← Table of contents
Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE (continued 2)

Reading edition

—Que lisiez-vous donc là, Monseigneur? demanda Floris.

—Regardez vous-même, mon frère, dit l'archevêque, en lui présentant le livre.

—Vous oubliez, repartit Floris, que le latin n'est guère mon fait... De quoi s'y agit-il, Monseigneur?

—Rien que d'une âme déchirée... C'est la vie et le panégyrique du réformateur Mélanchthon... Singulière lecture, n'est-ce pas? dit l'archevêque avec un sourire amer, pour un prêtre de l'Église romaine... C'était un homme tendre, timide et de la plus noble vertu... Par malheur, il avait rompu avec l'Église... Croyez-vous qu'il soit damné, mon frère?

—Et vous, mon frère, le croyez-vous? répliqua le Grand-Duc, étonné.

—L'Église nous enjoint de le croire, répondit José-Maria, et je suis archevêque de l'Église romaine... Pauvre Philippe Mélanchthon! J'ai vu son portrait par Cranach, les yeux fermés, sur son linceul de mort... On y lit d'amères souffrances... Mais il a tout sacrifié à sa conscience!... Allons, partons!

Floris, surpris, le considérait. Ses yeux brillaient, ses cheveux blonds semblaient plus rares, dans le soleil qui les frappait. Il était doux, fiévreux, hagard, effrayant.

—Vous paraissez souffrant, Monseigneur, reprit Floris.

—Ce n'est rien, ce n'est rien! dit l'archevêque... Qu'importe ce corps périssable!

Ils descendirent le sentier à pas rapides, en silence. Ils ne se parlaient pas, chacun d'eux poursuivant quelque profonde rêverie. Mais parvenus au bord de l'étang, ils trouvèrent la plage déserte, et les gondoles voguaient tout au loin. Une seule était demeurée, dorée, extrêmement ornée, avec des rideaux de damas bleu. On distinguait dedans, à travers la vitre, deux religieuses vêtues de capes blanches, à croix rouge, et qui étaient une novice et la révérende supérieure du couvent de Sant'Orsola. L'archevêque les salua, nomma son frère; puis, dès qu'ils eurent pris leur place, le batelier se mit à ramer, et la gondole atteignit bientôt l'île.

Ils passèrent une avenue de cyprès et de myrtes taillés, jusqu'à une très vaste cour, divisée par carrés de parterre. Un canal limpide en faisait le tour; quatre sycomores, au milieu, marquaient les coins d'un bassin d'eau qui portait, à son centre, une roche, entourée d'un balustre doré; et la façade du palais se déployait derrière, au soleil, avec ses trois portails profonds de marbre blanc et transparent, que surmontaient des demi-dômes, revêtus de carreaux d'émail. Là, Stepany, Jacinto, ser Pistolese, l'abbé Lancelot, d'autres encore, attendaient, en causant par groupes, autour de hauts brasiers de fer allumés.

—A quoi a donc pensé mon père? dit Floris. Tous ces gens sont-ils convoqués? Jusqu'à un pope, ma parole!... Eh bien, qu'est-ce? dit-il, en s'arrêtant devant Mamula qui parut soudain sur le degré de marbre blanc, et qui lui fit signe, d'un air agité... Voyons! qu'y a-t-il encore?

—Rien de bon! repartit le baron, car pour le coup, je crois bien, Monseigneur, que le grand-duc Fédor nous échappe; et rien de trop mauvais non plus, car, après tout, Mme Isabelle rentre en possession de ses deux millions... En deux mots, voici: Votre sœur a fait donation de ses biens à Son Altesse le Grand-Duc, sous la condition qu'il restituerait les sommes détournées par lui.

—Perdez-vous l'esprit? s'écria Floris... Vous rêvez tout debout, Mamula... Pardieu! voilà une belle invention! Deux millions!... Mais c'est précisément tout ce que Tatiana possède... Elle a voulu, vous le savez, que notre mère m'avantageât... D'ailleurs, que parlez-vous d'argent? Je me soucie bien de l'argent!

—Je tiens l'avis de bonne part, dit le baron.

—Cela ne se peut pas! exclama Floris. Je n'y crois pas, c'est impossible! Simple subterfuge, Mamula!... Parce que vous êtes un vieux renard de lois, vous trouvez partout des difficultés... Pardieu! que voulez-vous qu'ils fassent? Ils sont à bas! ils sont à bas!... Allons, vous me mettriez en colère!... Est-ce que ce coquin-là ne me dit pas, dans son billet, que mon père me donnera pleine satisfaction?... Cela peut-il s'entendre de deux manières? Y a-t-il jour à la moindre équivoque?... Bien! assez là-dessus. Entrons!

La vaste antichambre où ils pénétrèrent était pleine des serviteurs et des pages du grand-duc Fédor. Floris passa au milieu de ces hommes, et par un escalier de quatre marches de jaspe, il monta dans l'appartement d'audience. C'était une salle profonde et couverte d'un dôme élevé. Des tables de porphyre ondé, gravées de fleurs avec de l'or et des couleurs, garnissaient le bas du lambris, tandis que la coupole au-dessus étalait de grandes arabesques de sinople, d'or et de pourpre. Des tapis de Turquie éclatants couvraient le dallage de marbre; et çà et là, à dix pieds de hauteur, pendaient, en manière de lampes, de larges vases de cuivre ciselé.

—Deux millions! ricana Floris... Ha, ha, ha! sa fortune entière! Comme c'est vraisemblable!

Mais quelqu'un, qu'on ne voyait pas, frappa d'un marteau sur une cloche, et aussitôt les serviteurs fermèrent les battants du portail. Deux pages, dans le même temps, tiraient une courtine de brocart d'or, qui cachait tout le fond de la salle; puis, le grand-duc Fédor parut, à une porte dérobée. Il traversa l'estrade, jonchée de tapis précieux d'or et de soie, et vint s'asseoir sur un fauteuil. Tous, cependant, prenaient leur place. Le docteur Ulm se mit plus bas que son maître, devant une table où il y avait une écritoire, un chauffe-cire et des papiers; Mamula s'installa près de lui. Trois fauteuils, rangés en ligne devant le trône du Grand-Duc, reçurent Mme Isabelle, la princesse Tatiana et la révérende supérieure du couvent de Sant'Orsola; et le reste des assistants fit un demi-cercle autour de l'estrade.

Quand le premier brouhaha fut passé, le docteur Ulm prit la parole:

—Avant que l'on procède, dit-il, je vais donner lecture des pouvoirs envoyés de Lisbonne, pour la transmission au grand-duc Floris de l'apanage d'Almeïda.

—C'est inutile, me semble-t-il, répondit le baron, à mi-voix. Personne ne conteste leur validité.

Le grand-duc Fédor se leva. Il portait l'habit d'uniforme du régiment d'Ismaïlovsky, avec le cordon bleu par-dessus. Ses mains tremblaient; sa face livide était rongée de dartres rouges: il ployait les épaules, et parut à Floris, qui ne l'avait pas vu depuis huit mois, fort cassé, vieilli et amaigri. Il dit, au milieu du silence:

—Tout d'abord, soyez remerciés, nobles parents et vous, mes amis, d'avoir répondu à l'appel d'un pauvre vieillard tel que moi. Quoique la mort de notre femme bien-aimée nous soit un deuil toujours présent, nous avons dû le surmonter et faire violence à notre chagrin, pour nous occuper de nous-même. L'âge, en effet, m'atteint, Messieurs; mon esprit est faible, mon corps est débile. Ce sont des avertissements auxquels doit songer un prince chrétien. Nous vous avons donc convoqués, vous, notre pupille Isabelle, princesse de Bourbon et Bragance, et vous, mes fils, Floris et José-Maria, et ma fille Tatiana, pour déposer entre vos mains l'entier fardeau de vos affaires temporelles, ce qui nous permettra de consacrer nos jours, désormais, au seul service de Jésus-Christ... Et maintenant, bon docteur Ulm, nous entendrons la lecture de la transaction.

Le docteur se leva de nouveau, et, déployant un parchemin, il lut:

«Fédor Paulovitch, grand-duc de Russie, a signé, par le présent acte, son accord plein, parfait et inaltérable avec ses trois enfants, les grands-ducs Floris et José-Maria, et la grande-duchesse Tatiana, concernant la succession de son épouse et de leur mère bien-aimée.

Le grand-duc Floris déclare, de plus, comme époux de S. A. Isabelle, princesse de Bourbon et Bragance, pupille du grand-duc Fédor, approuver les comptes de sa tutelle ci-annexés, et les tenir pour irréprochables.»

—Oui, dit Floris, toujours aux mêmes conditions.

—Qui a parlé? demanda le Grand-Duc. Est-ce mon fils Floris?... Faites place, qu'il se tienne en face de nous!...

On entendit parmi les assistants une espèce d'agitation sourde et des changements de posture; puis, une vive attention se peignit sur tous les visages, tandis que Floris s'avançait jusqu'au pied de l'estrade du Grand-Duc.

—J'ai dit, reprit-il d'une voix ferme, que Votre Altesse sait à quelles conditions je signerai le quitus de ses comptes.

—Des conditions!

—Allons, Votre Altesse sait bien de quoi nous sommes convenus... Le docteur Ulm ne m'a-t-il pas écrit, de votre part, que j'aurai pleine satisfaction?

—Et quelle autre exigez-vous, monsieur, que le règlement de nos comptes?

—Voilà donc vos équivoques! dit Floris... C'est bien, je ne signerai pas. Dès demain, j'aurai recours aux juges.

—Mon frère! dit Tatiana...

—C'est un complot prémédité de me bafouer devant tous, de me donner ici en spectacle! Voilà pourquoi vous avez convoqué une si nombreuse assemblée... Et moi, ô dupe, idiot que j'étais!... Mais votre joie ne sera pas longue... La Russie entière apprendra les actions infâmes d'un de ses grands-ducs!

—Est-ce là, dit le vieillard ironiquement, le respect que vous nous devez?

—Foin du respect! s'écria Floris. Plus de respect! Je n'en veux plus. Qu'on le donne en bouillie aux petits enfants!... Depuis un an, je n'entends plus à mes oreilles que ce mot-là... A peine sorti des pontons,—comment appelez-vous cet endroit?... C'est cela! le fort Pierre-Moine—lorsque j'ai vu pour la première fois votre envoyé, lorsque l'on m'a révélé qui j'étais, oui, déjà là, on me parlait de même: Prenez garde! soyez soumis, montrez-vous patient, respectueux... Au diable le respect et la patience!

—Oh! cher Floris! dit Isabelle.

—Non! sur ma vie, je parlerai! Arrière respect, pudeur ou crainte! Messieurs, ces comptes sont frauduleux... Pardieu! en les déclarant vrais, j'allais charger mon âme d'un mensonge... Allons, laissez, laissez, Tatiana... Je parlerais devant toute la terre!... Je vous le répète, messieurs. Ces comptes sont menteurs et frauduleux.

Le grand-duc Fédor se leva:

—Nobles amis, dit-il, je n'ignorais pas que des paroles malveillantes avaient été prononcées contre moi. Elles ont égaré jusqu'à ceux dont la tendresse et le respect me devaient être le plus assurés. C'est de cela surtout que mon cœur souffre: c'est là ce que j'aurais voulu pouvoir me déguiser à moi-même... Quant aux accusations que vous venez d'entendre, bien que je n'aie qu'à répondre non, pour être cru de tous ici, j'invoquerai pourtant un témoignage, et le plus irrécusable de tous. Veuillez donc déclarer, baron, vous qui êtes le conseil de mon fils, s'il y a un seul chiffre douteux, dans ces comptes, que vous venez de vérifier.

Les yeux de l'assemblée se portèrent à la fois sur Mamula, qui s'inclina:

—Tout est en règle, Monseigneur, je dois le déclarer hautement. La méprise du Grand-Duc...

—Tout est en règle! s'écria Floris. Tout à l'heure, vous me disiez...

—La méprise de Son Altesse, poursuivit le baron Mamula, méprise que j'aurais pu commettre de même, un quart d'heure plus tôt, provient de ce qu'on ne nous a pas communiqué la donation ci-annexée.

Il s'éleva de l'assemblée une espèce de sourd murmure, aussitôt contraint; puis le profond silence retomba. Floris, les paupières baissées, semblait comme frappé de la foudre, tandis que le Grand-Duc assénait sur lui un sourire noir et triomphant.

—Une donation! reprit enfin Floris... Vous disiez donc vrai, tout à l'heure... Tatiana... Non! ce n'est pas possible... Montrez-moi ce chiffon de papier... Allons, cela ne peut être valable!

Il poursuivit après une pause:

—Non! assurément, pas valable! On l'aura déçue, abusée, au nom du respect qu'elle a pour son père... On l'aura contrainte, c'est clair!... Car autrement, qu'elle ait agi ainsi, se dépouillant de tout ce qu'elle a, se réduisant volontairement à la pauvreté, c'est ce que personne ne croira...

—Mon frère, interrompit l'aveugle...

—Une sœur toujours si aimante, tellement d'accord avec moi, que nous n'avions qu'un cœur, pour ainsi dire... Se démentir ainsi en un moment, jeter à bas mes espérances et les siennes! Qui pourrait expliquer ce revirement, sans l'emploi de moyens équivoques?... J'affirme donc qu'on l'a trompée, qu'on a usé de dol ou de contrainte, en lui présentant cet acte à signer: bref, que la donation est nulle, comme entachée de violence.

—Parlez, Tatiana, reprit le grand-duc Fédor. Dites à ce noble auditoire ce qui s'est passé entre nous...

—Je supplie Votre Altesse de m'en dispenser, répondit l'aveugle.

—Il le faut cependant, ma chère fille... Parlez! disculpez votre père!

Alors Tatiana se leva, s'avança droit devant elle, d'un pas ferme, et se jetant aux pieds du Grand-Duc:

—Hélas! dit-elle, je savais, Monseigneur, que j'allais me trouver engagée, malgré moi, au milieu de votre querelle. Voilà pourquoi je vous demandais le congé de me retirer. En effet, il ne convient pas à une sœur de blâmer son frère, à une fille de juger celui dont elle se glorifie d'être née. Je parlerai néanmoins, puisqu'il le faut, et je surmonterai ma honte. J'affirme donc ici, publiquement, que j'ai agi d'une âme libre et sans contrainte, et plût à Dieu que j'eusse pu témoigner ma tendresse à mon père par un sacrifice réel, et non par le don d'une chose aussi vile qu'est l'argent; de plus, inutile pour moi. Car, seule et aveugle, hélas! que ferais-je de la richesse? Cette fortune m'embarrasse: elle est comme une chaîne d'or splendide, que je traîne partout après moi! Je vous conjure donc de nouveau, mon père, bien loin que vous me rendiez des comptes, d'accepter ici, devant tous, la remise que je vous fais des biens que m'a laissés ma mère, pour en disposer comme il vous plaira.

—Dieu vous garde, ma chère fille! répondit le Grand-Duc; votre affection nous console du mauvais vouloir que l'on nous témoigne.

—Permettez seulement, Monseigneur, reprit l'aveugle, que je parle un moment à mon frère...

—Non, non, inutile! répliqua Floris... Qu'on ne s'occupe plus de moi! Je signerai, je signerai!

Pour la troisième fois, le grand-duc Fédor se leva:

—Que ce jour, dit-il, soit, dans l'avenir, célébré comme un jour de fête, puisqu'il ramène la concorde parmi nous, et qu'il décharge mes épaules du fardeau accablant que je portais... Si, à mon insu, mes enfants, il m'est arrivé, par trop peu de soin, de léser les intérêts de l'un d'entre vous, je réclame de lui un affectueux pardon. C'est pour moi un plomb sur le cœur, une intolérable angoisse, que d'endurer une inimitié... Et maintenant, pour sceller cette paix, ainsi que pour laver notre âme des soucis et des colères terrestres, nous voulons distribuer ici même, aux serviteurs des deux églises, des marques de notre pieuse libéralité... Holà! qu'on me donne la carte, avec le modèle en relief.

Deux pages entrèrent aussitôt, l'un chargé de rouleaux et de plans; et le second portait la représentation en étain de la chapelle sépulcrale, à coupoles dorées, que le Grand-Duc se faisait bâtir, dans les gorges de la Jagodna. Il la déposa devant Son Altesse, sur un tabouret.

—Approchez, pappas Nicanor, reprit le Grand-Duc, et vous aussi, révérende Mère supérieure... Vous regardez ceci, très digne pope... Ce n'est rien qu'un hochet, un joujou de vieillard, façonné par le potier d'étain, l'image du dernier palais qu'habitera le grand-duc Fédor, quand il plaira au Roi des rois de le rappeler de cette vie temporaire, en l'éternité... Ce jour venu, on portera dans la chapelle, en même temps que ma dépouille, celle de la grande-duchesse Maria-Pia, actuellement à Sainte-Justine, et l'on célébrera l'office orthodoxe pour moi, puis l'office romain pour elle. Nous prenons tous ceux qui sont ici à témoin de notre vœu suprême... Et comme marque de nos volontés, nous donnons au pope de Sgombro, pour rester à jamais attaché à son église, tout le territoire de l'ouest, que vous voyez, là, sur la carte, jusqu'à la Jagodna. Et nous ne doutons pas que notre fils, le grand-duc Floris, avec qui nous possédons maintenant Sabioneira par moitié, ne fasse aussi donation du pays de l'est, qui lui appartient, au couvent de Sant'Orsola. Ainsi la chapelle Saint-Théodore ne sera plus environnée que des possessions des deux églises, de même qu'elle servira aux deux cultes.

—Vous ne doutez pas, dit Floris. Hum!... Mais bon! prenez cela aussi. Mon noble père le souhaite: ainsi, je ne dois pas refuser... Bien! bien! C'est un couvent que ma mère protégeait... je signerai, je signerai!

—Mon fils, repartit le grand-duc Fédor, je ne prétends pas vous contraindre.

—Vous ne me contraignez pas, gracieux seigneur. Personne ne peut me contraindre. Oh! je suis le plus libre des fils!... Et pourtant, ne me croyez pas votre dupe... Je vois fort bien,—oui, je verrais aussi un clocher d'église, en plein midi,—que vous donnez au pope des rochers, des ravines, des lits de torrents, et que vous levez sur ma part, à moi, une bande de terre grasse... Ha, ha, ha! C'est un bon tour, Monseigneur... Toutefois, aisé à déjouer... Mais rassurez-vous... J'ai donné, j'ai donné.

Le grand-duc Fédor répliqua:

—Vous paraissez troublé, monsieur, et si nous demeurions plus longtemps, peut-être perdriez-vous de nouveau, le respect qui nous est dû. En conséquence, nous suspendons la séance, et nous retirons quelque temps, pour laisser à votre sang agité le loisir de se calmer... Isabelle et vous, José-Maria, veuillez nous suivre, ainsi que le pappas Nicanor et madame la Supérieure du couvent de Sant'Orsola.

Deux serviteurs tirèrent, au devant de l'estrade, l'ample courtine de toile d'or qui traversait la salle, sur une longue barre d'argent; et les assistants, quittant leur place, se répandirent dans l'appartement. Déjà, quatre ou cinq pages en arrosaient les dalles, avec des aiguières pleines d'eau de rose, tandis que des enfants, dans l'antichambre, présentaient à qui en voulait, des sorbets de limon, de violette, de marasquin, ou de l'eau de neige, que l'on parfumait de petits pains de sucre ambré. Toute la foule s'y porta en un moment: on entendait un brouhaha de paroles, des chocs de verres, des exclamations.

L'aveugle trouva son frère à l'écart, sous le rideau d'une fenêtre; le baron Mamula l'exhortait. Tous trois, d'abord, restèrent sans parler.

—Oh! dit enfin Floris, Tatiana, pourquoi avez-vous fait cela?

—Quoi! dit-elle, auriez-vous souffert que notre maison s'enrichît aux dépens d'Isabelle?

—Toujours des mots, des mots! s'écria-t-il. Est-ce qu'en somme, tout n'est pas commun entre elle et moi? A qui faisais-je tort qu'à moi-même? Et pour je ne sais quels scrupules, vous me faites perdre le fruit de longs mois de patience et de peines! Vous vous tournez à l'improviste contre moi. Vous prenez le parti de mon père.

—Je n'ai pris le parti de personne, répliqua-t-elle. Je ne me mêle pas de vos discords... J'ai cédé mes biens au grand-duc Fédor, afin qu'il pût restituer ce qu'il avait emprunté. J'ai voulu qu'il fît son devoir, comme vous le vôtre, Floris... Que ce soit moi, femme et aveugle, qui remette l'ordre dans notre maison, c'est une fatalité, Monseigneur... Vous auriez dû m'épargner vos reproches, car qui se plaint que j'ai agi avec trop de délicatesse, ferait penser qu'il en manque lui-même.

—Moi! manquer de délicatesse! exclama-t-il... Tatiana!... Est-ce possible!... Que savez-vous, d'ailleurs, de mes desseins? Qui vous dit que je ne voulais pas rembourser, moi-même, la Grande-Duchesse?...

—Et de quel droit, repartit l'aveugle, auriez-vous contraint notre père? Vous lui faisiez vos conditions: Donnant, donnant! Signez ceci, je signerai cela... Que je meure! oui, que je meure, le jour où de si vils marchandages s'établiraient dans la maison du grand-duc Fédor de Russie!... Notre père a tout droit sur nous. Voilà ce qu'il faut que vous sachiez, Monseigneur. Rappelez-vous notre grand ancêtre, le glorieux Pierre Ier... Quand il a eu besoin de la vie de son fils, il l'a prise: et nous, nous prétendrions traiter, d'égal à égal, avec notre père!

—Quoi! se peut-il que vous ne voyiez pas ses mensonges et son hypocrisie?

—Il est notre père, dit l'aveugle, et notre père respecté.

—Père respecté! s'écria Floris.

—Père respecté... oui, mon frère... Père respecté de Tatiana... Et plus vous l'outragez devant moi, plus je voudrais pouvoir lui témoigner de respect.

—Tatiana, dit-il, ne me poussez pas à bout!... Vous savez bien que vous avez mal agi. Vous le savez si bien qu'en tout ceci, vous vous êtes cachée de moi, sans oser me dire rien en face.

—J'ai voulu éviter, répondit-elle, non vos reproches, mais vos prières. Quant à l'action que j'ai faite, elle est bonne et juste, vous le savez.

—Allons, plus un mot! c'est assez!

—Comment, assez! reprit Tatiana. Que voulez-vous dire, mon frère? Suis-je un enfant qui s'épouvante, parce que l'on grossit la voix? Vais-je vous donner raison, quand vous avez tort?

—Ah! par le ciel, ne me harcelez pas! Taisez-vous!

—Je ne me tairai pas, dit-elle; votre colère ne m'effraye point... Allez quereller votre Sander, froncez le sourcil contre lui, et lâchez quelques malédictions! Est-ce à moi de m'en mettre en peine?... N'ai-je pas le droit de parler haut? Ne suis-je pas le sang du Grand-Duc, comme vous?... Sur ma foi! vous supporterez tout ce que j'ai à vous dire, mon frère, car, de ce jour, je ne me contraindrai plus, comme je l'ai fait jusqu'à présent. Je vous dirai librement mon avis sur toutes vos actions, sachez-le!

—O Dieu! ô Dieu! exclama Floris. Mais c'est ma faute... Pourquoi vous ai-je fait part de ma résolution? Stupide que j'étais! quel besoin avais-je de vos conseils?

—Ils auraient pu vous épargner, répliqua-t-elle, une action indigne de vous.

—Vous suspectez mon honneur, dit Floris, vous m'accusez de n'avoir pas d'honnêteté... Prouvez-le, donnez vos raisons!... Si j'ai voulu... Mais à quoi bon me justifier? Ma sœur refuse de me croire, ma sœur se ligue avec mes ennemis!

—Je n'ai pas dit cela! s'écria l'aveugle. J'ai dit: délicatesse, et non pas honnêteté. Je n'ai jamais pensé, Floris, que vous manquez d'honnêteté.

—N'est-ce pas vous, ma sœur, qui m'avez poussé à réclamer ce qui m'est dû? Et quand je suis sur le point d'y atteindre, par un vain scrupule de femme...

—Doucement, Monseigneur, dit Mamula.

—Non, non, laissez-le parler, baron... Eh bien, mon frère, vous vous taisez? Oui, je n'ai pu souffrir, je l'avoue, que l'aîné de notre maison arrachât un bienfait à son père: j'ai voulu qu'il ne le tînt que de ses bontés. J'ai donc imploré le Grand-Duc. Je l'ai supplié en votre faveur; je lui ai demandé cette lettre au Tsar, par tous les plus touchants motifs qui pouvaient le porter à l'écrire.

—Et le Grand-Duc s'est détourné en ricanant? dit Floris.

—Non, répondit-elle, j'ai sa promesse. Aussitôt que vous aurez signé, approchez-vous de notre père, et priez-le d'intervenir pour vous auprès de l'Empereur. Il n'a voulu, je le jurerais, qu'éprouver un peu votre patience.

—Eh bien, soit! dit Floris, après un silence... Oui, je veux aller jusqu'au bout. Oh! je m'avilis, mais que m'importe!... Le pire serait les regrets, les doutes cuisants que j'aurais plus tard... Qu'il me refuse! J'aurai fait, du moins, tout ce qu'il m'était possible de faire.

La nuit tombait. On alluma des lampadaires, de place en place. Les pages couraient, s'appelaient, portant des feux au bout de longs bâtons, dans des cylindres d'étain à jour... Un serviteur passa, qui menait en laisse deux lévriers blancs de Sibérie. Puis, le rideau de toile d'or s'écarta, des flambeaux brillèrent au fond de la salle, et le grand-duc Fédor reparut, suivi de ceux qu'il avait emmenés.

—Merci, dit-il, chère Isabelle, notre santé est bonne, il est vrai... Eh bien, monsieur, avez-vous réfléchi?

—Je ferai ce que désire Votre Altesse.

Alors Floris, s'avançant vivement, prit la plume que lui présentait le docteur Ulm, et il signa. Isabelle signa ensuite; après elle, l'archevêque de Myre et l'aveugle Tatiana. Et, toutes choses terminées, au milieu du redoublement du tumulte et des conversations, Floris vint à son père.

—Monseigneur, je réclame, dit-il, l'exécution de la promesse que vous avez faite à ma sœur. Je vous prie donc respectueusement de signer une lettre au Tsar, demandant une charge pour moi.

—Bon docteur, dit le grand-duc Fédor, sans paraître avoir entendu, vous veillerez à ce que, dès demain, on fasse enregistrer ces actes au tribunal suprême de Raguse.

—Mon père... dit Floris.

Le Grand-Duc marmotta, avec cet air à demi fou qu'il avait par moments:

—Oui, tout va bien ainsi!... Mes os eussent gelé en Russie, à Biélo ou à Pétersbourg.

—Que répond Votre Altesse à ma requête? poursuivit Floris.

—Docteur, votre bras; je suis las... Ah! la mort se fait précéder longtemps d'avance, par les femmes vêtues de gris... N'importe! Tel qui me voudrait dans le cercueil pourrait bien attendre longtemps encore.

—Mon père, vous aviez promis d'écrire au Tsar...

—D'écrire au Tsar... Que dites-vous, monsieur?... Je ne suis pas en train d'écrire.

—Il ne s'agit que de signer, Monseigneur. Puis-je compter que vous le ferez?

—Bah! nous avons signé toute l'après-midi... L'heure est passée... l'heure est passée!

Floris sortit le dernier de la salle. Il cheminait, le front baissé, entre Isabelle et Tatiana. Deux pages, qui portaient des flambeaux, les précédaient en silence, tandis que l'on tirait derrière eux les barres et les verrous de l'entrée. Ils franchirent le portail de la cour, éclairé de pots de suif fumeux: dans l'avenue, des serviteurs persans jouaient à jeter en l'air des masses de fer; d'autres se tenaient, avec des torches, aux abords de l'escalier d'eau. Un lourd brouillard couvrait l'étang; les fanaux des barques y faisaient, çà et là, des taches rougeâtres.

Tous trois montèrent dans une gondole, qui s'éloigna de l'île aussitôt.

—Eh bien! dit Floris, êtes-vous contente?... J'ai suivi vos conseils, Tatiana... Que faut-il que je fasse à présent? Faut-il que je lui dise merci? Je le remercierai... Faut-il que je cède au digne pope Sabioneira tout entier? Je le céderai... Faut-il que je perde mon nom de grand-duc? Soit! j'y consens, qu'on me l'ôte!... Que je redevienne Floris, le neveu supposé du vieux Jacob Van Oost, l'obscur, le misérable Floris!... Alors, du moins, je serais libre, personne ne me mépriserait, et je pourrais m'estimer moi-même.

—Libre! répéta Tatiana.

—Oui, libre! s'écria Floris... Sabioneira est une prison, puisque l'on m'empêche d'en sortir... Oh! j'étouffe en cet espace étroit... Une prison, Tatiana!... Aurai-je donc toujours pour horizon cette mer stupide et ces îles?... Une prison, vous dis-je, une prison!

—O cher seigneur! fit la Grande-Duchesse.

—Vous aviez raison, Isabelle. Mieux vaudrait être un pauvre bûcheron, ou un pêcheur de Zemenico, que d'être le cousin du Tsar et de se ronger le cœur!... Que vais-je faire maintenant? L'Empereur me dédaigne, mon père me hait, et ma sœur... ma sœur m'écoute, impassible, en se félicitant d'avoir bien agi... Ah! vous m'avez trahi, Tatiana... Mais quoi! j'ai promis de ne plus vous importuner de ces plaintes...

—Cher frère, dit l'aveugle, prenez patience. Est-ce donc un si grand sacrifice que de rester à Sabioneira? N'êtes-vous pas heureux avec nous?

—Heureux... heureux! s'écria Floris... Jamais je ne l'ai moins été!... Pourquoi suis-je triste? continua-t-il, dans un violent mouvement d'âme. Pourquoi suis-je toujours comme en attente?... Luxe, abondance, richesses, repos: noms superbes et magnifiques, choses vaines et stériles, en effet!... J'ai plus de délices aujourd'hui que je n'avais jadis de misère, et cependant je suis moins heureux... Nos biens ne feraient-ils donc qu'accroître nos désirs, sans jamais les rassasier?... Je ne suis pas touché de ce que je possède: je ne sens que ce que je n'ai pas... Mon âme est vide, vide, vide!

—Ah! Floris, fit Isabelle, avec un cri, Floris, Floris, vous ne m'aimez plus!

Il s'arrêta court dans sa fureur sombre, et se laissa retomber sur les coussins, en se cachant la face entre les mains. Un falot de cristal suspendu éclairait l'étroit cabinet de vitres et d'or. On entendait, au milieu du silence, les sanglots étouffés d'Isabelle.

—Ne pleurez pas, chère sœur, reprit l'aveugle, mais écoutez ce qu'il faut faire... Si notre vie calme lui pèse, s'il est las de cette solitude, que n'allez-vous vivre, tous les deux, dans quelque grande capitale, à Vienne, à Londres, ou à Paris?

—Eh! que m'importe où je vis, répondit Floris, si ce n'est pas dans ma patrie!... Que ferais-je hors de Russie, courant l'Europe d'une ville à l'autre, sorte d'importun vagabond, à qui nul roi ne saurait régler les honneurs à rendre?... Non! je ne quitterai la Dalmatie que lorsqu'on m'aura fait justice.

Ce fut tout l'ouvrage de la prudence, de la finesse, de l'ascendant du baron Mamula sur Floris, que de persuader celui-ci, après plus d'un mois passé dans sa chambre, d'en vouloir bien sortir enfin, et de se remettre à vivre. Le baron, pour mieux le distraire, l'emmena voir quelques travaux qui se faisaient alors aux pièces d'eau, si bien que, peu à peu, Floris y prit goût, et faisant venir de Cattaro un plus grand nombre d'ouvriers, voulut qu'on achevât aussi l'immense bassin du Bucentaure, avec le jet d'eau d'Encelade. Dès lors, ce ne fut plus, durant tout l'été, que travaux, entreprises, réformes, bouillonnement d'idées et de projets. Sur le conseil de Mamula, il fit commencer de paver un chemin qui déblayât ses bois; il créa, non loin de San-Cosimo, un chantier de barques et de trébacs, à un endroit où la forêt descendait jusqu'à la plage; il commanda qu'on recueillît la manne dans les bois de Sveljegamora; et il songeait à exploiter le bitume des rocs de Podgor. Ce fut en se rendant à ce village qu'il essuya un coup de vent violent, dans le petit golfe d'Ivandolac, et que sa barque chavira. Il ne courut aucun grave danger, mais dès lors, comme irrité d'orgueil, il forma dans son esprit plans sur plans, pour chasser la mer de ce rivage, la refouler à l'occident, et conquérir la vaste arène inculte, qu'il voulait transformer en jardins. Par son ordre, l'on commença la construction d'une digue: et il rêvait, dans son plaisir superbe de tyranniser la nature, le desséchement des marais de Bogeta et de Rupnido. Le rivage, couvert de tentes, présentait, de loin, l'aspect d'un camp, aux bergers et aux pêcheurs des îles; et la nuit, on y voyait briller, à ras du sol, quantité de flammes immobiles. Floris ne bougeait d'avec les travailleurs, surveillant tout, donnant des ordres, assistant à la pose des blocs. Une tempête d'équinoxe détruisit une partie du môle. Il s'indigna, le fit rétablir, renforcer; puis, soudain, cessa d'y venir.

Il se remit à battre les bois, à faire, au hasard, des courses lointaines. La lecture le fatiguait: tout lui était insupportable.

Quelquefois, au rebord du sentier, des lièvres débuchaient, d'un bond; des paons sauvages s'envolaient dans la brume, en jetant leur glapissement; de grands cerfs détalaient sous le fourré, ou bien, par troupes, du haut des roches, ils regardaient tranquillement les cavaliers.

—Comme il y en a! disait Sander... Ils effrayent les chevaux, vraiment.

—Est-ce que cela t'amuserait de les chasser, mon bon Sander?

—Oh oui! beaucoup, beaucoup, Monseigneur.

—Mais j'ai promis à la Grande-Duchesse de ne jamais chasser à Sabioneira. Ce plaisir qu'a le plus pauvre Morlach... Allons, Sultan, au galop!...

L'hiver fut rude, cette année-là, tandis que le précédent s'était tourné en brumes et en longues pluies. Les toits des villages fumaient; les cabanes retentissaient du chant d'hiver des fileuses: Le beg commande qu'on lui apporte ses fourrures; son sabre, il le suspend à la muraille, car le dur hiver est venu, revêtant la terre d'un manteau de fer, serrant le ciel, comme le cœur d'un homme triste.

Le sol résonne ainsi que la pierre; l'air gris et glacé ressemble à une lame damasquinée. On dirait qu'il n'y aura plus aucune fête dans le monde!

Le ciel a pris, en un moment, l'aspect de l'œil du lion... Tombe, tombe, tombe, ô neige blanche! La rafale se précipite. On ne distingue plus la plaine des vallées; l'air brouillé est comme la chaîne et la neige comme la trame; c'est un tourbillon, une tempête! Le visage de ceux qu'on voit sur les routes, est violet comme la fumée d'une lampe.

C'est alors, devant le feu du soir qui craque dans la cheminée, qu'il est doux de manger le maïs et de boire le raki, à plein verre..... Si tu sors un moment, tout repose. La bise est coupante comme le vent d'un sabre; les étoiles effilées percent l'air de glace; les ornières des routes luisent, ainsi que des rubans d'argent; et, là-bas, sur les tertres blancs du cimetière, brille un rayon de lune gelé.

Les morts le sentent se couler dans leurs froides moelles, et ils soupirent. Récite un chapelet pour eux, Damiana... Hélas! ce monde n'est qu'un séjour de passage. Quand un homme a vieilli, on en tire un autre du sein de sa mère. Notre vie est un dessin sur le vent!

Dans la deuxième semaine de février, les grands étangs du parc gelèrent; et ce fut un amusement pour les habitants du palais, d'y aller chaque jour patiner. Josine, surtout, s'y divertit. Tout engoncée de fourrures, en sa robe d'un rose pâle qui s'irisait de reflets verts et bleus, elle glissait, légère, tandis que l'orbe du soleil s'abaissait ainsi qu'un bloc de braise, derrière les chênes dépouillés.

Un de ces soirs qu'il gelait à pierre fendre, Stepany et l'abbé Lancelot revinrent ensemble des étangs, où ils étaient allés en spectateurs.

—Si j'étais sûr de votre discrétion, dit l'abbé, en se frottant les mains, je pourrais vous faire part, Stepany, d'une nouvelle qui vous surprendrait.

—Une nouvelle! dit aigrement le chimiste... Allons donc, je la saurais, monsieur.

—Et cependant, vous ne la savez pas, riposta l'abbé... Et il y a bien d'autres choses encore que vous ignorez, malheureusement, tout homme de science que vous êtes... Bien, bien, je viens au fait, monsieur... Vous vous rappelez, car nous eûmes une discussion à ce sujet, cet ex-voto si pieux, si touchant, d'un enfant de soie cousu de leurs mains, que portèrent dernièrement, à la Vierge de la Pétrella, quelques paysannes morlaques, en vue d'obtenir que le Ciel bénît l'union de Madame Isabelle?

—Eh bien, monsieur, que m'importent vos Illyriennes, vos Esclavonnes, vos Morlaques, vos Dalmates, ou comme vous voudrez les appeler, ainsi que leur enfant de soie?

—Apprenez donc une chose, poursuivit l'abbé... Le Ciel a exaucé les vœux que lui présentaient ces âmes innocentes. Nous aurons dans quelque temps un baptême au palais.

—Madame Isabelle! fit Stepany... Quel conte! Ce n'est pas possible!

—Rien de plus sûr! repartit l'abbé... Eh bien! que dites-vous de ça? Vous moquerez-vous encore de ces femmes? J'ai vécu cinquante ans et plus, mais je n'ai jamais vu de prière exaucée si manifestement... C'est un miracle, un vrai miracle!

—Oh! oh! vous le prenez sur ce ton, dit Stepany. Alors, monsieur, je m'en vais, moi aussi, vous faire part d'une nouvelle... Vous qui voyez en toutes choses des miracles et des décrets du ciel, est-ce un miracle aussi qui a rendu la petite Saloména amoureuse du grand-duc Floris?... Vous savez... cette jolie novice du couvent de Sant'Orsola... Elle en est folle, la petite sotte!

—Calomnie! s'écria l'abbé, calomnie!... C'est une histoire, Stepany, que vous venez d'imaginer.

—Je n'imagine jamais rien, monsieur, répliqua sèchement le chimiste: on ne doit jamais imaginer. Je suis un homme de faits, monsieur. Je sais trop ce que je dois au bon sens naturel et universel, ce que je dois à mon propre bon sens, pour vous entretenir de telles sornettes, si je n'en étais assuré.

—Où l'aurait-elle vu? dit l'abbé.

—Où elle l'aurait vu, monsieur?... Eh! parbleu, chez le vieux Fédor, le jour de la signature des actes... Elle accompagnait la supérieure.

—Quoi qu'il en soit, reprit l'abbé en faiblissant, elle n'est pas novice encore, quoique ces dames, par tolérance, lui permettent d'en porter l'habit. C'est une pensionnaire, voilà tout!

—Oui, oui, ricana Stepany, elle n'est pas pour rien la fille unique de feu le riche messer Lippo Toppo. On lui permet de porter ce costume, on lui permet d'être amoureuse, on lui permettrait autre chose encore!

Tous deux s'étaient peu à peu animés, et leur voix résonnait dans la forêt solitaire. Le nez rougi, les joues violacées, ils allaient, poursuivant leur débat, chacun d'un côté de l'allée; et leur haleine refroidie se condensait en givre devant eux, aussi froid, aussi infécond que leurs paroles et leur colère. La bise du nord sifflait sur le plateau. L'abbé reprit en frissonnant:

—Aures habent et non audient... Brr... brr... Oculos habent et non videbunt.

—Mais c'est de vous, cria Stepany, oui, c'est de vous qu'on peut dire cela. Ce sont les croyants, monsieur, qui ne font pas usage de leurs yeux, et non les hommes de science...

—Vous osez, dit l'abbé dédaigneusement, comparer la science à la foi!

—La science, monsieur, brr... brr... la science est la reine du monde!

—La science! répéta l'abbé avec mépris. Mais voyons, vous, monsieur, qui êtes si savant, pourriez-vous m'expliquer, par exemple, pourquoi le feu durcit les œufs et fond le beurre?

—Certainement! s'écria Stepany. Mais l'abbé continuait:

—La science, un leurre de Satan!... Il soulève un coin du rideau, pour tenter les âmes... Eritis scientes sicut Deus... Brr, brr, brr, brr... Vieille tactique du serpent!

—Le serpent! goguenarda Stepany. Brr, brr, brr... Le paradis! La pomme!

—Oui, monsieur... Brr, brr, brr... Le paradis! La pomme!

—Billevesées que tout cela!

—Billevesées que vos gaz, vos cornues, vos fourneaux, vos appareils!

—Vive la science, monsieur! hurla Stepany. Brr, brr, brr...

—Vive la foi! vive Jésus! cria l'abbé. Brr, brr, brr, brr...

LIVRE TROISIÈME

Aussitôt que l'heureuse nouvelle de la grossesse eut éclaté, ce ne fut plus que fêtes et réjouissances dans la presqu'île de Sabioneira. Chaque village se surpassa à en donner, et de toutes les sortes: luttes, régates, courses, joutes sur l'eau, mascarades de carnaval, qui tombait justement en cadence. Giano revint tout exprès de Cattaro. Personne de pareil à lui, en de telles occasions. C'était la joie, le bruit, la gaieté, la folie même. On ne vit donc plus que le sculpteur sur les chemins, éperonnant son petit cheval sauvage, à longs poils; parfois, escortant des tonneaux de vin, qu'on envoyait aux danseurs. Qui l'aurait cru? on eût vidé pour eux les caves de Sabioneira. Pour hâtive et même indiscrète que pût paraître cette joie, les transports en étaient si sincères que Floris s'en montra touché, et assista à plusieurs de ces fêtes. Il accepta, par la même raison, les présents de nombreux villages, et quelques-uns fort étranges: du miel, des poissons, des médailles antiques, de la boutargue, des toisons teintes, et jusqu'à un ourson vivant.

Mais le plus beau présent fut, sans contredit, celui qu'apportèrent, le jeudi de la Fête-Dieu, les religieuses de Sant'Orsola. Elles survinrent, à cinq ou six, dans leur coche, en députation. Reçues par madame Isabelle, elles offrirent, au nom de leurs Morlachs, un berceau marqueté d'aigles noires, puis déployèrent, comme présent de l'abbaye, de superbes langes brodés d'or.

—Mère Incarnation, dit la princesse, vous avez été par trop prodigue! Je vous rends grâces de tout cœur, et n'aurai rien de plus précieux qu'un tel souvenir de votre sainte maison. Mais j'ignorais que l'on fît chez vous de si beaux ouvrages.

—Vous entendez, Saloména, s'écria la supérieure, vieille Napolitaine, bavarde, fantasque, jaune comme un coing, et, depuis de longues années, familière avec Isabelle. Allons, allons, il n'y a pas besoin de rougir pour ça!... Votre Altesse ne saurait croire, poursuivit-elle, tous les soins qu'a pris cette chère enfant, et combien elle s'est appliquée à cette affaire.

Elle tenait par le bras la novice, comme la présentant à Isabelle. La Grande-Duchesse répondit:

—Qu'elle en soit donc remerciée mille fois, du fond du cœur!

—Eh bien, Saloména, vous ne dites rien? reprit la Mère Incarnation. Nous voici au palais, cependant. Vous parliez sans cesse d'y venir, et il fallait vous faire mille récits sur le Grand-Duc et sur madame Isabelle... Voyons, répétez à Sa Grâce toutes les choses que vous m'avez dites... Quoi! muette... Pas un pauvre mot!... Je gage que vous aimeriez mieux, maintenant, être à Sant'Orsola, car rien ne vous contente, depuis quelque temps, et vous changez d'idée vingt fois par jour... Nous ne savons quel est son mal, continua la supérieure, et quand on l'interroge là-dessus, elle répond qu'elle se porte bien... Souvent, elle rit aux éclats, puis elle pleure, le moment d'après... Elle n'a jamais d'appétit; elle refuse le médecin... Ah! elle nous donne bien du souci... Ne s'était-elle pas mis en tête de quitter son habit de novice! Elle avait commandé une robe à Castelnuovo... Heureusement, messer Geri-Spina, notre vénérable directeur, lui a fait entendre raison... Eh bien! pourquoi ne parlez-vous pas?... Au moins, retirez votre voile!... On dirait que vous avez peur de regarder Madame la Grande-Duchesse.

—Je vous en prie, ma Mère, ne la grondez pas!

Et l'attirant à elle doucement, Isabelle baisa au front la novice.

Elle poussa un sourd gémissement, ses yeux se fermèrent, elle chancelait; puis, soudainement, devenant livide, la jeune fille s'évanouit. Aussitôt, voilà tout en désordre: les religieuses s'écrient, Isabelle court à une clochette; on porte la novice sur un lit de jour, on la desserre, on lui mouille les tempes... Gina avait ouvert les trois fenêtres. Il faisait le plus beau ciel bleu léger, parsemé d'écumes d'argent. Des tourterelles, par centaines, roucoulaient, perchées sur les cyprès; et, dans le silence d'attente, ces modulations ardentes et suaves emplissaient doucement la chambre. Saloména poussa un soupir; ses yeux se rouvrirent avec lenteur.

—Voyez! elle revient à elle, murmura Isabelle... O chère enfant, comment vous trouvez-vous?

—Mieux, merci, bonne madame... beaucoup mieux.

—Allons, excusez-vous, petite sotte! dit la Mère Incarnation. Nous allons rentrer au couvent... Quel est donc ce médaillon qui sort de votre poitrine?

La novice y porta la main vivement.

—Ce n'est rien, ma Mère, répondit-elle.

—Vous êtes troublée, Saloména... Faites-moi voir ce médaillon!

—Je vous en prie, excusez-moi, ma Mère... Je ne saurais vous le montrer.

—Et moi, j'entends le voir, je vous dis... Allons, obéissez!

La Grande-Duchesse intervint:

—Excusez-la, révérende Mère; ce n'est sans doute qu'un de ces colifichets comme en gardent les jeunes filles, quelque babiole innocente.

—Qu'aurait-elle besoin alors de se cacher de moi?... Faites-moi voir ce médaillon!

—Au nom du ciel! dit Saloména. Ma Mère, je vous en conjure...

—Faites-le-moi voir! Allons, vite!

Et arrachant la boîte d'or du col de la novice tremblante, Mère Incarnation y porta les yeux:

—Monseigneur! s'écria-t-elle, stupéfaite. Le portrait de Mgr Floris!

Cette scène fut, tout le jour, la nouvelle de Sabioneira. On ne s'abordait qu'avec des clignements, des sourires expressifs et malins. Ceux qui, comme Stepany, avaient déjà semé des bruits de cette passion, triomphèrent à leur aise, et ne manquèrent pas d'ajouter force détails d'invention: que Mme la Grande-Duchesse avait beaucoup pleuré, sitôt l'audience finie; que les nonnes de Sant'Orsola, s'étant rassemblées en chapitre, avaient délibéré de demander conseil à Mgr Colloredo, archevêque de Raguse,—et tels autres étranges propos.

Floris posait cependant, ainsi qu'il faisait chaque après-midi, dans l'atelier de Giano, grand bâtiment de briques roses, situé au milieu des jardins. Sous la vitrée démesurée, devant une table chargée de lézards dans des bocaux de verre, de salamandres, de scorpions, qu'il se plaisait à dessiner, le sculpteur travaillait à la cire d'une médaille du Grand-Duc. Un hérisson apprivoisé dormait en boule à ses pieds; çà et là, des couronnes de myrte, qui lui avaient servi, la veille, de modèle pour son revers, étaient éparses sur le carreau; et l'atelier, vaste et poudreux, étalait au soleil couchant, dont les derniers rayons l'illuminaient, ses murailles peintes par Giano de fresques et de camaïeux. C'étaient des idylles de Faunes, des Centaures, des lions, des fleurs, des arcs de triomphe de buis vert taillé, des représentations de Vices, des figures et des actions tout extraordinaires. Dans le fond, on voyait dressée une tête colossale d'Apollon, d'un marbre antique, trouvée jadis par le grand-duc Fédor, au cours de ses fouilles à Zaton di Doli.

—Mais explique-moi, dit Floris, comment il se fait que cette novice portât au cou mon portrait de ta main!

Gianettino éclata de rire:

—C'est la vieille mona Fiore de Podgor, sa nourrice, qui me l'avait commandé et payé, de façon à m'émerveiller. Tout le monde à Podgor, signore, connaissait l'amour de la Saloména. C'est là, pour le dire en passant, que cet âne de Stepany en avait entendu parler... Bah! croyez-moi, il n'en sera rien autre chose. La petite couleuvre est la maîtresse, au couvent. Elle demanderait le Saint-Esprit à ces pauvres folles de religieuses, qu'on le lui servirait plumé vif, pour son souper du vendredi saint.

Il travailla un peu de temps, en silence. Puis, reprenant:

—Ah! vous êtes un vainqueur, signore, et je vous attribuais le myrte, à bon droit. Nous autres tous, bourreaux déclarés du sexe, il nous faut pourtant, humblement, ôter la barrette devant vous... Pauvre souris! pauvre petite caboche!... C'est qu'elle est belle comme un ange... L'avez-vous examinée, signore? Le galbe de sa tête l'emporte en élégance sur celui de la Fornarine ou de la maîtresse du divin Titien... Plût à tous les diables que ce fût de moi que le pauvre cœur fût empoisonné! Je ne le ferais pas languir.

—Tu seras donc toujours un vaurien? dit le Grand-Duc. Je te croyais guéri et converti, depuis ta visite à Corfou, aux reliques de saint Spiridion.

—N'en riez pas, signor mio. Il n'y a pas de miracle plus certain... Sa chair est si vive et si fraîche que, si on lui touche le gras de la jambe, elle cède au doigt, comme vivante... Mais enfin, qui donc pourrait aussi, à l'aspect d'une jolie fille, se détourner et prendre l'attitude qu'on donne habituellement aux gardes du sépulcre de Notre-Seigneur? Aucun homme n'est engendré dans une chemise de neige... Ma parole! si je n'étais forcé de partir, demain ou après-demain, au plus tard, j'irais rôder autour du couvent, je séduirais les tourières, je ferais tout pour vous la souffler, signore!

—Quoi! tu nous quittes de nouveau, dit Floris. Quelle vie de vagabond mènes-tu?... Est-ce pour la grande affaire dont tu m'as parlé?

—Précisément, signor mio. Oh! vous me verrez revenir plus riche que le roi Salomon... Allons, le soleil est tombé. Je n'en ferai pas davantage aujourd'hui.

Il se leva, fermant la boîte de verre noir, où était la cire commencée; et Floris, se levant aussi, vint la prendre en main, la rouvrit et la considéra longuement. Le calme du soir descendait. Deux ou trois étoiles déjà perçaient l'air immobile et doré.

—Tu n'avances guère, reprit Floris. Je te le répète, Giano, puisque tu dis que je m'y connais, je ne peux comprendre pourquoi tu m'as posé ainsi de trois quarts.

—Oui, repartit Giano, signor mio, vous vous y connaissez comme un prince, mais non comme un artiste. Jetez les yeux sur ce squelette! Tout en haut de la merveilleuse épine du dos, vous voyez ces deux os semblables à des palettes, et qui se joignent par derrière, aux clavicules. Ces os, quand le bras est en action, comme il l'est dans ma médaille, affectent des formes variées d'un admirable effet... Prenez donc confiance en moi, illustre seigneur. Si la médaille ne vient pas dix fois mieux que n'est le modèle, je consens à perdre la pension que Votre Excellence m'a accordée!

—Tiens, dit Floris, je sais combien tu es amateur de vieilles armes. Je t'ai apporté un poignard que tu garderas, en souvenir de moi. La ciselure en est du seizième siècle.

—C'est le plus admirable que j'aie jamais vu! s'écria Giano avec feu. Oui! c'est un travail florentin... Mille fois merci à Votre Altesse!

Et lançant le poignard en l'air par une allégresse bouffonne, le sculpteur le rattrapa au vol, avec l'adresse d'un jongleur. Puis, l'ayant fiché entre deux carreaux, il se piéta, croisa les bras, renversa le buste en arrière, et se releva, le poignard aux dents.

—A merveille! fit le Grand-Duc. Si tu avais seulement avec ça un maillot noir, de la craie aux joues, et pour maîtresse la Belle-Tourneuse...

—Votre Excellence croit plaisanter! riposta Giano. Mais j'ai réussi tous les tours du fameux Mahomet Cathata. J'étais peut-être né pour cet art, plus encore que pour la sculpture. Il faudra que j'essaye, quelque jour, de descendre du campanile, le long d'une corde tendue, ainsi que l'on faisait à Venise, pour je ne sais plus quelle fête... Mais à propos de fête, poursuivit-il, Votre Altesse ne veut toujours pas assister à celle que donnent ce soir nos braves Morlachs de Zemenico? Oh! j'y dois mener un tas de donzelles, la Gina, la Ianoula, vous savez, cette friande conductrice de la princesse Tatiana. Elle, avec la Saloména, font bien la plus jolie paire de cœurs à épingler sur sa manche; mais cette dernière, signore, est marquée à votre sceau... Allons, bonsoir, Monseigneur, je vous quitte.

Le sculpteur s'éloigna en sifflant, et Floris, tout debout sur le seuil, dans les ombres du crépuscule, baissait le front, comme accablé par une soudaine rêverie.—Oh! qui m'aurait dit, pensa-t-il, qu'un jour, je laisserais un méchant bouffon m'exciter à trahir Isabelle! Qui m'aurait dit que je rirais de ce qui eût dû m'indigner!

Il gravit les terrasses des jardins, puis, d'un pas machinal, se dirigea vers l'appartement de Josine. Tous les jours, depuis quelque temps, il venait ainsi assister à la toilette de la folle princesse, dans le moment qu'elle se mettait en grand habit, pour le dîner: et souvent même, il l'attendait, subissant patiemment le retard, tant il trouvait d'amusement à ces visites. Il traversa plusieurs salons, des cabinets, une garde-robe, enfila un étroit corridor, puis, tout au bout, heurta à une porte... Point de réponse. Floris entra.

Il se trouvait dans une pièce vide, sorte d'enfoncement sans jour, et pratiqué dans les derrières de la chambre de Josine, à laquelle il servait de retrait pour s'habiller. Un œil-de-bœuf de verre dépoli en éclairait confusément les murs de glaces verdâtres, ajustées en plusieurs morceaux, l'étagère d'argent massif avec ses strigiles et ses flacons, et les lourdes portes de miroirs, peintes d'Amours, de fleurs, d'oiseaux-lyre et de paons argentés et dorés.

Le Grand-Duc s'assit sur un sofa. Les ondes obscures de la nuit s'épaississaient dans l'étroite chambre, et il semblait à Floris que d'autres ondes, aussi subtiles qu'un poison et plus vagues qu'une musique, s'épandaient en lui, et le poignaient d'une angoisse indéfinissable. Il se leva, alluma un flambeau; et tout à coup, apercevant sa face dans un miroir, il s'arrêta...—Est-il bien vrai que ce soit moi? dit-il. Quoi! le dehors si peu changé et le dedans si profondément! J'ai encore les mêmes traits que lorsque j'épousai Isabelle, et je n'ai plus la même âme... Oh! je jurais que cet amour était le fond immuable de mon être, le cœur le plus profond de mon cœur, la flamme même de ma vie. Et après quelques changements dans la position de la lune, je ne trouve plus en moi-même que fragilité et inconstance... Est-ce possible? En suis-je venu là?... Et cependant, je sais qu'elle est plus belle, plus aimante, plus vertueuse que la plus rare des autres femmes. Tous les attraits, toutes les grâces exquises, elle les a!... Hélas! que te faut-il donc pour t'assouvir, cœur vorace et insatiable?

Il se tut, les prunelles fixes... Un silence voluptueux emplissait le tiède réduit, encore bleu d'un parfum qu'on avait brûlé: au fond, un rideau de brocart d'argent fermait l'entrée de la salle de bain. Tout à coup, un bras jeune, charmant, long et délicat comme le bras d'une déesse du Primatice, passa par la fente du rideau, en même temps qu'une voix s'élevait, la voix rieuse et gaie de Josine:

—Eh bien, Rina, que fais-tu donc? Me donneras-tu ce flacon?

Il tressaillit; le sang lui monta aux joues...

Après le souper, Giano partit avec son cortège de femmes, pour se rendre à Zemenico. La fête y était dans tout son éclat: partout, des étalages en plein vent, des buvettes de raki et d'orgeat, des confiseries éclairées de veilleuses nageant dans l'huile. D'aigres cornemuses résonnaient; des carillons tintaient de tous côtés; on entendait le glapissement des fritures sur les fourneaux. Devant l'auberge du Soleil bleu, deux grandes roues de bois à la turque, bariolées de couleurs éclatantes, avec du drap d'argent, des fleurs, du clinquant, des miroirs, des guirlandes, élevaient en l'air, puis faisaient redescendre des Morlaques assises tout à l'entour.

Un peu avant minuit, le sculpteur déjà fort ivre et entouré de filles et de femmes auxquelles il distribuait les sucreries d'un vendeur ambulant, entendit soudain s'élever, à l'autre bout de la place, les éclats de voix de Ianoula. Il y courut. Un homme, en manteau rouge, accablait la jeune fille d'injures grossières, et Giano, du premier coup d'œil, le reconnut. C'était l'aîné de ces neveux d'Ourosch qui vivaient avec leur oncle, dans la montagne.

—J'aimerais mieux danser avec le diable, répétait Ianoula, en pleurant. N'est-ce pas toi, méchant bandit, qui as quitté ta femme, ma cousine, et qui l'as forcée d'aller au couvent?

—Allons, ne pleure pas, ma colombe, dit Giano. Et toi, vaillant Marco, laisse-la, puisqu'elle ne veut pas danser avec toi. On ne peut contraindre les femmes.

Les Morlachs se pressaient autour d'eux, sur le rivage, au milieu des poutres et des étais des grosses barques en construction. Des torches étaient allumées, çà et là; et un baril plein de goudron et qui brûlait au haut d'un mât, projetait sur la foule une grande lumière rougeâtre et mêlée de fumée.

—Va donner tes conseils à qui les demande! répondit Marco. J'agis comme il me plaît, apprends-le!

—Comment! quel païen es-tu? dit le sculpteur. Vas-tu me chercher querelle, le jour même de la Fête-Dieu?

—Je me soucie autant de la Fête-Dieu que de la Fête-Diable! repartit le neveu d'Ourosch. Sache que je te fais la figue, et à tous ceux de Sabioneira.

—Arrière, crapaud venimeux! exclama Giano. Crache ton poison hors de ma vue. Tu veux donc que je te tire du sang?

—Toi, me tirer du sang, allons donc! Va plutôt prier une de ces femmes de te cacher sous sa modrina!

—Messer Giano, dit Ianoula...

—Paix, paix! ne crains rien, mon bijou... Et toi, fais pénitence au couvent de la tienne, avant d'aller chercher un autre monde, car, coûte que coûte, en celui-ci, je te crèverai la carcasse.

—Prends plutôt garde, dit Marco, que je ne te foule la tripe, que je ne joue sur ton ventre du tambourin.

—Laisse ton poignard! reprit Giano... Je jure Dieu que, si tu le touches, je te marquerai à la croix... Pardieu! si tu avances d'un pas, on peut aller querir le pope de Sgombro pour ton âme!

—Je te casserai la mâchoire; je pétrirai une tourte de ton corps!

—Moi, je te donnerai tant de coups que tu pendras, les jambes en face du visage, comme une cornemuse vide!

—Bâtard! rufien! valet! faux Morlach!

—Voleur! guetteur de chemins! meurtrier! bandit!

Ils se jetèrent l'un sur l'autre avec leurs stylets, mais les Morlachs les séparèrent, non toutefois sans que Marco eût reçu une estafilade à l'épaule; et le neveu d'Ourosch quitta la fête, en proférant d'horribles menaces. Giano dansa, cria, se démena, avala force vin noir, et, vers deux heures du matin, partit enfin, en compagnie de quelques pêcheurs de Sabioneira-le-Bas. Ils avaient pris, malgré l'heure avancée, par le raccourci du Bras-de-Mer, que l'on traverse dans un bachot. Mais, en arrivant à Torre-Arza, ils eurent beau frapper à la cabane, le passeur ne se montra point. Ils entrèrent; la hutte était vide. La Jagodna coulait au clair de lune; on la voyait sortir, sous une colline, de la caverne ténébreuse, d'où elle se jette à la mer.

—Où est donc Samo? dit un des Morlachs... Bah! sa sœur, la Ianoula, en passant, l'aura emmené avec elle... Nous longerons le golfe, voilà tout!

Giano, quand il se leva, le lendemain, trouva sur sa table deux lettres, apportées là pendant son sommeil. Il les lut, puis, tout en mangeant à la hâte quelques figues sèches, il entassa dans un portemanteau quantité de drogues et d'objets bizarres, dont il consultait la liste à mesure, afin de n'en oublier aucun: de la poix, du camphre, de la ciguë, une tête de mort, un suaire, des cordes, du soufre, du parchemin vierge. Fermant ensuite sa chambre à la clef, il gagna par un escalier dérobé le jardin de la Dogaresse, sur lequel donnaient, de plain-pied, les fenêtres de l'appartement du Grand-Duc. Floris était justement à la vitre, et se renfonça dans la chambre, en voyant arriver le sculpteur. Celui-ci poussa la porte-fenêtre, entra, et se trouva tout d'abord en face de Ianoula.

—Comment! toi ici, mon oiseau, mon poisson mignon... Et que fait donc, chez Son Altesse, la petite Noula, la friande Noula, Noula du bon coin de la cave, la plus jolie Noula de la Dalmatie, Noulinka de Torre-Arza?

—Assez, Giano! dit Tatiana, qui, tout d'un coup, se leva, au fond de la vaste salle de marbre.

—Quoi! Votre Altesse est là! s'écria le sculpteur étonné, car l'aveugle, au dire de tous, vivait plus d'à demi brouillée avec son frère, depuis qu'elle persévérait à refuser les arrérages des deux millions qu'il avait déposés pour elle, à Raguse... Que Votre Grâce me pardonne, si je ne l'ai pas vue tout d'abord!

Mais il entendit, à ce moment, les sanglots redoublés de Ianoula, et, saisi de stupeur, il balbutia:

—Dieu me damne!... Qu'arrive-t-il?

—C'est le seul moyen de sauver sa vie, continua Ianoula, en pleurant. Votre Grâce a vu comme il me presse, dans la lettre qu'il m'a envoyée...

—Le lâche! répliqua Tatiana. Déshonorera-t-il sa sœur? Est-ce là sa ressource pour vivre?

—J'espère, dit Giano, que tout va bien... Quelles nouvelles? quelles nouvelles?

—Allons, tais-toi, répondit Floris... Ah! tu as fait de la belle besogne, avec ton couteau mis au vent!

—S'agit-il de ce Marco? dit Giano... S'il a le malheur de bouger!...

—Si!... reprit Floris. La chose est faite. Il a enlevé cette nuit le frère de Ianoula, le passeur de Torre-Arza, puis, avec son prisonnier, a rejoint sa bande... Et ce matin, il nous envoie dire que Samo est un homme mort, si elle ne vient implorer sa grâce.

—Peste de lui! s'écria le sculpteur. Une fille comme Ianoula sera-t-elle pour un tel coquin?... Ma foi, ma foi, j'aurais mieux fait de le tuer!

Puis, appelant d'un signe le Grand-Duc, qu'il mena au bout de la salle, dans l'embrasure d'une fenêtre:

—Tout cela pourrait bien finir par des coups de fusil, dit Giano. Il y a longtemps que ces chiens de Sgombro et nos amis de Zemenico meurent d'envie d'ouvrir la danse, et Dieu sait si ce rapt de Samo ne va pas leur en fournir le prétexte!... Il est fâcheux que je me voie contraint de demander à Votre Excellence son agrément pour m'en aller.

—Sont-ils donc ennemis? dit Floris.

—Ennemis! repartit le sculpteur. Bah! je ne sais ce que vous nommez ennemis... Mais si jamais ils se rencontrent, sans mettre le poing sur le pli du coude, en haussant et baissant l'avant-bras, qu'une bouchée de fromage m'étrangle!... Il y a des siècles que ça dure... Ennemis! A Zemenico, ils entament leur pain par le côté; ceux de Sgombro, par le milieu du pain. Les femmes de Sgombro, et elles sont jolies, les chiennes! portent leur bouquet de tête à gauche; celles de Zemenico, à droite. Ajoutez qu'à Zemenico, ils sont romains et vrais catholiques, et schismatiques à Sgombro... Si je n'étais venu, je le répète, pour dire adieu à Votre Altesse, j'aurais fait un tour, cet après-midi, du côté de Zemenico.

—Pars donc quand tu voudras, répondit Floris, et bonne chance!... Je ne sais pourtant si tu trouverais un seul ducat à emprunter sur toutes tes richesses futures.

—Votre Excellence ne parlerait pas ainsi, répliqua Giano vivement, si elle connaissait comme moi le prêtre nécromant de Moianka. Ce merveilleux vieillard est profondément versé dans les lettres arabes et hébraïques. Grâce à un livre qu'il a consacré, il est le maître des Esprits, et connaît les trésors, sous la terre. Une nuit, il a rassemblé, dans les ruines de Spalatro, au palais du grand Dioclétien, plus de cinq cents légions de diables. Ils lui ont désigné, à deux brasses près, le gîte d'un immense trésor, caché autrefois par cet empereur; et comme il sait que j'ai l'âme ferme et inébranlable, il m'a associé à lui pour le déterrer, ce que nous exécuterons pas plus tard qu'après-demain, dans la nuit de dimanche à lundi.

—Et une fois riche, que feras-tu? demanda le Grand-Duc, en souriant. Voilà donc la sculpture au diable!

—Bah! dit Giano, vous croyez donc, signore, que je suis de ces ânes qui se frottent le ventre, aussitôt qu'ils ont leur provende!... Je travaillerai bien mieux, au contraire, quand je serai dans l'or jusqu'au cou. Je veux dresser sur l'écueil San-Stefano un Prométhée de soixante pieds de haut, qui tiendra une flamme en sa main, à l'imitation de cet admirable Colosse de Rhodes, dont les anciens ont fait tant de récits. Mais, comme l'arc ne peut toujours être tendu, ni l'esprit toujours occupé, j'entretiendrai, pour prendre mes plaisirs, un sérail des plus belles femmes du monde. Je m'y promènerai nu, au milieu de brouillards de parfums; je vaporiserai des perles et des diamants pour respirer un air plus précieux; je coucherai dans ces énormes coquillages des mers des Indes, sur des matelas de plumes d'oiseaux. J'aurai, au printemps, des maisons de roses; en hiver, des palais de glaçons... Bref, je serai sensuel comme un Turc, magnifique comme un satrape, et impénitent comme un pape.

—Mauvais, mauvais! repartit Floris. Tu copies Néron, Héliogabale, tous les empereurs romains.

—Et vous, signore, que feriez-vous, si vous étiez le rare mortel qui peut ce qu'il veut?

—J'agirais, dit Floris. L'action est tout!

Giano et le Grand-Duc demeurèrent un moment comme perdus dans leurs pensées; puis, ils revinrent au milieu de la salle. Ianoula ne sanglotait plus. Affaissée à terre, le front posé sur les genoux de Tatiana, de grosses larmes s'arrêtaient au coin de ses paupières fermées; et un soupir, un long tressaillement la secouait encore par intervalles, tandis que, d'une main distraite, la princesse lui caressait les cheveux.

—Ils le tueront, maîtresse, ils le tueront! répétait l'enfant, d'une voix plaintive.

L'aveugle répondit doucement:

—Mieux vaut une mort d'un moment qu'un déshonneur aussi long que la vie... O Dieu! ô Dieu! Souhaiter vivre de la honte de sa propre sœur! Mais non, crois-moi, il regrette sa lettre... Ce n'est pas lui, d'ailleurs, qui l'a écrite... Ils l'auront forcé d'y mettre sa croix.

—Si l'on demandait secours à Raguse? proposa Floris, après un silence.

—Ah bien, oui! répliqua le sculpteur. Ourosch se soucie bien de Raguse... Nous ne sommes ici qu'à cinq lieues du Turc. Si on le serre d'un peu près, crac! il fait un saut en Herzégovine, et, une fois là, dépistez-le!

—A cinq lieues du Turc! exclama Floris.

—Sans doute. Est-ce que Zaton di Doli ne touche pas l'enclave turque de Stolatz? Et c'est là que se réunissent tous les Bocchesi, les Krivosciens, la canaille du Montenegro... Une assemblée de ces gens-là, signore, c'est comme si l'on se trouvait transporté au milieu du Zodiaque. L'un a la mine du Lion, l'autre celle du Scorpion, le troisième du Cancer... Jolie Ianoula, il faut prendre patience. C'était un bon garçon que ton frère, mais il avait le mal'occhio, chacun sait ça, et l'ascendant de sa misérable étoile t'entraînera dans son malheur, si tu tentes de lui porter secours.

En dépit des exhortations, et quoique veillée avec soin par ses compagnes et par la princesse, Ianoula parvint, le lendemain même, à se dérober d'elles toutes, et s'échappa de Sabioneira. On voulut espérer, d'abord, qu'elle s'était rendue chez son oncle, le curé de Zemenico; mais des paysans d'Imotica, informés qu'on la cherchait partout, rapportèrent qu'ils l'avaient rencontrée aux environs du campement d'Ourosch. D'autres encore prétendaient l'avoir vue, mais chacun à des endroits différents, et fort éloignés les uns des autres. La journée entière se passa en doutes et en inquiétudes.

Le lundi de bon matin, comme Floris se mettait en selle, auprès du bassin d'Encelade, ser Damiano, le chef des jardiniers, se présentant soudain, lui cria, effaré, que des Morlachs demandaient Son Altesse, et Mgr Colloredo, l'archevêque de Raguse, qu'ils croyaient déjà arrivé. Tout le pays était en rumeur, ajouta-t-il. Les uns disaient que l'on venait de retrouver dans les gorges de la Spiaggia la tête de Ianoula assassinée; d'autres, que c'était Samo lui-même, et que ceux de Zemenico allaient jurer le «serment du sang»... Moins d'une demi-heure après, Floris arrivait, ventre à terre, à l'immense chaos de rochers qu'on nomme le Cirque de Spiaggia.

Un grand tumulte et une foule l'emplissaient, comme une eau qui bout. Au milieu de ces roches géantes, que l'on croirait entre-choquées par quelque tremblement de terre, et dont la hideuse beauté est célèbre en Dalmatie, deux à trois cents Morlachs s'agitaient, lançant des cris de haine et de vengeance, et des menaces furibondes. Le soleil, entre deux nuées, faisait étinceler les longs fusils, les pistolets, les pommeaux des kandjars. Çà et là, des femmes haranguaient, d'autres chantaient des mélopées funèbres. On s'appelait, on vociférait. Quelques-uns aiguisaient des poignards ou brandissaient des yatagans. Une acclamation redoublée salua Floris, quand il parut; puis, ce fut un seul cri frénétique:

—Karva tajstvo! le serment du sang!

Soudain, ils se turent, les yeux béants, et tous retenaient leur haleine. L'oncle de Ianoula, messer Geri-Spina, en chasuble noire, à croix d'argent, venait d'apparaître, à l'entrée du cirque. Les hommes ôtèrent leurs toques rouges; les femmes tombèrent à genoux. Un silence de mort emplissait la vaste enceinte. Parfois, un sanglot étouffé s'exhalait, et le vieillard à face d'aigle dardait alors, au travers de la foule, une prunelle étincelante. Le plus vieux Morlach de Zemenico vint d'un pas lent à sa rencontre.

—Quel malheur est donc arrivé? dit le prêtre. Où est le blessé pour qui vous m'avez fait chercher?

—Il n'a plus besoin de ton aide, répondit le Morlach... Kosto Samovitch, nous t'avons appelé pour que tu nous dises la messe du sang, contre Sgombro et ses chiens d'hérétiques.

—Allons! toujours des rixes, des batailles, répliqua messer Geri-Spina... Vieux Tassilo, n'excite pas ces hommes. Le bora est assez violent, le flot assez troublé de lui-même.

—Il le faut pourtant, dit le vieillard. Tant que nous ne serons pas vengés, qui d'entre nous voudrait dormir la nuit, ou couper sa barbe, ou toucher aux viandes, ou lever les yeux de terre?

Messer Geri-Spina reprit:

—Mais le sang appelle le sang, l'oubliez-vous? En ce moment, mes frères, on nous doit. Plus tard, nous aurions à donner.

—Nous donnerons ce qu'il faudra, repartit le vieillard. Kosto, tu es un vrai Morlach; tu es né à Zemenico: tu sais ce que commande la vengeance.

—Regardez ma poitrine! dit le prêtre. Voyez, mes frères. Là-dessus est Jésus-Christ, qui nous enseigne à pardonner.

—Jésus pardonne aux bons, mais il foudroie les méchants, reprit l'homme. N'y aura-t-il pas, au dernier Jour, ceux de sa droite et ceux de sa gauche?... Aide-nous à prêter ce serment!

—Le tribunal suprême et l'Empereur ont défendu qu'on le prêtât, répliqua messer Geri-Spina.

—Comment serait-ce possible? fit le vieillard. Ne disait-on pas chez les Morlachs, plus de mille ans avant qu'il y eût des juges et des empereurs: Qui ne se venge pas, ne se sanctifie pas..... Laisse-nous prêter ce serment. Ne nous refuse pas cette messe!

—Je n'ai pas d'hostie, dit le prêtre.

—Tu prendras de la terre, d'où vient le pain.

—Je n'ai pas de vin pour le calice.

—Tu prendras du sang, en place de vin.

—Je n'ai pas les saintes reliques nécessaires pour consacrer l'autel.

—Tu prendras les os de la martyre, oui, de la vierge assassinée.

—Ah! vous m'avez trompé! exclama le prêtre. Ce n'est donc pas pour un mourant que vous m'avez envoyé chercher?

—C'est pour une morte, reprit le vieillard. Kosto Samovitch, regarde là-haut qui tu connaîtras, et dis-le-nous sincèrement, car le sang défigure ce visage, et nous pourrions y avoir été trompés.

Alors, messer Geri-Spina, en pâlissant, leva les yeux, et les femmes et les Morlachs firent silence. Tous les regards se fixèrent à la fois sur un rocher aigu, qui portait à sa cime une tête pâle et affreuse. C'était celle de Ianoula, bleuie, meurtrie, les paupières entrecloses, et déchevelée par la bise. Une traînée de sang noirâtre avait coulé jusqu'au bas du rocher. Les sanglots des femmes éclatèrent; on n'entendit, pendant quelques instants, qu'un pleur profond et universel, tandis qu'en défaillant, le vieux prêtre tombait assis sur une pierre.

Mais il se releva, et d'un pas chancelant, monta jusqu'au haut du tertre de roches. Là, en s'arrêtant, il leva les bras, et prit la tête de Ianoula dans ses mains; puis, quand il l'eut considérée, il tomba assis de nouveau, et ramena sur son visage, sans parler, un large pan de son vêtement noir.

—Ah! ah! dit-il, après un long silence... Lève ton front de terre, malheureux! Dresse le cou! Supporte la calamité, puisque tu ne peux plus en douter!... O Ianoula, cœur de ton oncle, quel spectacle lui réservais-tu! O chère bouche! ô joues livides, hélas! ô menton meurtri qu'on n'a pas lié avec un ruban! Seul ton front a été respecté, par la vertu du saint baptême... O chère! ô fille bien-aimée!... Hélas! hélas! Un si grand malheur! Non! je ne puis encore y croire... Nous t'avions cependant prémunie contre l'infâme trahison, mais tu chérissais trop tes parents. Du moment que Samo disparut, ce fut comme si l'on t'avait rempli la poitrine de charbons ardents; le poison te coulait de la bouche. La paix pour toi, ma fille aimée, n'a commencé que d'hier... O belle de visage et plus belle d'âme! Hélas! ce n'était pas ton deuil, mais tes noces, que je pensais célébrer, un jour... O destinée hâtive et funeste! O fille, ô fille! hélas! je me meurs: je n'ai plus de bonheur à vivre. Tu me trompais, quand tu disais que tu voulais vivre à mes côtés, et prenant soin de ma vieillesse, me fermer les yeux, au jour du Seigneur. Et ce n'est pas toi, c'est moi, vieil homme, privé d'enfants, misérable, seul, qui dois ensevelir ta tête, sans même savoir où gît ton corps!... Malheureux! que me faut-il faire? Rentrer dans ma demeure? Je n'y trouverai que la solitude, la désespérance, le chagrin... Aller prier auprès des morts? Mais ta mère me reprochera à moi, son frère, de ne t'avoir pas mieux protégée... Ah! pourquoi l'avez-vous tuée? Que vous avait-elle fait, maudits? Achevez! tuez-moi aussi! frappez-moi! précipitez-moi! prenez ma vie! mangez ma chair!... C'est ainsi qu'Ourosch paye l'argent que mon oncle lui donnait jadis, quand il l'envoyait étudier au séminaire de Raguse... Oh! comme il recevait l'hostie sainte, comme il baissait les yeux modestement, vous rappelez-vous? Mais qui eût mis l'oreille à sa poitrine, y eût entendu rugir le diable... Il méditait déjà de retourner à son schisme, l'hypocrite, l'excommunié, le chien ronge-Dieu qu'il était!

Il se laissa retomber par terre, tout frémissant de colère et de deuil, en même temps qu'un sanglot confus s'échappait de la multitude. Le vieux Tassilo avait bondi sur une roche:

—Oui, pleurez, pleurez tous! s'écria-t-il. Un tel spectacle ferait crier les pierres et larmoyer les anges du ciel... Mais eux, nos ennemis, peuvent rire, car ils nous ont pris l'honneur... La perle de nos filles est morte! Ourosch et Marco nous l'ont tuée... Mais non, non! C'est Sgombro qui a commis le meurtre, puisqu'il soutient, puisqu'il nourrit, puisqu'il protège les meurtriers, et qu'il sert de chenil à ces chiens!... Sgombro, tu ressembles au thon, avalant un hameçon pour sa perte, dans un appât de chair pourrie... L'odeur du sang te rit à présent, mais elle te fera pleurer... Tu as léché le fil d'un rasoir; tu as touché à tes propres yeux avec la pointe d'un kandjar; tu as porté de la braise enflammée dans le pan de ton vêtement... Zemenico n'endurera pas l'outrage que tu lui as fait, ainsi qu'un buffle n'endure pas qu'on le tire par la crinière, ni un bélier qu'on le frappe à la corne!

—Oui, maudits, Dieu vous punira! murmura messer Geri-Spina.

Alors, sur un signe du prêtre, la jeune sœur de Ianoula, Daria, monta près de lui, portant du pain, du vin et quelques vases, fournis par les femmes des Morlachs; et prenant pour autel la roche même où posait la tête coupée, le vieux prêtre, servi par l'enfant, commença de célébrer la messe.

Dans l'immense cirque de pierre, sous le ciel tout couvert de nuées, les Morlachs, à genoux, restaient immobiles. L'âpre et grise lumière d'acier que se renvoyaient les murs de roc d'une effroyable hauteur, découpait les reliefs hérissés, les pitons, les crêtes, les scies, les monolithes et les blocs dénudés, qui font de ce lieu solitaire le plus sauvage et le plus affreux des montagnes. Une aigre bise sifflait; quelques touffes de lentisques frissonnaient; on apercevait, très haut dans le ciel, deux vautours qui planaient, les ailes ouvertes. Des grondements, des bruits étranges s'élevaient du fond des gouffres, car ces régions, plus trouées que l'éponge, fourmillent de puits, de rivières et de torrents souterrains. Cependant, le Grand-Duc, seul, par honneur, au premier rang, inclinait son front en rêvant; et le vieux prêtre, au haut du monticule, murmurait les syllabes latines, impassiblement.

Ses deux mains étaient tachées de sang, pour avoir manié cette tête. Il les tendit, comme le prescrit le rituel, sous l'eau que lui versait l'enfant, puis avec ses doigts purifiés, consacra le pain et le vin.

Les Morlachs agenouillés se levèrent. Le moment était venu de prononcer le «serment du sang».

Alors, tourné vers ce peuple immobile, lentement, d'une voix haute et solennelle, le prêtre dit, en levant l'hostie au-dessus du vin consacré:

—Par ce pain bénit, qui représente le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ...

Et tous répétèrent:

—Par ce pain bénit, qui représente le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ...

—Par ce vin, qui représente son sang...

—Par ce vin, qui représente son sang...

—Par le sang que souvent nous avons versé de nos veines contre les hommes de Sgombro, et qui doit s'ajouter à celui de cette vierge assassinée, maintenant enlevée martyre au ciel, et qui nous prie d'être ses vengeurs...

—... Et qui doit s'ajouter à celui de cette vierge assassinée, maintenant enlevée martyre au ciel, et qui nous prie d'être ses vengeurs...

—Nous tous, les Morlachs habitants de Zemenico da Mare, faisons le serment irrévocable...

—... Irrévocable... irrévocable...

—De ne point donner de paix à notre âme, ni de repos à notre corps...

—... Ni de repos à notre corps...

—Jusqu'à ce que nous ayons fait la juste vengeance du sang versé...

—... Du sang versé...

—Jusqu'à ce que nos ennemis aient payé nos larmes et notre deuil!

Alors, messer Geri-Spina s'arrêtant:

—A combien de têtes, demanda-t-il, fixez-vous la rançon du meurtre?

—Dix têtes, dix têtes! crièrent les Morlachs.

—Qu'il en soit donc ainsi! reprit-il.

Ensuite, il termina sa messe.

Les nouvelles de cette scène et des premiers meurtres qui la suivirent, volèrent avec une incroyable rapidité, jusqu'au fond de la Dalmatie. Tout fut rempli, incontinent, des noms d'Ourosch et de Zemenico; et le voyage du Grand-Duc, qui partit vers la fin de juin, pour visiter, à Spalatro, les ruines du palais de Dioclétien, avec Josine et l'abbé Lancelot, renouvela les conjectures et les rumeurs. Quoiqu'il y ait douze milles d'Autriche, de la presqu'île à Spalatro, des relais bien disposés y firent arriver Josine et Floris en un jour, à la tombée du crépuscule. A peine eurent-ils mis pied à terre, que les notables de l'endroit s'empressèrent autour d'eux: mais les ruines étaient si désolées, la mer si morne, le vent soufflait si plaintivement, dans le ciel gris, que la princesse consternée, et comme toute prête à pleurer, dit qu'elle voulait repartir, pour s'en aller à Sebenico, qui est la ville la plus voisine. On leur fournit quelques Morlachs à cheval, avec des torches, et d'autres qui les précédèrent, de manière qu'en arrivant vers onze heures à l'hôtellerie, ils n'eurent qu'à se mettre à table.

Bien qu'Isabelle incommodée ne pût les y rejoindre, Josine et le grand-duc Floris passèrent un mois entier à Sebenico. La ville est collée à de hautes montagnes, qu'on nomme les Monti-Tartari. Bâtie sur un penchant fort roide, elle étonne par ses perspectives et par un air d'antiquité. Ce ne sont que ruelles, escaliers, couloirs de maisons étroits et tortus, impasses, fenêtres grillées, partout des guenilles multicolores, et les portes bardées de ferrures, avec des heurtoirs ciselés. Plusieurs dames, dès les premiers jours, vinrent complimenter la princesse, et il s'en présenta d'autres, jusqu'à son départ. Elles arrivaient, après la sieste, par espèces de sociétés de trois ou quatre, et demeuraient des heures sur leur chaise, Josine fournissant à la conversation. Cependant, on leur apportait des sorbets, des fruits, de la neige, des eaux glacées, du marasquin, de la mousse de sucre. La nuit, après ces chaudes journées, le port était assez fréquenté sur le quai, ou plus loin, entre quelques fontaines, le long du lac de Scardona; et Floris et la princesse soupaient en rentrant, vers une heure.

Des lettres annonçant l'arrivée prochaine de l'archevêque de Raguse, les firent rentrer à Sabioneira.

C'était le mercredi suivant qu'on attendait Mgr Colloredo, avec Giano qu'il ramenait. Toutefois, divers incidents ayant retardé son voyage, Sa Grandeur n'arriva dans la presqu'île que le 1er août, sur le soir. La plupart des habitants du palais se portèrent à sa rencontre, jusqu'assez près de Giunta di Doli. L'archevêque avait avec lui son neveu, le jeune comte Archibald, que depuis plus d'un an déjà il tenait dans sa maison, menait partout où il allait, et veillait comme son propre fils. Sa Grandeur le présenta aux princesses, que le sculpteur aussi vint saluer, avec une mine quelque peu piteuse; puis, l'on remonta en carrosse, non toutefois sans que le grand-duc Floris eût poliment cédé sa place avec les dames, à l'archevêque.

—Que cet Archibald a l'air sot! grommela-t-il, en remontant dans le petit soufflet, où Giano déjà l'attendait... Ah! tiens, te voilà, maître fou!... Nous avons passé, il y a huit jours, à Moianka, Giano... Si tu ne t'étais pas brouillé avec le curé nécromant, nous t'aurions ramené, toi et ton trésor.

—Ah! dit Giano, que Votre Altesse ne parle pas de ça, si elle m'aime!

—Bien, bien!... Mais, dis-moi, tu connais, puisque tu arrives de Raguse, cet Archibald qui a l'air si sot... Pourquoi diable nous l'amène-t-on?

—Pourquoi? répliqua le sculpteur. Bah! qu'un coup de prosecco m'étrangle, si ce radis fourchu, cette mandragore, cette botte de paille habillée, cette peau de singe pleine d'étoupe, ne vient à Sabioneira pour y faire la cour à Josine!

—A Josine! Allons, perds-tu l'esprit?

—Eh bien, quoi! Monseigneur, de plus jeunes qu'elle n'ont-elles pas déjà prononcé le oui? Vous pouvez m'en croire, signor mio! Dans son grand coffre à sacrements, le bonhomme Colloredo a pris aussi celui de mariage. On ne sait que faire de ce long flandrin, et on voudrait l'établir, c'est certain....

Deux heures après, arriva de Raguse messer Zeroli, conseiller de cour, ad latus pour les affaires civiles du gouverneur de Dalmatie, et qui venait seconder l'archevêque dans ses efforts de pacification entre Sgombro et Zemenico. Son aspect surprenait tout d'abord. Avec des jambes quelque peu torses, il était maigre et singulièrement petit, et si vif que tous ses mouvements tenaient de la marionnette. Cette figure bizarre ne l'empêchait pas de se mettre en avant dans les compagnies, et d'attaquer de galanterie les dames, pour lesquelles il se croyait de grands talents. Mgr Colloredo le mena chez Leurs Altesses, qui le retinrent à loger au palais.

Jamais Josine ne parut avec tant de brillant qu'en ces jours-là. Sa gaieté, son esprit, ses grâces la rendirent comme la divinité de Sabioneira. Jusqu'à ses regards étaient comptés; et ses paroles, adressées au petit messer Zeroli, lui imprimaient un air de ravissement. Floris ne bougeait d'avec d'elle, tout occupé de l'amuser, de la faire valoir, de rechercher son goût et son approbation. Les troubles de la grossesse d'Isabelle, qui la confinaient dans sa chambre, avec Tatiana pour compagne, achevaient de faire de Josine l'unique reine des plaisirs. Son appartement devint donc le centre des divertissements. C'était où se rendaient chaque jour les hôtes et les commensaux, où se donnaient les collations, les jeux, les après-soupers, les musiques. Bientôt même, la Casa d'Oro se trouvant quelque peu exiguë, Josine prit, pour recevoir, au palais même, le grand Salon des tableaux anciens, fort poudreux et abandonné, mais que l'on accommoda bien vite.

Une après-midi, que Giano vint de bonne heure chez la princesse, il la trouva qui s'amusait à peindre, ainsi qu'elle faisait quelquefois. Assise devant son vélin, en grand habit, elle était environnée de théorbes, de basses de viole, d'in-quarto aux feuillets ouverts et jetés sur les dalles de marbre, de roses, de hanaps de vermeil, de citrons pelés en spirale, jusqu'à d'énormes coquillages, dont il semblait qu'elle eût voulu arranger une nature morte. Un Silène de marbre grec ricanait, du haut d'un scabellon; et, vis-à-vis de la princesse, un petit singe talapoin, à longue queue, s'agitait sur un perchoir de vernis rouge, où le retenait une chaînette d'argent.

—C'est toi, caballero Giano? fit Josine, en se retournant. Eh bien! m'apportes-tu enfin la copie de ce portrait d'après Vinci, qui est tout le mien, prétends-tu?

—Par ma foi! ce sera demain, sans faute, repartit Giano.

—Bah! pas plus demain qu'aujourd'hui. Le soir, quand vous avez soupé, signor nécromant, vous promettez tout... Le matin, vous oubliez tout... Que ne soupez-vous le matin!...

Elle continuait de peindre, tout en souriant. Le sculpteur, derrière elle, reprit:

—Trop roux, divine, un peu trop roux! Cligne les yeux... Carlo est couleur de musc verdâtre... Il n'y a qu'à rompre ta terre d'ombre d'un peu plus de vert de vessie... Tiens, comme cela!

—Ah! ah! dit Josine en riant, tu parles tout à fait comme Mlle Chéron, qui m'enseignait jadis ce bel art: Pour faire un ciel de tonnerre, il faut, dans la nuée pluvieuse, du blanc, de l'outremer, de la laque et de l'encre de Chine mêlés ensemble; à l'endroit où s'ouvre la nuée, du vermillon et un peu d'ocre jaune; et dans le coup, un peu plus de vermillon!

Tous deux éclatèrent de rire. La petite princesse reprit:

—Quelles nouvelles de sir Archibald, mon soupirant?

—Ma foi, répondit Giano, pas plus tard qu'hier soir, je lui ai gagné vingt-cinq ducats... Il dit qu'à la place du Grand-Duc, il écrirait une lettre à Sgombro, pour leur enjoindre de cesser ces vilains meurtres.

—Il est sûr, répliqua Josine, qu'il mourra, sans qu'on puisse dire... ha, ha, ha! qu'il a rendu l'esprit.

—Messer Zeroli, le conseiller, le regarde de travers, poursuivit Giano. Avec ses petites mains d'araignée, sa petite voix de moucheron, ses petites mines de pantin, celui-là est plus surprenant encore... Mais, quand on parle du loup, dit le proverbe... Voici le couple, justement, voici le couple!... Le benêt qui sert Archibald s'avance sur ses talons, porteur d'un monstrueux bouquet... Il met son monocle... Attention!...

Archibald parut au fond de la salle. C'était un grand jeune homme qui marchait en dandinant, moustaches et favoris blonds, deux gros yeux d'aveugle fort saillants, qui aussi bien n'y voyaient goutte: en tout, une physionomie de suffisance et de naïveté. N'apercevant pas d'abord Josine, derrière le chevalet, il s'arrêta court, en disant:

—O ciel! où est donc la princesse?

—Ici, cher comte, ici, fit Josine.

—Thomas, donnez-moi le bouquet... Eh bien, pourquoi tardez-vous, coquin? Faut-il que je me serve moi-même?...

—Allons, Carlo, tenez-vous tranquille, dit la princesse... Giano, passe-lui donc quelques noisettes... Oh, oh, oh! des folies, cher comte. Où trouvez-vous des fleurs si magnifiques?... Bonjour, bonjour, ser Zeroli.

Le petit conseiller de cour s'avançait en arrière d'Archibald, vif, léger, comme prêt à bondir, et souriant à tout le monde, aussitôt qu'on le regardait.

—Bonjour, princesse... Oh! ravissant! exclama-t-il, en lorgnant le tableau commencé... Ravissant! Ha, ha! C'est le singe!

—Je gage, dit Giano...

—Cinq cents livres que non! interrompit Archibald. Ah! Giano, comment va, my dear?... Vous vous moquez, vous vous moquez, princesse... Des fleurs modestes, tout à fait. C'est l'un de mes trois fainéants, qui, chaque matin, monte à cheval, et s'en va les chercher à la ville... Bah! trois laquais, c'est bien assez, pour un trou tel que ce Raguse. Je ne compléterai ma maison que quand ma tante de Breadalbane sera morte.

—Eh bien, Giano, mauvais sujet, reprit alors messer Zeroli, vous avez fait des vôtres, hier au soir!

—C'est de Votre Excellence qu'il faut dire cela, repartit le sculpteur, en simulant la confusion. Ah! vous nous avez bien joué le tour... Vous êtes un luron, lorsque vous vous y mettez!

—Par tout ce qu'il y a de plus sacré, répliqua le conseiller de cour, j'aurais fait démoucheter les fleurets... oui, princesse, je l'aurais fait!

—Avez-vous vu, s'écria Archibald, prenant à son tour la parole, comme j'ai répondu vertement à ce messer Stepany? Je badine aussi bien que qui que ce soit; j'entends la plaisanterie, parbleu! mais il ne faut pas qu'on me fâche... Me soutenir une chose pareille! Il n'a jamais suivi de chiens, c'est certain... Avez-vous déjà chassé le renard, princesse?

—Non, en vérité, répondit Josine.

—Il n'y a rien de plus ravissant! fit Archibald avec exaltation. C'est ce qu'il y a de plus élégant dans le sport... Et le sanglier... Votre Grâce a-t-elle chassé le sanglier?

—Non, cher comte, pas davantage.

—C'est mon amusement favori... J'en ai déjà tué une douzaine, depuis que je suis en Dalmatie... Il y avait des dames avec nous. Elles poussaient des cris inimaginables. Moi, je riais... Ha, ha, ha!... C'est une simple bagatelle.

Quatre heures sonnèrent à quelque horloge, dans la grande cour du palais, puis le campanile les répéta. Des valets galonnés relevèrent la tente semée d'aigles noires, qui couvrait la terrasse, devant le salon, et y apportèrent des tables à la main. Au dehors, le jour d'été flamboyait.

—Nos amis ne tarderont guère, dit la princesse qui se leva. Giano, veux-tu tirer la sonnette?... C'est vous, Pépy. Emportez Carlo, et ramassez ces instruments... Ma sœur Isabelle va un peu mieux et viendra sans doute aujourd'hui, ainsi que Mgr de Myre.

Alors, tandis que la camériste s'empressait, Josine parcourut des yeux, comme pour voir si tout y était en ordre, la vaste chambre magnifique. Les tables massives, à tapis turcs, étaient chargées d'aiguières, de flacons, de bassins, de vases d'or et d'argent. Des tableaux de la belle époque, Lédas couchées du Titien, Venises en brocart de Véronèse, dogaresses de Pâris Bordone, dans des cadres d'ébène ou d'or noirci, couvraient les murs, de la plinthe à la corniche. Une arcade de marbre, tout ouverte, et surmontée d'une sphère de bronze que flanquaient deux génies ailés, conduisait, par quatre ou cinq marches, à une salle ronde éclairée d'en haut, et où se voyaient, dans des niches, douze grandes statues antiques.

—Allons, Thomas, dit Archibald, tout mon premier valet de chambre que vous êtes, aidez Pépy, emportez les guitares... Mais ces sangliers sont féroces; j'ai reçu d'eux un coup de dent... Oh! voici mon oncle et Leurs Altesses.

Le brouhaha et les éclats de voix annonçaient nombreuse compagnie: et, en effet, presque aussitôt, Isabelle et Tatiana montèrent les marches de la rotonde, l'aveugle menée, comme d'ordinaire, par la petite Daria, la sœur de Ianoula, qu'elle avait recueillie. Derrière elles, parurent en peloton Floris, Mgr Colloredo et l'archevêque de Myre; et Stepany avec l'abbé venaient les derniers. Les deux princesses étaient vêtues de blanc. Elles embrassèrent Josine, puis prirent place, à un bout du salon, côte à côte sur un canapé, tandis qu'après les premiers compliments, Floris se remettait à causer avec son frère et l'archevêque de Raguse. Cependant, le petit Thalès, d'un air timide, s'était glissé sans bruit dans la salle.

—Comment, Thalès, tu ne me dis rien? s'écria Josine, en souriant. Voilà qui n'est guère galant!... Mais qu'as-tu? Pourquoi te tiens-tu si raide?

—Tu entends... Remercie Sa Grâce de l'intérêt qu'elle te témoigne! dit l'aide-chimiste sévèrement... Ce n'est rien, princesse, ce n'est rien. Je suis en train de vérifier quelques expériences curieuses sur la métallothérapie. Thalès est couvert de plaques de cuivre. Je cherche son métal, voilà tout!

Et ses propos avec l'enfant roulant d'ordinaire, en ce moment, sur la notation chimique, dont celui-ci étudiait le grimoire, Stepany demanda soudain:

—Sulfate de cuivre, monsieur?

—Sulfate de cuivre... S O3, C.

—Eh bien! messer l'abbé, dit Isabelle, y a-t-il des nouvelles d'Ourosch? Oh! le cœur me saigne, lorsque j'entends ces horribles récits de meurtres et de dévastations.

—La Gazette de Raguse, répondit l'abbé, prétend, aujourd'hui, qu'il a passé avec sa bande dans l'Herzégovine, et que la guerre aurait pris fin.

—Ne dites donc pas ça! répliqua le chimiste, qui haussa les épaules. Il a volé des chèvres, avant-hier soir, à un chevrier de Giunta di Doli.

—Ce qui est sûr, reprit l'abbé Lancelot, c'est que, hier, Sa Grandeur Mgr de Raguse a fait venir le pope de Sgombro, et qu'elle l'a tancé vivement, en présence de ser Zeroli. Le pappas, qui n'est pas méchant homme assurément, bien qu'on le dise un peu ivrogne (si c'est une fausseté, j'en mets le péché à la charge des médisants), a protesté de son désir de rétablir la paix, et a promis de fulminer en chaire, le saint sacrement à la main, la cataramonachia, c'est-à-dire «la malédiction», contre ceux qui prendraient désormais les armes. De plus, il doit exhorter Ourosch, sur qui l'on dit qu'il a quelque influence.

—Tu entends, Bella, s'écria Josine. Nos fêtes pourront avoir lieu... Eh bien! voyons, quand permettras-tu que nous chassions à Sabioneira?

—Non, non! Floris me l'a promis, dit Isabelle. Je sais bien qu'il tiendra sa parole.

—Bah! je lui ferai les yeux doux, je le séduirai, repartit Josine.

La Grande-Duchesse s'écria:

—Comment pourrais-tu prendre plaisir à massacrer d'innocentes bêtes? Va, crois-moi, tu en aurais pitié... Une fois, quand j'avais douze ans,—tu étais à Coïmbre, alors,—le grand-duc Fédor m'emmena avec Simonetta à l'une de ses chasses de Giunta di Doli, et même l'on nous fit approcher, afin de mieux voir la mort du cerf. Le pauvre être cherchait le ciel, d'un œil profond et désespéré; de grosses larmes coulaient de ses paupières... Oh! je poussai un cri et fondis en pleurs: le bouleversement de mon cœur, le désordre de mes sentiments furent extrêmes. Simonetta n'avait pas senti un trouble moins violent que le mien. Toutes deux dans le même lit, nous nous embrassions convulsivement: nous étouffions de douleur et de colère. La barbarie des hommes nous faisait horreur.

—Allons, dit Josine, tu es trop tendre. Est-ce que l'on ne chasse pas, depuis que le monde est monde? N'est-ce pas le plaisir des reines?

Mais deux laquais entrèrent, qui portaient un de ces vieux coffres portugais, en forme de bahut, très grand, et tout garni de bandes de cuivre. Ils le posèrent devant les princesses, rabattirent le lourd couvercle qui laissa voir, en retombant, toutes sortes d'étoffes somptueuses et de colifichets de mode, puis disparurent, tandis que Floris s'approchait.

—Regarde, regarde, Bella, s'écria Josine, en battant des mains. J'ai voulu t'en faire la surprise... Mes trois caisses sont arrivées. Oui, oui! mes trois caisses de Londres, rien que cela! Floris est allé, hier après midi, me les chercher jusqu'à Slano... Oh! le coffre est tout plein de robes, de chapeaux, d'éventails, de linge, de bas de soie. Il y a de quoi en perdre la tête.

Tatiana sourit, puis se tournant vers Isabelle:

—Et vous, Bella, n'avez-vous rien reçu?

—Oh! moi, dit Isabelle, en souriant aussi, à quoi bon? Je brille peu, auprès de Josine... Oh! elle m'a volé mon droit d'aînesse. Elle a tant de bonheur naturel! Si nous tirons au sort, le sort la favorise; elle me bat à tous les jeux, même aux échecs où je vous ai parfois gagné, vous le rappelez-vous, Monseigneur?... C'était toujours elle que l'on admirait, quand nous étions encore des enfants... Elle m'éclipserait en cotillon brun, quand même je serais vêtue d'une robe couleur de soleil.

—Allons, allons, Bella, vous exagérez, dit Floris.

—Tu ne dis que des mensonges, Bella mia! s'écria Josine... Oh! vois donc ces bouillonnés de brocart... Il y a dans la mode anglaise des inventions tout à fait rares. Un peu barbare, soit, mais pas banal! Les modes de Paris, je les trouve bourgeoises, et comme inventées pour des juives... oui, tu sais, de ces femmes qui dansent en levant les pattes, comme des canards... Dis-moi, Floris, quelle est cette couleur? Oui, rose, cela s'entend bien, mais rose mourant, tirant un peu sur le soufré. Voilà ce qui manque dans les langues: des mots pour désigner les nuances, les demi-teintes des couleurs... Sur mon âme! si j'étais impératrice, je nourrirais une cour de poètes, dont toute la fonction serait de me trouver de jolis noms aux iris de l'arc-en-ciel... Voudrais-tu être impératrice, sœur Bella?

—Le ciel m'en préserve! dit Isabelle.

—Ma foi, je voudrais l'être, moi, repartit Josine. Pourquoi donc ne voudrais-tu pas, Bella?... Eh bien, au moins reine, voyons, reine d'un tout petit pays, en Grèce, en Portugal, ou encore reine des Belges. Moi, une pièce d'un kreutzer me ferait consentir très bien à être reine... même femme du knèze de Montenegro, si mes futurs sujets ne mangeaient pas tant d'ail!... Mais que dis-tu de Wilibald, Bella mia! Voilà bien la dixième fois qu'il doit nous arriver, qu'on l'attend, qu'on est près d'aller à sa rencontre, et alors,... survient quelque dépêche ou une lettre de Cassel!

—Petite sœur, ne médis pas de lui! répliqua Isabelle en riant. Te rappelles-tu, quand miss Ira Joyce trouva cette pièce de vers, où tu célébrais Wilibald?... Tu avais bien neuf ans, je crois.

La princesse éclata de rire:

—Il me plaisait par sa mélancolie, répondit-elle. C'était un peu après la mort de notre chère Simonetta, dont il était épris, disait-on. Les champignons de la forêt le connaissaient tous, lorsqu'il passait, et lui tiraient leur petit chapeau... Un tel pleureur contribuait notablement à leur prospérité!...

Cependant, l'archevêque de Raguse, quittant le gros de la compagnie, venait de mener José-Maria, tout de l'autre côté de la salle, dans un coin où il n'y avait personne. Ce prélat était un grand homme, bien fait, vermeil, le nez long, les cheveux d'un gris argenté, de qui les traits réunissaient, parmi un air dominant de douceur, le sérieux et la gaieté, la gravité et la galanterie. Tenant toujours son jeune suffragant par le bras, il s'avança à une petite table qui portait un Neptune d'ivoire, attribué à Pompeo Leoni, et qu'entourait un paravent de laque ancienne de Venise. Et là, tous deux le nez à la muraille:

—Je vous sais mille fois gré, Monseigneur, d'avoir tenu compte de ma prière, dit Mgr Colloredo, et d'assister à notre amicale réunion... Car enfin, cette assiduité dans votre cabinet, cette fuite des hommes si rigoureuse, ces excès mêmes de travail pouvaient, contre vos intentions, vous donner un faux air de censeur, qui ne fournit au parallèle que pour blâmer tacitement les autres.

—Je suis agité depuis peu, répondit l'archevêque de Myre, par des préoccupations toutes personnelles. Si mes manières en ont été altérées envers Votre Grandeur, je la conjure de ne voir là qu'une malheureuse inadvertance.

—Il est bien vrai, repartit Mgr Colloredo, que je ne trouvais plus en vous cette charmante affabilité, cet esprit d'effusion et de confiance, que j'avais coutume d'y trouver. Sa Grâce Tatiana s'est même inquiétée d'un changement si marqué, et c'est elle qui m'a pressé, comme votre pasteur et votre père spirituel, d'intervenir auprès de vous. Mais j'ai attribué votre réserve à l'absorption d'un esprit saisi, que ses travaux anéantissent en quelque sorte.

—Plût à Dieu qu'il en fût ainsi! reprit José-Maria. Alors, mon âme ne crierait pas nuit et jour, devant le Seigneur... Hélas! non, mon vénérable frère... Mais, dans un moment mieux choisi, je vous soumettrai certains doutes qui se sont élevés en moi, depuis quelque temps, et qui ne me laissent pas de repos.

—Bon! dit l'archevêque de Raguse, en secouant la tête, des tentations contre la foi! Nous avons tous passé par là... Il y a des temps, Monseigneur, où une âme, quoique chrétienne, est aussi agitée, par rapport à la foi, que le fut saint Pierre, sur les eaux du lac. Cruelle épreuve que Dieu permet, pour épurer notre foi même! Le dogme que le dernier Concile vient d'ajouter au Credo de l'Église, a soulevé bien des scandales... Que voulez-vous! La dispute est trop récente... Mais tout cela s'éclaircira plus tard.

—Non, reprit l'archevêque de Myre, mes doutes ne proviennent pas de cette doctrine imposée de l'infaillibilité du Pape. Ils sont, hélas! les fruits amers de mes études spéciales. Vous savez peut-être, Monseigneur, qu'avec l'agrément du Saint-Père, j'avais commencé autrefois une sorte de Somme exégétique. J'ai donc étudié les diverses religions qui se partagent notre globe. Ce sont ces recherches fatales qui ont altéré ma santé, compromis mon repos et rendu ma foi chancelante.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings