LE PIRE N'EST PAS TOUJOURS CERTAIN
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LIVRE PREMIER
Le mercredi 24 mai 1871, comme onze heures de nuit sonnaient, un homme qui portait une lanterne à la main suivait, à pas lents, un sentier désert, sur les hauteurs du Père-Lachaise. De là, on voit Paris tout entier.
Le ciel était extraordinaire. Une rougeur immense l'emplissait. Au-dessous, dans la confusion des toits, des flèches, des édifices, de grandes fournaises flambaient; mais l'incendie, combattu tout le jour par les soldats de l'armée de Versailles, avait, à ce moment, on ne sait quoi d'immobile. La canonnade se taisait; les deux partis harassés faisaient trêve; la ville, au loin, semblait déserte. Le feu, livide et comme sulfureux, glissait sur les coupoles en silence. Nulle lumière ne sortait de ces pâles gouffres de flamme, mais une obscurité rougeâtre qui laissait distinguer, de toutes parts, des solitudes affreuses et des ruines.
L'homme s'arrêta en tressaillant. Des clameurs, des vociférations s'entendaient vaguement, là-bas, dans la plaine semée de tombes, où les nuages enflammés réverbéraient une lueur sinistre. Inquiet, l'homme tendait l'oreille. Ensuite, il se remit en marche.
Les incendies se réveillaient sous les rafales du vent d'ouest, et d'autres, que l'on allumait, roulaient de larges fumées noirâtres qui s'entassaient au fond du ciel. De temps en temps, le feu, d'un bond, dressait comme un long bras de flamme, et le cimetière, dans un éclair, s'illuminait et s'éteignait, avec ses jardins ténébreux et ses centaines de stèles blanches. Mais, en bas, sur le boulevard, entre les rangées d'arbres immobiles, s'agitaient des masses obscures. Quatre canons passèrent au grand trot, puis des bataillons défilèrent. Une joie confuse naissait à l'aspect du vaste incendie. Il s'éleva une clameur de guerre; le profond Paris frissonna. On entendit des voix étranges, des appels, des clairons, des murmures, une universelle rumeur. En cet instant, la batterie du Père-Lachaise tira. La flamme déchirait les ténèbres: à chaque fois, la colline tremblait, et une batterie lointaine, dont l'éclair rouge s'apercevait du côté de l'Arc de triomphe, répondait, comme à temps égaux, coup pour coup, au-dessus de la ville.
Soudainement, près d'un if colossal, l'homme s'arrêta de nouveau:
—Ami! cria-t-il... Qui est là?
Il n'y eut point de réponse.
—Holà! qui fife? reprit-il, avec un nasillement de juif allemand.
Une sentinelle, vaguement visible, sous le reflet embrasé des nuées, répliqua du milieu du sentier:
—Non! c'est à vous de répondre!... Halte! Faites vous reconnaître!
—Ami, ami, ami! Fife la Commune!
—Le mot d'ordre?
—Roquette et otaches!
L'homme en vedette proféra un juron comme réponse, puis s'avança indolemment pour reconnaître le survenant. Il portait le mousqueton au dos, et de la tête aux pieds était habillé de rouge, selon la mode des garibaldiens.
—Ah! c'est toi, Chus, maudit voleur marchand! dit-il, en haussant les épaules. Tu viens encore ici, sans doute, trafiquer avec nos soldats et t'engraisser de leur butin, conquis au prix de leur sang!
—Allons, allons, allons, allons, répliqua l'autre, qui paraissait accoutumé à la burlesque emphase de son compagnon, fous aimez à rire, citoyen... Mais les hapits ne sont que tu fieux trap, et te l'archent comptant est te l'archent comptant. Che m'expose crantement pour fous oplicher. Che fais te pien maufais marchés afec fous et ces messieurs, fos camarates... Aussi, quand ch'ai appris en pas que l'on allait monter ici l'archefêque et les autres otaches que l'on a fusillés ce soir, che me suis tit: Chus, ces pons cheunes chens font te tétommacher cette fois, car les pelles paroles ne font pas les choux cras, et che ne suis pas riche, citoyen.
Le garibaldien éclata de rire:
—Tu arrives trop tôt à la curée, puant corbeau de cimetière! Les macchabées ne sont pas encore là... D'ailleurs, Ferré, à la prison, leur aura fait barboter les poches... Ne faut-il pas, reprit-il en s'animant, que les enfants perdus aient leur pâture?... Allons donc! que les obus pleuvent et que le pétrole ruisselle! Le prolétaire s'en moque bien!
Et tout de suite il entonna sur l'air de la Marseillaise:
Allons, enfant des barricades, Il est temps, secoue l'oppresseur, Avec gloire, laisse ta mansarde, Du rouge arbore la couleur!
Mais derrière les tombeaux et les chapelles funéraires, un feu de peloton retentit; de la fumée monta dans l'air. Ensuite, on entendit deux coups secs, l'un après l'autre. L'homme rouge et son compagnon avaient tressailli.
—Gott im Himmel! marmotta Chus. On churerait quelqu'un qu'on fusille!
Le garibaldien, à demi ivre, se raffermissait sur ses pieds.
—Que les couards crèvent comme des chiens! fit-il avec exaltation. Qu'on nous donne des rois pour les mettre en cage!... N'ai-je pas mon bon revolver de la bataille de Dijon?... Bah! j'en ai vu bien d'autres!
Il se précipita, saisi d'une sorte de frénésie, et disparut parmi les tombes, tandis que le fripier se remettait en marche, à pas lourds, dans le sentier plein d'une boue épaisse. De grosses gouttes, autour de lui, s'écrasaient sur les ifs et les marbres, et tombant de ce ciel embrasé, l'on s'étonnait de leur fraîcheur. Mais une averse, tout à coup, vint battre le vieux cimetière: les gazons noirs, les arbres frémissaient; la pluie, blêmie par l'incendie, dans les hautes régions du ciel, faisait, en frappant les tombeaux, un long et affreux murmure; l'ondée roulait en ruisseaux limoneux, aux pentes roides des chemins. Elle cessa subitement; le terrain remonta, s'élargit; et stupéfait, le fripier s'arrêta.
Devant lui, au milieu d'une prairie déserte, plantée çà et là de quelques croix, un petit feu livide vacillait. La lueur pâle en éclairait un fédéré couché qui dormait, et une vieille femme accroupie, à dix pas d'un cippe isolé. Devant elle, on apercevait une mauvaise table à tréteaux, chargée de brocs et de verres. Rien ne bougeait; le feu dardant de longs jets de gaz bleuissait l'herbe chargée de pluie. Un chien maigre, couché à l'écart, et qui tenait un crâne entre ses pattes, releva le museau quand Chus s'avança, et il poussait de sourds grondements. A ce moment, la vieille se dressa, et le survenant la reconnut:
—Ah! c'est fous, matame Éloi! dit-il... Ponsoir, ponsoir, ma foisine, ou plutôt ponchour, n'est-ce pas?
La cantinière mit un doigt sur ses lèvres. Elle était rouge, entassée, énorme, le bras charnu comme une cuisse ordinaire.
—Doucement, doucement! dit-elle... Pauvre mignon!... Il dort là comme un enfant Jésus... Ah! bonsoir, mon bon monsieur Chus!... J'avais peur que ce ne fût encore un de ces maudits garnements... Les vauriens!... les insolents! Mais je leur ai bien rivé leur clou!... Honte à vous! je leur ai dit. Je ne suis pas une de vos guenipes... Je servais à Sébastopol, cantinière au Ier zouaves, et j'avais vu mourir plus de quinze cents gradés, du canon ou du choléra, avant que vous salissiez seulement vos langes!... Voilà ce que je leur ai dit... Car moi, vous savez bien, monsieur Chus, comme garde de femmes en couche, appelée la nuit et le jour dans les maisons les plus respectables, avec les clefs de tout qu'on me donne, la confiance, les égards, j'aimerais autant voir un crapaud, ma parole! qu'un vaurien et un insolent!
—Allons, répondit Chus, prenez patience! Que fous est-il tonc arrifé?... Il faut prentre patience; matame Éloi... Si tous les fous ne manchaient pas te pain, le plé serait à pon marché.
—Bien dit, bien dit! Vous avez dit le mot!... Si tous les fous ne mangeaient pas de pain... Vrai! c'est ça que j'aurais dû leur dire... Voulaient-ils pas fusiller un pauvre homme, ici, en face de ma cantine?... Et ça devait être un brave homme, un homme respectable et instruit... Non, non, non! je leur dis, ne m'en parlez pas! Allez où vous voudrez, mais pas ici!... Il y avait là le tambour Rouget, la Pologne, Éloi et deux ou trois autres. Et toi, je dis à Éloi, grand lâche, tu permets au premier venu d'insulter ton épouse légitime... Un bon à rien, je dis, un gobelotteur, un feignant, et pas même républicain! Au reste, on sait ce que c'est, le particulier qui épouse la cantinière du régiment... Parfaitement, et avec honneur, qu'il me répond, mais ça n'est pas de la politique! A ce moment, voilà les coups qui partent... Vrai! les jambes m'en tremblent encore, et je dois être blanche comme un drap. Et tous, ils ne savaient que répéter: C'est un espion, mère Éloi, c'est un espion!... Lui, un espion!... Allons donc! Un brave homme, avec l'air si poli, si honnête, qu'on aurait eu envie de le caresser comme un toutou, ma parole d'honneur! comme un petit bichon de dame!
—Che fous crois, matame Éloi, dit Chus. Ces messieurs sont quelquefois pien sauvaches... Ah! ils ont fusillé un homme!... L'autre chour, en leur procantant, comme ch'offrais teux francs t'une fieille montre t'archent, ch'ai cru qu'ils allaient me téforer... Allons, che tis en plaisantant, collez-moi au mur tout te suite! Ma fortune sera faite!... Pien, pien! ils sont cheunes, ils s'amusent... Safez-fous quel était cet homme qu'ils ont fusillé? reprit-il.
—Vous n'étiez donc pas avec Just? dit la cantinière.
—Non, che ne fais que t'arrifer au Père-Lageaise.
La vieille haussa les épaules:
—Au Père-Lageaise! Ah! malheur! Est-il Dieu permis, grommela-t-elle, d'arranger le français comme ça!... Mais afin de vous dire chaque chose, c'est un pauvre homme qu'ils ont arrêté, soi-disant espion versaillais, devant la porte du cimetière. Paraît qu'il avait adressé des interrogatoires suspects à des citoyennes qui dépavaient: dans quel quartier Wrobleski commandait, si elles connaissaient le citoyen un tel, comme si l'on était espion, pour avoir dans Paris des amis qu'on s'informe!... Alors donc, les femmes ont couru sur lui; c'était le moment où nous arrivions, la Pologne, le tambour Rouget, le citoyen Pompon et quelques autres. Grâce! grâce! qu'il répétait en s'enfuyant... Ah! tu me demandes des grasses! je m'en vas t'en donner une maigre! lui répond une citoyenne, et pan, pan, pan! sur lui, avec son revolver... Ah! tu me demandes des grasses! je m'en vas t'en donner une maigre!... Là-dessus, nous avons pris l'homme et on l'a amené ici, où le vieux Just a fait son jugement, censément en justice du peuple, comme espion, au rond-point des Anglais... Le pauvre homme! Lui, un espion!... Pour sûr, de sa vie, de ses jours, il n'avait espionné une puce. Je n'ai jamais été pucelle, si cet homme-là était un espion!... Le vieux Just a fait un discours... Plus de sceptres, plus de couronnes! qu'il criait... Bon! que nous dit le citoyen Pompon, il restera toujours bien quelques couronnes de Vénus... Vous devriez avoir honte! je lui dis... Fi! fi! sur votre mauvais cœur... Et le pauvre homme qui répétait: Je ne suis pas Français; je me réclame de l'ambassadeur de mon pays... Sans compter que, rien qu'à son accent, ça s'entendait de quinze mètres, bien sûr!... Enfin, bref, ils l'ont condamné, et comme c'étaient la Pologne et Rouget qui l'avaient amené, on les a chargés, par honneur, de lui faire son exécution... Tas de manants, de malpolis! Tenez, seulement d'en parler, le sang me monte à la figure, monsieur Chus!
Le fripier secoua la tête d'un air pénétré. Ensuite, reprenant, après un silence:
—Mais, tites-moi, matame Éloi, ne sait-on pas qui était ce malheureux? Afait-il tes pichoux, une montre?
—Ah! les brigands!... Une montre, vous dites... Bah! que voulez-vous qu'il lui soit resté avec des grossiers, des garnements sans conscience comme ça? Tous pires que la bande à Vidocq!
—Il fautrait cepentant s'enquérir, repartit Chus... C'est en temantant qu'on parcourt le monte... Le paufre homme aura peut-être tes papiers pour étaplir son itentité.
—Ma foi, à votre idée! répondit la vieille. Ça se peut que vous ayez raison, monsieur Chus. Allons le visiter, si ça vous fait plaisir..... Oh! c'est facile, il n'est pas loin!
Et vivement, tandis que l'autre la suivait avec une torche, la cantinière alla lever, à quelques pas de là, un lambeau d'étoffe sanglante dont elle avait recouvert le cadavre. Le mort gisait, les bras en croix, sous le cippe de marbre isolé au pied duquel il était tombé; ses cheveux gris traînaient, épars, dans la boue et l'herbe mouillée, M. Chus bredouilla de vagues paroles, la grosse femme se signa, puis ils demeurèrent silencieux. A ce versant de la colline, l'incendie ne se voyait plus. Seules, les nuées embrasées laissaient tomber une clarté confuse sur le champ des tombeaux.
Subitement, M. Chus tressaillit:
—Seigneur tu ciel! murmura-t-il... Que feulent tire ces taplettes, tans sa main?
Il venait de poser sa torche contre l'urne qui couronnait le cippe. La flamme frappait son long nez busqué, sa barbe noire et drue, ses lourdes paupières.
—Quelles tablettes?... Voyons, montrez! fit Mme Éloi, tandis que le fripier se baissait.
C'était une vieille trousse de chirurgien, d'un maroquin usé et éraillé. Elle ne contenait ni lancettes ni scalpels, mais une liasse de papiers, cinq ou six lettres et des parchemins.
Le fripier déplia l'une de ces feuilles. Les deux côtés en étaient couverts d'une écriture singulière, et l'on voyait, au bas, des sceaux officiels de cire jaune, avec l'aigle à deux têtes.
—Oh! oh! tu russe! marmotta Chus.
Il examina plus attentivement les papiers tombés entre ses mains. Alors, il aperçut ces mots, tracés sur une page volante:
A QUI TROUVERA CECI
Renvoyez, je vous en conjure, les lettres et les autres documents à l'original du portrait, à Prague, en Bohême.
Renvoyez aussi le portrait. Une mère le destinait à son fils.
Ne vous souciez pas de la valeur du boîtier d'or. Mme la Grande-Duchesse donnera vingt fois pour récompense ce qu'un marchand en pourrait payer.
J'écris ces lignes en cas qu'il m'arrive malheur.
C'était tout: pas de signature.
—Renfoyez les lettres... Pien! dit Chus lentement... Renfoyez aussi le portrait... Quel portrait?... Che ne fois pas te portrait!
Mais, en palpant le maroquin, le fripier y sentit sous ses gros doigts un objet dur et de forme ronde, dans un compartiment caché.
Il fouilla cette poche et en tira une boîte d'or, du diamètre à peu près d'une montre et plate comme un écu.
Elle s'ouvrait à ressort.
Il l'ouvrit.
La boîte montra aux regards le portrait d'une jeune femme.
Elle était brune, le teint mat, les yeux profonds et lumineux. Un joyau de pierreries fermait son corsage de cour, brodé d'aigles à deux têtes, sans nombre, et elle portait dans les cheveux un diadème de brillants. On voyait, gravée sur le boîtier d'or qui faisait face à la peinture, une couronne impériale. Au-dessous, se lisaient ces mots:
Maria-Pia Grande-Duchesse de Russie 1844
—Encore une, reprit la cantinière, à qui les rentes n'ont rien coûté... Une belle femme, c'est certain!... Bah! bah! va ton chemin, la vieille! Toutes ces princesses peuvent bien se faire tirer leur portrait avec des aigles et des diamants dessus, mais il leur est plus difficile d'être la nuit, dans les cimetières, en compagnie des gens qu'on fusille...
Elle s'interrompit, les yeux béants, puis clappa de la langue et poussa une exclamation.
Le brocanteur, étonné, la regardait.
—Passez-moi le médaillon, dit-elle... Ah çà! est-ce que je deviens folle?... Passez-moi donc le médaillon, monsieur Chus!
Elle considérait alternativement le portrait qu'elle tenait en main et le soldat couché devant le feu. Ensuite, venant à cet homme, Mme Éloi le dévisagea.
Il était brun, avec le teint mat, et des cheveux bouclés et noirs. Sa tête reposait sur son bras ployé, que soutenait un bloc de marbre; ses armes gisaient auprès de lui. Il dormait tout enveloppé d'un large manteau militaire, s'agitant, balbutiant dans son rêve, et si écrasé de fatigue que la lumière ni le bruit des voix ne le tirait de son sommeil.
—Jésus m'entende! s'écria la vieille... Il y a là quelque mystère... Bien que sa figure soit d'un homme, il a cependant le visage d'une femme, et, bien qu'il ressemble à une femme, je vois, parbleu, que c'est un homme!... Pour l'amour de Dieu, débrouillez-moi ça!
—Que tites-fous? balbutia Chus.
—Ce que je dis? Ah bien! j'espère, c'est assez clair... Si l'on ne comprend pas le langage d'un pays, qu'est-ce que j'y puis, ma parole?... Un nez n'est pas plus pareil à un nez que ce jeune homme à la princesse qui est peinte sur le médaillon... Oh! j'ai encore de bons yeux... Son sexe d'homme mis de côté, on jurerait voir la princesse. C'est une chose bien étonnante... Deux gouttes d'eau, ma foi, deux moitiés de pomme!... C'est une chose surprenante... Tenez, voyez plutôt, monsieur Chus!
Et, lui présentant avec triomphe le portrait de la boîte d'or:
—Le nez, le front, les joues, tout pareil! poursuivit la cantinière, à voix basse. La bouche, la couleur des cheveux... On devrait payer pour voir ça. Si c'était joué sur le théâtre, on n'y voudrait pas croire, bien sûr... L'excellent cœur! A peine réveillé... Toutefois, minute! reprit-elle. Ça ne serait-il point lui faire offense? Car ce n'est guère le temps, dans ce moment ici, de ressembler à des princesses... Ça pourrait le fâcher, comprenez-vous? Il vaudra mieux ne rien lui dire.
—Sans toute, sans toute, répondit Chus. Quel est ce cheune homme? Le connaissez-fous?
La cantinière se mit à rire:
—Lui! si je le connais?... Ah bien! que le bon Dieu bénisse son bon cœur!... C'est le plus honnête jeune homme qui ait jamais fait la croix sur le pain... J'ai connu des ducs, des marquis, ajouta Mme Éloi, même des cent-gardes de Napoléon, et pas un n'avait si bonne tournure... Pauvre mignon!... Aussi doux qu'un agneau!... Une femme irait à travers les bombes et la mitraille, pour un si bon cœur.
—Pien! pien! pien! repartit le brocanteur. Mais te quel pataillon est-il? Par quel hasard se troufe-t-il ici?
La cantinière se récria:
—Comme vous me demandez ça! on dirait que votre chemise brûle... Est-ce que vous êtes si pressé? Je ne suis pas une Cosaque ou une Prussienne, entendez-vous! et je n'ai pas besoin de schlague pour répondre... Allons, c'est bon, c'est bon, monsieur Chus; je ne vous en veux pas, pour sûr!... Eh bien donc! on m'a dit son nom; mais, pour les noms, j'ai si mauvaise tête!... Enfin c'est lui, il y a quelque temps, qui a repris le fort d'Issy. Les Versaillais l'ont repris depuis; et, à partir de ce moment, voyez-vous, je n'ai plus eu bonne idée pour la Commune; mais, comme je vous le disais, c'est lui qui l'a repris. Et j'ai souvent été là-bas, du temps qu'il y commandait. Voilà qu'un jour, en plaisantant: Ah! madame Éloi, qu'il me dit, ils ne vous règlent pas leurs comptes, qu'il me dit,—et je sais pourquoi il me disait ça,—mais Thiers leur réglera le leur; et il fallait les voir tous rire. Présent! fait un obus qui arrive, et voilà quatre de mes lascars par terre... C'est le lendemain, par trahison, que nous avons reperdu Issy, et il s'en est allé servir avec son ami Wrobleski, à la Butte-aux-Cailles. Et même je ne l'avais pas revu depuis le matin de l'obus; car, tenez, je le disais encore hier à Éloi. Mais, ce soir, il est arrivé pour savoir si Montmartre était pris, à cause que le bruit en circule, et pour prévenir le vieux Just de tirer contre le pont d'Austerlitz, où les Versaillais ont des canonnières... Comme il m'a dit qu'il avait faim et que voilà deux nuits qu'il ne dormait pas: Tiens, mange, mon beau coq mignon, je lui ai dit, et une fois qu'il a eu mangé, il s'est endormi près du feu... Mais, attention, il se réveille!
En effet, le dormeur prononçait des paroles confuses; puis, il ouvrit les paupières et se dressa. Des gouttes de sueur lui tombaient du front, ses mains pâles tremblaient de fièvre. La cantinière s'avança vers lui.
—Allons, à merveille, fit-elle. J'allais tout justement vous réveiller, comme vous me l'aviez commandé.
—L'air est âpre, répondit le jeune homme. La rosée de la nuit m'a glacé... Ah! quelle heure est-il?
—Eh bien, il ne doit pas être fort loin de deux heures... Mais, ma foi, écoutez, monsieur. Tout beau garçon que vous êtes, je ne voudrais pas vous avoir pour camarade de lit, bien sûr!... Non, non! Ce n'est pas ça que je veux dire. Ce n'est pas ce que vous pouvez penser... Mais vous parlez, vous vous tournez, vous vous agitez, comme un cheval sous son collier, ma foi!... oui, comme un cheval qui regimbe.
L'homme, les yeux vaguement fixés à l'horizon, agrafait son lourd ceinturon. Il reprit, en secouant la tête:
—J'ai fait un rêve, madame Éloi, un rêve si horrible et si noir, que j'en frissonne encore, à présent.
—Un rêve! s'écria la cantinière... Oh! monsieur, racontez-le, je vous prie. J'aime tellement entendre les rêves!... Mon Dieu! mon Dieu! je pourrais rester des heures entières à en écouter... Oh! racontez-le, je vous prie.
—Eh bien soit! commença le jeune homme... Il me semblait que je marchais dans un grand cimetière, qui était semé d'os humains... Et, tout en marchant, je me disais: Pourquoi ma mère tarde-t-elle?
—L'excellent cœur! interrompit Mme Éloi... Mais je vais vous dire. La pauvre dame est peut-être malade... On a vu des choses pareilles... Oh! il y a des choses extraordinaires!
—Non! répliqua-t-il, je suis tout seul, sans famille; je n'ai jamais connu ma mère... Mais soudain, la terre a tremblé, et il me semblait pénétrer dans une sorte de caveau, où se trouvaient des cercueils découverts. Ces cercueils contenaient des cadavres, hideux, gonflés, demi-pourris, sur lesquels je voyais ramper des mouches. Et une voix invisible chuchotait: Voici ta mère! voici ta sœur! voici ta femme! voici ton père!... Alors, mes os se sont glacés et mes cheveux se hérissaient. Maintes fois, je m'efforçai de fuir, mais je sentais mes pieds cloués au sol: et mes regards plongeant, malgré moi, dans le caveau qui se reculait, y découvraient indéfiniment d'autres cadavres et d'autres cercueils. Puis, la terre se souleva lentement, de place en place, comme le dos d'une prairie sous l'effort souterrain des taupes. Ces éminences se multiplièrent, et jusqu'au bout de l'immense plaine, j'apercevais de tous côtés des fronts, des crânes, des faces blêmes qui perçaient la terre, plus frémissants, plus nombreux que les bulles sur les étangs, quand il pleut... Les squelettes surgissaient en foule; je les voyais s'évader hors des fosses, en s'aidant de leurs bras décharnés. Ils ricanaient, levaient au ciel des orbites vides, chancelaient sur leurs pieds d'ossements. L'air rougeâtre fumait autour d'eux; le sol bouillonnait comme de l'eau... Et tout à coup, il m'a semblé que les spectres m'apercevaient. Alors, ils ont poussé une clameur effroyable, et tout tremblant, je me suis réveillé.
—Seigneur Dieu, dit la cantinière, voilà un rêve... J'en ai la chair de poule, ma parole!... Tenez, sentez là, sur mon bras... C'est plus gros qu'une tête d'épingle.
Mais un obus passa en sifflant, au-dessus de la prairie déserte, et alla éclater cent mètres plus loin, dans les terrains de la fosse commune. La grosse femme leva la tête vers le ciel:
—Diantre de la prune! exclama-t-elle... Ah bien! est-ce qu'on nous joue des farces?... Ça nous vient-il de la lune, à présent?
—Montmartre est pris, Montmartre est pris! s'écria le jeune homme. Ils nous bombardent de là-haut! Wrobleski était bien informé... Madame Éloi, courez, dites à Just... Ils vont nous écraser de là, comme on écrase un loup, dans une fosse... Trahis! trahis! vendus à l'ennemi!... Nous sommes aussi morts que ceux qui sont là! poursuivit-il, en frappant la terre du pied... Qui commandait là-haut?... Allons, partons!
—Excusez! reprit Mme Éloi... Qu'est-ce que je dois dire à Just?
—Quoi? Que voudriez-vous lui dire?
—Je ne sais pas... Vous m'avez dit: Courez, dites à Just...
—Non, c'est inutile! répondit-il. Tout d'abord, je dois prévenir Wrobleski. L'un de ses hommes attend mon signal, posté dans la lanterne du Panthéon... Ah! nous sommes trahis, madame Éloi... Quelle duperie que l'espérance!... Allons, versez-moi un coup d'eau-de-vie!... Si Delescluze était un homme... Bah! nous sommes perdus, c'est certain... Versez, emplissez jusqu'au bord... Bonne femme, si tu pouvais réconforter de même notre cause et lui remettre du cœur au ventre!... Ils ont fusillé l'archevêque... Allons, partons!
—Oui! partons, partons fite! dit Chus. Foilà une ponne parole!
A ce moment, il leur parut qu'il s'élevait tout auprès d'eux une vague plainte, un gémissement. Mme Éloi resta béante, tandis que le fripier s'arrêtait.
—Jésus!... Qu'est-ce que c'est?
—On dirait un râle...
Tout faisait silence maintenant, et ils se regardaient l'un l'autre. La lanterne que haussait Chus projetait au loin, sur la prairie, de monstrueuses têtes noires et des ombres immobiles.
Le bruit s'éleva de nouveau, faible, bas, poignant comme un sanglot. Soudain, Mme Éloi s'écria:
—C'est lui, c'est l'homme! je parie... le pauvre homme, le fusillé!... Ah! miséricorde! Il n'est pas mort! Ils l'ont manqué, ils l'ont manqué, je parie ma tête qu'ils l'ont manqué!... Vite le falot, monsieur Chus... C'est ça... Ils l'ont manqué, le pauvre... Les bons à rien! les maladroits!... Tenez, mettons-le là.
Chus s'approcha, sa lanterne à la main. Mme Éloi, agenouillée, soulevait la tête du moribond. Tous trois faisaient cercle autour de lui.
—C'est pourtant malheureux, dit paisiblement le fripier, t'assister à tes choses pareilles... Le saint cantique a pien raison: Oh! que c'est une chose ponne et une chose agréaple que les frères temeurent unis ensemple! C'est comme cette huile exquise, répantue sur la tête, qui tescend sur la parpe t'Aaron et qui técoule sur le pord te ses fêtements!... Foyez-fous, matame Éloi. Un homme qui aime à tuer peut se régaler, quand il est soltat... Moi, ce n'est pas mon caractère!
—L'obus! l'obus! cria la cantinière. Gare! gare! gare! A plat ventre!
Une forme de flamme et de fer s'abattit, éclata et se dispersa au milieu d'un jet de tonnerre. Tous se relevèrent en silence.
—Dépêchons, reprit alors le jeune homme... Madame Éloi, vite, ôtez au blessé ces entraves. Humectez ses lèvres d'un peu d'eau.. Et toi, aide-nous, citoyen, au lieu de rester à claquer des dents... Hé quoi! tu as donc peur de mourir? Remue-toi, misérable lâche!... Vite! arrache avec moi ces longs pieux... Il nous faut transporter ce blessé dans un endroit moins exposé... Arrache-moi ces pieux, te dis-je!
Il fit, en les entre-croisant, une sorte de civière, sur laquelle il jeta son manteau. On plaça dessus le moribond, et les deux hommes, le portant, se mirent en marche.
Tant qu'ils furent dans cette plaine, les obus s'abattirent autour d'eux. Le fripier jetait de tous les côtés des yeux hagards, et à chaque moment paraissait près de s'évanouir. Ils arrivèrent ainsi à l'avenue des Anglais, et hors du tir, Chus respira. Une masse haute et ténébreuse se dressait au bout de l'allée. C'était le mausolée du maréchal Victor, duc de Bellune, vers lequel ils se dirigeaient. On distinguait les créneaux d'une tour, et un drapeau qui se gonflait au vent, sur son sommet.
Mais des fédérés en se hâtant, d'autres ensuite qui couraient, se jetèrent dans le chemin. On entendit des heurts de roues, et à la lueur d'un grand fanal rouge qu'un enfant balançait au bout d'une perche, quelques hommes armés débouchèrent d'un sentier montant et tortueux. Ils entouraient tumultueusement, en les poussant et les tirant, deux charrettes à bras, pleines de cadavres. Sous la lueur sombre du falot, on apercevait les corps pêle-mêle, des torses tout roides de sang, des tonsures, des bouches béantes. Derrière eux, hurlaient et ricanaient des soldats à mufle de tigre; d'autres, sur un cou long et grêle, balançaient une tête aplatie comme celle de la vipère. On voyait des fronts de taureaux, des profils de porcs, de boucs, de béliers, des faces barbues de singes qu'empourprait le reflet de quelque torche, vacillante au vent de la nuit... Puis, quand ils eurent défilé, apparut un homme, tout hors d'haleine. Il portait une écharpe rouge, insigne des membres de la Commune, et criait, forcené de fureur:
—Qu'attendent-ils?... Lâches! traînards!... Leur batterie ne tire pas... Aux gares, aux prisons, aux églises!
Ensuite, avisant tout à coup le jeune homme pâle aux cheveux noirs, arrêté sur le bord de la route:
—Ah! te voilà, toi! embrasse-moi! et il se jetait à son cou... Que les flammes s'élèvent plus haut! dit-il en regardant Paris. Que les canons crachent leur mitraille, jusqu'à ce que tout soit en poudre!... Rigault mourra; il l'a juré. Il va sauter avec la préfecture!... J'ai dit adieu à ma femme, à mes enfants... Ce n'est pas moi que tu vois, c'est mon ombre... Embrasse-moi! Je leur disais bien que l'on pouvait compter sur toi... Nous allons enterrer les otages... Les as-tu vus passer dans les charrettes?... Deguerry, Bonjean, l'archevêque?... Hein, camarade, grande nouvelle!... Apprêtez armes! En joue! Feu! Et voilà... Ç'a été fait ce soir, sur les huit heures. Théophile Ferré est l'homme. Hurrah pour lui!... Ho! ho! Entends-tu leurs églises? Comme elles s'époumonent à sonner notre glas! Paris en feu nous servira de catafalque... Ha, ha, ha! Nous aurons pour cierges quatre-vingts tours embrasées... Bravo, bien tiré, canonnier! Brûle, brûle, brûle, ville maudite! Fais une flamme gigantesque de tes masures, de tes palais, de tes théâtres, des sièges des juges, des confessionnaux!... Qu'il n'y ait plus rien! Non, ni Dieu, ni maître!... Hein! il y a longtemps que le monde n'avait vu une pareille nuit!
Une pluie de cendre brûlante s'éparpilla sur les arbres autour d'eux, et sur le vaste cimetière. Alors, le fédéré cria, avec un effroyable ricanement:
—Ramassez-en! ramassez-en! Demain, c'est tout ce qu'il restera à prendre de Paris!
Et il s'éloigna en vociférant, et tirant des coups de son revolver.
—Voilà un vrai gars! fit Mme Éloi, tandis que Chus revenait se placer à l'arrière du brancard... Un vrai gars, quoi!... C'est comme un zouave!
Le jeune homme eut un pâle sourire:
—Oui! ces Gascons! reprit-il amèrement... Ils bavarderaient encore, je crois, avec le couteau dans la gorge... J'ai rencontré hier celui-ci... Que me disait-il donc?... C'était au moment de la nuit où les Tuileries s'allumaient; ses propos ne m'intéressaient guère. Voyons... Il me parlait d'un étranger qui me recherche dans Paris... L'a-t-il dit, ou bien l'ai-je rêvé?... Mon esprit est comme une eau trouble... Je ne sais plus... Bah!... Marchons!
Arrivés au bout de l'avenue, ils tournèrent l'angle du tombeau Victor. Leurs pieds buttaient contre les dalles tumulaires. Au-dessus de leurs têtes, le mausolée élevait son massif crénelé, que surmonte une tour carrée; des arbres de lilas l'environnaient. Ils passèrent devant la grille d'un escalier extérieur qui mène à la plate-forme de la tour, puis s'arrêtèrent, en déposant l'homme blessé au bas du mur.
Il avait les paupières fermées, les bras pendants: la mort était sur ce visage. On voyait les sourcils froncés, les tempes ridées sous les cheveux gris, les pommettes osseuses et décolorées. Du sang souillait sa longue barbe grise.
—Le pauvre homme! dit la cantinière. Il ne tardera pas, je crains bien, à faire un pâté pour les vers... Cependant, vous savez, tant qu'ils n'ont pas ratissé leurs draps avec la main, et que leur nez ne s'est pas pincé, il reste encore de l'espoir... Et tenez! Il marmotte, l'entendez-vous?... Ils sont quelquefois étonnants... Allons, tout juste!... Il se réveille.
Le mourant ouvrit les yeux, en s'agitant avec effort. Des mots entrecoupés s'échappèrent de ses lèvres. Il avait le délire; et dans sa fièvre, les scènes d'un drame mystérieux se succédaient devant ses yeux, par hallucinations rapides:
—Si vous savez où il se cache, dites-le-moi, je vous en conjure... Moi, un espion! non! non! jamais!... L'Europe entière désigne les Français comme un peuple vaillant et généreux... On dit: poli comme un Français, brave comme un Français... A Bruges? Non! il est à Paris!... Hélas! comment le découvrir? Toutes les étoiles se sont éteintes!
Le moribond roulait des yeux vitreux, et il balbutiait, en répandant de l'écume sur sa barbe. Tout à coup, il jeta un cri:
—C'est lui! je le vois... là, en charrette!... Ah! qu'il est pâle! Ses deux yeux sont comme deux fontaines de sang... La foule se presse... Écoutez! les trompettes sonnent... Ho! des éclairs jaillissent, une trombe de feu... Je suis trop près de l'échafaud. La flamme m'a brûlé au visage... Le sol vacille... l'air bouge comme une toile ardente... Voyez! voyez! Il s'agenouille... Par pitié, par pitié! sauvez-le!... Ho! la hache!... Ah! horreur! horreur!... Le sang jaillit! Tout est ténèbres à présent. Heu! je n'entends plus rien qu'un bruissement, un chuchotement de fantômes.
Il se soulevait à demi, en tendant l'oreille avec terreur. Il reprit, les lèvres grelottantes:
—Ho! ho! ho! ho! partout des cadavres... Les rues sont pavées d'yeux de morts... C'est l'enfer, les fournaises flamboient... Comme ils rugissent, les damnés!... Regardez! voici des tisserands!... Ah! ah! ah! ils me passent des cordes dans tous les membres, pour me descendre au purgatoire... Le ciel brûle... ho! ho!... Il en tombe des cataractes de sang bouillant... Ne dansez pas autour de moi!... Vous êtes des démons, je le sais... Ils ont des corps et des habits de femme; mais je n'aperçois pas les âmes, les âmes!
Le mourant poussait des râles affreux qui déchiraient ses côtes et sa poitrine. Bientôt sa tête s'inclina; un sang vermeil lui coula de la bouche; la sueur inonda tout son corps, et il paraissait accablé de torpeur.
—Il dort! dit le jeune homme, à voix basse. Je m'en vais faire le signal à Wrobleski... Donnez-moi la torche, madame Éloi! Et toi, approche, citoyen... Voyons! Est-ce que tu rêves? Trouve-moi deux hommes qui porteront ce blessé à quelque ambulance... Mais il me faut d'abord prendre la fusée, que j'ai cachée près d'ici, en arrivant.
Le fédéré se dirigea vers une tombe marquée d'un signe, au moyen de branches nouées. Il se baissa, tâtonna sous les pierres, et revint à la tour Victor. Ensuite, poussant la grille roulante, il gravit l'escalier qui monte au flanc du mausolée: et tout droit sur cette plate-forme, avec la ville et l'horizon devant les yeux, il regarda.
Le ciel avait un aspect terrible. Des fumées, emportées par le vent, s'y suivaient, en troupeaux de monstres embrasés, tandis que les pointes des flammes s'élançaient impétueusement dans l'air frémissant. L'incendie, au cœur de Paris, se roulait, en enserrant la ville, ainsi qu'une torche liée à une roue tourne avec elle. Le Palais-Royal flamboyait; les Tuileries, éventrées, vomissaient une éruption éblouissante; la rue Royale illuminait tout l'occident. Mais sur la rive gauche du fleuve, le quai d'Orsay, la rue de Lille, le palais de la Légion d'honneur ondoyaient en nappes vermeilles, cependant qu'à l'est, l'Hôtel de ville brûlait d'un bloc, massivement. Tout l'horizon bouillonnait de fournaises, d'explosions, de rauques grondements. Paris semblait flotter sur une mer de lave. Çà et là, le réseau des rues creusait, parmi la nappe écarlate, de profonds ravins de ténèbres. On apercevait comme proches des points lointains, l'angle d'un mur, une fenêtre, des cimes d'arbres, un tuyau bizarre, sur un toit. Certains endroits paraissaient tout blancs; on eût dit que d'autres ondulaient, sous la rougeur incandescente. D'énormes volutes enflammées bondissaient comme un globe qui crève; des cornes de feu tout imprégnées d'essence ou d'huiles de peinture fondaient en de grandes stries vertes, orange, violettes ou d'un bleu de soufre. Alors, dans le brasier colossal, volaient des millions de flammèches; une poussière dévorante de taches rouges et de braises ensemençait le firmament; de la cendre ardente pleuvait; les torsions du feu irrité devenaient frénétiques; l'air faisait une clameur de tempête. Et, tout mêlés à cette horreur, haletants, livides, éperdus, M. Chus et la cantinière crièrent, au bas du mausolée:
—Hourra! hourra! Vive la Commune!
Le regard du jeune homme s'attacha sur le dôme du Panthéon. Il se dressait en face de la tour, puissant, tranquille, démesuré. Alors, fixant la fusée de signal entre deux pierres d'un créneau, le fédéré l'alluma de sa torche. Un trait flamboyant s'élança, et creva au zénith, en larges étoiles vertes. L'homme, ensuite, attendit la réponse.
Il apercevait, au fond des rues, comme à des distances incalculables, les Versaillais et ceux de la Commune, derrière des pavés entassés. D'autres survinrent tout à coup, et la bataille se rétablit. Les canons tonnaient comme la foudre; les balles pétillaient comme une grêle de fer. A travers la clameur du tocsin et le roulement des artilleries, le son aigu des fusillades perçait l'air. Un fracas épouvantable s'éleva, et les deux peuples se heurtaient, comme la mer se heurte à la mer, dans la rafale. Beaucoup de cadavres gisaient; l'aurore poignait à l'orient. Çà et là, des femmes éperdues s'enfuyaient avec les bras levés: elles apparaissaient lointaines, aux profondeurs de l'abîme ardent, sur des places rouges et désertes. Des chevaux furieux galopaient; des chiens se sauvaient, en hurlant. Les injures, les râles, les cris de guerre, les tambours, les vociférations, enveloppaient les combattants dans un ouragan de bruit. Les tours, les dômes chancelaient, croulaient, se fendaient en éclats; les arbres des parcs suaient sous le feu; la cité révoltée sifflait et rugissait comme une bête aux abois. Tout flambait. L'amas des maisons ressemblait à un nuage rouge, d'où sortait, en tonnant, le bruit du canon, impétueux, déchirant les cervelles, et faisant saigner les oreilles.
—Ma poitrine se gonfle, murmura le jeune homme; mes cheveux se dressent sur mon front... Que de fois les siècles futurs se représenteront le grand spectacle auquel j'assiste en ce moment! Que de fois il sera célébré, pour le rêve des hommes d'alors, dans des idiomes encore à naître!... Allons, tonne, rugis, volcan!... Jaillissez, flammes aveuglantes! Dômes bourrés de poudre, sautez! Que Paris brûlant se soulève et s'écroule, comme une montagne de feu!
Il reprit, avec un rire amer:
—Et pourtant, même dans le mal, l'homme n'étend pas loin son bras débile. Maintenant, à quelques lieues d'ici, les oiseaux dorment; la forêt verte est froide de rosée, le fleuve berce ses eaux grisâtres, un cri joyeux de coq monte dans l'air, et les femmes, à cet appel, pressent vaguement leur enfant contre la tiédeur du sein maternel. Cette aurore, pour le monde entier, sera semblable aux autres aurores... O jour, ô lumière, salut!... Je t'adresse ici un dernier adieu, car il n'est plus rien de commun entre nous, si ce n'est le peu de temps qui me reste, avant de trouver la mort désirée.
La lanterne du Panthéon s'illumina en ce moment, d'une flamme rougeâtre. C'était le signal de réponse au signal de la tour Victor. Le jeune homme leva les yeux; puis, poursuivant:
—Ai-je peur?... Non! mon âme est calme. La tâche est finie, le but est atteint!... La terre m'a fourni, cette nuit, mon dernier lit; je ne lui demande plus rien qu'une tombe... A quoi bon la vie, en effet, s'il n'y a aucun remède à mes maux? Qu'est-ce qu'un jour ajouté à un jour peut m'apporter de félicité, puisque mon cœur est à un amour sans espoir, puisque jamais je ne posséderai ce que je désire, puisque je ne crois plus en des temps meilleurs?... J'avais peur de la mort, quand j'étais enfant. Son effroi, je me le rappelle, m'a bien souvent réveillé la nuit, et tenu glacé et palpitant. Elle me semble maintenant un oreiller pour ma tête lasse, une auberge pour mes os fatigués... Ah! il n'y a rien en nous et autour de nous, que des ombres!... La réalité est un songe, que nous faisons les yeux grands ouverts.
Les prunelles fixes, il restait songeur, regardant sans les voir, au-dessous de lui, les deux charrettes des otages, arrêtées dans le campement des artilleurs du Père-Lachaise, parmi les tas d'obus, les gamelles, les tonneaux de cartouches défoncés. La multitude se pressait. De temps à autre, un coup de feu partait, suivi d'une clameur forcenée. Puis soudain, un fédéré de taille lourde et colossale bondit sur un grand sarcophage, et levant avec ses deux bras, aussi haut qu'il put le lever, un des cadavres en soutane violette, l'homme présenta orgueilleusement à Paris révolté, bergerie de tigres et de loups, le cadavre de son pasteur.
Un fédéré se prit à danser. Il jonglait avec son fusil, et une femme, en canezou blanc, l'écharpe ponceau par-dessus, et un yatagan de vermeil brimbalant sur sa jupe trouée, s'avança vis-à-vis de lui, en faisant des postures obscènes. Au même moment, les six canons en batterie au bord du talus tirèrent à toute volée, et dans la poudre qui montait, sous l'horrible lueur déployée comme un immense voile rouge, une ivresse les entraîna. Hommes, femmes, vieillards, tous, pêle-mêle, formèrent une large ronde, où l'on voyait tourbillonner des multitudes de crinières, de barbes, de prunelles étincelantes. On enleva la bonde des tonneaux: deux chaudrons reçurent le vin noir. Les danseurs s'y plongeaient la face, puis repartaient, plus furieusement. Un nègre, en manteau de spahi, tout roidi de pétrole, se roulait la tête d'une épaule à l'autre; cinq ou six prostituées, habillées de satin jaune et vert, et leurs seins énormes couverts de fard blanc, bondissaient, retroussées jusqu'aux cuisses. Bientôt, les femmes entrèrent en démence. Écumantes, le sabre au poing, elles hurlaient, frappaient l'air, se tordaient comme des Ménades. Plusieurs se prirent de querelle, et l'une d'elles tomba aussitôt, l'épaule presque détachée d'un revers de sabre. Mais son ennemie se rua, et le pied posé contre son flanc, elle arracha le bras et le jeta au loin. Alors toutes, se précipitant, mirent la victime en morceaux, la hachant, la déchirant de leurs sabres, l'une emportant un pied, l'autre une main. Puis, riant frénétiquement, elles se jetaient, comme des balles, les membres palpitants, et de hideux lambeaux sanglants pendaient aux grilles des tombeaux et aux branches. Une femme saisit le cœur, le fixa au bout de sa latte, et elle courait çà et là, à travers la ronde, en vociférant: A deux sous, le cœur de Jésus! tandis que sous le ciel de flamme, la danse furibonde continuait.
Mais des cris s'élevèrent au bas de la tour: Arrêtez-le! arrêtez-le!... Un râle saccadé monta de degré en degré, et l'homme blessé, échappé des mains du fripier et de la cantinière, apparut sur la plate-forme, hagard, terrible, couvert de sang.
—Doux Jésus! exclamait Mme Éloi. Sainte Vierge! Son accès le reprend!
Elle arrivait suante, haletante, et derrière elle, Chus montra son visage barbu. Cependant le blessé, fou de terreur, se débattait entre les bras du jeune homme... Tout à coup, il se prit à crier:
—Floris! Floris! Floris!... Au secours!
Le fédéré tressaillit, et se reculant violemment:
—Qui m'appelle?... Ah! qui êtes-vous?... D'où vient que vous savez mon nom?
Il avait lâché l'inconnu, et sur le sommet de cette tour, les flammes lui donnaient au visage. Le blessé s'arrêta saisi d'effroi, et il dit en balbutiant:
—Oui, je me rappelle vos traits... Il me semble que je vous connais... Vous avez les yeux d'une dame... Et cependant, je ne vous ai jamais parlé jusqu'à présent, n'est-ce pas?... Tout irait bien, si je pouvais seulement avoir moins mal à la cervelle... Il faut prendre patience, monsieur... Je suis le pauvre chirurgien de Madame la Grande-Duchesse...
Il chancela. Floris étendit les bras, la cantinière accourut, et tous deux couchèrent le blessé dans un angle de la plate-forme.
Mais il paraissait suffoquer. Le jeune homme le releva sur son séant, l'appuyant contre le parapet. L'inconnu poussait de grands soupirs; il regardait Floris fixement.
—Je ne sais pas, je ne me souviens pas! murmura-t-il. Si vous voulez quelque chose de moi, il faudrait me céder votre cervelle saine... J'ai reçu trop de plomb dans la mienne... Êtes-vous un enfant perdu? En ce cas, je connais votre mère... Elle pleurera, elle pleurera... Pourquoi donc voulez-vous me cacher que nous sommes au cimetière?... Je sais bien que vous êtes mort... Je sais aussi votre nom: Floris!
—Oui! oui! allons! ne vous agitez pas! dit la bonne Mme Éloi, qui haussa les épaules avec compassion.
L'inconnu jetait autour de lui des yeux de stupeur et de crainte, ainsi qu'un homme qui se réveille d'un long évanouissement.
—Où suis-je? reprit-il, à voix basse. Mon esprit est bouleversé comme la mer après une tempête, et je sens tous mes membres brisés... Qui êtes-vous?... Je ne vous connais pas... Il me semblait que j'étais mort... Est-ce à vous que je parlais tout à l'heure?... Ah! fit-il avec un grand cri, oui, je sais, je sais, je me rappelle... Je vous ai retrouvé, Monseigneur.
—Pourquoi suis-je ému? pensa Floris. Se peut-il que les folles visions d'un homme en délire m'étonnent?
Le blessé poursuivait, frémissant:
—Avez-vous salué votre mère? Qu'a-t-elle dit, dans un tel moment?... Et votre frère, votre sœur?... Oh! que je suis heureux, Monseigneur!... Mais d'où vient que mon lit est placé sur cette terrasse de pierre? J'entends continuellement les orages qui roulent au-dessus de ma tête, et cela me fait mal à la cervelle. J'ai été malade en effet, et j'ai failli mourir, le savez-vous?... Ah! je voudrais bien être certain que je suis guéri maintenant.
Une épouvantable rumeur monta de la cité embrasée. L'homme inquiet prêta l'oreille; puis, se soulevant sur un genou:
—Est-ce que nous sommes à Prague, Monseigneur?
—A Prague... dit Floris. Non... à Paris.
—A Paris... encore à Paris! répéta l'inconnu qui retomba... Y sommes-nous donc revenus?... De grâce, fit-il, ne me trompez pas... Est-il bien vrai que vous êtes Floris?
—Oui! c'est mon nom, dit le jeune homme. Mais je ne vous ai jamais vu. Se peut-il que vous me connaissiez?
Le blessé avait l'air incertain. Sa figure prit subitement une étrange expression de ruse. Il dit, d'une voix qui s'affaiblissait:
—Écoutez-moi, je vous en conjure. J'ai un secret à vous révéler... Courbez la tête jusqu'à moi. Approchez votre oreille de ma bouche... Ne me refusez pas cette grâce!
—Soit! reprit Floris, je vous écoute.
Et à genoux près du blessé, il pencha son visage vers lui.
Alors, comme saisi d'un nouvel accès de délire, l'inconnu lui plongea les doigts dans la chevelure; puis, jetant un cri de triomphe:
—La marque! la marque! s'écria-t-il... La marque de Sacha Gourguin!... Ah! Floris!... C'est bien lui! O bonheur!... Monseigneur, monseigneur Floris... Votre mère... Lorsque vous saurez... O Dieu! Que dire? Par où commencer?
—Au nom du ciel! qui êtes-vous? dit le jeune homme.
—Oh! dit le blessé, monseigneur Floris, après vous avoir si longtemps cherché!... Ah! je suis malade, je me meurs... Ah! ah! ah! Hélas! malheureux que je suis!... Ah! ah! je souffre! Hélas! hélas! Oh! tuez-moi! tuez-moi! tuez-moi!... Ne vous éloignez pas, Monseigneur. La crise cessera dans un moment... Vous me regardez, interdit. Non, non, je n'ai plus le délire... Oh! je souffre! Ah! ah! ah! ah! Hélas!... Surtout, Monseigneur croyez-moi... Ne secouez pas la tête ainsi... Je connais tout de votre vie. Le vieil homme qui vous a élevé avait pour nom Jacob Van Oost: votre enfance s'est passée à Bruges, dans les Flandres. Depuis deux ans, vous êtes à Paris... Au nom de votre mère qui vous cherche, écoutez-moi, croyez-moi, Monseigneur!
—Parlez! reprit Floris, parlez donc!... Pourquoi m'appelez-vous Monseigneur?
—Sachez d'abord qui vous êtes... Ce Van Oost, qu'on nommait votre oncle... O Dieu! Ah! ah! quelle douleur!... Votre naissance est noble entre toutes... Ah! ah!... Ayez pitié de moi... Ah! ah! ah! ah! tuez-moi! Le sang m'étouffe; je suffoque... Ah! Où êtes-vous, Monseigneur? Soutenez-moi, mettez-moi debout!... Je vous dirai le nom de votre père... Oh! oh! oh! hélas!... Oh! oh!
—Madame Éloi, voulez-vous m'aider? dit le jeune homme. Doucement... Soulevons-le!
—Par ici... Oh! prenez par ici... Oh! oh! ne me touchez pas!... Oh! oh! oh! Monseigneur, pitié!... Vous me tuez!... Floris, oh! Floris!
La voix défaillit au moribond. L'affreux spectacle de Paris le frappa d'une subite horreur. Il demeura court à regarder, les yeux fixes, la bouche béante.
Le ciel n'était qu'un tourbillon de feu. Ainsi qu'une forêt immense, la ville brûlait et flambait. Le tocsin ne s'arrêtait pas; l'artillerie roulait sans interruption. Le cri, la terreur, le bouleversement étaient comme la fin du monde. C'étaient, quelquefois, un tel fracas que l'on eût cru Paris déraciné, de profonds retentissements ainsi que de portes d'airain qu'on ébranle. Les obus sifflaient dans leur vol, les clochers des églises canonnaient, de grandes gerbes d'incendie apparaissaient, où qu'on tournât les yeux, les pavés dégorgeaient du feu, l'air était tout tissu de flamme. Par moments, une trombe de bruit passant dans les rues embrasées, les faisait presque chanceler. Le soleil se leva, mais blême, étouffé par les nuages et par les vapeurs de l'incendie. On ne voyait à l'horizon qu'un vaste cadavre livide, d'où il s'échappait une lumière, trouble comme de la fumée. Alors, le vent souffla avec violence. Tout le firmament retentit. Le mugissement de l'incendie emplissait l'air comme un ouragan. Puis, les hurlements redoublaient. Les spirales ardentes s'élançaient plus haut, les bouches des canons vomissaient des cataractes de tonnerres, les obus, se heurtant dans l'air, tombaient brisés en pesants éclats, les faîtes des palais croulaient; et les incendies, triomphants et avivés encore par la rafale, se dressèrent de toutes parts, ainsi que des torses géants. Un cercle de démons de feu semblaient entourer la ville, joyeux, hurlant, léchant le ciel de leurs langues monstrueuses...
Tout à coup, un obus éclata sur la plate-forme de la tour. Floris tomba. Chus s'abattit, défaillant de peur, mais sans blessure. On ne vit plus Ivan Manès: ses membres furent dispersés au loin, comme par une fronde. Mme Éloi gisait à la renverse; sa tête, tranchée sous l'oreille, grimaçait suspendue à la peau, au milieu de bouillons de sang.
Un demi-quart d'heure se passa, sans que rien remuât sur le sommet du mausolée. Des oiseaux voletaient tout autour, en poussant de petits cris d'effroi. Le drapeau rouge se gonflait au vent.
Un soupir souleva la poitrine de Floris. Il ouvrit les yeux.
LIVRE SECOND
Bien que, après la chute de la Commune, et dans Paris sanglant, fumant, tout couvert de ruines, on ne prît guère intérêt à un simple particulier, néanmoins, la plupart des gazettes annoncèrent, vers le commencement de juillet, l'arrivée en France d'un savant russe, le fameux physiologiste Vassili Manès.
Il ne parut pas d'ailleurs que ce voyage eût aucun but de science ou de curiosité. Vassili Manès fut salué, à sa descente du wagon, par un homme barbu, aux paupières épaisses, qui était le brocanteur Chus. Tous deux eurent un long entretien, tête à tête, à l'Hôtel de Bohême.
La singularité de ce départ défrayait, dans le même temps, les conversations à Prague. Quoique la mort d'Ivan y fût connue, l'on s'étonnait que Vassili eût choisi ce moment pour s'absenter. Attaché depuis des années au grand-duc Fédor de Russie, après avoir professé avec éclat à Moscou et à Saint-Pétersbourg, il avait été récemment cédé par le Grand-Duc à sa femme, la grande-duchesse Maria-Pia, arrivée au dernier période d'une maladie sans espérance, et de qui le savant ne soutenait la vie qu'à force d'art et de remèdes.
Le même jour, Manès rendit visite, dans les bâtiments de l'Institut, à M. Olympe Gigot. C'était un homme d'importance, érudit en grec et en sanscrit, en antiquités, en critique, auteur, traducteur, annotateur, pédant et académicien, secrétaire perpétuel des Inscriptions et Belles-Lettres; de plus, ami de cœur de M. Thiers, chef du Pouvoir exécutif. Le savant russe connaissait d'ancienne date le commentateur d'Albert le Grand, et il fut accueilli du vieillard, comme quelqu'un que l'on attend.
—Sitôt que j'ai reçu votre lettre, dit M. Olympe Gigot, le premier objet sur lequel s'est portée mon attention (car il convient de s'assurer d'abord si celui que nous cherchons est prisonnier), le premier objet, dis-je, sur lequel s'est portée mon attention, a été la rédaction d'une note contenant le signalement et tout ce que l'on sait du jeune homme, note que M. Thiers, officieusement, a transmise à tous les greffes.
—Eh bien! avez-vous une réponse? demanda vivement Manès.
M. Gigot reprit, en agitant la main, avec une majestueuse condescendance:
—Non, monsieur, non, sans aucun doute. Je ne fais point difficulté de reconnaître, j'avouerai librement devant vous que nous n'avons encore trouvé aucun vestige, aucune trace, aucun indice de votre intéressant protégé... Le contraire eût été pour me surprendre, d'ailleurs. Il y a trente mille dossiers: c'est un chaos à débrouiller, un véritable capharnaüm... Est-ce à dire que l'insuccès des premières investigations puisse inspirer des craintes sérieuses, par rapport au résultat final?... En aucune façon, croyez-moi!... Il faut seulement un peu de patience... Au reste, cher monsieur et ami, savez-vous bien que ce que vous m'avez mandé forme une aventure incroyable, une vraie péripétie tragique... Le fils... le propre fils!... Comment! peste!
Sous le nom de Léonce, Héraclius respire,
Et cætera, et cætera, déclama M. Olympe Gigot... Ah! ce vieux Corneille, quel homme!... Pour me résumer, cher monsieur, très certainement, je prends part aux inquiétudes maternelles de Madame la Grande-Duchesse; mais patience, néanmoins, tout ira bien!... Le jeune homme se retrouvera!
En dépit des affirmations du secrétaire perpétuel, le mois de juillet se passa sans amener la découverte espérée. Manès se vit même contraint de quitter Paris subitement et de regagner Prague, au plus vite, pour un accident survenu dans l'état de la Grande-Duchesse. Mais, dès la nuit de son retour, vers les cinq heures, au petit jour, sans même toucher à l'hôtel, le savant russe se fit mener chez M. Olympe Gigot, et le trouva lisant sur son séant, dans un vaste lit en acajou, orné de palmettes de cuivre et de têtes casquées de Minerve.
—Video et gaudeo! exclama l'érudit... J'avais reçu votre dépêche... Bonnes nouvelles, mon cher ami, et j'oserai dire: excellentes!... S'il vous plaît, ouvrez la croisée... Eh bien, vous avez appris la triste fin de ce pauvre Bonnet-Cujoly? La mort a des rigueurs toutes particulières pour notre section de philosophie... Mais venons-en à notre affaire... Ne m'avez-vous pas dit, poursuivit-il, qu'après avoir reçu un biscaïen, un éclat d'obus à la cuisse, ce jeune homme avait été porté dans l'ambulance du docteur Laus? Eh bien, nous savons maintenant (ah! ce n'a pas été sans peine!) sur quel point ont été dirigés les insurgés qui se trouvaient dans cette ambulance.
—A Brest? dit Vassili Manès.
—Non, non, non! Oh! non!... Fort loin de Brest! Mais, dites-moi, vous prendriez bien peut-être quelque chose? Vous savez le mot du divin Homère: Ce n'est point par le jeûne qu'il faut pleurer les morts! Et il rappelle que Niobé, après avoir enterré à la fois douze enfants, se souvint pourtant de manger... Sans façon... Allons, je n'insiste pas!... Non, non, non, pas à Brest! A l'île Pierre-Moine... Un nom frappant, en vérité! Petrus Monachus, Pierre le Moine, ou encore Petra Monachi.
—Est-ce certain? fit Manès impatiemment.
—Bien, bien! Je viens au fait, cher ami. Pour dire nettement la chose, l'on a interrogé télégraphiquement les commandants des deux pontons. La réponse est affirmative. Notre jeune homme est enfin retrouvé!... Mais il ne s'agit pas uniquement de cela. M. Thiers désire vous voir. M. Thiers, reprit Olympe Gigot, avec une orgueilleuse solennité, nous attend, dimanche, à deux heures... «Je prétends le voir, m'a-t-il dit, parlant de vous, monsieur Manès, et le charger moi-même d'offrir l'hommage de mon respect et de mon dévouement à Son Altesse Impériale le Grand-Duc, ainsi qu'à Madame la Grande-Duchesse.»
Vassili Manès et M. Gigot se rendirent, le lendemain, à l'hôtel de la préfecture de Versailles. Ils y trouvèrent M. Thiers, enfermé avec Jules Simon et les sieurs Gaveau et Marty, commissaires près les conseils de guerre, qui lui lisaient chacun une grande paperasse de sa façon, relative aux chefs de la Commune, dont le procès allait commencer. Ils attendirent quelque temps; puis, s'étant fait écrire par l'huissier et leurs noms portés à M. Thiers, les deux savants furent avertis d'entrer dans un salon voisin et plus intime, tendu de damas jaune broché, où pendaient aux murs de méchantes copies exécutées à l'aquarelle, d'après les fresques de Raphaël. Un instant après, la porte s'ouvrit, et l'on vit paraître sur le seuil une espèce de nain ridé, à figure de vieille fée, les cheveux dressés en huppe et un petit nez crochu entre des lunettes. C'était M. Adolphe Thiers.
Olympe Gigot présenta son illustre confrère, M. Manès, à qui M. Thiers fit son compliment, à la fois emphatique et plat. Le savant y répondit poliment, quoique sans beaucoup d'ouverture; et M. Gigot, pour animer le colloque un peu languissant, félicita son vieil ami des pourparlers qui s'engageaient, en vue de prolonger de trois ans ses pouvoirs de Chef de l'Exécutif.
—Il me siérait peut-être mal, dit M. Thiers, de prétendre me rabaisser moi-même... J'ose croire, en effet, je l'avoue, que si la victoire a fini par se montrer aux légions de l'ordre, on le doit quelque peu à mes modestes talents, à mes travaux, à mes lumières. Mais à la tête de l'État, notez bien mes paroles, monsieur, que ce soit une aristocratie, un régime parlementaire, un gouvernement provisoire, une république, un stathoudérat, bref, n'importe quelle institution, suivant la formule adoptée par les citoyens... oui, par le pays, qui est souverain, après tout... eh bien! donc... qu'est-ce que j'allais dire?... j'allais dire quelque chose, Gigot...
—Vous disiez: Mais à la tête de l'État... répondit le secrétaire perpétuel.
—A la tête de l'État... reprit M. Thiers, oui, à la tête de l'État,—pesez bien mes paroles, monsieur,—je ne servirai aucune ambition... Soyez-en sûr, monsieur Manès, je n'entends être, pour mon pays, l'instrument d'aucun autre pouvoir que de celui de la Providence!
M. Gigot se récria, protestant de la reconnaissance et de l'affection de l'Assemblée.
—Bah! repartit M. Thiers, je ne m'abuse point, mon cher ami... On m'a reçu des mains de la nécessité.
—Dites: de la victoire! exclama le secrétaire perpétuel.
—Ce bon Olympe!... Toujours flatteur!... Et haussé en pied, tant qu'il put, l'homme d'État pinça l'oreille de son ami, avec des façons napoléoniennes. Puis, s'asseyant vivement, au bas bout d'une grande table à tapis vert, tandis que Manès et M. Gigot prenaient place en face de lui, M. Thiers poursuivit, d'un ton sérieux:
—Mais voyons, voyons, venons-en à la conjoncture qui vous amène. Car l'on m'a dit, monsieur Manès, que vous arriviez auprès de moi, si ce n'est comme un ambassadeur, tout au moins comme un chargé d'affaires.
—Monsieur, répondit le savant, il y a sur l'un des pontons de l'île Pierre-Moine, près de Rochefort, un jeune homme, nommé Floris. Mme la Grande-Duchesse vous aurait toute obligation de faire mettre ce jeune homme en liberté, et M. Olympe Gigot doit vous en avoir dit le motif.
M. Thiers secoua sa huppe:
—Oh! je sais tout, depuis longtemps! reprit-il. Une main qui vous fut bien chère avait confié à ma discrétion, et retracé pour moi, sur le papier, cette aventure extraordinaire... M. Gigot m'a dit l'affreux malheur, continua-t-il, prenant, en même temps, un accent de condoléance... Quand je le vis pour la dernière fois,—vous savez de qui je veux parler,—je lui recommandai la plus extrême prudence... Restez à Versailles, lui dis-je. A l'abri dans cette cité, vous agirez plus librement qu'à Paris même.—Agir!... Mais comment? Sans appui...—Vous en aurez, lui répondis-je.—Votre police...—Disposez-en! Remettez entre mes mains tous les fils de cette ténébreuse aventure, et fiez-vous à moi pour le reste!... Il me remercia avec effusion, et je pus espérer un moment qu'il déférerait à mes avis... Néanmoins, la mission dont il était chargé tourmentait sans cesse sa pensée, et, en dépit de mes instances, l'infortuné revint à Paris. On me fit part, quelques semaines après, de la sanglante catastrophe qui vous a privé du meilleur des frères, et sur laquelle, j'y compte bien, l'instruction commencée jettera quelque lumière.
—Oui, dit Manès, mon frère a eu le tort de se fier sur sa qualité d'étranger. Arrêté devant le Père-Lachaise, par des fédérés soupçonneux, on trouva sur lui, paraît-il, une de vos lettres d'audience, qu'il avait imprudemment conservée... Tous les papiers que contenait le portefeuille de mon frère nous ont été renvoyés, après le meurtre d'Ivan, par un pauvre diable de juif, qui l'avait assisté dans ces terribles moments. Cet homme ajoutait que Floris, blessé par un éclat d'obus, mais non dangereusement, se trouvait prisonnier de Versailles. C'est alors, poursuivit le savant, que je me suis rendu à Paris, comptant sur le haut appui de Votre Excellence, pour obtenir la mise en liberté du fils de Mme Maria-Pia.
A ces paroles, M. Thiers se leva de dessus sa chaise avec beaucoup de vivacité, et il protesta galamment qu'il se sentirait d'autant plus charmé de pouvoir contenter le désir de Mme la Grande-Duchesse, que dès longtemps, il s'était porté pour l'un de ses admirateurs.
—Je la vis pour la première fois, dit-il, oui! j'eus l'insigne honneur de voir Mme la Grande-Duchesse, en 1860, à Vienne, au sein d'une fête brillante que donnait l'archiduc Ferdinand. Entourée d'une foule de princesses, qui offraient à l'œil étonné le ravissant assemblage des beautés de tous les climats de l'Autriche, Mme la Grande-Duchesse, quoiqu'elle eût près de trente-cinq ans à cette époque, se faisait toutefois distinguer: et l'on pensait, en la voyant, que ses attraits l'eussent appelée au rang suprême, si sa naissance l'en eût éloignée. Quant au grand-duc Fédor, qui ne connaît la bravoure et les nobles exploits de ce guerrier, de ce militaire, qui a cueilli un immortel laurier, dans ces guerres où la puissance russe en a moissonné de si beaux?... Par surcroît, politique profond, administrateur consommé... Les rives du Phase et de l'Oxus, ainsi que les échos du Caucase, ont souvent répété son nom glorieux.
M. Thiers demeura un moment silencieux; puis il cita, par l'occasion, deux autres princes qui avaient servi la Commune: le prince Wiazelusky et le prince Bagration, fait prisonnier les armes à la main, et fusillé dans les fossés de Vincennes. Il se promenait à travers la chambre, les deux mains derrière le dos, et souvent s'arrêtait devant la vitre, à considérer le soleil couchant.
—Il suffit, dit-il, monsieur Manès, et le jeune Grand-Duc vous sera rendu... Il faut convenir toutefois que ce prince a été plus heureux que sage, et qu'il a tenu à bien peu de chose que nous eussions à déplorer son irrémédiable trépas. Mais qui n'a payé, en sa vie, son tribut à la folie humaine?... De fait, moi-même, dans ma jeunesse, pauvre et dévoré de passion, autant qu'idolâtre de renommée, je ressemblais par plus d'un trait à ce jeune homme; et, ma foi, il faut bien l'avouer, si Charles X eût triomphé au lendemain des Ordonnances, j'aurais été réduit à une extrémité fort proche de celle où le voilà!... Reste une question grave: c'est la forme même de cette mesure. Procédera-t-on au moyen d'un acte purement spontané, d'une décision prise en conseil, dans le sein de mon cabinet, ou encore, et ceci vaudrait mieux, par une simple relaxation, une ordonnance de non-lieu?... Car la question, remarquez-le, messieurs, comporte ces trois solutions.
—Ah! mon ami, mon cher ami, s'écria M. Olympe Gigot, comme vous portez bien jusque dans vos moindres paroles cette précision, cette netteté, cette parfaite liaison, qui sont l'esprit français par excellence!
—Bah! c'est ainsi, répliqua M. Thiers, que nous autres hommes d'État, et de qui l'opinion se fait avec la rapidité de l'éclair, élucidons vingt fois par jour les questions les plus compliquées... Au reste, le vieux Metternich n'était pas, lui non plus, sans mérite... Un peu inconséquent toutefois! Qu'en pensez-vous, monsieur Manès?
—Mais, je ne sais, dit le savant étonné.
—Si nous avions plus de loisir, continua M. Thiers, je vous prouverais que Talleyrand, qu'une certaine école historique élève aujourd'hui sur le pavois, n'a pas joué le grand rôle qu'on lui prête, et que ses talents n'ont dû leur éclat qu'aux circonstances où ils ont brillé!
Et, sur ces mots, tous les trois s'étant levés, la suite de la conversation fut coupée et tumultueuse, en remerciements de Manès, politesses de l'homme d'État, et mots louangeurs de M. Gigot. Ensuite M. Thiers s'assit à la table, et y écrivit une lettre au commandant du ponton la Charente, non sans ajouter qu'il ferait d'ailleurs envoyer des ordres à Pierre-Moine.
Puis, remettant cette lettre à Manès:
—On a vu des monarques, reprit-il, tombés du trône dans les fers, mais c'est des fers que ce jeune homme est en passe de s'élever jusqu'aux marches du trône. Car enfin, le voilà d'un seul coup, ainsi que dans un conte de fées, cousin du Tsar, prince, grand-duc...
Il se mourait de faim et de misère, cet homme heureux, ce cousin du Tsar, ce prince de contes de fées. Chaque nuit, il rêvait la scène qui s'était passée sur la tour Victor.—Le nom! exclamait-il, le nom de mon père! Dites le nom, le nom, le nom... Mais alors, tout s'évanouissait. Il se réveillait hors d'haleine; et l'insomnie, non moins cruelle que les songes, lui présentait, jusqu'au matin, mille pensées, mille regrets dévorants.—Un mot, rien qu'un seul mot, disait-il, et j'étais heureux à jamais... Ah! j'en deviendrai fou, je crois... Mieux eût valu ne rien savoir, demeurer toujours dans l'ignorance... Quel sentiment avais-je que le sort me volait? Je n'y songeais pas, je n'en souffrais pas... Maintenant, je suis comme un damné qui, précipité dans l'enfer, eût entrevu le paradis, à la minute même de sa chute... Mort!... Il est mort!... Irréparable!... Perdu, perdu, perdu!... Est-ce possible!... Il grinçait des dents, il pleurait, il étouffait ses violents sanglots, d'autant plus morne et plus farouche, le jour, qu'il s'épuisait toutes les nuits dans ces fureurs.
Immobile, il passait des heures à regarder par les sabords les mouettes se jouant sur les vagues, au milieu des grands souffles du vent; ou bien, couché à plat ventre, il considérait fixement une vieille carte marine, où se voyaient la ville de Stralsund et l'île de Rugen, en face. Sa courte prison d'Allemagne semblait avoir laissé au jeune homme d'ineffaçables souvenirs. Il demanda même, une fois, comme pour se décharger le cœur, si aucun de ses compagnons ne s'était trouvé à Stralsund, au temps où il s'y trouvait lui-même; puis, sur la réponse que non, retomba dans son triste silence.
Soit hauteur, soit accablement, il ne parlait qu'à un vieux fédéré qu'on appelait le caporal Pierre. Sectaire du fameux Blanqui, sous lequel il avait débuté dans sa longue et ingrate carrière, le caporal était un petit homme, chauve, fort barbu, le nez rouge, au demeurant, bonasse et sans fiel, et l'hôte le plus jovial qu'eût jamais possédé un ponton. Le premier soir que Floris, d'aventure, s'était trouvé près de lui, le caporal, qui se couchait, lui avait dit, en clignant de l'œil:—Qu'est-ce qui peut m'empêcher, citoyen, de passer une bonne nuit? Je suis libre, complètement libre! Je suis plus libre dans les prisons que les gens qui, en ce moment, se promènent à Paris ou à Londres, et qui sont esclaves, sans s'en douter, sous le joug des plus vils despotes!... Après quoi, éclatant de rire, le petit homme avait souhaité le bonsoir à son compagnon. Vétéran des bagnes, des pontons, des enceintes fortifiées, le caporal assistait Floris de sa bizarre expérience. Il le servait, lui taillait des écuelles, lavait ou reprisait ses habits, le soir emmantelait de toile à voile le sabord sous lequel s'endormait le fils de Maria-Pia, et quelquefois se hasardait même à lui dire avec des clins d'yeux, comme s'ils eussent eu un secret de moitié, et qu'il prît plaisir à l'encourager:
—Tout va bien!... Nous crevons de misère... Mais nargue des tyrans, citoyens! Libres jusqu'au dernier soupir!
Un soir, vers six heures et demie, les gendarmes firent l'appel de douze hommes de corvée, pour aller chercher des barriques d'eau à l'îlot du Petit-Hagois. Cet écueil, habité autrefois, et qui ne sert plus de retraite qu'aux mouettes et aux aigles de mer, renferme, parmi les décombres de deux ou trois masures écroulées, une citerne d'eau de pluie, naguère utile aux vaisseaux du roi embossés dans la rade de Pierre-Moine, et portant, sous une fleur de lis, la date: 1780. De temps à autre, en cas pressant, quand l'arrivage de Rochefort manquait, les commandants des deux pontons envoyaient chercher sur le Hagois quelques barriques d'une eau saumâtre.
Les hommes de corvée débarquèrent, remplirent promptement les tonneaux; mais quand ils revinrent à la plage, leur chaloupe avait disparu, les amarres s'en étant rompues. Force était de rester dans l'île, jusqu'à ce que l'on envoyât de la Charente un autre canot pour les prendre; et, la première surprise passée, chacun put occuper, à son gré, les deux à trois heures de l'attente. La plupart se couchèrent, par groupes; d'autres allumèrent un feu de broussailles, et Floris et le caporal Pierre, car tous deux étaient de la corvée, gravirent la colline de sable qui forme le milieu de l'îlot, sans que les gendarmes étonnés fissent mine de s'y opposer.
La mer livide mugissait, et le crépuscule, à l'horizon, semblait un immense bûcher de cendres et de tisons rougeoyants. Quand les deux prisonniers eurent descendu la butte, ils se virent seuls, tout à coup. Une ivresse saisit Floris, et il courait le long de la plage en criant:
—Une barque! une barque! une barque!
Il trempait ses pieds dans l'écume, en claquant des dents, comme éperdu. La grève était nue et solitaire; l'immense mer, avec fracas, roulait ses houles. Floris, allant droit à la vague, y entra jusqu'à la ceinture.
—Allons, allons, Floris... es-tu fou?
Il se débattait furieux, entre les bras de son compagnon...—Lâche-moi! par le ciel! lâche-moi! répétait-il; ne mets pas tes mains sur moi... Éloigne-toi! Va-t'en, te dis-je!
Mais le caporal l'entraînait, balbutiant dans son émotion:
—Es-tu fou?... voyons... es-tu fou?
—Non, non, non! je ne suis pas fou! cria Floris désespérément. Ce cœur que je frappe, c'est le mien!... Mon nom est Floris, et je suis prisonnier sur les pontons de Pierre-Moine!
—Allons, allons, allons! marmottait le bonhomme, en continuant de l'entraîner.
—Lâche-moi, lâche-moi! dit Floris... A bas, misérable! Me lâcheras-tu?... Je traverserai cette mer. Je la rejoindrai, je la reverrai... Lâche-moi! Je ne suis pas fou... Non, non! je ne suis pas fou, et plût au Ciel que je le fusse! Alors, je pourrais oublier mes chagrins, mes tourments, ma détresse, et l'amour insensé qui me tue!
—L'amour!... dit le vieillard stupéfait.
D'un bond, Floris le saisit à la gorge. Il leva le poing pour frapper, puis ses yeux s'obscurcirent de larmes. Il lâcha Pierre; et le jeune homme promenait des regards troubles autour de lui.
Tous deux, béants, se considéraient. Le caporal dit enfin:
—Allons, allons, sois donc raisonnable!
—Qu'appelles-tu être raisonnable? s'écria Floris. Me résigner, m'accoutumer à la misère et à l'abjection, plier le dos, flatter ceux qui nous gardent?... La raison! la raison! poursuivit-il frémissant. Si la raison peut me tirer de cet enfer que nous habitons, me rendre riche, puissant, heureux, et me donner celle que j'aime, alors, parle-moi de raison, et je te bénirai... Sinon, tais-toi, et laisse-moi m'arracher les cheveux et me rouler par terre!...
Il se jeta, haletant, sur le rivage, et il frappait ses tempes de ses poings. L'on ne voyait plus à l'occident qu'une bande d'un pourpre sombre. Quelques étoiles se levaient, dans le ciel tragique et mélancolique... Ils entendirent au loin piquer neuf heures, à la cloche de la Charente.
—Ah! exclama Floris, la mort! la mort!... qu'ils me fusillent!... Pourquoi ne m'ont-ils pas fusillé?
Il s'était relevé chancelant, les joues ruisselantes de larmes. Il reprit au bout d'un long silence:
—On dit que le chagrin diminue avec le temps: moi, mon chagrin s'augmente, au contraire... J'ai donc un cœur de fer pour qu'il ne se brise pas!... Tous les malheurs! tous, tous, tous, tous!... Hélas! il n'est pas, dans le monde, un être aussi misérable que moi!
Il aspira l'embrun salé, et la face levée vers les étoiles, tandis que tous ses membres tremblaient:
—Ah! râla-t-il, cet air qui passe a peut-être passé sur ses lèvres... Vent, répands sur moi ton haleine, souffle des bords lointains où elle est, touche-moi de la brise qui l'a touchée!
Les yeux fixes, Floris restait debout, en face de la mer écumeuse. Il dit, semblant se parler à lui-même et remuer ses souvenirs:
—Comment l'ai-je aimée? Je ne sais, car il s'est écoulé bien des jours où je ne pensais guère à elle... Je l'ai vue une nuit... je fuyais... Il y a sept mois de cela... C'était dans l'île de Rugen... dans la Baltique... Une île aussi, comme aujourd'hui... Ah! je babille, je bavarde, mais, vois-tu, c'en était trop: mon âme ne pouvait plus garder ses douleurs, et il faut que je les vomisse, comme un homme ivre! Puis, j'ai quitté Rugen, j'ai pris la mer... Non! je ne croyais pas l'aimer, et, la nuit, dans le méchant hamac du vaisseau qui m'emportait, je dormais sans songer à elle... Ensuite, vint la lutte, la Commune, et j'espérais toujours mourir... Maintenant, sa pensée m'obsède: elle fait un poids de fer sur mon cœur. Prisonnier dans cet infect cachot, sans espoir, honni, exécré, plus vil qu'un chien, toute mon âme crie vers elle, et je me dévore d'amour... Qui est-elle? Ah! je l'ignore... Princesse peut-être, ou fille de roi. Ma vue se perd dans l'espace immense, par lequel je me sens séparé d'elle... Et c'est moi qui l'aime... moi! moi!... O insensé, misérable fou! Ah! oui, fou!... tu avais raison... Mon souvenir, à de certains moments, ne discerne même plus son visage... Tiens! je ne pourrais dire seulement si ses cheveux sont blonds ou bruns...
Il soupirait, comme accablé. Et, tout à coup, en tendant les bras:
—Ah! je l'adore! il me la faut!... Elle est ma vie, mon cœur, ma joie, mon tourment, la substance même de mon être... Oh! partir, arriver près d'elle, revoir la chapelle où je l'ai vue, et sentir de nouveau ses yeux clairs m'entrer dans l'âme, comme une étoile!... Et moi, lâche, imbécile rêveur, je reste ici à bavarder, à pleurnicher, sans rien tenter pour la rejoindre!... Oh! cria Floris, se tordant les mains, une planche, un morceau de bois, que je traverse ces flots!... Ma vie, ma vie pour une barque!... Lâche-moi, Pierre... Allons, lâche-moi!
Il jetait tout autour de lui des yeux enflammés, tandis qu'à pas précipités, le caporal l'entraînait vers la butte. La bise secouait les broussailles; quelques chauves-souris voletaient, et l'on voyait sous les rafales des traînées de sable se lever. Alors, du haut de la colline, étendant le poing vers la côte obscure, qui apparaissait à l'horizon:
—Ah! dit Floris, en grinçant des dents, si mon souffle pouvait consumer cette terre, ne laisser sous les pâles étoiles que deux créatures, elle et moi!... Maudites soient les conventions, les hiérarchies, les règles humaines! Maudit soit l'homme, avec son cœur abject, ses folies, ses infamies, ses injustices!... Que tous les fléaux le dévorent! Que le sol s'entr'ouvre sous ses pieds! Que le feu en sorte et le brûle! Que les mers déchaînées noient les continents, et qu'il n'y ait plus rien dans l'espace, qu'un globe désert et glacé!
D'un pas rapide, il descendit la colline. Sur la grève, à la lueur mourante de quelques tisons dispersés, on apercevait des ombres noires, qui étaient les autres prisonniers. Soudain, il releva le front:
—Que frappes-tu ainsi? demanda-t-il.
—Rien, mon bon Floris, un moustique.
—Arrière! va-t'en! s'écria-t-il... Mes yeux sont las de ne voir que tyrannie... Laisse-moi! va-t'en!... Crois-tu donc que la vie d'une mouche importe moins au monde que la tienne?
Les sanglots l'étouffèrent, et il balbutiait:
—Se peut-il qu'un homme ait au cœur des blessures si profondes, sans en mourir?... Les chiens des rues la voient, les moucherons, les oiseaux, et moi, je suis privé de sa vue!... Ah! je suis bien sur les pontons!... Sur l'eau! sur l'eau! sur l'eau! car sur la terre, je n'ai plus rien à espérer...
On était dans le début d'août, et après quelques jours de fraîcheur, le chaud reprit subitement, et devint aussitôt accablant. La violence en fut telle sur les pontons, que les prisonniers faisaient la queue, aux barreaux de fer des sabords, pour y venir quelques instants coller leur visage ruisselant et respirer un air moins lourd.
La touffeur croissant toujours, ils quittèrent leurs vêtements; et complètement nus, baignés de sueur, ils languissaient, couchés çà et là. Sur le pont, le soleil ardent fondait le goudron, crevassait le bois: et le pétillement de la mer immobile comme du métal fondu, se mêlait avec le tremblotement de l'air embrasé, dans un immense éblouissement. De grosses mouches bourdonnaient. Trois prisonniers qui en furent piqués enflèrent beaucoup et moururent.
On jeta les cadavres à la mer, mais le flux les ayant portés sur la côte, il vint un ordre de Rochefort de les enterrer désormais. Chaque lundi, les canots de corvée se présentaient. On y amoncelait ces grands corps livides et décomposés; et les prisonniers, par escouades, s'en allaient les ensevelir dans les vases molles de l'île Dieu.
Les décès se multiplièrent. En quelques jours, les deux pontons furent pleins de spectres qui tremblaient la fièvre. La maladie avait un cours rapide. D'abord, les gencives gonflaient, des macules tachetaient la peau des misérables, leurs dents branlaient, et ils soufflaient, en haletant, une haleine infecte; puis, la gangrène se montrait. Quelques ronds enflammés apparaissaient à leurs joues, et l'ulcère, gagnant toute la face, leur obstruait la gorge et le palais de croûtes dont ils suffoquaient. On les voyait tordre la bouche, et tirer une langue saigneuse, ainsi que des chiens pantelants.
Le soleil, chaque jour, se levait superbe, au-dessus des flots étincelants. Les crêtes des vagues bondissaient; et, à l'ouest, les prisonniers n'apercevaient que cette eau déserte, avec l'immense architecture lointaine de l'abbaye de Pierre-Moine. Ils se sentaient abandonnés, comme des naufragés perdus en plein Océan, sur un radeau.
La plupart—les dysentériques—ne pouvaient pas se rassasier. Ils étaient tourmentés d'une faim vorace, qui les persuadait longtemps que ce flux de ventre était sans danger. Mais enfin, vaincus par le mal, leur faiblesse devenait telle qu'ils défaillaient, en se mettant debout. Tristes, ils demeuraient étendus, les cuisses rapprochées du corps, et souillés de leurs excréments. Ils avaient les prunelles éteintes, le visage sec ou bouffi, la peau rugueuse comme une écorce; et tous devinrent, en peu de jours, d'une maigreur extraordinaire. Un chapelet d'os leur saillait du dos, leur ventre plat semblait collé aux reins, tel qu'une toile grisâtre; et il sortait de tous leurs mouvements une odeur fétide et écœurante.
L'air, plus infect dans le ponton que les vapeurs des sépulcres, piquait les yeux, empoisonnait la gorge: et le commandant du fort Pierre-Moine, vieil homme à demi fou et toujours furieux, qui visita les batteries vers ce temps-là, en compagnie des médecins, y suffoqua, manqua de s'abattre du haut de sa jambe de bois, et se retira au plus vite. Mais il n'en fut rien autre chose, et l'on ne posa même pas les quatre ou cinq manches à vent réclamées par l'enquête. Les corps gonflés restaient épars, pourrissant. Sous les haillons qui les couvraient, on voyait les chairs leur grouiller, et les vivants retrouvaient sur eux de cette vermine des morts. Le typhus se mit aux deux pontons, et le ravage en fut épouvantable. Dans leur délire, les moribonds se figuraient encore la bataille, et frénétiques en proféraient les clameurs et les commandements. Un déserteur, soldat du train, répétait pendant des heures: Huhau!... Hue dia! en jurant. Un autre, halluciné par des visions de la campagne, tour à tour criait comme un coq, hennissait comme un cheval, ou mugissait ainsi qu'un taureau. Quelques-uns, couchés sur le ventre, se mouraient silencieusement. Ils dérobaient leur face avec humeur, lorsqu'on voulait les retourner, ou faisaient signe de la main qu'on les laissât expirer tranquilles.
Les rares prisonniers épargnés par le fléau servirent aux autres d'infirmiers. Le scorbut avait terrassé le caporal, si dispos naguère. Floris lui-même cherchait en vain son ancien confident du Hagois, dans ce corps desséché et tordu, ce profil de tête de mort. L'ulcère avait rongé le nez jusqu'aux sourcils: les os des joues mis à nu apparaissaient sous les chairs dévorées... Son temps de prison était fait, au pauvre caporal Pierre; la mort lui levait son écrou: il allait là où il n'y a plus de cachots, de haines, de misère, plus de César et plus de mendiant. Il appela encore Floris près de lui, et ricanant dans son délire:
—Tout petit, dit-il, j'aimais mieux les coups, les châtiments que d'obéir!... C'est tout simple... Ha, ha! j'étais né libre... J'ai fait vingt-trois ans de prison, mais pas un homme ne peut se vanter de m'avoir pris ma liberté!... Ha, ha, ha!... attrapés les tyrans!... Libre, libre, toute ma vie!... Vingt-trois ans de prison, Floris!
Le vieillard mourut le 30, au soir. Floris, la tête appuyée sur sa main, le regarda longtemps agoniser. Au loin, un quinquet fumeux se balançait; les moribonds couchés faisaient des tas inégaux: et ce spectacle paraissait au jeune homme extraordinaire comme un songe. Une langueur funèbre l'accablait. Il pensa que le lendemain, pendant la promenade sur le pont, il se jetterait à la mer.
Vers dix heures, comme il dormait, il lui sembla entendre soudain qu'on appelait son nom, à haute voix. Il se réveilla en sursaut:
—Fusillé! exclama-t-il, en poursuivant son rêve... C'est bien!... Ne tirez pas au visage!... Ah! fit-il avec un soupir.
Un gendarme, la lanterne à la main, et enveloppé dans sa cape d'ordonnance, se tenait debout devant lui. Cet homme dit à Floris de le suivre.
Le prisonnier obéit en silence.
Ils débouchèrent sur le pont. De grands éclairs silencieux, à chaque instant, embrasaient l'horizon. Floris aperçut une barque montée de huit ou dix matelots, et postée à la hanche du vaisseau.
—Où me mène-t-on? demanda-t-il.
Mais le gendarme, sans répondre, le fit descendre dans le canot; les avirons frappèrent l'eau, et l'embarcation s'éloigna.
La mer massive remuait sous le ciel orageux. Les lames noires clapotaient, se gonflaient comme une poix bouillante, puis retombaient affaissées. Par moments, le flot frémissait, secouant plus rudement les bordages; des tourbillons de houle se creusaient, on entendait un rauque bruissement, des paquets d'eau furieuse sautaient, des écumes volaient dans le vent. Les deux fanaux de la Charente projetaient, sur les vagues, des traînées rougeâtres, et Floris y attachait les yeux.
—Où le conduisait-on ainsi? Au fort Pierre-Moine sans doute. Encore des cachots, des tortures, puis des juges questionneurs, auxquels il faudrait disputer sa vie. Floris songeait à son amour, à sa misère, au néant de tout. Les cris désespérés de la mer redoublaient; l'embrun lui mouillait le visage, comme des larmes; il était ivre de tristesse.—Allons, pourquoi n'en finirait-il pas?
Mais, dans l'instant, le canot aborda, et Floris et les matelots prirent terre devant une espèce de corps de garde, bâti en planches, au bord de la mer. Il y eut des allées et venues, des rires, des propos échangés; puis, tous commencèrent à gravir une rampe dallée, où s'espaçaient de larges degrés bas. Le vent de mer faisait pétiller la torche qu'un des matelots portait en avant; et, à sa lueur rouge, on apercevait des tours, des barreaux, d'énormes murailles.
Ils passèrent un porche surbaissé, gardé par deux canons gigantesques, sur de lourds affûts de granit. Alors, un homme en vedette sortit d'une poivrière maçonnée, et reconnut les survenants. Il ouvrit une étroite poterne, et le cortège s'engagea dans de longs corridors, coupés d'escaliers. Des lampes de fer y brûlaient, de distance en distance. Ils traversèrent une salle à piliers, où la lueur blafarde de la lune entrait par des verrières brisées, allant du plafond au plancher. Soudain, un air plus chaud enveloppa le prisonnier; et saisi d'une défaillance étrange, il sentit une clarté, à travers ses paupières entre-closes. Haletant, il tomba sur un banc. Les matelots avaient disparu.
Mais des pas furtifs s'approchèrent, du fond de la salle voisine. On entendit un sourd murmure de voix, et derrière le guichet grillé qui s'ouvrait dans la massive porte, Floris aperçut confusément un visage sombre et barbu, avec deux yeux brillants qui l'examinaient.
—C'est lui, c'est pien lui! che le reconnais! exclama tout bas le survenant... Que sa chefelure est souillée et hérissée, ô malheureux!... Che témoigne que c'est pien lui!... Ah! maigri, chanché, le nople cheune homme!... O Tieu! ô Tieu! on croirait foir un mort!... Comme il ferme les yeux opstinément, sous ses paupières enflammées!... Ah çà! il n'est pas mort, ch'espère!... Ah! malheur! malheur!... S'il allait mourir afant que ch'aie reçu ma récompense!... Oui, oui, oui! che le reconnais, comme étant le fils du Crand-Tuc... Mettez que che le reconnais!... Monsieur Manès m'a fait fenir, afin que che le reconnaisse!
Pendant quelques instants encore, le colloque se poursuivit à voix basse, derrière la porte; puis, les pas s'éloignèrent, décrurent... Alors, Floris ouvrit les yeux.
Il se trouvait dans une salle nue à voûte ogive, petite et blanchie à la chaux. Une boule de verre, pleine d'huile jaune et posée sur un pied de faïence grossière, éclairait faiblement le réduit. L'île et le fort dormaient; tout était silence. De temps à autre, un choc profond et sourd retentissait jusque sous les pas du jeune homme. C'était la montée de la mer qui battait l'assise de la falaise.
—Mais je sais! dit Floris, se dressant soudainement... C'est lui! c'est lui! Je me rappelle. C'est l'homme de Mme Éloi, l'homme qui se trouvait avec nous sur la tour Victor!
Il courut à la porte et voulut l'ouvrir. Les matelots, sans doute, en se retirant, l'avaient fermée à clef, car elle résista. Il frappa quelques coups... Personne... Il entre-bâilla la fenêtre. Elle donnait de plain-pied sur une sorte de terrasse, où il ne vit rien que la lune, d'antiques boulets de pierre épars au milieu des orties, et, sous le parapet, la mer.
Il se mit à marcher par la chambre. Sa face était droite, immobile, et quelque chose d'égaré paraissait dans tous ses mouvements. Il eut l'idée qu'on l'épiait, et vint coller l'oreille à la porte; puis il reprit sa promenade, répétant tout bas entre ses dents: Le fils du grand-duc! le fils du grand-duc!... Oh! ricana-t-il, un crayon, pour me rappeler ces mots, puisque je viens de les entendre! Le fils d'un grand-duc sur les pontons!... Prodigieux, prodigieux!... Et le jeune homme rit amèrement.—Il est bien certain, exclama-t-il, que Van Oost n'était pas mon oncle... Il n'avait ni frère ni sœur... Il l'a avoué devant moi, à maintes reprises, sans y songer... Voyons! Il recevait quelquefois, je me rappelle, des lettres timbrées de Russie. Il avait habité Pétersbourg... Un trouble extrême saisit Floris; la possibilité de retrouver son père lui apparut dans un éclair: il vit, comme en avant de lui, une inconcevable félicité. Mais ses pensées tourbillonnaient; il ne pouvait les ressaisir.—Suis-je éveillé? dit-il tout à coup. Il se mordit le poing, puis, éclatant de rire: Voyons, voyons, du calme! reprit-il... Son œil tomba sur une croix sculptée dans la pierre du mur.—Oui! c'est bien l'abbaye! songea-t-il... Parbleu! ils en ont fait un fort!... Il allait, venait, s'arrêtait, repartait avec emportement, proférait des paroles à mi-voix. La violence de son espoir l'étourdissait, comme une liqueur fumeuse.
Il vint à la porte-fenêtre; il l'ouvrit et fit quelques pas sur l'esplanade. La mer, assoupie maintenant, gonflait son large dos sans un murmure. Le firmament, d'un azur profond, palpitait de milliers d'étoiles.
—Oh! les étoiles, les étoiles! dit Floris avec ravissement.
Elles étaient à ses yeux, las d'horreur, comme s'il les eût vues pour la première fois, et, tout haletant, il respirait l'air vif, l'immense paix nocturne.—Que le ciel, se prit-il à songer, me déclare ma destinée par un éclair... Aucun éclair ne brilla, car l'orage s'était, depuis longtemps, éloigné, mais une longue et pâle étoile glissa à l'horizon, dans la mer. Ce hasard enivra le jeune homme. Tout lui parut joie et triomphe. Il sentit cette facilité que l'on croit éprouver dans les songes. Son cri, lui semblait-il, eût traversé l'Océan jusqu'aux îles les plus lointaines; il eût baisé à la bouche une reine; il se serait jeté sur un canon chargé; il eût pris dans sa main le soleil: et son cœur, qu'il entendait battre à coups impétueux contre ses côtes, animait et vivifiait la machine entière de l'univers.
Comme il se tenait debout, près du parapet, Floris aperçut une chaloupe qui abordait le long des rochers. Deux ou trois matelots débarquèrent. On voyait leurs torches errer çà et là; on entendait leurs voix dans l'air tranquille. Puis un vieil homme prit terre à son tour, et Floris eût juré que cet homme venait pour lui à Pierre-Moine.
Il rentra dans la salle et ferma la fenêtre.
Quelque chose de dévorant le consumait; ses mains tremblaient, la sueur lui couvrait le visage.
La porte s'ouvrit soudainement, et l'homme aux cheveux gris parut. Il était grand, sec, l'air cruel, une longue face décharnée; une goutte de sang extravasé lui chargeait la paupière gauche. Floris ne l'avait jamais vu.
—C'est lui!... murmura l'inconnu... Oui, oui, oui! pas le plus léger doute!... Le teint, le geste, le port de tête... La transmission héréditaire est surprenante.
Tous deux, ils restaient à se considérer, et leurs yeux fixes se disaient mille pensées, confuses et profondes. Le vieillard demanda:
—Votre nom est Floris?
—Oui! c'est ainsi, dit le jeune homme, que me nommait Jacob Van Oost.
—Votre oncle et tuteur, n'est-ce pas?
—Plus que mon tuteur, repartit Floris, mais Van Oost n'était pas mon oncle...
L'inconnu secoua la tête. Il poursuivit après une pause:
—Nous savons tout de votre vie. Il y a eu plus d'yeux que vous ne pensez, ouverts sur vous, dans ces derniers temps. Vous avez vécu, à Paris, du petit héritage que Van Oost vous avait laissé; puis, dès les premiers jours du siège, fait prisonnier dans un engagement, vous avez été envoyé au fond de la Prusse à Stralsund, d'où vous vous êtes évadé; enfin l'on vous retrouve en mai, dans les rangs des fédérés parisiens.
—J'étais désespéré comme eux, répondit Floris. Au reste, j'avais mes amis parmi les chefs de la Commune.
—Vous aviez d'autres amis encore et de meilleurs, répliqua le vieillard. Ce sont eux qui m'envoient vers vous. Mon nom est Vassili Manès. Après avoir été pendant longtemps le médecin du grand-duc Fédor de Russie, je le suis, à présent, de la grande-duchesse, sa femme, Mme Maria-Pia.
Les cheveux de Floris se dressèrent, comme à une vision terrible. Un souffle courut dans ses os, et il se taisait éperdu. Le savant, enfin, rompit le silence:
—Je suis pour vous le messager des plus étonnantes nouvelles. Ce n'est pas contre la douleur qu'il faut vous armer en ce moment, mais contre une joie excessive. Quoi que vous ayez pu souffrir durant vos cruelles épreuves, ce que je vais vous révéler vous payera de toutes ces tortures. Oubliez, ainsi qu'un mauvais rêve, ce qui précède cette nuit-ci. A mesure que je vous parle, votre passé s'évanouit. Chaque mot prononcé dore votre avenir, le tire des ténèbres, et le rend plus resplendissant, plus magnifique, plus glorieux, que vos jours écoulés n'ont été pauvres, obscurs, abaissés.
—Êtes-vous si puissant? murmura Floris comme en ricanant; et il tremblait de tous ses membres.
—Ma voix n'est que la voix d'un homme, reprit Manès, mais le destin parle par elle. Le sort vous fait marcher dans la vie, Monseigneur, à coups de foudre, et par des surprises violentes. Tombé du sein de la grandeur jusqu'au plus bas de l'abîme, ce n'est pas là le terme où vous aboutissez, mais celui d'où vous vous relevez. Vous allez quitter les pontons: vous serez riche, heureux, puissant, adulé; et quoi que ce soit qui arrive, vous avez touché désormais l'extrémité, le dernier fond de la détresse. Cette pensée, je l'avoue, Monseigneur, me décharge l'esprit d'un grand poids. Sans cela, j'eusse redouté de me faire le messager d'un autre état auprès de vous, car qui peut s'assurer, quand il change de fortune, si c'est pour sa félicité ou pour son malheur?
Il s'avança, et lentement, d'une inflexion de voix solennelle:
—Je vous le déclare, fit-il, vous êtes, Monseigneur, le fils légitime du grand-duc Fédor de Russie et de la grande-duchesse Maria-Pia de Portugal... J'étais jadis un serf de votre père... Le premier, je vous rends hommage comme à mon seigneur longtemps méconnu.
Et le vieillard, courbant sa haute taille, saisit et baisa la main de Floris.
Il parut au jeune homme qu'un immense tonnerre croulait sur lui, l'enveloppait: puis, il n'y eut plus qu'un silence étouffant, et qui semblait l'arrêt du cœur du monde. Floris s'était levé en pied, et roide, les yeux tout grands ouverts, pareil à un somnambule, il s'avança d'un pas automate jusqu'à la fenêtre de l'esplanade. Il dit:
—Voilà bien la mer et le ciel plein d'astres nocturnes...
Ensuite, il se tint à la vitre. Comment ce secret révélé ne faisait-il pas bondir et éclater la terre? Pas une étoile ne bougeait... Quelquefois, d'un brusque mouvement, il passait la main sur son front. Le crâne lui battait avec un bruit de cloche; ses gestes étaient convulsifs, égarés. Il avait l'idée vaguement qu'un cataclysme avait bouleversé l'univers, et qu'il dominait au-dessus des hommes, roi, tout-puissant, presque immortel!
Il fatiguait ses yeux à regarder la lampe, puis reportait ses regards sur Manès, sur la croix entaillée au mur, sur la cellule.—Cela est! cela est! disait-il; mais la réalité était si subite et si surprenante qu'elle ne le pénétrait pas plus que les imaginations d'un songe. Il revoyait sa vie écoulée, il tâchait de s'imaginer les choses qu'il allait faire dans l'avenir; il se disait avec orgueil qu'il recouvrait son nom, ses biens, sa naissance illustre. Ses pensées tumultueuses s'entre-choquaient; son cœur était un grand abîme dans lequel il ne connaissait rien.
Et cela dura très longtemps, des heures, à ce qu'il lui semblait.
Il revint à Manès tout à coup et lui dit:
—Ma mère vit-elle?
Le vieillard retira d'un écrin une large et ronde boîte d'or, et il la tendit à Floris:
—Voici, dit-il, le portrait de votre mère. Elle l'avait confié à mon frère pour que celui-ci vous le remît, sitôt qu'il vous aurait retrouvé... Faudra-t-il croire aux talismans? C'est grâce à ce portrait, Monseigneur, à votre étrange ressemblance avec Mme Maria-Pia, que le juif Chus vous a reconnu.
—Ma mère! dit Floris... ma mère!...
—Dès demain nous serons en route, reprit Manès. Vous la saluerez dans trois jours.
Floris interrogea:
—Verrai-je aussi mon père?
—Le Grand-Duc, répondit Vassili, habite Sabioneira, sur la côte de Dalmatie. Il est, vous ne l'ignorez pas, le frère de l'empereur Nicolas; et de plus, vous avez un frère et une sœur. Vous saurez, en un meilleur temps, tout ce qui concerne votre naissance... Il y a deux heures, j'ai reçu des dépêches de votre père. J'étais allé à Rochefort pour les chercher. Il consent volontiers à vous reconnaître; il écrira lui-même au Tsar, et un rescrit impérial vous rétablira incontinent dans votre titre et dans vos droits... Mais ce n'est là qu'une partie de ses desseins. Le Grand-Duc a pensé plus loin, afin d'assurer votre bonheur, qu'il entend combler d'un seul coup. Il vous dote d'un apanage, en vue de votre prochain mariage. Votre père a fait choix pour vous, Monseigneur, d'une fiancée presque royale.
—Pour moi! exclama le jeune homme.
Vassili Manès continua:
—Le Grand-Duc vous a fiancé à la jeune princesse Isabelle de Bourbon et Bragance, sa pupille et votre cousine. Il me charge de vous l'apprendre aujourd'hui même. Des deux nouvelles dont je suis le messager, Monseigneur, c'est la deuxième, assurément, qui est pour vous la plus heureuse.
—Me marier! s'écria Floris. Ah! je vous en conjure, monsieur, que l'on me permette, dans cette affaire, de ne consulter que mon propre cœur!
—Votre mère l'a élevée, dit le savant. Elle est aussi bonne que belle.
—Je ne veux pas me marier!
—Le Grand-Duc, poursuivit Vassili, est le tuteur de la princesse. Il y a longtemps que cette union est destinée entre les deux maisons. Par malheur, votre frère est entré dans les ordres. La princesse a des biens immenses: les profusions du Grand-Duc ont attaqué les fondements de ce que, dans les particuliers, on appelle leur fortune. Votre père veut ce mariage; il n'y souffrira aucune objection.
—Je ne l'aime pas! dit Floris.
—Vous l'aimerez, quand vous l'aurez vue...
—Non, non! je ne puis pas l'aimer et je ne le veux point.
—Elle a été, dit le savant, la joie et la consolation de votre mère, depuis plus de quatorze années.
—Faut-il pour cela, répliqua Floris, qu'elle devienne mon tourment?
Il parlait avec feu, tournant vers Manès des yeux irrités. Celui-ci reprit posément, après un silence:
—Considérez, je vous prie, Monseigneur, que je ne suis rien, en tout ceci, que l'instrument de votre père... Or, mes dépêches sont formelles. Si vous épousez la princesse, le Grand-Duc vous reconnaît pour fils, de bonne réciprocité. Mais, par contre, si vous refusez de le satisfaire là-dessus, votre père se considère comme dégagé de sa promesse... Pesez bien cette alternative!