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Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE (continued 3)

Reading edition

—Eh quoi! dit Mgr Colloredo stupéfait, c'est cela qui vous trouble, mon très cher frère? L'exégèse, la comparaison et l'interprétation des textes! Mais ce sont là des subtilités, des chicanes des protestants... C'est bien, dans un moment, Thaddée! reprit-il, en voyant apparaître à une porte dérobée la face de son valet de chambre... Et lors même qu'il y aurait quelque difficulté, poursuivit Mgr de Raguse, en se tirant un fauteuil où il s'assit, tandis que José-Maria s'asseyait en face de lui, oui, même en ce cas, mon très cher frère, rappelez-vous que les divines Écritures ne nous ont pas été révélées pour nous instruire dans de vaines sciences, nous apprendre à peser les vocables, les dates, les rapports de temps, mais bien pour éclairer la terre d'une lumière toute divine, pour fixer la règle des mœurs et nous donner la connaissance certaine des choses du ciel, fondement nécessaire de la bonne vie...

José-Maria repartit:

—Vous prenez donc pour marque, Monseigneur, de la vérité de la doctrine, la perfection de la morale que cette doctrine nous prêche?

—Assurément! dit Mgr Colloredo. Ce sont deux grâces inséparables. Car une Équité infaillible, comment pourrait-elle ne pas annoncer une Intelligence infaillible? Comme l'a dit un de nos grands docteurs, la foi me prouve les mœurs; les mœurs me prouvent la foi.

—Oui, reprit amèrement José-Maria, c'est bien là aussi ce que je croyais, lorsque j'entrepris ces études. Je m'attendais à ne rencontrer, dans les autres religions, qu'un amas de crimes, de superstitions et de ridicules folies, tandis que le Christianisme, seule doctrine révélée, brillerait, comme vous le disiez, d'une lumière toute divine. Mais les préceptes de la morale la plus pure se trouvent dans Confucius; il y a chez les Bouddhistes un esprit de douceur, de compassion envers tous les êtres, que l'on peut dire supérieur à la charité catholique, et l'ascétisme des Brahmanes surpasse le renoncement chrétien, en rigueur et en sublimité. Ah! il eût fallu se crever les yeux, pour ne pas voir ces vérités... Mais, alors, où donc se trouve le sceau, la marque du sang de l'Agneau, dans la religion révélée?

La porte s'entre-bâilla en silence; et Thaddée, paraissant de nouveau, tout poudreux et échauffé, alla poser, à pas muets, devant son maître, au pied du Neptune d'ivoire, un pli scellé d'un grand cachet de cire. Puis il se retira, sans prononcer une parole.

—Si je voulais disputer là-dessus, répliqua Mgr Colloredo, je vous répondrais, mon frère, que toutes les religions du monde, étant les restes et les débris de l'adoration du vrai Dieu (puisque tous les enfants des hommes l'adoraient jusqu'à la dispersion de Babel), ont pu conserver quelques vestiges de leur candeur et de leur beauté primitives... Mais, en une telle matière, ce n'est point de nos faibles lumières, ni des raisonnements humains qu'il convient d'user. Dieu a prononcé: il suffit. Lui-même s'est choisi son peuple, et il a rejeté tous les autres. Contentons-nous d'adorer, en tremblant, ses impénétrables jugements, et n'en appelons pas à la raison, là où c'est la foi qui doit régner.

—Pourtant, mon frère, la foi chrétienne n'est point, elle ne saurait être un pur acquiescement à croire, une aveugle soumission de l'esprit. Rationabile obsequium vestrum, dit l'Apôtre; et, en effet, si cet acquiescement, si cette soumission n'était pas raisonnable, ce ne serait plus une vertu.

—Soit, mon frère, reprit l'archevêque de Raguse. Par là, sans y prendre garde, vous fournissez des armes contre vous. Car, plus cette raison, de laquelle vous vous réclamez, trouve dans la foi catholique de contradictions, de difficultés, d'impossibilités absolues, plus nos mystères, à les juger selon le faible bon sens de l'homme, semblent hors de toute croyance, plus il faut reconnaître quel étonnant prodige ç'a été que des mystères si incroyables aient été crus si universellement, et qu'ils le soient encore!

—Il n'y a pas moins de mystères, répondit José-Maria, pas moins de difficultés, de contradictions, d'impossibilités absolues dans la doctrine du Bouddha que dans le culte du Christ. Elle a pourtant rempli tout l'extrême Orient, et après d'immenses révolutions d'âges et de temps, conserve toujours le même empire. La légende de Vichnou et de Sivâ, les miracles et la foi de Krichna se sont répandus à travers l'Inde. Mahomet a pu persuader ses visions à des millions d'hommes, et de nos jours, l'Afrique noire presque entière a embrassé l'islam. Faudra-t-il donc reconnaître aussi quelque chose de surnaturel dans les progrès et les accroissements de chacune de ces religions?

Mgr Colloredo répliqua:

—Mais ces religions, mon cher frère, on sait quels moyens purement humains les ont établies et soutenues. L'islamisme s'est étendu par la conquête; les deux autres se sont propagées grâce aux amorces de l'intérêt et du plaisir. On en sait les commencements, je le répète: on connaît les fourbes qui les ont fondées. La vraie religion, mon cher frère, a pour marque manifeste son antiquité. Or, quelle conviction de la vérité, quand nous voyons que de Pie IX, qui remplit aujourd'hui si dignement le premier siège de l'Église, on remonte sans interruption jusqu'à saint Pierre, établi par Jésus-Christ prince des apôtres; d'où, en reprenant les pontifes qui ont servi sous la Loi, on va jusqu'à Aaron et jusqu'à Moïse; de là, jusqu'aux patriarches et jusqu'à l'origine du monde, Jésus-Christ faisant, en quelque sorte, l'union de l'Ancien et du Nouveau Testament! Voilà donc la religion toujours uniforme, ou plutôt toujours la même, dès le commencement des choses. On y a toujours reconnu le même Dieu comme créateur, le même Christ comme sauveur du genre humain.

—Tout ce que vous venez de dire, mon frère, repartit l'archevêque de Myre, est le propre langage de la Synagogue. Les juifs aussi font remonter leur origine jusqu'à Adam. C'est de Dieu même qu'ils ont reçu leurs traditions, et, plus que tous les autres, ils se défendent par leur immutabilité. En effet, l'on ne saurait nier que la religion du Christ, à en juger humainement et sans la foi, ne soit une hérésie sortie de leur sein, tandis qu'ils restent fidèles à leurs pères et à eux-mêmes, depuis plusieurs milliers d'années.

—Vous me faites trembler, mon frère! s'écria Mgr Colloredo. Que quittez-vous? que choisissez-vous? que préférez-vous à Jésus-Christ? Quel Dieu adorez-vous en sa place?... Ah! il faudrait désespérer peut-être de votre salut éternel, si Jésus n'avait prié sur la croix pour ceux qui ne savent ce qu'ils font!

—C'est afin de m'en confesser, Monseigneur, que je voulais venir à vous, répondit humblement José-Maria. Accusez-moi, reprenez-moi, censurez-moi!... S'il me reste quelque espérance, c'est par là que commencera ma guérison.

—Mettez-moi vos doutes par écrit, dit Mgr Colloredo. J'ai un peu négligé ces études, pressé que j'étais par les charges de mon saint ministère. Mais le Père Passi, de Raguse, de la Compagnie de Jésus, est un savant homme en ces matières. Il résoudra aisément ces difficultés.

—Hélas! répliqua José-Maria, sans dire qu'ils fussent de moi, pour ne pas exciter de scandale, j'ai soumis tous mes doutes, à Rome, au fameux Père Montagna. Ses réponses, loin de les calmer, ont redoublé mes inquiétudes. Je me confesse à vous, Monseigneur. Le dogme de la création, l'Iahveh cruel et jaloux de la Bible, l'alliance conclue avec Israël, la dureté des chrétiens pour les animaux, bien d'autres choses encore, me scandalisent... Voyez s'il n'est pas à propos que je cesse de célébrer la messe.

—Gardez-vous-en bien! s'écria l'archevêque de Raguse. Vous donneriez par là un trop grand scandale, qu'avant tout, il convient d'éviter... Non! il faudrait, s'il se pouvait, augmenter vos communions, au lieu de les diminuer, car ce que veut le Tentateur, duquel les ruses sont innombrables, c'est vous arracher de la sainte table... Ne perdez pas courage, mon cher frère. Pénétrez-vous de cette parole de Job: Quand il me tuerait, j'espérerais en lui! Je vous offrirai à Dieu tous les jours, dans le mystère de la très sainte eucharistie: on priera pour vous dans nos couvents... Ne vous confessez point de ces peines à d'autres qu'à Dieu et à moi, et dites la messe à l'ordinaire. Je prends sur moi tout le péché que vous pourriez faire en m'obéissant. Gardez les dehors, Monseigneur, et Dieu aura soin du dedans. Croyez et obéissez.

Tous deux se levèrent après un silence: et s'avisant enfin de cette lettre que Thaddée avait déposée sur la table, Mgr Colloredo l'ouvrit, fit un léger Ah! de surprise, et se rassit aussitôt pour la lire, tandis que José-Maria se remêlait parmi la compagnie. Tout le monde en groupes épars, causait debout et à grand bruit; les gais éclats de rire de Josine, qui tenait tête aux compliments d'Archibald et de ser Zeroli, s'entendaient par instants, au-dessus du murmure des autres colloques. Puis, un laquais ouvrit à deux battants les portes-fenêtres sur la terrasse, où le goûter était servi: et tous se tinrent prêts à y passer au premier appel de Josine, tandis que la Grande-Duchesse, souffrante et déjà fatiguée, prenait son écharpe pour se retirer, en même temps que Tatiana.

—Regardez, chuchota Isabelle, autour de qui Floris s'empressait, regardez donc, Monseigneur, on dirait que Sa Grandeur vous cherche.

L'archevêque, sa lettre à la main, s'avançait avec hésitation et les yeux un peu clignotants, dans la vaste salle tumultueuse. Le Grand-Duc alla à sa rencontre:

—Eh bien! Monseigneur, quelles nouvelles?

—Excellentes, repartit le prélat. Thaddée arrive à l'instant de Raguse. Voici la lettre du Saint-Père, qui relève de leur vœu imprudent les Morlachs de Zemenico. Bien qu'un tel vœu soit nul comme impie, et par là tombant de soi-même, néanmoins le Souverain Pontife a bien voulu se rendre à nos raisons, et intervenir en personne. Nos Morlachs n'ont donc plus aucun prétexte pour se refuser à la paix.

La petite princesse fit un cri de joie:

—Alors, les fêtes auront lieu! exclama-t-elle.

—Dès demain, répondit Floris, Jean et Miklas monteront en trebaccolo pour porter nos invitations.

—C'est que demain, dit l'archevêque en souriant, est le saint jour du dimanche, le jour du repos.

—Mais, Monseigneur, il n'y a là nul travail, répliqua la fantasque princesse, nul travail que pour le vent qui souffle... Messieurs, poursuivit Josine, ma sœur me charge de parler pour elle. Le Grand-Duc va donner quelques fêtes, qu'il nous avait depuis longtemps promises, et que ces malheureux événements ont retardées, de semaine en semaine. Nous aurons nos amis de Raguse, de Zara, de Cattaro, de Sebenico; et, au nom de ma sœur, comme en celui du Grand-Duc, j'y sollicite votre présence.

—Oh! oh! ne remarquez-vous pas, souffla Stepany tout bas à l'abbé Lancelot, tandis qu'un murmure d'approbation s'élevait autour de Josine, ne remarquez-vous pas, l'abbé, que Monseigneur est merveilleusement galant pour la sœur de sa femme?

—Eh bien! qu'y a-t-il là d'étonnant? Allez-vous encore, monsieur, exercer là-dessus votre langue?

—Moi, je n'exerce rien, monsieur, riposta froidement le chimiste. Ce sont les nouvelles qui courent. Je me borne à vous en faire part, et si vous en doutez, monsieur, vous êtes le seul, croyez-moi... Eh bien! qu'est-ce que cela, Thalès? Éternuerez-vous lorsque je parle?... Az O5, Ko, monsieur?

—Az O5, Ko, reprit l'enfant... Azotate de potasse, papa.

Tous trois gagnèrent la terrasse, où la compagnie s'écoulait déjà. On entendait un brouhaha de voix et de conversations, des exclamations, des rires. En un moment, le salon fut désert, et il y resta seulement le Grand-Duc, avec Tatiana et Isabelle, qui se levaient de nouveau pour partir.

—O cher Floris, dit la Grande-Duchesse, combien je suis heureuse de la tendresse que vous témoignez à Josine, des courses que vous faites ensemble et des soins que vous prenez d'elle! Je l'avoue, j'avais craint quelquefois qu'il n'y eût pas de sympathie entre ma sœur et mon mari... Elle est si vive et de tête légère! C'est à moi de veiller sur elle... Vous me remplacez, cher Floris.

—Bien, bien! dit brusquement le Grand-Duc, comme embarrassé de ces louanges... Ah! tiens, vous voilà, monsieur Manès!

En effet, le savant venait d'entrer dans la rotonde des statues, s'excusant sur ce qu'il n'y avait pas de valets dans l'antichambre; et, quand il eut salué les princesses, non sans un mot d'affectueuse gronderie à ses malades, afin de hâter leur départ, il pria le Grand-Duc qu'il le pût entretenir.

—Tatiana est donc malade? reprit Floris avec étonnement, quand elles eurent disparu.

—Quoi! elle ne vous l'a pas dit... Oh! rien d'inquiétant, rien de grave, Monseigneur.

Au même instant, Josine reparut à l'une des portes-fenêtres:

—Eh bien, Floris, quand viendras-tu donc?

Mais elle aperçut M. Manès, et courant à lui aussitôt:

—Est-ce possible? Vous ici, très puissant baron des cornues, prince des gaz, archiduc des atomes!... Vous, l'ermite, l'homme invisible!... Mille bonjours à Votre Omniscience.

—Mille bonjours à Votre Folie, répondit Manès, se prêtant à cette espèce de guerre joyeuse que la princesse lui faisait toujours. Comment se porte donna Tapage? Le grand malheur qu'elle soit née avec des ailes de moulin à la cervelle!... J'ai affaire à Monseigneur, petite fille.

—Non, non! répliqua Josine, je ne me laisserai pas renvoyer... Oh! vous allez me dire votre avis...

—C'est bon, c'est bon! Plus tard, petite fille... Monseigneur, un mot, s'il vous plaît.

—Monsieur Manès, puissant magicien... reprit Josine.

—Allez, petite fille, allez! Vous serez donc toujours la même... Monseigneur, voici de quoi il s'agit. Le grand-duc Fédor, votre père...

—Que parlez-vous de petite fille? repartit la malicieuse princesse, qui, sans un instant de relâche, sautait, courait, voltigeait, gambadait, tourbillonnait autour de Manès. On voit bien, signor enchanteur, que vous ne sortez guère de votre caverne... Ne dirait-on pas que je suis encore une gamine en robe courte?... Allons, daignez me regarder!

Et d'un air de défi mutin, elle se posa devant le savant.

Elle était grande, svelte, fière, les lèvres incarnates et charmantes, le plus beau teint, un nez mince, frémissant, et avec sa taille élancée, un port agile, majestueux de déesse sur les nues. Son col, un peu long et plein, ressemblait à du marbre blanc bien poli, et elle avait, dans ses yeux noirs, une humeur lascive et attrayante, un rire qui étincelait comme un rayon de soleil dans une onde.

—Mais, en effet, reprit Vassili, comme vous voilà belle et coquette, princesse!... Toute changée!... Et il la considérait... Oh! oh! oh! je comprends maintenant ce que l'on se chuchote à l'oreille, et pourquoi le comte Archibald...

Puis, sur un geste impatient de Floris:

—Eh bien, donc, fit-il tout bas, je dois vous prévenir que votre père, le Grand-Duc...

—Monsieur Manès, interrompit Josine.

—Que dit cette petite fille? Que veut-elle encore?

—Est-il plus souffrant? demanda Floris.

—Il décline étrangement, Monseigneur. Il baisse, il s'affaiblit à vue d'œil...

—Ah! si vous ne m'écoutez pas, savant illustre, poursuivit Josine, je vais vous rompre le petit doigt, je vous ferai la baboue par derrière...

Le Grand-Duc regarda Manès en face:

—Voulez-vous dire qu'il va mourir?

—Eh bien, oui, Monseigneur. Le dénouement ne saurait tarder beaucoup plus que deux à trois semaines. Ulm se tient prêt à faire ses paquets, et parle à son maître de testament.

Il y eut un pesant silence. La petite princesse avait disparu. Floris reprit d'une voix basse:

—Et mon père connaît-il son état?

—Non, il n'en a aucun soupçon, répondit de même Vassili, et il serait dangereux et inutile de le tirer de sa sécurité. Mais j'ai pensé qu'il importait que Votre Altesse fût avertie... Allons, à vous revoir, Monseigneur.

Le Grand-Duc, demeuré seul, rêva quelques instants, le front penché et immobile; puis, à pas lents, il gagna la terrasse. Des grenadiers, des citronniers, des cactus, dans d'énormes vases de marbre, y formaient comme un bosquet, au milieu des airs. Là, sur des tables basses de pierre dure de Florence, toutes sortes de rafraîchissements étaient servis avec profusion: du caviar, des pirojki, du vin, du cidre, des pièces de four, quantité de liqueurs à la glace. Les convives, assis ou debout, et la plupart tenant à la main de petites assiettes d'argent, faisaient des groupes çà et là, jusque sur les marches de l'escalier.

—Puis-je vous offrir, Monseigneur, de cette eau de jonquille glacée? demanda Josine à l'archevêque. Préférez-vous du vin de Sicile?

—Mille grâces, ma jolie cousine... Eh bien, neveu, dit Mgr Colloredo à Archibald, vous ne regrettez pas vos chasses ni vos autres plaisirs de Raguse. Il y a ici de quoi vous les faire oublier.

—Je donnerais trois cents florins, répondit Archibald, pour que la princesse pût voir mes vouges et mes épieux à sangliers... Mais ces animaux sont féroces. J'ai reçu d'eux un coup de boutoir... je pourrais vous montrer la blessure... Giano, faites-moi souvenir, quand nous serons entre hommes, de vous la montrer...

La demie de cinq heures sonna.

—Lucio, dit demi-haut Josine à l'un des laquais qui servaient, allez voir si les carrosses sont approchés... La chaleur du jour est tombée, reprit-elle. Nous avons arrangé pour Votre Grandeur, comme Elle en a marqué le désir, une excursion jusqu'aux madragues et à la Grotte-qui-parle.

—Je ne puis croire, dit l'archevêque, tout ce que nos Morlachs en racontent.

—Si, si, si, Monseigneur, la chose est certaine! s'écria le bon abbé Lancelot. Il y a là, suivant moi, le plus curieux écho que l'on ait jamais entendu, car pour peu que l'on parle bas à l'entrée de la caverne, la personne qui s'est placée dans le fond entend tout fort distinctement... C'est une chose extraordinaire! J'ai vu des Bocchesi se sauver, pensant qu'il y eût là un esprit...

Josine battit des mains:

—Vraiment, vraiment? Un si bel écho!... Gianetto, c'est toi que je retiens pour en faire l'expérience.

—Quoi? que désirez-vous, Madonna?

—Je te dirai cela à la Grotte-qui-parle. Oh! j'ai des secrets à te confier que les rochers seuls doivent entendre... Là-bas, là-bas, là-bas, tu sauras tout!

—Trop familière, pensa Floris en sortant de sa rêverie, trop familière!... Est-ce qu'elle pourrait?... Pourquoi non?... Comme elle le regarde en parlant! Comme elle s'adresse toujours à lui!... Oh! j'aurai l'œil sur vous, seigneur bouffon...

Le lendemain, conformément au cri qu'en avait fait Pappizza, dès le matin, Mgr Colloredo dit lui-même, dans l'église de Zemenico, une grand'messe solennelle. Là, devant tout le peuple assemblé, l'archevêque monta en chaire, et prit son thème sur le pardon des offenses. Ego autem dico vobis: Diligite inimicos vestros (Matth., V). Il fallait déposer son ressentiment, en faire à Dieu, chrétiennement, un sacrifice de bonne odeur. Le pope de Sgombro avait donné parole de la docilité de ses paroissiens: et lui, leur archevêque, leur pasteur, s'était porté garant de même, pour ses ouailles de Zemenico. Car, si vous ne pardonnez pas, espérez-vous que Dieu vous pardonne? Non, tant que vous serez inexorables pour vos frères, le Seigneur le sera aussi pour vous. Il est écrit: Point de miséricorde à qui n'a pas fait miséricorde (Jacob., ii). Après quoi, l'archevêque lut le bref du Saint-Père, qui déclarait nul et non avenu le serment qu'ils avaient prêté, et ayant terminé la messe, au milieu du silence frémissant des Morlachs, il s'en revint au palais.

Dans la semaine, les invités commencèrent à arriver. Comme on voyage en Dalmatie avec la lenteur des tortues, et toujours par coches ou carrosses, les chemins, pendant plusieurs jours, furent couverts autour de Sabioneira, d'équipages à six chevaux, qui gravissaient les côtes ou passaient à gué les rivières. Ceux de Zara vinrent en trebaccolo, et la princesse Miléna arriva de Cettigne par la montagne, accompagnée, outre ses femmes, de dix Monténégrins armés. Suivaient force mules portant ses coffres, recouverts de tapis d'écarlate, les billots, plaques et œillères de cuivre et d'argent travaillé. L'ancien corps de garde des Cypriotes, au bord de la mer, reçut les bêtes et les gens.

Bientôt, d'ailleurs, les survenants se trouvèrent si nombreux en hommes, qu'il fallut en coupler quelques-uns. Le baron Mamula échut, avec le vieux comte Stankovitch, dans le pavillon de rocaille qu'on nommait l'America, où, toutefois, lui et ses chiens purent s'espacer à l'aise. Les corps de logis, les petits palais, les moindres bâtiments des jardins, tendus et remeublés en neuf, étaient remplis ou attendaient leurs hôtes. Messer Pistolese et Jacinto se distinguèrent extrêmement, par l'ordre surprenant qu'ils mirent. Rien de confus, de languissant parmi ce monde de serviteurs; à toute heure et à tout venant, accueil prompt, empressé, cordial. Les tables, dressées sans ôter, dans la fameuse Galerie-Verte, étaient toujours neuves et servies vastement et splendidement, à mesure qu'il se présentait ou cavaliers ou dames, ou Morlachs visiteurs. Le souper, au grand couvert, réunissait tous les convives, dans l'immense salle de Flore, éclatante en dorures, en peintures, en lustres de trois cents bougies, en monceaux de roses de toutes parts. Et la soirée se terminait dans les jardins, tandis que l'on tirait sur une barge, au milieu du golfe, des ballons d'eau, des fusées volantes, quantité de feux d'artifice, réfléchis par le miroir marin.

Une pluie d'orage empêcha, un soir, toute promenade dans les jardins, en sorte que les invités se retirèrent de meilleure heure que de coutume. Josine, après quelques moments de conversation languissante, dit bonsoir à Tatiana et à Floris, et regagna son appartement, où sa toilette l'attendait. Mais, renvoyant toutes ses femmes, hors la seule Barberine, elle passa aussitôt avec elle dans le petit cabinet des Miroirs. Un grand chandelier ancien de fleurs et d'oiseaux, en verre rose et vert de Murano, s'y reflétait aux murailles de glaces. Des boîtes de fard entr'ouvertes, des coffrets, des bonbonnières, étaient épars sur l'étagère de toilette, tandis que de vieux masques noirs de carnaval, retrouvés sans doute dans quelque tiroir, jonchaient au hasard les dalles de marbre.

—Eh bien, Rina, dit la princesse, en même temps que sa camériste préférée commençait à la coiffer de nuit, de tout ce beau monde de cavaliers qui nous sont arrivés depuis huit jours, lequel te semblerait, à ton gré, l'amoureux le plus accompli?

—Je ne sais, madame, dit Barberine. Il serait honteux que moi, pauvre fille, j'allasse regarder en face de si magnifiques seigneurs.

—Bah! en face ou de profil, peu importe!... Ne trouves-tu pas, reprit Josine, en se penchant vers le miroir, que j'ai le teint un peu altéré?... Tiens, redis-moi leurs noms, l'un après l'autre.

—Eh bien, il y a d'abord le conseiller, messer Zeroli de Raguse.

—Passe, passe! s'écria la princesse... Ha, ha, ha! Depuis qu'il a chanté l'autre jour, il se met des bandeaux de ouate autour du cou. C'est à nos oreilles qu'il eût dû en mettre!... J'ai boudé, oui! j'étais furieuse... Endurer un glapisseur pareil!... Aussi, j'ai pris, le lendemain, pour rompre la malechance, mon beau lis de saphirs et d'émail... Et cela n'a pas manqué, en effet.

—Votre lis de saphirs, madame?

—Oui, oui, Rina... Tiens, donne-le-moi! Il me porte bonheur, c'est certain... Quand notre carrosse a versé, voilà trois ou quatre ans, je n'ai eu aucun mal, grâce à lui, et aux bals où je le mettais, je passais toujours pour la plus jolie... Une fois, chez les Nostitz, la cire d'un lustre a gâté je ne sais combien de toilettes: moi, rien, parce que j'avais mon lis!... Bon petit lis! Et elle le baisait. Agathe coud un trèfle à quatre feuilles dans la doublure de ses robes; mais je n'y crois pas, allons donc!... Qu'est-ce que nous disions?... Ah oui! Ne me nomme parmi nos invités, que ceux dont on pourrait faire des soupirants... Laisse les vieux, laisse les vieux!...

—Eh bien donc, que pense Votre Grâce du comte Tiberio Spada?

—Un nez! un nez! exclama la folle enfant. Le comte Tiberio Spada est une partie de son nez... Seigneur Dieu! serais-je condamnée à des soupirs proboscidiens?... Oh! son nez est un marteau de porte, un soc, un éperon de vaisseau, une double flûte quand il soupire, un serpent de lutrin quand il ronfle; et, en tout temps, un alcoolomètre, où on lit les degrés de l'eau-de-vie qu'il a bue... Non, non, non, pas de comte Spada!

—Alors, que dira Votre Grâce du marquis Zeculo, de Sebenico?

—Il ne fait, répondit la princesse, que sourire, changer d'habit et regarder dessus, à la dérobée, la plaque de son ordre. Il est propre, peigné, rasé, lustré, parfumé. Il n'a dans sa bourse que des ducats neufs; son stick de corne vient de Londres; et il reçoit directement, par le paquebot, sa provision de gants de Naples. Parle-t-il, c'est de ses voyages, de son majorat de Carinthie, du palais qu'il possède à Trieste, de la princesse, sa demi-sœur, qui est dame du palais à Vienne; et il conclut, en hochant la tête, que, Dieu merci! il n'a pas à se plaindre, et que tout lui a réussi au delà même de ses souhaits.

—Et messer Marnavitch, comment Votre Grâce le trouve-t-elle? N'est-il pas bel homme, vraiment?

—Qui, Marnavitch?... Perds-tu la tête, voyons! Un géant, toujours bleu de barbe, qui a l'air du frère de ser Pistolese. Il avale son vin tout pur, d'une haleine, et demande à chaque Morlach le prix des écorces et du poisson sec... Statues, jardins, les tentures, les tableaux, il n'a rien regardé au palais; mais si c'est un âne, une vache, un vieux bouc qu'il rencontre sur les chemins, alors il s'arrête et il les admire, sans que l'on puisse l'en arracher.

—Oh! dit la camériste en riant, comme Votre Grâce les maltraite!... Mais, allons, que dira-t-elle du jeune docteur de Raguse, Beppino Papafava?... Il a pourtant une jolie figure.

—Il plairait, repartit Josine, si seulement il voulait moins plaire. Quand il se trouve devant nous, il suffoque de la peur de n'être pas assez aimable... A un autre, Rina, à un autre...

—Eh bien, madame, il y a encore le seigneur Ugo Toppo, le comte Imer, messer Niccoloso...

—Ha, ha, ha! avec ses trois cheveux et son cure-dent de lentisque... Il ment, d'ailleurs, il n'a pas de dents...

—Le seigneur Memmo della Mammana...

—Oh! le glouton! interrompit la princesse. Quand il ouvre son énorme bouche, on dirait l'antre de la Jagodna... La nuit, il soupire après la lune, qu'il prend tantôt pour un pain rond, tantôt pour un croissant au cumin... Et qui encore?

—Le baron Cornacchini, ser Zandiri de Céphalonie, le jeune comte Angiulliero...

—Assez, assez! ne m'en nomme plus! s'écria Josine languissamment... Oh! je suis prise tout à coup de bâillements, rien qu'à me les représenter... Ils se ressemblent tous comme des florins, comme des gouttes de pluie... Apporte mon baguier, Rina. Quel bracelet vais-je mettre demain?

—Beaucoup de ces dignes seigneurs doivent-ils encore nous arriver? demanda Barberine, en passant à la princesse un manteau de lit.

—Non, reprit Josine, on n'attend plus que ser Ottaviani et sa femme, et le consul de Russie à Cattaro... As-tu songé à mettre de côté cet opiat gris pour les dents que Giano m'a donné? Il jure que c'est merveilleux... Que penses-tu de Giano, Rina?

—Jésus Seigneur! exclama la camériste. Qu'est-ce que Votre Grâce me demande? Je suis une trop simple fille pour parler d'un homme pareil.

—Bien! cela signifie qu'il te plaît. Allons, ne rougis pas pour ça... Passe-moi mes gants préparés... Et pourquoi te plaît-il?

—O Seigneur! protesta Barberine, qu'est-ce que Votre Grâce veut me faire dire?... Je n'ai pas parlé quatre fois à ser Gianettino, croyez-moi!

—Bah! s'il ne te plaît pas à toi, repartit Josine, il plaît du moins à toutes nos dames... Ser Giano, venez par ici! Ser Giano, que dites-vous de ça? Ser Giano, quelle surprise prépare-t-on pour ce soir? C'est là ce qu'on entend constamment... Vois-tu, ces dames de Raguse aiment les hommes à cheveux frisés.

—A dire vrai, répondit Barberine, ses cheveux sont ce qu'il a de mieux, avec ses dents... Il a aussi de fort beaux yeux...

—Admirables! répliqua Josine. Ils sont jaunes, et comme moqueurs et féroces dans leur expression.

—Il monte fort bien à cheval, dit Barberine.

—Pas de plus hardi cavalier, de plus brave marin, dit la princesse.

—Et puis, toujours leste et de belle humeur... Quand on le voit, madame, on dirait qu'il entre du soleil avec lui...

—Là, là! ne t'échauffe pas tant, reprit Josine en riant. Bonne nuit, maintenant, Rina. Il est grand temps que je me mette au lit... Nous allons rêver de Giano. Es-tu folle de me parler ainsi de lui!... Il me semble qu'il fait la cour à la fameuse Angelelli, la beauté de Raguse, et que cette sotte y répond... Si j'en étais sûre!

—A quelle heure faudra-t-il réveiller Votre Grâce?

—Voyons, dit la princesse en bâillant, quels sont donc les plaisirs annoncés?... Ah! oui, l'on chasse comme avant-hier, toujours en cachette d'Isabelle; après quoi, dîner dans la forêt, non loin de Zaton di Doli... Viens ouvrir ma courtine, Rina, seulement quand je te sonnerai. Je veux faire la grasse matinée.

La clairière où le repas devait avoir lieu fut occupée, dès avant midi, par les officiers des cuisines qui, sous la conduite de Jacinto, commencèrent à tout accommoder. Ser Pistolese arriva vers cinq heures, pour surveiller le dernier préparatif. A l'ombre des pins-parasols, une longue nappe sur tréteaux, brodée d'argent, de fleurs de soie, et chargée d'assiettes d'argent, étalait une profusion de pâtés, d'oiseaux, de coquillages, et des pyramides de fruits. Des laquais, en hoqueton bleu gansé de jaune, tiraient d'une sorte de fourgon force sièges à dos de maroquin noir, qui se pouvaient ployer pour les voitures, tandis que d'autres déballaient les vases d'argent à glacer les vins. Mais des cris, des abois retentirent, et l'on vit s'avancer dans l'avenue une grande troupe à cheval, avec Josine en tête. Deux ou trois carrosses remplis de dames suivaient les cavaliers, au plus petit pas; et des valets, menant des chiens, fermaient la marche. Cette cavalcade, en un moment, envahit le spacieux rond-point. Le Grand-Duc aida Josine à descendre. Elle avait un habit de cheval, fantasque et charmant à la fois, un justaucorps gris, tout brodé d'argent, et un bonnet de velours noir, avec des plumes. Ser Pistolese s'avança à sa rencontre.

—Quoi! Giano n'est pas encore là! s'écria la princesse, en jetant les yeux autour d'elle... Cette chasse était amusante, bien que j'aie vu le moment où le vent détournait les cailles de la pantière... Mais quelle idée avez-vous eue, sir Archibald, de tuer ce malheureux écureuil?

—Fantaisie de chasseur! fantaisie de chasseur!... On les nomme muscardins, princesse.

—Bah! dites ce que vous voulez, poursuivit Josine, le roi de la chasse est Giano, qui a eu l'idée d'effrayer les cailles... Bonjour, bonjour, ser Pistolese. Eh bien, préparez-vous cette fête de nuit pour demain?

—Oui, princesse, dit le majordome. Les pavillons sont tendus à Stagno... J'ai disposé deux mille lampions sur les rochers de la crique, cent gros fanaux...

—Mais que fait donc Giano? dit Josine. Voilà longtemps qu'il devrait être ici... Est-ce que je puis attendre de la sorte? Est-ce qu'il ne connaît pas les femmes? Un moment de retard de plus est tout un purgatoire pour moi!... Cent gros fanaux, ser Pistolese...

—Oui, princesse, autour des pavillons... Nous avons reçu de Raguse quantité de caisses d'artifices... En un mot, tout sera du plus bel effet, à ce que j'espère...

—Qui vient par là? Est-ce Giano? reprit Josine... Ah! enfin! exclama la princesse, en voyant un gros de cavaliers déboucher dans la clairière, où ils mirent pied à terre aussitôt... Puisque nous voici au complet, mesdames, et vous, signori, prenez vos places. Pour mot d'ordre: Liberté parfaite!

Tous les convives, dans un joyeux désordre, s'assirent autour de la table, tandis que les valets y posaient des rougets fumants sur des grils d'argent. Le premier service n'était que d'entremets et de fruits de mer. Toutes sortes de coquillages emplissaient des conques de vermeil; d'énormes langoustes, en buisson, enchevêtraient leurs piquants rouges, et des pastèques à pulpe rose, du gingembre, des citrons verts, des fruits confits aux cinq épices et au vinaigre, entouraient trois grands pâtés ouverts qui s'éboulaient sur de monstrueux plats d'argent. Le soleil, passant entre les arbres, envoyait ses derniers rayons tièdes et jaunissants sur la nappe; l'odeur résineuse des pins flottait; un daim ou une biche, par moments, bondissait au loin dans les taillis. Çà et là, autour de la table, les conversations commençaient.

—Eh bien, Giano! s'écria Josine, est-ce ainsi que vous vous faites attendre? Si cela vous arrive encore, je froncerai le sourcil contre vous, je tonnerai comme un Jupiter femelle!

—Il n'y a nul retard, Madonna, répondit le sculpteur, en occupant la seule place vide qui restât, à la gauche de la princesse. Le soleil marque cinq heures à peine.

—C'est bon, c'est bon!... Oui, désarmez-moi, repartit la folle jeune fille. Aujourd'hui, Notre Majesté a l'âme bonne, et veut bien entendre vos excuses... Nous te croyions déjà enlevé par le vieil Ourosch, Giano, dit-elle en riant, puisque, enfin, nous voici tout près de ce fameux village de Sgombro.

—Combien ceux de Zemenico avaient-ils déjà pris de têtes? demanda messer del Piffero, un riche bourgeois ragusain.

—Peuh! je ne sais, laissa tomber Giano, sept ou huit, ou quelque chose d'approchant... Mais pleins d'honneur comme je les connais, ils trouveront bien moyen, croyez-moi, d'en prendre encore quelques-unes.

—Fi, Gianetto! dit Josine... Vous êtes par trop sanguinaire...

—Moi, Madonna, s'écria-t-il, un agneau, un vrai pigeon de douceur!... Toutefois, je l'avoue librement, il ne faut pas qu'on m'offense. Mais qui pourrait supporter un affront?

—Bah! dit Floris, à l'occasion, vous en supporteriez... Allons, allons! vous fileriez doux comme un autre.

—Je dis, reprit le sculpteur, un moment étonné, que je n'en ai jamais souffert, Dieu merci!

—Et moi, je dis, riposta Floris, qu'en cas de besoin, vous en souffririez. Croyez-moi, le monde a déjà vu des choses plus extraordinaires.

—Je n'ai jamais souffert d'injure, affirma Giano, et je suis bien connu pour ça, d'un bout à l'autre de la Dalmatie.

—Eh bien, il peut se faire qu'un jour vous en souffriez, voilà tout! Qui peut savoir, sior Giano, ce que lui réserve le destin? Chaque soleil produit à la lumière d'innombrables événements, auxquels personne ne s'attendait. Nous sommes les jouets du hasard... Voilà pourquoi je dis qu'à l'occasion, vous souffririez une injure, tout comme un autre.

—Monseigneur, répliqua le sculpteur, il est vrai que de bien des gens, je n'endurerais pas ces contradictions. Laissez-moi vous dire, encore une fois, que personne ne peut se vanter de m'avoir jamais molesté, et que je n'ai jamais souffert d'injure. Il se peut que je sois, au contraire, trop irascible de ma nature. Si je voulais raconter en détail tous les merveilleux accidents que ce penchant m'a occasionnés, j'étonnerais les nobles dames qui nous écoutent présentement. Mais, pour ne point paraître me louer, je laisserai cela de côté. Apprenez seulement, Monseigneur, que ce vaillant Ourosch s'est mal trouvé de m'avoir voulu faire tort, et, pourtant, je n'avais que seize ans à cette époque.

Un profond silence tenait l'assemblée entière comme en suspens. Tous les yeux, fichés sur le Grand-Duc ou sur Giano, vis-à-vis de lui, montraient on ne sait quoi d'anxieux, une attente immobile et contrainte. Floris poursuivit d'un ton ironique:

—Et que vous est-il arrivé avec ce terrible Ourosch, signor?

—Je me pris de querelle avec lui, répondit le sculpteur, du temps qu'il était maître de poste. Ce fol et brutal animal prétendait me retenir ma selle, sous le prétexte que j'avais fait galoper une de ses juments de retour, ce qui était faux. Quand je vis qu'il n'écoutait rien, indigné, frémissant de rage, je me retirai, mais je ne pus fermer l'œil de la nuit. Je pensai d'abord à brûler la maison, puis à couper les jarrets aux chevaux que ce veillaque avait dans son écurie. Un médecin qui m'eût tâté le pouls aurait trouvé non le pouls d'un homme, mais celui d'un lion ou d'un dragon. Enfin, voici ce à quoi je m'arrêtai. Je m'esquivai dès l'aube du jour, et dans une prairie d'Ourosch, je mis le feu à quatre de ses meules de foin, dont la belle et admirable clarté me réjouit jusqu'à Sabioneira, où je me fis saigner en arrivant. Ainsi, même du plus vil coquin, je n'ai jamais souffert la moindre injure.

—Allons, c'est fort bien! dit le Grand-Duc... Pour Cirillo, on sait ce qui lui advint.

—On sait si j'ai eu tort ou non, repartit Giano. Du jour où il m'eut offensé d'une manière intolérable, mon seul soulagement fut de le lorgner, comme on lorgne une maîtresse. Lorsque je m'avisai enfin que la passion de le voir si souvent m'enlevait le sommeil et l'appétit, et me faisait prendre un mauvais chemin, il me fallut bien me résoudre à en sortir. Je l'appelai donc loyalement, et nous nous battîmes. Je pensais qu'il n'avait reçu que deux ou trois piqûres de puce, quand on vint me dire qu'il était mort... Quoi qu'il en soit, tout ce que j'ai fait n'a été que pour défendre le corps que Dieu m'a prêté.

—Je crois que pas un avocat ne plaide aussi bien, ricana Floris, mais vous avouez qu'il est mort.

—Il est mort honorablement, dit le sculpteur; il a reçu les sacrements, il s'est réconcilié avec l'Église: et moi, fit-il en se frappant le sein du bout du doigt, je suis marqué pour toujours à son cachet, et j'ai passé plus d'une année à Venise, sans que le vieux Fédor m'envoyât un sou.

—Il serait bienséant, je crois, répliqua Floris, que Giano dît: le grand-duc Fédor.

—On me connaît, reprit le sculpteur. Je n'ai pas autre chose à répondre.

—On vous connaît, c'est fort bien! dit le Grand-Duc. Mais l'homme ne se connaît pas lui-même...

—Votre Altesse a beau faire, aucun de ceux qui nous écoutent ne doutera de ma parole.

La princesse Josine intervint:

—Au nom du ciel, Giano, finissez. Qu'est-ce que tout cela signifie?

—Le signor Gianetto, dit Floris, oublie et ce qu'il est, et ce que je suis.

—Je vais vous dire aussi ce que je suis, repartit Giano avec fierté. Je suis un sculpteur, un artiste. Les hommes tels que moi, Monseigneur, sont dignes de parler aux papes, aux empereurs, aux plus puissants rois, et d'en être traités honorablement. J'ai pour modèles et pour maîtres cet illustre Donatello et cet incomparable Michel-Ange, les deux plus nobles créatures que l'on ait vues, depuis les anciens... Vous êtes le fils du Grand-Duc; moi, je suis le fils de mon art. Et les ducs et les fils de grands-ducs, on les rencontre par douzaines, à chaque porte, tandis que ceux de ma taille, on n'en trouverait peut-être pas cinq, à cette heure, dans le monde entier.

—Bien, parlez tant qu'il vous plaira, reprit Floris. Je vous laisse.

—Etes-vous fou, mon frère? exclama Josine... Allons, allons, allons, rasseyez-vous... Mais nous oublions pendant ce temps que le crépuscule descend. Messer, donnez ordre qu'on nous éclaire...

Le majordome frappa dans ses mains, et aussitôt sept ou huit laquais, portant des girandoles enflammées, sortirent de derrière un rocher, et posèrent leurs flambeaux sur la table, tandis que d'autres allumaient des lampes attachées aux pins çà et là, et faites en façon de tourelles et de galères argentées. En même temps, parut dans la clairière, au milieu des rires et du brouhaha, un petit cortège de masques. C'étaient un More, la trousse au dos et le cimeterre en écharpe, un Tartare couvert de mousses et de miroirs, un Homme sauvage, de qui l'habit était garni de feuilles de chêne en velours vert, enfin un Chinois, tout brodé de fleurs, naturellement représentées. Ils portaient un jardin vert plein de roses, et le plaçant devant Josine, en retirèrent un large bassin de vermeil, où s'entassaient, avec leurs pampres, force grappes de raisin muscat de Céphalonie.

—Oh! du muscat! s'écria la princesse. Je n'en avais pas encore vu cette année... Qui nous fait ce présent? Est-ce toi, Giano?

—Votre Grâce est libre de le croire, répondit le sculpteur. La tartane du vieux Panagiotti est mouillée à Zemenico.

—Merci, merci, mon bon Giano, dit Josine. Il est merveilleusement beau... Maladroit de Damiano, qui n'en a pas à Sabioneira!... Tu t'es rappelé, bon Giano, combien j'en désirais, l'autre jour. Il n'y a que toi qui penses à me faire plaisir.

—Monseigneur se lève! dit Mamula.

Il y eut un sourd frémissement, et tous les yeux se tournèrent vers Floris. L'abbé Lancelot demanda:

—Votre Altesse se trouve-t-elle mal?

—Non! repartit le Grand-Duc, d'une voix rauque... Messieurs, de grâce, demeurez... Ce n'est rien! Une incommodité à laquelle je suis sujet... Sander, Sander!

—Quelques tours d'allée vous remettront, dit Josine.

—Oui, oui! Un éblouissement, pas autre chose... Mes excuses, messieurs. Bonsoir à tous!

Floris s'en revint, au clair de lune. La forêt tranquille dormait. On n'entendait que le galop des chevaux, avec leur souffle haletant, et parfois, tout au loin, le glapissement d'un renard, ou le cri lamentable d'un oiseau de nuit.

Une fois seul dans son appartement, la fièvre du Grand-Duc tomba.—Que signifie tout ceci? pensa-t-il. C'est ce Giano qui m'exaspère, avec ses bravades et ses vanteries... Puis, s'arrêtant tout à coup:—Ah! vais-je me mentir à moi-même? Hypocrite, allons, ose l'avouer. Dis tout haut ce secret qui te brûle!... Oui! je suis jaloux de Josine.

Il poursuivit à demi-voix, et marchant à pas lents, dans la chambre:

—Comment cela est-il arrivé? D'elle ou de moi, qui est le coupable?... Ah! ce n'est pas elle, assurément. Elle ne voulait pas me tenter... C'est moi qui souille une innocente de mes désirs criminels... Se peut-il que l'on voie le mal, que l'on sache que c'est le mal, et cependant qu'on s'y précipite? Si je n'aime plus Isabelle, n'y a-t-il pas d'autres femmes au monde, et faut-il que je convoite l'amour de sa sœur!... Oh! quel démon me tente ainsi? Quel poids me presse et me pousse au crime? Rien que mon cœur, rien que moi-même... Oui! je ferais presque cela, parce que je ne dois pas le faire... Toute pensée de mal est un fœtus hideux qui, une fois conçu, vient forcément à la lumière.

Il s'arrêta devant un admirable profil de femme, copié à la pierre noire, par Giano, d'après Léonard de Vinci. C'était celui que le sculpteur, curieux de ces rapprochements, affirmait ressembler à Josine. Floris avait désiré de le voir, avant qu'on le portât chez la princesse.

—Oui, c'est bien elle, murmura-t-il... Le sourire surtout, et les yeux... Il avait déjà copié de même une tête, d'après Ghirlandajo, je crois, qu'on aurait prise pour Isabelle... Chose étrange qu'il ne se trouve peut-être pas un visage humain qui n'ait déjà paru sur la terre!... Ainsi, sans doute, ce que j'éprouve en ce moment, et crois être le seul à éprouver, le seul à avoir éprouvé, des milliers d'hommes l'ont senti et en ont souffert comme j'en souffre...

Le lendemain, Floris, qui s'était réveillé tard, descendit dans les jardins, vers trois heures. Tout y était silencieux et solitaire, à cet ardent soleil d'après-midi. Il pénétra, pour se mettre à couvert, sous la massive treille florentine de marbre et de charpenterie. Elle faisait un long berceau voûté, où d'énormes grappes pendaient, et que coupaient, de distance en distance, des espèces de pavillons décorés d'obélisques de cuivre ou de vases de porphyre vert. Comme il traversait l'un de ces portiques, le Grand-Duc entendit un bruit de pas derrière lui; et, se retournant, il vit Barberine, la camériste de Josine. Elle marchait rapidement et tenait dans sa main une petite boîte de cuir fauve... Puis, quand elle eut rejoint Floris, tout essoufflée:

—Ah! dit-elle, Sa Grâce aurait tant désiré, ce matin, voir Votre Altesse, pour lui demander combien de nuits on doit coucher à Stagno, et quel sera l'ordre des fêtes!

—Oui, dit le Grand-Duc amèrement, les fêtes que donne mon frère bâtard... Qu'est-ce que ce coffret? reprit-il. Où portez-vous cela, Rina?

—Chez messer Giano, dit la suivante, avec un billet de Sa Grâce.

—Chez Giano!... Comment, comment, comment!... Est-ce que cet homme écrit à la princesse?

—Messer Giano... Non, Monseigneur.

—Je ne comprends pas la conduite de votre maîtresse, Rina... Écrire à ce bâtard insolent!... Que peut contenir ce coffret?

—Je ne sais, Monseigneur... Ah! Sa Grâce voulait aussi vous prévenir que les chiens du seigneur comte Angiulliero sont arrivés.

—Au fait, elle lui donne peut-être des instructions pour quelque mascarade, ou bien c'est un de ses bijoux qu'elle lui envoie à réparer... Pourquoi écrit-elle à ce fou? N'aurait-elle pas pu te charger de lui dire de vive voix?... Donne-moi ce coffret, Rina.

—Monseigneur...

—Que crains-tu? Donne-moi ce coffret, te dis-je!

Il le prit, et d'un doigt frémissant toucha le ressort qui fermait la boîte. Elle s'ouvrit. Sur le capitonnage vert clair, étincelait une bague ancienne, de deux serpents d'or émaillé. Un billet, mais à cachet volant, y était joint. Floris le lut d'un regard:

«Hier au soir, mio caro, quelque chose vous est tombé dans l'œil, et la marquise Angelelli, désolée de voir pleurer cet œil, la bonne âme! a voulu vous prêter son anneau, disant le remède souverain. Comme je ne saurais souffrir qu'une autre que moi soigne et guérisse mon bouffon, je vous envoie cette bague-ci. C'est un anneau de fiançailles vénitien et du seizième siècle. Portez-le pour l'amour de moi.»

—Lui envoyer un anneau! dit le Grand-Duc, en refermant lentement le coffret... Hum! hum!... Anneau de fiançailles... Bien, Rina! C'est une belle bague... Tu peux la lui porter, mon enfant.

—Votre Altesse paraît fâchée, reprit Barberine.

—Moi, fâché... Pourquoi? Allons donc! Porte-lui ceci, dépêche-toi!... Il doit l'attendre impatiemment... Anneau de fiançailles... ha, ha! Cela dit tout à qui sait comprendre... Dépêche-toi, va-t'en... Anneau de fiançailles! Il faut assurément que sa sœur soit informée de l'aventure. Oui, par le ciel! je vais la lui apprendre... Ha, ha!... Anneau de fiançailles!... Nous verrons ce qu'en dira Isabelle, quelles excuses elle pourra trouver...

Mais au palais, Gina lui répondit que Sa Grâce n'était pas encore revenue du couvent de Sant'Orsola, où elle avait passé la matinée avec la princesse Tatiana; et, d'un air étonné, elle le considérait.

—A Sant'Orsola, dit le Grand-Duc... Mon cheval, vite, mon cheval!

En effet, la veille, au matin, comme Isabelle s'habillait, elle avait reçu une lettre apportée par un messager du couvent. La vue de ce billet l'étonna, dans l'incertitude d'où il venait, et plus encore la signature qui était de Saloména, sous le nom de Sœur Marie des Anges. La jeune fille s'accusait et demandait pardon à la Grande-Duchesse du scandale qu'elle avait causé: mais, ramenée à Dieu par ses remords et les exhortations de Mgr Colloredo, elle espérait, dès le lendemain, de renaître à une vie nouvelle, recevant des mains de la Sainte Église le voile des vierges du Seigneur. Elle osait donc demander, quoique indigne, la faveur et le secours des prières de Mme la Grande-Duchesse, et la conjurait à genoux, avec larmes, de lui pardonner.

—Hélas! pauvre enfant! dit Isabelle; je ne me suis jamais crue offensée.

Une heure après, arriva dans son coche la supérieure de Sant'Orsola. Introduite aussitôt chez Mme la Grande-Duchesse, Mère Incarnation la pria qu'elle voulût bien, le lendemain, assister à cette vêture. Par là tomberaient tous les bruits que l'on avait semés sur le couvent; la calomnie serait confondue; rien n'était de si grande importance: bref, un tel flux de raisonnements, qu'Isabelle promit tout ce que voulut la bavarde Napolitaine.

La cérémonie fut touchante, et Mgr Colloredo, qui se piquait fort d'éloquence, tira des larmes, en développant ces paroles de l'Épître aux Romains: Induimini Dominum Jesum Christum... Revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il partit aussitôt après pour Raguse, où une assemblée de son clergé le réclamait, l'après-midi même. Les princesses demeurèrent au repas, qui fut long, délicat, fastueux et magnifiquement servi dans le grand réfectoire du couvent; et vers trois heures seulement, Isabelle et Tatiana, escortées de toutes les religieuses, dirent adieu à la révérende Mère, et, remontant dans leur carrosse, reprirent, par la plage de mer, la route de Sabioneira.

—Qui m'eût dit, fit soudain l'aveugle, après quelques instants de silence, qui m'eût dit que jamais je t'appellerais abandonnée!

—Oh non! Floris m'aime toujours, s'écria Isabelle.

—Pourquoi alors, répliqua Tatiana, le voit-on si peu avec toi? Pourquoi te salue-t-il à peine, d'un bonjour distrait? Pourquoi a-t-il pris, pour donner des fêtes, le temps où tu n'y peux assister? Est-ce là ce qu'il se doit à lui-même et ce qu'il doit à Isabelle? Ces folies, ces frivolités sont-elles dignes d'un Grand-Duc?... Au reste, poursuivit l'aveugle, ce n'est pas lui seulement que j'accuse. Le mal provient aussi, chère sœur, de ce caprice de notre père qui le retient en Dalmatie, et de l'oisiveté forcée où vit mon frère, à Sabioneira.

—Tu ne le connais pas, dit Isabelle. C'est le cœur le plus fier, le plus noble...

—Je le connais, reprit Tatiana. Je pèse ses moindres paroles, et jusqu'à ses silences même. Il a en lui un appétit d'action qui dévorerait des mondes. Comme dit Gœthe de son Faust, il veut du ciel les plus belles étoiles et de la terre chaque sublime volupté... Mais il est inconstant et léger; je redoute de tels caractères... Comme il a supporté aisément la perte de la Grande-Duchesse! Elle eût donné pour ce fils retrouvé sa vie et son bonheur éternel. De lui, elle n'a obtenu que quelques larmes.

—Floris connaissait peu sa mère, repartit Isabelle. Il l'a noblement regrettée, sans faire montre de sa douleur... Que de fois je t'ai entendue dire, chère sœur, qu'il y avait quelque lâcheté à verser des larmes devant les autres!... Et toi-même, tu n'as pas pleuré.

—Oui, c'est vrai, répondit l'aveugle. Il est indigne d'une âme fière de se fondre en gémissements. J'ai donc caché et dévoré mes pleurs, mais mon cœur reste toujours percé du souvenir sanglant de cette mort... Il me réveille chaque nuit, et, le jour, se mêle sans cesse à mes pensées.

Alors, elles ne parlèrent plus. La brise marine soufflait, les pins bruissaient faiblement, tandis que le carrosse magnifique, au trot de ses quatre chevaux, longeait le golfe uni comme un lac. Mais près du tombeau de Simonetta, la Grande-Duchesse tira son cordon, se fit descendre avec Tatiana, séduites toutes deux par le beau temps, la douceur charmante de l'air: puis, envoyant le carrosse en avant, elles commencèrent de marcher dans l'épais gazon semé de colchiques. Des corneilles, des goélands, des oies marines se jouaient sur les eaux, en battant des ailes. Le ciel, tout tacheté d'argent, resplendissait comme un immense satin bleu.

Soudain, Tatiana tressaillit:

—Est-ce que je n'entends pas, murmura-t-elle, le galop du cheval de Floris?... A nous autres, malheureux aveugles, l'air sonore envoie cent messages qui nous préviennent, à défaut de nos yeux.

—Oui, c'est lui! s'écria Isabelle... Oh! qu'a donc Monseigneur?... Son aspect m'effraye!

Le Grand-Duc, d'un galop furieux, accourait le long de la plage. A vingt pas des princesses, il s'arrêta net, sauta par terre, et blême, les yeux étincelants, Floris s'avança vers Isabelle, qui l'attendait au pied du sépulcre.

—Je voudrais savoir, dit-il d'une voix sourde, jusqu'à quand ceci va durer... Qui est le maître ici, de moi ou de votre sœur?

—Ma sœur, fit Isabelle... Josine!

—Oui, Josine!... Si dans trois jours elle n'est pas partie pour le couvent... Je ne veux plus la voir ni lui parler!

—Qu'a-t-elle fait, Monseigneur, qui vous déplaise? dit Isabelle... Vous à qui elle a toujours marqué tant de tendresse, vous qui étiez son guide en tout, et qu'elle consultait même sur ses joyaux et sa parure, comment se peut-il que, soudain, elle vous ait si grandement offensé?

—Comment cela se peut? exclama-t-il. Ah! ah! Faut-il donc supporter qu'elle coquette avec tout venant, coure les champs du matin au soir, rie insolemment aux uns et aux autres?... Elle se plaît à me braver!

—Cher frère, dit Tatiana...

—Elle fait la cour à Giano, elle lui fait la cour, sur ma vie!... A ce bouffon, à ce gâcheur de terre!... Et lui, comme dans son miroir, lui lance, à la dérobée, des sourires d'intelligence. On les voit chuchoter, se serrer les doigts; ils se fourrent dans les coins noirs; elle lui parle à l'oreille, et ils ricanent... Ah! c'est une honte, vous dis-je, et je ne le souffrirai pas plus longtemps!

—Cher Floris, répondit Isabelle, leur familiarité est trop hardie, sans doute; mais qu'elle soit tout à fait innocente, c'est ce que j'ose bien jurer.

—Innocente!

—Oui, Monseigneur.

—C'est faux, c'est faux, je vous dis que c'est faux, Isabelle. Croyez-vous que je n'aie plus de cervelle, plus d'yeux pour discerner une amitié permise d'avec l'impudence et l'effronterie?... Si vous m'aviez laissé finir... Elle vient de lui envoyer une bague, une bague que j'ai surprise... Un anneau de fiançailles! Ha, ha, ha!... Comprenez-vous ce que cela veut dire?

—Une bague! fit la Grande-Duchesse.

—Oui, oui, oui, oui! Faut-il vous le répéter encore?... Une bague avec un billet, où elle le flatte et le caresse, et le loue, et se jette à sa tête!... C'est une chose honteuse, je vous dis. Une honte, une honte, une honte!

—Vous vous noircissez trop sa faute, repartit Isabelle. Croyez-moi, cher seigneur, Josine est légère, non perverse. Son esprit est capricieux, mais son cœur n'est pas corrompu.

—Ah! persuadez-vous cela, s'écria Floris, et faites des phrases dessus!... Vous raisonnez de cette affaire selon les lieux communs de vos livres; et moi, moi, je la vois, je la sens—il saisit le bras d'Isabelle—comme vous sentez mon étreinte, comme vous voyez la main qui vous touche... Mais je vais chasser ce Giano, continua le Grand-Duc, dans sa fureur; je le jetterai dehors, ainsi qu'un laquais... Qu'il retourne à Venise pétrir la cire! Qu'il aille au diable! Qu'il disparaisse!

—Vous ne ferez pas cela! répliqua Tatiana. Un tel éclat rejaillirait sur notre sœur... Elle en serait flétrie, déshonorée.

—Bah! bah! pas même désolée... Elle se consolerait vite. Est-ce qu'elle ne coquette pas avec Archibald, avec Zeroli, avec le diable, s'il était là?... C'est une nature perverse. Ne l'excusez pas!

—Que de fois vous l'avez excusée jadis! répondit l'aveugle. Vous la vantiez sans cesse, alors. Vous rapportiez ses bons mots, ses saillies...

—Elle a changé! cria le Grand-Duc. Puis-je être encore ce que j'étais, alors qu'elle est toute différente?

—Mais ne tournez-vous pas à mal, dit l'aveugle, des actions innocentes, en somme? Est-ce donc une chose si étrange qu'elle ait offert un petit présent à un familier du palais? Cette liberté de Josine avec Gianettino, qui vous irrite, provient de l'étroite habitude dans laquelle ils vivent, depuis l'enfance... Je m'étonne, mon frère, de votre colère... Qu'y a-t-il là qui ait pu vous émouvoir à ce point?

—C'est par la suite de ses actions qu'il faut la juger, repartit Floris. Vous ne l'avez pas vue, Tatiana... Oh! ses yeux, ses gestes, ses sourires, ont un langage... Chaque regard, chaque mouvement décèle sa coquetterie...

A ce moment, un bruit violent et sourd, pareil à un coup de canon lointain, roula dans les profondeurs de la forêt. C'était la première des salves par lesquelles messer Pistolese annonçait que les gens de la chasse venaient d'arriver à Stagno.

—Bella!... Eh bien, Bella! dit l'aveugle, qu'avez-vous donc?... Vous ne vous soutenez plus!

—Non, non... Ce n'est rien... une faiblesse.

—Elle se trouve mal, mon frère... Là, sur ce roc... Eh bien, Bella?... Eh bien, sœur?

—Comment est-elle? dit Floris.

Tatiana, se relevant, siffla dans un petit sifflet de vermeil.

—Elle revient à elle, murmura l'aveugle... N'ayez aucune crainte, mon frère. Elle s'est quelque peu fatiguée... Bien! voici le carrosse avancé... Nous allons rentrer au plus vite.

Le Grand-Duc resta seul sur la plage. On entendait gronder au loin, de moment en moment, les détonations de la fête.

—Silence, bruit stupide! exclama-t-il. Silence, tapage grossier! Il faut du vacarme à tous ces gens, comme à des écoliers lâchés... Ah! j'aurais dû faire ce que je disais, suspendre les préparatifs, commander que l'on enlevât les pavillons... Quelle heure est-il? Le soleil décline... Ils ne m'ont pas même attendu... Cet insolent Gianettino!... Mais je m'en vais les troubler, par le ciel! Je tomberai au milieu de leur joie.

Son cheval paissait à l'écart; le Grand-Duc se mit en selle et partit. Il traversa, toujours au galop, la gorge des Rochers de bitume, et atteignit bientôt le marais de Vogoritza. Un lourd brouillard, presque continuel en ce lieu, couvrait les eaux immobiles et noires.

—Holà! cria Floris... Batelier!

—Voilà! voilà! répondit une voix, du milieu de l'étang. J'arrive!

Une grosse barque parut. On y apercevait confusément plusieurs figures, à travers la brume; et, lorsque le bac toucha la rive, Floris, non sans étonnement, en vit sortir des femmes et des enfants, portant des cages, des chaudrons, des hardes, des ustensiles de ménage, comme des gens forcés de s'enfuir en toute hâte.

—Qu'y a-t-il? fit brusquement le Grand-Duc. Qui êtes-vous? où allez-vous?

—Ces chiens de Sgombro ont rompu la trêve, répondit une des femmes. Ourosch s'est remis à leur tête. Ils ont fondu ce matin sur Potok; ils ont coupé les oliviers, détruit les barques... Le frère de ma mère habite Zemenico; nous allons lui demander asile.

—Ah! l'on va donc se battre! s'écria Floris... Bien, Ourosch! saccage, massacre! Sois implacable! pas de pitié!... Égorge les vieillards! tue les femmes! écrase les enfants à la mamelle!... A quoi sert-il qu'il y ait des coquins au monde?

Et les Morlaques stupéfaites virent le Grand-Duc sauter dans la barque où son cheval se trouvait déjà, et qui s'éloigna du rivage.

LIVRE QUATRIÈME

—Monseigneur n'est pas arrivé? demanda Josine... Où est Sander?

—Ici, aux ordres de Votre Grâce.

—Lorsque votre maître viendra, prévenez-moi; je ne veux pas le voir... Fi! fi! manquer ainsi à sa parole!

Elle se dressa brusquement, et, comme à un signal attendu, il se fit aussitôt un joyeux désordre des convives qui se levaient, quittant la table, tandis que les valets approchaient, pour desservir, une sorte de grand buffet marqueté d'étain et de cuivre, et posé sur quatre roues. Des bouquets de roses effeuillées, des blocs de glace qui fondaient, des monceaux de fruits s'écroulant des jattes et des orfèvreries, chargeaient la nappe éblouissante. Au-dessus, entre de hauts lauriers, se tenait, suspendu par des cordes de soie, un voile de pourpre à franges d'or.

—Honni soit le buveur qui déserte! s'écria messer Zeroli, se soulevant, le verre à la main, au milieu du peu de convives qui étaient demeurés attablés. Soyons, comme dit la chanson,

Les derniers au joyeux festin, Et les premiers dans la plaine, Au matin.

—Je passerais la nuit à boire! repartit Archibald avec véhémence. Le jour de fête de la princesse est bien fêté... Une coupe de champagne, maraud!

—C'est d'un bol de champagne, un jour, fredonna le petit conseiller, que naquit le dieu de Cythère... Le jour de fête de la princesse... Ah çà! vous êtes gris, Archibald!

—Moi gris!... moi gris! répliqua le long jeune homme... Allons, j'ai été en goguettes plus d'une fois déjà, sur mon honneur!... Je connais le carillon des verres...

Mais ses paroles se perdirent dans le tumulte croissant. Les serviteurs couraient, s'interpellaient; de grands chiens blancs tachetés d'orange bondissaient; et sur la plage de la mer, que dominait le bois de lauriers où le banquet avait été dressé, des Morlachs déchargeaient de deux tartanes à l'ancre, des thons énormes, des bécasses, un sanglier, avec des couffes de raisins et de grenades, tout ce qu'avaient pu fournir à ser Pistolese de plus monstrueux et de plus exquis Bila-Glavor et Palenica, les deux petites îles voisines. Cependant, l'orbe du soleil disparaissait derrière les flots. Toute la mer, comme incendiée, roulait de molles flammes jaunes; et dans la lumière éclatante, les trois colonnes gigantesques, orgueilleux débris d'un temple romain, qui signalent aux pêcheurs du large le promontoire de Stagno, se dressaient, plus vermeilles que l'or, parmi les ruines et les broussailles, à l'extrémité de la terrasse. C'était là que se tenait Josine, tout debout sur les marches brisées, au milieu d'un groupe de jeunes gens et de femmes vêtues de blanc.

—... Et s'il est gai, reprit Josine, s'adressant à Sander qui l'avait suivie, s'il est gai, dites-lui que je pleure: s'il est triste, que je saute de joie... Comme ce Zeroli croasse! Il n'y a pas de mouette blessée qui piaille aussi intolérablement...

Le jeune comte Angiulliero dit en riant:

—Il est vrai que sir Archibald et lui sont, aujourd'hui, d'un entrain surprenant.

—Bah! c'est par dépit, fit la princesse. Ils restent les derniers attablés, et braillent comme des fondeurs de cloches, parce qu'ils boudent contre moi... Puis, dans un quart d'heure, ils m'aborderont, et le petit messer Zeroli me nommera la reine des Grâces. Il faudra danser avec eux, leur sourire, écouter leurs bons mots, les avoir de chaque côté, ainsi que deux pendants d'oreilles... Oh! être ainsi hantée par ces niais, tyrannisée, martyrisée!... Ils me gâtent toutes mes joies, comme des chaussures trop justes, comme une tache sur une robe, comme un air banal qui vous poursuit, comme la vue d'une tête de mort!

Par une colère mutine, elle lança au loin sur la plage le bouquet de roses qu'elle mordillait, tandis que le sculpteur s'écriait:

—Abandonnez-les-moi, Madonna! Il y a longtemps que quelques-uns de ces nobles seigneurs et moi-même, nous complotons de prendre à leurs dépens un joyeux divertissement.

—Que voulez-vous faire? demanda-t-elle.

—Nous en laisserons la surprise à Votre Grâce, repartit Giano; mais si je ne les contrains pas, ce soir, de quitter Stagno en toute hâte, si je ne vous les rends pas, tous deux, pour le reste de leur séjour, plus muets que des urnes funéraires, croyez-moi incapable, Madonna, de sculpter un sifflet d'un sou!

—Par le ciel! dit Josine en riant, si tu fais cela, Giano, tu obtiendras de moi toutes choses... Allons, mesdames, il est grand temps, maintenant, de nous aller habiller pour la fête.

—Vite! vite! s'écria le sculpteur. Ser Zeroli se lève justement... Laissez-moi, signori, disparaissez!

Toutes les dames, à pas pressés, remontèrent le roide sentier qui conduisait aux pavillons, tandis que les hommes, furtivement, se cachaient derrière les ruines et les pans de murailles écroulées. En un moment, Giano demeura seul, au pied des hautes colonnes. Les derniers feux du couchant s'éteignaient; quelques valets, à l'entrée du bois, retiraient de la source où ils rafraîchissaient, des flacons et des cruches d'étain; et, sans souci de rien au monde, le petit conseiller de cour s'avançait sur la longue terrasse, en abattant avec sa houssine, de droite et de gauche, les mauves roses et les chardons qui lui venaient presque à l'épaule.

—Ah! Dieu vous garde! chuchota Giano, qui marcha droit à sa rencontre. Le ciel même vous adresse ici... Allons, il faut absolument que cette querelle n'aille pas plus loin!

—Quoi?... Une querelle?... Qu'y a-t-il?

—Allez-vous donc dissimuler, reprit Giano, vis-à-vis d'un serviteur tel que moi?... Cher gentilhomme, daignez m'en croire. Ne rendez pas inévitable ce duel entre sir Archibald et vous.

—Moi!... Un duel! exclama ser Zeroli.

—Allons! puisque je vous répète que l'affaire tout entière est connue... Je n'ai jamais vu d'homme si furieux... Que lui avez-vous donc fait, messer?

—A sir Archibald?... Moi!... Rien, rien, rien! répondit Zeroli stupéfait... A moins qu'il ne se soit offensé de ce que, par badinage, je lui ai dit qu'il était gris.

—C'est bien cela! repartit le sculpteur. Voilà longtemps déjà qu'il vous jalouse, pour la faveur marquée avec laquelle vous accueille la jeune princesse. Les louanges qu'il entend donner, de tous côtés, à votre immense valeur, à votre merveilleuse audace, l'auront aussi piqué jusqu'au vif... Moi, gris! moi, gris! répétait-il, tandis que tous, autour de lui, nous l'adjurions de se calmer, comme l'on prie la croix du Rédempteur... Eh bien! je dis que ser Zeroli est un sacre, un butor, un âne fieffé!

Le petit homme interrompit:

—Bien, bien!... Tout ce qu'il lui plaira! On me connaît, on me connaît, Dieu merci! Mais je ne voudrais pas avoir l'air d'abuser, et cela en présence des dames, de ma grande habileté aux armes. Aussi, ser Giano, me confiant en votre amicale prudence, je remets l'affaire entre vos mains.

—Moi votre témoin! s'écria Giano... Voilà bien ce que je redoutais. C'est cette vaillance enragée qui vous jette dans tous les périls... Voyez! rien qu'à ce mot de duel, vos yeux étincellent, et vous ne vous possédez plus. De son côté, le comte Archibald jure, avec d'horribles serments, qu'il veut absolument échanger une douzaine de balles avec vous, et vous trouer les boyaux mieux qu'une flûte, en sorte qu'inflexibles comme je vous connais, il faudra qu'une de vos deux âmes bouillantes s'envole ce soir!

—Mais comprenez-moi, comprenez-moi, ser Giano. Je consens à faire ma paix avec le comte Archibald. Je suis bien loin de lui en vouloir... Qu'il laisse tomber cette affaire!... Expliquez-lui qu'il n'y avait pas d'offense, aucune offense, aucune offense, en vérité!

Le sculpteur secoua la tête:

—Vous en parlez fort à votre aise, signor. Sachez donc que l'Ange de paix lui-même ne parviendrait pas à se faire médiateur entre vous et sir Archibald... Sous une mine quelque peu simple, le comte cache une fougue indomptable, un vrai courage de lion. C'est bien vraiment, signor, le plus adroit, le plus valeureux, le plus implacable adversaire que vous pouviez rencontrer en Dalmatie!

—Diantre! diantre!... Mais que faire, alors?

—Si vous voulez m'en croire, dit Giano, vous vous éloignerez pour ce soir. Il y a là d'honnêtes pêcheurs qui retournent à Palenica. Montez sur leur tartane, où ils vous accueilleront, en grand respect et révérence. Une nuit est bien vite passée, et demain, quand vous reparaîtrez, nous aurons fait honte à sir Archibald de son féroce emportement, et il vous frappera dans la main.

—Eh bien, soit! reprit le petit homme. Ser Giano, je cède à vos prières... C'est dit! Conduisez-moi seulement.

Tous deux prirent le roide escalier qui descendait à la plage, et s'éloignèrent dans le crépuscule, tandis que de derrière les blocs écroulés, les pans de murs, les colonnes, reparaissaient, un à un, comme des ombres, les invisibles spectateurs de cette scène. On entendit des risées étouffées, des murmures, des chuchotements. Les brumes du soir s'épaississaient. Sur la mer déserte et obscure, une lumière immobile brillait, dans les profondeurs de l'horizon. A ce moment, Giano reparut seul, au haut des marches. Un rire général s'éleva.

—Paix, morbleu! st! st! fit le sculpteur. A vos places! à vos places! à vos places!... Ne voyez-vous donc pas là-bas sir Archibald, que nous envoie le dieu même de la Farce?

La longue silhouette du comte apparaissait au bout de la terrasse. Guêtré de cuir blanc, et vêtu de chasse, avec une casquette de velours noir, il menait à la laisse deux chiennes courantes; et un valet le suivait, portant une torche.

—Sir Archibald! appela Giano.

—Ah! te voilà, te voilà, coquin!... Où donc vous êtes-vous tous fourrés?

—Chut! chut! dit le sculpteur, le doigt sur les lèvres... Au nom de Dieu, ne parlez pas si haut, sir Archibald!

—Bah! pourquoi, pourquoi, pourquoi?... Vas-tu penser aussi que je suis ivre?

—Frère, quand je te vois ainsi confiant, reprit Giano, tu me tortures plus cruellement que si mes entrailles étaient à frire dans une poêle. Pour Dieu!... Si tu tiens à l'existence, songe à te mettre sur tes gardes!

—Mais pourquoi, mais pourquoi? repartit sir Archibald... Ce n'est pas, j'espère, offenser le comte Piero Angiulliero, ni aucun homme, que de prétendre que l'eau de mer est un bon laxatif pour les chiens. Eh bien! voici Lady et Braque qui sont arrivées aujourd'hui. Je les conduis, le soir, sur le rivage, pour leur donner un lavement salé... Qui peut trouver à redire à ça?

—Que parles-tu du comte Angiulliero, frère? s'écria le sculpteur. Ton ennemi est messer Zeroli, qui jure qu'il aura ta vie, ou que tu prendras la sienne... Un démenti! un démenti! hurle-t-il, tout suant et fumant de colère, comme les bains de Porrete... Me jeter un démenti à la face, quand j'affirme simplement qu'il est gris!... J'ai essayé de t'excuser. Alors, de rage, il a poussé un si grand cri qu'on aurait pu l'entendre à quatre milles, et, tout tremblant, je me suis mis à ta recherche, pour savoir ce que tu comptes faire, et quelles sont tes volontés.

—Mes volontés! exclama Archibald. Voilà une jolie plaisanterie!... Je ne me crois pas si près de ma fin, Dieu merci! J'espère voir encore autant de jours qu'aucun homme en ce monde!

—Sans doute, sans doute, répondit Giano. Mais tout cela n'empêche pas qu'il n'ait donné, devant moi, à ses témoins, les instructions les plus inexorables, les plus sanglantes, les plus fatales... C'est la manière pleine de grâce dont t'accueille la jeune princesse, qui lui met cette frénésie au cœur... Ainsi, frère, prépare-toi! Tu vas avoir affaire, sache-le bien, au démon, au dieu Mars de l'escrime. On dit que, pendant un de ses séjours à Cettigne, le prince régnant du Montenegro lui a appris la scoconferrada, tu sais, la fameuse estocade des montagnes.

Sir Archibald, comme d'effroi, laissa tomber de l'œil son monocle:

—Je ne veux rien avoir à démêler avec lui! C'est un homme brutal et dangereux... Pourquoi l'a-t-on reçu? Pourquoi l'a-t-on reçu?

—Il faut prendre un parti! dit le sculpteur. Voilà, là-bas, d'honnêtes pêcheurs qui s'en retournent à Bila-Glavor. Monte sur leur tartane, où ils t'accueilleront avec le respect que l'on doit à ton Asinissime Seigneurie... Une nuit est bien vite passée, et demain, quand tu reparaîtras, nous aurons fait honte à ser Zeroli de son féroce emportement, et il te frappera dans la main.

—J'aimerais mieux, dit Archibald, partir immédiatement pour Raguse.

—Eh! le peux-tu, le peux-tu, ma bonne tête de citrouille? Avons-nous, ici, le tapis enchanté?... Frère, fais ce que je te dis... Il a déjà tué trois hommes!... Suis-moi, suis-moi, suis-moi! ne tardons pas!... Ses menaces sont si terribles que plusieurs d'entre nous, rien qu'à les entendre, ont été assaillis de coliques, qu'ils ont dû satisfaire à deux pas de là... Allons! viens, je te dis... Suis-moi!

Des cris de joie saluèrent Giano, quand il reparut sur la terrasse. Déjà, cette folle jeunesse préparait tout pour un triomphe bouffon: les uns coupant une jonchée de lauriers, d'autres portant des genévriers en flammes, d'autres encore allumant dans les feuillages de grandes étoiles de cristal, diversement coloriées. En un moment, tout fut prêt. Dix bras robustes enlevèrent le sculpteur, et le tumultueux cortège, gravissant le sentier qui mène au haut de la falaise, déboucha sur l'esplanade, au milieu des clameurs, des chansons, des battements de mains, des rauques accents des cornes à bœufs. Toutes les dames, à ce tapage, accoururent sur le perron des pavillons; et dans la tremblante vapeur d'une flamme de Bengale violette, qu'un des laquais avait allumée, on les voyait rire et s'étonner.

—Monseigneur arrive, dit Sander, qui parut derrière Josine.

—Qui donc?

—Mgr Floris. Il descend de cheval à l'instant.

—Je ne veux pas le voir, je vous l'ai dit... Fi! fi! se faire attendre de la sorte!

Alors, comme cette cohue se dirigeait vers elle, à grand bruit, la princesse commença de descendre les marches de bois de son pavillon. Un chapeau de fleurs de souci, tout mêlé d'orfèvreries d'or, couronnait ses cheveux, capricieusement enroulés; son cou svelte se dégageait d'un épais collier de boutons de roses entrelacés; et son costume entier, par une invention étrange et charmante qu'autorisait la liberté de ces galas, semblait reproduire le mois d'avril. Cent sortes de feuillages et de fleurs, bluets, primevères, crocus, violiers, renoncules, oreilles d'ours, brochés de soie ou d'argent mat, couraient sur le satin vert-prasin de cet habit flottant et magnifique; un carcan de plaques d'émail, où des grenades étaient figurées, ceignait la taille de la princesse; et des cordelettes de soie, des bouclettes d'argent et d'émail serraient ses manches, tout contre ses mains. Ainsi, fière, souriante, et fleurie comme le printemps, elle s'avançait d'un pas de déesse, au milieu du murmure d'admiration des dames rassemblées devant le pavillon.

A ce moment, Floris se montra sur l'esplanade, et, parmi ceux qui entouraient le sculpteur et la princesse, plusieurs, de loin, remarquèrent son extraordinaire pâleur. Il marchait sous les cyprès, lentement, en compagnie du baron Mamula; et poursuivant le propos commencé:

—Mon père a demandé Giano! Il a fait chercher un notaire à Raguse!...

—Ce sont les bruits qui courent, Monseigneur... On ajoute que le grand-duc Fédor veut reconnaître messer Giano et lui léguer une partie de ses biens, sous condition qu'il épousera la princesse Josine... Vous voyez si ces bavardages de valets, que je ne rapporte à Votre Altesse que d'après son commandement, méritent que l'on y prenne garde!

—Non, non, Mamula, c'est la vérité! s'écria Floris. Oh! que j'étais bien inspiré dans ma défiance et dans mes soupçons! Il y a longtemps que je les épie... Et maintenant, jusqu'aux laquais, jusqu'aux rinceurs de verres des cuisines savent la chose et font des quolibets, et espèrent des livrées neuves pour les noces de ce bon ser Giano... Que Tatiana n'est-elle ici! Niais que j'étais, tout à l'heure, de lui répondre si doucement!... Tout était vrai... oh! j'avais deviné! C'est une vengeance de mon père. Ce vieux Tibère a machiné toute l'intrigue... La bague envoyée par Josine signifiait bien ce que je pensais... Ha, ha, ha! elle et lui triomphent... Tenez, entendez-vous comme ils rient? Et moi, quand je parais, tous s'écartent; on me fuit, on me laisse seul. Je reste la pauvre dupe, la vache d'osier qui couvrait la chasse, le plastron de leurs railleries... Quand cette reconnaissance doit-elle avoir lieu, Mamula?

—Je ne sais, Monseigneur, je ne sais... Il n'y a pas dans tout cela une syllabe de vérité. Fi donc! Ce sont des contes de chambrières, des ballades de guzlares aveugles!

—Bien, dit Floris. Au reste, il n'importe!

Et marchant droit à Giano, tandis que les assistants, devant lui, s'écartaient avec étonnement:

—Donnez-moi cet anneau, fit-il, oui, cet anneau qui est à votre doigt... Quoique j'aie permis tout à l'heure qu'il vous fût remis, je comptais bien vous le redemander.

—Est-ce un badinage? dit la princesse. Que signifie ceci, mon frère?

—Donnez-moi cet anneau! reprit-il. C'est bien, merci... Et vous, Josine, rentrez dans votre pavillon. Vous êtes un peu trop prodigue de votre présence, ma sœur... Allez, allez! je ne veux point parler.

—Monseigneur, dit Giano...

—Emmenez-la, emmenez-la! s'écria Floris... Pour vous, messer, quand l'envie vous prendra d'échanger encore des bagues, que ce soit avec des mendiantes ou des filles de zingari!... C'est tout ce que peut rechercher un bâtard!

Quelques cris de femmes partirent; puis, au milieu du morne silence, on entendit soudainement les sanglots suffoqués de Josine. Les larmes étouffaient la princesse; ses yeux se fermèrent, elle défaillait; et les dames, tout autour d'elle, l'entraînèrent précipitamment. Floris, livide, promenait, çà et là sur les assistants, un œil étincelant de fureur. Il reprit en étendant la main:

—Vous, messieurs, regardez cet homme. Vous disiez, comme dit tout le monde: «Ce fou, ce sans-souci de Giano!» Il gambadait, il grimaçait... «Chante, faquin!» Et il gonflait ses joues et beuglait la bella Franceschina... Eh bien, non, pas si fou! pas si fou! ou le calcul le plus subtil, la plus tortueuse scélératesse pourront se déguiser sous ce nom. Au travers de ses bouffonneries, il poursuivait son dessein en silence. Il tâchait de suborner ma sœur... Ha, ha, ha! il voulait épouser!... Oui, je crois bien... Une princesse de Bragance, et un gâcheur qui sent l'argile et la sueur! Voilà pour qui, si l'on n'y prenait garde, seraient nos sœurs, nos filles, à présent!

—Quelque scélérat, repartit Giano, a infecté vos oreilles de ses calomnies, et je le défie, quel qu'il soit! Vous vous méprenez, Monseigneur.

—C'est vous, signor, qui vous êtes mépris, en me croyant aveugle et sourd... O toi, misérable, si je consens à te traiter avec plus d'égards que tu n'en mérites, et à ne pas te faire jeter hors d'ici par les valets, n'en abuse pas, au nom du ciel, et ne me brave pas en face!... J'ai dit que tu voulais séduire ma sœur; j'ai dit que tu convoitais ses biens. Il y a plus: mon père est du complot; il connaît toute cette intrigue; il la protège, il t'a fait venir, vous cabalez, vous vous concertez!... Allons, tu vois bien que je sais tout!

—On vous a grossièrement trompé, Monseigneur, répliqua le sculpteur. Il y a plus de trois ans, je le jure, que je n'ai vu le grand-duc Fédor. Quant à la princesse Josine, si jamais j'ai levé les yeux sur elle autrement que ne le comportait la franche et fraternelle amitié dont elle se plaît à m'honorer, que la foudre m'écrase à l'heure même!

—Arrière! exclama le Grand-Duc. Penses-tu, à force d'impudence, parvenir à te disculper? N'ai-je pas vu ce que j'ai vu? N'ai-je pas suivi tous tes manèges? Écoute bien ce que je dis, Giano. Ne reparais plus devant moi!... Hors d'ici, hors d'ici, vil coquin!

Le sculpteur pâlit affreusement, et d'une voix rauque et frémissante:

—Je ne répondrai pas à vos insultes, Monseigneur. Je les repousse avec mépris et je vous les rejette à la gorge!

—Faudra-t-il appeler les laquais? reprit Floris. Hors du camp! hors du camp! hors du camp!... Va-t'en, parasite insolent!... Chassez-le!... Sander! Lucio!

—Celui qui met le doigt sur moi, c'est qu'il est las de la vie! s'écria Giano. Au large!... Le premier qui bouge, je lui fends le crâne avec ce poignard!... Ne crispez pas les poings, messer grand-duc! Je me retirerai d'ici de ma propre volonté; mais, d'abord, vous me rendrez compte, selon les coutumes de l'honneur, de l'outrage que j'ai reçu... Je vous le dis devant tous, messer. Vous avez menti impudemment! Vous avez livré, comme un insensé, la renommée de votre sœur à la risée et à la médisance; vous m'avez fait, devant cette noble assemblée, la plus mortelle injure, sans rien produire contre moi qu'une accusation en l'air: vous avez agi en infâme, en lâche, en calomniateur!... Je vous appelle donc à l'épreuve d'un homme, et avec le bras que voici, je prouverai tout ce que je dis sur votre corps.

—Ha, ha, ha! un duel! ricana Floris... Je ne vous savais pas si brave... Est-ce dans un duel aussi que vous avez tué ce malheureux Cirillo?

Giano poussa une sorte de rugissement, et s'élançant vers le Grand-Duc:

—Je te défie, je te crache au visage!... Pâle et misérable couard, je te jette mon gant, en présence de ces nobles seigneurs... C'est sans péché que j'aurais pu t'enfoncer ce couteau dans la poitrine; car on a le droit de prendre la vie à qui veut vous ravir l'honneur. Et quand, enflammé de colère, je recours, toutefois, au remède, et que, loyalement, je te provoque, tu te refuses à me rendre raison... Tu te fais garder par tes valets! Tu les appelles à ton secours!... Toi, un Grand-Duc?... Lâche hypocrite! Un enfant ramassé n'importe où!... Tu aurais plus de peine à démontrer que le grand-duc Fédor est ton père, que moi à prouver qu'il est le mien!

—Vous diriez aussi bien tout cela à ces rochers, répliqua Floris, qu'à un homme qui vous dédaigne. Je ne me bats pas avec l'un des gens de ma maison.

—Misérable! cria le sculpteur. Que le démon prenne ton âme!

Et se précipitant sur le Grand-Duc, il le saisit d'une main à la gorge. Des clameurs s'élevèrent de toutes parts:

—Séparez-les!

—Giano, Giano...

—Monseigneur...

—Messieurs, calmez-vous!

Tous parlaient au milieu du tapage, entourant, retenant Giano, qui continuait de vociférer.

—Soit! je me battrai! s'écria Floris... Oh! je ne sais pourquoi, en vérité, je me refusais cette fête... Des pistolets! des pistolets!... Quelqu'un a-t-il des pistolets, ici?

—Qu'allez-vous faire, Monseigneur? dit vivement le baron Mamula. Un tel duel est impossible.

—Pourquoi?... Parce que l'on prétend qu'il est le fils de mon père?... Allons, n'est-ce pas, au contraire, depuis Abel et son frère Caïn, la plus vieille querelle du monde?... On ne hait que les siens, Mamula... Des pistolets! des pistolets!

—Une si grave affaire, repartit le baron, ne saurait se régler de la sorte. Prenez au moins jusqu'à demain pour réfléchir.

—Que j'attende un instant de plus! cria le Grand-Duc. Quoi! ne l'entendez-vous pas piailler ses bravades et ses forfanteries?

Et à Giano, impétueusement:

—Morbleu! tout ce que tu voudras!... Veux-tu l'épée? veux-tu le pistolet? veux-tu une seule arme chargée? veux-tu que le duel soit à mort, et que l'on jette le vaincu dans le marais? Je le veux, je consens à tout!... Viens-tu ici pour parader et pour exhaler ton emphase? Sois sanguinaire, si cela te plaît, je le serai aussi, moi!... Et, puisque tu bavardes de vengeance, j'irai chercher la mienne au fond de ta poitrine, dans le sang le plus précieux de ton cœur!

Le vieux comte Stankovitch intervint:

—Apaisez-vous, Monseigneur. Ce duel...

—Silence! exclama le Grand-Duc. Ma résolution est irrévocable... Assez de paroles, messieurs. Allons-nous bavarder plus longtemps, comme des niais ou des lâches?... Le comte Stankovitch réglera le combat. Qu'il nous mette à vingt pas, à dix pas!

—A vingt pas, répliqua le vieux comte. Une seule balle échangée...

—Holà! des torches! cria Floris. Plus de lumières, plus de lumières!... Vous tous, messieurs, vous pourrez témoigner de la loyauté du combat... Que ser Piero Angiulliero veuille bien mesurer la distance.

—Bah! ils vont se manquer tous les deux, souffla Stankovitch à l'oreille du baron Mamula. La colère leur fera trembler la main.

Alors, personne ne parla plus, tandis que messer Angiulliero comptait vingt pas dans l'enceinte. Toutes les dames avaient disparu; le campement semblait abandonné. A la lueur des pots à feu qui brûlaient çà et là, en crépitant, on distinguait, parmi les cyprès gigantesques et les rocs éboulés du plateau, une vingtaine de pavillons, tendus à la manière des Turcs. Irrégulièrement disposés et bariolés de couleurs vives, ils laissaient entre eux des rues, des places, d'étroits passages, qu'illuminaient lugubrement des lamperons d'argile rougeâtre et des veilleuses de cristal. Les plus grands, en se déployant à l'orient, au nord et au midi, renfermaient une très vaste enceinte, semée de roches et de cyprès, et taillée à pic, du côté des tourbières de San-Cosimo. C'était sur cette plate-forme que le duel allait avoir lieu. Elle s'ouvrait à l'occident, en perspective sur la mer, au-dessus des colonnes romaines et de la première terrasse; et une haute croix de granit, où pendait un Christ décharné, placé là, dans les siècles pieux, pour chasser la démone Vénus des antiques ruines de son temple, se dressait sur un bloc colossal, au centre même de l'esplanade.

—Monseigneur, reprit Stankovitch, qui posa une marque sur la terre, voici l'endroit où vous devez vous mettre.

—C'est bien, monsieur... Tout est-il prêt?

—Messer Angiulliero, continua le vieillard, allez porter ce pistolet à ser Giano, et vous, Monseigneur, recevez le vôtre... N'avez-vous rien de plus à dire?

—Rien, monsieur... Faites votre office.

Suivant la coutume dalmate, vestige encore vivant aujourd'hui des antiques «jugements de Dieu», le baron Mamula, témoin de Floris, s'avança au milieu de la lice, et il dit d'une voix solennelle:

—Floris Fédorovitch, grand-duc de Russie, se présente ici, afin de prouver son bon droit... Et puisse Dieu lui être en aide!

Messer Piero Angiulliero, à son tour, marcha jusqu'au milieu de l'enceinte, et, haussant la voix:

—Ici se tient Giano de Sabioneira, pour soutenir la justice de sa cause... Et puisse Dieu lui être en aide!

Alors, tandis que les laquais élevaient en l'air de grosses torches, le vieux comte alla se poster à trois pas en avant des témoins. Les pavillons restaient toujours déserts; seul, par moments, quelque valet glissait aux alentours, d'un pas furtif, puis disparaissait aussitôt. Les assistants, rangés sur une ligne, laissaient vide un très large espace, au milieu duquel attendaient, debout, les deux adversaires immobiles. Tous retenaient leur haleine: et, dans le silence profond, il semblait que l'on eût entendu palpiter les lointaines étoiles.

—Haut les armes! cria le comte.

La grande flammèche d'un falot traversa l'enceinte des roches.

—Feu!

Les coups partirent en même temps.

—Je l'ai manqué! exclama Giano, lançant son pistolet par terre. Malédiction sur vos duels!... Et c'est moi, moi qui suis sûr de toucher une baïoque à cinquante pas, c'est moi qui ai reçu du plomb!... Malédiction! Est-ce qu'il n'a rien?

—Quoi! es-tu blessé? dit Angiulliero, qui accourut près du sculpteur.

—Non! rien, rien, une égratignure. La balle m'a éraflé le bras... Malédiction sur vos duels réglés!... Ainsi donc, voilà mon salaire, pour l'affreux outrage que j'ai reçu!... Déshonoré et blessé par surcroît!... C'est bien! je pars. Donne-moi ma cape, Piero... Il faudra y pourvoir autrement.

—Tu ne saurais partir ainsi! répliqua le comte. On va querir un chirurgien.

—Non, non, non, ce n'est rien, je te dis... J'ai des compères à Stagno... Malédiction sur vos duels! Moi, moi, être blessé par un homme à qui j'ai vu manquer des buts aussi larges qu'un porche d'église!

Et se tournant vers le grand crucifix qui se dressait au milieu de l'esplanade, Giano poursuivit, la toque à la main:

—O bon, juste et divin Seigneur, c'est toi, de qui la justice est sans égale, que j'atteste et je prends à témoin de l'horrible injure qui m'est faite! Tu sais que, jusqu'à ce jour, grâce à ta toute-puissante protection, je n'en ai jamais supporté. Ne souffre pas, ô vrai Fils de Dieu, si tu m'as reçu dans tes bonnes grâces, que l'offense qu'on m'a infligée devant tes yeux, et sous l'arbre saint où tu es cloué, demeure impunie.

Il marcha jusqu'à l'entrée du sentier; puis, se retournant, il cria:

—Au revoir, mon frère!

—Messieurs, reprit alors le Grand-Duc, je vous remercie de votre assistance. J'ai troublé votre fête, ce soir, mais l'occasion était impérieuse. Il est des maux, vous le savez, qui exigent le fer et le feu. Il me fallait faire ce que j'ai fait, ou bien laisser s'accomplir un acte déshonorant pour ma maison... Si je pouvais tout vous raconter, vous verriez avec quelle patience j'ai supporté les insolences de cet homme... Je prends congé de vous, maintenant. Sander, mène-moi à mon pavillon.

Floris se jeta sur son lit et s'endormit d'un pesant sommeil. Il s'agitait, balbutiait; des gouttes de sueur lui roulaient du front. Tout à coup, il se réveilla, en poussant un cri. Le flambeau de cire, à son chevet, faisait vaciller de grandes ombres sur les tapis bariolés, tendus tout autour de la chambre, et sur les peaux de bêtes qui tapissaient le sol.

—Non! ce n'était qu'un rêve, dit-il, une monstrueuse apparition... Est-ce Sander qui a crié, ou moi? Peut-être a-t-il vu quelque chose... Sander! Sander! Holà!... Où est-il donc?

La pièce voisine se trouvait vide; Floris souleva une tapisserie. Le grand air pur le frappa au visage.

La nuit était obscure et tranquille; pas une étoile ne brillait. Bien qu'au loin tout se tînt immobile, on devinait, à une sorte de confuse palpitation, la mer énorme sous la falaise; et de ses profondeurs ténébreuses arrivait une haleine salée, avec un vague murmure. Les pavillons faisaient des masses sombres, dans la nuit; quelques fanaux les éclairaient, plantés en terre. Le Grand-Duc, à pas lents, s'avança jusqu'à l'extrémité des roches, du côté de Stagno. La vue plongeait de là sur une lande, triste, dévastée et sauvage, où des flammes bleues, à ras du sol, jetaient une lueur effrayante. C'étaient les tourbières de San-Cosimo, que la foudre avait allumées, et qui brûlaient depuis deux ans, d'un feu solide, tout mêlé de fumée et d'éclairs, et qu'on voyait dès le soleil couché.

Mais Floris, en se détournant, aperçut une lumière rougeâtre, qui s'échappait de l'un des pavillons. Dressé sous un cyprès colossal, vis-à-vis de la croix de pierre, une torche en éclairait l'entrée; et à son perron bariolé, à ses bandes alternées jaunes et vertes, aux étendards qui le pavoisaient, le Grand-Duc, aussitôt, le reconnut. C'était là que dormait Josine.

—Je veux la voir, pensa-t-il, m'expliquer sur l'heure avec elle... Il suffira de réveiller Barberine, qui m'introduira... Mais où est Sander? C'est étrange!

Il poussa un éclat de rire:

—Si Barberine est où est Sander!... Pourquoi non? Je sais qu'il tâchait d'obtenir les bonnes grâces de la donzelle. Leur accord aura été conclu... Oui, c'est cela! Josine est seule.

Il tressaillit, et ses yeux béants restaient attachés sur la lampe du pavillon.

—Seule! murmura-t-il... Seule!... Quelle pensée ce mot éveille-t-il en moi? Si cette pensée est coupable, d'où vient que jamais, jusqu'à présent, elle ne m'avait induit au mal? J'ai vu cent fois Josine, seul à seul... Si elle est innocente, pourquoi mon sang bout-il dans mes veines, comme une lave? pourquoi mon cœur impétueux heurte-t-il ma poitrine haletante?

Alors, à travers la nuit humide, le Grand-Duc aperçut venir un pâle météore errant, sorti des boues empestées de Stagno, ou de quelque cimetière. Il demeura comme suspendu aux rameaux touffus d'un cyprès, et sa flamme aiguë se tordait, en répandant une lueur sulfureuse. Floris le regardait fixement.

—Mes cheveux se dressent, dit-il; je ne sais quelle horreur glace mes os... Est-ce une face que je vois grimacer, dans ce cercle de blanche lumière?... Va-t'en, va-t'en, démon livide!... Tu souris silencieusement, et de tes yeux verts et bizarres, tu sembles m'indiquer le chemin... Non, non, non, je ne veux pas!... Pour un souffle, un plaisir si court, la palpitation d'un moment!... Elle doit m'être doublement sacrée: d'abord, je suis son parent et son protecteur; ensuite, qui me l'a confiée, si ce n'est celle même à qui j'ai juré fidélité?... Une enfant dont on me nomme le frère!... Oh! cette action soulèverait jusqu'aux pierres des murs contre moi. Comme un cancer hideux, elle rongerait l'honneur, la foi, l'estime, la dignité, tout ce qui fait la vie noble et précieuse. Elle installerait à mon foyer, à ma table, dans mes pensées, au centre même de mon âme, un spectre éternel!

Il reprit, au bout d'un long silence:

—Et cependant, non, non, je le sens, je ne puis renoncer à elle... Que de fois, lorsque ni le lieu, ni l'occasion ne s'offraient alors, mon imagination enflammée a pris plaisir à les créer!... Si je ne la possède pas... Mais je la perds, si je la possède!... Que ferai-je? Le cœur me défaut. Ah! serais-je assez insensé pour souiller, pour déshonorer celle que j'aime, et pour me faire à moi-même un si grand mal?... Laisse cette enfant, misérable! Épargne-la, puisque tu prétends l'aimer... Mais, quoi! ne puis-je donc, sans crime, lui parler, la voir seule quelques instants, et lui expliquer ma conduite?

Il baissa la tête, et, tout frémissant, il restait les yeux fixés sur le sol; puis, soudain, arrachant la torche du bras de fer où elle brûlait, il l'éteignit sous son talon, et vint coller son oreille aux tentures.

—Oui, tout au moins la voir, lui parler!... Le pire sera des reproches, quelques larmes peut-être qu'elle versera... Arrière, craintes puériles!

Et gravissant les marches d'un pas rapide, le Grand-Duc poussa la porte, disparut.

Aux premières lueurs de l'aube, comme il ne se trouvait encore sur l'esplanade que quatre ou cinq valets de meute, avec leurs cors et leurs épieux, un courrier arriva au galop, envoyé par Vassili Manès:—Mort et deuil! mort et deuil! criait cet homme. Toutes les fêtes sont finies! Nous sommes en deuil pour longtemps... Et courant sonner à toute volée la grosse cloche des cuisines, tandis qu'au milieu de la brume, les chiens hurlaient lamentablement, le messager eut bientôt fait de rassembler autour de lui la plupart des chasseurs et des dames, qui apprirent ainsi la nouvelle. Le grand-duc Fédor était mort, cette nuit même, à deux heures.

—A deux heures... répéta lentement le jeune comte Angiulliero... J'ai entendu un cri... C'est étrange!

—Et de plus, reprit le messager, M. Manès a donné l'ordre à tous les Morlachs, jardiniers, serviteurs, officiers du palais, qu'on cachât cette mort, durant quelques jours, à Sa Grâce Tatiana, à cause de la maladie dont il la soigne... Vous voilà prévenus, très nobles hôtes. Le seigneur Vassili vous dira mieux ses raisons, dès votre retour au palais.

Tout le jour, ce ne fut, à Sabioneira, que rumeur, désordre, et fracas de gens qui repartaient, à peine arrivés de Stagno. La double catastrophe qui terminait les fêtes fournissait ample matière aux propos: et hâtés de s'en retourner, chacun, hommes et femmes, s'entassait, sans choix, dans les berlines et les carrosses du palais que, par l'ordre de M. Manès, ser Pistolese avait mis à leur disposition. La débandade fut générale. Sept ou huit invités, au plus, demeurèrent à Sabioneira, et se trouvèrent au dîner, que l'on servit sur les six heures, à bas bruit, dans la Galerie-Verte. Le commencement du repas fut silencieux et contraint. Tous les yeux s'attachaient sur le docteur Ulm, qui, partant le lendemain, de grand matin, était venu dormir au palais. Ce fut lui qui, par ses propos, se mit à réveiller les convives; et l'entretien s'échauffant peu à peu, ce tendre et reconnaissant ami narra si plaisamment divers contes des bizarreries du grand-duc Fédor, que les voilà tous aux éclats de rire. Passés dans le salon voisin, le docteur se mit à faire un brelan avec le vieux Stankovitch et messer della Mammana, en sorte que l'appartement fut bientôt rempli de tables de jeu, et que la soirée s'acheva aussi gaiement qu'elle avait été morne au début.

Isabelle avait dîné seule, après avoir passé l'après-midi en compagnie de Tatiana, assez souffrante ce jour-là. Par deux fois, au sortir de table, la Grande-Duchesse envoya demander si Monseigneur était rentré, et toujours réponse que non. Inquiète de l'absence prolongée de Floris, bien qu'elle le crût chez son père, Isabelle dit à Gina de l'accompagner avec un flambeau, et elle descendit elle-même à l'appartement du Grand-Duc. L'antichambre, le cabinet des Bustes, les salons, tout était désert. Une lampe éclairait l'ancien oratoire de Mme Maria-Pia, petite pièce tapissée de tableaux de dévotion, avec un Ecce homo brodé et, çà et là, quelques reliques sous des verres, suspendues à la tapisserie.

—Je l'attendrai ici, dit Isabelle, je l'attendrai jusqu'à ce qu'il soit rentré... Tu peux remonter, Gina.

—Comme vous voilà pâle! dit la suivante. Oh! vous n'auriez pas dû descendre ainsi.

—Non! je veux voir Monseigneur ce soir même. La mort soudaine de son père l'aura douloureusement frappé... Il faut prier pour le grand-duc Fédor, ne l'oublie pas, bonne Gina!

Il y eut un instant de silence. La femme de chambre reprit:

—J'ai retrouvé la petite croix que vous avez tant cherchée, madame. Elle s'était glissée, je ne sais comment, dans un tiroir du chiffonnier.

—Merci, bonne Gina... C'est la croix que j'avais, lorsque j'étais à ce couvent des Filles de Sainte-Monique et fiancée à Monseigneur... Elle pendait au chevet de mon lit... J'ai si souvent pensé à lui sous cette croix... Lorsque j'accoucherai, Gina, tu me la donneras dans la main... Écoute... Est-ce qu'on n'a pas frappé?

—Non, madame, c'est le vent...

—Si je mourais en accouchant, dit Isabelle, je t'en prie, tu mettrais cette croix dans mon cercueil.

—Fi!... Comment pouvez-vous parler de choses pareilles!... Je vous ferai gronder demain par Sa Grâce Tatiana, avant qu'elle s'en aille à Giunta di Doli.

—Pauvre chère Tatiana! dit Isabelle. M. Manès l'envoie pour quelques jours, dans ce vieux pavillon de chasse... Elle ne savait toujours rien, quand tu l'as quittée?

—Non, elle ne se doute de rien... Ah! madame, Monseigneur!

La porte venait de s'ouvrir, et le Grand-Duc s'arrêta sur le seuil, en apercevant Isabelle... Il avait perdu son manteau, ses gants, son bonnet de fourrure; ses cheveux ruisselaient de sueur: et, plus livide que le marbre, avec les yeux étincelants de fièvre, il se mordait la lèvre d'un air farouche. Gina disparut aussitôt.

—O Dieu! s'écria Isabelle. Qu'y a-t-il? Qu'avez-vous, Floris?

—Ah! toujours vous! fit le Grand-Duc, en lançant dans un coin la houssine qu'il tenait encore à la main... Laissez-moi... Que me voulez-vous?

—O cher Floris, dit Isabelle, partagez avec moi votre chagrin. Mon cœur souffre de vous savoir seul en cette épreuve.

—Du chagrin! ricana-t-il... Moi, du chagrin! Pourquoi en aurais-je?... Parce que mon père est mort?... Ha, ha!... Avez-vous oublié comme il m'a traité?... Retirez-vous dans votre chambre. Allez, allez! Quel tracas! quel tracas!... Toujours des plaintes et des reproches!

—Oh! répondit-elle, mon bon seigneur, je n'ai pas mérité ceci!... Des reproches, jamais je ne vous en ai fait, même dans le secret de mon cœur... Je vous en supplie, cher Floris, dites-moi la cause de votre colère.

—La cause, répliqua le Grand-Duc, c'est vous, la cause, vous, oui, vous!

—Hélas! Monseigneur, ne m'effrayez pas! dit Isabelle... Vous savez que je suis souffrante en ce moment.

—Jamais une heure de répit! exclama Floris, d'une voix stridente. Toujours quelque affliction, quelque torture nouvelle! Mieux vaudrait être avec le mort que l'on va emporter d'ici, que de subir ce perpétuel tourment... Ah! pleurez, si cela vous amuse. Toutes vos pareilles ont dans les yeux des rivières qu'elles prodiguent... Puis, allez vous plaindre de moi à vos servantes et à ma sœur Tatiana!

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