment où nous serons en route, savez-vous ce qui nous attend?... Ha, ha, ha! une averse... un orage effroyable!
L'abbé surpris examina le ciel:
—A quoi voyez-vous ça, Stepany? La température est superbe; il n'y a jamais eu un plus beau soleil!
—Ne vous mêlez pas du soleil, repartit l'autre, qui posa son verre sur la table et regarda l'abbé en face. Laissez le soleil où il est! Ce n'est pas là de l'hébreu, ni du syriaque, ni du chaldéen... Parce que vous savez ces langues et parce que vous les enseignez à Mgr José-Maria, ce n'est pas une raison, monsieur, pour vouloir m'apprendre la météorologie!
Pistolese éclata de rire:
—Quoi! vous recommencez déjà! Toujours, toujours en querelle! Vous ne pouvez pas être ensemble un quart d'heure sans vous disputer... Je crois vraiment, le ciel me pardonne! qu'on ne pourrait trouver aucun motif à ça, sinon que l'abbé est blond et Stepany noir, l'abbé gras et Stepany maigre, l'abbé rouge et Stepany blême!
Tranquillement, ils se remirent à boire. En face d'eux, la mer bleue, parsemée d'îles, frissonnait à perte de vue, telle que du lapis en fusion; pas une voile n'apparaissait. Seule, à vingt ou trente brasses du rivage, et sous le récif Sant-Ippolito, rougeâtre écueil de pierre ponce, une coraillère était amarrée, avec ses filets roux pendant au mât, et sa proue, qui, de chaque côté, montrait un œil peint en blanc. Un homme parut sur le banc de poupe, le torse nu, la peau verdâtre comme une olive; et tout debout, tourné vers l'auberge, il agitait en l'air son bonnet rouge.
—Ah! ah! dit ser Pistolese, Gregorio va plonger de nouveau.
Le petit abbé se leva, s'avança jusqu'à la balustrade, et portant à son œil une longue-vue, il chercha un point de la mer, un peu en avant de la tartane. De la hauteur qu'il occupait, on apercevait sous l'eau vitreuse et magiquement transparente un grand monceau d'amphores romaines, déposées là, vraisemblablement, par le naufrage d'une galère. Les moires tremblantes du flot semblaient communiquer une vague oscillation à leur séculaire immobilité. Quelques-unes, arrachées par les lames, reposaient, éparses çà et là, autour du monceau principal... A ce moment, Gregorio plongea. L'abbé, pour qui se faisait cette pêche, redoubla d'attention.
—Quelqu'un a-t-il vu le grand-duc Fédor? demanda Stepany, en baissant la voix. A-t-il enfin reçu Mgr Floris?
Ser Pistolese remplit son verre et celui de son compagnon.
—Non, pas que je sache, répliqua-t-il.
—Voilà cependant plus d'un grand mois que Monseigneur est arrivé, avec sa femme, la princesse Isabelle. Et il n'avait fait le voyage,—il nous le dit lui-même en débarquant,—que pour voir son père, vous rappelez-vous?
Le majordome haussa les épaules, tandis que Stepany poursuivait:
—Ha, ha, ha! Le vieux renard lui en fera bien d'autres! il lui en fera voir bien d'autres!... Coquin! il y a du plâtre dans ce vin. Et il frappa son verre contre la table... Ce coquin-là croit-il me tromper?... Oublie-t-il que je suis chimiste?... Allez, allez, messer, ce n'est que le commencement... Je connais le Grand-Duc, je connais l'homme... S'il ne joue pas à Monseigneur tous les tours qu'on peut imaginer, dites que je ne suis qu'un âne!... Monseigneur est à bonne école. Nous lui apprendrons la patience en Dalmatie, monsieur, nous lui apprendrons la patience.
Mais un joyeux tumulte s'éleva sous les tamaris de la place. Des enfants demi-nus précédaient, en jetant des cris, un homme couvert d'un manteau rouge, et qui sonnait dans une corne de cuivre. De toutes les maisons, des pêcheurs sortirent; d'autres accouraient du fond des ruelles. Ils se pressaient autour du crieur, et les femmes, en jupons bigarrés, avec leurs bonnets d'écarlate, garnis de plumes, de sequins, de panaches de verre filé, formaient, par derrière, un large cercle.
—Oh! oh! qu'est ceci? dit Stepany.
—Je pense qu'on sonne de la trompette, répondit l'abbé Lancelot.
Messer Pistolese s'écria:
—Ah çà! vous ne connaissez donc pas la proclamation?... Est-ce possible! D'où sortez-vous?... Entendez-vous ce Pappizza? continua l'imposant majordome. Quels poumons!... Va, sonne, sonne, mon gaillard!
La fanfare cessa. Tous firent silence. Et le héraut dit, d'une voix haute:
«Hommes de Zemenico da Mare, assemblés ici, écoutez. C'est le bon plaisir du grand-duc Floris, seigneur de Sabioneira, que tous célèbrent en joie et en réjouissances l'heureuse arrivée de sa mère. Cette sérénissime dame arrivera demain, qui est le jour de mercredi, premier de mai, en compagnie de son fils, Mgr José-Maria, archevêque de Myre, et de sa fille, la grande-duchesse Tatiana. On dansera le kollo sur la place de Sabioneira-le-Bas; les jardins seront illuminés, et les cuisines du palais demeureront ouvertes, la nuit entière. Dieu protège le noble seigneur et les habitants de Zemenico!»
—Tonina! Tonina! cria Pistolese. Hé, ma commère, un almanach!... Apporte-moi l'almanach de Raguse!... Je savais bien que j'oubliais quelque chose... Merci, ma belle, merci, mon cœur... Voulez-vous regarder, l'abbé?
—Quoi, messer, que faut-il que je regarde?
—Le premier mai, parbleu! le premier mai!... Et lisez-moi ce qu'on prédit du temps. Pourvu que la lune ne change pas!
—Le premier mai... voici... Temps agréable, chaud, excellent pour la pêche.
Ser Pistolese fit claquer ses doigts:
—Parfait, alors!... Et le bora... Regardez, l'abbé, si le bora ne soufflera pas... Non!... Dans ce cas, ils pourront se vanter de voir de belles illuminations!
Il souriait, en caressant ses grosses moustaches, des deux mains. La plage était de nouveau déserte. Trois ou quatre pêcheurs y dormaient, à l'ombre des barques tirées sur le sable. Un chaudron fumait, suspendu au-dessus d'un feu de genévrier, chargeant la brise, par moments, des senteurs résineuses du goudron.
—Je ne comprends pas Mgr Floris, reprit l'acariâtre chimiste. Donner des fêtes, des bals, quand sa mère arrive mourante!... Dites-moi ce que vous voudrez. Je ne puis comprendre ça!
—Vous avez tort de parler ainsi, répondit l'abbé. Vous savez bien que Monseigneur est en parfaite sécurité, et qu'il ignore complètement la gravité de l'état de sa mère.
—Il l'ignore, s'écria Stepany, avec un rire triomphant, il l'ignore, vous l'avouez... Et de quel droit l'ignore-t-il? Est-ce que moi, pour citer un exemple, j'ignore rien de ce qui me concerne?... Je ne blâme personne, monsieur, je ne prétends blâmer personne... Mais force m'est bien de confesser que je trouve cette incurie extraordinaire!
—Allons, allons, répliqua l'abbé, comment Monseigneur devinerait-il ce que Madame la Grande-Duchesse prend tant de soin de lui tenir caché?
Messer Pistolese intervint:
—La bonne dame est-elle donc plus mal qu'au moment où j'ai quitté la Bohême?
—Hélas! la chose n'est que trop certaine, repartit l'abbé; et ses petites mains, collées sur son gros ventre, accompagnaient tous ses propos... Elle est bien bas, bien bas, la pauvre âme! Mais notre vie à tous est dans la main de Dieu, et sa miséricorde est immense... C'est ce qu'elle a dit elle-même à M. Vassili Manès, lequel s'opposait à son départ... Il ne tombe pas une plume, a-t-elle dit, pas une plume de l'aile d'un passereau, sans la permission du Seigneur.
M. Stepany ricana:
—La main de Dieu, ha, ha! la main de Dieu!... Mais qui jamais a vu la main de Dieu?... Ce n'est pas là un fait, monsieur, et moi, je suis l'homme des faits, l'homme des sciences, monsieur, l'homme de la physique, l'homme de la chimie, l'homme de l'embryologie, l'homme qui sait que tout peut être pesé, analysé, évalué, l'homme qui s'est voué lui-même, qui a voué son fils, monsieur, au noble emploi de servir la science, ce dont Thalès me bénira, quand il sera grand... Oui, monsieur, quoi qu'on en puisse dire, il a déjà servi, et j'en suis fier, à toutes les expériences de M. Manès sur l'optique. A l'âge de quatorze jours, on faisait tourner devant ses yeux, avec une rapidité de vingt tours par seconde, un miroir polyédrique à facettes. C'est ainsi qu'il a contracté ce larmoiement de l'œil gauche, dont je le soigne. Il a été électrisé à soixante-dix jours, puis photographié sous l'action du courant, pour les Annales biologiques; et l'enfant n'avait pas onze mois, lorsque sa mère le trouva avec un petit baromètre dans le gosier, où il l'avait enfoncé en se jouant... Une éducation rationnelle! Un gaillard, monsieur, qui se moque de toutes vos superstitions, et qui sait que le monde n'est que chimie... Qu'est-ce que l'air? Un fluide invisible, composé de 0,79 d'azote et de 0,21 d'oxygène... Voilà un fait, voilà ce que nous appelons un fait... Mais ne me citez pas votre main de Dieu, ne rabaissez pas l'être humain, ne venez pas me soutenir en face que l'ignorance où se trouve Monseigneur de l'état de sa mère est une chose honorable, monsieur!
—Qui est-ce qui a dit cela? demanda l'abbé.
M. Stepany ne répondit point.
—Qui est-ce qui a dit cela? répéta le petit homme... Est-ce de moi que vous parlez, monsieur?
—Allez-vous donc recommencer? dit ser Pistolese... Mais voyons, reprit le majordome, en tirant de sa poche une grosse montre d'argent, voyons, il se fait tard... Décampons!
L'étoile brillante du soir se levait aux profondeurs du ciel, derrière Sabioneira: et dans les jardins du palais, dont les portiques et les longues terrasses s'abaissaient jusqu'au bord du golfe, les paons, perchés sur le faîte des colonnades, saluaient, de leurs cris discordants, l'éclatant soleil qui se couchait. Suspendu au-dessus de la mer, en face du promontoire, l'orbe vermeil et frémissant envoyait ses rayons, comme de longs javelots d'or, sur les arcades, les escaliers, les palais dont la presqu'île est chargée. Les coupoles étincelaient; les verrières avaient l'air tout en flammes; les cascades, à l'ombre des rochers, coulaient pareilles à des glaçons bleus; le long de la plage de mer, au-dessous de la Porte-Dogaresse, de massifs chariots, en tournant, dardaient rapidement des éclairs. De partout, au rebord des terrasses, parmi les déesses de marbre, pendaient les chevelures roses et violettes des arbres en fleur. De grands miroirs d'eau les réfléchissaient, un fleuve entier tombant dans les jardins, en bouillons, en gerbes, en nappes, en goulettes, en fusées, en chandeliers d'eau: et battue de ces mille bruits, toute diaprée sous ces poussières humides, d'iris légers et d'arcs-en-ciel, la montagne semblait vibrer, du haut en bas, comme une lyre, dans l'ardente lumière du couchant.
Isabelle et le grand-duc Floris parurent au sommet des rochers de Torre-Arza, dans les bois qui dominent la mer. Leurs yeux parcoururent un instant l'amphithéâtre magnifique dont les flots du golfe les séparaient; puis, en prenant la route de Sabioneira, tous deux descendirent la colline, à travers l'immense forêt qui couvre les versants du cap. Pleine de sources et de chutes d'eau, elle exhalait une haleine sauvage, mêlée des senteurs de la mer; et les échappées des clairières y découvraient, dans ses profondeurs, des lointains bleus, des paradis de solitude.
—Chère aimée, dit Floris, poursuivant un badinage commencé, vous me croyez aussi par trop ignorant... Voici des menthes, des muguets, des primevères, des fleurs de sauge... Et celle-ci, quel est son nom?
—C'est une hyacinthe, dit-elle.
—Vous savez mieux que moi le nom des fleurs, reprit le Grand-Duc en souriant, mais je connais peut-être mieux que vous les légendes qu'on en raconte... Savez-vous qui était Hyacinthe?
—Je l'ai su autrefois, dit-elle, mais cela est sorti de ma mémoire.
Elle leva les paupières et sourit. Il lui sourit aussi et il la contemplait. Un cordonnet vert et argent, duquel pendait un joyau de perles, entourait son cou délicat. Sa robe d'un satin de Chine, rose vineux, où étaient brodés çà et là de larges ronds quadrillés d'argent, découvrait, suivant la mode italienne, un mince carré de sa gorge; et ses cheveux châtain très clair bouclaient mollement, en légers fils d'or, autour de l'ovale de son beau visage. Elle tressait, tout en marchant, une guirlande dont il lui présentait les fleurs.
—A qui donnerez-vous ceci? demanda Floris.
—En êtes-vous jaloux? répondit-elle... Non, cher amour, pas de ces roses éclatantes. Elle n'aimait que les couleurs pâles et douces, celle à qui ces fleurs sont destinées... Choisissez-moi des pensées au cœur sombre, des violettes, des cinéraires.
—C'est pour Simonetta, dit-il.
—C'est pour Simonetta, dit-elle. Notre chemin, l'avez-vous oublié? passe au pied même de son tombeau... Chère âme! Tous ceux qui nous voyaient nous prenaient pour des sœurs jumelles. Habillées de même, inséparables, le même ruban dans les cheveux, la même fleur à notre sein, nous étions comme une figure qui se reflète dans deux miroirs... Elle avait demandé, pendant sa maladie, d'être enterrée dans la clairière si souvent témoin de nos jeux, et la Grande-Duchesse, votre mère, y consentit sur mes instances... J'avais douze ans, lorsque la mort nous sépara; elle en avait treize peut-être: elle vit toujours dans mon cœur!
—Ah! dit Floris, ce souvenir si vif me dérobe une part de votre âme... Je me sens presque jaloux, mon cœur, de celle que vous aimiez tant!
Alors ils aperçurent, à travers des pins et d'énormes cèdres touffus, un tombeau de marbre, près de la mer. Sous l'ombre épaisse et d'un vert noir, il brillait comme une masse de neige, au milieu de la pelouse étoilée de marguerites. Des biches et des daims tachetés y étaient couchés çà et là. Quelques-uns buvaient à une source; d'autres aiguisaient leurs andouillers, paisiblement, à l'écorce des pins, ou, les naseaux dressés, humaient le vent... Soudain, le Grand-Duc fit un geste. Ils bondirent, tous disparurent, tandis qu'Isabelle et Floris s'arrêtaient, pensifs, sur le rivage: et le marbre, seul et tranquille, au pied du vaste amphithéâtre des forêts, semblait communiquer son silence éternel aux ondes immobiles du golfe, aux cimes violettes des montagnes, et au firmament peint de pourpre et d'or.
—Cher aimé, dit enfin Isabelle, après une très longue pause, voyez comme le ciel est pur et l'eau sereine... Notre mère ne peut manquer d'avoir la plus heureuse traversée... Demain, nous serons tous réunis!
—Oui! tous réunis! répéta Floris... Qui aurait pu prévoir il y a un an?... Comme se sont évanouis tous les démons qui me remplissaient l'âme, haine, soif du meurtre, fureur, désespoir, frénésie!... Le plus misérable des hommes, et soudainement le plus heureux!... Tu es à moi. Ton cœur est à moi, toi, parfaite, incomparable!
—Hélas! répondit Isabelle, je ne suis qu'une pauvre fille, cher seigneur... C'est l'indulgence de ceux qui m'aiment, qui centuple ce que je vaux.
Les larmes jaillirent des yeux de Floris, et dans un transport de bonheur profond:
—Tais-toi! tais-toi! Pas un roi de la terre ne peut se croire digne de toi!... O ma vie! Ma pure et belle âme!... Chaque fois que je t'aperçois, mon cœur bondit: il me semble être à ce moment où je te reconnus à l'autel... O chère lumière! Si après l'enfer viennent de si beaux paradis, puissé-je retomber au fond du malheur! Puissé-je redevenir une fois encore pauvre, obscur, méprisé, misérable!
—Oh non! pas cela, mon bien-aimé! Ne souhaitez pas de malheur!
—Tu as raison... soyons heureux... Donne-moi tes paupières, que je les baise! Tiens, tiens, encore!... Je ne puis te dire ma joie... J'en ai la poitrine gonflée...
Ils se turent, et défaillants d'amour, ils se souriaient en silence, tandis que les nuages, le golfe, la forêt autour des amants, tout leur semblait soudain immobilisé, comme en un tableau. La brise s'était arrêtée; les pins ne rendaient plus leur vague murmure, pareil au bruit de la mer. La lune éclatante se leva, et s'élançant vite au zénith, elle couvrit les ondes endormies, de ses pâles réseaux de perles...—Ah! chère âme, disait Floris, regarde! les étoiles du ciel éclosent comme des roses blanches... A peine un mince ourlet d'écume borde la plage déserte. Que ce silence est doux, ma bien-aimée! Quels yeux mortels se lasseraient jamais d'un tel spectacle?.... L'espace infini est tissu de lumières innombrables et tranquilles, et l'une l'autre elles se cherchent, comme des âmes aimantes... Oui! baisse vers moi tes prunelles, laisse-moi plonger dans tes beaux yeux... Ton âme y apparaît sous mon regard, comme une fleur mystérieuse qui monte à la surface de l'eau... Tu es ma vie, ma joie, mon trésor, mon étoile, ma chère beauté... Que je voudrais m'anéantir!... Mon cœur n'est devant toi qu'un peu d'encens qui fume... Entends-tu ces oiseaux, dans les bois?... Leur chant expire entrecoupé, comme un sanglot de désir et d'extase... Ils se taisent... Écoute, ô mon âme, le profond silence!... Cette fraîcheur de l'air marin ressemble à ton haleine même... Tout ce que l'on respire ici de parfums, c'est de ton sein délicat qu'il s'exhale... Ainsi parlait Floris, en son émoi. Les rossignols chantaient tout au loin, comme les flûtes de la nuit; et derrière les deux amants, sur les rayons de la lune, brillants comme une colonne de cristal, le grand Ange de l'amour se tenait debout, dans le silence.
Soudain, parmi les ombres du soir, trois femmes en deuil apparurent, au milieu des cèdres gigantesques. Leur chevelure dénouée pendait sous des voiles couleur de cendre; et sans collier, sans ceinture, sans bijoux, elles avaient couvert d'un crêpe noir leur large tablier écarlate. Un cortège de femmes morlaques s'avançait à pas lents, derrière elles. Arrivées en face d'Isabelle, qui les considérait avec étonnement, les trois suppliantes tombèrent à genoux, et l'une d'elles dit d'une voix haute:
—Au nom de votre époux, au nom des innocents que vous mettrez quelque jour au monde, écoutez-nous, exaucez-nous!
—Levez-vous! oh! levez-vous! dit Isabelle... Qui êtes-vous?... En quoi puis-je vous venir en aide?
La suppliante répondit:
—Nous sommes trois sœurs de Zemenico, et nous avons épousé les trois frères, trois Krivosciens de Sgombro. Dieu l'a permis ainsi pour nos péchés!
—Je vous en prie, levez-vous! dit Isabelle... Je vous reconnais maintenant. Vous êtes Oriana, la fille aînée de notre vieux pêcheur Slosella, et celle-ci est votre sœur Nonna, et voici Marina, la cadette. Ce sont vos vêtements de deuil qui ont mis en défaut ma mémoire.
—Oui, ceux de notre noce étaient bien différents... Vous y êtes venue, maîtresse, et les viandes du repas en prirent pour nous meilleur goût.
—Je me souviens, je me souviens, dit Isabelle... Tatiana, ma sœur Josine et moi, vous servîmes de filles d'honneur... Les trois neveux du vieil Ourosch étaient vos maris... Vous étiez radieuses alors, et à vous voir marcher sous vos bonnets d'or, on vous eût prises pour trois reines... Et maintenant, je vous revois tout éplorées, les cheveux épars... Quoi! vos maris seraient-ils morts?
Alors, Oriana commença ainsi ses plaintes:
—Non! ils ne sont pas morts, maîtresse, mais ils nous ont délaissées... Tous trois ont repris l'anneau qu'ils avaient passé à notre doigt... Comme il m'aimait dans les premiers temps! Je portais la torche et je l'éclairais; je portais l'assiette et je le servais... Et autant de verres je lui versais, autant de fois il me faisait asseoir sur son genou, pour m'embrasser. Puis, le malheur me vint du jour où notre ange, notre petit Stanjo, mourut... Hélas! hélas! cette douce rosée! Ah! mes doux yeux!... Pauvre innocent! pauvre agneau!... Mais son père se courrouça, car quoi qu'il eût fait pour le cacher, il était schismatique fervent, comme sont ceux de Sgombro.—Mère, dit-il, tu as été trop hâtive à le rendre chrétien romain. Si tu l'eusses fait baptiser par le pappas, selon le rite orthodoxe, l'enfant vivrait encore... Depuis lors, il me voulut du mal, et il partit avec ses frères, quand ceux-ci s'en allèrent dans la montagne.
—Hélas! pauvre femme! dit Isabelle.
Mais déjà Nonna s'avançait:
—A moi, le malheur m'est arrivé, parce que je restais stérile... Pourquoi soupires-tu ainsi? disaient les femmes de Sgombro, en me raillant. Tu ne portes pas de fardeau, tu ne gravis pas sur la colline... Ah! mieux vaudrait, leur répondais-je, gravir sur la colline, tout chargé de plomb, que d'avoir le cœur aussi lourd!... Et lui, quand je rentrais, me saisissait aux cheveux et me jetait par terre... Ainsi, le printemps nous vint triste, l'été plus sombre, l'automne noir et empoisonné... Puis, il me dit: Qui a vu les vignes sur la mer, et le sel marin sur la colline? Je ne veux plus être un Morlach à ruches, un Morlach à gâteaux de miel, mais un Krivoscien à sabre, un Krivoscien à carabine, ainsi que mon oncle et ceux de Sgombro... Et il s'en alla avec ses frères, rejoindre la bande du vieil Ourosch, les garçons vêtus de haillons et le sabre nu...
Une sorte de gémissement s'éleva du cortège des femmes, tandis que Nonna se relevait. Et Marina, la troisième sœur, parla ainsi:
—Le mien, dès le lendemain des noces, partit garder les troupeaux, dans la montagne... Et moi, avec le mulet, j'allais chercher du bois tous les jours, jusqu'aux rocs de Zavaletica. A le charger et à le décharger, j'avais la poitrine rompue... Il descendait quelquefois du pâturage, pour prendre sa provision de maïs. Alors c'étaient des tracas sans fin:—Où est le millet? où est le sel? où se trouvent les œufs de la semaine? Combien de quenouilles as-tu filées?... Reste encore, lui disais-je... Non, les brebis maigrissent loin de mes yeux, et le fromage moisit dans l'écuelle... Ensuite, il revint, avec l'hiver. Mais son amour était plus froid encore que décembre. Aussi, lorsque l'enfant naquit, il était mort... Ah! mon mari, lui dis-je, notre enfant est mort!... Hé! s'il est mort, que m'importe! Des funérailles de notre mère, il reste un peu d'encens dans le cornet, et la lampe pend au clou. Alors je le maudis dans mon cœur, et je me séparai de lui!
—Hélas! le mien aussi, je veux le maudire! dit Oriana, et voici que je le regrette... Mais non, mieux vaut maudire, et que les saints fassent ce qu'ils voudront de mes souffrances, de mes soupirs, de mes sanglots, de mes imprécations!
—Pauvres femmes! dit Isabelle... En deux ans, en si peu de temps... Et comme ils paraissaient épris!... Quoi! tous trois!... Non, je ne puis y croire.
—Leurs durs parents, reprit Marina, nous ont chassées de nos demeures. Nous n'avons plus de table où nous asseoir, plus de lit où nous reposer, plus de toit où nous abriter... Pitié!... aie pitié de nous, maîtresse... Envoie-nous à Raguse, au couvent.
—C'est là, dit Nonna, que nous voulons passer ce qu'il nous reste de jours à vivre. C'est là que nous prierons pour toi...
—C'est là, poursuivit Oriana, que nous prierons pour nos maris.
Elles se turent, et les autres femmes répétèrent en gémissant:
—Pitié! aie pitié, maîtresse!
—Tout ce que vous désirez de moi, dit Isabelle, mon cœur, par avance, vous l'accordait... En si peu de temps... Tous les trois!... Venez demain à Sabioneira... Ser Pistolese vous y logera en attendant, et vous ne manquerez de rien.
Elles lui baisèrent les mains, et disparurent dans le bois, comme une procession de fantômes, tandis que faisant à pas lents le tour du tombeau de Simonetta, la Grande-Duchesse attachait ses guirlandes aux blanches parois. Quelquefois, les bras demi-levés et presque indistincte dans l'ombre, elle penchait le front soudainement; des larmes mouillaient ses paupières. Ensuite, puisant à la source, dans une buire de cristal qu'elle alla prendre au creux d'un rocher, et toute pâle sous la lune, Isabelle arrosa les tiges des lis qui environnaient le sépulcre.
—Se peut-il qu'il y ait de tels hommes? murmura-t-elle, après un long silence... Est-il vrai, comme on le dit, que l'injustice et le mal couvrent la terre?... Vous avez compris, mon cher Floris, l'histoire de ces pauvres femmes?
—Allons, répondit le Grand-Duc, ne songez plus à cela, mon amour!
—Ah! dit-elle, je crains au contraire de n'y avoir jamais assez songé... Je ne voyais autour de moi que des sourires, je n'entendais que des bénédictions... Les hommes m'ont toujours paru si nobles, poursuivit-elle, la terre si splendide, les cieux si purs! Même en ces jours d'enfance, où je n'étais qu'une innocente créature, les champs féconds, les fleurs, les eaux, les formes charmantes des animaux, la mer avec ses sourires d'écume, toutes ces choses magnifiques me pénétraient de tendresse et de joie... Cher Floris, ô mon seigneur aimé, soyez indulgent pour Isabelle, car la vie jusqu'à ce jour m'a été si douce, que le malheur, s'il me frappait, briserait un cœur sans défense.
—Va, chère âme, dit-il, que je meure, le jour où je te causerais quelque chagrin!
Isabelle et Floris revinrent, en suivant la plage de la mer. La route était blanche et solitaire. De temps à autre, il y passait quelque chevrier, un gardeur d'abeilles, qui portait sur sa tête, en équilibre, des clayons de paille tressée; ou bien c'était un vieil homme aveugle, en manteau rouge déchiré, les pieds poudreux, et une guzla à la main, étant de ces rhapsodes errants qui mendient, de village en village.
Mais des lumières apparurent, et au fond d'une petite crique, où l'on tenait jadis les gondoles et le caïc du grand-duc Fédor, ils aperçurent un navire, que l'on achevait de radouber. Quelques valets disposaient sur le pont des tapis, des vases de fleurs. Trois Morlachs, suspendus à des cordes, le long du château de poupe, couvraient de feuilles d'or les statues ternies, les ornements qu'ils redoraient; et on en voyait, dans les hunes, qui déployaient des banderoles et des flammes.
—Vous avez été indulgent à mon caprice, cher bien-aimé, reprit Isabelle à demi-voix. Que Josine sera surprise quand elle nous verra demain venir à leur rencontre, sur cette galère qu'elle aime! Notre cousin, le vieux duc da Sesto, nous l'avait donnée en présent, comme un colossal jouet, lorsque nous étions encore des enfants... Il l'avait fait faire à Chioggia, sur je ne sais quel modèle fameux.
A ce moment, un chien griffon, en poussant des jappements de joie, accourut vers la Grande-Duchesse. Il bondissait, frottait sa tête à longs poils contre la main pendante d'Isabelle, repartait, se roulait sur le sable...
—Barocco! cria ser Pistolese... A bas! à bas!
Et franchissant le pont de bois qui joignait la galère au rivage, le majordome s'en vint saluer Leurs Altesses:
—Je surveillais les derniers arrangements, expliqua-t-il avec un gros rire, car moi, je suis comme le podestat de Sinigaglia, qui commande et fait lui-même.
Puis, se tournant vers les Morlachs du vaisseau:
—Holà! cria-t-il, un flambeau pour la princesse!
—Merci, ser Pistolese, dit Isabelle, les flambeaux seraient inutiles... Ils ne brilleraient pas dans le clair de lune.
Tous trois marchaient à pas lents, sur la plage, au-dessous des murailles crénelées qui ferment l'enceinte des jardins. La mer paisible resplendissait.
—A propos, dit le majordome, Votre Grâce est-elle informée que nous avons été sur le point de revoir ce fou de Giano?
—Qui donc? interrogea Floris, se retournant à demi.
—Giano... hum!... Gianettino, Monseigneur, repartit le gros homme, sans s'expliquer mieux, car celui dont il parlait passait à Sabioneira pour le fils bâtard du grand-duc Fédor... Ah! le coquin! le triple fou!... Sauf le respect que je dois à Leurs Altesses, on n'a jamais vu son pareil. La princesse se rappelle-t-elle, quand il lâcha par bel humore un des ours qu'on tient renfermés dans les logettes des Vieilles-Murailles? Il était ivre au point qu'il l'empoigna à la crinière, et voulait lui monter sur le dos.
—Comment aurait-il pu revenir? dit Isabelle... Je croyais que le grand-duc Fédor l'avait relégué à Venise, après le meurtre de ce malheureux Cirillo.
Ser Pistolese hocha la tête:
—Hum! hum!... Vieille histoire, Madonna... Le combat avait été loyal; c'est une chose reconnue... Et quand bien même il serait vrai que, dans un moment de vivacité, il eût donné à Cirillo cette maudite coltellata, ce que, le Malin nous incitant, chacun de nous est exposé à faire, il en a bien pâti, poveretto! Il paraît qu'à Venise il ne mangeait pas des chapons gras, ni des cuisses de veau tous les jours, à modeler des médailles de cire et à faire des copies pour les milords. Si bien que, touchée de sa misère, Mme Maria-Pia lui avait promis de faire cesser cet exil... Mais il a eu, depuis, d'autres idées... Allons, nous voici à la Porte-Peinte... Je prends congé humblement de Leurs Altesses.
Le lendemain, dès le lever du soleil, ser Pistolese posa un Morlach en vedette, au sommet du campanile. Cet homme avait ordre de sonner la cloche, aussitôt qu'il découvrirait à l'horizon le vaisseau d'Ancône qui amenait Mme Maria-Pia; et la galère, incontinent, devait emporter ceux de Sabioneira à la rencontre des arrivants, jusqu'à la petite île del Eremita. La matinée entière se passa en attente et à prêter l'oreille: Floris même, par impatience, monta deux fois les cent six marches du campanile, jusqu'à la plate-forme des cloches. Enfin, un peu après deux heures, la volée d'airain éclata; et Isabelle et Floris, au même instant, suivis de ser Pistolese, de Stepany, de l'abbé Lancelot, se rendirent en hâte au belvédère, bâti par le grand-duc Fédor, à l'extrême pointe des jardins, et qui domine du haut d'un roc, sur les flots.
—Le voilà! le voilà! cria messer Pistolese, dès qu'il eut relevé les jalousies de bois qui fermaient les fenêtres du kiosque.
En effet, on apercevait, au fond de l'horizon, la tache sombre d'un grand navire. La mer sans rides étincelait sous le soleil. A droite, une plage s'allongeait, toute parsemée de roches rouges. Çà et là, quatre ou cinq goélands y dévoraient les poissons morts que le reflux avait laissés.
—Vite à la Vieille-Batterie! s'écria Floris. Qu'on tire trois coups de canon, pour leur marquer que nous les voyons!... Chargez-vous-en, ser Pistolese!
Et descendant, à l'angle des jardins, l'escalier San-Teodoro, Isabelle et Floris atteignirent rapidement le petit havre, où la galère se balançait, prête à partir. Trente Morlachs, la toque rouge en tête, le pantalon étroit de serge blanche fermé par des rubans de couleur, étaient assis sur les bancs des rameurs, dans l'intérieur du navire. Le fracas d'un coup de canon interrompit leurs acclamations; puis l'écho, de falaise en falaise, le fit rouler tout le long du golfe. La brise soufflait doucement. La pesante barque s'ébranla... Flammes, pavillons, banderoles, claquaient au vent, frissonnaient; des tapis de Perse éclatants pendaient, le long des bordages, jusque dans l'eau; la proue, entièrement dorée, avec son grand lion ailé, projetait sur les vagues un reflet magnifique; le ciel vermeil s'élargissait, ainsi qu'une rose au cœur immense. Des pêcheurs de l'île de Kosor, qui venaient de prendre un dauphin et menaient le monstre écumeux amarré au long de leur barque, marchèrent, pendant quelques instants, de conserve avec les rameurs, en criant mille bénédictions.
Quatre heures après, la galère n'était pas encore revenue. Fort étonné de ce retard, messer Pistolese descendit jusqu'à la plage de Sabioneira-le-Bas. Les Morlachs des villages voisins commençaient d'y arriver en foule. On entendait, de tous côtés, les carillons des vendeurs de sorbet, de pignolats et de lait caillé, les timbales des astrologues en plein vent, les chansons des guzlares aveugles, dont il y avait quantité, Mme Maria-Pia leur faisant à tous la pension d'un demi-ducat chaque mois, depuis la naissance de Tatiana. La tour des cloches sonna sept heures. Alors inquiet, ne résistant plus à son impatience, ser Pistolese se jeta dans une barque. Les Morlachs déployèrent la voile, et la brise étant favorable, la tartane courut rapidement vers l'île del Eremita. Une couleur d'un violet sombre occupait le ciel, à l'occident; les vapeurs du crépuscule se répandaient. Soudain, au milieu de l'ombre croissante, et dans le silence des flots, on entendit le tintement d'une cloche.
—Hein... Écoutez! dit le majordome... On dirait que ça vient de l'île.
—C'est la cloche de l'ermitage, répondit l'un des pêcheurs... Elle n'a pas sonné depuis la mort de frère Lorenzo, le dernier ermite... Que les saints nous pardonnent nos péchés!
Il fit le signe de la croix, et les autres pêcheurs l'imitèrent. Une terreur superstitieuse les saisit: aucun de ces hommes ne parla plus... Les tintements du glas continuaient, à coups lents, espacés, qui se perdaient au loin, sur la mer.
—Ils sont là-haut! s'écria Pistolese, qui montra du doigt la falaise... Voyez, il y a des lumières à la cabane de l'ermite... Vite, abordez! Que se passe-t-il?
Il sauta sur la côte aride, semée de myrtes et de lentisques rabougris, et commença de gravir l'âpre sentier. Les cailloux s'éboulaient sous ses pas, des sauterelles se levaient. Puis, aux lueurs du jour expirant, le majordome vit descendre à lui une femme qui pleurait, appuyée sur le bras d'un homme. C'était la petite princesse Josine, qu'il ne reconnut pas tout d'abord. L'abbé Lancelot l'accompagnait, nu-tête, l'air effaré:
—C'est vous, ser Pistolese?... Ah! mon Dieu! Vous avez appris le malheur!... O pauvre dame!... pauvre dame!
—Quel malheur y a-t-il donc? fit le gros homme... Parlez-vous de Mme Maria-Pia? Elle n'est pas plus mal, j'espère!
—Morte, morte, hélas! décédée!... Elle a quitté la vie, ser Pistolese... O jour de deuil! Ne pleurez pas, princesse. Voyons, chère princesse, du courage! Vous savez bien ce qu'a dit Monseigneur, pourquoi il m'a recommandé de vous conduire à la galère... Ne pleurez pas, charmante princesse, ne pleurez pas!
—Mais comment cela est-il arrivé? balbutia le majordome.
—On ne se doutait de rien, répondit l'abbé. Elle ne paraissait pas si proche de sa fin, quoique, si vous vous rappelez, je vous ai bien dit hier qu'elle ne pouvait aller loin. Mais, tandis qu'elle était à dormir dans l'ermitage, son visage a beaucoup changé, et M. Manès, tout de suite, a prévenu Mgr l'archevêque... Comment vous trouvez-vous, ma mère? a demandé celui-ci... Je vais mourir, a-t-elle répondu; je vais mourir! Alors, elle a dit que son seul regret était de n'avoir pas vu une fois encore le grand-duc Fédor, pour le supplier de chérir son fils, qu'elle le recommandait à Notre-Seigneur: enfin, des choses si touchantes que tous pleuraient en les entendant. Sur ce, Mgr José-Maria s'est hâté de lui porter les saintes huiles; et c'est ainsi qu'elle a passé, juste à sept heures, remontant à son Créateur et faisant une si belle mort que jamais on n'en fit de plus édifiante et de plus semblable à sa vie, qui était un modèle en toute chose.
—Oui, c'est bien vrai! reprit ser Pistolese attendri.
—O pauvre dame! pauvre dame! Je perds, continua l'abbé, oui, je perds en elle, j'ose le dire, la meilleure amie que j'avais... Toujours bonne, affable, prévenante!... Je comptais lui offrir, dès son arrivée, cette amphore que vous savez, que Gregorio a pêchée devant vous, et sur laquelle on voit en relief ces lettres: M. P. A. R., ce qui fait: Maria-Pia, archiduchesse russe ou de Russie. Coïncidence extraordinaire, n'est-ce pas?... Mais il faut se soumettre aux volontés du Seigneur. Nous ne sommes rien dans sa main! dit le saint Livre... Allons, allons, bonsoir, mon bon ami... O malheureux jour! malheureux jour!
Messer Pistolese, resté seul, atteignit bientôt l'ermitage. Sous les pins-parasols qui l'ombrageaient, se pressait une foule silencieuse, Morlachs, matelots, serviteurs. Quelques-uns allumèrent des torches, et la cabane de l'ermite s'apercevait au fond, contre un rocher, avec ses murs blancs, son toit rouge et sa cloche abritée d'un auvent de tuiles, et qui n'interrompait point son glas. Elle s'arrêta soudainement; un pesant silence tomba; et l'on vit l'archevêque de Myre franchir la porte de la cabane. Il marchait à pas graves et lents, couvert de l'aube et de l'étole noire, et tenait un cierge à la main. Derrière lui, parurent deux Morlachs portant une civière drapée de noir, sur laquelle était étendue la grande-duchesse Maria-Pia, immobile, les traits découverts, et habillée en franciscaine,—habit qui la suivait toujours. Tatiana, Isabelle et Floris fermaient le lugubre cortège.
Alors les porteurs, s'arrêtant, déposèrent le lit funèbre au milieu de l'esplanade. Tous se rangèrent à l'entour, avec des cierges, et, d'une voix forte, José-Maria récita les prières des morts. Isabelle et Tatiana se tenaient à genoux de chaque côté du cercueil; les sanglots qu'elles retenaient gonflaient leur poitrine à la briser. Mais l'archevêque s'avança, portant dans ses mains un voile noir, pour en couvrir la face de la morte; le temps de descendre au navire était arrivé. Les larmes d'Isabelle jaillirent, et, s'élançant auprès du lit:
—Attendez! attendez! que je la regarde encore un seul instant... Se peut-il qu'elle soit morte?... Elle était si douce, si bonne, si tendre!... Mère, oh! pourquoi ne répondez-vous pas? Pourquoi n'ouvrez-vous pas les yeux?... Mais vous jouissez de la paix, en compagnie des âmes bienheureuses. Vous entendez nos cris, du séjour de gloire... O ma mère! ma mère!... Morte! morte! Oh! oh! oh!
Tous trois entouraient le corps, en l'embrassant et en versant des larmes, et Tatiana s'écria:
—Hélas! hélas! toi qui étais mes yeux, te voilà morte! Tu m'abandonnes dans les ténèbres et tu jouis de la lumière... Je sens tes mains glacées, ma mère. O chères mains qui m'avez tant de fois caressée, faut-il que vous restiez inertes? Chère bouche qui me parlais si doucement, tu ne me diras plus rien de tendre... Seigneur, que votre volonté soit faite; mais tout au moins, accordez-moi la grâce de me résigner!
Elle se tut. Floris reprit:
—A peine t'ai-je retrouvée que la mort nous sépare. Me voici de nouveau orphelin... Pauvre image glacée, que me diraient tes lèvres closes, si tu les rouvrais soudain?... Séparés pendant vingt-cinq ans et réunis quelques mois à peine!... Oh! le monde est un mauvais rêve, et nous ne sommes rien que des ombres. Les plaisirs où nous tendons les mains sont des bulles de savon qui crèvent: ce qui nous suit éternellement sous nos pieds, c'est la terre de notre tombe, la fosse où il nous faut choir un jour!
José-Maria leva la main, ainsi que pour mettre un terme à ces douleurs qui s'exhalaient:
—Silence, mon frère! s'écria-t-il. N'élevons pas notre vain murmure contre les décrets éternels! Nous partagions notre mère avec le ciel; maintenant, si l'on peut avoir foi en la miséricorde de Dieu, c'est le ciel qui la possède tout entière. Ne la plaignons pas d'un tel bonheur; ne nous lamentons pas sur nous-mêmes; ne mêlons pas notre égoïsme à ces mystères de l'infini... Mes sœurs et vous, mon frère, contemplons-la une dernière fois, puis descendons au rivage.
Messer Pistolese s'avança, faisant un signe. Deux Morlachs soulevèrent le lit funèbre, et tout le cortège se mit en marche vers le sentier qui dévalait entre les roches. Mais, au tournant de l'ermitage, ceux qui marchaient en tête s'arrêtèrent stupéfaits, et, pendant un instant, la parole manqua de surprise au majordome.
—Oïbo! s'écria-t-il enfin. L'imbécile de Jacinto!
Devant eux, au fond de l'horizon, le promontoire illuminé, chargé de jardins, de palais et d'architectures de flammes, ouvrait mille scènes éblouissantes. Le grand manteau de fleurs de la montagne étincelait de feux multicolores: par endroits, blanc comme l'argent; ici, plus rouge que le rubis; là, vert comme l'émeraude. Les eaux qui se précipitaient pendaient au flanc des roches ou au milieu des verdures, comme des guirlandes de cristal; et tout entouré de créneaux, l'immense amphithéâtre étageait sur ses terrasses et dans ses bois pleins de fusées volantes, des toits bleus, des dômes de plomb, des portiques à trèfles quadrilobés, des façades de briques à losanges, des maisons roses, des batteries de canons verts, des kiosques, des statues, des fontaines, des grilles qui s'ouvraient sur la mer, des mâts de bronze à oriflammes, des obélisques supportés par des lions de basalte noir. Au sommet, parmi les arcades, brillait le colosse doré et ailé du cheval Pégase, qui, de son pied, fait rejaillir une fontaine; et, dominant la montagne et la mer, tout éclairé de girandoles, de lamperons et de pots à feu, le clocher rose du campanile portait un grand Ange doré, haut de seize pieds, pour montrer le vent.
—Eh bien, Miklas, le pays te plaît-il? dit l'un des serviteurs demeurés sur l'esplanade pour enlever les tréteaux, les étoffes et tout l'appareil funéraire, et qui, du haut des rochers, contemplaient Sabioneira illuminé.
—Mais oui, mais oui!... Les femmes y sont-elles jolies, hein?
Le premier valet ricana:
—Voyez ce Miklas, quelle fournaise!... Mais ici, ce n'est pas comme à Prague, mon garçon... Les Morlachs, parmi lesquels nous allons vivre, sont plus vindicatifs que des diables!
—Bah! dit Miklas, et qu'est-ce qu'ils me feraient, voyons, si je courtisais une de leurs femmes?
—Une de leurs femmes! Ah bien, oui! Si tu t'accroupis seulement pour savoir si leur chien est mâle ou femelle, les voilà qui t'écrivent sur leurs tablettes et laissent croître, en signe de vengeance, l'ongle de leur petit doigt... Puis, un beau jour, ils te balafrent le visage avec un kreutzer aiguisé qu'ils ont mis au bout d'un bâton fendu... Ça s'appelle dar un sfrizo, oui, comme qui dirait friser.
Les valets éclatèrent de rire, tandis qu'une rumeur lointaine, des clameurs, des détonations arrivaient jusqu'à eux, de Sabioneira. De hautes gerbes de fusées sillonnèrent un instant les ténèbres, puis retombèrent dans les flots.
—Entendez-vous comme ils s'amusent? reprit le valet... Pauvre madame! Elle a encore souri ce matin, quand le long Timothée est tombé sur le pont... Et penser maintenant qu'elle est morte!
—Bah! repartit le gros sommelier Agnolo, nous mourrons tous, rien n'est plus certain... Riches ou pauvres, il faut en venir là...—n'oublie pas le goupillon, Miklas!...—C'est le sort commun, le sort commun!
LIVRE SECOND
Aussitôt que le grand-duc Fédor eut appris la mort de sa femme, il régla, par un sec billet, adressé à l'archevêque de Myre, que le deuil en serait de six mois, bien qu'il ne le prît pas lui-même; qu'aucun de ses enfants ne draperait, mais seulement un deuil d'habits, porté par les princesses en violet, selon l'ancienne mode royale; et que, en attendant l'entier achèvement du tombeau superbe que Son Altesse se bâtissait à grands frais, au fond des gorges de la Jagodna, le corps serait porté, sans cérémonie, dans les caveaux de Sainte-Justine.
La pompe funèbre fut donc modeste. Cette église Sainte-Justine, édifiée par le doge Venier, au milieu des jardins du palais, ne reçut, le jour des obsèques, outre les princes et princesses, que les femmes et quelques vieux pêcheurs de Sabioneira-le-Bas. Le grand-duc Fédor n'y assista point; et même le dimanche d'après, comme jaloux d'une douleur dont les témoignages accusaient sa propre insensibilité, il fit crier par le héraut public à Podgor, à Zemenico, et dans deux ou trois autres villages, que l'on eût à cesser les glas, avec toutes les marques de deuil. De tels regrets, légitimes au début, devaient pourtant avoir un terme: et il comptait que, dès le lendemain, le peuple reprendrait ses occupations et ses plaisirs accoutumés, puisque, aussi bien, c'était le temps de la foire San-Gordiano et des régates d'Imotica.
Le matin de ce dimanche même, comme Floris se trouvait seul, dans une petite chambre voûtée, située à l'angle du palais, sous un portique pavé de briques, un coup léger heurta la porte, et aussitôt M. Manès entra.
—Eh bien! demanda vivement Floris, m'apportez-vous quelque nouvelle?
—Le grand-duc Fédor, répondit Manès, vous attend ce soir, à neuf heures..... Je viendrai prendre Votre Altesse.
—Bien! dit Floris qui repoussa son écritoire. Cela m'épargne une troisième lettre que j'allais écrire à l'instant, pour prier mon père de me recevoir.
—Votre Altesse est donc toujours décidée à nous quitter? reprit Manès.
Le Grand-Duc poussa un long soupir:
—Hélas! dit-il, tout chemin est le mien, à présent que ma mère est morte... Mon père semble me tenir en mépris, en haine peut-être... Que ferais-je à Sabioneira? Ah! j'ai perdu avec ma mère ma maison, mon foyer même. En quelque lieu qu'elle habitât, je l'y aurais suivie avec joie; ma patrie était auprès d'elle, puisque le sort, en me chassant de celle que j'avais adoptée, a fait de moi comme un étranger dans l'Europe entière. Elle morte, pourtant, je dois me souvenir que la Russie est mon pays natal et que j'y ai des droits héréditaires.
—Sans doute, sans doute, fit le savant. Et que dit de cela votre sœur, la grande-duchesse Tatiana?
—Elle m'approuve, répliqua Floris. Elle-même a pris mon parti auprès de la Grande-Duchesse, qui témoignait quelque appréhension. Oh! ma sœur est une âme vaillante!
—Avez-vous vu le docteur Ulm? demanda Manès, après un silence.
—Je ne le verrai pas! s'écria Floris. Non, pardieu! quoi qu'ait pu me dire Tatiana. Vais-je faire la cour, à présent, aux domestiques de mon père?... Docteur de quoi? docteur en quoi?... Il n'est ni juge, ni médecin. Une espèce d'aventurier ramassé au fond de la Perse!... Le diable sait par quels moyens il a circonvenu le Grand-Duc, si froncé, si fermé à tous!
Ils se turent. Un jour grisâtre emplissait l'étroit cabinet, où pour tout meuble se voyaient quelques chaises, avec une table vénitienne, marquetées en bois d'olivier et en ivoire de diverses couleurs. Mais un pas résonna sous la voûte, et Jacinto parut au seuil, tenant à la main des papiers, qu'après de grandes saluades, il remit à Floris. Grosset, basset, l'air toujours en peine et étonné, cet acolyte de ser Pistolese suppléait ce jour-là son maître, parti la veille pour Raguse, où Tatiana, qu'il accompagnait, était allée porter aux Barnabites le cœur de Maria-Pia.
—Sont-ce là, dit Floris, les réponses aux lettres arrivées de Russie, touchant la mort de ma vénérée mère?
—Oui, Monseigneur, dit Jacinto. Que Votre Altesse daigne les signer!
—Ho! ho! pas un titre d'omis! reprit Floris, en les parcourant des yeux. Mes beaux cousins ont bien des qualifications: Grand Amiral, Chef du Corps des Cadets, Aide de camp général... Celui-ci: Inspecteur général du Génie, Aide de camp de S. M. l'Empereur, Chef d'un régiment de dragons, d'un régiment de grenadiers et du régiment des cuirassiers d'Astracan... Voyons l'autre. Cinq lignes pleines: Grand Maître de l'Artillerie, Grand Curateur, Grand-Duc, etc. Allons! deux ou trois titres encore pour les grandir, et mes cousins seront si grands qu'ils pourront nous cacher le soleil, quand il leur plaira, et le mettre dans leur poche!
—Que Votre Altesse m'excuse, répondit Jacinto, interdit. J'ai copié le protocole. C'est ainsi qu'ils sont titrés dans l'Almanach de Gotha.
—Oh! dit Floris, je ne leur envie rien. C'est évident! Vous leur donnez leurs qualités. Qu'y a-t-il de plus naturel? Et il signait rapidement les lettres. Ils sont par surcroît, si je ne me trompe, propriétaires de régiments autrichiens, chefs de régiments prussiens. Moi seul suis comme nu, sans honneurs, sans titres, sans dignités. Mais bah! la Russie est si grande, que le Tsar pourra bien m'y procurer quelque emploi!
M. Manès, à l'heure convenue, trouva Floris qui l'attendait. Ils traversèrent les jardins et arrivèrent au vaste étang de mer, au milieu duquel se découvre l'île habitée par le grand-duc Fédor. Sur la plage, un poteau de bronze offrait aux regards, dans un cartouche, les défenses portées par le Grand-Duc d'approcher de son île à plus d'une lieue.
Ils montèrent dans l'étroite gondole envoyée pour eux du palais. Une flamme vacillant au loin allongeait son reflet sur les eaux. A mesure qu'on approchait, la lueur triste et fumeuse laissait distinguer un portail, des arcades à la persane, des dômes, des arbres, des viviers, tout un pavillon magnifique, bâti au bord de la tranquille lagune, et dont l'escalier y plongeait. Un grand fanal d'argent de forme ronde, où brûlait une mèche de suif, était posé sur l'un des degrés.
La petite barque accosta, et Floris, lestement, monta les marches. Il atteignait le seuil du pavillon, quand il vit se jeter à lui un homme de médiocre taille, la face d'un jaune livide, fort gros de partout, sans être gras, et la tête grosse à surprendre. C'était le docteur Isidore Ulm, que M. Manès présenta, et qui se plongea aussitôt en révérences et en respects.
—Je vous suis obligé, repartit froidement Floris... Manès, conduisez-moi à mon père!
Ils passèrent une chambre à dôme, montèrent deux marches de marbre, et pénétrèrent dans la salle d'audience, séparée seulement de l'autre, à hauteur d'homme, par des châssis de glaces de Venise, gravés d'or. C'était un vaste salon persan de cinq étages octogones, ouverts l'un sur l'autre, en étrécissant, et peint de moresques d'or et d'azur. Plusieurs flambeaux de cire çà et là l'éclairaient assez pauvrement; et la salle fraîche et ténébreuse semblait plutôt quelque grotte marine, le retrait féerique d'un dieu des fleuves, par l'eau qui y ruisselait de tous côtés, en longs filets et en fontaines, avec des masques, des goulettes, des coquilles de marbre blanc, tellement que l'on voyait l'eau ou qu'on la sentait, tout autour de soi. Au milieu, un bassin de marbre, à huit pans, jetait deux minces fusées d'argent.
—Monseigneur, voici votre père! dit Manès.
Une tenture se leva, et le grand-duc Fédor parut et s'arrêta aussitôt. Il portait un habit persan, d'un vert de bronze, avec des lacets noirs. Sa haute taille était grêle et courbée, son teint enflammé de tumeurs, sur un fond plus blanc que le plâtre: et il effrayait par des yeux ardents, une physionomie sinistre, qui représentait la Cruauté, l'Orgueil, la Rage, l'Avarice. Ainsi ce fils et ce frère de Tsars regardait son fils venir à lui.
—Il m'est enfin donné de voir mon père, dit Floris, en ployant le genou. Puissent maintes années heureuses être ajoutées à ses années! Puissent aussi mes vœux sincères et mon respect me gagner son cœur!
Les lèvres lui tremblaient d'émotion. Le grand-duc Fédor répondit d'une voix lente et enrouée:
—A quoi bon cet humble salut, à quoi bon cette déférence simulée, quand votre conduite la désavoue? Allons, relevez-vous, monsieur. Vous avez employé de hautaines instances, pour être reçu par nous; vous avez forcé notre porte avec vos messages impatients... Debout, monsieur, debout, vous dis-je! Vous avez le sang trop bouillant pour rester si longtemps à genoux.
—Mon père, dit Floris, que ma hâte légitime de vous voir et le ton pressant de mes lettres n'accusent pas mon respect pour vous. Si quelque chose vous déplaît dans mes manières, ne l'attribuez, je vous en conjure, qu'au long éloignement de vous, où il m'a fallu vivre. Mes fautes ne sont pas de moi, mais de mon ignorance seule.
—Je ne comprends pas bien cela, reprit le Grand-Duc; et affectant, ainsi qu'il faisait souvent, un langage obscur, bref, bizarre, où perçait quelque chose d'égaré:
—Qu'est-ce qui vous suit ainsi? dit-il.
—Où cela... où cela, Monseigneur?
—Là, sur les dalles de la salle.
—Mon ombre? dit Floris stupéfait.
—Arrêtez-la!... elle me déplaît! dit le Grand-Duc. Présentez-vous à moi sans elle!
—Votre Altesse veut se moquer; elle sait bien que c'est impossible!...
—Eh bien! voilà cependant, monsieur, ce que vous exigez de moi. Vous assurez qu'il faut séparer vos fautes de votre personne, ce qui serait aussi aisé que de séparer l'ombre du corps!... Assez là-dessus, maintenant. Vous m'avez demandé audience. Il m'est pénible de parler, mais j'entendrai ce que vous avez à me dire.
Alors, tandis que le vieillard s'asseyait à l'orientale, sur un petit lit de brocart d'argent, il s'éleva, d'un enfoncement ouvert dans la salle comme une alcôve, une symphonie d'instruments. Quatre ou cinq musiciens persans, domestiques de Son Altesse, y jouaient à bas bruit, de leurs luths, soutenus d'un rebec et d'une flûte. Cette argentine mélodie couvrait à peine le clair et léger murmure des eaux.
Cependant le Grand-Duc reprenait:
—Parlez, monsieur, que me voulez-vous?
—Mon père, répondit Floris, tout debout en face du vieillard, je demande votre congé de quitter Sabioneira. J'y suis venu avec empressement, pour vous rendre mes devoirs de fils. J'espérais y vivre près de ma mère, et ne désirais pas un plus grand bonheur, si elle eût vécu. Mais à présent, je l'avoue, Monseigneur, mes pensées et mes souhaits se tournent vers une vie moins indolente que celle qui serait la mienne, si je restais en Dalmatie.
—Au fait! dit le Grand-Duc.
Floris poursuivit:
—C'est à Dieu et à vous, mon père, que je dois la glorieuse dignité de ma naissance. Vous êtes grand-duc de Russie, et par conséquent je le suis aussi. Jusqu'à présent cependant, ma naissance, comme celle d'un fils de marchand, ne m'a rapporté que de la richesse. Seul de tous les grands-ducs, je porte ce nom, sans jouir des privilèges souverains et des honneurs qui y sont attachés. Permettrez-vous cela, mon noble père? Faut-il que je me voie dépouillé de mes titres et de mes dignités? Vaine ombre d'un grand nom, simulacre de prince, dois-je traîner une vie oisive? Non, je revendique mes droits de légitime descendant à l'héritage de mes ancêtres. Vous-même, vous avez consacré au service de la Russie vingt années de votre vie. C'est ce que j'ai en moi de votre sang, Monseigneur, qui me sollicite à vous imiter.
—Vous auriez dû, monsieur, dit le Grand-Duc, nous présenter une requête. Il est d'usage, l'ignorez-vous? quand on recourt à ses supérieurs, de le faire par des placets... N'importe, expliquez-vous à présent. Au reste, je devine la chose. Vous désirez une charge, quelque emploi, et vous comptez sur moi pour l'obtenir. Vous voulez que j'écrive au Tsar, n'est-ce pas?
—Cette faveur que je réclame, dit Floris, est comme un droit pour ceux de mon sang.
Le Grand-Duc éclata d'un rire étrange:
—Mon frère Nicolas y a pourvu, répondit-il. Vous ne connaissez pas, je vois, le manifeste qui parut la veille de mes noces. Ha! ha! Un tour du tsar de Mirliki, comme l'appelait Constantin! Ce manifeste statue donc, par toutes sortes de raisons, de considérations profondes, que les parents du Tsar qui prennent en mariage des personnes non orthodoxes, ne pourront transmettre à leurs héritiers les droits dévolus aux membres de la famille impériale.
—Ce manifeste ne regarde, dit Floris, que la succession au trône. Mes autres droits restent intacts.
—Vos droits, ricana le Grand-Duc, vos droits! Vous les mettez sans cesse en avant, comme le scorpion ses pinces. Vous n'avez aucun droit, monsieur. Il n'y a d'autres droits en Russie que le bon plaisir de l'Empereur... Vos droits! Mon frère Nicolas, de glorieuse mémoire, en avait bien, je pense, autant que vous. Il a pourtant vécu sans charges et sans honneurs, jusqu'après sa majorité. Oui, plus d'un an après son mariage, il attendait encore l'audience, avec les autres courtisans. Ce ne fut que pendant l'automne de 1818 qu'il obtint le commandement d'une brigade de la garde, et il avait alors vingt-deux ans.
—J'en ai vingt-six, repartit Floris.
—Êtes-vous si âgé, monsieur? Pour qui compterait mieux, il y a quelques mois à peine que vous êtes enfin sorti de l'abjection où vous viviez. Allons, vous êtes trop exigeant. N'y a-t-il pas eu dernièrement toute une fortune pour vous? Ne venez-vous pas d'hériter?
—Moi, Monseigneur? dit Floris stupéfait.
—Sans doute, votre mère est morte. Il vous faut apprendre la patience, puisque vous vous dites mon fils. L'homme le plus patient du monde n'aurait pu rivaliser avec moi. Oh! j'ai rampé sous Nicolas, comme un chasseur de buffles sauvages. J'aurais conduit en laisse une tortue, depuis Moscou jusqu'à Pétersbourg. Vous êtes trop bouillant, monsieur... Bonsoir... Nous vous autorisons à vous retirer, maintenant.
Le Grand-Duc porta à ses lèvres un sifflet d'or, et un page très beau, fardé, les yeux peints d'antimoine, se présenta et disposa sur le tapis, aux pieds de Son Altesse, une carafe et une tasse d'or, avec un grand plat d'or, rempli de neige. Floris, tout pâle et agité, restait debout en face de l'estrade, comme indécis s'il se retirerait, ou s'il tenterait un dernier effort.
—Puis-je espérer, reprit-il enfin d'une voix sourde, que Votre Altesse écrira cette lettre?
—Bah! répondit le grand-duc Fédor, en se versant du vin dans la tasse, vous avez plus de pouvoir que nous-même sur l'esprit du Tsar. Alexandre ne vous a-t-il pas fait mon héritier? Demandez-lui votre charge en flamand.
—Je parle russe, Monseigneur. Depuis six mois, je m'y applique sans relâche, et c'est ma mère, la première qui m'en a donné des leçons.
—Allons, ce sera moi, fit le Grand-Duc, qui ne saurai plus parler russe.
—Mon père, dit Floris...
—Bah! bah! laissez ce mot! A quoi sert de distinguer un père d'un autre homme?... N'importe! je vous sais gré, monsieur, de n'avoir pas juré que vous m'aimez, que vous avez pour moi la plus sincère affection... Les chiens sont-ils lâchés?... Hussein! A-t-on lâché les chiens?... Lorsque nous aurons besoin de vous, nous vous ferons chercher, monsieur.
La rage de Floris éclata, sitôt qu'il eut atteint la gondole.—Chassé! il m'a chassé! répétait-il, parmi les cris, les jurements, les menaces; et la vue de la Grande-Duchesse, qui l'attendait au débarcadère, avec Tatiana arrivée de Raguse, ne parvint pas même à le calmer.—Je le méprise, oui! Je dédaigne ses mensonges, et je vais y retourner pour le lui dire, malgré ses chiens!... Isabelle et l'aveugle furent longtemps avant de pouvoir le radoucir. Tous les trois, ils se promenaient dans les jardins, sur l'une des terrasses. De rares lumières brillaient. La lune blafarde, avec son croissant, flottait comme une plume légère, parmi les gouffres bleus du ciel. Les fontaines, taries la nuit, se taisaient; partout, le silence. Seul, ainsi qu'un guetteur au plus haut de cette montagne endormie, l'ange d'or du campanile veillait encore, et par instants on l'entendait tourner sur sa boule de bronze, avec un faible bruissement.
—Allons, voilà minuit qui sonne, reprit Tatiana. Il est temps de nous séparer... Je vous le répète, mon frère. L'entremise du grand-duc Fédor ne vous est plus indispensable... J'ai reçu aujourd'hui des nouvelles. Vous pouvez, sans crainte, vous adresser directement à l'Empereur... Rien de plus sûr! Il se prépare une expédition contre les Turcomans. Demandez à en faire partie, n'importe en quelle qualité. Le Tsar aurait pu trouver des inconvénients à votre séjour à la cour. Il n'en subsiste plus aucun, s'il vous envoie en Asie, avec Skobeleff.
—Ah! Tatiana, que lui conseilles-tu! dit Isabelle.
—Allons, ma sœur, tu montres trop de craintes, répliqua l'aveugle fermement. Etant celui qu'il est, il ne peut, sans honte, rester oisif à Sabioneira. On doit le voir partout où, dans le vaste empire de ses pères, la Renommée propose des couronnes, partout où l'on gagne de l'honneur. Souffrira-t-il que de si belles récompenses soient le lot des moujiks et des fils de pope, tandis que lui, cousin du Tsar, mènerait une vie paresseuse, près de sa femme et de sa sœur? Je chéris mon frère tendrement, mais j'aimerais mieux le voir mort pour le Tsar et pour la Russie, que déshonoré par un lâche repos!
—Oui! oui! exclama Floris. Merci, Tatiana... Tu as raison, oui, j'écrirai!
La Grande-Duchesse joignit les mains:
—Mais tant de hasards, tant de périls!... Dans quelle inquiétude je vais vivre!
—Bah! dit l'aveugle, n'est-ce donc rien que de remporter la victoire?... La gloire panse tout!... Quand il serait blessé...
—O Dieu! tais-toi! tais-toi! dit Isabelle.
—Je vais donc vivre enfin! s'écria Floris. Le bien que j'ai eu sans peine, est-il à moi? Il aurait pu tomber sur une autre tête... Seul m'appartient celui que je conquiers!... Je reviendrai tout couvert de gloire... Alors, il faudra bien que le Tsar m'écoute!... Que de choses à réformer en Russie!... Si Alexandre avait un sage conseiller... Tôt ou tard, dans les pays voisins, il y aura des couronnes à prendre, en Bulgarie, en Roumanie!... Vois-tu, Tatiana, je sens bouillonner dans mes veines une ardeur qui suffirait à un monde... Oh! partir, vivre encore sous la tente, affronter la mêlée sanglante, éprouver les misères terrestres, être un homme parmi les hommes!
Son pas sonnait sur les dalles de marbre; et il semblait à Isabelle changé, grandi, comme transfiguré.
Floris, dès le lendemain même, commença d'arranger doucement toutes choses pour son départ. Il écrivit au baron Mamula, l'homme de confiance, l'ami de Mme Maria-Pia et l'exécuteur de son testament, pour le presser de terminer les affaires de la succession. De plus, il lui donnait mission de se faire rendre les comptes de la tutelle d'Isabelle, que le grand-duc Fédor traînait depuis plus d'un an, et il insistait en conséquence pour que Mamula vînt s'établir à Sabioneira. Le baron arriva donc peu de jours après, avec cinq ou six chiens dont il faisait ses délices. C'était un grand homme blond, maigre, des yeux pétillants d'esprit et de feu, galant aussi dans sa jeunesse, et ancien vice-président du tribunal suprême de Raguse. Personne ne parlait plus juste, et ne coulait une question à fond plus nettement et plus facilement. Il s'installa avec sa chiénaille dans un petit appartement, de plain-pied à la cour des Fontaines, et écrivit tout aussitôt au docteur Ulm, qui se présenta, chargé des intérêts du grand-duc Fédor. Le baron se flattait, en arrivant, d'en avoir promptement fini; mais les premières conférences révélèrent des comptes peu nets, noyés de chiffres, de duplications, de lacunes, d'obscurités. Il fallut donc en venir aux éclaircissements, et les longues séances d'affaires eurent lieu dès lors, réglément, trois fois par semaine. Floris ne manqua pas de s'y rendre.
Comme il en revenait un soir, il trouva un valet de Josine, qui l'attendait avec un billet. La petite princesse invitait son beau-frère à la venir voir, le lendemain. Ses vieux amis les Zingari étaient arrivés, disait-elle, et pour mieux recevoir la visite des femmes et des enfants de la tribu, elle leur donnait une collation. La fin du billet promettait à Floris une surprise, en termes enjoués et mystérieux.
—C'est bien! Répondez que j'irai, dit le Grand-Duc au laquais.
Vers trois heures, Floris se rendit chez la princesse. Seul depuis le matin, sans savoir que faire dans les jardins, ce fut avec impatience qu'il prit la route de la Casa d'Oro, le petit palais qu'elle habitait. Le vieux parc, dépouillé par l'automne, était baigné d'une brume violette; des statues tranquilles s'y dressaient, à travers les rameaux noirs et nus. Au moment où il débouchait de l'avenue, Josine le vit arriver, et descendit toute courante et bondissante, au-devant de lui. Une large fleur de lis de saphirs pendait à son col délicat. Sa chevelure noire était tressée de lacets de soie verte et d'argent, en vingt boucles folâtres et charmantes; et elle avait un habit de gala d'un damas rose sèche, tout semé de houppes couchées de plumes d'autruche d'argent, et que bordaient, sur la poitrine, des houppettes de plumes d'autruche.
—A la bonne heure! Ah! que tu es charmant d'être venu! exclama-t-elle... Suis-je jolie?... Suis-je à ton goût?... Comment me trouves-tu avec cette robe?
—Rien ne te va mieux, répondit Floris.
—Vrai, je te plais?... C'est que, comprends-tu, j'ai quitté le deuil aujourd'hui... Et mes cheveux, cela peut-il passer? C'est cette sotte de Milada qui m'a fait changer de coiffure, en disant qu'elle avait fait un rêve... Elle rêve à tout moment de moi, elle me donne des frayeurs... Mais c'est la dernière fois que je l'écoute... Ou qu'elle veille, ou qu'elle dorme pour elle!
Ils étaient arrivés au milieu du rond-point qui précède le petit palais, et qu'environnent, sous les arbres, de grands Termes de marbre blanc, dans des gaines de porphyre vert, papelonnées d'écailles de cuivre. La Casa d'Oro se dresse au fond, avec son toit plat et sa loggia d'arcades à la vénitienne, dont les murailles sont ornées des noms latins des sept Planètes, en mosaïque d'or terni, qu'encerclent des couronnes sculptées. Entre deux chênes aux branches colossales, une escarpolette de soie balançait son siège étroit à fleurs peintes, au-devant duquel se tenait un enfant rousseau, blême, chétif, tout marqué de taches de son.
—Mais c'est le fils de Stepany, dit le Grand-Duc.
—Lui-même, répondit Josine... Allons, méchant vaurien, saluez! Avec sa casquette de cuir, on peut dire qu'il a la tête plutôt chaussée que couverte... Eh bien, où sont passées ces folles? Rina! Rina!... Milada!... Elles auront pris peur en te voyant, parce que Tatiana me défend de me balancer.
—Est-il possible! dit Floris en souriant,
—Oh! fit-elle,—et d'un bond léger, Josine s'élança sur l'escarpolette,—elle ne me comprend pas, vois-tu, et puis, elle me parle toujours comme si j'étais encore une enfant... Allons, Thalès, balancez-moi, mais pas trop fort!... Si votre père vient, marmouset, nous renverserons sur vous, pour vous cacher, l'écaille de la grande tortue qui est dans mon cabinet d'étude. On vous mettra un bonnet noir et des gants, et vous serez ainsi une bonne tortue, une tortue des plus authentiques.
—Je suis trop grand pour tenir sous l'écaille, repartit Thalès.
—Oui, vous êtes un peu plus grand que les Pygmées, les habitants de Lilliput et la géante Rézinka, dont je vous ai souvent parlé. Elle va dans un petit carrosse, attelé de quatre scarabées. Une fois, en m'éventant trop fort, je l'ai lancée hors de la chambre: heureusement, elle s'est prise dans une toile d'araignée et a pu redescendre le long du fil. L'année dernière, un soldat de plomb l'a demandée en mariage; mais elle était frileuse, et lui redoutait le feu. Une autre fois, je l'ai cherchée pendant deux heures: elle dormait dans un bateau de papier gris, au beau milieu d'un verre à bière... Vous êtes un peu plus gros qu'elle, mais n'en concevez pas d'orgueil... Là! c'est bien, monsieur, c'est assez!... Et maintenant, mettez-vous là, et jouez sans faire de bruit, jusqu'au moment où vous irez goûter avec les autres.
Elle passait comme un oiseau, toute noire et aérienne sur le gouffre éclatant du couchant; et l'ombre oblique de son vol s'allongeait démesurément, parmi les champs de chrysanthèmes jaunes. Un sphinx de marbre solitaire les gardait, du haut de son piédestal.
—Mais, dit l'enfant, comment jouerai-je, si je suis seul?
—Eh bien, jouez à la boutique, petit singe!... Tu tiens toi-même la boutique, puis tu arrives et tu te demandes: Monsieur, combien coûte cette pomme?—Oh! mais, tu dis, monsieur, ce n'est pas une pomme, allez vous acheter des lunettes; c'est ma femme malade que je soigne. Elle n'a pas de bras ni de jambes: il ne lui reste que les deux joues, voyez-vous. L'une est rouge et l'autre est jaune, parce qu'elle a une ébullition du sang d'un côté, et la jaunisse de l'autre... Voilà comment on joue, quand on est seul!
Mais une rumeur, des exclamations arrivaient du petit palais, par-dessus la voix de la princesse. Des portes claquèrent, et soudain l'abbé Lancelot, en émoi, déboucha du vestibule. Ses joues étaient plus colorées encore que d'ordinaire, et il avait ses souliers à boucles d'argent. Derrière lui, parut un laquais, à la casaque verte et gris de lin, qui était la livrée de Josine; et cet homme, hâtivement, en continuant de donner des ordres, emportait, par le corridor, au bout de ses bras étendus, de grandes Figures de sucre peint.
—Ah! mon Dieu! s'écria la princesse, qui dans son vol, tout enivrée de turbulence et de plaisir, lança en l'air mutinement sa légère mule de satin, ils viennent, ils viennent, les voilà!
On entendit un bruit de flûtes, et, au fond de l'allée de cyprès qui aboutissait à la Casa d'Oro, le Grand-Duc aperçut un groupe d'enfants et de femmes, aux vêtements bariolés. Avec des rires et des cris, elles poussaient, à force de bourrades, un âne enharnaché de grelots, que talonnaient trois ou quatre bambins, assis dessus à califourchon. Quelques-unes marchaient, tout en filant leur quenouille à cercle de cuivre, sveltes et sans ployer le front sous les pesants berceaux jaunes ou verts qu'elles y portaient en équilibre, et dans lesquels dormait un maillot. Deux enfants, joueurs de chalumeau, menaient, au bout d'une laisse de cuir, des oursons levés sur leurs pieds de derrière, et qui s'avançaient d'un pas dandinant.
—Je donne le bonjour à monseigneur Floris, dit l'abbé en approchant. Eh bien, Votre Altesse sait la nouvelle?
—Quelle nouvelle? dit le Grand-Duc.
—Allons, vous la savez, Monseigneur... Je vois la princesse qui rit et qui me fait des signes... Ha, ha, ha, ce fou de Giano! J'étais bien sûr qu'il tomberait ainsi sur nous, un jour ou l'autre.
—Que voulez-vous dire? demanda Floris.
—Quoi! répliqua le bon abbé voluptueusement, se pourrait-il que Votre Altesse ignorât que Giano est arrivé hier?... Il campe à Zlagora avec les Bohémiens. Il est venu de Zara avec eux... C'est la chose la plus étonnante!
—Ah! pourquoi l'avez-vous dit, messer? exclama la folle Josine... Moi qui me réjouissais par avance de les mettre tous deux aux prises... Oui, oui! Giano est arrivé; c'était là ma surprise... ha! ha! ha!... Au reste, il ne fait que passer; il repart dès demain pour Cattaro... Il veut aider les Zingari à manger, jusqu'à la dernière, leurs poules volées... Et tenez, le voilà, ma parole!
Tout le cortège, à ce moment, débouchait dans le rond-point des Termes, parmi les rires et les acclamations... Alors, un homme se détacha de cette foule, et, en manière de salut, il agitait un bouquet de roses. Puis, reconnaissant la princesse, Giano vint à elle, en pressant le pas, tandis que Floris l'observait. Un continuel sourire relevait sa moustache, où se jouaient des reflets roux; ses yeux brillaient d'une gaieté bouffonne et même un peu féroce; et il avait dans toute sa personne quelque chose d'attirant, de léger, de cruel.
—Voici, dit-il en tombant à genoux devant Josine qui descendait les degrés, la belle nymphe qui s'avance, le trésor de Sabioneira. Voyez, voyez comment sont faits les anges du paradis.
Et il s'écria:
O Dea, o Nimpha, o Stella marina! O e'n umil donna, belta divina!
—Merci, Giano, répondit Josine, souriante. Parle, fais danser, je te prie, quelques étoiles encore, en mon honneur.
Mais le fantasque personnage avait avisé messer Pistolese:
—Ah! te voilà, mon bon sior Pantalon de la Zuecca! Quoi de nouveau à Zemenico? Tonina fait-elle toujours de ces divins macaronis?... Bonjour, l'abbé!... Et qui es-tu, toi, petit pou de mer?... Hé! c'est le fils de Stepany!
—Toujours le même! dit le bon abbé.
—Ah! le paillard! toujours, toujours! dit Pistolese.
—Et miss Ira, en Australie? reprit Giano, en revenant à la princesse.
—Oh! ne m'en parle pas! s'écria Josine. Il me semble que je la revois, avec ses gestes anguleux. Elle était née d'un cœur de chêne: elle était naturellement en bois! La vestale de la syntaxe!... Te souviens-tu? Elle fixait sur moi des regards grammaticaux; elle guettait les solécismes sur mes lèvres!
Le sculpteur se mit à rire, et, se plaçant en face de Josine:
—Comme tu as grandi! fit-il... Te voilà belle et charmante, au delà de toute expression. Tu as ce port majestueux dont les poètes font tant de cas, et qu'ils attribuent à leurs déesses. En vérité, je ne sais plus si j'ose encore te tutoyer... Ainsi donc, madame Isabelle, avec la merveilleuse aveugle, la princesse Tatiana, sont justement absentes aujourd'hui!
—Elles sont allées, répondit Josine, au couvent de Sant'Orsola.
—Je sais, je sais... Elles célèbrent l'anniversaire de Mme Maria-Pia... Oui, cela fait six mois qu'elle est morte... Comme ce coquin de temps passe!... La pauvre dame m'avait tenu dans l'espérance d'une pension. Je me flatte que son fils Floris s'en souviendra... Que dit-on de ce nouveau Grand-Duc?
—Ma foi, on le voit rarement, repartit la malicieuse princesse. Il passe ses journées à battre les champs; il paraît quelque peu sauvage... Mais, d'abord, Giano, que je te présente le nouveau maître de chapelle,—et, du geste, elle montrait Floris;—un ami de mein Herr Wilibald, et qui le remplace pendant son absence.
Le sculpteur salua fort légèrement le maître de chant supposé:
—Votre serviteur, messer... Et ce bon Wilibald est toujours à Cassel? Il s'entendait parfaitement à déboucher les flacons de raki.
Puis, avant que Floris étonné eût ouvert la bouche pour répondre:
—Sauvage! sauvage! dis-tu... Parbleu, il a hérité ça de son père, que l'on prétend aussi le mien. Le seigneur Fédor Paulovitch est un homme morose; en tout un an, il ne se découvre pas, pour sourire, le coin d'une dent!... Quelqu'un l'a-t-il vu ces temps derniers? Que file la vieille araignée? Quelle ruse? quelle ruse?... Hein! Toujours au fond de son trou, toujours avare, inquiet, soupçonneux! Le nouveau Grand-Duc s'entendra merveilleusement avec lui... A eux deux, ils font bien la paire!
—Giano... Giano, ne dites pas ça! s'écria le bon abbé Lancelot.
—Ah! je le connais bien, par saint Cosimo! répliqua le sculpteur avec feu... Il a fait d'étranges métiers, avant qu'on l'eût retrouvé... Allez, allez! il a couru le monde... Il vendait de l'orviétan, des drogues... Il a suivi un cirque, par amour... Oh! il a fait plus d'un métier, même plus de vingt, mon noble frère!... Si j'en suis bien certain, dites-vous?... Bon! puisque la chose est publique!... Il suivait le cirque Perseo... Il y avait là une écuyère... Ha, ha, ha! Le gaillard lui parlait de choses tout autres que celles que vendent les apothicaires... C'est ainsi qu'il s'en vint à Paris, où on le nomma général... Un vrai démon incarné, Madonna... Il est l'homme, en propre personne, qui mit le feu au palais célèbre des Tuileries... Apprenez-le, si vous l'ignorez!
Le Grand-Duc avait fait quelques pas, et en s'adressant à Giano:
—Je ne veux pas prolonger, dit-il, ce badinage, qui n'a déjà que trop duré... Vous avez, messer, en face de vous, ce Floris que vous prétendez connaître, et dont vous faites un tel panégyrique!
La petite princesse battit des mains:
—Ah! la bonne plaisanterie!... Pour cette fois, tu es attrapé... Allons, ose jurer que non!
—Parbleu, fit le sculpteur, au premier coup d'œil, j'avais reconnu Son Altesse, et Giano éclata de rire... Ai-je les yeux d'une taupe à la face, ou ceux d'un idiot à l'esprit? J'aurais démêlé entre cent mille cet illustrissime seigneur. On lit, en effet, sur son visage, à livre ouvert, quelle est sa mère. Mais voyant qu'il entendait garder l'incognito, était-ce à moi de le déceler? Devais-je lui faire pareille injure?... Si donc j'ai tenu ce langage, c'était pour le porter à se découvrir, dans la passion où j'étais de lui offrir plus tôt mes humbles respects, comme je le fais en ce moment... Prospérité et longue vie à Son Altesse!... Ha, ha, ha! Monseigneur, un maître de musique!... Des maîtres de musique tels, il n'est que des impératrices ou des déesses qui les pourraient payer de leurs leçons!
—C'est bon, c'est bon!... Une autre fois, reprit Josine, tu regarderas mieux, Gianetto, les gens auxquels on te présente! Va! mon beau cousin n'est pas rancunier... Il te pardonne pour les louanges que tu m'as décernées, à moi... Mais, voyons, ma foi, il est grand temps que je m'occupe de mes hôtes!
Les Zingari formaient alors un large demi-cercle autour du perron. Les femmes allongeaient la tête, silencieuses et tâchant de saisir ces vagues discours en langue inconnue; et grimpés jusque sur les arbres, les enfants riaient à chaque instant, en entendant rire Josine. Elle vint aux femmes, et les saluant:
—Bienvenues, mes colombes, bienvenues toutes, dit-elle en esclavon... Bonjour, toi, je te reconnais, ma commère, mais tu n'avais pas ce petit pacha, l'année d'avant... Et vous, marmotte, avec votre grand handjar, voulez-vous donc massacrer les Turcs, comme dans la ballade d'Émin-Aga?... Tout beau, tout beau, seigneur hospodar! poursuivit-elle, et debout devant l'un des ours, Josine caressait sa joue muselée... Allons, en attendant que nous assistions tantôt à sa danse, n'est-ce pas, beau cousin Floris? on va conduire ses nobles maîtres à la collation qui les attend... Thalès, accompagnez Jacinto... Il y a aussi pour nous, messieurs, un petit goûter, servi près d'ici.
Elle prit le bras du Grand-Duc, et tous la suivirent en silence dans une épaisse allée de charmille, où les feuilles sèches bruissaient sous les pieds. Par moments, la petite princesse se détournait pour sourire à Giano, malicieusement:
—Et comment va donc, reprit-elle, ton maître et ami, le vieux Manfredi, dont tu nous faisais tant de récits?... Il était peintre, il avait onze enfants, et pas un n'était ressemblant... Ah! c'est fâcheux! lui dit l'empereur d'Autriche, qui était venu dans son atelier... Non, c'est un autre, voyons... Ma foi, je ne sais plus le conte!... Mais toi, pourquoi passes-tu sans t'arrêter? Qu'as-tu à faire à Castelnuovo et aux bouches de Cattaro?
—Voici l'histoire, repartit le sculpteur. Sache qu'un matin, à Zara, comme j'arrangeais l'un de mes ciseaux, il m'était sauté dans l'œil droit une paillette d'acier... Je souffrais de cuisantes douleurs et pensais déjà demeurer borgne, quand Slatia, la Zingara, la fille du vieux Tomko, que tu connais, m'a guéri, en me faisant couler dans l'œil le sang d'un pigeonneau vivant. La paillette est sortie le lendemain, et je me trouve maintenant avec une meilleure vue qu'auparavant. J'ai donc ciselé un œil d'or, pour remercier la très sainte Vierge de ma bienheureuse guérison, et m'en vais le présenter moi-même à l'autel de Notre-Dame de Cattaro.
—Et cette Slatia est jolie, dis-moi? répliqua Josine en riant... Là, là, nous voici arrivés.
Ils se trouvaient devant un petit pavillon, que surmontait un clocheton à la chinoise, plein de vases et de sonnettes. Deux dragons de marbre, jaune et vert, tenant sous leur patte une boule d'or, flanquaient les marches du perron; et des paons blancs, à queue traînante, qui picoraient à travers la cour, s'arrêtèrent et, se rengorgeant, poussèrent leur clameur discordante. C'était là ce qu'on appelait la Ménagerie, sorte de maison de porcelaine, isolée dans un recoin du parc.
—Il est pourtant fâcheux, princesse, dit l'abbé Lancelot, tandis qu'un valet ouvrait la grille, que nous n'ayons pas pu monter un instant dans votre cabinet d'étude, pour faire voir à messer Giano vos progrès en langue latine... Vous savez, comme hier, princesse, en ouvrant un Virgile au hasard:
Tum vero infelix fatis exterrita Dido Mortem orat; tædet cœli convexa tueri.
—Bah! repartit Josine en riant, j'aurais traduit Dido par «dis donc», et mortem orat par «la mort aux rats»... Je vous aurais fait peu d'honneur, messer... Voyez-vous, je ne puis souffrir cette Didon... Parce qu'elle perdait son pleurard d'Énée, son pieux Énée, suivi du fidèle Achate!... Le beau malheur de perdre un homme!
—Allons, dit l'abbé, vous parlez là de choses que vous ne connaissez pas, petite fille!
—Moi! s'écria la folle enfant, en éclatant de rire. Pour qui me prenez-vous, messer? Mais j'ai déjà eu plus de vingt passions et de si cruelles peines de cœur qu'on en ferait tout un recueil de romances! Rien que dans ces dix derniers mois... Ah! vous voilà béants et tout avides de surprendre les secrets d'une pauvre fille... Par ma foi, cherchez, cherchez, cherchez!
Et elle se mit à chanter:
Comment reconnaître votre amoureux D'un autre homme? A son chapeau de coquillages, à son bâton, A ses sandales.
Le souper de la veille des Rois fut des plus joyeux au palais. Tatiana et Isabelle, avant que le gâteau fût tiré, voulurent y mettre elles-mêmes la fève, qu'elles destinaient à Josine; et elles se trouvaient dans les offices, lorsque Sander entra tout effarouché, disant qu'il fallait que la réponse du Tsar fût arrivée; qu'un courrier de Slano venait d'apporter, à l'instant même, une lettre au grand-duc Floris, de qui les yeux avaient rougi en la lisant: qu'aussitôt il était sorti de table, en compagnie de ser Mamula, et qu'après avoir commandé qu'on allât chercher le docteur Ulm, chez Stepany où il dînait, Monseigneur s'était rendu en hâte dans l'appartement du baron.
Tatiana trouva Floris qui marchait à grands pas, le long d'un couloir gris et nu, éclairé d'une seule bougie. Il renvoya Sander d'un signe, et à sa sœur, tout aussitôt:
—Eh bien, vous devinez la chose?... Il me paye de belles phrases, de paroles... Après mes trois lettres, ha, ha, ha! il me renvoie enfin à mon père!... J'en suis juste au même point qu'avant.
Et, déployant un grand papier:
—Très cher cousin, lut-il, je n'ai jamais douté des sentiments élevés de votre cœur, et serais bien aise, en raison de l'affection que je portais à votre mère, de vous donner satisfaction... Pourquoi ne le fait-il pas, alors, lui qui signe le moindre chiffon: Empereur et autocrate de toutes les Russies?... Mais vous devez comprendre aussi les sérieux motifs qui m'interdisent de prendre aucune décision, avant que mon oncle, le grand-duc Fédor, m'ait fait connaître qu'il approuve mes intentions à votre égard... Quels motifs? morbleu! quels motifs? Il se garde bien d'en donner un seul! Aussitôt donc que Son Altesse Impériale m'aura écrit à ce sujet, vous pouvez compter, etc... Bref, je dois supplier mon père! Celui dont je suis la victime, c'est à lui que l'on me renvoie, et l'on met la réparation dans les mains mêmes qui ont fait le préjudice... Heureusement que j'ai de quoi forcer le Grand-Duc à m'écouter.
—Que voulez-vous dire, Floris?
—Ha, ha, ha! Mamula et moi, nous avons fait de belles découvertes!... Oui, Tatiana, j'ai enfin compris pourquoi il m'imposait ce mariage, pourquoi il mettait à ce prix ma reconnaissance par lui!
Il se tut, car le docteur Ulm venait d'entrer, et s'écriait, en tirant à Floris la plus riante révérence:
—Désolé de vous avoir fait attendre, Monseigneur... Ah! princesse, tous mes respects!... Est-ce que Sa Grâce daignerait assister à notre conférence?
—Oui, dit Floris; venez, Tatiana... Vous allez tout apprendre, ma sœur.
Alors, le docteur, en s'inclinant, leur ouvrit une porte étroite, et descendant plusieurs degrés, ils pénétrèrent dans un cabinet plein de doguins et de chiennes couchantes, qui se mirent à aboyer. C'était un réduit bas et voûté, assez petit, et qui avait deux fenêtres sur un bassin d'eau, avec des armoires et quelques sièges. Le baron Mamula parut, portant une lampe, jeta dehors les chiens par le cou; puis, après avoir salué la princesse qui s'était assise, il s'en alla parler à Floris, tous deux le nez à la muraille, où ils tinrent assez longtemps des propos bas, avec animation, comme gens qui s'exhortent et prennent leur parti. Ensuite, le Grand-Duc s'assit devant la table à tapis d'écarlate, et les deux hommes se placèrent à ses côtés.
—Monsieur Ulm, dit Floris, bien que j'aie avancé l'heure de notre rendez-vous, c'est ce soir même, vous le savez, que vous deviez me rendre enfin la réponse du grand-duc Fédor... Parlez, apportez-vous de sa part quelque proposition nouvelle?
—Son Altesse, répondit le docteur, réclame un délai suffisant pour arrêter ses comptes à loisir.
—Plus de délai! s'écria Floris... Non, sur ma vie! plus un seul jour, plus une heure!... Donc, voici la situation. Non content d'avoir envahi la fortune de la Grande-Duchesse, notre mère, mais là-dessus il s'est mis à couvert par des signatures extorquées, le Grand-Duc a disposé par surcroît,—écoutez bien ceci, Tatiana,—de plus de deux millions de biens appartenant à sa pupille Isabelle, ma femme bien-aimée. Monsieur Ulm nous conteste, je crois, une centaine de mille francs douteux, pas davantage: il avoue le reste du déficit. Or, le grand-duc Fédor, pour en répondre, n'a plus rien que des biens inaliénables des domaines de la couronne.
Le docteur répliqua d'un ton doux:
—J'ai fait part de ces difficultés à Sa Grâce, madame Isabelle... Elle abandonne de bon cœur, m'a-t-elle assuré, tout ce dont le Grand-Duc, son tuteur, a pu disposer sur ses biens.
—Qui vient se mettre entre moi et ma femme? exclama Floris... La Grande-Duchesse ne fera que ce que je veux qu'elle fasse, ce qu'il est convenable qu'elle fasse!... Maintenant, monsieur Ulm, écoutez-moi bien... Je pourrais m'exhaler en paroles, rappeler tout ce que j'ai souffert des injustices de mon père; mais je me suis juré d'être patient... Voici donc mes propositions... Si le grand-duc Fédor veut mettre un terme à la haine dont il me poursuit, et me traiter, non plus en ennemi, mais en père, j'aurai pour lui la déférence d'un fils... Qu'il écrive une lettre à l'Empereur, qu'il réclame pour moi le grade auquel ma naissance me donne droit, et je jure que, le jour même de mon départ pour Saint-Pétersbourg, je lui donne le quitus de ses comptes... Dites cela à mon père, monsieur Ulm, et rapportez-moi sa réponse... Mais s'il persiste dans son refus, c'est aux juges que j'aurai recours pour rechercher ces deux millions disparus... Sur ce, partez, et, ne l'oubliez pas, j'attends une prompte réponse... Demain, oui, demain, avant midi... Tous les états sont-ils dressés, Mamula? Les avez-vous remis à M. Ulm?
—Je m'en vais presser l'écrivain, répondit le baron, qui se leva. Si le docteur veut bien m'accompagner, ce sera l'affaire d'un instant.
—Bien, j'irai avec vous, dit Floris... Oh! je tiens à ne pas laisser l'ombre d'un prétexte à mon père... Attendez-moi ici, Tatiana... Voyons, ne rêvez pas ainsi! Agir autrement que j'ai fait, en vérité, ç'eût été se montrer puérilement débonnaire. Le marché est-il donc si mauvais? Deux millions pour une signature!... Quand je serai à bord du navire qui m'emmènera d'ici, je jurerai à notre père, s'il le veut, une tendresse, un respect infinis... Jusque-là, je profiterai des avantages que j'ai sur lui... Allons, je suis à vous, messieurs!
L'aveugle resta seule dans la chambre. Elle baissait le front; l'un de ses bras pendait au long de son corps; elle soupirait, accablée. Les rayons de la lampe immobile, en l'éclairant confusément, redoublaient sa pâleur au milieu de l'ombre; parfois, un frisson de lumière courait sur sa robe de velours noir, déchiquetée de damas violet, avec des rosaces de perles, et fourrée de martre zibeline... Puis, se levant à pas hésitants, Tatiana vint ouvrir la fenêtre, et elle baignait sa face brûlante dans l'air humide de la nuit.
—Le crime le plus bas, dit-elle, en se parlant à elle-même... Oh! celui qu'on méprise entre tous... Lui, notre père, un fils d'empereur!... Honneur, orgueil, respect filial, que tout tombe maintenant en ruine!... Ah! jamais je n'oserai plus affronter les regards d'Isabelle... Ainsi, notre maison se sera enrichie par une spoliation honteuse! Nous aurons détenu le bien qu'on nous avait confié pour le garder... Restituer!... oui... c'est le seul moyen... Mais notre père n'a plus rien. Cette moitié de Sabioneira, qui forme à présent tout son domaine, est grevée de dettes, je le sais, jusqu'au maximum de sa valeur. Ses prodigalités ont englouti le présent, l'avenir même... Que faire donc?... Se résigner?... S'excuser près d'Isabelle?... N'y plus songer, cacher, enfouir cet or dans les fondements de notre maison?... Non, jamais, jamais! C'est impossible! La faute et l'injustice des pères infectent aussi les enfants... Qui oserait se dire innocent, quand celui dont il tient la vie est coupable?... Mais si je restitue moi-même, Isabelle refusera, obstinément, de rien accepter... Il vaudrait mieux que le Grand-Duc... Ah! c'est vous, monsieur Ulm, reprit-elle, en entendant ouvrir la porte... Il faut que je parle à mon père... Je vous prie de me mener à lui!
—Le grand-duc Fédor sera heureux, dit le docteur, à travers son étonnement. Si c'était chose, toutefois, que je pusse lui transmettre...
—Non, il faut que je lui parle moi-même, sur-le-champ... Partons, partons, partons, monsieur Ulm.
Deux heures après, le docteur attendait encore le grand-duc Fédor, dans une salle contiguë au cabinet où Son Altesse avait reçu Tatiana. A demi couché sur un sofa, il tendait l'oreille, par moments, en se chauffant le bout des doigts à un brasero de noyaux de prunes; puis, il se remettait à tirer force bouffées de son narghileh. Un grand luminaire de cuivre éclairait la galerie paisible, les piliers, les miroirs, les tapis, les divans de brocart et d'argent, avec les boules de cristal qui sortaient de chacun des caissons de la voûte en gâteau d'abeilles, tandis que les murailles peintes étalaient, sous la jaune lumière, des nudités, des jouissances, les figures les plus impudiques, d'un éclat de couleurs surprenant.
Mais un grand bruit tout à coup retentit; on entendit des voix s'éloigner, et au bout de quelques instants, le vieux Fédor, habillé de blanc, parut à l'une des portes, en se retournant pour donner des ordres à des serviteurs qu'on ne voyait pas:
—Qu'on délie Réfia! dit-il... Bah! je puis bien lui faire grâce des dix coups qui lui restaient à recevoir... Je suis gai, vois-tu, Ulm, je suis gai!
Il éclata d'un rire bas, et où il y avait quelque chose de menaçant et de terrible: puis, il se mit à marcher à grands pas, dans un emportement de haine et de triomphe frénétiques; et il jetait par lambeaux, en haletant:
—Bonne Tatiana, je t'aime!... Elle est venue en aide à son vieux père, à son pauvre père!... Ce Floris, ha, ha, ha! je le tiens sous mes pieds!... Tu es un maladroit, docteur... Tu devais l'empaumer, le conduire par le nez, et c'est lui qui se jouait de toi, au contraire... Ah! tu te creusais la cervelle... A moi, vois-tu, cela ne m'a coûté que quelques larmes... Oh! je veux l'entendre m'implorer... Je lui marcherai sur le ventre!
—Allons, dit Ulm, vous oubliez qu'il peut beaucoup contre Votre Altesse.
—Non, plus rien, plus rien, plus rien, plus rien!... Ah çà! es-tu stupide, docteur? Je te dis qu'il est pris, qu'il est à ma merci... Oh! je ne l'aimais guère avant, mais depuis qu'il m'a menacé!... Il affectait de m'appeler son père... Lui, mon fils! Un beau crapaud, ma foi, qu'on m'avait donné là, pour fils!... Un vagabond, un fusilleur qu'on est allé chercher dans les bagnes de France!... Un orgueilleux qui se croit mon égal!... Comme il parlait avec emphase de ses droits, te souviens-tu?... Le diable confonde toutes les femmes!... Parce que la Grande-Duchesse est allée se jeter aux pieds du Tsar... Il a eu peu d'égard pour moi, qui suis le frère de son père!
Ulm approuva, hochant la tête:
—Je l'ai dit alors à Votre Altesse... Elle aurait dû écrire à son neveu, s'opposer à la reconnaissance.
—Non, il n'y avait pas de remède... Alexandre avait donné sa parole à la Grande-Duchesse... Vois-tu, tout disparaît, tout s'écroule... Un esprit de vertige entraîne le Tsar, depuis le jour fatal à la Russie de l'affranchissement des serfs... J'ai haï Nicolas, quand il vivait... je le hais encore. Oui! j'aurais mieux aimé être un moujik, un portefaix à touloupe graisseuse, que de vivre dans sa faveur!... Mais un tel successeur me contraint de le regretter... Ulm, la sainte Russie est morte; l'esprit de la Révolution nous envahit!... Si l'on eût retrouvé, du temps de Paul, mon glorieux père, un drôle tel que ce Floris, on l'eût jeté en Sibérie, dans quelque mine... Mais, du moins, j'empoisonnerai sa joie... Oui! je le torturerai avec art... Je le ferai pourrir ici, rongeant son frein!
—Que s'est-il donc passé? dit le docteur... Ne puis-je savoir?
—Je te dirai cela tout à l'heure... Demain matin, va chez Tatiana!... Ah! il va en crever de fureur... Il me semble voir sa figure... Va demain chez Tatiana... Oh! je veux avoir des témoins de sa déconvenue. J'en rirai un an!... Va chez Tatiana, docteur... Il y a des papiers à signer; dès le matin, tu les lui porteras!... Et l'après-midi, nous signons nous-même la fin de tous nos différends... Va chez Tatiana, docteur... Et n'oublie pas de convoquer le vénérable pope de Sgombro, ainsi que madame la supérieure du couvent de Sant'Orsola... J'ai en tête un tour excellent. Oh! je les prendrai tous pour dupes... Va chez Tatiana. C'est une bonne fille! Quelquefois je disais, vois-tu, qu'il n'y a jamais eu qu'un père heureux, en ce monde: le roi Philippe II, qui fit couper la tête à son fils... Mais je me trompais... Ha, ha, ha! Parfois, ils servent, les enfants servent!... Allons, allons, démène-toi, docteur... Il faut que tout soit prêt sans faute!
Le lendemain, dans la matinée, Floris reçut par un exprès une courte lettre du docteur Ulm. Le confident lui mandait, sans nuls détails, qu'il s'était acquitté de ses ordres, que toutes les difficultés étaient levées, et que S. A. le grand-duc Fédor lui donnerait audience, l'après-midi, ainsi qu'à José-Maria et à la princesse Tatiana, avec lesquels il voulait terminer les affaires de la succession de Mme Maria-Pia. Des billets d'avertissement pour se rendre à cette audience furent aussi portés, sans que Floris s'en doutât, aux principaux familiers du palais, de la part du grand-duc Fédor.
Floris partit bien avant l'heure marquée, afin de prendre en passant José-Maria. Au perron, il renvoya son carrosse, quoiqu'un grain de pluie menaçât, et voulut s'en aller à pied, par l'escalier Sant'Isidoro. Il ricanait, se parlait haut, joyeusement, en suivant les détours du rivage; ensuite, coupant sur la gauche, il traversa de spacieux vergers. Les arbres plantés à la ligne, amandiers, figuiers, pêchers, citronniers, emplissaient des carrés séparés; de grands réservoirs sans parapet, dont l'eau flottait à ras du sol, bordaient la route. Il contourna une colline semée de touffes de thym; et tout à coup, parmi des rocs, à mi-côte, Floris reconnut la maison de son frère. Elle était longue, basse, à fenêtres grillées, et complètement isolée, avait son regard sur la mer.
Le Grand-Duc monta le sentier pierreux, et arriva devant le porche. Les coteaux et le golfe, à perte de vue, tout était désert. Il poussa l'un des lourds vantaux constellés de clous, et pénétra dans une chambre basse, où se voyaient quatre ou cinq portes. Il frappa à l'une d'elles, au hasard... Une voix aussitôt répondit; et Floris, soulevant le loquet, se trouva devant l'archevêque.
—Bonjour, mon frère; on n'attend plus que vous, dit-il... Avez-vous appris les nouvelles?
—Le docteur Ulm m'a écrit quelques mots, répondit José-Maria... Quoi! est-il déjà temps?
—Je puis vous le dire, continua Floris, elles sont meilleures pour moi que lors de notre dernière entrevue... Alors, j'étais désespéré, sans ressources, et absolument à la merci du grand-duc Fédor. Mais aujourd'hui j'ai repris le dessus, et mon père a dû enfin consentir à ce que je réclamais de lui... Je partirai dans quinze jours pour la Russie.
—J'en suis heureux pour vous, mon frère, dit l'archevêque, puisque cela vous rend heureux.
Il se leva de l'escabeau où il lisait, devant une étroite tablette de bois noir, scellée au mur. Un bras de fer s'allongeait au-dessus, portant un mince flambeau de cire; les murailles étaient peintes à la chaux; et l'on apercevait dans une enfonçure, qu'un rideau de serge verte cachait à demi, de gros livres et des manuscrits empilés. Un petit rideau, tout pareil, à plis carrés et réguliers, pendait devant l'une des fenêtres grillées.